‹ Clovis et les origines de la France chrétienneChapitre 21 sur 33 · I. — LE MARIAGE de CLOVIS · texte numérisé non relu

I. — LE MARIAGE de CLOVIS

^ES Germains, dit Paul Orose, en désignant particulièrement les Francs, bouleversent ^^^^^ maintenant toute la terre ; mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, ils finissent par en demeurer maîtres et par la gouverner selon leurs mœurs, peut-être un jour la postérité saluera-t-elle du titre de grands rois ceux en qui nous ne voyons que des ennemis. »

Cet historien, né à la fin du IV^ siècle, n'avait vu que les premières invasions des Francs ; il est d'accord avec Agathias dont il est séparé par un siècle. Ce que le premier avait pressenti, le second le voyait confirmé par des actes, et, s'il reconnaissait que « les Francs, les plus cultivés des barbares, ne différaient des Romains que par la langue et le costume », il n'hésitait pas à leur prédire les plus brillantes destinées.

Mais par quel moyen pouvaient être préparées et assurées cette infiuence souveraine et cette domination morale qui ont toujours été inséparables, dans notre pays, de la puissance politique ? Dieu qui marque à chaque homme et à chaque peuple le but qu'ils doivent atteindre, leur ménage les secours nécessaires pour y arriver. Nous pouvons être infidèles à notre mission, Dieu ne l'est jamais à ses promesses.

Conquise par Clovis, organisée par ses successeurs, la Gaule allait être régénérée par les Francs. Mais les

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Francs barbares et païens devaient être auparavant arrachés à la barbarie et à l'idolâtrie. Il fallait qu'ils fussent vaincus par le christianisme, afin de pouvoir vaincre le pays que la conquête leur avait donné. Mais, a dit de Maistre dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, « dans toutes les conquêtes célèbres du christianisme, faites tant sur les individus que sur les nations, toujours on voit figurer une femme. »

Cette heureuse fortune ne manqua pas aux Francs, et cette époque lointaine n'est pas la seule dans laquelle il soit possible de constater l'influence étendue et féconde d'une femme sur la grandeur des rois et les destinées de la nation.

Clovis connaissait, par les ambassadeurs qu'il envoyait fréquemment au roi des Burgondes, ses deux nièces Chrona et Chrotechilde. Gondeuchus, roi de Bourgogne, de la race du persécuteur Athanaric, avait eu quatre fils : Gondebaud, Godegisèle, Chilpéric et Godomar. Gondebaud fit périr par le glaive son frère Chilpéric, et jeter dans une rivière sa femme, une pierre au cou. Il condamna à l'exil leurs deux filles, Chrona et Chrotechilde, que nous appelons Clotilde.

Saint Grégoire de Tours raconte que Clovis fit demander en mariage Clotilde, et qu'il l'épousa. Frédegaire en sait davantage, et il le dit avec une pleine ' assurance, et non sans charme. La plupart des histo- : riens traitent son récit comme une fable, mais Roricon, l'Anonyme, Aimoin et l'auteur de la Vie de sainte Clotilde le croient véritable. Sans nous prononcer, — et il n'y aurait aucun intérêt à cette discussion, — nous croyons devoir le faire connaître.

Ue mariage et la conuemon ne CïotJis. 129

Comme Clovis ne pouvait voir Clotilde, il envoya un Romain nommé Aurélien, qui, grâce aux ressources d'un esprit ingénieux, devait arriver jusqu'à elle. Il partit seul, mit, comme un mendiant, une besace sur ses épaules,, revêtit un pauvre habit et se dirigea vers les lieux où se trouvait la jeune fille. Il portait l'anneau de Clovis, afin que l'on crût à sa mission.

Lorsqu'il fiât parvenu à la porte de la ville qui d'après les uns était Genève et que nous aimons mieux croire Chalon-sur-Saône, où demeurait Clotilde, avec sa sœur Sedeleuba, il les trouva accomplissant à l'égard des étrangers les devoirs de l'hospitalité. Elles le reçurent avec l'empressement de pieuses chrétiennes heureuses de se dévouer sans distinction pour tous, et comme Clotilde lui lavait les pieds, Aurélien se penchant à son oreille lui dit : « Ma maîtresse, j'ai une grande nouvelle à vous annoncer, si vous voulez me permettre de vous entretenir en secret. — Parlez», lui dit-elle, et Aurélien: « Clovis, roi des Francs, m'envoie vers vous, et si c'est la volonté de Dieu, il veut vous unir à lui par les liens du mariage. Pour que vous n'en doutiez pas, voici l'anneau qu'il vous envoie. » Elle le reçut avec joie et lui dit : « Voici cent sols pour votre peine, et cet anneau qui est le mien. Retournez promptement vers votre maître et dites-lui que s'il veut m'épouser, il m''envoie demander à mon oncle Gondebaud. Que les députés qui viendront, après avoir obtenu ce qu'ils demanderont, se hâtent d'en réclamer l'accomplissement. Je crains, s'ils n'agissent ainsi, le retour de Constantinople d'un sage conseiller qui, dès son arrivée, détruira tout cela. :^

Clovis. o

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La prudence de Clotilde égalait sa piété. En tous cas, son désir de se soustraire à la domination du meurtrier de sa famille lui inspirait les mesures les plus propres à obtenir ce résultat.

Aurélien revint vers Clovis sous le même déguisement. Comme il s'approchait de sa demeure, il fut, pendant son sommeil, dépouillé de sa besace et de la somme qu'elle contenait, par un pauvre qui était devenu son compagnon de voyage. Il s'éveille, et, désespéré, rentre précipitamment dans sa maison. Il envoie de tous côtés ses esclaves à la recherche de sa besace. Ils s'emparent du voleur et le ramènent à Aurélien, qui lui donne la liberté, après l'avoir fortement battu pendant trois jours.

Clovis pleinement satisfait de l'ambassade et du service d'Aurélien, envoya des députés vers Gondebaud, pour lui demander en mariage sa nièce Clotilde. Celui-ci n'osant repousser la demande d'un roi si puissant, et espérant acquérir ainsi son amitié, répondit qu'il l'accordait. Les députés offrant un sol et un denier, selon la coutume des Francs, pour les fiançailles, épousent Clotilde au nom de Clovis, et demandent à l'emmener aussitôt.

Frédégaire croit que tout cela se fit sans difficulté. Aimoin et les anonymes du VI 11^ siècle disent que la négociation fut plus longue et se heurta à de nombreux obstacles. Gondebaud avait beaucoup à se reprocher à l'égard de Clotilde, et il craignait Clovis. Comment aurait-il pu se prêter facilement à une union qui portait des menaces et lui présageait des dangers ?

« Mes amis et tout le peuple savent, aurait-il dit à

XTe mariage et la contjergion De Clotïig. 131

Aurélien, que Clovis use de perfidie pour me déclarer la guerre. Cette demande est un piège, et vous n'êtes qu'un espion. Clovis ne connaît pas Clotilde. »

Aurélien aurait déclaré que Clovis considérerait un refus comme une déclaration de guerre ; que du reste, la preuve que Clovis connaissait Clotilde, c'est qu'il y avait des gages donnés de part et d'autre. Gondebaud vaincu, et d'ailleurs déterminé par de sages conseillers de lui montraient les dangers d'une injure faite à Clovis, se rendit et accorda Clotilde.

Peut-être au fond, Gondebaut ne fut-il pas fâché d'éloigner une jeune fille dont la présence dans ses États était pour lui un remords continuel et une menace. Sans doute, Clovis était redoutable, mais on savait bien qu'il n'avait pas besoin de prétexte pour attaquer ses ennemis, et les droits de Clotilde ne pouvaient guère être pour son ambition une excitation nouvelle.

Les Francs partent, Clotilde est portée dans une basterne, espèce de véhicule couvert, dont se servaient les femmes de son temps, et qui ne devait pas avancer rapidement. Elle emportait avec elle de grands trésors, que Gondebaud n'avait pas cru pouvoir retenir.

Elle apprend en chemin l'arrivée d'Aridius. «Si vous voulez, dit-elle à ceux qui l'accompagnaient, me présenter à votre maître, enlevez-moi de cette basterne, mettez-moi sur un cheval, et hâtons-nous autant que nous le pourrons vers notre but. Et les Francs se prêtent à son désir.

Aridius était un conseiller de Gondebaud dont on connaissait la haine pour la -famille de Clotilde et les

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mauvaises dispositions pour les Francs. Revenu de Constantinople, il avait rapidement quitté Marseille en apprenant ce qu'il considérait comme une imprudence dangereuse.

Gondebaud lui dit à son arrivée : « N'avez-vous pas appris que nous avons fait alliance avec les Francs, et que j'ai accordé ma nièce à Clovis ? » Et Aridius : «Ce n'est point une alliance,mais une causede discorde. Vous auriez dû vous rappeler que vous avez frappé de l'épée Chilpéric votre frère et le père de Clotilde, que vous avez fait jeter dans une rivière sa mère une corde au cou, décapiter ses deux frères et précipiter leurs corps dans un puits. Elle vengera l'injure de ses parents : poursuivez-la donc et ramenez-la. »

Gondebaud suivit ce conseil, mais il était trop tard, et Clotilde arriva à Villery où l'attendait Clovis. Villery était un petit village, sur les frontières du pays des Burgondes, dans le territoire de Troyes. Clovis s'y était transporté pour recevoir Clotilde à l'extrémité de ses Etats.

Frédégaire raconte que, pour ralentir la poursuite, les compagnons de Clotilde, après avoir obtenu la permission de Clovis, ravagèrent douze lieues de chaque côté de leur chemin en Bourgogne. Cette précaution est trop dans l'esprit du temps pour qu'on n'eût pas songé à la prendre, dès le début du voyage, si elle avait été jugée nécessaire ; mais il est invraisemblable qu'elle ait été exécutée par ceux qui accompagnaient Clotilde, car on n'y put songer que tard, et le voyage devait être rapide, surtout en présence du retour prévu d'Aridius. Comment aurait-on eu le temps de se

iTc mariage et la contiecsion De Clotîts. 133

mettre en relation avec Clovis, de recevoir ses ordres et de les exécuter ? Il faut donc supprimer cette mesure violente, parce qu'elle est invraisemblable à cause de son inutilité, ou du moment où elle aurait été résolue.

Le mariage de Clovis a exercé sur les destinées de la France une influence trop considérable pour que les chroniqueurs n'en aient pas recueilli avec soin toutes les circonstances. La tradition populaire avait dû conserver bien des souvenirs, mais on sait combien elle les dénature, même quand elle n'y a aucun intérêt. Le récit passant de bouche en bouche diminue sur certains points, s'accroît sur d'autres, se transforme souvent, et il ne reste bientôt que le fait principal dont on ne puisse pas douter.

Le récit du voyage d'Aurélien, tel que le fait Frédégaire, a un caractère de grâce naïve et de fraîcheur que l'on ne trouve pas toujours dans les chroniqueurs de cette époque, où l'on rencontre plus de recherche et d'affectation que de naturel.

« C'est, dit Chateaubriand, une scène de l'Odyssée.» Nous y voyons plutôt un souvenir lointain et une reproduction effacée de l'ambassade d'Eliézer allant par l'ordre d'Abraham, chercher une femme à Isaac. Nous sommes transportés en plein désert et aux temps primitifs. Rébecca garde toute la pudeur de son sexe dans son empressement hospitalier, et l'on ne sait trop ce que l'on doit le plus admirer : ou la confiance absolue en Dieu du messager, ou l'aimable abandon de la jeune fille au devoir.

Une même destinée était réservée à Clotilde. Elle

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devait donner à la foi la nation des Francs, après avoir converti son chef et Dieu l'avait choisie, elle aussi, quand elle n'y songeait pas, pour cette admirable mission.

Elle exerça de bonne heure sur l'esprit du roi païen une influence bienfaisante. Elle répandit autour d'elle la saine doctrine de l'Evangile et la confirma par ses exemples. Clovis converti, elle le maintint dans la foi et contribua par une action douce et constante à la transformation si difficile de l'âme dans la vérité et dans la vertu.

Elle est restée le modèle des femmes, des reines et des chrétiennes. Une longue existence lui permit de prolonger sa mission, et l'Eglise, en la plaçant sur les autels, dit à toutes les générations ce que la France lui doit de reconnaissance et d'amour pour ses bienfaits religieux et nationaux.

Le mariage de Clotilde avait une portée qui ne pouvait échapper à la Gaule. Elle était de race royale. Les Burgondes s'étaient établis en 406 le long du cours de la Saône et du Rhône. Leur puissance était déjà ancienne, étendue, solide et une alliance avec eux, quelque fier que pût être le chef des Francs du courage de ses soldats et de la victoire qu'ils avaient remportée, devait être considérée comme avantageuse. Les peuples nouveaux doivent bien quelque chose à ceux qui les ont précédés.

Clovis entrait ainsi en communication avec une partie de la Gaule, où il n'avait pas porté les armes, et se plaçait au niveau des deux grands États que les Barbares avaient formés des dépouilles de l'empire.

Jlc matiage et la conuersion De Glotiis. 135

Ni son ambition, ni les circonstances ne lui permirent de se contenter de cette égalité.

Mais ce qui donnait à ce mariage une signification toute particulière, ce qui promettait de fécondes conséquences pour Clovis et son jeune royaume, c'était la religion de la reine. Elle était chrétienne, tandis que Clovis était païen, et orthodoxe pendant que les deux royaumes de la Gaule, celui des Burgondes et celui des Wisigoths étaient infectés par l'arianisme.

Un chroniqueur a exprimé les craintes qu'avait fait naître en son âme croyante et pieuse, la proposition d'Aurélien.

« Mais ne savez-vous pas, lui dit-elle, qu'une chrétienne ne peut avoir pour époux un idolâtre?... Et pourtant, si les desseins de Dieu ont préparé cette union, et veulent qu'elle s'accomplisse, s'il veut faire de moi un instrument de conversion pour votre roi, je serai heureuse d'accomplir sa volonté ; partez maintenant avec la paix de Dieu. »

L'âme de Clotilde se révèle tout entière dans ces paroles et dans cette résolution. Elle vit moins 1 honneur que l'épreuve, moins l'intérêt que le devoir. Elle avait une mission à remplir, et sa foi mit en son cœur toutes les vertus, en sa volonté toute l'énergie nécessaire pour triompher de tous les obstacles.

Aussi a-t-elle une part considérable dans la vie de Clovis et dans la fondation de la monarchie française, qu'elle fit chrétienne. Si les faits ne la montrent pas toujours d'une manière éclatante, il n'en est pas moins certain que son intiuence s'étendit à tous, et fut marquée par des bienfaits durables.

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