FRÉDÉGAIRE
(Éd. Ruinart, à la suile de son Grégoire de Tours, Paris. 1C99; Monod, dans la Bibliothèque de l'Ecole deshautes éludes, fascicule 63, Paris, 188Ô; Krusch, M. G. H.. Scriptores rerum merovingicarum, t. II, Hanovre, 1888.)
La compilation historique que depuis Scaliger il est convenu , on ne sait pourquoi, de mettre sous le nom de Frédégaire, est l'œuvre de trois auteurs différents. Le premier est un Burgonde qui, vers 613, a fait un résumé du Liber generalionis de saint Hippolyte, de la chronique de saint Jérôme et de celle dTdacius; il y a ajouté la légende sur l'origine troyenne des Francs, et quelques menus faits empruntés à des Annales burgondes.
Le deuxième est un Burgonde d'outre-Jura qui, vers 642, a ajouté à cette compilation un résumé des six premiers livres de YHistoria Francorum de Grégoire de Tours, sous le nom d'Epitome, et l'a fait suivre d'une continuation originale allant jusqu'à 642. C'est lui qui nous intéresse, tant à cause du résumé en question que des additions qu'il y a faites.
Le troisième enfin est un Austrasien dévoué à la famille carolingienne, qui, vers 058, a ajouté quelques chapitres, en particulier 84-88, destinés à glorifier ses héros.
La magistrale démonstration de ces faits est due à Krusch , dans Die Chronicae des sogetiannten Fredegar (Mettes Archiv der Gesellschaft fur aeltere detttsche Geschichtskunde , t. VII, 1882), dont la substance a passé dans la préface de l'édition de Frédégaire par le même savant.
L'Epitome de Frédégaire, qui forme le livre m de cet auteur dans l'édition de Krusch, est un résumé consciencieux, mais non toujours exact, des six premiers livres de Grégoire de Tours. Il s'y est glissé plus d'une bévue, et l'auteur a inséré des légendes puisées à la source populaire, qui amplifient le côté épique de certains récits. Dans l'ensemble, Frédégaire ajoute
très peu de chose à l'histoire authentique de Clovis; mais il ne manque pas d'intérêt par rapport à son histoire poétique, pour laquelle il nous a conservé des précieux éléments.
Ranke a essayé de prouver, dans l'appendice du tome IV de sa Weltgeschichte, que Y Epitome n'est pas un résumé de Grégoire, mais un texte original reposant sur la base d'un écrit historique antérieur à la rédaction de YHistoria Francorvm de ce dernier. Dans cette hypothèse, Frédégaire, là où il s'écarte de Grégoire, mériterait plus de confiance que ce dernier. Je crois avoir réfuté d'une manière péremptoire cette bizarre et insoutenable opinion, dans mon étude intitulée : l'Histoire de Clovis d'après Frédégaire (Revue des questions historiques , t. XL VII, 1890).
LIBER HISTORIJE
(Éd. Doin Bouquet, Recueil des historiens de Gaule et de France, I. III. Krusch, M. G. Il . Scriptores rerum merovingicarum , t. II. Hanovre, 1888).
Cet ouvrage, connu jusque dans ces derniers temps sous le titre de Gesta rcgum Francorum, que M. Krusch eût peut-être bien fait de lui laisser dans l'intérêt de la clarté, est l'œuvre d'un moine de Saint-Denis qui paraît originaire du pays de Laon ou de Soissons, et qui l'acheva en l'année 7:27. In Austrasien, chaud partisan de la maison carolingienne, l'a remanié quelques années plus tard, et l'a en partie abrégé, en partie complété. L'ouvrage est, comme Y Epitome de Frédégaire, un résumé des six premiers livres de Grégoire de Tours, continué par le récit des événements qui s'écoulèrent de 584 à 727. Le résumé, qui seul nous intéresse, n'est pas toujours exact, car l'auteur n'a pas toujours compris Grégoire; lui aussi est retourné puiser à la source populaire indiquée par Pévêque de Tours, el a ajouté à sa narration divers ornements légendaires. Il a visé encore à augmenter la précision géographique d'un lion nombre de renseignements donnés par ce dernier, et il les a complétés le plus souvent par conjecture. Comme Frédégaire, il n'ajoute rien à l'histoire réelle de Clovis; mais il nous sert à constater une nouvelle phase de son histoire poétique. Voir sur l'auteur et sur son ouvrage Krusch, dans la préface de son édition, et mon mémoire intitulé : Étude critique sur le Gesta reguni Francorum (Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 3e série, t. XIII, 188!)).
Le Liber Historiée Francorum, confondu de bonne heure avec la chronique de Grégoire de Tours, est devenu, au moyen âge, la source de presque Phi- les auteurs qui se sonl occupés des origines franques.
Les écrivains que nous avons à citer encore ne peuvent plus être regardés comme des sources de l'histoire de Glovis; foui au plus méritent-ils de nous intéresser en ce qu'ils nous montrent la manière dont cette histoire a été conçue au cours des temps, et les efforts consciencieux d'une érudition dépourvue de critique pour arriver à la reconstituer au moyen des matériaux dont on disposait. Sous ce rapport, la tentative la plus remarquable es( celle d'Aimoin, moine de l'abbaye de Fleury-sur-Loire, qui vivàil encore en l'an 1008, et duquel nous possédons plusieurs autres ouvrages, Iris que les livres n et m i en partie I des Miracles de saint Benoit \ éd. de Certain, Paris, 1857), ouvrage écrit en 1005, et la Vied'Abbon de Fleury, fragment d'une histoire inachevée de l'abbaye de ce nom (Mabillon , Acta Sanctomm 0. S. II., t. VI). Avant ces deux ouvrages, Ainioin avait écrit son De G'-stis rapim Francorum libri IV. à la demande de son abbé Abbon (1004), auquel il l'a dédié. L'ouvrage, qui devait aller jusqu'à Pépin le Dref, est interrompu à la seizième année du règne de Clovis II (053). C'est un travail de compilation, dans lequel il a fondu tout ce qu'il a pris dans les meilleures sources, à savoir,' Grégoire de Tours, Frédégaire, le Liber Historiée et autres. On n'y trouve naturellement rien de nouveau, mais on devra y constater une mise en œuvre qui ne manque pas d'intérêt, H le premier essai sérieux d'une histoire de France. L'ouvrage d'Aimoin nous est conservé en deux versions: l'une, qui représente son travail original, se trouve éditée par A. Duchesne, t. III, et par dom Bouquet, t. III. L'autre, interpolée et continuée jusqu'en H65, contient, au livre i, l'épitaphe de Clovis attribuée à saint Rémi. La meilleure notice que nous possédions sur cet intéressant écrivain est toujours celle de l'Histoire littéraire, au tome VII.
Roricon est beaucoup moins connu qu'Aimoin, et mérite moins de l'être. Il parait avoir été prieur de Saint-Denis, à Amiens, vers l'an 1100, et il est auteur d'un Gesta Francorum en quatre livres allant depuis les origines de la nation jusqu'à la mort de Clovis, eu 511. Il ne fait guère qu'amplifier le Liber Historùv et certains épisodes légendaires de Frédégaire. Il ne faut pas prendre ses préfaces idylliques pour autre chose que des fictions littéraires. La seule chose qui lui appartient en propre, c'est d'avoir placé à Amiens la capitale de Clodion et de Childéric; mais cette hypothèse, que nous avons rencontrée ci-dessus, p. 195, note, et p. 237, ne sert qu'à nous faire connaître le séjour de Roricon lui-même. Son œuvre a été publiée par Duchesne, t. I, et par dom Bouquet, t. III. La meilleure notice sur cet auteur est toujours celle de l'abbé Lebeuf dans les Mémoires de ^académie des Inscriptions, t. XVII (1751).
11 est inutile de continuer cette énumération. L'histoire des Mérovingiens gardera à travers tout le moyen âge la forme que lui ont donnée le Liber Bis-
.l'IC, APPENDICE
toriœ et Aimoin, et tous les auteurs qui Fétudieront la raconteront d'après eux. Lis Chroniques de Saint-Detiis ne sont, pour la période qui nous occupe, que la traduction d'Aimoin. Sigebert de Gembloux, Hermannus Contractus, Otton de Frisingue et tous les autres chroniqueurs ayant quelques vues générales se bornent à copier ces sources de seconde main, fidèlement mais servilement. Le premier progrès de la science historique, ce fut de percer la couche sous laquelle a été enterrée la vraie source, qui est Grégoire de Tours, et à faire de nouveau jaillir ses informations originales dans l'historiographie. Le second, auquel je crois avoir contribué, consiste en ce qu'au lieu de reproduire simplement Grégoire de Tours, on s'est informé de ses sources à lui, et qu'on a tâché de se rendre un compte exact de la valeur respective de ses divers renseignements. Une histoire scientifique de Clovis ne pouvait pas être écrite avant que ce travail lut terminé.