II. — VIES DE SAINTS
Nous sommes obligé de faire une classification à part pour les nombreuses vies de saints dont les héros ont été en rapports réels ou fictifs avec Clovis. L'intérêt et la valeur de ces documents sont fort variables, selon le degré de leur authenticité, et aussi selon la nature des relations qui y sont consignées. On trouvera ci-dessous, rangées par ordre alphabétique de sujets, les notices que je leur ai consacrées. L'ordre adopté n'est certes pas le plus scientifique : j'eusse de beaucoup préféré les ranger d'après la date des documents, si celle-ci était connue pour tous, ou encore d'après la place que les divers saints prennent dans l'histoire de Clovis, si cette place était vraiment attestée par l'histoire. Je crois n'avoir omis aucun document. Ma liste est plus complète que celle de dom Bouquet, 111, 309-405. Je ne me suis d'ailleurs pas contenté des extraits de dom Bouquet, mais mon étude critique a porté sur les textes entiers. Le travail ci-dessous, sans être original, est toujours personnel, et les indications sont tenues au courant de la science.
Saint Arnulf de Tours (18 juillet1). — Le texte le plus ancien de la vie de saint Arnulf de Tours est celui que les Bollandistes ont publié dans le Calalogus codicum hagiographicorum... biblioth. I'arisiensis, t. 1, pp. 445- 428, et dont celui des Acta Sanctoram n est qu'un résumé. Cette histoire de saint Arnulf n'est qu'un roman pieux, qui semble dépourvu de tout fonde-
1 Les dates marquées entre parenthèses à la suite du nom des s;iin!s sont celles de leur fête;
on les trouve s.ms ces dates dans le recueil des Bollandistes.
ment historique; elle contient un tissu d'invraisemblances et de fictions manifestes. Le Translatio sancti Arnulfi (Analecta bollandiana, t. VIII, p. 97) augmente encore le caractère légendaire de la vie, en identifiant l'évêque Patrice, oncle de sainte Scariberge, qui est la femme d'Arnulf, avec saint Patrick, apôtre de l'Irlande. Il est d'ailleurs inutile d'ajouter que les diptyques de l'Église de Tours ignorent absolument le nom d'Arnulf. (Voir Ducbesne, les Anciens catalogues épiscopaux de la province de Tours; Paris, 1890.)
Saint Césaire d'Arles (27 août). — Sa vie se trouve dans Mabillon, Acta Sanctorum 0. S. B., t. I, et dans les Bollandistes, Acta Sanctorum, t. VI d'août (1743). Écrite par ses disciples quelques années après sa mort (pas après 549) et dédiée à sa sœur l'abbesse Césarie, elle est divisée en deux livres, dont le premier, de beaucoup le plus important, est le seul qui intéresse l'histoire de Clovis. Ce livre premier a pour auteurs les évèques Cyprien de Toulon et Firmin d'Uzès, sans compter un inconnu du nom de Viventius. Il y a peu d'écrits hagiographiques de celte valeur; il mérite une entière confiance, et il nous a raconté, dans un tableau plein de vie, l'épisode le plus intéressant de la guerre de Provence, faite par le fils de Clovis aux lieutenants de Théodoric. Cf. C. F. Arnold, Csesarius von Arelate nnd die gallische Kirche seiner Zeit, Leipzig , 1894., p. 496-498.
Sainte Clotilde (S juin). — La vie de sainte Clotilde (Mabillon, Acta Sa?ictorum 0. S. B., t. I; Acta Sanctorum des Bollandistes, t. I de juin; M. G. H., Scriptores rerum merovingicarum, t. II) n'a guère été écrite que vers le xc siècle, à preuve la légende de la sainte Ampoule, qu'elle emprunte, en l'amplifiant encore, à la vie de saint Rémi par Hincmar, et une allusion à la filiation mérovingienne de Charlemagne et de ses desrendants. La partie purement biographique de ce texte n'est qu'une reproduction du Liber Historiée; mais, ce qui lui donne de l'intérêt, c'est qu'il a conservé un certain nombre de traditions relatives à des fondations d'églises par sainte Clotilde. Bien qu'on ne puisse revendiquer pour toutes ces traditions un caractère de rigoureuse authenticité, leur âge et leur accent de sincérité les rend hautement respectables, et je n'admets pas le jugement sommaire de M. Krusch écrivant au sujet de l'auteur : Omnes quas novit sancti Pétri ecclesias gallicanas a Chrotilde vel constructas vel ampliatas esse finxit. M. Krusch oublie que l'immense majorité des églises du haut moyen âge était dédiée à saint Pierre, tantôt seul, tantôt associé aux autres apôtres, et qu'il n'est pas étonnant que quatre ou cinq fonda Lions connues de Clotilde soient sous son patronage.
Saint Die, solitaire à Blois (24 avril). — La vie de ce saint, en deux rédactions dont la plus développée est, comme d'ordinaire, la plus longue, veut que Clovis ait recherché ce saint lors de son expédition contre les Yisigolhs, se soit recommandé à ses prières, el, à son retour victorieux, lui ait fait des libéralités en lerres et en argent, sigillo suo largitate communita, dit-elle au sujet de la donation en lerres. Le saint aurait fondé un monastère, et sur son tombeau aurait surgi une église qui, détruite par les flammes, aurait été rebâtie sous Charles le Chauve. On avait oublie la date de sa mort; selon l'hagiographe, elle fut révélée en songe à l'abbé Blodesindus. Ce dominent, en ce qui concerne la partie relative à Clovis, semble s'inspirer de la vie de saint Solein, dont on gardait le corps à Blois; il mentionne même ce saint et rappelle qu'au moment où Clovis fit la connaissance de Dié, il n'était encore que le catéchumène de l'évèque de Chartres.
Saint Eleutiière de Tournai (20 février). — Les documents relatifs à ce saint ont été publiés par les Bollandistes dans les Acta Sanctorum au tome III de février, et reproduits d'après eux par Chesquière, Acta Sanctorum Belijii, t. 1. La plus ancienne rédaction de sa vie serait, d'après Henschenius, antérieure aux invasions des Normands. La seconde, qui contient et qui continue la première, est d'un auteur qui se dit contemporain de Hédilon, évoque de Noyon- Tournai (880-902). C'est dans cette dernière que se trouve le récit de la confession faile par Clovis à saint Éleuthère, avec quantité d'autres épisodes invraisemblables. La valeur historique de cet ouvrage est très faible, quoi qu'en dise Ghesquière, o. c, p. 4-53. On en jugera par ce seul fait que, dans les deux rédactions, le saint est donné comme contemporain à la fois de Dioclélien et de Clovis !
Saint Eptade d'Auxerre (24 août). — Sa vie est dans les Bollandistes au tome IV d'août. (Il faut lire le commentaire de Cupérus.) Ce document, bien que le texte en soit fort corrompu, présente divers caractères de bonne ancienneté, et le récit parait bien reposer sur une base historique. Cependant il a élé peu remarqué jusqu'à présent. Binding (Das Burgundisch- Romanische Kunigrcich, p. 188 et p. Util) est le premier qui en ait constaté la valeur historique, et Jahn (Die Geschichtc der Burgundionen und Burgundiens, t. II, pp. 100-112) fait preuve, comme toujours, de peu de critique ni le contestant. Bécemment, M. A. Thomas, dans un article intitulé : Sur ua passage de la Vita sancti Eptadii (Mélanges .1. Havet, Paris, 1895, pp. 593 el suivantes) a discuté l'interprétation du passage de cet écrit qui est relatif à l'histoire de Clovis. Il ne veut pas y lire le nom de la Cure (Quoranda) mais celui de la Cosa (Quossa), actuellement le Cousin, affluent de la Cure.
Je lui emprunte le texte de ce passage d'après les deux manuscrits conservés
à la Bibliothèque nationale de Paris : •
Ms. 17002, fonds latin. Ms. 3800, f'oihls latin.
Eodem tempore quosse ad fluvium qno- Eodem vero tempore ad fluvium quen-
rundani pacis mediantc concordia duo- dam pacis mediante concordia duorum
rum regum supersticiosa complexa poten- regum potencia , id est Burgundionum et
tia id est burgondionum genus et franco- Francoruni . convenit ac ragem Condeba-
nmi hec rtge Gundobado precellenlissinius dum precellentissimus rex t'rancorum Clo-
rex francoruni Clodoveus suppliciter e\o- doveus suppliciter exoravit ut beatissimum
ravit ut hune beatissimum virum Dei virum Dei Eptadium civitatis sur Autissio-
Eptadium civitatis sue autisiodorense près- dorensi concederet antistitein ordinan-
taret antestitem ordinanduin. dum.
On trouve de bons renseignements sur le culte local de ce saint dans Henry, Vie de saint Eptade, Avallon , 1803.
Saint Fridolin, abbé de Seckingen (6 mars). — La vie de ce saint, écrite par un moine de Seckingen nommé Baltber, et dédiée à Notger de Saint-Gall, se trouve au tome 1 de mars des Bollandistes. D'après ceux-ci, il s'agirait de Notger le Bègue.
L'auteur raconte, à peu près à la manière de Hincmar dans sa vie de saint Bemi, qu'en rentrant d'un voyage de quatre ans à travers la France jusqu'aux confins de l'Espagne, il a trouvé cet écrit dans le monastère de Hélera, fondé autrefois par le saint sur la Moselle; l'exemplaire qui existait à Seckingen même avait été, dit-il, détruit par les Normands, mais il était encore dans le souvenir de plus d'un moine de ce lieu « Adhuc etiam supersunt multi, qui eumdem librum, antequamita, ceu dixi, perderetur, non solum viderunt sed saepius legerunt : sicque verum esse profitentur, veluti jam per me narratur. » o. c. p., \M A. Il ajoute que, comme on ne voulut pas lui laisser emporter le volume, il l'apprit par cœur, en partie textuellement.
Sainte Geneviève de Paris (3 janvier). — Les principales éditions de sa vie, depuis celle qui a paru en UU3 dans le premier volume des Bollandistes, sont celles de Kobler {Étude critique sur le texte de la vie latine de sainte Geneviève de Paris, dans le -48e fascicule de la Bibliothèque de l'École des hautes études, Paris, 1881) et de l'abbé Narbey : Quel est le texte de la vie authentique de sainte Geneviève? Étude critique suivie de sa vie authentique et de la traduction dans le Bulletin d'histoire et d'archéologie du diocèse de Paris; Paris, 1884.) Ces deux savants sont totalement en désaccord sur le point de savoir d'après quels manuscrits il faut établir le texte de la vie. M. Kohler, qui en a eu vingt-neuf manuscrits, les classe en quatre familles dont la première représente, selon lui, le texte le plus
ancien, bien qu'aucun de ces manuscrits, au nombre de six, ne remonte au delà du xnc siècle. Selon M. Narbey, au contraire, le plus ancien se trouverait dans les manuscrits de la deuxième famille de M. Kohler, au nombre de quatre, dont deux sont du xc siècle. Ce débat ne pourra être tranché définitivement qu'après une étude critique de tous les manuscrits existants; ils sont en grand nombre. Il faut cependant remarquer que M. Krusch, qui nous donnera sans doute un texte définitif au tome III des Scriptores rerum merovingicarum , se prononce en faveur de la thèse de M. Narbey.
La question de la date à laquelle fut composée la vie de sainte Geneviève présente une importance capitale. L'auteur nous dit qu'il écrit dix-huit ans après la mort de la sainte, dont la date précise est d'ailleurs inconnue. C'est sur la foi de celte affirmation qu'on a été à peu près unanime à considérer son travail comme une œuvre contemporaine. De plus, en l'étudiant, on croyait y trouver un bon nombre d'indices internes qui lui attribuaient le caractère d'une haute antiquité. Toutefois, différentes affirmations difficiles à concilier avec ce que nous savons de l'histoire mérovingienne, et en particulier les épisodes où il est parlé de Childéric et de Clovis, avaient déjà inspiré de la défiance à Adrien de Valois (Rerum francicarum libri VIII, 1. 1, pp. 3 17-3 lit), sans que cependant il s'avisât de contester l'authenticité du document. Bollandus, lui, n'avait pu se persuader totalement que la vie qu'il publiait était le texte primitif (Eademne tamen sit quœ est in manibus ingénue fateor mihi non liquere, p. 137); mais ces doutes, exprimés en passant, avaient été peu remarqués. Ce fut un protestant suédois, du nom de Wallin, qui ouvrit le feu par une dissertation intitulée : De sancta Genovefa... disquisitio historico-critico-theologica; Wiltenberg, 1723, in-4°. Pour Wallin, l'auteur de la Vie était un faussaire du ixe siècle qui l'avait inventée de toutes pièces, et il n'était pas môme certain que sainte Geneviève eût jamais existé {si qua itnquam fuit, p. 55). Wallin alléguait contre l'authenticité plusieurs arguments dont quelques-uns ne sont pas dépourvus de force; il était beaucoup plus faible dans la réfutation de ceux qu'on invoquait en sa faveur; c'est ainsi que d'après lui, si l'auteur parle une langue manifestement mérovingienne, c'est une ruse de plus pour se donner un vernis d'antiquité. La thèse de Wallin a été reprise de nos jours par M. Krusch, qui d'ailleurs paraît avoir ignoré le travail de son prédécesseur. M. Krusch, qui étudie l'époque mérovingienne dans l'esprit des centuriateurs de Magdebourg, mais avec une érudition étendue et une connaissance approfondie des manuscrits, conclut comme Wallin que l'auteur est un audacieux faussaire, qui a écril mis 707 et qui a tiré toute l'histoire de sainte Geneviève de sa cervelle, el il ne craint pas d'intituler sa dissertation : Die Fâlsckung der Vita Genovefae
(Nettes Archiv, t. XVIII). Celte thèse si aventureuse, et dont la démonstration laisse tant à désirer, a rallié aussi M. Wattenbach, qui s'empresse de qualifier le Vita Genovefa- d'audacieuse fiction (freche Fâlschung, v. Deutschlands Geschichtsquellen , fie édit., t. II, p. 491). M. Krusch a trouvé un redoutable contradicteur dans M. l'abbé Duchesne, qui réfute point par point l'argumentation du savant archiviste de Hanovre, et qui maintient avec énergie la date traditionnelle donnée par l'hagiographe lui-même (la Vie de sainte Geneviève, dans la Bibliothèque de l'Ecole des chartes, t. LIV, 1803). Pour ces deux savants, le débat roule surtout sur la question de la priorité de l'une ou de l'autre recension. Selon MM. Narbey et Duchesne, la première famille contenant des données empruntées à la vie de saint Denis, qui est du vme siècle, tandis que la dernière famille ne les contient pas, c'est manifestement la première qui a reçu des interpolations postérieures au vin0 siècle. Selon M. Krusch, au contraire, dans sa réplique à M. l'abbé Duchesne (Neues Archiv, t. XIX, 1894, pp. 444- 559), la présence des emprunts en question dans les manuscrits de la famille la plus ancienne atteste qu'ils font partie de l'œuvre originale, et que par conséquent celle-ci est elle-même du vme siècle. Pour ma part , sans pouvoir me prononcer actuellement sur l'âge relatif des deux familles de manuscrits, je crois devoir maintenir l'opinion intermédiaire que j'ai indiquée dans Y Histoire poétique des Mérovingiens, p. 503 : à savoir, que le texte est d'une bonne antiquité, mais qu'il a dû subir au ixc siècle un remaniement qui en a, dans une certaine mesure, atteint l'historicité. Depuis, j'ai été confirmé dans celte manière de voir en la trouvant exposée tout au long dans Y Histoire de sainte Geneviève, par du Molinet, qui se trouve en manuscrit à la bibliothèque Sainte-Geneviève, à Paris. En effet, d'une part, il est impossible de contester la valeur de la plupart des indices d'authenticité invoqués par les partisans de l'antiquité, et les efforts de Wallin et de Krusch pour les ébranler ne les mettent que dans une plus forte lumière. D'autre part, certains passages de la vie sont incompatibles avec l'âge qui est revendiqué par le monument, et, si l'on ne veut pas y voir des interpolations de date postérieure, il faut tout au moins admettre qu'ils sont dus à un remaniement. Ainsi, il est absolument inexact que Clovis ait bâti l'église Sainte -Geneviève en l'honneur de la patronne de Paris, comme le soutient la vie; une pareille affirmation n'a pu être produite par un contemporain, qui savait que celte église était sous le vocable de saint Pierre, et qui se rappelait les circonstances de sa fondation. Par contre, elle s'explique sous la plume d'un remanieur du ixe siècle, qui ne connaissait plus ce sanctuaire que sous le nom de sainte Geneviève, et qui en a conclu, assez naturellement, qu'il avait été élevé en l'honneur de cette sainte.
Saint Germier de Toulouse (16 mai). — La vie de saint Germier est signalée comme ayant existé avant 1245 dans un passionnaire de l'abbaye de Lézat; mais on ne la possède aujourd'hui que dans le manuscrit 477 de la bibliothèque de Toulouse, qui est du commencement du xive siècle. C'est d'après une copie défectueuse de ce texte que Papebroch l'avait publiée dans les Acta Sanctorum, t. III de mai, p. 592. L'abbé Douais vient de la publier d'après le manuscrit 477 lui-même dans le tome L des Mémoires de la société des Antiquaires de France (1890). Les auteurs de V Histoire générale du Languedoc placent la composition de cette vie à la fin du xie siècle, ce qui n'est pas de nature à lui faire accorder beaucoup de valeur. Il est vrai qu'elle semble se référer à un écrit plus ancien; car on y lit, p. 80, que saint Germier, passant la mer, vint à Toulouse accompagné seulement de deux jeunes clercs : quorum tenus Placidités alter Preciosus vocabatur... quorum unus Preciosus sanctissimi confessons Germerii vitam vel actus longe post scripsisse peribetur. M. Douais croit même retrouver dans le texte qu'il publie des indices d'une rédaction mérovingienne antérieure, qui aurait été fondue dans l'actuelle; j'avoue que je n'ai pas été aussi heureux que lui.
Selon l'abbé Douais, dans X Examen critique qu'il place en tête de la vie du saint, celui-ci serait devenu évêque de Toulouse en 507 ou au plus tard en 511 , et son entrevue avec Clovis aurait eu lieu pendant la guerre d'Aquitaine, soit à l'aller, soit au relour de l'armée franque. M. Douais esssaye aussi de rendre probable la tradition relative à l'amitié de saint Germier et de saint Rémi de Reims. En revanche, M. l'abbé Duchesne ne paraît pas sûr que saint Germier ait jamais existé, et, de fait, il ne l'accueille pas sur sa liste des évêques de Toulouse (Duchesne, les Fastes êpiscopaux de F ancienne Gaule, Paris, 189-4, p. 296) cf. Analecta Bollandiana, t. X, p. 61.
Saint Gildard ou Godard de Rouen (8 juin). — La vie de ce saint a été publiée dans les Analecta Bollandiana, t. VIII, pp. 393-402. Elle n'est pas antérieure au premier quart du Xe siècle, puisqu'il y est parlé de Rouen comme de la capitale des Normands {metropolis Danorum, p. 397). Saint Gildard y est présenté comme un jumeau de saint Médard, mort le même jour et à la même heure; bon nombre de faits de la vie de saint Médard par le pseudo-Fortunat sont purement et simplement racontés ici de saint Gildard. Celte substitution de personnages paraît devoir son origine à la coïncidence de la fête des deux saints au même jour du calendrier. La partie originale de la vie de saint Gildard, c'est un curieux passage où la conversion de Clovis est présentée comme le résultat de ses efforts et de ceux de son frère Médard : tous deux, étant du palais, auraient fréquemment exhorté le
roi à se faire chrétien, et, unis à saint Rémi, ils auraient fini par le décider. Je reproduis ici tout le passage, qui est peu connu :
" His crebro cum rege Clodoveo ratiocinantibus et de future \ i ta vel ex perceptione regni cœleslis philosophantibus vera quoque assertione quœ sunt supernae patriae declarantibus patienter idem princeps aurem praebebat divinis persuasionibus. Tandem tactus Spiritu sancto intrinsecus non solum monitis salutaribus consensit, scd etiam tirocinium christiame militia? suscepit, ac non multopost, defuncto Remorum archiepiscopo , clamore populi et providentia Dei Remedius iu cathedra pontificali levatur prsesul.
- Eadem tempestate accidit etiam Veromandensium pouliticeni obisse et Rolomageusium metropolis Danorum archipraesulem hominem exisse. In quorum patriarchio et favore vulgi ac auctorïtate régis divinique testimonio oraculi, duae ecclesiae statuuntur columine: Medardus Veromandensium, Gildardus yero Rotomagensium sedis consecranturepiscopi. Beatus itaque Remedius qui et Remigius non destititcum beatissimo Medardo cœptum cbristianae fidei iter régi propalare, donec quirent sœpe dictùm principem sacri fonte baptismatis perfundere. Quod et factum est. Nain in cMtatem Remorum venientes in basilica sancti Pétri, qiue nunc dicitur ad palatium, laissas celebra\«'i'iinl et ea quae Dei sunt agentes, beatus Remedius regem baptizavit, et de sacro fonte illuni beatus Medardus suscepit. Persuasu denique palris, benevolenlia ac devotione regia nobilissiniiis filins vocabulo Clotharius ejusdem fidei suscepit sacramentum, et sine aeceptionis sanctissimum patrem habere promeruit Medardum. » (0. c, p. 397.)
La grosse erreur qui consisté à mentionner dans la dernière phrase Clotaire, fils catholique de Clotilde, et qui peut-être n'était pas encore né à l'époque du baptême de son père, donne la mesure de la valeur qu'il convient d'attribuer à la Vie de saint Gildard.
Saint Hilaire de Poitiers (13 janvier). — La vie de ce saint, mort en 378, fut écrite au vie siècle, à la demande de l'évêque Pascentius de Poitiers, par le célèbre Fortunat; on la trouve dans l'édition des œuvres de cet auteur par Léo et Krusch, M. G. H., Auctor. Antiquiss., t. IV. Elle est composée de deux parties : la biographie proprement dite, dont la paternité a été souvent contestée à Fortunat pour des raisons d'ailleurs insuffisantes, et les miracles du saint, que tout le monde s'accorde à reconnaître comme l'œuvre de cet auteur. C'est dans cette dernière partie que se trouve l'épisode du signal de feu qui, de la tour de Saint-Hilaire , vint briller sur la tente de Clovis. Écrit entre 565 et 575, d'après des traditions poitevines recueillies sur place, il a fort probablement été puisé à la même source que le récit de Grégoire de Tours. Et cependant il s'en écarte considérablement. On connaît la version de Grégoire. Il est à remarquer que, d'après Fortunat, le signal de feu fut donné au milieu de la nuit ( média nocte mentit de basilica beati viri lumen super se venientem aspicere), et que Clovis fut averti de ne pas aller au combat avant d'avoir été prier sur le tombeau de ce saint (admonùus ut festinanter sed non sine vencrabilis loci oratinno adversum
hostes confite taturus descenderet) , enfin, que le saint fit entendre sa voix au roi franc (parum illi fuit pro solatio régis signum ostendere luminis, nisi aperte monitus addidisset et vocis). D'après cela, il faudrait admettre que Clovis était déjà maître de Poitiers lorsqu'il reçut le signe lumineux et qu'il entendit la voix du saint : il ne pouvait pas aller prier dans la basilique si Poitiers n'était à lui, et le mot descenderet indique bien qu'il occupait la ville. 11 faudrait admettre encore que la bataille ne s'est pas livrée à Touillé, mais au sud de Poitiers ; car comment supposer que le roi franc eût pu s'emparer de la ville sans coup férir, si Alaric avait été campé dans le voisinage pour la protéger? 11 faudrait donc modifier singulièrement notre récit de la bataille de Vouillé, si l'on pouvait croire que Fortunat est l'écho fidèle de la tradition poitevine. Mais Grégoire de Tours lui-même, par la manière dont il la rapporte, semble n'avoir pas cru aux détails donnés par Fortunat. Et, de fait, ces derniers sont contradictoires : le signe lumineux devient absolument inutile, si la ville de Poitiers et la basilique de Saint- Hilaire sont aux mains de Clovis; à plus forte raison la voix surnaturelle. Aperçu de loin, et venant d'un poste encore aux mains de l'ennemi, le signe lumineux a toute sa valeur. Nous sommes donc obligé de croire que la version de Grégoire est la seule admissible, et que tout ce qui se trouve en plus dans Fortunat est une superiétation oiseuse.
Saint Jean de Réomé (28 janvier). - - La vie de saint Jean de Réomé fut écrite vers 659 par l'abbé Jouas de Bobbio, pendant le court séjour qu'il fit au monastère de Moutier-Saint-Jean, fondé par ce saint dans les environs de Semur (Côte-d'Or). Nous n'en avons possédé longtemps qu'un remaniement du ixe siècle, publié par Mabillon (Acta Sanctoritm 0. S. B.), et un second remaniement plus développé qui a été publié d'abord par Roverius (Reomaus seti historia monasterii sancti Joannis Remaensis, Paris, 1637), et ensuite par les Bollandistes (Acta Sanctorum, t. II de février). Le texte original a été retrouvé de nos jours par Krusch et publié par lui dans Mitt/teiltmgen des Instituts fur œsterreichische Geschichtsforschung , t. XIV). Les principales questions relatives à cet écrit ont été savamment élucidées par Stober dans Sitzungsberichte der phil. hist. Classe der K. Akademie der Wissenschaften , Vienne, 1885, et par Krusch en tète du texte publié par lui.
Saint Léonard, solitaire en Limousin. — La vie de saint Léonard a été publiée pour la première fois par M. le chanoine Arbellot ( Vie de saint Léonard, solitaire en Limousin, Paris, 1863, pp. 277-289). Cet ouvrage, que l'éditeur voudrait faire remonter jusqu'au VIIIe siècle tout au moins, ne semble pas antérieur au xic (Histoire littéraire de France, t. VIII). A celte date, l'évèque Jourdain de Limoges ne la connaissait pas encore, puisqu'il
demandait à Fulbert de Chartres de lui procurer une biographie de son saint : « Jordanus etiam, Lemovicensis episcopus, cui olim suffragium pnestitisti apud arcbiepiscopum Bituricensem , plurima te salute impertiens , rogat suppliciter ut mittas ei vitam sancti Leonardi, in episcopatu suo quiescentis ut aiunt; sicubi reperire poteris, pulchre diras hoc feneratum esse (Patrol. lat., t. CXLI, col. 275, cite par M. le chanoine Arbellot, o.c, p., 2il). Ce passage n'est susceptible que d'une seule interprétation, celle que lui ont donnée les auteurs de Y Histoire littéraire de France, en concluant qu'il n'existait pas de vie de saint Léonard à la connaissance de Jourdain, et qu'il désirait ardemment qu'on en découvrit une. Comment le vénérable éditeur de la vie a-t-il pu traiter d'étrange méprise cette interprétation et écrire : « Sans doute, elle (la vie de saint Léonard) ne se trouvait pas dans la bibliothèque de l'évèque de Limoges, niais si elle n'eût existé nulle autre part, Jourdain l'eût -il fait demander à l'évèque de Chartres? j> L'erreur est manifeste. Au surplus, l'ouvrage, conservé dans plusieurs manuscrits du xie et du xiie siècle, est à peu près entièrement fabuleux, et on ne doit rien croire des prétendues relations du saint avec Clovis. M. le chanoine Arbellot montre lui-même (o. c., pp. 259 et suivantes) qu'il ne peut pas être question de ce roi, bien qu'il se refuse à reconnaître le caractère légendaire de l'épisode.
Saint Maixent (26 juin). — La rédaction primitive de la vie de ce saint, connue et utilisée par Grégoire de Tours (v. ci-dessus p. 592), a été remplacée de bonne heure par deux recensions plus modernes. La première se trouve dans Mabillon (Acta Sanctorum O. S. B., t. 1), la seconde dans les Bollandistes (Acta Sanctorum, t. V de juin). Cette dernière contient des indices de postériorité qui ne permettent pas de la faire remonter au delà du commencement du vnc siècle. L'autre n'est guère plus ancienne, car elle a en commun avec la précédente l'amplification légendaire qui introduit Clovis lui-même dans l'épisode du soldat pillard, et le fait tomber aux genoux du saint. Sur la modernité de ces recensions, voir mon étude sur les Sources de F histoire de Clovis dans Grégoire de Tours.
Saint Melaine (6 janvier). — ■ Nous possédons actuellement la vie de saint Melaine en trois recensions. La première se trouve dans les Acta Sanctorum des Bollandistes, t. I de janvier; la seconde a été publiée parles Bollandistes dans le t. I du Catalogus codicum hagingraphicorum bibliothecr nationalis Parisiensis, p. 71 , et la troisième dans le tome II du même ouvrage, p. 531. C'est cette dernière qui parait la plus ancienne, tandis que le texte des Acta Sanctorum est le plus remanié. Or le texte le plus ancien ne fait pas mention de la part prise par Clovis aux fondations monastiques de saint
Melaine, et se borne à attribuera ce saint plusieurs des canons du concile d'Orléans; les deux autres amplifient le rôle de saint Melaine. M. Lippert, dans son article intitulé Zur Vita Melanii (Neues Archiv, t. XIX, ] 889) ne connaissait pas encore la troisième recension; toutefois ses conclusions s'appliquent parfaitement à celle-ci Contrairement à Rollandus, qui, suivi par D. Rivet {Histoire littéraire) ci par Dom Plaine [Etude comparative des trois anciennes vies de saint Melaine dans Revue historique de l'Ouest, t. V et VIII; cf. Analecta Bollandiana , t. XIII, p. 170) regarde la vie comme contemporaine, il s'efforce de démontrer qu'elle est du ixe siècle, et antérieure à la translation des reliques du saint à Bourges en 853, et que le texte le plus ancien a copié Vadnotatio de synodis, qui est elle-même du vin6 ou du ixe siècle.
Saint Mesmin, abbé de Mici ('15 décembre). — Nous possédons deux Vies de saint Mesmin de Mici. La première existe dans des manuscrits du x° siècle, et a été copiée au xie par Hugues de Flavigny. Mabillon, qui l'a publiée dans les Acta Sanctorum 0. S. B., t. I, la croit du vne siècle. Nous en possédons une rédaction assez différente, dont la partie substantielle a été publiée par les Bollandistes, dans le Catalogus codicum hagiographicorum bibl. nat. Paris., t. I, pp. 300-303, d'après un manuscrit du xie siècle. Bien que cette Vie ait déjà un caractère assez légendaire, elle parait cependant reposer sur un fond historique solide, et avoir connu un diplôme de fondation de l'abbaye, émis par Clovis. La seconde a pour auteur Bertold, moine de Mici, et est dédiée à l'évêque Jonas d'Orléans (•{• 843). Il y aurait lieu d'examiner les rapports qu'il y a entre ces deux documents, jusqu'à présent fort peu étudiés, et dont le premier mérite une sérieuse attention.
Saint Rémi, évêque de Beims (1er octobre). — Nous savons déjà qu'il existait du temps de Grégoire de Tours une Vie de saint Bemi, dans laquelle le chroniqueur franc avait puisé une bonne partie de ses renseignements sur Clovis. Cette Vie, malheureusement, disparut de bonne heure, et fut remplacée par un écrit qui laissait de côté le rôle public de saint Bemi pour ne le faire connaître que comme thaumaturge. Ce pauvre écrit, que Hincmar attribue par erreur à Fortunat, est presque entièrement dépourvu de valeur historique; il remonte tout au plus au vne siècle, et il est étonnant de voir un critique de la valeur de M. Krusch s'obstiner à l'identifier avec le Vita Remigii lu par Grégoire de Tours. Revenant sur la question pour répondre aux objections que je lui ai présentées il y a huit ans, M. Krusch ne trouve à m'opposer que des gros mots au lieu de bonnes raisons, et se voit finalement obligé, par la logique de son erreur et par l'impossibilité où il s'est mis d'expliquer l'origine du récit de Grégoire de Tours sur la couver-
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sion de Clovis, d'imaginer que le tout est une invention de Grégoire lui-même! Cette belle découverte permettra à M. Krusch d'ajouter le père de l'histoire de France à sa galerie de faussaires, qui s'augmente dans des proportions inquiétantes. (Voir Krusch, dans le Neues Archiv, t. XX, 1895, et mon étude sur les Sources de l'histoire de Clovis dans Grégoire de Tours, avec les auteurs qui y sont cités.) En réalité, il reste acquis que pour Hincmar lui-même la Vie qu'il attribuait au pseudo-Fortunat était fort différente de l'ancienne du vic siècle; il fallait s'en tenir à son témoignage, corroboré par tant d'arguments internes, et qui, en cela du moins, est inattaquable. Le Vita du VIe siècle ayant disparu de bonne heure, et l'écrit du pseudo- Fortunat n'ayant aucune valeur historique, on comprend que Hincmar se soit préoccupé de fournir au public une biographie plus sérieuse de l'apôtre des Francs. Il est à remarquer qu'il a puisé tout ce qu'il sait de l'histoire générale, non dans Grégoire de Tours ni dans Frédégaire, qui lui sont restés inconnus, mais dans le Liber l/istoricr, qui fut dès le vm<* siècle la source en quelque sorte classique des érudits. Lui-même, au ch. iv, n° 53, renvoie à cet écrit sans le nommer, en disant : Sicut lector in suo loco pluries légère potest. 11 dit avoir également possédé quelques feuillets, en fort mauvais état, de l'ancienne Vie de saint Rémi, et bien que ce renseignement ait l'air, à première vue, d'un de ces lieux communs chers aux romanciers et aux poètes du moyen âge , on aurait tort cependant de l'écarter sans plus; car comment Hincmar, qui ne connaissait pas Grégoire de Tours, aurait-il su qu'il avait existé une Vie de saint Rémi antérieure à celle du pseudo-Fortunat, sinon par ces fragments eux-mêmes? Il est d'ailleurs tel passage de la Vie de saint Rémi qui ne s'expliquerait pas, si l'on ne supposait qu'il l'a puisé à la même source que Grégoire de Tours, c'est-à-dire au Vita primitif consulté par celui-ci. En voici un qu'il n'a pas trouvé dans le Liber historia', et qu'il n'a pu emprunter à Grégoire, puisque ce dernier lui est resté inconnu.
Grégoire de Tours
Rex ergo prior poposcit se a pontifici baptizare. Procedit novos Constantinus ad lavacrum , deleturus leprse veteris morbum sordentesque abnegatis diabolo pompismoculas gestas antiquitus que ejus.
recenti latice deleturus.