‹ ClovisChapitre 18 sur 32 · OS N O · texte numérisé non relu

OS N O

1 Grégoire de Tours, m, 18. Le récit du ^^ ^7 ^f *-* : |

chroniqueur n'est pas sans obscurité. Clo- ^.^ k ^ « * — < | p

tilde parait n'avoir livré que deux enfants, t1 f^ „^ £\

puisque Arcadius lui demande « utruin in- «^ * ^1 *~)

cisis crinibus eos vivere jubeas an nlnim- * ^* * ^ g^'T

gue jugulare». Il est d'ailleurs assez difficile <-H ^^ . îjf~-

de croire que, si Clodoald avait été livré, ç* \ '^ ^^ g g S

il eût pu échapper aux mains de ses oncles. ^ # 2^ ^

Mais , si Clodoald a été sauvé avant l'extra- J^ ^M »-^ *-~~

dition, tout le récit devient invraisemblable, O °E g^ <-v<

et on est amené à se demander si les cir- ^ ^ •— ♦ >^i «|

constances n'en ont pas été dramatisées par ^"^ — '

la poésie populaire. = - Grégoire de Tours,

m, 18 : His, postpositum regnum terrenum, ad Dominum transiit, et sibi manu

propria capillos incidens, clericus faclus est, bonisque operibus insistens, presbiter

ab hoc mundo migravit. Frédégaire, ni, 38, écrit: Chlodoaldus ad clerecatum

tundetur, dignamque vitam gerens, ad cujus sepulcrum Dominus virtutes dignatur

ostendere. Et le Liber historix, c. 24: Qui postea, relictum regrium terrenum,

Ainsi la justice divine frappait encore Clodomir dans ses enfants, et réalisait la prophétie de saint Avitus de Mici :

« Si vous vous souvenez de la loi de Dieu, et que, revenant à une meilleure inspiration, vous épargniez Sigismond et sa famille, Dieu sera avec vous, et vous remporterez la victoire. Si, au contraire, vous les faites mourir, vous tomberez vousmême aux mains de vos ennemis, vous périrez sous leurs coups, et il sera fait à vous et aux vôtres comme vous aurez fait à Sigismond et aux siens 1. »

Clotilde surmonta sa douleur pour rendre elle-même les derniers devoirs à ses infortunés petits-enfants. Elle les fit mettre dans des cercueils, et, au son de lugubres psalmodies, fit porter leurs petits corps dans l'église du mont Lutèce, où on les déposa auprès de leur grand-père Clovis 2. Puis, le cœur brisé, elle se hâta de regagner sa retraite de Tours. Rarement, dit l'historien, on la revit à Paris 3. Le séjour où elle avait passé des années si heureuses à côté de l'époux aimé lui était devenu insupportable ; il n'évoquait plus pour elle que la sanglante vision d'un forfait dont la seule pensée bouleversait toute son àme, puisqu'elle devait pleurer sur les assassins autant que sur les victimes.

Mais on eût dit que ses fils avaient juré de lui briser le cœur. Repus de carnage, ils finirent par tourner leurs armes contre eux-mêmes. Childebert avait juré la mort de Clotaire; il s'unit à son neveu Théodebert, et les deux rois donnèrent la chasse au malheureux roi de Neustrie. Réfugié dans la forêt de la Brotonne \ aux environs de Caudebec , avec des forces bien inférieures à celles des deux alliés, Clotaire n'attendait

ipse propria manu se totundit. Clericus factus est, bonis operibus praeditus, presbiter ordinatus, plenus virtutibus migravit ad Dominum, Noviente villa Parisiace suburbana depositus requiescit. Le Vita sancti Clodoaldi est un écrit du ixc siècle, fait d'après Grégoire de Tours.

1 Grégoire de Tours, m, <>. = ! /</., m, 1S. = ' /</., n, 43: Raro Parisios visitans. = '' Le Liber historise, c. 25, est seul à mentionner cette forêt, qu'il appelle Arelaunum; sur l'identification, voyez Longnon, p. 136.

plus que la défaite et la mort. Mais il avait une mère, et, devant la suprême détresse qui menaçait le fils dénaturé, Clotilde oublia tout pour ne penser qu'à le sauver. Sans pouvoir

Eglise Sainte -Clotilde, à Paris.

Bas -relief d'Eugène Guillaume, en 1857. représentant la mort de la Sainte.

sur des âmes féroces qui semblaient se rire de ses larmes, elle courut se jeter aux pieds du céleste ami qui recevait depuis tant d'années la confidence de ses douleurs. Prosternée en

prières devant le tombeau de saint Martin, pendant toute la nuit qui précéda la bataille, elle pleura et pria, suppliant le Ciel, par l'intercession du grand confesseur, de ne pas permettre cette lutte fratricide entre ses enfants. Et le Ciel exauça ses prières, car un ouragan épouvantable, qui jeta le désordre dans l'armée des alliés pendant que pas une goutte de pluie ne tombait sur celle de Clotaire, parut le signe surnaturel de la volonté d'en haut; il désarma sur-le-champ des barbares qui ne cédaient qu'à un Dieu irrité. La paix fut faite, et Clotaire fut sauvé. « Nul ne peut douter, écrit l'historien, que ce ne fût un miracle de saint Martin, accordé aux prières de la reine Clotilde1. »

Cette grâce, obtenue au prix de tant de larmes, fut une des dernières consolations de la mère tant éprouvée. Plusieurs années s'écoulèrent encore pour elle , vides de joies humaines et remplies seulement, comme toute sa vie, par l'humble et assidue pratique de toutes les vertus.

Soumise à la haute volonté qui avait appesanti avec les années le fardeau de ses tribulations, elle l'avait porté sans murmure et en bénissant Dieu, et maintenant, détachée de tout lien terrestre, elle se trouvait devenue mure pour le ciel. Elle s'éteignit enfin à Tours, le 3 juin 545 2, à l'âge de plus de soixante-dix ans, pleine de jours et de bonnes œuvres. Un cortège imposant transporta sa dépouille mortelle à Paris , où ses fils la déposèrent auprès de Clovis et de ses enfants.

Les fidèles ne cessèrent de vénérer la mémoire de Clotilde, et de porter leurs pieux hommages à son tombeau. Et quels hommages furent plus mérités? Ils n'allaient pas seulement au\ vertus héroïques dont la défunte avait donné le spectacle durant sa vie; ils s'adressaient aussi à l'épouse qui avait été l'instrument providentiel de la conversion de Clovis. Si la France a quelque droit de se féliciter d'être une nation catholique, elle le

1 Grégoire de Tours, m, 28. = - Ll., iv, 1. Le jour est donné par le Vita sanctœ Chrothildis, c. 1 1.

doit avant tout à sa première reine chrétienne. II est vrai, les poètes populaires, qui entonnaient sur les places publiques des chants faits pour des auditeurs grossiers, n'ont pas su comprendre cette suave physionomie rencontrée par eux dans l'histoire de leurs rois. Ils ont transformé l'épouse chrétienne en virago barbare ; ils ont mis dans son cœur tous, les sentiments de leur propre barbarie; à la noble veuve agenouillée sur des tombeaux, à la douce orante qui, semblable aux chastes figures des catacombes, prie les bras ouverts pour des enfants cruels, ils ont substitué la furie germanique altérée de sang, la valkyrie soufflant la haine et la vengeance, et armant ses parents les uns contre les autres pour des guerres d'extermination. Leurs récits sont parvenus à se glisser dans les écrits des premiers historiographes, et à jeter comme une ombre sur l'auréole radieuse de la sainte. Mais l'histoire est enfin rentrée en possession de ses droits, et elle ne permettra plus désormais à la légende de calomnier ses noms les plus beaux.

Avant que la femme et les enfants de Clovis fussent allés le rejoindre dans le repos du tombeau, la crypte royale avait donné l'hospitalité à une gloire qui devait faire pâlir la leur aux yeux de la postérité. Quand Geneviève mourut après avoir été pendant plus d'un demi-siècle le bon génie de Paris, la reconnaissance publique ne trouva pas d'abri plus digne de ses cendres que le souterrain où dormait son roi. La vierge de Nanterre y fut donc déposée dans un sarcophage; mais dès que cette royauté pacifique eut pénétré dans le caveau des rois, son nom et son souvenir y éclipsèrent tous les autres. L'église Saint -Pierre du mont Lutèce ne fut plus pour les Parisiens que l'église Sainte -Geneviève. Ce nom, le plus populaire de tous ceux du vie siècle, se communiqua au monastère et à la montagne elle-même. Du haut de sa colline, Geneviève fut la patronne céleste de Paris adolescent; de là, comme un phare tranquille et lumineux, sa pure et touchante mémoire brilla sur la grande ville qu'elle aimait, et sur la dynastie dont le fon-

dateur reposait à son ombre, comme un client fidèle et respectueux. Aucune gloire française n'est composée de rayons plus purs; aucune n'a pénétré à une telle profondeur dans l'àme du peuple, pas même celle de Jeanne d'Arc, cette Geneviève du XVe siècle, sœur cadette de la vierge de Paris. Quoi d'étonnant si, dès les premières générations après sa mort, elle était pour la foule la seule habitante de la basilique du mont Lutèce, tandis que le tombeau de Glovis, isolé de la série des sépultures royales qui s'alignaient à Saint-Denis, s'oubliait peu à peu et ne fut bientôt plus connu que des moines qui le gardaient ?

Que devinrent les sarcophages royaux de la crypte de Sainte- Geneviève, et que devint en particulier celui de Glovis? Abandonné aux heures du danger par les moines, qui fuyaient avec la châsse de la sainte, il resta exposé trois fois en un siècle aux outrages des Normands, qui vinrent piller les environs de Paris en 845, en 857 et en 885. Fut-il violé à l'une de ces occasions, et les cendres de Glovis écbappèrent-elles à la triple profanation du sanctuaire? Nous l'ignorons; mais les multiples tourmentes du ix° siècle et la sécularisation des chanoines au x° ne durent pas augmenter à Sainte-Geneviève la sollicitude [tour un souvenir qui n'était pas protégé contre l'oubli par l'auréole de la sainteté.

C'est seulement au xue siècle, quand une réforme profonde et salutaire eut rappelé les chanoines réguliers dans le cloître tombé en décadence, qu'on se souvint enfin du trésor national que la France avait confié à la garde des Génovéfains. L'illustre abbé Etienne de Tournai, qui gouverna la communauté de 117 1 » à 1191, consacra ses quinze années de prélature à la restauration morale et matérielle de la maison. Le sanctuaire portait encore les traces lamentables des profanations d'autrefois; sur les murs calcinés apparaissaient par espaces les restes des mosaïques primitives. Etienne répara ces ruines, orna l'église d'un nouveau plafond lambrissé, et couvrit le tout d'une toiture de

DERNIEHS JOURS ET MORT DE GLOVIS

plomb '. Par ses soins, le tombeau de Glovis fut transporté dans

Crvpte de labbave Sainte -Geneviève, où Ion a trouvé les tombeaux de devis, de sainte Clotilde et de leurs enfants. -Plan reproduit d'après la Statistique monumentale de Paris, d'Albert Lenoir, plancte \ .

— La crypte est du xi« siècle.

l'église supérieure, à l'entrée du chœur. C'était un monument d'élévation médiocre, sur lequel était couchée la statue de ce

« Sur les travaux d'Etienne à Sainte -Geneviève, il faut lire sa propre correspondance, lettres 176, 177, 178, 181 et 182, édition Desilve. Paris -Yalenciennes, 1893.

roi '. La base en était ornée d'une inscription en vers latins, due à la plume d'Etienne lui-même 2. Ce mausolée subsista pendant plusieurs siècles dans la basilique restaurée, où l'ont encore vu les plus anciens historiens de Sainte-Geneviève. On ne sait s'il contenait en réalité les cendres de Glovis, ou si ce fut un simple cénotaphe.

Mais une nouvelle décadence de la maison appela, au commencement du xviic siècle, une nouvelle réformation, et le cardinal de la Rochefoucauld, devenu abbé de Sainte-Geneviève, entreprit cette grande tâche avec la même énergie et le même zèle qu'y avait apportés Etienne de Tournai. Lui aussi voulut s'occuper du tombeau de Glovis, qui était alors en assez mauvais état, et dont la statue, rongée par le temps, était devenue presque entièrement fruste 3. Il en fit faire une autre à l'imita-

1 Etienne ne parle pas de ce tombeau , mais il est décrit comme un monument de peu d'élévation avec une statue royale couchée dessus, par Lejuge, l'Histoire de sainte Geneniefve , patronne de Paris, 1586, fol. 174, verso, et par Dubreuil, le Théâtre des antiquitez de Paris, 1612, p. 271 , qui donne une reproduction de la statue, p. 272. = 2 Cette inscription, faussement attribuée à saint Rémi, se trouve dans un manuscrit d'Aimoin du xivL' siècle (Bibliothèque nationale, manuscrit 5925, ancien fonds latin); mais les meilleurs manuscrits de cet auteur ne la contiennent pas, et elle n'est manifestement pas de lui, quoi qu'en dise YHistoire littéraire, t. III, p. Kil (voir dom Bouquet, t. II, p. 538, note, et t. III, p. 44, note). Elle a donc été composée entre le xie et le XIVe siècle. De plus, elle s'est réellement trouvée sur le tombeau de Glovis, où l'a vue Robert Gaguin, Compendium super gestis Francorum, fol. 6, verso. Nous savons en outre qu'Etienne était poète; v. sur ce point ses propres paroles dans ses lettres 43 (au cardinal Pierre de Tusculum ), et 277 (à l'abbé de la Sauve). Nous possédons de lui l'épitaphe du roi Louis VII (Desilve, Lettres d'Etienne de Tournai, p. 443) et celle de Maurice de Sully, évèque de Paris. 11 a composé aussi un office de saint Giraud (V. lettre 278). Tout donc le désigne comme le véritable auteur de l'épitaphe de Glovis. = 3 ce Sur le caveau où le corps du roi Glovis, fondateur de cette abbaye, fut inhumé, l'on voioit ci -devant le tombeau de ce roi eslevé à la hauteur de deux pieds ou environ, au-dessus duquel estoit sa statue. Mais l'Ém. cardinal de la Rochefoucauld, abbé de ladite abbaye, fit lever ce tombeau mangé et defformé d'antiquité, et en faisant fouiller quelques fondements du cloistre , s'y trouvèrent deux hautes et grandes statues de marbre blanc, de l'une desquelles il fit tailler la statue de Glovis, qui se voit aujourd'hui couchée sur le mesrae tombeau au milieu du chœur. » Dubreuil, le Théâtre des antiquitez de Paris, édition de 1639. Millin , Antiquités nationales, Paris, an VII, t. V, article i.x , p. 85, démontre par des arguments archéologiques que la

tion des modèles du xue siècle, exhaussa le monument et en renouvela les inscriptions '. Aux grandes fêtes, les moines venaient encenser le tombeau2, et tous les ans ils chantaient, le ^7 novembre, pour le repos de l'âme du roi, une messe solennelle qui contenait l'oraison suivante :

« 0 Dieu et Seigneur des miséricordes, accordez à votre ser-

Tombeau de Clovis trouvé à l'abbaye Sainte - Geneviève. D'après la Statistique monumentale de Paris , d'Albert Lenoir.. plancbe XI bis.

viteur, le roi Clovis, un séjour de rafraîchissement, avec la béatitude du repos et la clarté de la lumière éternelle 3. »

Cette grande voix de la prière catholique s'élevait depuis près de treize siècles autour de la tombe la plus française qu'il y eût en France, lorsque la révolution éclata. Les restes de

statue exécutée par ordre du cardinal de la Rochefoucauld est copiée sur des modèles plus anciens.

1 L'inscription en vers, par Etienne de Tournai, ne se trouvait plus sur le tombeau au temps de Lejuge, p. 175, qui en a lu une autre en prose. Celle que fit faire le cardinal est donc la troisième. = - Le P. Modeste de Saint- Aimable, la Monarchie sainte, t. I, p. 23. = 3 Voir le texte de celte oraison et de deux autres presque semblables dans Dubos, III, p. 403.

sainte Geneviève furent brûlés en place publique, les sarcophages royaux profanés, la congrégation dissoute et l'église vouée à la destruction. La honte de cette œuvre impie, qui était un outrage au patriotisme plus encore qu'à la religion, ne retombe cependant pas sur les seuls révolutionnaires. C'est en 1807, en plein empire., sous le règne de l'homme qu'on a

Tombeau de sainti- Clotilde trouvé à l'abbaye Sainte-Geneviève. D'après la Statistique monumentale de Paris. d'Albert Lenoir, planche X[ bis.

justement appelé la Révolution couronnée, que l'entreprise sacrilège fut consommée par un acte à jamais irréparable : la destruction de l'édifice sacré ! La crypte fut visitée à cette occasion ; on y trouva une quinzaine de sarcophages jetés pêlemêle et qui ne contenaient plus d'ossements; quelques-uns de ces sarcophages, pris pour ceux de Glovis et des siens, furent transportés au Musée des monuments français, d'où ils ont disparu quelques années après, vers 1817, sans laisser de traces'. Seule, la statue couchée qui datait du temps du cardinal de la Rochefoucauld put être sauvée ; elle repose aujourd'hui dans

' A. Lenoir, Rapport sur la démolition île l'église Sainte- Geneviève de Paris

(Mémoire* de l'Académie celtique, t. I).

la crypte de Saint- Denis. Pas une voix ne s'éleva en France pour protester contre un vandalisme qui n'avait plus même à cette date l'excuse des fureurs politiques, et des barbares d'une espèce nouvelle purent tranquillement abattre, sous les yeux d'un peuple muet et indifférent, le plus antique et le plus vénérable monument de son histoire. Aujourd'hui, une rue à laquelle on a donné comme par dérision le nom de Clovis occupe l'emplacement du vieux sanctuaire patriotique, et rien ne rappelle au passant qui la traverse qu'il foule aux pieds une poussière sacrée. Les nations qui détruisent leurs autels et leurs tombeaux ignorent-elles donc qu'elles arrachent leurs propres racines, et qu'espèrent-elles gagner à extirper tous les souvenirs qui rendent la patrie chère à ses enfants?

CONCLUSION

Clovis est, en un sens, le créateur de la société politique moderne. Il en a fondé l'état le plus ancien, celui qui a eu la direction des destinées du monde pendant des siècles, et duquel sont sorties les principales nationalités de l'Occident. Son nom est indissolublement lié au souvenir des origines de cette société, dont il ouvre les annales. Tant qu'il y aura une histoire, sa place y sera marquée, non seulement parmi les conquérants fameux, mais surtout parmi les créateurs de nationalités et les fondateurs de civilisation. Voilà sa gloire, qu'on ne peut ni contester ni diminuer.

Sa grandeur, il est vrai, est tout entière dans son œuvre. L'ouvrier nous échappe en bonne partie ; nous ne sommes pas en état, on l'a vu, de juger de ce qu'il peut avoir mis de talent et de vertu dans l'accomplissement de sa tache providentielle. Mais l'œuvre est sous nos yeux, telle qu'elle est arrivée jusqu'à nous à travers quatorze siècles, avec ses gigantesques proportions, avec sa vivante et forte unité, avec sa durée à toute épreuve. Au cours de cette longue époque, elle a été agrandie et embellie sans relâche par le travail des générations; mais toute cette riche floraison se développe sur les fondements jetés

par la main conquérante de Glovis. Cachés dans le sous-sol de l'histoire, ils se révèlent dans toute leur solidité par l'ampleur majestueuse du monument qu'ils supportent.

A cette indéfectible pérennité de la monarchie créée par le fds de Childéric, il faut opposer, pour en bien saisir la signification, la caducité de tous les autres royaumes barbares qui sont nés vers le même temps que le sien. Le seuil de l'histoire moderne est jonché de leurs débris, et on les voit s'écrouler aussitôt que disparaît leur fondateur. Les Ostrogoths d'Italie, les Vandales d'Afrique, les Visigoths d'Espagne, les Burgondes, les Gépides, les Rugiens, ont eu, eux aussi, des royautés qui croyaient hériter de l'Empire, et l'on nous dit que parmi ces peuples il s'en trouvait qui étaient les mieux doués de tous les Germains. On se plaît aussi à nous vanter le génie de plus d'un de leurs fondateurs; on exalte l'esprit supérieur et le talent exceptionnel d'un Théodoric le Grand, et on le place très haut , comme homme d'État , au-dessus de Glovis. Mais cette supériorité réelle ou prétendue ne sert qu'à mettre dans un jour plus éclatant le contraste que nous signalons ici.

A quoi donc tient-il en définitive? Ce n'est ni l'aveugle hasard, ni un concours de circonstances purement extérieures qui en fournit une explication suffisante. Nous devons en demander le secret aux différences que présente la constitution interne de chacune de ces nationalités. Rien de saisissant, rien d'instructif comme la leçon qui se dégage d'une étude de ce genre. Dans tous les autres royaumes barbares, c'est une soudure maladroite d'éléments hétérogènes et incompatibles, qui ne tiennent ensemble que par l'inquiète sollicitude d'un seul homme, et dont la dislocation commence d'ordinaire sous ses propres yeux. Dans le royaume franc, c'est une fusion si harmonieuse et si profonde que toute distinction entre les matériaux qui entrent dans l'œuvre disparaît dans son unité absolue. Là, ce sont des Romains d'un côté, et des barbares de l'autre; ceux-ci opprimant ceux-là, ceux-là répondant à la tyrannie par une haine sourde et impla-

CONCLUSION 58

cable. Ici il n'y a ni Romains ni barbares; tous portent le nom de Francs, tons possèdent les mêmes droits, tons se groupent avec nne tierté patriotique autour du trône royal. Là, l'état de guerre intérieure est en permanence, et le moindre conflit devient une catastrophe irrémédiable; ici, la paix entre les races est tellement grande, et leur eompénétration tellement intime, que dès les premières générations elles ne forment plus qu'une seule et même nation.

Ce n'était pas une politique ordinaire, celle qui a d'emblée élevé le royaume franc si haut au-dessus de tous ceux de son temps, lui permettant de soutenir seul l'effort des siècles, pendant qu'autour de lui les nationalités nouvelles croulaient avant d'être édifiées. Elle a reposé sur deux principes qui étaient méconnus partout en dehors de lui, et dont la dynastie mérovingienne a fait la loi fondamentale des rapports entre les deux races sur lesquelles elle régnait : le principe de l'unité religieuse et celui de l'égalité politique.

Ce double et rare bienfait n'était pas l'œuvre de la force. Fondé sur la violence, le bienfait aurait été un fiéau. L'unité religieuse avait été obtenue par la conversion spontanée du vainqueur; l'égalité politique était le résultat d'un pacte que la conversion avait facilité. Les barbares, jusqu'alors, pénétraient dans les populations romaines à la manière d'un glaive qui déchire et meurtrit tout ; les Francs y entrèrent en quelque sorte comme un ferment qui soulève et active tout. Les Francs devinrent des Romains par le baptême, et les Romains devinrent des Francs par la participation à tous les droits des vainqueurs. Us se prêtèrent mutuellement leurs grandes qualités. Les populations romaines retrouvèrent au contact des barbares le nerf et la vigueur d'une nation jeune ; les barbares acquirent dans le commerce des civilisés la forte discipline qui fait les grands hommes et les saints. L'une des deux races fut régénérée et l'autre civilisée, et c'est cette parenté ainsi créée entre elles qui a amené, avec une promptitude incroyable, la fusion inerveil-

leuse. Avant la fin du \f siècle, l'on ne pouvait plus reconnaître en Gaule à quelle race appartenait un homme, à moins qu'il ne le sût par des traditions de famille!

A vrai dire, l'initiative d'une politique aussi généreuse et aussi hardie n'appartient pas àClovis. L'honneur en revient tout entier à l'épiscopat des Gaules, et en particulier à l'illustre métropolitain de la deuxième Belgique. Ce sont les évèques, selon le mot célèbre d'un écrivain protestant, qui ont fait la France; telle qu'elle a traversé les siècles, elle est l'œuvre de leurs mains. Ils ont fondé son unité politique sur la base d'une parfaite égalité des races; ils ont assis son unité morale et religieuse sur l'adhésion sans réserve à la loi de Jésus- Christ. Devant cette nation jeune et ardente, ils ont placé un grand idéal, celui que les meilleurs de ses enfants poursuivront pendant des siècles, et pour la réalisation duquel ils verseront joyeusement les flots de leur sang.

Quel vain travail par conséquent, que celui qui consiste à faire l'analyse chimique du génie de la France, en cherchant, avec certains historiens, à y démêler l'apport de Rome et l'apport des barbares, combinés avec l'apport chrétien! On peut décomposer ainsi les organismes matériels, mais l'âme d'une nation n'est pas faite à la manière d'une mosaïque; elle est le souffle immatériel envoyé d'en haut, qui vient animer le limon terrestre et qui y fait retentir à travers toutes les parcelles son commandement de vie.

La gloire de Clovis, c'est de s'être fait sans hésitation l'agent de la politique épiscopale. Que cette attitude soit due, chez lui, à un sûr instinct de l'avenir ou à une souveraine intuition du génie, il n'importe. La grandeur des hommes d'Etal consiste moins dans leurs aptitudes individuelles que dans la décision avec laquelle ils correspondent aux circonstances, ces mystérieux interprètes des volontés supérieures. Qu'on ne diminue donc pas le rôle de Clovis en ne voyant en lui qu'un barbare plus heureux que d'autres. En politique, c'est un mérite encore

CONCLUSION

que le bonheur. Les pilotes à qui la Providence confie les destinées des peuples ont pour devoir de les faire arriver au port, et l'histoire a celui de constater comment ils ont rempli leur itinéraire. La fortune du peuple franc n'a point périclité aux mains de Clovis : il avait reçu une peuplade barbare, il a laissé une grande nation chrétienne.

D'après le manuscrit de la BibliutLèque nationale, latin U)'23 ( xiv siècle).

Dans les pages qui vont suivre, je me propose de donner au lecteur un aperçu complet des sources de l'histoire de Clovis. 11 n'y sera pas question de tous les écrivains dans lesquels on peut trouver des renseignements généraux sur l'histoire du ve et du vie siècle; mais je signalerai tous les écrits où il est question de Clovis, j'en ferai connaître la valeur, et je dirai ce que la critique moderne a fait pour en élucider la connaissance. Celui qui voudra contrôler ou refaire mon livre trouvera ici tous les moyens d'information triés et classés selon leur valeur respective.

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