‹ Clovis et les origines de la France chrétienneChapitre 25 sur 33 · III. — LE BAPTÊME de CLOVIS · texte numérisé non relu

III. — LE BAPTÊME de CLOVIS

*A résolution de Clovis ne fut douteuse pour personne. Il avait fait un vœu et il l'accomplirait.

Clotilde en bénissait Dieu dans son cœur, les Gallo- Romains s'en félicitaient, convaincus que cette conversion, en affermissant le trône de Clovis, assurerait la tranquillité à leur pays,et donnerait un nouvel élan à l'extension de la foi chrétienne ; les Francs eux-mêmes voyaient sans peine leur chef abandonner des idoles auxquelles plusieurs d'entre eux ne croyaient déjà plus, et adorer un Dieu qui l'avait rendu vainqueur.

Clotilde reçut Clovis à Reims. On raconte qu'en l'abordant il lui dit : « Clovis a vaincu les Alamans, mais vous avez vaincu Clovis.» C'est bien maniéré pour un barbare, mais les chroniqueurs ne se laissent pas arrêter par des considérations de cette nature. Ils mettent volontiers dans la bouche de leur héros les pensées et les sentiments que leur inspirent à eux-mêmes les faits qu'ils racontent, et ils finissent par croire qu'il n'est pas possible qu'ils aient pensé et parlé autrement.

Rémi avait eu avec Clotilde des entretiens secrets. Il lui appartenait d'achever l'œuvre préparée par les prières de la reine, commencée par Dieu sur le champ de bataille, et continuée par saint Ours et saint Waast.

Le roi se rendait volontiers à ses enseignements et

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à ses exhortations, mais il lui restait des inquiétudes. Il ne s'agissait pas uniquement de lui, et il devait tenir compte de ses Francs. Il savait leur fidélité aux anciens usages, et leur attachement à des superstitions auxquelles les ramenaient leurs plus chers souvenirs. La lumière que la piété de Clotilde avait fait luire peu à peu dans son intelligence, n'avait pas encore éclairé ces âmes généreuses sans doute, mais peu préparées à la vérité. Quel accueil devaient-elles faire à ses ouvertures ?

«Je vous écoute volontiers, très saint Père, lui ditil, mais je crains que le peuple ne veuille pas me suivre et abandonner ses dieux. J'irai, ajouta-t-il, et je lui parlerai. »

Il réunit en effet le peuple, et avant qu'il eût prononcé une parole,tous, sous l'inspiration de la puissance divine, s'écrièrent : « Nous rejetons nos dieux mortels, ô roi pieux, et sommes prêts à suivre le Dieu immortel qu'annonce Rémi. »

Rémi fut tout heureux de ces dispositions du roi et des Francs, Il écrivit à tous les évêques de la Gaule pour leur annoncer ce grand événement et les inviter à assister au baptême du roi. Plusieurs s'y rendirent, et se montrèrent ainsi disposés, non pas seulement à prendre part à un acte religieux, mais encore à seconder les vues de celui qui seul pouvait assurer à la Gaule la paix, et à l'Eglise la liberté.

Le baptême eut lieu à Reims, la veille de la fête de Noël 496. Le baptistère était magnifiquement orné, car Clotilde et Rémi savaient qu'il faut frapper les yeux pour aller au cœur. On y vint de toutes parts

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avec empressement. Des tapis couvraient le sol et des tentures éclatantes s'étendaient sur les murs. Des milliers de cierges exhalaient une odeur suave qui se mêlait à celle des parfums. « Dieu, dit Grégoire de Tours, fit de telles grâces aux assistants, qu'ils se croyaient transportés au milieu des parfums du paradis.»

Le roi demanda le premier le baptême. Le nouveau Constantin s'avança joyeux vers le bain salutaire qui devait guérir la lèpre de son âme, et laver toutes les taches de sa vie. Il comprenait que ce jour-là commençait une grande ère. Ce n'était pas lui seulement, c'était un peuple tout entier qui allait entrer dans l'Eglise et lui porter le dévouement de sa foi et l'ardeur de son apostolat.

« Courbe la tête avec douceur, Sicambre,lui dit l'évêque, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré.» Le roi confessa le Dieu un et tout-puissant dans sa trinité; il fut baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et le saint chrême marqua sur lui le signe de la croix.

Trois mille hommes, dit Grégoire de Tours, et six mille au témoignage de Frédégaire, furent baptisés avec lui; sa sœur Alboflède reçut aussi le baptême, et mourut peu de temps après. Comme le roi s'en affligeait, saint Rémi lui écrivit une lettre qui commence ainsi : « La cause de votre chagrin me serre le cœur, et j'éprouve une bien vive douleur de la mort de votre sœur Alboflède, de glorieuse mémoire ; mais elle est sortie si pure de ce monde, qu'au lieu de pleurer, nous devons nous consoler en pensant à elle. Elle a mené une vie si sainte, qu'on doit la croire appelée dans les

Cbapitte mitmt.

Tombeau de saint Rémi, à Reims,

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deux pour y prendre place au milieu des élus. Quoique ravie à vos regards, elle vit encore pour votre foi, et ; notre Seigneur ne l'a enlevée de ce monde que pour \ lui donner la couronne de la virginité.» Elle se termine i ainsi : •

« Soyez-vous-même votre consolateur, rappelez cette \ force d'âme qui vous est naturelle, et que la douleur | n'obscurcisse pas la lucidité de votre esprit. La mort ! récente de celle qui vient d'être unie au chœur des vierges, réjouit, j'en suis sûr, le roi du ciel. » ',

Une autre sœur de Clovis, Lanthechilde, qui avait [ embrassé l'erreur des Ariens, et qui confessa l'égalité ♦ du Père, du Fils et du Saint-Esprit, reçut aussi l'onction ; du saint chrême. i

Au sacrement du baptême se joignit la cérémonie | du sacre. Dieu marque ainsi ceux qu'il a destinés à conduire les peuples. Il leur rappelle que tout pouvoir vient de lui, et leur trace les devoirs auxquels il faut qu'ils restent fidèles. Ce n'est pas une vaine pompe \ destinée à frapper les imaginations; c'est un engage- \ ment sacré qui unit les peuples et les rois, en les soumettant à Celui dont ils dépendent, et sans qui ils ne peuvent rien, ;

On s'est demandé pourquoi le baptême de Clovis avait eu lieu à Reims plutôt qu'à Soissons qui était sa capitale. On peut en donner deux raisons : La première, c'est que Reims avait le titre de métropole et qu'il { était convenable d'accomplir ce grand acte dans ; l'église la plus illustre ; la seconde, c'est que saint ; Rémi avait achevé l'instruction donnée par saint ; Ours et saint Waast, et qu'il lui appartenait d'accomplir

Cfiapitre sirième»

l'acte solennel de l'entrée dans la foi du roi et des I Francs, dans le monument sacré où il remplissait les devoirs de son ministère. On peut ajouter que Reims j avait été l'objet d'une protection spéciale de la part de 1 Clovis.

Grégoire de Tours, en disant que « Dieu fit descendre sur tous les assistants une si grande grâce qu'ils se croyaient transportés au milieu des parfums du paradis», semble faire allusion à un fait surprenant et miraculeux. H incmar,archevêque de Reims, et Flodoard racontent

ce fait, et la tradition pieusement conservée à Reims a traversé les siècles entourée de foi, de respect et d'amour. Il s'agit de la sainte Ampoule.

Flodoard dit que lorsque l'immense et magnifique cortège fut arrivé au baptistère, le saint chrême nécessaire à l'onction royale manqua. Il était , . ,. . ^ , . , , ,. porté par un prêtre

Ancien reliquaire de la sainte Ampoule, autrefois ren- ■*■

fermé dans le tombeau de saint Rémi, brisé en 1793. OUe la foule avait

arrêté, et qui ne put trouver un passage pour arriver jusqu'à l'évêque.

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R-emi lève alors les yeux vers le ciel, et prie en j silence, demandant à Dieu de faire en ce jour solennel j un prodige qui pût servir à sa gloire. Aussitôt paraît j une blanche colombe, qui vient s'arrêter à côté de lui. | Elle porte à son bec une ampoule qu'elle semble offrir j à l'évêque, et qui est trouvée pleine de l'huile requise j pour les onctions. !

Hincmar, archevêque de Reims (806-882), avait raconté cette intervention divine dans le sacre du premier de nos rois. Flodoard (894-966), dans son \ histoire de l'église de Reims, constate que la tradition ! est fermement établie, et il est facile de montrer par des témoignages nombreux, qu'il n'y a pas eu de protestation, jusqu'au moment, où l'on a douté de tout, et où ce miracle ne pouvait pas plus trouver grâce qu'une j foule d'autres, par lesquels s'était affirmée cette prédi- ] lection particulière que Dieu a de tout temps montrée pour les Francs.

La sainte Ampoule était une petite fiole de verre antique, d'environ six centimètres, remplie aux deux tiers d'un baume brun, épais, que protégeait à l'extrémité du col, un taffetas cramoisi. Elle était portée par une colombe d'or, en souvenir de la colombe vivante qui l'avait autrefois présentée à saint Rémi. Cette colombe j était fixée à un vase de vermeil, enrichi de pierreries. |

La sainte Ampoule a servi au sacre de nos rois, et ! Louis XI malade se la fit apporter, espérant en recevoir | la santé. Sa foi ne doutait pas qu'elle fût venue du j ciel, et il croyait qu'elle ne devait pas leur être moins j utile dans la maladie qu'au moment solennel où elle ' consacrait leurs droits.

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La sainte Ampoule a été conservée jusqu'en 1793 dans le tombeau de saint Rémi. A "cette époque, le conventionnel Rhul se rendit à Reims, pour faire disparaître ce souvenir doublement dangereux, car il parlait de Dieu et du roi. La veille de son arrivée, le curé de Saint-Remi avait enlevé, devant plusieurs témoins, qui attestèrent le fait, une partie du baume. La sainte Ampoule fut brisée publiquement, comme un monument du fanatisme des siècles, et des fragments pieusement recueillis en ont été conservés.

En 1825, le saint chrême sauvé par le curé de Saint- Remi fut mélangé à une huile nouvellement consacrée. Il servit au sacre de Charles X, le dernier de nos souverains qui ait reçu l'onction sainte.

Le baptême de Clovis et son sacre comme roi des Francs eurent un grand retentissement dans l'Église universelle. Ils donnaient, en effet, un chef aux chrétiens de la Gaule, et permettaient de compter qu'ils combattaient désormais d'une manière efficace le paganisme encore fort répandu dans les campagnes, et l'arianisme auquel restaient malheureusement fidèles les Burgondes et les Wisigoths.

Le Pape Anastase II qui gouverna l'Eglise de 496 à 498, écrivait à Clovis :

« Glorieux fils, je me réjouis que votre entrée dans la foi chrétienne coïncide avec la nôtre dans le pontificat. Le siège de Pierre ne peut que se réjouir en voyant une grande nation venir à lui et remplir ces filets que le bienheureux pêcheur d'hommes et porteclés de la céleste Jérusalem a reçu ordre de jeter en pleine eau.

Jle mariage et la contîcrgion tic Clotîî0. 153

« Nous avons voulu vous envoyer le prêtre Eumérius afin de vous témoigner la joie que ressent votre père et vous animer à croître en bonnes œuvres. Vous serez notre bonheur et notre couronne, et l'Église, votre mère, se réjouira du progrès spirituel du grand roi qu'elle vient d'enfanter à Dieu.

« Glorieux et illustre fils, comblez de joie votre mère et soyez pour elle une colonne de fer. La charité d'un grand nombre se refroidit, notre barque est agitée des (lots tumultueux de la malice des hommes ; mais nous espérons contre l'espérance même. Nous louons le Seigneur qui vous a arraché de la puissance des ténèbres et a donné à son Eglise un protecteur qui saura la défendre, et charger sa tête du casque de salut pour déjouer les efforts de ses ennemis.

«Avancez, cher et glorieux fils, dans la route où vous êtes entré, afin que le Dieu tout-puissant vous couvre de sa protection, vous et votre couronne, qu'il ordonne à ses anges de vous garder en toutes vos voies, et vous donne la victoire sur tous vos ennemis. »

Cette intervention du Souverain Pontife s'explique par le sentiment de son devoir à l'égard de tous, et | par une prédilection spéciale pour la Gaule. Elle \ montre les espérances que l'Eglise fondait sur le roi i des Francs, et manifeste une fois de plus la sollicitude de son chef pour le pays qui devait exercer une influence religieuse si considérable.

Depuis que l'édit donné à Milan, en 313, par Constantin, eut assuré la liberté'de l'Église, les évêques de Rome ont été mêlés activement à toutes les affaires de 1 la Gaule. Les conciles furent tenus sous leur inspiration

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ou par leurs ordres, et les décisions ou les canons leur furent envoyés comme à des chefs spirituels. Si une hérésie se produit, le Pape intervient; s'il y a conflit entre des Églises pour la suprématie, il se prononce ; si des sièges épiscopaux sont érigés, il en a l'initiative; si des questions de dogme, de morale ou de discipline sont soulevées, il les renvoie aux assemblées des évêques, ou il les décide de sa propre autorité. Et toujours la foi s'incline avec soumission et respect. Et l'Eglise naissante des Gaules donne un exemple que le peuple des Francs suivra fidèlement pour son honneur et pour sa gloire.

Cette intervention est constante. Comment le Souverain Pontife aurait-il pu rester indifférent à un événement aussi considérable que la conversion du roi le plus puissant de la Gaule, et d'une partie de la nation à laquelle il commandait ?

Les empereurs d'Orient n'étaient pas favorables à l'évêque de Rome, les barbares qui avaient remplacé l'empire romain ne lui montrèrent pas toujours la déférence à laquelle il avait droit, les diverses monarchies constituées récemment avaient peu de force, ou étaient infectées par l'hérésie. Si les Papes se montrèrent bienveillants pour tous parce qu'ils ont par dessus tout une vigilante sollicitude pour le salut des âmes, ils donnèrent la preuve de la supériorité de leurs vues, en présageant de grandes destinées à la nation des Francs.

Combien de fois, depuis, ne recoururent-ils pas à elle dans les circonstances graves et au milieu de leurs dangers? La France ne leur manqua jamais. Elle avait

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compris ce devoir de soldat de Dieu et de son Église. C'est sa gloire de l'avoir accompli en tous temps.

De son côté, un des plus grands évêques de la Gaule, celui qui avait répandu sur le front de Clovis l'eau du baptême et marqué son corps de l'onction des rois, saint Rémi, écrivait un testament où il consignait ses pensées et ses espérances sur l'avenir de cette monarchie sacrée par l'Église à son berceau.

Après avoir dit aux rois à quoi les oblige les faveurs insignes accordées à Clovis et promises à ses successeurs, Rémi leur rappelle qu'ils doivent se montrer fidèles aux devoirs qu'elles imposent. Puis il termine ainsi :

«Si Notre-Seigneur daigne écouter ma prière et les \ vœux que je ne cesse de lui adresser en la présence ■ de Sa Majesté divine, pour cette race privilégiée, afin \ que, fidèle à mes enseignements, elle persévère dans j la sage administration de l'État et la défense de ' l'Église, qu'aux bénédictions que le Saint-Esprit a répandues sur son chef, par mes mains pécheresses, ce , même Esprit-Saint ajoute de nouvelles bénédictions, ! et que, du sang de ce prince, sortent des rois et des i empereurs qui, maintenant et à l'avenir, soutenus et fortifiés par la grâce dans la voie du jugement et de la î justice, puissent gouverner et étendre leur souveraineté ! selon la volonté de Dieu, pour l'accroissement de sa ! sainte Église, et mériter d'être reçus dans la maison ' de David, c'est-à-dire dans la Jérusalem céleste pour y ! régner éternellement avec le Seigneur: ainsi soit-il. »

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