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c'était de faire rebrousser chemin aux événements qui avaient amené l'établissement des Francs en Gaule, et de rejeter au delà du Rhin ces audacieux violateurs du territoire impérial. Il y avait un intérêt capital pour l'Empire à redevenir le maître du cours inférieur de ce fleuve. C'était la plus importante voie
Mitfira et le sacrifice du taureau. D'après le célèbre bas-relief du Musée du Louvre.
| Ces lins-reliefs mithriaques sent fréquents depuis Commode, et le même sacrifie- du taureau est reproduit
sur un certain nombre de gemmes. )
de communication entre la Gaule et la Bretagne. Les flottilles qui revenaient tous les ans de l'île avec le blé nécessaire à la subsistance des troupes remontaient le Rhin et ses affluents, et déchargeaient leur cargaison dans les localités qui s'élevaient sur leurs rives; de là, elles étaient distribuées facilement dans les divers campements de leurs vallées.
Mais depuis que les barbares occupaient les deux bords du fleuve ainsi que ses embouchures, rien n'était plus difficile que le ravitaillement des garnisons de Belgique et de Germanie. Il
fallait tout décharger à Boulogne et dans d'autres ports de la Manche, d'où, au prix de difficultés considérantes, et non sans grands frais, on faisait les transports dans l'intérieur au moyen de chariots. Outre cette difficulté vraiment capitale, qui devait être très vivement ressentie par les gouverneurs de la Gaule, on devine les embarras du commerce paralysé par la fermeture des principaux débouchés. Telle était la détresse, que le préfet du prétoire des Gaules, Florentins, avait offert aux Francs deux mille livres d'argent s'ils consentaient à rétablir la liberté de la navigation sur le Rhin.
Julien trouva cette négociation indigne d'un général romain: il résolut d'ouvrir le Rhin de vive force, en mettant à la raison ces orgueilleux Saliens qui prétendaient en interdire la navigation aux flottilles romaines. Faisant prendre à ses soldats des approvisionnements pour vingt jours, il se dirigea avec une célérité extrême du côté de la Toxandrie, au sud du Rhin et de la Meuse, où ils étaient établis depuis .'541. Les barbares le croyaient encore à Paris que déjà il était à Tongres, et l'ambassade qu'ils lui envoyèrent le trouva dans cette ville. Leur arrogance était tombée : ils ne demandaient plus que la faveur de vivre en paix dans leurs nouvelles demeures, et, pour le reste, ils promettaient sans doute fidélité et service militaire à l'Empire. Julien crut à bon droit qu'on ne pouvait pas compter sur ces natures mobiles, tant qu'on ne leur aurait pas fait sentir le poids des armes romaines. Il renvoya donc leurs ambassadeurs avec une réponse évasive; puis, rapide comme l'éclair, il apparut immédiatement dans leur pays avec une portion de son armée, pendant que l'autre partie, qui s'avançait le long de la Meuse sous la conduite du maître de la cavalerie, venait les prendre à revers.
Surpris et désorganisés, les Saliens ne purent songer à la moindre résistance, et furent trop heureux de voir le général romain, victorieux sans avoir combattu, accorder enfin la paix à leurs instantes supplications. II va sans dire que la libre
navigation du Rhin fui pour les barbares la condition el pour les Romains le plus précieux résultat de la paix1. Julien, qui avait fait construire quatre cents barques en Bretagne, et qui en
Les Thermes de Julien, à Paris. (Page 114.)— Vue de l'entrée.
avait rassemblé deux cents en Gaule, disposa, dès le lendemain de sa victoire, d'une flottille nombreuse, qui rétablil immédiatement les communications de l'Empire avec sa grande province d'outre-mer. Pour un demi-siècle encore, grâce à
1 On le voit, les Saliens occupaient tout le cours inférieur du bas Rhin sur la rive gauche, et une victoire remportée sur eux en Toxandrie suffit pour ouvrir ce fleuve. 11 n'y a donc eu qu'un seul peuple franc sur cette rive, du moins à partir de 341.
ces opérations, la frontière de l'empire fut ramenée au mur d'Adrien, et les Francs semblèrent redevenus un peuple tributaire enclavé dans ses frontières '.
11 restait à dompter une autre peuplade franque, les Chamaves, qui, ayant pénétré en Gaule les armes à la main, venaient de s'établir à l'est des Saliens entre le Rhin et la Meuse. Julien, qui avait laissé aux Saliens leurs résidences, parce qu'ils les occupaient depuis deux générations avec la tolérance de l'Empire, ne pouvait user de la même longanimité envers ces nouveaux venus : ceux-ci ne devaient pas être domptés, mais chassés. Les Chamaves, prévenus par l'exemple des Saliens, avaient eu le temps de se mettre en garde, et ils opposèrent une vigoureuse résistance. Julien engagea à son service une espèce de géant barbare du nom de Charietto, qui, à la tête d'une troupe de Saliens, fit beaucoup de mal à l'ennemi, par des expéditions nocturnes d'où il rapportait quantité de têtes coupées. Après avoir tué ou pris un grand nombre de ces barbares, le général romain eut enlin la satisfaction de voir leurs envoyés lui demander la paix à genoux2. Alors il les traita avec générosité, et rendit à leur roi Nebisgast son fds prisonnier, que le père tenait déjà pour mort; mais il insista sur l'évacuation du sol de la Gaule, et il leur fit repasser le fleuve3.
Cette double expédition, au dire d'Ammien Marcellin, avait été achevée en moins de vingt jours, et les seuls barbares que Rome gardât désormais sur son territoire, c'étaient des tributaires ou des vassaux. Julien crut devoir affermir ces résultats en allant, au delà du Rhin, porter une terreur salutaire chez les incorrigibles envahisseurs. Deux expéditions, l'une en 359 et l'autre en 3G0, achevèrent de dompter les Alamans; une troisième, dirigée en 360 contre les Hattuariens, un autre peuple du groupe franc, les mit pour longtemps hors d'état de nuire. La pacification de la frontière était complète, et Julien put des-
1 Sur toute celte campagne, lire Julien, Lettre aux Athéniens; Ammien Marcellin, xvn, 8; Zosime, in, 5. = s Zosime, in, 7. = 3 Ammien Marcellin, xvn, 8.
cendre le Rhin de Bàle jusqu'à son embouchure, rencontrant partout, le long de ses rives, les traces de ses victoires. On peut se figurer ce voyage comme une tournée d'inspection entreprise par le César pour reconnaître et activer les travaux de res-
Les Thermes de Julien : la piscine et le frigidarium.
tauration de la frontière rhénane. Sous ses auspices, la ligne du Rhin se reformait rapidement; les légionnaires, encouragés et stimulés par lui, échangeaient l'épée contre la truelle; les soldats auxiliaires eux-mêmes, si dédaigneux du travail manuel, s'en chargeaient pour faire plaisir au général, et les Alamans pacifiés s'employaient au charriage. Sept villes fortes se relevèrent ainsi de leurs ruines avec leur ceinture de murailles :
ce sont Bingen, Anileruach, Bonn, Neuss, Tricensimum, Quadriburgium et Castra Herculis. De vastes greniers y surgirent pour abriter les approvisionnements que les flottilles radoubées ou nouvellement construites apportaient de Bretagne. A l'abri de la frontière bien gardée, les villes de l'intérieur sortirent à leur tour du lit de cendres dans lequel elles gisaient. Fidèle à la tradition de Drusus, Julien rétablit la seconde ligne de défense de la Gaule sur la Meuse, et, sur les hauteurs qui dominent le cours de ce fleuve, il releva trois châteaux forts qui devaient en garder la vallée. Quant aux Saliens et aux Ghamaves, ils furent obligés de fournir des auxiliaires à l'armée romaine, et leurs contingents nationaux, qui sont mentionnés dans la Notice de l'Empire*, existaient encore du temps de l'historien Zosime2. Tels furent les principaux résultats d'un gouvernement de quatre années qu'on peut résumer en trois mots: la Gaule pacifiée, la Germanie tenue en respect, et la Bretagne rattachée à l'Empire3.
Le malheur du monde voulut que l'homme qui brillait d'un si vif éclat au second rang fût élevé subitement au premier. On sait le reste, et comment, à ce sommet des choses humaines, le vertige impérial s'empara d'une tête que les strictes obligations d'un rôle subalterne avaient jusque-là protégée contre ellemême. On voudrait savoir ce que devint la Gaule après son départ, et si les mesures qu'il avait prises suffirent pour lui assurer le repos, au moins pendant les premières années. Mais l'attention de l'histoire se détourne d'elle au moment où Julien la quitte, et ne s'y laisse ramener que par le nouvel empereur Valentinien. Encore l'intérêt des événements qui se
1 Notifia Dign.,eà. 0. Seeck, Oc., v, 62, 177, 210; vu, 129. = - Zosime, tu, 8. = 3 Les meilleures sources pour l'histoire du gouvernement de Julien en Gaule sont sa Lettre aux Athéniens, où il résume les actes de son gouvernement, et l'ample récil qu'en l'ait Ammien Marcellin dans ses livres XVI, XVII et XVIII. L'exposé de Zosime, au livre III de sa chronique, est un sommaire heaueoup moins digne de foi, et particulièrement défectueux au point de vue de la chronologie.
passent sur ce théâtre a-t-il singulièrement baissé pour l'historien qui les raconte, depuis qu'il n'y rencontre plus son héros de prédilection. Il déclare passer sous silence quantité de conflits avec les barbares, parce qu'ils n'eurent pas de
Les Thermes de Julien : vue prise dans le tepidarlum.
résultats appréciables, et parce qu'il n'est pas de la dignité de l'histoire de se traîner à travers des détails oiseux '. Il est certain toutefois que le départ de Julien avait enhardi les barbares
1 Amm. Marcell., xxvn, -2. II. Cf. ce que raconte Zosime, îv, 3. Cela n'empêche pas ce méchant historien de dire plus loin ( VI, :ï ) que depuis Julien jusqu'à Constantin (411 |, rien ne fut fait sur le Rhin.
transrhénans au point qu'ils recommencèrent leurs incursions. Valentinien se hàla de ravitailler et de fortifier les villes du Rhin'. Mais la preuve éloquente des inquiétudes que les barbares, et en particulier les Francs, inspirèrent pendant ce règne à l'Empire, nous la trouvons dans ce fait que la capitale de l'Occident fut de nouveau transférée, et celte fois de Milan à Trêves, en quelque sorte au seuil de la barbarie. Valentinien y passa presque tout son règne, et ses successeurs également. Cette mesure était imposée par les circonstances. Depuis le milieu du nf siècle, c'était sur le Rhin, soit à Cologne, soit à Trêves, que se trouvait le centre de la résistance à la barbarie. Les empereurs gaulois l'avaient compris en prenant position à Cologne; les tétrarques de Dioclétien le comprirent aussi, en s'établissant à Trêves. Tous les malheurs de la Gaule étaient dus à l'abandon de ces postes sous le règne de Constance, et il était d'une sage politique de retourner, comme fit Valentinien, à une stratégie qui avait donné de bons résultats.
Trêves redevint donc, pour un nouveau demi-siècle, la capitale de l'Empire d'Occident. De là, pendant plusieurs rudes années, Valentinien dirigea la lutte contre les Alamans, qui rentrèrent les premiers en campagne, contre les Francs qui reparurent peu de temps après, et contre les Saxons, qui, partie leurs rivaux et partie leurs complices, semblent associés alors à toutes leurs expéditions par terre et par mer "2.
L'empereur, homme énergique et consciencieux, paya vaillamment de sa personne. Nous le voyons un jour enlever leur butin aux Saxons; un autre, courir d'Amiens à Trêves, sans doute pour refouler les Francs 3. Ce sont les Alamans qui lui donnèrent le plus de souci. En 368, ils s'emparèrent de Mayence, où ils massacrèrent la population réfugiée dans l'église chrétienne4. Les Romains se débarrassèrent de leur roi Vithicab par un perfide assassinat5, de leur roi Macrianus par un traité
' Amm. Marcell., xxvn, 8, 5. = 2 Id., xxvn, 8, 5. = 3 Id., xxvn, 8, 1. = 4 Id., xxvn, 10, 1. =B Id., xxvn, 10, 3,
qui en faisait un allié de l'Empire1. Plus tard, de nouveaux soulèvements s'étant produits parmi ces peuples, Gratien alla remporter sur eux la sanglante victoire d'Argentaria (377), après laquelle ils se résignèrent, pour obtenir la paix, à livrer toute leur jeunesse aux recruteurs de l'armée romaine'2.
Il n'est pas douteux, bien que nos sources soient muettes, que Valentinien traita également avec les Francs. A la bataille d'Argentaria, il y avait dans les rangs romains un roi franc du nom de Mellobaud, chef d'une des peuplades de la rive droite, qu'Ammien Marcellin qualifie de roi très belliqueux'. Mellobaud avait alors, dans l'armée romaine, le rang de comte des domestiques, et il semble avoir été depuis plusieurs années l'ami de l'Empire, car on doit croire que c'est à sa demande que Valentinien était allé, en 373, battre les Saxons à Deuso, en pays franc4. Faut-il croire qu'il se lassa de sa fidélité, et que c'est contre l'empereur qu'il combattait dans la campagne où l'Alaman Macrianus, qui servait sous les étendards romains, perdit la vie^? Il est difticile de le dire, et il suffit de constater qu'amis ou ennemis de l'Empire, les Francs, comme leurs voisins les Alamans, ne cessaient de les tenir en haleine.
On dirait aussi qu'ils eurent la main dans l'assassinat de Gratien en 383, et que l'usurpateur Maxime s'était assuré leur appui avant de s'emparer du trône. Autrement il serait difticile d'expliquer pourquoi ces hommes, si portés à profiter de toutes les occasions, ne bougèrent pas pendant les troubles que la mort de l'empereur déchaînait sur la Gaule. D'ailleurs, Maxime montra dès l'abord une sécurité et une puissance étonnantes : Théodose, pendant les premières années, n'osa pas l'attaquer malgré ses trop justes griefs, et la hardiesse avec
1 Arnm. Marcell., xxx, 3, 4. = ' Id., xxxi, 10. = 3 Id., xxxi, 10, 7. = 4 Saxonés cœsi Deusone in regione Francorum. S. Jérôme, Chronicon Eusebii cont.; Paul Orose, vu, 3'2. Ce Deuso ne doit pas être confondu avec Deutz, qui est Divitia; il faut plutôt penser à Duisburg- = 5 Ammien Marcellin, xxx, 3, 3.
laquelle il se jeta plus tard sur le jeune Valentinien II atteste combien il se sentait tranquille du côté des barbares.
Tout changea de face lorsque Maxime, forcé d'engager le meilleur de ses troupes dans la lutte contre Théodose, eut laissé la frontière du Rhin dégarnie. La foi des peuplades franques ne tint pas contre les séductions de pillage assuré. Oubliant les traités qui les liaient à l'Empire, trois monarques francs, Genobaud, Marcomir et Sunno ', passèrent le fleuve et pénétrèrent dans la deuxième Germanie. Ils paraissent avoir commandé aux peuplades qui vivaient sur la rive droite au nord de Cologne. L'un d'eux, Marcomir, pourrait avoir été le roi des Ampsivariens, et les deux autres, ceux d'une peuplade voisine. On remarquera que Genobaud porte un nom que nous avons déjà rencontré au m" siècle chez une autre peuplade franque , et, à une date aussi reculée, l'identité des noms portés par les barbares est souvent l'indice d'une certaine parenté de race. Ces trois chefs s'avançaient alliés, et semblent avoir formé une de ces confédérations temporaires et partielles qui ont toujours été pratiquées par les peuples de race franque8. Cologne se crut perdue lorsqu'elle les vit passer le Rhin; mais, on ne sait au juste pourquoi, ils ne s'arrêtèrent pas devant ses murailles, et allèrent faire une tournée dévastatrice en Belgique. Cependant les généraux romains, Quintinus et Nannenus, auxquels Maximç en partant avait confié la garde de la Gaule, rassemblèrent à la hâte leur armée à Trêves. Lorsqu'ils arrivèrent à Cologne pour fermer le chemin du retour à l'ennemi, celui-ci avait déjà en grande partie repassé le Rhin avec les dépouilles des provinces ravagées. Les Romains durent se contenter de courir sus au reste des pillards, qu'ils atteignirent à l'entrée de la forêt Charbonnière, et dont ils tuèrent un grand nombre. Ils délibérèrent ensuite s'il ne fallait pas poursuivre l'ennemi chez lui. Nannenus allégua que les che-
' Suljiice Alexandre dans Grégoire deTours, n , 9. = ■ V. ci-dessus, p. 52 et 53.
mins étaient trop difficiles, et que les Francs, prévenus, ne se laisseraient pas atteindre; il refusa de s'associer à l'expédition et retourna à son poste de Mayence. Mais Quintinus, suivi des autres chefs, passa le Rhin près du château de Neuss, et pénétra dans ce qui s'appelait alors la France.
Dès la deuxième journée de marche à partir du fleuve, on tomba sur les habitations de l'ennemi; c'étaient de grandes bourgades entièrement abandonnées. L'armée romaine incendia les bourgades et passa la nuit sous les armes. Le lendemain, à la pointe du jour, elle s'engagea, sous la conduite de Quintinus, dans les défdés boisés qui menaient à la retraite des Francs. Après s'y être avancée sans chemin jusque vers midi, elle vint enfin se heurter à des barricades formées d'arbres abattus, derrière lesquels l'attendaient les ennemis. Aussitôt une grêle de flèches empoisonnées accueillit les légionnaires surpris. Pendant qu'ils reculaient, non sans quelque désordre, dans les plaines marécageuses qui s'étendaient au pied des barricades, les Francs, profitant de cet instant critique, tombèrent sur eux de toutes parts. Alors s'engagea une lutte affreusement inégale. Cernés, enfonçant dans la fange, s'écrasant les uns les autres, cavaliers et fantassins, dans un pêle-mêle lamentable, sous la pluie incessante des traits ennemis, les soldats romains se débandèrent dans un véritable sauve qui peut. Un petit nombre seulement trouvèrent le salut dans la fuite; le gros de l'armée, y compris la plupart des chefs, périt sous les coups de l'ennemi '.
Ces événements se passaient pendant qu'en Italie Maxime, vaincu et prisonnier, périssait à Aquilée sous les coups des soldats de Théodose (388). Peu après, le comte Arbogast, envoyé par l'empereur victorieux, venait mettre à mort le malheureux Victor, fds de Maxime'2, et ramenait en Gaule le jeune empereur Valentinien II. A partir de ce moment, les destinées de la
1 Sulpice Alexandre, l. c. — 2 Idacius, a. 388; Prosper Tïro; Zosime, iv, 47.
Gaule reposèrent dans les mains de ce barbare ambitieux, violent et sans scrupules. Arbogast était Franc d'origine. Comme tant d'autres de ses compatriotes, il avait pris du service dans les armées impériales, et il venait de s'élever de proche en proche au rang de maître des milices. Son énergie, ses talents militaires, les services qu'il avait rendus faisaient de lui l'homme indispensable, bien qu'il fût resté païen, et qu'il ne s'en cachât nullement au milieu d'une cour chrétienne. Il mettait à profit cette haute situation, ainsi que sou prestige auprès des soldats, la plupart Germains comme lui-même, pour asservir totalement le jeune empereur confié à sa garde. Valentinien II passa obscurément les quelques années de sou règne nominal à Vienne, où il était tenu comme en chartre privée, pendant qu'Arbogast décidait de toute chose, se préoccupant moins des intérêts de l'Empire que de la satisfaction de ses passions barbares.
Pour une nature si hautaine, c'était une affaire d'honneur de réprimer les compatriotes qui avaient osé envahir l'Empire qu'il servait. Des haines de race et de famille ', les plus vivaces de toutes, étaient le seul souvenir qu'il gardât de son ancienne patrie : il voulait à tout prix humilier Marcomir et Sunno, et il se sentait assez fort pour l'entreprendre. Ainsi, de plus en plus, la lutte de la civilisation contre la barbarie tendait à n'être plus qu'une 1 ni te personnelle entre barbares, les uns intéressés à maintenir l'Empire parce qu'ils le dominaient, les autres à le détruire pour s'emparer de son héritage. Arbogast passa le Rhin des l'année suivante (389), et ne consentit à faire la paix avec les Francs qu'à la condition qu'ils restitueraient le butin, et qu'ils livreraient à l'Empire les fauteurs de la guerre. Il formula ces conditions, à ce qu'il paraît, dans une entrevue qu'il eut avec Marcomir et Sunno, et à la suite de laquelle ces
1 Gentilibus odiis insectans, dit Sulpice Alexandre dans Grégoire de Tours, II, 9. C'est mal comprendre, ce passage que de dire, rumine Pétigny, I, p. 153, qu'Arbogast était parent de Marcomir et de Sunno.
deux chefs consentirent à lui livrer des otages. Selon L'habitude barbare, un banquet couronna les négociations, et l'on trinqua fraternellement '. La fortune de leur compatriote romanisé était pour les deux princes l'objet d'une admiration qui n'était pas sans quelque respect; ils s'informèrent de beaucoup de choses; ils lui parlèrent aussi de ce grand évêque de Milan nommé Ambroise, dont le nom était venu à eux, apporté sur les ailes de la légende. « Le connais-tu? dirent-ils à Arbogast. — Oui, répondit-il, je suis son ami, et je dîne fréquemment avec lui. — Alors nous savons, reprirent ses interlocuteurs, le secret de tes victoires, puisque tu es l'ami de l'homme qui dit au soleil : Arrête-toi, et qui le fait s'arrêter2. »
Après sa victoire, Arbogast revint passer l'hiver à Trêves, d'où il pouvait surveiller de près les allures des Francs. Il faut croire qu'elles ne lui donnèrent aucun sujet d'inquiétude, et qu'il se crut assez tranquille de leur côté pour exécuter enfin le criminel projet qu'il nourrissait. En 392, il assassina son jeune maître Valentinien II à Vienne, et lui substitua le rhéteur Eugène, qui était son ami, et qui ne devait être sur le trône que son docile instrument. Mais les Francs se considérèrent comme dégagés des traités qui les avaient liés à l'empereur défunt :
1 Paulin de Milan, Yita Ambrosii, dans Migne, Patrol. lat., t. XIV, 39. Ce passage remarquable vient compléter d'une manière fort heureuse les indications de Grégoire de Tours, II, 9, qui, par ses extraits de Sulpice Alexandre, nous force à admettre deux campagnes d'Arbogast tout en n'en racontant qu'une seule. Fauriel, I, p. 173, avait déjà conclu à deux campagnes, bien qu'il ne paraisse pas avoir connu le passage de Paulin de Milan. =- Paulin de Milan, l. I. Si j'ai bien compris M. Lot dans son compte rendu de l'Histoire poétique des Mérovingiens (Moyen âge, 1893, p. 130), cette parole serait une invention du biographe. M. Lot n'a pas l'ombre d'une raison à alléguer en faveur de cette assertion. Paulin de Milan était le secrétaire de saint Ambroise ; la vie qu'il nous a laissée de ce saint est digne de toute confiance, et il a pris la peine de nous faire connaître la source à laquelle il a pui>é ce détail : a Nam et nos, referente juvene quodam Arbogastis admodum religioso cognovimus qui lune interfuit; erat enim in tempore quo hœc loquebantur vini niinister. » L'histoire serait vraiment trop facile à écrire si le procédé de M. Lot venait à se répandre. Nous en bifferions de part et d'autre tout ce qui répugne à notre tour d'esprit, et il resterait une série de pages blanches.
ils prirent les armes, et, au moment où il se prémunissait contre la vengeance de Théodose, Arbogast se vit obligé d'aller de nouveau mettre à la raison ces turbulents voisins. Il partit de Cologne au cœur de l'hiver, c'est-à-dire à un moment où les forêts, entièrement dénudées, ne pouvaient ni cacher des embuscades ni servir de retraite à des fuyards. Il ravagea d'abord le territoire des Bructères, et se jeta ensuite sur celui des Ghamaves. Aucune résistance ne fut opposée par les Francs au cruel qui promenait le fer et le feu dans sa terre natale. Tout au plus quelques bandes d'Ampsivariens et de Cattes, sous les ordres de Marcomir, se montrèrent- elles au loin sur les hauteurs, mais sans oser descendre dans la plaine, et Arbogast revint après avoir humilié les barbares et vengé l'échec de Quintinus '.
Le contraste entre ces deux faits d'armes est bien instructif. Invincibles pour des généraux romains, les Francs n'étaient vaincus que par un des leurs. C'était un barbare qui était allé reprendre leur butin à des barbares, et Rome ne tenait debout qu'en s'appuyant sur les gens de cette race. Après avoir épouvanté ces peuplades, Arbogast pouvait traiter avec elles; ainsi il les désarmait deux fois, et il assurait ses derrières au moment d'aller combattre Théodose. C'est ce qui explique l'apparition de son faux empereur Eugène sur les bords du Rhin, en 393, pour renouveler, dit un écrivain, les anciens traités avec les Alamans et les Francs2. Entraînés sans doute par la parole d'Arbogast, beaucoup de ces barbares, d'ailleurs avides de butin, et apprenant qu'il s'agissait de conquérir l'Italie, s'enrôlèrent sous les drapeaux de l'usurpateur. Appuyés sur la coalition des deux paganismes, le romain et le barbare, Arbogast et Eugène étaient presque sûrs du triomphe, et en réalité ils mirent Théodose à deux doigts de sa perte. Mais la prodigieuse victoire d'Aquilée, remportée par l'empereur
1 Sulpice Alexandre, dans < rrégoire de Tours, II, 0. = - Sulpice Alexandre, /. c.
LES FJtANCS EN BELGIQUE 131
chrétien, ruina totalement les espérances des rebelles. Il fallut fuir, et Arbogast, réfugié sur les sommets des Alpes, préféra, comme Magnence, le suicide au supplice1.
Théodose ne survécut pas à sa victoire. Le 15 janvier 395, ce grand homme expirait, âgé de cinquante ans ta peine, et laissant son trône à deux enfants mineurs. Tout semblait perdu dès lors, quand un homme parvint à conjurer encore pour quelques années l'explosion de la catastrophe. Ce sauveur de l'Empire, c'était de nouveau un barbare. Descendant le Rhin
Théodose. D'après un médaillon d'argent du Cabinet de France.
à cheval et sans escorte pendant l'année 390, Stilicon vit partout accourir au-devant de lui les chefs des peuples barbares, qui, au dire de son panégyriste, baissaient humblement la tête devant le général romain désarmé2. Il est probable (pie ces succès furent dus principalement à son habile diplomatie, appuyée de raisons d'ordre purement matériel auxquelles les barbares n'étaient jamais insensibles. C'est l'or romain, sans contredit, qui l'aida à faire renverser chez eux les rois partisans de la guerre, et à leur en substituer qui étaient favorables à l'alliance avec Rome3. Il n'en fallut pas moins une rare habileté pour obtenir des Francs l'extradition de leur roi Marco-
1 Sur Arbogast, Claudien, De III et IV consulalu Honorii; Zosime, iv, 53; Sulpice Alexandre, dans Grégoire de Tours, l. c; Paul Orose, vu, 35; Marcellin, a. 392; Idacius, même année; Eunape, xvn, p. 111; Socrate, v, 25; Sozomène, vu, 24: Théodoret, v, 21: Philostorge, n, 1; Suidas, s. v. 'A^Soyitrri^. = - Claudien, De linuitbiK StUichuni< . I, -2"-2 et -uiv. = ; l'éligny, I, p. 381.
mir. Ce prince, qui mérite une place dans l'histoire des origines franques, alla terminer son orageuse carrière dans l'Étrurie, où il fut relégué, et où l'histoire le perd de vue. Quant à Sunno, il fut assassiné par les siens en essayant de venger Marcomir sur les traîtres qui l'avaient livré '.
Ces résultats de la diplomatie romaine sont étonnants : ils le paraîtront davantage encore, quand on se souviendra qu'en 402, Slilicon crut pouvoir sans danger dégarnir les bords du Rhin, pour opposer le plus de forces possible à l'invasion d'Alaric. Ce fut une démarche d'une gravité exceptionnelle dans l'histoire. Renonçant à une domination qui avait près de cinq siècles d'existence, Rome reculait devant l'avenir qui s'avançait sur elle, incarné dans des barbares, et la civilisation abandonnait les provinces pour n'y plus reparaître. Comme si elle eût voulu faire son testament, elle laissait le Rhin à la garde des Francs, et ce seront les Francs, en effet, qui deviendront ses héritiers légitimes, dans la pleine acception du mot. Ils ne cherchèrent pas à s'emparer du patrimoine par la fraude ou par la force, ou à en déposséder avant l'heure la société dont ils allaient hériter. Ils le gagnèrent loyalement, tidèles à son service, et en versant leur sang pour la défendre -.
La catastrophe qui mit leur- dévouement à l'épreuve pour une dernière fois éclata en 406. Vers la tin de cette année, une avalanche de peuples germaniques, Alains, Vandales, Suèves, d'autres encore, roula dans la direction du Rhin. Cette masse énorme semble avoir été partagée en deux colonnes, qui essayèrent de passer le tleuve sur deux points différents. Rome eut le temps de gagner un des chefs alains, Goar, qui fit défection; d'autre part, dans le voisinage de Mayence, les Francs opposaient une résistance héroïque aux Vandales : ils leur tuèrent vingt mille hommes avec leur roi Godegisel, et ils
1 Claudien, o. c, I, 241 et suiv. = - Ce qui vient d'être dit exclut totalement l'hypothèse île Fauriel, I, p. ITi, d'une invasion franque en 399, nu cours île laquelle Trêves aurai! été prise une première Ibis.
auraient exterminé toute l'armée, si les Alains n'étaient venus à la rescousse sous leur roi Respendial.
Cette fois, les Francs succombèrent, et, le dernier jour de l'an 406, le gros de l'invasion leur passa sur le corps pour se répandre sur la première Germanie '. Une autre partie de l'armée avait passé le Rhin plus bas, probablement vers Cologne; de là, gardant toujours la direction de l'ouest, elle traversa la seconde Germanie et la seconde Belgique, jusqu'à Boulogne, ne laissant pas une ville debout sur son passage. Reims, Amiens, Arras, Thérouanne, Tournai, sont citées parmi celles qui périrent alors, et dont le sol fut transformé en pays barbare '. Rien ne fut épargné, et ce qui restait de la culture romaine disparut dans la plus effroyable des tourmentes. D'innombrables villas incendiées et quantité de trésors enterrés à cette date racontent encore, avec leur muette éloquence, les souffrances inouïes qui frappèrent alors la race humaine dans nos contrées. Ce qui étonne, c'est qu'elles aient pu se relever après un pareil désastre. La stabilité de la civilisation romaine devait être grande, pour qu'on en retrouve encore tant de restes après cette date néfaste de i06. Du coup, le gouvernement des Gaules recula de Trêves à Arles, aussi loin que possible des barbares. Rome n'essaya plus même de reconquérir la Gaule septentrionale. Les Francs Saliens redevinrent un peuple indépendant; les autres n'avaient pas cessé de l'être. Ainsi toutes les basses plaines arrosées par les grands fleuves belges, le Rhin, la Meuse, l'Escaut, échappaient à l'autorité romaine. L'Empire rétréci était désormais renfermé dans des frontières dont Arras, Famars, Tongres, Andernach, marquaient les derniers postes fortifiés du coté du Nord. Cologne était perdue, et, maîtres des deux rives du Rhin, les Francs se tendaient la main depuis les côtes de la mer jusqu'à la forêt Hercynienne. Eux
1 Paul Orose, vu, 40; ProspiT d'Aquitaine, a. iOG ; Cassiodore, Chronicon, a. 406; RenatusFrigeridus Profuturus, dans Grégoire de Tours, H, 9. = s S.Jérôme, Epist., cxxui (ad Ageruchiam).
seuls avaient profité de l'invasion : elle les avait violemment secoués, mais elle avait brisé les liens qui les attachaient à l'Empire, et elle avait mis à leur disposition les provinces sans maîtres abandonnées par les aigles romaines.
Mais il est dans les destinées des peuples naissants de s'avancer vers l'avenir à tâtons, dans les ténèbres qui couvrent leur crépuscule matinal. A peine débarrassés du joug, et loin d'apprécier l'avenir qui s'ouvrait devant eux, les Francs s'attachèrent immédiatement aux premiers aventuriers qui voulurent prendre le titre impérial, comme si le monde barbare, pas plus que le romain, ne pouvait se passer d'empereur. Ils accueillirent d'abord un soldat de fortune dont le principal mérite était de porter le grand nom de Constantin, et qui, après s'être fait proclamer en Grande-Bretagne, passa sur le continent en 407. Il rallia autour de lui ce qui restait de garnisons romaines et d'auxiliaires barbares; il renouvela, paraît-il, les traités avec les Francs, et il choisit parmi eux deux des plus hauts dignitaires de son armée, Nebiogast et Edobinc'. Mais la carrière de Constantin fut aussi rapide qu'agitée. Trahi par Gerontius, son lieutenant, assiégé dans Arles par le général romain Constance, il fit un suprême appel aux Francs, et Edobinc partit pour aller lever de nouveaux contingents parmi ses compatriotes. Le lieutenant de l'usurpateur fut assailli et mis en déroute par Constance avant d'avoir pu opérer sa jonction avec son chef, et il périt dans la fuite. Constantin, abandonné de tout le monde, tomba aux mains d'Honorius, qui le fit mettre à mort (411). Un autre aventurier, du nom de Jovin, se fit alors proclamer à Mayence, et chercha lui aussi son point d'appui chez les Francs et les autres barbares. Mais Jovin ne put tenir que jusqu'en 413, et périt à son tour sous les coups des Visigolhs, qui envoyèrent sa tête et celle de son frère Sébastien à Ilonorius. L'autorité de l'empereur de Ravenne fut ainsi
1 Zosime, vi, 2.
rétablie dans le sud de la Gaule, grâce à une coûteuse alliance avec le peuple qui avait pillé Rome; mais elle n'arriva plus même jusqu'à la Loire. Pendant plusieurs années, les villes de la Gaule centrale n'obéirent plus à personne, et tâchèrent de se gouverner et de se défendre elles-mêmes1; c'est seulement en 410 que les efforts d'Exsuperantius les ramenèrent pour quelque temps encore sous l'autorité romaine*.
On dirait que les Francs avaient voulu attendre les résultats de la dernière tentative faite pour conserver en Gaule un gouvernement romain. Lorsqu'il fut avéré que les empereurs improvisés dans le Nord étaient au-dessous de leur tache, alors seulement ils commencèrent à reconnaître que c'en était fait de l'Empire, et à s'adjuger ses dépouilles. Trêves, une première fois éprouvée par l'invasion de 406, tomba entre leurs mains en 413 3. Un chroniqueur du vu0 siècle raconte qu'elle leur fut livrée par uii grand seigneur nommé Lucius, qui voulait venger l'honneur de sa femme indignement outragée par l'empereur Avitus4; mais il n'est nul besoin de cette historiette équivoque pour expliquer la chute de la Rome du Nord.
Le comte Castinus, qui commandait les dernières forces romaines de la Gaule septentrionale, se mit en devoir de la leur reprendre et réussit probablement, puisque, au dire d'un témoin qui a écrit vers le milieu du v° siècle, Trêves a été prise jusqu'à quatre fois de suite pendant ces années calamiteuses. Ces paroles sont la seule lueur qui vacille encore sur l'histoire
1 Zosime, VI, 5 : Kal b 'Acuoçi/o; a-a; xa; 'i-tz-j.: Ta/ïTojv i-ac/'.'x;, ÏcsttïvoO; u.vt.rfiiuevoc!, xrra tov "-jov csï; r,XEu6Éc<ooav tcottov, ÈxêaXXouazt akv -o'j; 'Ptofjiafou; ap/ovra;, o:xe?ov Sa xax' è;o-juiocv TraXftsuua xorftirrSaat. = 5 C'est sur ce passage principalement que l'abbé Dubos a échafaudé sa fameuse thèse d'une confédération armoricaine. = 3 Treverorum civitas a Francis direpta incensaque est secunda inruptione. Renatus Profuturus Frigeridus, dans Grégoire de Tours, il, 9. = k Frédégaire, Chronic., m, 7. Cette légende est évidemment calquée sur celle qui met aux prises, pour une raison analogue, l'empereur Valentinien III et le sénateur Pétrone Maxime. Procop., Bell. Vandal., n, 4. — Au reste, Pétigny, I, p. 317 (note), est distrait en attribuant le récit de Frédégaire à un écrivain byzantin , et en mettant en cause l'usurpateur Jovin au lieu d' Avitus,
de ce pays, elle va être plongée dans les ténèbres les plus épaisses pendant près d'un demi-siècle. Avant que toute vie romaine s'éteignît, avant que les derniers tendons du puissant organisme qui avait rattaché la Gaule Belgique au monde romain furent coupés ou séchés, il dut y avoir plus d'un tressaillement douloureux; mais ces mouvements convulsifs d'un corps livré à l'agonie n'ont pas inspiré d'intérêt à l'historien, et peut-être n'en méritaient-ils pas non plus.