I. — LES ÉTATS de la GAULE au V^ SIÈCLE
LOVIS succéda à son père Childéric. Soit que le droit de succession fût déjà reconnu, soit que Childéric eût pris de son vivant des mesures pour assurer à son fils le pouvoir que la mort allait lui enlever, il ne paraît pas qu'il y ait eu incertitude ou difficulté pour la succession.
Et cependant le jeune prince n'avait que quinze ans, et s'il pouvait donner des espérances, il est certain qu'il n'avait rien fait encore pour avoir des droits personnels à une couronne qui eût dépendu de la volonté des guerriers ou du peuple. Il dut donc à l'hérédité d'être reconnu pour successeur de Childéric.
La situation de la Gaule présentait une diversité d'où devaient infailliblement naître des guerres. Cette diversité elle-même était un encouragement pour l'ambition, car il était impossible que des peuples dont les frontières n'étaient pas exactement définies, n'eussentpas de fréquentes occasions de faire valoirdesdroits réels ou prétendus. Celui de ces peuples qui avait le roi le plus entreprenant et le plus courageux, qui comptait le plus sur ses destinées, ne devait pas tarder à concevoir des projets, à susciter des défiances et à faire des tentatives pour étendre ses frontières.
Au Nord de la Gaule, dajis la Belgique proprement
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dite et jusqu'à la Somme, dominaient les Francs. Les chefs des principales tribus résidaient à Cologne, à Tournai, à Cambrai et à Térouanne. S'il fallait s'en rapporter à saint Grégoire de Tours et à Frédégaire, on devrait croire qu'ils s'étaient avancés au delà de la Seine jusqu'au Mans, à Orléans et à Angers. Que des courses aient été faites jusqu'à ces points éloignés de la Belgique, c'est possible, quoique peu probable, mais il est certain que des établissements stables ne purent être formés dans ces villes. La prise de possession de la Gaule par les Francs était limitée et incertaine, et ne devait être effective que sous celui que l'histoire proclame le fondateur de la monarchie française: Clovis.
Les Alamâns qui formaient une confédération puissante s'étaient arrêtés entre les Vosges et le Rhin, sur cette terre traversée par tant de peuples, et où se trouvent réunis tant d'éléments ethnographiques. Ils y avaient trouvé les dernières bandes des Burgondes et avaient pris leur place. Ils parurent pendant quelque temps étrangers aux affaires de la Gaule, et peut-être ne se mêlèrent-ils pas à l'invasion faite par leurs frères d'au-delà du Rhin, que Clovis dut repousser. Ce n'est pas dans cette direction qu'ils devaient chercher à s'étendre. La possession de l'espace compris entre les Vosges et le Rhin, devait suffire à leur ambition.
A l'extrémité occidentale de la Gaule , dans la presqu'île qui la termine, étaient restés, fiers de leur homogénéité et de leur indépendance les peuples Armoricains. Rome s'était contentée de quelques tributs, de l'assurance que la paix ne serait pas troublée.
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et elle leur avait laissé leurs lois, leur oro^anisation, et surtout leurs Druides. Une colonie de Bretons venait de s'établir parmi eux dans la partie voisine de la mer. Elle se composait de ceux qui, impuissants contre les Pietés, et ne voulant pas se soumettre aux Angles et aux Saxons, avaient cherché une terre où il leur fût permis d'être libres. Ils ne paraissaient pas demander autre chose, en occupant ce territoire nouveau, que le respect de leur indépendance. La fusion se fit sans peine entre deux peuples dont l'origine était la même.
De la Somme à la Loire, s'étendait la domination romaine. On y reconnut jusqu'à la fin les empereurs, et l'esprit des populations était celui que Rome avait répandu dans le monde, pour affermir ses conquêtes. Les gouverneurs nommés par les empereurs y exerçaient un pouvoir presque absolu. Les empereurs passaient avec rapidité, car les ambitions étaient impatientes et audacieuses. Les gouverneurs se maintenaient, et leur politique consistait à donner aux populations ce qu'elles mettent au-dessus de tout : le repos, et on leur en savait gré, même quand ils le faisaient chèrement payer par l'impôt.
L'empire romain était tombé en 476 sous les coups d'Odoacre, Cette partie de la Gaule ne chercha pas à se rendre indépendante, et ne changea rien à son état, ^gidius avait tenu pendant huit ans, au témoignage de saint Grégoire de Tours, la place d'un roi des Francs, et son fils Syagrius est appelé par lui roi des Romains. C'est la double preuve de la dissolution de l'empire, et de la facilité avec laquelle on pouvait en saisir ou en conserver les lambeaux, lors même qu'un
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empereur était reconnu à Rome, ou qu'un roi Barbare tenait leur place.
Dans la vallée de la Saône et du Rhône jusqu'à la Durance, étaient établis les Burgondes. Ce peuple avait émigré par nécessité. Il n'était pas conquérant de sa nature, et à la suite de négociations, plutôt que par la force, il était parvenu à s'établir sur le territoire de l'empire.
Les Burgondes étaient chrétiens, mais ils avaient été infectés par l'hérésie arienne. Ils avaient une bonhomie qui facilita la fusion avec les anciens habitants qu'ils ménagèrent. Avant leur établissement à l'Ouest du Jura, dit Socrate, dans son Histoire ecclénastiqiie, ils étaient presque tous adonnés à des métiers, contrairement aux autres Barbares qui n'étaient qu'ao-riculteurs et guerriers. Ils faisaient delà charpente et de la menuiserie, gagnaient leur vie à ce travail dans les intervalles de la paix, et se montraient ainsi étrangers à ce double orgueil du soldat et du propriétaire qui nourrissait l'insolence des autres conquérants, Ils se contentèrent des terres qui leur avaient été accordées, et nese montrèrent jamais violents ni injustes envers les anciens habitants. « La loi des Burgondes. dit Augustin Thierry,impartiale entre les vainqueurs et les vaincus, interdisait aux premiers l'abus de la force. Elle offrait même à cet égard des précautions qu'on pourrait appeler délicates. Par exemple, elle défendait aux Barbares de s'immiscer sous aucun prétexte dans les procès entre Romains. L'un de ses articles mérite d'être cité textuellement : Quiconque aura dénié le couvert et le feu à un étranger en voyage, sera
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puni d'une amende de trois sous... Si le voyageur vient à la maison d'un Burgonde et y demande l'hospitalité, et que celui-ci indique la maison d'un Romain, et que cela puisse être prouvé, il paiera trois sous d'amende, et trois sous pour dédommagement à celui dont il aura montré la maison. »
Sans doute, cette loi n'a été publiée que vers 500, mais elle reproduit des usages anciens, à côté des emprunts faits aux lois romaines, et cette disposition relative aux étrangers appartient tout entière au caractère des Burgondes et à leurs traditions.
Entre la Loire et les Pyrénées, les Wisigoths étaient les maîtres, et leur domination s'étendait au delà du Rhône, jusqu'aux Alpes, à la Durance et à la mer.
Les Wisigoths étaient le peuple le plus cultivé de la Gaule et celui qui avait le plus emprunté à l'empire. Avant de s'établir dans la province Narbonnaise, sous la conduite d'Ataulf, successeur d'Alaric, il avait parcouru la Grèce et l'Italie. Il s'était rendu coupable des violences que rend inévitables une existence errante, et qu'explique le besoin de vivre aux dépens des autres, quand on ne travaille pas. Il avait de l'intelligence et du goût. Il aimait la justice, et bien qu'il fût arien au milieu de populations orthodoxes, il ne montra rien de cette intolérance sectaire dont plusieurs empereurs lui avaient donné l'exemple, et qui était le propre decette hérésie tour à tour hypocrite etviolente.
Il avait eu, avec Alaric, de grandes espérances et s'était cru appelé à de hautes destinées. Ataulf avait hérité de quelques-unes des qualités de son père, et surtout de son ambition, bien qu'il eût fixé son peuple
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et renoncé aux expéditions aventureuses. « Je me souviens, dit Paul Orose, d'avoir entendu à Bethléem le bienheureux Jérôme raconter qu'il avait vu un certain habitant de Narbonne, élevé à de hautes fonctions sous l'empereur Théodose, et d'ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui dans sa ville natale, de la familiarité d'Ataulf. Il répétait souvent que le roi des Goths, homme de grand cœur et de grand esprit, avait coutume de dire que son ambition la plus ardente avait été d'abord d'anéantir le nom romain, et de faire, de toute l'étendue des terres romaines, un nouvel empire appelé Gothique : de sorte que, pour parler vulgairement, tout ce qui était Romanie devint Goihie, et qu'Atault jouât le même rôle qu'autrefois César-Auguste ; mais qu'après s'être assuré par l'expérience, que les Goths étaient incapables d'obéissance aux lois, à cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu'il ne fallait poir!: toucher aux lois sans lesquelles la république cesserait d'être république, il avait pris le parti de chercher la gloire en consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité, à augmenter même la puissance du nom romain, afin qu'au moins la postérité le regardât comme le restaurateur de l'empire, qu'il ne pouvait transporter. Dans cette vue, il s'abstenait de la guerre et cherchait soigneusement la paix. »
Ataulf périt assassiné en 4 15, mais ses successeurs, s'ils n'eurent pas ses vastes projets, demeurèrent fidèles à sa politique. Leur cour de Toulouse pouvait rivaliser, en richesse et en élégance, avec celle de Constantinople qu'elle n'avait pas beaucoup de peine à
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surpasser en dignité. Ils recherchaient les esprits cultivés et se les attachaient par des bienfaits. Euric se plaisait dans la compagnie des rhéteurs, et avait, soit pour lui-mênie, soit pour ses secrétaires dont il faisait des amis, des prétentions littéraires. « Ce roi, dit Augustin Thierry, lavant-dernier de ceux de la même race qui régnèrent en Gaule, inspirait aux esprits les plus éclairés et les plus délicats, une vénération véritable, non cette crainte servile qu'excitaient les rois Francs, ou cette admiration fanatique dont ils furent l'objet après leur conversion à la foi orthodoxe. » Quel est celui de ces peuples à qui est réservée la domination de la Gaule ? Les Alamans étaient confinés dans un territoire qui ne s'ouvrait que difficilement du côté de l'Ouest et du Sud. Les Armoricains et les Bretons aspiraient à rester chez eux, et n'auraient pas permis qu'on les y troublât, mais ils n'avaient pas l'esprit de conquête; car ils montraient en tout plus de ténacité que d'initiative. Le rôle des Romains était fini, et les populations soumises à ceux qui commandaient sous ce nom, n'avaient pas assez d'homogénéité pour pouvoir prétendre avec quelque chance de succès à constituer un Etat durable. 1 1 manquait aux Burgondes cette vue rapide et profonde qui prépare les grandes destinées, et ces qualités brillantes et fortes qui soumettent les intelligences et les cœurs. L'hérésie qu'ils professaient les laissait, d'ailleurs, en dehors d'un pays qui avait des églises florissantes, et qui trouvait dans l'unité de la foi une indépendance qu'il avait toujours été prêt à défendre par les armes ou par le martyre. Enfin, les Wisigoths, malgré l'étendue de leur royaume,
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les qualités de leurs rois et une certaine supériorité , intellectuelle, ne pouvaient aspirer à soumettre le Nord j
! dont le caractère, les tendances et les mœurs repoussaient aussi bien leur domination matérielle, que leur
j prépondérance intellectuelle. Leur courage semblait d'ailleurs avoir disparu avec leur vie errante.
La Gaule devait donc rester divisée, et ce sort eût été le sien, si Dieu qui avait des desseins particuliers
I sur elle et sur le peuple le moins nombreux, qui s'y était établi, ne lui eût donné les qualités qui font les conquérants et les vertus qui fondent les grands Etats. Assurément, les Francs avant Clovis étaient véritablement barbares. Ils mettaient la force au-dessus de tout, se montraient violents, hautains, injustes, vindicatifs, mais ils étaient braves, généreux, chevaleresques et lorsqu'ils obéirent à un chef qui les entraîna par son courage, les domina par son ascendant et les disciplina par sa volonté, ils s'associèrent à ses desseins, servirent ses projets et devinrent ainsi les instruments de la Providence.
Sa politique leur fit exécuter de grandes choses et sa conversion, à laquelle ils s'associèrent, leur ouvrit les plus hautes destinées. Ils ne furent pas transformés en un moment, et le païen reparut souvent sous le chrétien, comme le barbare sous l'homme civilisé, mais les vices et les défauts de la race furent comprimés, et les nobles qualités prirent un rapide et vigoureux essor. Nul peuple n'a été plus complètement et plus rapidement transformé par la foi religieuse, et nul n'a vu plus facilement aus^menter ses forces et s'accroître son influence.
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Les Francs réunissaient donc, plus qu'aucun peuple de la Gaule, les conditions qui assurent la prépondérance. Mais ces qualités naturelles n'auraient pas suffi. Il fallut y joindre deux conditions que ni les Alamans, ni les Armoricains, ni les Burgondes, ni les Goths, ni les Gallo-Romains ne pouvaient invoquer au profit de leur ambition: la possession intégrale de la vérité religieuse et l'action créatrice d'un grand homme.
Le baptême de Reims, les victoires et la politique de Clovis réalisèrent ce que la force et l'audace des autres Barbares auraient vainement tenté. Un peuple chrétien et un peuple dont le nom a rempli le monde en sortirent. Ce fut le rôle de Clovis et c'est sa gloire.