II. — LA BATAILLE de SOISSONS
ES États des Francs étaient en contact avec les Alamans, les Bretons, les Burgondes et les Romains. C'est contre ceux-ci que devaient se diriger d'abord les vues ambitieuses du jeune roi. Il résidait à Tournai, et commandait à la tribu des Saliens, la moins nombreuse, mais la plus noble et la plus vaillante de celles qui avaient passé le Rhin. L'esprit de conquête l'animait, et ses guerriers étaient toujours impatients de combattre, parce qu'ils étaient toujours avides de piller. Syagrius général, gouverneur ou roi des Romains, étaitàSoissons. S'il reconnaissait l'autorité d'Odoacre, successeur des empereurs romains, il était trop éloigné de l'Italie pour en attendre un secours efficace. Réduit à ses propres forces, il ne pouvait compter sur des populations qu'aucun lien ne lui rattachait. La plupart des cités»
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habituées sous l'empire à s'administrer elles-mêmes, vivaient dans une espèce d'indépendance, et leur véritable chef était l'évêque le maître de la politique comme le maître delà religion.
Sans doute, les Francs n'offraient pas de garanties aux chrétiens qui remplissaient les cités, et devaient être indifférents aux païens répandus dans les campagnes, et qui ne pouvaient avoir rien de commun avec eux. Mais Clovis n'était pas seulement un guerrier. Il néQ:ocia certainement avant d'envahir les contrées qu'il prétendait conquérir, et la politique prépara le succès des armes.
Il eut des relations avec les évêques, à qui il assurait pour la religion qu'il ne professait pas, la liberté, le premier et le plus précieux des biens. Il offrait aux peuples un état plus stable, les avantages qu'apporte avec elle une administration régulière à laquelle son peuple s'était rapidement plié, et les garanties qu'assure un gouvernement solidement constitué.
Syagrius pouvait donner la sécurité du moment, mais l'avenir était fermé devant lui. Il avait succédé à son père yEgidius; mais qui lui promettait que son fils prendrait sa place, et que pouvait-il espérer de cités que rien n'unissait entre elles ? Avec les Francs, on pouvait concevoir des espérances, avec le chef romain, les craintes surgissaient de toutes parts. Est-il étonnant que Clovis ait entrepris des conquêtes, acceptées d'avance par les provinces romaines, et que le succès ait répondu à ses tentatives ?
Clovis avait vingt ans. Pendant cinq ans, il s'était recueilli, étudiant la situation générale de la Gaule,
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prenant ses dispositions, et faisant ses préparatifs. Ses guerriers attendaient l'heure du combat avec cette impatience qui rend la victoire possible, et cette confiance en eux-mêmes et en leur chef, qui la fait certaine.
Il unit ses troupes à celles du roi Ragnachaire et chercha Syagrius. Les prétextes ne manquèrent certainement pas à cette agression. Les Francs sont peu nombreux, mais le prix de la victoire brille à leurs yeux, et ils combattent sous un chef qu'ils jugent invincible. Certainement, Syagrius l'emportait par le nombre, mais ses troupes manquaient d'unité, et que pouvait leur promettre la victoire ? Si elles étaient mieux disciplinées que les Francs, elles n'avaient rien de cet esprit d'initiative qui prépare les grands succès et de cette confiance inébranlable qui les assure. Qu'importait d'ailleurs aux Gaulois d'être soumis au général romain ou au roi franc ? Ne peut-on pas même supposer qu'ils entrevoyaient sans .trop de peine cette jeune dominiation qui leur ouvrait l'avenir ?
Aussi, dit saint Grégoire de Tours, Syagrius tourna le dos et courut se réfugier à Toulouse auprès du roi Alaric (4S6).
Il est permis de croire, en effet, que le combat ne fut pas longtemps indécis, et que la victoire était certaine avant que les ennemis en fussent venus aux mains. La rapidité du récit de l'historien ne laisse guère de place au doute, soit que l'attaque vigoureuse des Francs eût promptement brisé la résistance, soit que les soldats de Syagrius, n'ayant aucun intérêt à la victoire, se fussent promptement débandés, soit qu'il se fût abandonné lui-même.
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L'influence de ce premier succès fut considérable, et les conséquences dépassèrent certainement les espérances de Clovis. Il fît demander à Alaric qu'il lui livrât Syagrius, le menaçant de la guerre s'il s'y refusait. La bataille avait été livrée près de l'abbaye de Nogent, à peu de distance de Soissons. Il y avait loin de là à Toulouse, et l'on se demande ce que pouvait craindre le roi des Wisigoths d'un ennemi qui aurait dû, pour arriver à lui, franchir la plus grande partie de la Gaule. Qu'était, d'ailleurs, la petite armée des Francs, que l'on croit n'avoir pas dépassé cinq mille guerriers, contre les forces dont pouvait disposer un roi qui commandait des Pyrénées à la Loire ? Et cependant, Alaric n'hésita pas à livrer Syagrius aux envoyés de Clovis. Faut-il attribuer cette prompte soumission à la faiblesse personnelle du roi ou à celle des Goths, dont Grégoire de Tours dit qu'ils « ont l'habitude d'avoir peur » ?
Il est vraisemblable que la bataille de Soissons porta au loin le nom de Clovis et la terreur de ses armes. La Gaule dut comprendre qu'elle allait avoir un maître, et la prompte soumission des sujets de Syagrius ne put que confirmer cette appréhension. Le chroniqueur parle de ce changement de régime pour la Gaule, comme s'il s'était effectué rapidement et sans difficulté. « Et ayant reçu le royaume de Syagrius, dit-il, il le fit périr secrètement. »
La mort de Syagrius n'était pas justifiée par sa défaite. La lutte avait été loyale et le respect ne devait pas manquer au vaincu. Mais quand les vainqueurs ont-ils été humains, en dehors du christianisme, et
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quand l'intérêt n'a-t-il pas été la règle suprême et sans scrupules de la conduite ?
Il y eut cependant des résistances particulières, et toutes les villes ne subirent pas volontiers la domination nouvelle. A défaut de documents certains, nous pouvons nous rendre compte des dispositions des populations et des motifs qui déterminèrent leur conduite.
Le centre de la Gaule, entre la Loire et la Somme, n'appartenait plus à l'empire d'Occidentqui était tombé. Odoacre n'avait aucun intérêt à le rattacher à sa royauté nouvelle, et l'eCit-il voulu, il lui était impossible de le ofouverner et de venir à son aide, car il eût fallu franchir des contrées occupées par les Wisigoths et par les Burgondes. Il pouvait bien être nominalement réclamé par l'empire d'Orient, qui ne renonçait pas encore à l'Italie, mais les relations étaient tellement difficiles, les distances si grandes, les obstacles si multipliés, qu'en supposant Constantinople aussi puissante qu'elle était faible, il lui eût été impossible de tendre la main à sa province.
Il ne fallait pas espérer une confédération des cités. , La politique des Romains leur avait donné des intérêts ! différents, souvent opposés, et elles avaient pris l'habi- | tude de vivre d'elles-mêmes et pour elles-mêmes. Les rivalités qui les divisaient n'auraient pu être vaincues que par une volonté énergique, une ambition réfléchie, et une politique souveraine. Sans doute, elles avaient la j même foi, et c'était le seul lien qui les rapprochât, mais tant que la foi n'était pas en péril, on n'avait pas le désir, on ne concevait pas même la possibilité d'une alliance.
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Il faut ajouter que la défaite de Syagrius à qui l'on pouvait reprocher son incapacité ou une faiblesse coupable, devait éloigner de sa famille ou de ses généraux tout un pays qui avait besoin d'être gouverné, et qui demandait un maître afin de pouvoir vivre.
Ainsi s'expliquent les conséquences étendues de la victoire de Soissons. On va volontiers à ceux qui sont les plus forts, et Clovis profita de cette disposition naturelle des hommes et des peuples. Les barbares n'étaient pas aussi étrangers qu'on pourrait le croire aux habiletés de la politique, et Clovis ne paraît pas avoir trouvé de maître dans cet art si difficile.
La victoire de Soissons ne fut pas moins utile aux Francs qu'à leur roi. Ils pillèrent abondamnient. C'était la loi de la guerre et c'était l'habitude des barbares. Un grand nombre d'églises furent dépouillées de leurs ornements et de leurs richesses. Ce n'était pas sans doute ce qu'aurait désiré Clovis, qui ne pouvait ignorer que si on s'enrichit ainsi, on ne fonde pas des Etats. Mais il fallait compter avec l'avidité de ses soldats et leurs droits traditionnels. S'il avait sur eux l'ascendant que donne la supériorité de l'esprit, et qu'assure le commandement, il était impossible qu'il ne fût pas oblio^é à des ménaQ^ements et à des concessions.
Ils avaient enlevé à une église un vase d'une grandeur et d'une beauté merveilleuses. L'évêque saint Rémi, dont le ministère auprès de Clovis devait être si précieux et si puissant, envoya des messagers vers le roi, lui demandant la restitution de ce vase, s'il ne pouvait obtenir celle detous les autres objetsqui avaient été le prix de la conquête.
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Cette intervention de 1 evêque peut permettre de croire à des relations antérieures avec Clovis. Elle prouve, du moins, que l'on ne le croyait pas le roi des Francs inaccessible à une demande faite par un ministre de la religion chrétienne.
Les évêques occupaient, dans les cités de la Gaule, une situation importante. Soit qu'ils aient reçu le titre de défenseurs qui leur aurait donné un pouvoir temporel, reconnu également par le conseil impérial, et celui du municipe, soit que la supériorité de leur sagesse, de leur science et de leur vertu leur ait acquis sur les âmes un ascendant souverain, il est certain que leur main était partout dans les affaires de la cité. Les peuples s'inclinaient sous cette main d'où tombaient des bénédictions, et ils acceptaient la direction politique qu'elle imprimait à leurs affaires.
Il n'est donc pas étonnant que Clovis ait cherché à «nouer avec eux des relations et qu'il n'ait rien négligé pour s'assurer leur bienveillance.
Il dit aux messagers de l'évéque: « Suivez-nous jusqu'à Soissons, parce que c'est là que doit avoir lieu le partage de tout ce que nous avons acquis, et si le sort me donne le vase, je me rendrai aux désirs de votre Père. » L'engagement pris par Clovis était pour lui seul. On y reconnaît, à côté de sa bonne volonté, le respect pour les droits de ceux à qui il commandait.
Lorsqu'ils furent arrivés à Soissons, tout le butin fut réuni et placé sous les yeux de l'armée. Le roi dit alors ; « Je vous en prie, mes vaillants compagnons d'armes, ne refusez pas de m'accorder hors part ce vase », et il désignait celui que l'évéque avait réclamé.
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A ces paroles, dit Grégoire de Tours dont nous traduisons le récit, les plus sages répondirent : <i O glorieux roi, tout ce que nous voyons est à vous, et nous aussi, nous sommes soumis à votre puissance. Faites donc ce qui vous convient. Personne n'est en état de résister à votre puissance. »
Cette opinion paraissait être unanimement partagée. Cependant un soldat léger, envieux et insolent s'écria en levant sa hache dont il frappa le vase : « Vous ne recevrez rien d'ici que ce que le sort vous aura accordé. »
L'étonnement et l'indignation se manifestèrent de toutes parts. Le roi contint sa colère, dissimula l'injure et cependant montra son autorité en remettant le vase à l'envoyé de l'évêque.
Un an après, il avait réuni ses soldats en armes, afin de les passer en revue. En suivant leurs rangs, il arriva à celui qui avait frappé le vase. « Personne, lui dit-il, n'a les armes en aussi mauvais état que toi, car ni ta pique, ni ton glaive ni ta hache ne sont convenables.» Et saisissant sa hache, il la jeta à terre. Le soldat se baissa pour la ramasser, et le roi levant son arme, lui partagea la tête. « C'est ainsi, dit-il, que tu as fait au vase, à Soissons » ; cet acte, dit le chroniqueur qui se borne à raconter, inspira à tous une grande terreur.
Ce récit montre combien étaient étendus les droits des soldats sur le butin, et avec quel esprit d'égalité il était distribué. Le roi avait, sans doute, une part plus grande que les autres, mais elle devait être déterminée par le sort. Le silence de Clovis, après la revendication brutale de son droit par le soldat, est une
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reconnaissance formelle de cette règle qui présidait au partage. Il y eût eu peut-être de l'imprudence à vouloir la faire plier devant la volonté royale, et certainement peu de dignité à la discuter.
Mais Clovis n'oublie pas, et la vengeance tirée un an après, de cet acte qui n'était qu'un manque d'égards, prouve combien il était maître de ses soldats. Nul ne proteste contre cette exécution sans condamnation, et le chroniqueur fait remarquer qu'elle inspire une grande crainte. La force est toujours souveraine chez les nations barbares, et trop souvent chez les autres. Elle fut mise en cette circonstance au service de la royauté, non pour affirmer ses droits, mais pour établir aux yeux de tous, que ses désirs doivent être des lois. II y a là une nuance qu'il ne faut pas négliger, et si nous devons condamner Clovis pour cette violence, ses soldats n'y virent probablement que l'exercice d'une supériorité incontestée, et une raison pour ne pas encourir une colère si redoutable. Un chef franc n'aurait pas pu se permettre ce qu'un roi faisait impunément, et c'est une preuve que l'autorité était plus grande sans que les habitudes barbares fussent diminuées.
Clovis ne négligea rien de ce quipouvait lui assurer tous les fruits de la victoire sur Syagrius. Sa conduite envers saint Rémi ne put que lui attirer la bienveillance des évêques. La nécessité de se soustraire aux attaques des soldats romains qui, sans chef, cherchaient à vivre de pillage, fit réclamer son secours par les villes et sa protection par les campagnes ; tout concourut à le conduire de la Somme à la Seine.
Il faut qu'il se soit bientôt senti le maître dans la