II. — CLOTILDE
^LOTILDE apportait dans le pays où l'appelait le choix de Clovis un double sentiment : venger sa famille immolée par Gondebaud, et faire de son époux un chrétien, afin d'étendre sa foi à tout son peuple.
Le premier sentiment était trop naturel pour que celui de qui elle avait dépendu ne l'eût pas soupçonné. Clotilde reine d'une nation qui avait déjà depuis longtemps montré à la Gaule ce que pouvaient son audace et sa valeur, devait inspirer des inquiétudes à celui qui avait des torts si graves et si nombreux envers elle. Aussi avait-il essayé de retirer l'assentiment qu'il avait donné.
Pour elle, soustraite à une situation difficile et dangereuse, elle ne pouvait que remercier Dieu, et lui demander que le crime fût puni. Ce sont les sentiments que les chroniqueurs lui prêtent, et les événements se chargeront, plus tard, de donner à son cœur cette satisfaction. Mais ce qui domine en elle, c'est la sollicitude que lui inspire l'âme de Clovis, c'est le désir de travailler à sa conversion. Elle était trop pieuse pour n'avoir pas le zèle de l'apostolat, et elle comprenait trop ce que le christianisme donnerait à Clovis et aux Francs, pour ne pas regarder comme le premier de ses devoirs de les amener à la foi.
Le chroniqueur a entendu ses paroles, ou du moins il a cru qu'elles devaient avoir été prononcées : « O mon roi, écoutez la prière de votre épouse soumise ; accordez-lui une grâce. — Pa,rlez, lui dit Clovis ; je
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serai heureux de vous satisfaire. — Je désire que mon roi adore le Dieu du ciel, Père tout-puissant, qui nous a créés ; qu'il confesse Notre Seigneur Jésus- Christ, le Roi des rois, envoyé par son Père pour notre salut, et l'Esprit-Saint qui éclaire et affermit le juste dans la vertu. Inclinez-vous devant la divine majesté, et rejetez vos idoles, vains simulacres façonnés par le mensonge et protégez les églises du Dieu vivant. — Il serait difficile, dit Clovis, de renoncer au culte des dieux pour adorer le vôtre. »
S'il lui refusa, pour le moment, cette satisfaction, la plus chère à son cœur, il lui promit de revendiquer ses droits. En effet, il obtint que ses biens lui fussent rendus par l'usurpateur. C'était la partie la plus facile à réaliser, parce qu'elle dépendait de Clovis seul. Il y avait d'autres obstacles qui rendaient plus difficile la conversion. Si nous ne connaissons pas les discours de Clotilde comme le chroniqueur, nous ne pouvons douter de ses efforts pour éclairer Clovis et de ses exhortations pour le toucher. Clovis croyait à la puissance de ses dieux, et n'avait pas vu encore éclater celle du Dieu des chrétiens. Il fallait donc que cette puissance aussi véritable que l'autre est vaine, se manifestât d'une manière éclatante, afin que sa raison fût vaincue et que son cœur se soumit.
Cependant Clotilde eut un fils et ordonna de tout préparer pour son baptême. Elle voulait, par la splendeur et l'éclat de ces cérémonies, frapper le cœur de Clovis qui s'était prêté sans peine — c'était une grande victoire — à laisser faire son premier né chrétien. L'enfant reçut le nom d'Ingomer, dans l'église qui
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dépendait du château de Croicy, près de Soissons. C'était la résidence de Clovis ; et les généraux romains l'avaient occupée avant lui. Il fut baptisé par saint Prime, évêque de Soissons, et frère de saint Rémi, au milieu des prières et des vœux des fidèles qui entouraient Clotilde.
L'enfant mourut encore revêtu de ses blancs vêtements, c'est-à-dire avant le huitième jour. Le cœur de Clovis en fut attristé, et ses dispositions religieuses reçurent une atteinte profonde. Le Dieu de Clotilde n'aurait-il pas dû sauver cet enfant qui lui était si cher? S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il ne l'a pas pu. Pourquoi donc parler de sa puissance?
« Si l'enfant avait été offert à nos dieux, dit-il avec amertune à Clotilde, il eût vécu. Baptisé au nom de votre Dieu, il ne pouvait pas vivre. Mais la reine : «Je rends grâce, dit-elle, au créateur de toutes choses, qui ne m'a pas jugée indigne de donner le jour à un enfant qu'il voulait appeler dans son royaume. Mon âme ne se laisse point aller à la douleur, parce que je sais que ceux qui sont appelés de ce monde encore revêtus de la robe de l'innocence, sont reçus dans le sein de Dieu. »
Si Clovis ne partagea pas cette joie, il sut du moins la respecter.
Elle eut un second fils qui fut également baptisé, ce qui prouve l'influence de Clotilde sur Clovis et les progrès que faisaient dans cette âme élevée, les idées et les sentiments suggérés par la reine, et aidés par l'exemple et les exhortations des évêques qu'il voyait fréquemment.
Il l'appela Clodomir. Au bout de quelques jours, il
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devint malade, et le roi disait : « Il ne pouvait pas en être autrement, et celui-ci, baptisé comme son frère, au nom de votre Christ, devait mourir. » Mais sa mère pria, avec quelle ferveur et quelles instances, on le comprend, et il fut guéri.
Rien n'est plus puissant sur les âmes que l'exemple delà vertu au foyer domestique. S'il n'est pas probable que Clotilde ait tenu à Clovis les longs et savants discours que les chroniqueurs lui ont prêtés, il est certain que par sa douceur, sa ferme piété, son dévouement, sa charité, elle devait préparer les voies à la grâce divine. Les victoires fécondes ne sont pas celles qui sont brusquement remportées, mais celles qu'une lente et secrète élaboration a préparées. Clovis pourra se convertir à la foi chrétienne en vertu d'une promesse faite dans un péril extrême, mais ce changement, le plus profond qui puisse s'accomplir dans les intelligences et les cœurs, avait été rendu facile par une action secrète. Le roi païen avait un avant-goût de la vérité, le barbare avait senti tout l'attrait de la charité chrétienne, et la prière de Tolbiac eut son inspiration dans les pieuses sollicitations de Clotilde.
Elle avait semé avec soin, travaillé avec persévérance, et en un moment, la moisson devait être faite.
Clovis était marié depuis trois ans, lorsque les vœux, les prières et les exemples de Clotilde portèrent leur fruit. Sigebert, roi des Francs ripuaires, parent et allié de Clovis, l'avertit que des Alamans, des Suèves, des Boïens et d'autres peuplades ravageaient ses Etats et marchaient vers les siens. Il lui demanda son secours. Clovis joignit ses troupes à celles du roi de Cambrai,
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chef d'une tribu franque qui était moins son allié, que son tributaire, et se dirigea vers Cologne (496).
Clovis ne commandait pas uniquement à des Francs. Depuis la bataille de Soissons, les Gallo-Romains, en acceptant son autorité, étaient entrés dans son armée. Ils étaient presque tous chrétiens et se trouvaient mêlés aux Francs qui restaient encore fidèles au culte de leurs dieux. Ce contact ne devait pas être inutile.
Une évaluation de cette armée est difficile à faire, car les contingents dont elle était formée n'avaient rien de régulier. On croit cependant qu'elle n'avait pas moins de vingt-cinq à trente mille hommes, ce qui, pour une troupe régulière, était considérable, et pour ces temps, semble extraordinaire.
Les Alamans n'avaient pas, dit-on, moins de cent mille hommes. Ils étaient vaillants, prenaient l'offensive, s'avançaient avec l'insouciance entreprenante des barbares et avec un vif désir d'occuper des terres en Gaule, où la prospérité était revenue, et semblaient ne pas douter du succès.
De quel côté devait être la victoire ? A la valeur indisciplinée du barbare, les Francs avaient substitué une organisation plus régulière, des mouvements plus savants, un courage plus maître de lui-même. Les Alamans ne pouvaient ni repasser le Rhin ni en remonter le cours, pour rejoindre ceux de leurs frères établis entre ce fleuve et les Vosges, ni le suivre vers son embouchure, car ils auraient encore rencontré des Francs, et auraient eu des ennemis de tous côtés. Il fallait donc vaincre ou mourir.
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C'est ce qui explique l'acharnement de cette bataille et les conséquences matérielles qui en résultèrent pour la gloire et la puissance du roi des Francs. Il y eut d'autres conséquences d'une nature plus élevée et d'un effet infiniment plus durable, au point de vue religieux. Tolbiac prépare Reims, et c'est du champ de bataille que sort la foi. La France, depuis, n'a pas séparé le courage qui fait vaincre, de la fidélité à Dieu qui assure le salut à l'homme, et la vie à la société.
Pendant que Clovis se préparait à combattre, Clotilde ne pouvait rester indifférente. Elle savait que les destinées des peuples et des rois sont entre les mains de Dieu, et qu'il donne la victoire à qui il lui plaît. Son cœur suivait le roi, et son âme tournée vers Dieu, lui demandait de veiller sur lui, de guider ses Francs et de le ramener vainqueur. « Pendant que Josué combattait, dit en parlant de Clovis l'abbé de Cérizier, dans son panégyrique de sainte Clotilde ('), la reine priait dans la forêt de Poissy. Elle y avait une petite solitude où elle priait pour la prospérité de ses armes, mais beaucoup plus pour le salut de son âme. »
Le combat s'engage. Le choc est terrible, et la valeur étant peut-être égale des deux côtés, le nombre semble devoir l'emporter. Les Francs plient. Ils sont ramenés, et le combat recommence avec une nouvelle fureur. Le carnage est effrayant, et la victoire semble assurée au nombre, car les Francs tournent le dos.
En ce péril extrême, Clovis songe à Clotilde, à ses promesses,à ses espérances, à sa foi. «Dieu de Clotilde,