Mêlée
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appui parmi les évêques du midi de la Gaule. C'est ce qui explique les invocations incessantes aux miracles de saint Martin de Tours auquel le roi consacrait une partie du butin fait sur les Visigoths^ QuaiTd on lit les chroniques, on est vivement frappé de cette puissance qu'exerce le nom de saint Martin de Tours sur la société gallo-romaine. On invoque ses reliques; son tombeau est respecté par toute la race belliqueuse des Francs.
A Tours, Clovis reçut des envoyés de l'empereur Anastase qui lui apportèrent les insignes du patriciat et les honneurs consulaires*. L'empire maintenait ainsi les vestiges de sa grandeur : Constantinople était encore le centre de la science, des arts, de l'industrie : ses églises, ses palais, ses hippodromes étaient cou verts d'or ; une population immense remplissait ses vastes voies où les chars roulaient jusqu'au but ; les factions vertes, pourpres ou jaunes se disputaient le prix de la course et de la lutte ; l'industrie des Grecs inventait les plus merveilleux produits dans les couleurs, les instruments, les ouvrages tissus de soie ou d'orfèvrerie quMls apportaient jusque dans les foires et marchés des Gaules. Le commerce s'y faisait par le concours des Juifs et des Lombards ; les ouvriers gaulois empruntaient beaucoup à l'art byzantin pour les anneaux, les colliers, les sièges, les trônes. La bulle écrite en pourpre adressée par l'empereur Anastase à Clovis, fut lue et relue avec joie et respect. Le roi se revêtit du manteau de patrice dans la
1. Ces liommagcs à saint Martin Je Tours étaient une tradition romaine. Les anciens consacraient à Jupiter, à Diane, les dépouilles du combat, i. Le nom do Clovis u*est pas dans les Fastes consulaires.
ET LES MEROVINGIENS. 99
basilique de Saint -Martin de Tours aux acclamations de la multitude ^
En même temps le pouvoir de Clovis recevait la sanction de la Papauté. Anastase Illui écrivait: «Glorieux et illustre fils, maintenez la joie de votre mère TÉglise et ayez pour elle la solidité d'une colonne de fer, afin que cette mère vous protège dans toutes les voies où vous entrez, et qu'elle vous donne la victoire sur tous les ennemis qui sont autour de vous. » A ce moment l'autorité de Clovis s'étendait sur presque toute la Gaule romaine : Soissons, Noyon jusqu'à Autun et Clermont en Auvergne. Par ses conquêtes, il imposait ses lois aux Allemands ; les Bourguignons furent définitivement domptés; Clotildeappartenait à cette race. Dans ces guerres fortement conduites, le caractère de Clovis se révèle tel qu'il était, sauvage, sanglant, rusé à la manière des barbares : «Le roi, dit Grégoire de Tours, marcha contre Chararic (c'était un chef franc établi à Thérouannes) dans la guerre contre les Syagriens. Clovis l'avait appelé à son secours, mais Chararic se tint loin de lui et ne secourut aucun parti, attendant l'issue du combat pour faire alliance avec celui qui remporterait la victoire. Indigné de cette inaction, Clovis s'avança contre lui et l'ayant entouré de pièges, il le fit prisonnier avec son fils et les fit tondre tous les deux en ordonnant que Chararic fût ordonné prêtre et son fils diacre '. Comme Chararic s'affligeait de son abaisse-
1. Ce ne fut que sous Justinien que le pouvoir des Rois Francs, sur la Gaule, fui reconnu. (Procope, de Bello goth.j lib. IV, 3.)
2. A travers toutes ces formes barbares, Clovis couscnail encore le nom de chrétien ; on a deux diplômes de Clovis daléj de la première année d^
ment, et pleurait, on rapporte que son fils lui dit : < Ces branches ont été coupées d'un arbre vert et vivant, il ne séchera point et en poussera de nouvelles. Plaise à Dieu que celui qui a fait ces choses ne tarde pas à mourir! > Ces paroles parvinrent à Clovis ; il crut qu'ils le menaçaient de laisser croître leur chevelure et de le tuer, il ordonna alors qu'on leur tranchât la tête. Après leur mort, il s'enipara de leur royaume, de leurs trésors et de leurs sujets. >
Grégoire de Tours continue : « Il y avait alors à Cambrai un roi nommé Ragnachaire, si effréné dans ses débauches qu'à peine il épargnait ses propres parentes. Il avait un conseiller nommé Farron, souillé de semblables dérèglements. On rapporte que lorsqu'on apportait au roi quelque mets ou quelque don, il avait coutume de dire que c'était pour lui etsonFarron; ce qui excitait chez les Francs une indignation extrême. Il arriva que Clovis ayant fait faire des bracelets et des baudriers en faux or (c'était seulement du cuivre doré) les donna auxleudesde Ragnachaire pour les exciter contre lui; il marcha ensuite avec son armée. Ragnachaire avait des espions pour reconnaître ce qui se passait. Il leur demanda quand ils furent de retour quelle pouvait être la force de cette armée? Us lui répondirent : « C'est un renfort considérable pour toi et ton Farron. > Mensonge pour tromper le roi. Clovis, étant arrivé, lui fit la guerre. Ragnachaire se préparait à prendre la fuite lorsqu'il fut amené avec son frère Richaire, les mains liées derrière le dos, en présence de Clovis. Celui-ci dit à Ragnachaire :
soQ Christian sme : « Primo nostro susceptœ cbristianitaùs anoo. (Dom Bouquet.)
< Pourquoi as-tu fait honte à notre famille en te laissant enchaîner? » et il le frappa lui-même de sa hache. Après sa mort, ceux qui l'avaient trahi reconnurent que Tor qu'ils avaient reçu de Clovis était faux. L'ayant reproché au roi, il leur répondit : < Celui qui de sa propre volonté traîne son maître à la mort, mérite de recevoir un pareil or, » ajoutant qu'ils devaient se contenter de ce qu'on leur laissait la vie et de ne pas expier leur trahison dans les tourments'. Ceux-ci l'assurèrent qu'il leur suffisait qu'il les laissât vivre. Ces rois frappés de la framée étaient les parents de Clovis. Ricomer fut tué par son ordre dans la ville du Mans : Clovis recueillit ses royaumes et tous ses trésors. Ayant tué] de même beaucoup d'autres rois, et ses plus proches parents, dans la crainte qu'ils ne lui enlevassent l'empire, il 'étendit son pouvoir dans toute la Gaule '. »
Il est impossible après avoir lu les récits de ce temps de ne pas reconnaître que la barbarie avait gardé toute sa puissance sur Clovis : le roi était redevenu Sicambre. La société au reste devait être accoutumée à ces mœurs, car les chroniques rapportent les faits avec indifférence. Clovis tue de sa main ses proches, ses parents pour s'emparer de leurs biens, et cette férocité n'excite ni pitié, ni étonnement; on dirait le cours naturel des choses. L'esprit chrétien ne s'était emparé que de la superficie de ce barbare, qui res-
1 . Une logique sauTage se trouve presque partout dans les Chroniques de Grégoire de Tours et de Fredegaire.
2. Ce récit atroce est toujours dans Grégoire de Tours, liv. III. Il est curieux qu'on retrouvera chez les Turcs cette coutume d'étrangler dans les sept touri les parents du sultan.
tait impitoyable, rusé comme une béte fauve : « Ayant un jour assemblé ses Francs, Clovis parla ainsi de ses parents qu'il avait fait lui-même périr : « Malheur à moi qui suis resté comme un voyageur parmi des étrangers n'ayant pas de parents qui puissent me secourir si l'adversité venait 1 » Ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort, il parlait ainsi seulement pour découvrir s'il avait quelques parents encore pour les faire tuer. »
Ainsi était Clovis, proclamé roi, patrice, consul : ces titres d'une civilisation régulière ne changeaient pas son caractère; les évèques intervenaient en vain. Les légendes de l'enfer n'avaient pas encore assez de puissance pour contenir et refréner les chefs. Il faut ajouter une observation générale* : partout où règne la polygamie, la famille n'existe pas régulière ; il y a de la froideur, de la jalousie entre les enfants de mères différentes; la mère est la source de l'amour, de la douceur ; on ne se croit ni frère ni parent quand on ne sort pas des mêmes entrailles. Clovis avancé en âge vint habiter au palais des Thermes, dans Lutetia parisiensiy simple bourgade que César avait appelée Lutèce, les uns disent à cause de ses boues, les autres parce qu'elle était appelée Tile aux corbeaux {Umthouèsi, en celtique)*. César avait entouré l'île d'une ceinture de pierres : séjour du préfet des Gaules, elle était déjà renommée et l'empereur Julien dans son Misopogon écrit : « Je passerai l'hiver au milieu de ma Lutèce chérie, elle est située dans une île où Ton entre par deux portes de
1. Dom Félibien, Histoire de Paris, a été la source où toutes les compilations moilernes ontét<'; puisées. (Édition in-fol., 1690.)
bois (le pont au Change et le Petit pont); il y croît d'excellentes vignes et Ton y connaît aussi Fart d'élever les figuiers ^ > Les jardins des Thermes s'étendaient jusqu'à la Bièvre, chauffés par un beau soleil. Quelques villas avaient été construites au delà des murs. Sur le mont Leucotius s'éleva bientôt une basilique en l'honneur de saint Pierre et de saint Paul; elle fut ensuite consacrée à sainte Geneviève par la reine Clotilde, témoignage de reconnaissance du peuple de Paris. La cité était encore bien étroite : il n'y avait dans l'enceinte que de petites chapelles. Clovis voulait avoir une basilique à côté de son palais. Clotilde fut la fondatrice des royales abbayes : il fallait donner un asile aux chefs découronnés. Les basiliques étaient simples, un peu dans cette forme sévère des églises qu'on trouve à Rome sur les flancs du cirque de Titus et du Campo Yaccino. Au palais des Thermes, Clovis scella ses dernières chartes avec le titre de Rex Francorum^. Grégoire de Tours ne dit qu'un mot sur sa mort : a Clovis mourut à Paris où il fut enterré dans la basilique des Saints-Apôtres qu'il avait lui-même fait bâtir avec la reine Clotilde. Il mourut cinq ans après la bataille de Vouglé*. Son règne avait duré trente ans et sa vie quarante-cinq. On compte cent douze années depuis la mort de saint Martin jusqu'à celle du roi Clovis, arrivée la onzième année du pontificat de Licinius,
1. Le vin des coteaux de la Bièvre avait alors une certaine renommée.
2. Les Bénédictins ne reconnaissent d'authentique, parmi les Chartes de Qovis, que son épitre aux Evoques pour la protection des églises contre la violence des Francs (anno .')10). Dans la collection de Dom Bouquet , t. ]V, p. 54.