‹ ClovisChapitre 10 sur 32 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Lorsque, après plusieurs siècles de combats opiniâtres, les barbares pénétrèrent enfin dans ce monde civilisé dont ils battaient depuis si longtemps les portes, ils eurent à soutenir de nouvelles luttes pour lesquelles ils n'étaient pas armés. Victorieux des vivants, ils devaient être vaincus par les morts. Rome, se faisant le spectre de ses propres ruines, venait épouvanter et égarer les malheureux envahisseurs. Avec cet ascendant prodigieux qu'elle gardait sur toutes les imaginations, elle troublait la tète des maîtres nouveaux, les entraînait dans des chemins perdus, leur suggérait de construire sur des fondements croulants, ou au milieu des atmosphères les plus malsaines. Bientôt ils disparaissaient, empestés par les miasmes ou écrasés sous la chute des fragiles éditices qu'ils avaient élevés. Ces scènes tragiques ont été pour les hommes de cette époque un spectacle familier. Il semblait que ce fût la vengeance de l'Empire, sortant de sa tombe pour y entraîner à sa suite tous les peuples qui avaient mené ses funérailles. L'un après

l'autre, ils ne mettaient les pieds dans l'enceinte sinistre que pour y être immolés aux mânes des Césars.

Les Francs toutefois échappèrent à cette destinée. Au seuil du monde romain détruit, ils rencontrèrent un génie bienveillant qui les prit par la main, et qui les guida à travers les ruines des cités. Il prononça les paroles magiques qui les protégeaient contre le retour des spectres irrités; il les écarta des endroits empestés où achevaient de se corrompre les cadavres; il leur apprit à ne considérer les monuments qui croulaient autour d'eux que comme des matériaux pour construire des édifices plus durables. En leur montrant le parti qu'ils pouvaient tirer de ce qui restait de la civilisation romaine, il leur enseigna l'art de s'en passer. Ce génie, c'était l'Eglise catholique. Elle seule, au milieu de l'affolement universel des civilisés et de l'erreur grossière des barbares, elle gardait une claire conscience d'elle-même, se rendait compte des misères du passé et entrevoyait les formes naissantes de l'avenir. Il est donc essentiel de la connaître telle qu'elle était, au moment où allait avoir lieu sa rencontre providentielle avec le peuple des Francs.

Le nord de la Gaule a tout reçu de la Gaule méridionale : le christianisme comme le reste. On peut dire que pendant des siècles, la vie sociale de la Belgique et des deux Germanies a été la copie affaiblie de celle qui florissait dans laNarbonnaise et dans la Viennoise. De même que dans le midi, les villes étaient plus nombreuses et plus grandes, l'opulence plus répandue, la vie publique plus animée, la splendeur des lettres et des arts plus éclatante, de même, dans le nord, l'Église était moins organisée, ses diocèses plus étendus, ses fidèles plus éparpillés, ses institutions moins achevées, son influence moins ancienne et moins féconde. Pour la civilisation chrétienne comme pour la civilisation païenne, les prototypes étaient dans le midi, et c'est du midi que rayonnait toute culture sur les marécages de la Batavie et sur les vastes solitudes de l'Ardenne.

De Lyon, où il avait fait comme une première étape, le christianisme s'était répandu vers le nord, à la fois dans la direction de l'ouest et de l'est, s'affermissant le long des chaussées dans les villes. On ne peut pas marquer exactement la date de son introduction, et l'histoire ne nous a gardé aucun souvenir de ses premières années dans ces provinces; mais il est certain qu'il a dû y pénétrer de bonne heure. De même que l'apparition de la verdure à la surface de la terre suppose une longue et forte germination invisible dans les entrailles du sol, de même les plus anciennes manifestations de la vie chrétienne en Belgique ont derrière elles tout un passé de laborieux etïorts et de pénibles épreuves.

On ne peut donc nier qu'il y ait eu, dès les premiers temps, des chrétiens dans les villes du nord de la Gaule. Le mouvement de la vie amenait dans cette région des gens de tous les pays et de toutes les catégories, et parmi les marchands, les esclaves, les juifs, les Syriens, les Grecs, les soldats qui venaient s'y établir, il a dû y avoir plus d'un adorateur du Christ. Dès le premier jour aussi, il s'y sera trouvé des âmes que la doctrine de la Rédemption aura conquises, et qui se sentaient attirées vers elle par un mystérieux attrait. Si des divinités orientales comme Isis et Mithra ont eu des fidèles en Gaule ', et si des traces de leur culte ont été relevées dans plusieurs villes de la Belgique et de la Germanie, comment pourrait-on supposer que le plus populaire et le plus consolateur de tous les cultes y serait resté totalement inconnu? Il est vrai qu'il n'a laissé aucune trace dans l'épigraphie; mais ce silence des pierres funéraires n'est autre chose qu'un éloquent témoignage du danger que les premiers chrétiens de nos pays couraient à manifester ouvertement leur foi.

On voudrait savoir quelle était, dans les diverses cités de la

1 Cumont, Textes et monuments figurés relatifs aux mystères de Mithra, pp. 158 et suivantes. V. plus haut, page 115, la représentation mithraïque du « sacrifice du taureau, ».

Gaule, la condition de ces premiers chrétiens. Vivaient-ils dans la dispersion, selon le langage de l'Écriture, ou étaient-ce des groupes assez compacts pour former une église locale, avec un évêque à leur tête? Evidemment, et surtout dans les premières générations, toutes les villes n'auront pas possédé une communauté en règle : leurs chrétientés restaient, dans ce cas, sous l'obédience d'une ville voisine où les fidèles étaient plus nomhreux. Le nombre des diocèses était donc fort inférieur à celui des cités, et il est permis de croire qu'à l'origine il n'y en a eu (pie dans les métropoles, c'est-à-dire dans les chefslieux des provinces. Plus favorisées de la circulation, contenant une population plus dense et remuées par un plus grand mouvement d'affaires et d'idées, les métropoles durent naturellement devancer leurs cités dans la connaissance de l'Evangile. La première forme sous laquelle se présente à nous l'organisation de l'Église dans le nord de la Gaule, c'est donc celle de diocèses immenses, grands comme des pays entiers, dont les sièges sont à Reims, à Trêves, à Cologne, et qui embrassent les deux Belgiques et la deuxième Germanie. Cette rareté des sièges épiscopaux, opposée à leur prodigieuse multiplicité en Italie, en Afrique et en Orient, est un des caractères distinctifs du régime ecclésiastique de l'Occident : il a été signalé au ivc siècle par un écrivain bien informé ', quoiqu'à cette époque il fût déjà beaucoup moins accentué que dans les trois premiers.

Les légendes elles-mêmes ont gardé le souvenir lointain de cet âge en quelque sorte préhistorique de l'Église des Gaules : elles nous montrent un seul évêque présidant aux trois sièges de Trêves, de Cologne et de Tongres, et Soissons rattaché avec d'autres cités encore à une chrétienté unique dont le centre est

1 Théodore de Mopsueste, In Epist. S. Pauli comment., II, p. 24, cité par Duchesne, Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, t. I, pp. 36-38, qui est à lire sur toute cette question des origines.

à Reims '. Ce sont là tous les renseignements qu'on peut emprunter aux légendes; il serait dangereux de les interroger sur des dates ou sur des faits précis. En général, elles obéissent toutes à une même tendance, qui consiste à faire remonter l'origine des sièges épiscopaux le plus haut possible. D'ordinaire elles la rattachent directement au prince des apôtres lui-même, dont les premiers évêques de la Belgique et de la Germanie auraient été les disciples. Ces légendes, dont on a longtemps considéré l'authenticité comme inattaquable parce qu'on les prenait pour des traditions immémoriales, ne remontent guère au delà du ix" siècle, et rien n'égale la naïveté avec laquelle ont procédé leurs auteurs pour vieillir les principales églises de la Gaule. Ils se sont bornés, en général, à reporter du m siècle au i" le fondateur ou le premier titulaire connu d'un siège épiscopal, sans se douter des mille invraisemblances que cette migration chronologique entraînait dans sa biographie. L'énorme écart qui en résultait entre lui et ses successeurs avérés était expliqué ensuite, lorsqu'on s'en apercevait, par les persécutions qui avaient interrompu la série des évêques, à moins qu'on ne préférât le combler tant bien que mal par des noms empruntés aux diptyques d'autres sièges. Lorsque, dans la suite, on a essayé de porter un peu de lumière dans ces obscurités légendaires, les historiens se sont trouvés bien embarrassés : voyant un même évêque placé par la légende au fr siècle et attesté par l'histoire au ni0, ils ont cru se tirer d'affaire en le dédoublant, et cet expédient fallacieux a été accueilli avec empressement par des fidèles plus désireux de sauver une tradition locale qui leur était chère, que de parvenir à retrouver l'aspect austère de la vérité. Nous ne reproduirons pas ces traditions; elles sont nées longtemps après l'époque dont nous racontons les annales. Quelque valeur qu'on puisse leur accorder pour l'histoire des idées, ce serait fausser la

1 Heriger, Gesta ephc. tungreiisium , c. 7; Flodoard, Hist. Eccl. >■<•»,>., I, 3.

couleur des temps et brouiller la succession des siècles que de leur assigner une place dans notre tableau. Il perdra en pittoresque ce qu'il gagnera en vérité, et beaucoup de lecteurs se plaindront peut-être de ne pas retrouver dans ces pages le charme poétique de ces fictions que le patriotisme ou la piété aimaient à accueillir sans contrôle. Mais rien ne peut prévaloir contre les droits de la vérité scientitique, pas même le désir légitime du narrateur de vivifier et d'embellir son récit.

Chose remarquable, de toutes les églises du nord de la Gaule, ce sont celles des deux Germanies dont l'antiquité est la mieux établie. Saint Irénée invoque leur foi comme une preuve de la catholicité des doctrines orthodoxes; et ce Père de l'Église, qui écrivait vers la tin du nc siècle, et qui était le voisin des deux Germanies, n'a pu ignorer ce dont il parle avec tant d'assurance1. Le témoignage de saint Irénée est bien précieux, car Mayence et Cologne, les deux sièges auxquels il fait allusion, ne possèdent que de vagues et lointains souvenirs de leurs premières années, et c'est l'histoire, cette fois, dont, par une exception assez rare, les affirmations suppléent au silence de la légende. Cela montre que les églises n'ont pas toujours conservé leurs traditions historiques, et que souvent les chroniques pèchent par oubli autant que par fiction. Rien n'est mieux fait pour rendre réservé l'historien qui prétendrait nier l'existence d'une chrétienté primitive, pour la raison qu'il n'en reste pas de traces. Innombrables sont les phénomènes dont les traces mêmes ont disparu.

Les deux Belgiques sont-elles restées en arrière des deux Germanies, et peut- on croire qu'elles aient manqué d'organisation ecclésiastique alors que déjà les villes du Rhin en étaient pourvues? Il faudrait répondre non, s'il suffisait qu'une thèse fût vraisemblable pour être vraie. Il faudrait répondre oui, si

1 Kat ouïe ai Èv Tep^aviaïc îopûuEvai ÈxxÀiri'Tcat aXXwç 7t£:r«7TEÛxa<jiv, o'jxs. Èv toi; 'IGyjpt'ai;, O'jte Èv KeXtoï;, oute xarx tv.ç 'AvaToXiç, oute Èv Aiout), oiirs aï xarx jjlegï toO Kogjjlou ESpûjjievat. Saint Irénée, Adversus hœreses, II, \ , 2.

l'on pouvait soutenir qu'un fait historique n'a pas existé du moment qu'il n'est pas attesté à suffisance. Sans doute, les traditions de Reims et de Trêves font de saint Sixte et de sainl Materne des disciples du prince des Apôtres; mais leur valeur est loin d'être à l'abri de toute contestation, et on ne peut opposer aucun argument péremptoire aux critiques qui veulent faire descendre l'un et l'autre jusqu'au milieu du m0 siècle. Qu'importe d'ailleurs? Ce qui est certain, c'est que les sièges de Reims et de Trêves sont les plus anciens des deux Relgïques, et qu'ils ont surgi bien avant que l'édit de Constantin reconnût les droits de l'Eglise catholique à l'existence.

Quant aux autres sièges épiscopaux, ils n'ont pas l'antiquité de ceux des quatre métropoles. C'est en vain qu'ils exhibent des généalogies par lesquelles ils prétendent remonter jusqu'à saint Pierre. Les légendes qui leur attribuent une si illustre origine sont récentes, et l'on s'aperçoit, à leur manque de netteté et de précision, combien elles sont peu sûres de ce qu'elles racontent. Ni saint Materne de Tongres, ni saint Saintin de Verdun, ni saint Mansuy de Toul, ni saint Lucien de Beauvais, ni saint Piaton de Tournai, ne peuvent être considérés comme des personnages du icr siècle. Pour les sièges d'Arras, de Thérouanne et de Cambrai, ils sont, de leur propre aveu, postérieurs à l'époque apostolique, puisqu'ils ne se sont jamais réclamés de saint Pierre ni de ses disciples. S'ils ont eu des chrétiens avant la date où apparaît leur premier pasteur connu, c'est à Reims ou à Trêves qu'ils avaient alors leur évêque. On n'enlève rien à l'ancienneté de leur foi en le constatant, et en s'efforçant de mettre leurs annales primitives d'accord avec les enseignements généraux de l'histoire.

Les diocèses de la deuxième Belgique ont d'ailleurs une gloire plus haute et plus enviable, qu'on leur contestera moins facilement. A l'exemple des églises de Reims, de Trêves et de Cologne, plusieurs trempent leurs racines dans un sol arrosé en abondance par le sang des martyrs. Elles ont rendu témoi-

gnage du Christ rédempteur devant les juges et devant les bourreaux, et le scepticisme le plus systématique ne peut écarter la masse imposante des traditions qui établissent ce grand fait. Quelque part qu'il faille accorder à l'imagination dans les récits des hagiographes locaux, l'œil découvre, sous le tissu des légendes, le fond de vérité historique qu'elles se sont attachées à orner de fleurs. Dès le v" siècle, Cologne vénérait, dans un oratoire aujourd'hui remplacé par l'église Sainte-Ursule, les vierges qui avaient versé leur sang pour le nom du Christ '. La gloire des martyrs thébéens, dont les reliques se conservent dans les principales villes rhénanes, était célébrée dès lors; Cologne leur rendait un culte "2, et la ville de Xanten vénérait , dans les saints Mallosus et Victor, deux soldats de cette phalange héroïque3. Reims, au vic siècle, se souvenait avec reconnaissance de Timothée et d'Apollinaire, dont l'un périt pour avoir prêché l'Evangile au peuple, et l'autre pour s'être converti en assistant à son supplice '. Saint Piaton à Tournai, saint Quentin ' dans la ville qui porte aujourd'hui son nom , étaient l'objet d'un culte immémorial. Soissons entourait d'une vénération particulièrement touchante la mémoire de deux ouvriers martyrs, Crépin et Crépinien, qui avaient rendu leur témoignage dans la dernière persécution ''.

L'Église des Gaules grandissait ainsi dans les épreuves. Mais il semble que l'histoire, complice des persécuteurs, ait voulu lui enlever jusqu'à la gloire de ce sacrifice, tant elle a plongé dans l'ombre le courage des confesseurs et les généreux combats des martyrs. L'édit de tolérance de 313, qui lui rendit le droit à l'existence, a permis aussi que désormais le grand jour brillât sur sa vie jusqu'alors cachée. A peine fut -elle libre

1 V. l'inscription de Clematius clans Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, I, p. 570, qui la dit antérieure à 464 de notre ère. Klinkenberg, dans les Bonne r Jahrbûcher, t. I. XX. XVIII, la croit de la seconde moitié du iv° siècle. = " Grégoire de Tours, Gloria Martyrum, c. 64. = 3 ht., ibid., c. 63. = * Id., ibid., c. 54; Flodoard, Y/isi. Eccl. rem., I, iv. = '' Vita S. Eligii, 1. II, c. vu. = n Acla Sanctorum des Bollandistes, 25 octobre, t. XI.

qu'elle sortit de ses retraites, et qu'on la vît apparaître partout, organisée et agissante. Dès 314, un concile convoqué à Arles par Constantin le Grand pour juger les querelles des chrétiens d'Afrique y amenait, dans les voitures de l'Etat, les principaux métropolitains de l'Occident. La Bretagne, la Gaule, l'Italie, l'Espagne et l'Afrique avaient envoyé leurs prélats les plus

Saint Martin, apôtre des Gaules.

1° Monastîre de Ligugé, a fondation de saint Martin, qui fait de lui l'initiateur de la vie monastique

en Gaule et le patriarche des moines d'Occident avant saint Benoit, b

éminents. La Gaule en particulier était représentée par les titulaires de sept métropoles, et parmi eux nous rencontrons Imbetausius de Reims, Agroecius de Trêves et Materne de Cologne. Imbetausius avait amené son diacre Primogenitus ; Materne était également accompagné d'un diacre, nommé Macrinus; un exorciste du nom de Félix était le compagnon de Pévêque de Trêves. Les actes du concile portent la signature de ces six personnages, les plus anciens représentants des trois grandes églises franques dans un document authentique '. Cette assemblée d'Arles est comme l'ébauche de celle qui

1 V. Sirmond, Concilia Galliae, t. I, p. 8.

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devait, quelques années après, siéger à Nicée; elle a d'ailleurs un intérêt spécial pour l'Occident, car elle nous montre ce qu'était l'Église des Gaules au lendemain des grandes persécutions, avec son organisation universelle et ses cadres encore incomplets.

L'histoire des sièges épiscopaux est désormais entrée dans une phase de certitude; les diptyques vont nous offrir des noms qui ont leur place marquée dans l'histoire et non plus dans la légende. Ceux de Trêves sont éclairés par la vive lumière des événements auxquels furent mêlés ses évoques, et des mérites éclatants que s'acquirent plusieurs d'entre eux. Depuis Agroecius, on voit se succéder dans la chaire de cette ville Maximin, Paulin, Brito, Félix, puis la liste s'arrête à l'entrée du v° siècle. A Reims, nous rencontrons, à partir d'Imbetausius, une succession ininterrompue de pontifes formée par Aper, par Maternien, par Donatien, par Viventius, par Sévère, et terminée par saint Nicaise. La liste de Cologne est moins complète : après Materne, nous n'y trouvons pour tout le iv" siècle que deux pontifes, Euphratas et saint Séverin. Ces noms suffisent d'ailleurs pour montrer qu'à Cologne comme ailleurs, la hiérarchie n'a pas subi d'interruption; ce n'est point parce <pie l'histoire a oublié les noms des autres évêques qu'il doit être permis de contester leur existence.

A la faveur de la paix profonde dont l'Église ne cessa de jouir sous le règne de Constantin, en Gaule comme ailleurs, elle put compléter ses cadres, multiplier ses diocèses, et donner de ces signes de vie qui attirent l'attention des annalistes. Toutefois, à part les trois sièges métropolitains dont il vient d'être question, nous ne voyons qu'un seul diocèse qui soit représenté dans les conciles du iv" siècle ; c'est celui de Tongres, gouverné vers 343 par saint Servais. Une tradition assez digne de foi veut, d'autre part, que saint Sinicius, premier évêque de Soissons, ait été un disciple de saint Sixte, ce qui placerait son existence aux abords de l'an 300. Partout ailleurs,

l'histoire reste muette encore, et les listes épiscopales qu'elle nous fournit manquent de garanties suffisantes. Nous n'en conclurons pas que les divers sièges de la Belgique première et de la Belgique seconde n'aient été fondés que plus tard, mais nous nous abstiendrons d'invoquer des annales sur lesquelles continue de planer une incertitude absolue.

Les métropoles restent donc seules en possession de fixer nos regards pendant toute la durée de ce rv° siècle, si grand et si fécond dans l'histoire de l'Église. Il fut grand et fécond aussi pour les régions de la Gaide septentrionale, où le nombre des chrétiens se multiplia bientôt d'une manière extraordinaire. On peut affirmer sans témérité que, dans les grandes villes, la majorité de la population adorait Jésus-Christ. C'est le témoignage formel d'un écrivain de celte époque ', et nous en avons une autre preuve dans les nombreuses inscriptions chrétiennes de Trêves, où la présence de la cour devait naturellement gagner à la religion nouvelle une multitude de fidèles2. L'histoire de Mayence est peut-être plus éloquente encore. En 308, nous dit un contemporain, le chef alaman Rando profita, pour s'emparer de cette ville, d'un moment où la population était rassemblée pour une fête religieuse dans l'église chrétienne :!. Partout, les édifices sacrés de la première heure étaient devenus insuffisants, et l'on travaillait activement à en bâtir de plus vastes et plus beaux. On en élevait un à Trêves du temps que saint Athanase y était exilé, et l'on y célébrait les saints mystères même avant son entier achèvement *. Reims avait plusieurs

1 Signum quoi! perhibent esse crucis Dei

Magnis qui colitur solus in urbibus Christus perpetui gloria numinis Cujus filins unicus.

Severus sanctus (Migne, Palrologie latine, t. XIX). = - Elles sont recueillies dans Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, 2 vol, in-4°, Paris, 1850, et Xouveau rectieil des inscriptions chrétiennes de la Gaule, in-4°, Paris, 1892, et dansKraus, Die Chr'istlichen Inschriften der lilteinlaude, 2 volumes, Fribourg en Bade, 1890-1891.= ? Amni. Marcell., xxvn, 10. = '' S. Atbanase, Apologie, t. I, p. 682.

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sanctuaires : à côté de sa vieille cathédrale de Saint-Sixte, qui surgissait en dehors de son enceinte, l'illustre préfet Jovin avait hàli la basilique de Saint-Agricole, et l'évêque Imbetausius avait élevé, à l'intérieur de la ville, l'église Saint-Symphorien, (|iu pendant quelque temps remplaça Saint -Sixte comme cathédrale, jusqu'à ce qu'elle fût à son tour remplacée par celle que saint Nicaise éleva en l'honneur de la Vierge Marie '. Beauvais possédait, à proximité de son enceinte, un sanctuaire où reposait le corps de son martyr saint Lucien : il fut livré aux flammes pendant les invasions -. L'existence d'une église chrétienne à Cologne est attestée au moins à partir du milieu du iv° siècle; c'est là que voulait se rendre le malheureux Silvanus, lorsqu'il fut surpris par les émeutiers qui le massacrèrent 3. Ce sanctuaire toutefois le cédait en importance et en richesse à la splendide basilique qui s'élevait hors les murs, sur le tombeau de saint Géréon et des autres martyrs thébéens, et (pie le peuple nommait l'église des Saints- d'Or à cause de la richesse de ses mosaïques''. Une autre basilique suburbaine, celle de Sainte-Ursule et de ses compagnes, était bien ancienne aussi, puisque, dès la seconde moitié du iy° siècle, elle fut reconstruite par un pieux fidèle du nom de Glematius3. Ces indications, que le hasard seul nous a conservées, nous permettent de nous figurer les révélations que ferait l'histoire, s'il s'était trouvé à cette époque, en Gaule, des annalistes pour raconter, comme faisaient ceux d'Orient, les progrès et les vicissitudes de l'Église de Dieu.

Tout nous autorise à croire que les chrétientés de la première heure étaient en possession d'une organisation régulière. Si maigres que soient nos renseignements, ils nous font voir que tous les échelons de la hiérarchie sacerdotale y sont occupés,

1 Flodoard, Hist. Eccl. rem., 1, -Î, i, G. = - Diplôme de Chilpéric Ier, dans Pardessus, Diplômes, t. I, p. 148; Pertz, Diplomate/., p. 12. = 3 Ammien Marct'llin, xv, 5; voir ci-dessus. = '' Saint Grégoire de Tours, Gloria Martyrum, c.6I. - = '• Klinkenberg dans Tionner Jahrbûcher, t. LXXXVIII ( 1889).

et les prescriptions canoniques observées dans la vie du clergé. Nous avons déjà rencontré, sous la date de 314, des diacres à Reims et à Cologne, et un exorciste à Trêves1. Les inscriptions de cette dernière ville mentionnent les noms de quelques ecclésiastiques encore : un prêtre Aulidius 2, un diacre Auguri-

Saint Martin, apôtre des Gaules.

-° Ruines de Marmoutiers , a séjour préféré de ce saint Martin qui fut à la fois évoque, moine,

missionnaire, et te véritable créateur de nos paroisses rurales, d

nus3, un sous-diacre Ursinianus \ un portier Ursalius '. Nous constatons aussi que les clercs revêtus de l'un des ordres mineurs pouvaient être engagés dans les liens du mariage : les marbres nous font connaître le nom de Lupula, femme d'Ursinianus, et celui d'Exsuperius, lils d'Ursatius. Quant au prêtre Aufîdius, la mention de sa femme Augurina et de sou lils Augurinus prouve qu'il avait lui aussi une famille et un foyer; mais Augurina ne prend sur le marbre funéraire que la qualité de sœur du défunt : chaste et touchante attestation de la conti-

1 Voir ci -dessus. = - Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. I, n" 233, 341. = :l Id., ibid., 1. c. = '• Id., ibid., n° 293, p. 39G. = s Id., ibid., n" 292, p. 395.

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nence gardée, au sein du mariage, par l'époux qui était devenu l'oint du Seigneur.

Toutes les conditions sociales, toutes les professions, toutes les races se rencontraient dans le troupeau du Christ. Depuis (pie la doctrine du Nazaréen était devenue celle des empereurs convertis, cela n'avait plus rien d'extraordinaire. Il serait donc oiseux d'énumérer les préfets du prétoire et les consulaires qui allèrent dormir l'éternel sommeil dans les cimetières chrétiens de Reims et de Trêves, à côté d'autres personnages de distinction dont les pierres tumulaires nous ont conservé la mémoire. Mais ce qu'il importe de noter, c'est l'accession spontanée à l'Évangile d'un grand nombre de barbares entrés au service de l'Empire, et qui acceptèrent sa religion comme le reste de la civilisation romaine.

Si, à cette date, ils n'avaient pas obéi à l'habitude de latiniser leurs noms germaniques, il est probable que nous en reconnaîtrions plus d'un dans le recueil des inscriptions chrétiennes du temps. Nous savons du moins que Silvanus, dont on a vu plus haut la fin tragique, était Franc d'origine, et nous avons le droit de supposer le christianisme de ses compatriotes Malaric et autres, qui lui témoignèrent dans ses m ilheurs un si chaud et si stérile dévouement. C'est, sous un nom romain cette fois, un chrétien encore que ce centurion Emeterius, qui servit pendant vingt-cinq ans dans une cohorte (numerus) de Gentils, et dont on a retrouvé la pierre au Drachenfels, près de Bonn, ornée, en signe de sa foi, du monogramme du Christ1. Combien d'autres, dont la tombe n'a pas livré son secret, mais qui, sous la tunique du légionnaire, ont confessé le Dieu de Mallosus et de Victor, apportant à l'Évangile, bien des générations avant Clovis, les prémices de la nation franque. À vrai dire, tous les barbares qui vendirent leur sang à l'Empire n'étaient pas chrétiens; sous les souverains les plus zélés

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pour l'Évangile, les armées comptèrent dans leurs rangs, el jusque dans les grades supérieurs, un grand nombre d'adorateurs de Wbdan, qui s'enorgueillissaient de ne pas fléchir le genou devant le Dieu de César'. Mais ceux-là mêmes subissaient à leur insu le charme mystérieux que l'Eglise, par l'intermédiaire de ses grands hommes, exerçait alors sur les âmes les plus rebelles; ils se vantaient d'être les amis des évêques, et, au loin, leurs compatriotes d'outre-Rhin se persuadaient (pie cette amitié leur portait bonheur.

On voudrait pénétrer plus avant dans la vie cachée de ces chrétientés primitives, dont à peine nous venons de signaler les éléments matériels ; on voudrait s'asseoir à ces foyers domestiques placés sous la protection du Christ, respirer, en quelque sorte, l'atmosphère de ces fidèles, être le témoin de leur existence quotidienne , voir comment l'Évangile était pratiqué par les âmes qui se réclamaient de lui. .Mais l'histoire est muette, et les tombeaux seuls élèvent leur voix de pierre pour trahir, par les éloges qu'elles décernent aux défunts, de quelle manière elles entendent les devoirs des vivants. Peu importe que ces éloges soient mérités, ou qu'ils ne soient que des formules banales; ce qu'ils nous apprennent, c'est la conception que cette société se faisait de l'humanité régénérée, c'est l'idéal qu'elle assignait à la vie, et pour lequel il lui semblait doux de mourir.

Cet idéal, c'était la réalisation des conseils évangéliques. Ils étaient suivis par l'élite des âmes chrétiennes bien longtemps avant qu'il existât des institutions pour grouper en familles religieuses les amants de la vie parfaite. Les marbres de Trêves nous ont gardé la mémoire d'une jeune religieuse du nom de Lea, enlevée à l'âge de vingt-deux ans'2, et d'une autre, nommée Hilaritas, morte à cinquante après avoir servi le Seigneur tous les jours de sa vie, et observé de toutes ses forces les

1 Par exemple, au ive siècle, le célèbre Arbogast = J Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. I, q°» 258-259, p, 366.

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préceptes du Rédempteur '. Ces servantes du Christ ajoutaientelles déjà la retraite et la réclusion à l'existence religieuse qu'elles avaient choisie? Nous ne le savons pas, mais il est certain que, dès le rvc siècle, la solitude était pratiquée à Trêves même et sous les yeux de la cour impériale. Saint Àthanase, exilé dans cette ville, y avait jeté la semence de la vie monastique, et il y avait laissé sa Vie de saint Antoine , ce livre dont le charme étrange a gagné tant d'âmes aux austères joies du sacrilice et du renoncement absolu. On y lisait comment ce saint, à l'aurore d'une vie riche de promesses et d'espérances, étant entré un jour dans une église d'Alexandrie, avait entendu lire le texte évangélique où il est dit : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez tous vos biens, distribuez-en le produit aux pauvres, puis venez et suivez-moi. » Cette parole était descendue sur son cœur comme un oracle d'en haut : il s'y était conformé à la lettre et sans tarder. Après s'être débarrassé du fardeau de ces biens temporels qui avaient été sa richesse et qui n'étaient plus que sa chaîne, il était parti pour la solitude, et là, pendant le reste d'une vie qui dura au delà d'un siècle, seul en présence du ciel dans l'immensité du désert, il mena cette existence surhumaine dans laquelle l'admiration de ses contemporains voyait l'idéal monastique réalisé '-.

Les anachorètes chrétiens de Trêves s'étaient inspirés de cet exemple. Ils avaient dit adieu au monde, et, n'emportant que les saintes Écritures et la biographie d'Antoine, ils s'étaient retirés dans d'humbles cabanes disséminées aux alentours de la ville, où ils cachaient sous les livrées de la pauvreté une existence désormais vouée au mépris des mondains. Pendant que la foule se pressait aux jeux publics et courait fiévreusement à la recherche de tous les plaisirs d'une société décadente, ils jeûnaient et priaient, les yeux tixés sur les vérités éternelles, et vivaient d'une vie toute céleste aux portes d'un

' I. cillant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. I, p. 366. = '-' S. Athanase, Vita sancti Anlonii.

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monde dont ils s'étaient fait oublier. Or, un après-midi de l'année 386, pendant que l'empereur Gratien assistait au\ courses du cirque avec la cour, quatre jeunes gens de son entourage, que le spectacle fatiguait, étaient allés se promener au milieu des jardins et des vignobles qui, alors comme aujourd'hui* touchaient aux murs de la cité. Deux d'entre eux, conduits par le hasard de la promenade, passèrent devant une cabane où vivaient des anachorètes. Ils y entrèrent, et l'un d'eux, y ayant trouvé une vie de saint Antoine, l'ouvrit par curiosité. Dès les premières lignes, une émotion extraordinaire s'empare du jeune homme; c'est comme le parfum lointain du désert sacré qui vient à lui, à travers ces pages qui parlent un si nouveau et si sublime langage. L'amour divin vient de s'allumer dans son àme; il en est tout transporté, et, comme rempli d'indignation contre lui-même, il interpelle son ami :

« Dis-moi, je t'en prie, où prétendons-nous arriver au prix de tant d'efforts? Quel est notre but, et pourquoi servons-nous? Notre plus grand espoir est de devenir les amis de l'empereur; n'est-ce pas tout ce qu'il y a de précaire et de dangereux? Et si nous y parvenons, par combien de périls arriverons-nous à un autre péril, qui sera le plus grand de tous? Et puis, combien de temps cela durera-t-il? Mais si je veux être l'ami de Dieu, je puis le devenir sur l'heure. »

Et, tout troublé de la vie nouvelle qu'il sentait naître en lui, le jeune homme reprit sa lecture. Cette fois, c'en était fait; décidé à se vouer sans relard au service de Dieu, il le signifia à son ami.

« Ne me contredis pas, ajouta-t-il, si tu n'as pas le courage de m 'imiter. »

Mais l'autre déclara qu'il voulait, lui aussi, entrer au service de Dieu et s'assurer la même récompense. Lorsque les deux camarades qui les cherchaient les retrouvèrent dans la cabane, vers la chute du jour, ils apprirent de leur bouche le récit de leur étonnante métamorphose. Us n'essayèrent pas de les détourner

de leur généreux dessein, mais ils pleurèrent sur eux-mêmes, dit le narrateur, et, après les avoir félicités et s'être recommandés à leurs prières, ils revinrent au palais impérial, le cœur à terre. Mais les deux nouveaux anachorètes ne quittèrent pas leur cellule, où ils vivaient dans le ciel. L'un et l'autre avaient des fiancées : apprenant leur résolution, elles ne voulurent pas se laisser vaincre en générosité par ceux qu'elles aimaient, et elles consacrèrent leur virginité à Dieu '.

Tel est le récit qu'un jour, à Milan, l'un des deux jeunes gens qui avaient assisté à la conversion de leurs amis, et dont le nom était Pontitianus, faisait à un jeune et brillant rhéteur du nom d'Augustin. Et, par un prodige nouveau de cette force mystérieuse qui avait agi sur les jeunes gens de Trêves, Augustin se sentit à son tour saisi par la main invisible de la grâce ; sa conversion fut décidée sans retour. Si quelqu'un veut savoir ce qu'est, au sein de l'Eglise catholique, cette solidarité des mérites qu'elle appelle la communion des saints, la voilà dans un de ses plus étonnants spectacles. Du fond de son désert, un solitaire de la Thébaïde convertit, après sa mort, les pages de l'empereur d'Occident circulant autour du cirque de Trêves, et se sert d'eux pour aller conquérir, dans une ville d'Italie, l'âme noble et orageuse qui avait jusque-là résisté aux larmes de Monique et aux enseignements d'Ambroise. Trêves payait sa dette de reconnaissance à l'Orient, auquel elle devait ses premiers moines, en suscitant, par l'exemple de ses anachorètes, le génie sublime qui devait être la lumière de l'Eglise d'Occident. Et l'instrument providentiel qui avait servi à opérer tant de grandes choses, c'élait l'exil d'Athanase !

Ce sont ces hommes, les moines de la première heure, les ascètes de la solitude ou les anachorètes de la cour, ce sont toutes ces âmes fortes et incorruptibles de vrais chrétiens qui ont maintenu et sauvé la loi de Dieu dans un siècle où elle

1 Saint Augustin, Confessions, viu,G.

LA GRANDE BATAILLE CONTRE ATTILA i p. 908 )

Le lendemain de cette effroyable mêlée où les Francs de Mérovée avaient fait preuve de tant de vaillance, « cent soixante mille cadavres jonchaient la plaine de Mauriac, et l'armée d'Aétius, plongée dans la stupeur, reconnaissait sa victoire au sinistre silence que gardait l'armée d'Attila enfermée derrière son retranchement de chars. » Le roi des ïtuns, dans son désespoir, fut sur le point de mettre le feu à son camp. (Jordanès, De Getarum seu Gotkorum origine et rébus geslis , cap. XL et xli.i

Composition de F. Cormon.

semblait menacée par ses propres fidèles. Depuis que le christianisme était devenu la religion à la mode, la multitude des vicieux et des mondains n'avait fait que changer l'étiquette de sa corruption, et couvrait de l'étendard du Christ les hontes de la décadence. En entrant dans les rangs de l'Église, ils la compromirent plus qu'ils ne la servaient, et au lieu d'être sauvés par elle, ils furent sur le point de l'entraîner avec eux. Les tableaux que les contemporains nous tracent des mœurs d'une grande partie de la population chrétienne des villes sont lamentables. On y retrouve cette espèce de lèpre particulière des vieilles sociétés, qui consiste en une soif malsaine des plaisirs les plus frivoles, quand ils ne sont pas les plus corrupteurs. Trêves chrétienne semble à peine meilleure que Rome païenne : ce qu'il lui faut, ce sont des Francs expirant sous la dent des bêtes féroces dans l'arène, ce sont des cochers aux couleurs multiples se disputant le prix des courses dans le cirque, ce sont les émotions puériles et factices de l'estrade, substituées à tout autre sentiment dans ces cœurs devenus froids pour les grands intérêts de l'àme humaine et de la civilisation. La vie monastique fut la salutaire et indispensable réaction de l'esprit chrétien contre ce débordement de paganisme : elle affirma hautement l'idéal évangélique, elle en dressa devant tous les yeux le type réalisé; elle replaça l'homme en face de sa mission, et dans sa condition véritable de pénitent et de travailleur. Tous les ascètes qu'elle enleva au monde pour en peupler les déserts, tous ceux que l'Église allait chercher dans les déserts pour les mettre à la tête de ses diocèses, contribuèrent, à leur insu, à la plus grande œuvre sociale de l'époque. La somme de leurs austérités et de leurs mortitications constituait le contrepoids nécessaire des voluptés mortelles, et maintenait l'équilibre moral du monde.

11 est temps, après avoir parlé des fidèles, de faire connaître les pasteurs. L'épiscopat du nord de la Gaule a été à la hauteur de sa mission, et ceux qui eu ont porté le lourd fardeau ont

mérité de prendre place parmi les grands hommes qui ont été la gloire de l'Église du iv° siècle. Dès l'origine, ils ont apparu comme les fermes et inébranlables défenseurs de la foi catholique. Éloignés des influences délétères du milieu byzantin, et éclairés par la vive lumière que projetait sur toute la Gaule le grand confesseur de la Trinité, saint Hilaire de Poitiers, ils étaient comme la solide et compacte réserve de l'orthodoxie, et ils ne se laissèrent pas entamer. Quand ils parurent dans les conciles du iv" siècle, ce fut pour résister avec vigueur à la propagande arienne qui s'exerçait du fond de la cour impériale. Plusieurs d'entre eux ont conquis une gloire durable par le courage avec lequel ils affirmèrent leur foi dans ces jours particulièrement pénibles pour la chrétienté. Maximin de Trêves fut l'hôte et le consolateur de saint Athanase pendant l'exil de ce grand confesseur, et il resta toute sa vie inébranlablement fidèle à la foi de Nicée. Il prit même la plume pour défendre la doctrine orthodoxe, et il faut déplorer la fortune qui a envié à l'église de Belgique le testament littéraire de son premier docteur. Paulin, son successeur, résista avec un courage héroïque aux injonctions de l'arianisme victorieux. A l'heure sombre où, selon la forte parole de saint Jérôme, le monde gémit de se réveiller arien, il ne fléchit pas : il refusa de signer l'équivoque formule de Sirmium , et en 353, au concile d'Arles, où les légats du pape eux-mêmes se laissèrent arracher la condamnation d' Athanase, il fut le seul qui ne se prêta pas à l'immolation de la justice et de l'innocence. Condamné à l'exil, il se vit entraîner loin de son diocèse, qu'on ne lui permit pas de revoir, et relégué au fond de la Phrygie, où, cinq ans après, il expirait dans les tribulations, léguant à l'église de Trêves la gloire d'un nom qui figurerait au catalogue des martyrs aussi justement que sur celui des confesseurs.

Les diocèses de la Germanie, s'ils ne jouèrent pas un rôle si prépondérant que celui de Trêves, ne lui cédèrent cependant pas le monopole du courage apostolique. Eux aussi eurent à leur

L'EGLISE DES C.Al'LES 159

tête des chefs qui défendirent avec énergie la foi du monde chrétien dans le dogme fondamental de la Trinité. Euphratas de Cologne et Servais de Tongres ont figuré avec honneur dans l'histoire du grand conflit entre la liberté de l'Église et les prétentions des Césars. Tous deux avaient pris part au concile de Sardique, où la doctrine de Nicée avait été de nouveau proclamée d'une manière solennelle, et où les évêques d'Occident avaient tenu à attester leur union avec les Pères du premier concile œcuménique. A l'issue de cette assemblée, Euphratas avait été délégué avec Vincent de Capoue par les Pères de Sardique auprès de l'empereur Constance, alors à Antioche, pour lui porter les décrets et les vœux de l'assemblée. Arrivé dans la capitale de la Syrie, le vieillard y devint le héros d'une aventure retentissante qui mit dans un plein jour et sa propre innocence et la scélératesse du parti arien, lequel n'avait pas reculé devant les manœuvres les plus infâmes pour perdre la réputation du représentant de l'orthodoxie auprès de l'empereur. Il est permis de croire qu'Euphratas rapporta d'Autioche une horreur plus profonde encore pour une hérésie qui se défendait avec des armes aussi honteuses, et que la tradition qui le fait condamner pour arianisme par un concile réuni dans sa propre ville de Cologne n'est que l'écho d'un autre complot, moins pervers peut-être, mais plus dangereux, ourdi contre sa mémoire.

Servais, évèque de Tongres, fit trois fois le voyage d'Orient. Après avoir assisté au concile de Sardique, il avait, quelques années plus tard, accompagné saint Maximin auprès de Constance, avec une mission de l'usurpateur Magnence. En 359, nous le retrouvons au concile de Rimini, où, avec Phoebadius d'Agen, il fut l'âme du groupe de vingt opposants qui osa refuser de signer la formule officielle, entachée d'arianisme. S'il céda enfin à d'insidieuses supplications, après avoir résisté à toutes les menaces, ce fut avec des réserves telles que la doctrine orthodoxe était sauvée, et que l'hérésie ne pouvait tirer

aucun argument de sa signature. Servais vint mourir à Maestricht; sa tombe, creusée le long de la chaussée romaine, y fut bientôt entourée d'un culte assidu, et tout un cycle de légendes formé autour de son nom atteste la popularité dont ce confesseur a joui de son vivant auprès des lidèles de la Gaule '.

Ajoutons ici une réserve importante. Ce serait une erreur de se figurer la Gaule septentrionale comme totalement chrétienne. Au iv" siècle, le christianisme y occupait la même situation qu'y avait eue la civilisation romaine au n° et au in8. 11 possédait les villes et leurs environs immédiats, il rayonnait plus ou moins dans les bourgades, il n'avait pénétré que faiblement dans les campagnes. Au cœur de la France, il y avait des régions entières où personne n'avait encore reçu le baptême *. Les sanctuaires païens s'élevaient partout, ombragés de vieux arbres et desservis par des prêtres qui vivaient du culte proscrit 3. Les populations rurales continuaient de porter les statues de leurs dieux en procession à travers les champs, enveloppés de voiles blancs4; les lacs sacrés recevaient toujours leurs habituelles offrandes, et les multiples lois rendues par les empereurs contre les sacrifices idolâtriques étaient restées lettre morte. Si de tels spectacles nous sont donnés par des régions centrales comme le Berry et la Bourgogne, combien ne devait -on pas rencontrer d'éléments païens dans les solitudes incultes de l'Ardenne et de la Campine, et dans tous ces cantons dépeuplés où l'Empire n'avait ramené un peu de vie qu'en y versant des multitudes de barbares? Etrangers à la civilisation romaine, ces nouveaux colons l'étaient plus encore à sa religion, et leur paganisme germanique rivalisait avec celui des paysans indigènes pour fermer la porte à la doctrine du Christ. 11 restait donc un immense champ d'ac-

1 Grégoire île Tours, n, 5, et Gloria ctmfessoruni, c. 71. = - Anle Martinum pauci admodum, immo pacne nulli in illis regionibus T&nsti nomen receperant. Sulpice Sévère, Vila sancli Martini, c 13. = :1 /</., ibid., <-. 13 et 14. = • ht., ibid., c. li.

lion pour les évêques et [tour les missionnaires. Il est bien probable qu'ils y oui prodigué leur activité, mais L'histoire n'a pas conservé le souvenir de leurs méritoires labeurs: elle a en quelque sorte noyé leur mémoire et leurs œuvres dans le rayonnement prodigieux d'un nom qui résume pour la Gaule toutes les gloires de l'apostolat et toutes les austérités de la vie

Saint Martin . apôtre des Gaules.

1" Ce qui restait, il y a quelques années, de la grande basilique de Tours.

monastique. Ce nom, c'est celui du grand thaumaturge saint Martin de Tours.

Martin était ce soldat venu de Pannonie, dont tout l'Occident connaissait le nom, depuis l'héroïque inspiration de la charité qui lui avait fait partager sou manteau en plein hiver avec un pauvre, aux portes de la ville d'Amiens. Avide d'une gloire plus haute et plus pure que celle des armes, il avait échangé le service de l'empereur contre celui de Jésus-Christ, et il était venu se faire, à Poitiers, le disciple de saint Hilaire, le plus illustre pontife de la Gaule. La première de ses (ouvres, ce fut la fondation du monastère de Ligugé près de Poitiers, qui fait

de lui l'initiateur de la vie monastique en Gaule et le patriarche

lf>2 CLOVIS

des moines d'Occident avant saint Benoît. Appelé quelques années après au siège épiscopal de Tours, Martin resta un moine sous les habits du pontife; il combina en sa personne deux caractères qui, aux yeux de beaucoup de chrétiens, passaient alors pour opposés, presque pour contradictoires. Le monastère de Marmoutiers, fondé par lui dans le voisinage de sa ville épiscopale, resta son séjour de prédilection; il y accorda à la vie monastique tous les instants qu'il put dérober aux absorbantes fonctions de l'épiscopat. La vie de cet homme étonnant, écrite par son disciple Sulpice Sévère, est un tissu de miracles qui ont eu, comme ceux de saint Bernard, le privilège d'être racontés par des contemporains. Lui-même était un miracle vivant de charité, de pénitence et de zèle pour le salut des âmes. Ce moine-évêque avait un troisième caractère, qui, plus encore que les deux premiers, a fait la gloire de son nom et la grandeur de son rôle historique. 11 était né missionnaire. Le feu sacré de l'apostolat le dévorait. Il s'attribuait une mission partout où il y avait une idole à renverser ou un païen à convertir. Il trouva les campagnes de la Gaule plongées encore dans la nuit de l'idolâtrie : il les laissa chrétiennes et semées d'institutions qui continuaient et affermissaient son œuvre rédemptrice. Il fut, et c'est la plus haute de toutes ses gloires, le créateur des paroisses rurales; c'est lui qui a fait prendre racine à la loi de Dieu dans le sol fécond de la vieille Gaule, et qui a préparé à l'Évangile les vaillantes légions de laboureurs chrétiens d'où sont sortis des saints comme Vincent de Paul, des saintes comme Geneviève et Jeanne d'Arc.

Bien que l'apostolat de saint Martin se soit surtout exercé dans la Gaule centrale, il n'est pas douteux que les provinces septentrionales de ce pays lui soient grandement redevables. Nous savons qu'il s'est rendu deux fois à Trêves, à la cour de l'empereur Maxime, et nous devons croire qu'il aura profité de ces voyages pour évangéliser les populations par lesquelles il

passait. A la cour de Trêves on fit grand accueil à l'homme de Dieu; on admira ses vertus et ses miracles ', on respecta sa noble franchise, et il revint chaque fois avec les grâces qu'il avait sollicitées. L'une de celles-ci lui coûta un dur sacrifice. Pour conjurer les rigueurs dont était menacée l'Espagne priscillianiste , il lui fallait recevoir dans sa communion ceux-là même qui avaient fait condamner à mort, par le pouvoir séculier, Priscillien et ses principaux disciples. Ces hommes étaient les frères de Martin dans le sacerdoce : à leur tête était Ithacius, qui avail été le grand promoteur de la persécution, et qui jouissait d'un crédit dangereux à la cour de Maxime. La conscience de Martin se révoltait à l'idée de fraterniser avec ces prélats aux mains sanglantes, mais son cœur le poussait à tout faire pour empêcher que leur fureur sanguinaire causât de nouvelles victimes. Ne pouvant venir à bout de lui, Maxime donna enfin ordre aux commissaires impériaux de partir pour l'Espagne, avec droit de vie et de mort sur les malheureux qui leur seraient dénoncés. Alors enfin, la charité l'emporta chez Martin sur ses scrupules d'orthodoxe : au milieu de la nuit il courut au palais impérial, et promit de communier avec les ithaciens si l'Espagne était épargnée. On lui accorda sa demande, mais il ne goûta pas la joie de son triomphe. 11 quitta la ville, la conscience troublée, plein de douleur et de remords à l'idée qu'il avait manqué à son devoir en communiant avec les persécuteurs. Pendant qu'il revenait à pied par la chaussée qui allait de Trêves à Reims, sa pensée inquiète repassait tous les détails du compromis qu'on lui avait arraché, et plus il y repensait, plus il sentait la nuit et l'amertume envahir sa conscience. Arrivé au delà de la station d'Andethanna, à l'entrée de la grande forêt des Ardennes, il laissa ses compagnons prendre les devants, et, tout entier à son combat intérieur, il s'assit à terre, abîmé dans son deuil, et tour à tour s'accusa ni cl se défendant. Alors un

Sulpice Sévère, Vita sancti Martini, c. 16-18.

nu

ange lui apparu! qui le consola et l'exhorta à reprendre courage. Le saint se laissa rassurer par le céleste consolateur, mais à partir de ce moment il sentit sa force atteinte, et pendant les seize années qu'il vécut encore, il ne remit plus les pieds dans un concile.

L'histoire ne nous a pas conservé d'autres traces du passage

Saint Martin, apôtre des Gaules.

5° Reconstruction projetée de [a basilique (extérieur).

de Martin par les contrées belges, mais on est bien fondé à lui attribuer une action efficace sur ces pays, à eu juger d'après l'extraordinaire diffusion qu'y a prise son culte, lue multitude de paroisses urbaines et rurales, et des plus anciennes, l'invoquenl en qualité de patron, et sa popularité n'y est contrebalancée que par celle du prince des apôtres. D'ailleurs, il a eu des disciples qui ont continué son œuvre civilisatrice, et qui ont voulu mettre sous son nom plus d'un des sanctuaires qu'ils ont fondés en Belgique. L'un de ceux-ci nous est connu : il s'appelait Victrice, et il était archevêque «le Rouen. Cet homme remarquable fut l'ami de saint Martin,

le témoin de ses miracles, le compagnon d'une partie de smi existence '.

Né, à ce qu'il [tarait, vers les extrémités septentrionales de

Saint Martin . apôtre des Gaules.

6° Reconstruction projetée de la basilique (intérieur).

la Gaule-Belgique, il se souvint de sa patrie lorsqu'il fut à la tête du diocèse de Rouen, et il y envoya des missions qui évangélisèrent ce pays avec grand succès. Du fond de sa retraite

Sulpice Sévère, Dialog., ni, 2.

de Gampanie, saint Paulin de Noie le félicitait de ses œuvres apostoliques. Lui rappelant les paroles des prophètes qui saluaient la lumière de la foi se levant sur les peuples assis à l'ombre de la mort, il lui disait : « Grâce à vous, la Morinie, ce pays qui est à l'extrémité du monde, se réjouit de connaître le Christ et dépose ses mœurs sauvages. Là où il n'y avait que l'épaisseur des forêts et la solitude des rivages visités par les barbares, peuplés par des brigands, règne maintenant l'Evangile dans les villes et les bourgades, et les monastères le font fleurir jusqu'au sein des forêts. Et cette lointaine Morinie, où la religion chrétienne n'était jusqu'à présent que comme un souffle affaibli, le Christ a voulu que vous en fussiez l'apôtre, que par vous la foi y brillât d'un éclat plus vif et plus ardent, et que la distance qui nous sépare de ces régions fût diminuée par la charité qui nous en rapproche '. » Ces paroles ouvrent l'histoire religieuse de la Flandre et du Brabant ainsi que de l'Artois, et le témoignage du confesseur de Noie est pour ces pays ce qu'est pour la Germanie celui de saint Irénée, l'acte de naissance de leur foi, s'il est permis de s'exprimer de la sorte.

Ainsi chaque jour qui s'écoulait marquait un progrès pour les chrétientés de la Gaule du nord. Bientôt elle fut à même de payer sa dette aux églises du midi. C'est un enfant de Toul, saint Honorât, qui alla fonder, en 405, cet illustre monastère de Lérins, foyer de la vie monastique en Gaule et pépinière de l'épiscopat gaulois. C'est un lils de Trêves-, Salvien, qui brilla au premier rang des écrivains ecclésiastiques du v° siècle, et dont la pathétique éloquence n'a pas vieilli pour l'histoire. C'est à Trêves encore, dans la société du saint prêtre Bonosus, (pie se développa la vocation religieuse de saint Jérôme; et si l'on se rappelle que cette ville a eu pour professeur Lactance et pour élève Ambroise, on

1 Suint Paulin de Noie, Epist., xvm , -i.

ir,-

trouvera que l'église de Belgique n'a pas été inutile à l'Église universelle.

Ou ne comprendrait pas bien le grand rôle réservé à eetle église dans l'histoire de la jeunesse du monde moderne, si à

l'étude de sa vie intime on n'ajoutait celle de ses organismes essentiels. Comme l'Église universelle elle-même, l'église des Gaules alors était une fédération de diocèses reliés entre eux par

Saint Martin, apôtre des Gaules.

7" Tombeau de saint Martin, du V au xr siècle, restitué d*après le teste de sain; Grégoire de Tours

et les fouilles fuites depuis 186*).

la communion, par les assemblées conciliaires et par l'obéissance à l'autorité du souverain pontife. Eu debors de ce triple et puissant élément d'unité, toute son activité et toute sa vie résidaient dans les groupes diocésains. Chaque diocèse était comme une monarchie locale dont l'évêque était le chef religieux et tendait à devenir le chef temporel. Chef religieux, il était la source de l'autorité, le gardien de la discipline, le dispensateur des sacrements, l'administrateur de la charité, le protecteur-né de tout ce qui était pauvre, faible, souffrant ou abandonné. Chacune de ces attributions concentrait dans ses mains une somme proportionnée d'autorité et d'influence.

ItiS CLOVIS

L'Étal lui-même avait reconnu et affermi celle influence en accordant à l'épiscopat les deux grands privilèges qui lui garantissaient l'indépendance en attendant la souveraineté : je veux dire l'exemption des charges publiques et la juridiction autonome. Les constitutions impériales lui accordaient même une part d'intervention dans la juridiction séculière, chaque l'ois qu'une cause touchait particulièrement à la morale ou au domaine religieux. La confiance des peuples allait plus loin. N'ayant plus foi dans les institutions civiles, ils s'habituèrent à confier la défense de tous leurs intérêts aux autorités ecclésiastiques. Ils ne se préoccupèrent pas de faire le départ du spirituel et du temporel : ils donnèrent tous les pouvoirs à qui rendait tous les services. Sans l'avoir cherché, en vertu de sa seule mission religieuse et grâce à l'affaiblissement de l'Etat, les évêques se trouvèrent chargés du gouvernement de leur cité, c'est-à-dire de leurs diocèses. Gouverneurs sans mandat officiel, il est vrai, mais d'autant plus obéis que tout ce qui avait un caractère officiel inspirait plus de défiance et d'aversion, ils furent, en Gaule surtout, les bons génies du monde agonisant. Ils fermèrent les plaies que l'État ouvrait; ils firent des prodiges de dévouement et de charité. « Les évêques, dit un historien prolestant parlant de la Gaule, pratiquèrent alors la bienfaisance dans des proportions que le monde n'a peutêtre jamais revues ' » .

Telle était la situation lorsque éclata la catastrophe de 400. Ce fut un coup terrible pour les chrétientés de la Gaule septentrionale. Nous ne savons que peu de chose de ces jours pleins de troubles et de terreurs, où l'histoire même se taisait, comme écrasée par l'immensité des souffrances qu'il eût fallu enregistrer. Même les quelques souvenirs ([n'en ont gardés les peuples ont été brouillés cl confondus avec celui de l'invasion hunnique, arrivée un demi-siècle plus tard. Un seul des épisodes consi-

1 Hauck, Kirchengeschichte Deutschlands , l. I, p. TU.

gnés par l'hagiographie peut être rapporté avec certitude aux désastres de i06; il s'agit de la mort du vénérable pontife de Reims, saint Nicaise, égorgé par les Vandales au milieu de son troupeau, qu'il n'avait pas voulu abandonner. Comme saint Servais de Tongres, il avait, dit la tradition, prévu longtemps d'avance les malheurs qui allaient fondre sur sa ville épiscopale. Mais, tandis qu'une faveur de la Providence enlevait le pasteur de Tongres avant l'explosion de la catastrophe, saint Nicaise était réservé pour en être le témoin et pour y gagner la couronne du martyre. Après avoir enduré avec son peuple toutes les horreurs d'un long siège, le saint, voyant la ville envahie, alla attendre l'ennemi victorieux au seuil de l'église Notre-Dame, qu'il avait bâtie lui-même; il se préparait à la mort en chantant les psaumes, et sa vie s'exhala sous leurs coups avec l'accent des hymnes sacrés. Sa sœur Entropie, qui se tenait à ses côtés, et que sa beauté menaçait de la flétrissante pitié des barbares, provoqua elle-même son martyre en frappant au visage le meurtrier de son frère, et elle fut égorgée sur son cadavre. Après s'être rassasiés de carnage et avoir pillé la ville, les vainqueurs se retirèrent, et Reims resta longtemps abandonnée.

Un sort plus cruel encore dut frapper à cette date toutes les chrétientés de la seconde Belgique, puisqu'elles n'ont même pas trouvé de narrateur pour leurs longues infortunes. Partout se réalisait la parole du prophète : « Je frapperai le pasteur, et je disperserai le troupeau. » Après ces funestes journées, c'en fut l'ait, dirait-on, des chrétientés de Belgique et de Germanie. Plus aucune vie religieuse ne se manifesta dans ces provinces à partir de cette date. Les diptyques épiscopaux d'Arras, de Tournai, de Thérouanne, de Tongres et de Cologne, ne nous apprennent plus rien, ou ne contiennent que des noms dépourvus d'authenticité. Le diocèse de Boulogne disparait pour toujours. Les bêtes fauves reprennent possession du sanctuaire d'Arras ; l'herbe repousse sur les travaux de Vie-

trice el de ses successeurs. L'Eglise, semble-t-il, a reculé aussi Loin que l'Empire : il n'y a plus trace d'elle dans toute la région qui vient de tomber au pouvoir des Francs.

L'avenir s'annonçait plus sombre encore pour elle que le présent. Qu'allait-elle devenir dans l'immense reflux de la civilisation par lequel venaient de s'ouvrir les annales du v" siècle? N'était-elle pas menacée de partager en tout les destinées de cet Empire dont elle était solidaire, et n'allait-elle pas, comme lui, périr graduellement sous les coups des barbares qui ht morcelaient au nord et au sud? Tout devait le faire croire. Dans la Gaule du moins, ses jours semblaient comptés. Ouverte aux Francs, sans frontières, sans armée, sans espérance, la Gaule voyait arriver les barbares avec la muette résignation t\u désespoir. Et le triomphe de la barbarie, c'était, comme dans les provinces du nord, la destruction des sanctuaires, la dispersion destidèles, la (in de la hiérarchie, l'extinction du nom chrétien.

Mais la cause de la civilisation n'était pas perdue. L'Eglise et l'épiscopat des Gaules restèrent debout derrière les limites rétrécies de l'Empire romain. Reims garda son siège métropolitain chargé de la responsabilité de toute la deuxième Belgique, avec la plus grande partie de ses diocèses suifragants. En arrière de cette grande province, la hiérarchie du reste de la Gaule romaine brillait d'un vif éclat, et ses chefs eurent le temps de se préparer à une invasion plus durable. Les envahisseurs du commencement du v° siècle n'avaient été que les précurseurs des Francs, qu'ils avaient, si l'on peut ainsi parler, annoncés à l'épiscopat. Lorsque ceux-ci apparurent enfin, ils trouvèrent, debout sur les ruines de l'Empire, cette puissance morale dont ils n'avaient pas même l'idée, dont le prestige allait les conquérir eux-mêmes, et qui allait courber sous ses bénédictions le front du Sicambre. Ici commence à proprement parler l'histoire moderne.

CLODIOX

La catastrophe de 400 avait rompu brusquement le lien qui

rattachait les Francs à l'Empire. Lorsque le grand tint de l'invasion se fut écoulé, ils se retrouvèrent seuls sur les deux rives du Rhin. Ceux qui occupaient déjà le nord de la Belgique n'eurent pas de peine à se mettre en possession de son cours inférieur, depuis Nimègue jusqu'à la mer; ceux qui étaient restés cantonnés sur la rive droite passèrent sur la rive gauche, et prirent possession de la deuxième Germanie. Cologne tomba dans leurs mains, et le pont de Constantin, qui avait été jusque-là une porte ouverte par l'Empire sur la barbarie, servit désormais aux barbares pour pénétrer sans obstacle dans l'Empire. La brèche faite dans les lignes de défense d\i monde romain ne fut plus jamais refermée, et tout le peuple franc passa par ce triomphal chemin.

L'année 400 marque donc une date décisive dans l'histoire des Francs. Ils ne sont plus partagés en deux tronçons dont l'un, enfermé de ce côté du Rhin dans les lignes romaines, était comme le captif de la civilisation, tandis que l'autre se voyait retenu au delà du fleuve par la terreur des armes et par la puissance des traités. Désormais leurs deux groupes se rencontrent

sur la rive gauche, coude à coude, faisant lace à la Gaule abandonnée, et appuyés solidement sur les puissantes réserves d'outre-Rhin. Situation extraordinairement redoutable, si on la compare à celle des peuples barbares qui, plus heureux en apparence, s'étaient emparés des riches provinces du midi. Ceux-ci, déracinés et isolés au cœur de leur conquête, y périrent bientôt, épuisés, consumés, empoisonnés par le milieu dans lequel ils venaient de se verser. Au contraire, la vitalité des Francs se renouvela incessamment aux sources fécondes de leur nationalité. Gomme le géant de la mythologie antique, ils s'appuyèrent sur le sol maternel, et il leur fournit assez de forces pour se soumettre tout l'Occident.

C'est cette position stratégique qui rend compte, en bonne partie, des grandes destinées de cette race. Elle explique aussi pourquoi le rôle prépondérant a été joué, dans l'origine, par les tribus occidentales plutôt que par les orientales, ou, pour parler le langage reçu, par les Saliens plutôt que par les Ripuaires. Ces derniers se virent fermer de bonne heure la carrière des conquêtes par leurs voisins. Les Saliens à l'ouest, les Alamans au midi, en les isolant des provinces romaines, les confinaient dans les régions du Bas-Rhin, où ils ne pouvaient s'agrandir qu'en arrière, dans des combats sans gloire et sans profit contre des peuples frères. Les Saliens, par contre, restés en face des provinces sans maître, y trouvaient une ample occasion de satisfaire leur amour de la gloire et leur soif de combats. Dans ce milieu sonore de l'ancien empire, où tout se passait encore au grand jour de la civilisation, ils ne pouvaient faire un pas qui ne retentît avec un bruit de gloire dans tous les échos de la renommée. Ils traversaient en vainqueurs d'opulentes contrées qui se courbaient devant eux, et où ils trouvaient la richesse et la puissance. Voilà comment les Saliens devinrent pour deux siècles l'élément actif, et le groupe prépondérant de la race franque. C'est eux qui fondèrent la nationalité, qui lui soumirent la Gaule, et qui lui donnèrent sa

dynastie. Les Ripuaires, tenus en réserve par la Providence pour le jour où la civilisation défaillante aurait besoin d'une nouvelle infusion de sang barbare, ne furent, jusqu'à la fin du vuc siècle, (jue les obscurs alliés de leurs glorieux congénères.

Toutefois, cette différence dans les destinées historiques des deux groupes francs ne devait s'accentuer (pie plus fard, et seulement à partir du règne de Glovis. Jusqu'alors, ils vécurent dans une entière communauté de combats et de gloire. S'il avait pu être question de supériorité, elle aurait paru plutôl du côté des Ripuaires, qui s'emparèrent du beau pays du Rhin avec les grandes villes de Cologne et de Trêves, à un moment où les Saliens, toujours confinés dans les sables de la Gampine et dans les marécages de la Flandre, ne faisaient que convoiter la possession de Tournai et de ('ambrai. Mais les Francs du ve siècle ne connaissaient pas de distinction entre Ripuaires et Saliens. Leur fédération, lâche au commencement, s'était resserrée; les noms nationaux sous lesquels leurs groupes se reconnaissaient étaient tombés dans l'oubli; une seule famille royale donnait des souverains à toutes leurs tribus, et si nous voyons plus tard les rois de Cologne, de Tournai el de Cambrai unis entre eux par les liens du sang, ce sera le souvenir d'un temps d'étroite fraternité où toutes les dynasties franques se rattachaient à la même souche.

L'origine de cette famille est plongée dans les ténèbres. Elle était déjà en grande partie oubliée au vi° siècle, probablement à cause du caractère mythologique de la tradition qui la racontait, et on ne peut guère espérer d'en reconstituer autre chose ipie ce que le père de l'histoire des Francs en a conservé. Le cachet hautement poétique dont elle était empreinte se retrouve dans le nom qu'elle donne au pays où naquit la dynastie, et à la plus ancienne de ses résidences. Ce pays, c'était la Toxandrie, le pays des Tongres, mais la tradition l'appelle Thoringia, soit parce qu'elle confond le nom des Tongres (Tungri)

avec celui des Thuringiens (Thuringi), soit pour quelque autre motif qu'où ue peut plus deviner1. Quant à la résidence royale que la tradition désigne sous le nom de Dispargum, les recherches les plus obstinées n'ont jamais pu en faire découvrir l'emplacement, et tout porte à croire que cette localité n'a existé que dans la poésie 2. Du moins, ces deux noms n'apparaissent que dans les récits populaires des Francs : ignorés des écrivains et des géographes, ils font partie de tout un cycle de légendes, qui, dès les plus anciens jours, s'est formé autour de la nation.

De ce cycle national, rien ne nous été conservé, si ce n'est une fable généalogique et quelques lignes fort sèches dans lesquelles, à ce qu'il paraît, Grégoire de Tours a résumé les récits relatifs dans sa source à l'origine des Francs. Mais, en élaguant soigneusement tout ce qui présentait un caractère trop mythologique, le vénérable narrateur a mutilé sa narration jusqu'au point de la rendre presque inintelligible. On y lit avec surprise qu'au dire de la tradition populaire, les Francs étaient originaires de la Pannonie, et qu'ils avaient quitté ce pays pour venir demeurer sur les bords du Rhin. Plus tard, continue le narrateur, ils passèrent le tleuve, et, après s'être établis en

1 Grégoire de Tours, n, 9. Sur toute la controverse relative à la Tharingia île Grégoire, v. G. Kurth, Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 110-119. — - Déjà le Liber Idstoriœ , c. 5, trompé par le nom de Thoringia et dupé par sa propre manie de rectifications géographiques, avait fait fausse route et placé Dispargum au delà du Rhin. Depuis lors, sur la foi d'une simple ressemblance de noms, on a tour à tour identifié Dispargum avec Diest, avec Duysborch en Brabant, et avec Duisburg dans la Prusse rhénane. Voir l'historique fort instructif de ce long débat dans Plath , Die Kunigsjifalzen iler Merovinger und Karolinger, I. Dispargum , Bonn, 1884, qui a d'ailleurs le tort d'augmenter la confusion en rompant une nouvelle lance pour Duisburg, au moment même où l'historien de cette ville, M. Averdunk (Geseliicltte der Sladt Duisburg, Duisburg, 1894) établissait d'une manière péremptoire que son nom n'a rien de commun avec Dispargum. D'autres tentatives d'identification, encore bien plus aventureuses, ont été faites; on a pensé notamment à Famars ri même à Tongres ; mais rien ne prouve mieux l'impossibilité de fixer l'emplacement de la ville légendaire sur le sol de la réalité. Laissons-le donc dans les nuages de la fiction!

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Thuringie, ils mirent à la tête de leurs diverses tribus, des princes choisis dans leur famille la plus noble '.

Si l'on peut s'en rapporter à cette tradition, c'est vers le milieu du ivr siècle qu'il faudrait placer l'origine de la dynastie mérovingienne. Mais, au moment on l'on écrivit pour la première fois son histoire, les souvenirs ne remontaient pas si liant. L'historien national des Francs a fait de sérieux mais stériles efforts pour percer les ténèbres qui couvraient les origines de son peuple, et pour retrouver, dans les chroniqueurs et les annalistes du i\" siècle, la trace de ses premiers rois; il n'y a pas réussi, et, trompé par leur langage, il s'est finalement demandé si c'étaient bien des rois, ou plutôt de simples ducs, qui étaient à la tète des conquérants de la Belgique2. Mieux informé, Grégoire de Tours aurait ajouté à sa liste les noms de quelques personnages que nous avons rencontrés au cours de cette histoire : Genobaud, que nous avons vu, à la tin du uT siècle, s'humilier devant Maximien; Ascaric et Ragaise, dont le sang coula sous la dent des bêtes féroces à Trêves par ordre de Constantin le Grand; le prince Nebisgast, prisonnier de Julien l'Apostat, dont le père gouvernait une peuplade franque vers le milieu du iv" siècle; Mellobaud, qui devint sous Valentinien l'allié fidèle de l'Empire. Tous ces personnages sont restés inconnus de l'historiographie franque, qui aurait peut-être trouvé parmi eux les ancêtres de

1 Tradunt enim multi, eosdem (se. Francos) de Pannonia fuisse degressus, et prinium quidem litora Rheni omnes incoluisse, deliinc transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel civitates régis crinitos super se creavisse de prima et ut ita dicam nobiliore suorum familia. Grégoire de Tours, n , 9. Je renvoie le lecteur au commentaire que j'ai donné de ce passage dans l'Histoire poétique des Mérovingiens, p. 101 à 120. = - Voir la trace de ces curieuses hésitations dans le chapitre 9 de son livre II. Il se trompe d'ailleurs manifestement sur la portée du passage de Sulpice Alexandre qu'il cite, et où il est dit: Eo temporc Genobaude Marcomere et Sunnone ducibus Franci in Germaniam prorumpere. Sur quoi Grégoire écrit : Cum mulla de eis (se. Francis) Sulpicii Alexandri narrel historin, non tamen regem primum eorum ullatinus nominal, sed duces eos habuisse dicit. Le contresens est manifeste.

Clovis. Elle connaît, à vrai dire, les noms de Genobaud, de Marcomir et de Sunno, trois chefs d'outre -Rhin qui, comme nous l'avons vu, ont envahi la Gaule du temps de Théodose le Grand; mais il serait téméraire d'affirmer qu'ils sont alliés à la famille qui régna sur les Francs de la Belgique, et Grégoire de Tours ne paraît pas le croire. En revanche, il semble bien qu'il considère comme Mérovingien le roi Richimir, dont le tîls Théodemir tomba avec sa mère Ascyla au pouvoir des Romains, qui tirent périr la mère et le lils sous le glaive du bourreau. Ces trois personnages sont mentionnés par le chroniqueur immédiatement après le passage où il a raconté l'origine des rois chevelus, et avant celui où il fait mention de Glodion pour la première fois '. Il semble bien que, dans sa pensée, ils fassent partie de la même souche que ce dernier.

Frédégaire va plus loin : il déclare formellement que Théodemir fut le père de Glodion, et il ajoute qu'il fut fait prisonnier par le comte Gaslinus, dans l'expédition de ce gouverneur romain contre les Francs, au cours des premières années du vc siècle2. 11 se peut que les assertions de Frédégaire ne soient que des conjectures plus ou moins vraisemblables sur le texte de Grégoire de Tours3; mais il est certain que Théodemir et son père Richimir sont les plus anciens princes connus que l'on puisse, avec quelque vraisemblance, rattacher à la famille

1 Je suis obligé de mettre le passage tout entier sous les yeux du lecteur pour qu'il puisse se rendre compte de l'enchaînement des idées. « Tradunl enim mulli, eosdem (se. Francos) de Pannonia fuisse degressus, et primum quidem litora Rheni omnes incoluisse, dehinc transacto Rheno, Thoringiam transmeasse, ibique juxta pagus vel civitates régis crinitos super se creavisse de prima et ut ita dicam nobiliore suoruin familia. Quod poslea probatum Chlodovechi victuriœ tradiderunt, itaque in sequenti digerimus. Nam et in consolaribus legimus, Tbeudomerem regem Francorum, fîlium Richimeris quondam, et Ascylam malrem ejus gladio inlerfectos. Ferunt etiam lune Chlogionem utilem ac nobilissimum in gente sua regem fuisse Francorum qui apud Dispargum castrum habitabat, quod est in terminum Thoringorum. » Grégoire de Tours, il, 9. = - Frédégaire, m, 8 et 9. = ;' Je crois avoir mis en pleine lumière le travail conjectural auquel Frédégaire se livre sur le lexle de Grégoire de Tours, dans mon étude intitulée : l'Histoire de Clovis dans Frédégaire (Rente des questions historiques, t. KLVII, IXilO).

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(le Clovis. Donc, en admettant même qu'Ascaric et Ragaise

appartiennent à une autre famille, c'est toujours sous la hache du bourreau romain qu'a roulé la tête du plus ancien membre de la dynastie mérovingienne. Peut-être Clovis se souvenait-il de ce même grief le jour où, dans les prisons de Soissons, il faisait monter sur l'écliafaud celui qui fui pour la tradition franque le dernier roi des Romains '.

Les Mérovingiens avaient, comme toutes les familles royales en Germanie, leur légende généalogique, qui les reliait à leurs dieux eux-mêmes par une série ininterrompue d'ancêtres glorieux. Les chroniqueurs n'ont pas daigné s'informer de cette légende païenne, et peut-être était-elle oubliée déjà au vi1' siècle; le seul qui en ait gardé un vague souvenir nous la présente sous une forme rajeunie, et la rattache au nom d'un roi relativement récent 2. Cela s'explique en bonne partie par la conversion des Francs au christianisme, qui lit tomber dans le discrédit les traditions incompatibles avec la foi chrétienne : nous n'essayerons donc pas de les retrouver, mais nous gardons le droit d'en affirmer l'existence. Les Francs voyaient dans leurs rois les descendants de leurs dieux : le secret de leur inaltérable fidélité à leur dynastie se trouve dans cette croyance religieuse. Seuls les dieux

1 Quant à Faramond , qui a si longtemps Gguré en tète de la dynastie mérovingienne, c'est tout bonnement un apocryphe. Le seul écrivain qui en parle, c'e-t. au vihc siècle, l'auteur du Liber historiée, qui en fait le fils de Marcomir et le petit-fils dePriam! Marcomir ayant persuadé aux Francs de se donner un roi, comme les autres peuples, ils auraient choisi son fils Faramond : Elegerunt Faramundo, ipsiusfilio, et elevaverunt eum regem super se crinitum. Voilà, on en conviendra, une bien fâcheuse généalogie ! On a cru longtemps pouvoir sauver au moins l'existence de Faramond, parce qu'on le trouvait mentionné dans la chronique de Prosper d'Aquitaine en ces termes : Faram undus régnât in Francia. Mais cette notice est une interpolation récente, de même que celle-ci : Priamus quidam régnât in Francia quanto altius colligt re potuimus, et que : Meroveus régnât in Francia; toutes les trois sntit postérieures au Liber historiée, dont elles reproduisent les données fabuleuses. Faramond reste donc définitivement biffé de la série des rois de France. V. la démonstration de Pétigny, Il , pp. 362-378. = - Frédégaire, ni , 9.

et leurs enfants avaient le droit de commander aux peuples; la royauté était une qualité de' naissance, et le titre de roi était l'apanage naturel de tout fils de roi, qu'il portât ou non la couronne. Là était la force des dynasties barbares, et aussi le plus grand obstacle à leur conversion. Se faire chrétien, c'était renier ses ancêtres, c'était couper la chaîne de sa généalogie, c'était se priver de son titre à régner. 11 fallait un courage très grand pour embrasser la foi du Christ, et l'on entendra plus tard saint Avitus féliciter Clovis d'avoir osé commencer sa généalogie à lui-même '.

Ces rois fils des dieux se reconnaissaient à une marque matérielle de leur origine céleste. Tandis que les guerriers de la nation se rasaient le derrière de la tête, eux2, ils portaient dès l'enfance leur chevelure intacte, qui leur retombait sur les épaules en longues boucles blondes. Revêtus de ce diadème naturel comme le lion de sa crinière, tous les Mérovingiens ont gardé, jusqu'à l'expiration de la dynastie, ce glorieux insigne de la royauté. C'est sous le nom de rois chevelus qu'ils font leur première entrée dans l'histoire 3, et la seule fois que la main d'un contemporain ait gravé les traits de l'un d'eux sur le métal, ils apparaissent dans l'encadrement de ces boucles souveraines*. La chevelure royale resplendi! autour de la tête victorieuse de Clovis; enfermée sous le casque aux jours des combats % elle se déroule en longs anneaux sur la nuque du roi lorsqu'il veut se faire reconnaître de ses ennemis0; plus fidèle qu'une couronne, elle reste attachée à la tête sanglante du prince tombé sur le champ de bataille7, et jusque dans l'horreur du tombeau, elle sert à désigner son cadavre décomposé

1 \'<>s de toto prisese originis stemmate sola nobilitate contentus, quidquid omne potes) fastigiom generositatis ornare, prosapite vestrœ a vobis voluistis exurgere. S. Avitus, Epist., -i(i(-i! ), éd. Peiper. = - Sidoine Apollinaire, Carm., vin, 9, v. 'JS. - ' Grégoire de Tours, h, It, dans le passage ci -dessus. = '' Y. plus loin ni lire reproduction du caehel t\r < Ihildéric Ier. = r' S. Avitus, Epist., i(i (41), éd. Peiper: sub casside crinis nutritus. = ° Liber historix, c. 41. = ~ Agalhias, i , :! i Bonn ).

aa respect et à la douleur des fidèles '. Se transmettant avec le sang de génération en génération, elle prêta encore sa majesté impuissante aux descendants dégénérés de Clodion, sur le Iront desquels elle n'était plus que l'emblème archaïque d'une supériorité désormais effacée par des supériorités plus grandes-. Les Romains ne comprenaient pas la poésie de ce symbolisme germanique : ils virent avec étonnementse promener dans leurs rues l'adolescent chevelu qui vint demander l'appui des empereurs dans une querelle domestique3, et plus tard, lorsque les Mérovingiens eurent cessé d'être redoutables, ils se moquèrent de leur crinière royale en prétendant que le signe distinctif des rois francs, c'étaient des soies de porc qui leur {toussaient dans la nuque4. 11 y avait dans cette opposition des points de vue la profonde différence qui sépare les civilisés des barbares, les sociétés vieillies des 'peuples restés à l'état primitif. Pour ces derniers, l'homme qui marchait à la tète des autres devait les dépasser en beauté et en force : ils ne voulaient pas que celui qui les conduisait à la guerre, et sur qui se portaient les regards des amis et des ennemis, fût bâti de manière à ne pas leur faire honneur. Or l'intégrité de la crinière était, chez les Francs, une des marques extérieures qui distinguaient le roi; il ne pouvait pas la perdre sans perdre par là même son droit de régner. Tondre un roi équivalait par conséquent à le déposer. 11 est vrai que la nature réparait bientôt l'œuvre de l'homme; tel était déposé aujourd'hui qui se liât tait de reprendre possession du trône3, mais une tonsure perpétuelle équivalait à une déposition définitive, et dans ce sens une reine mère s'écriait en parlant de ses petits-fils ; « J'aime mieux les voir morts que tondus''! »

1 Grégoire de Tours, vm, 10. = - Théophane, Chronographia, p. 619 (Bonn); Eginhard, Vita Karoli, c. 1. = 3 Priscus, Fragmenta . vm, p. 15'2 (Bonn). =

'EÀîvqvto oà ix. to'j ysvou; èxEi'vou xaTOtyôjAEVOi xp«mxTa!, a \i\li;iZji-.-x: -ç,'./rjzy.yj.--xi. Tpi'/a; ■{■j.-r £[/ov /.-J.-J. -eff, p/.v,; èwpuoj/iva; Ôj; /otpoe. Théophane,/. c = Grégoire de Tours, m, 41. = ° Grégoire de Tours, m, 1S.

A la date où les premiers rois chevelus apparaissent en Belgique, nous devons placer aussi celle de la rédaction de la loi salique. Le peuple se sentait grandir; il avait conscience des nombreuses influences extérieures qui pesaient sur lui et qui tendaient de plus en plus à l'enlever à lui-même; instinctivement, il voulut mettre son patrimoine à l'abri de toutes les fluctuations des événements, et arrêter (l'une manière définitive les coutumes qui constituaient sa loi. Une très ancienne légende croit savoir comment la chose se passa. Les Francs, dit -elle, firent choix de quatre prudhommes qui se réunirent dans trois localités différentes pour examiner tous les cas et pour trancher toutes les questions. Les quatre prudhommes s'appelaienl Wisogast, Bodogast, Salogast et Widogast, et les trois endroits où ils tinrent leurs assises : Saleheim, Bodeheim et Widoheim. Tous ces noms sont manifestement légendaires '; ce qui est historique, c'est le souvenir d'une rédaction arrêtée de commun accord par une commission d'anciens qui modifia la coutume, et qui en livra un même texte aux délibérations des juges du malberg. Ce texte, conçu dans la langue nationale des Francs, et peut-être mis par écrit en caractères runiques, portait probablement le nom même de l'endroit où il devait être employé, c'est-à-dire qu'il s'appelait le malberg, comme, chez les Visigoths, la loi s'appelait le forum (fuero) : du moins c'est exclusivement sous ce nom qu'il est connu -. L'œuvre des sages qui délibérèrent sous l'ombre des chênes de Saleheim, de Bodeheim et de Widoheim nous est restée dans une traduction latine d'une époque plus récente, et peut-être déjà amplifiée; elle constitue le plus ancien monument de tout le droit barbare, et elle garde dans ses dispositions le cachet d'une antiquité presque inaltérée.

Nous arrivons enfin à Clodion, et ce n'est pas encore pour quitter la région de la pénombre historique. Si son existence

1 ('■. Kurth, Histoire 'poétique des Mérovingiens, pp. 124-129. = ! V. Hessels el Kern, LexSalica, Londres, issu, col. i35.

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nous est garantie, nous ne sommes pas même sûrs de son nom ; car Clodion n'est qu'un diminutif1, et semble trahir une de ces appellations familières sous lesquelles, de tout temps, les soldats ont désigné un chef aimé. Quelques vers d'un panégyriste du vc siècle'2, où il est cité en passant, et six lignes d'un chroniqueur du vic3, qui n'en sait pas plus que nous-mêmes, voilà tous les matériaux dont nous disposons pour écrire son histoire. Nous renonçons donc à tracer les frontières de son royaume, et nous nous résignerons, pour les raisons exposées plus haut, à ignorer l'emplacement de sa capitale. Tous nos efforts pour résoudre ces intéressants problèmes sont condamnés à une éternelle stérilité. Les peuples sont comme les individus : ils ne gardent pas la mémoire de leurs premières années.

Ce qui a valu à Clodion une place dans les annales du monde naissant, c'est qu'il a su profiter des circonstances qui s'offraient à lui. Le moment était propice pour qui savait oser. Il n'y avait plus d'Empire. L'autorité de Rome n'arrivait plus même jusqu'à la Loire : elle s'usait à disputer fiévreusement le midi de la Gaule aux Visigoths et aux Burgondes. Quant au nord, on l'avait abandonné. La préfecture du prétoire des Gaules avait reculé d'un coup jusqu'à Arles, et l'on ne sait s'il restait encore dans le pays des magistrats supérieurs recevant directement les ordres du préfet*. Les Francs allaient-ils laisser au premier venu les belles contrées désormais sans maître, pour la possession desquelles ils versaient leur sang depuis îles

1 Pétigny, II, p. 24. Chlodio est d'ailleurs un nom usité chez les Francs; il est porté en 751 par un missus de Pépin le Bref (Pertz, Diplomata, pp. Ï6, 108 i. = - Sidoine Apollinaire, Carm., v, '203-230. = 3 Grégoire de Tours, n, 9. = ; l'eut-on admettre avec Pétigny, I, p. 356, que le Julius d'Autun, mentionné dans la vie de saint Germain d'Auxerre (Acta Sanct., Boll., I!l juillet, t. VII, p. 202 D) avec les titres de reipublicse reclor, et de gubernator Galliœ, el quelques lignes plus bas avec celui de prœfectxis, soit réellement un magistrat chargé du gouvernement de toute la Gaule au nord de la Loue'.' La question mérite d'être posée; elle n'est pas résolue.

siècles? Ils avaient sans doute des traités avec l'Empire, mais envers qui ces traites pouvaient-ils encore les obliger? D'ailleurs, ils n'étaient pas hommes à se laisser arrêter par la foi jurée, à en croire l'unanimité des écrivains romains : la perfidie franque était passée en proverbe au v" siècle. 11 ne fallait pas s'attendre à les voir rester à la frontière, l'arme au bras, gardant pour le compte d'un maître disparu l'opulent héritage qu'ils avaient si longtemps convoité. C'est en transportant leurs foyers des marécages de la Flandre dans les fertiles contrées de la Gaule qu'ils pouvaient devenir un grand peuple. Sur l'Escaut, ils appartenaient au passé barbare; sur la Seine, ils devenaient les ouvriers de l'avenir.

L'intérêt de l'histoire de Clodion est dans la promptitude et dans l'énergie avec lesquelles il a répondu à l'appel de la fortune. A vrai dire, il ne dut pas avoir grand'peine à entraîner son peuple à sa suite. Les Francs étaient toujours prêts aux aventures, et ne se plaignaient que du repos. Or il y avait longtemps qu'ils n'avaient plus été à la fête des épées, et leurs derniers combats, livrés péniblement contre des agresseurs de même nation, ne leur avaient valu ni triomphe ni butin. 11 dut y avoir des clameurs de joie et des bruits de boucliers entrechoqués dans l'assemblée où le roi, conformément à la coutume, vint proposer à ses guerriers une expédition en terre romaine. Car la terre romaine, la terre des belles cultures et des riches cités, ne cessait d'être la tentation du barbare relégué sur un sol pauvre et dans une nature inculte. Toujours ses désirs et ses rêves le portaient vers le sud, où le ciel plus clément faisait tomber en abondance dans la main de l'abriculteur le fruit qu'il fallait arracher au sol de sa patrie. C'est là, derrière les murailles des vieilles villes opulentes, qu'on trouverait l'or rouge et la riche vaisselle que les habitants, il est vrai, enterraient à l'approche des barbares, mais qu'on saurait bien les forcer à rendre. L'expédition, sans nul doute, fut décidée d'enthousiasme.

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Tel est le triste état de l'historiographie de cette époque, que nous ne savons qu'à vingt ans près la date de l'expédition conquérante de Glodion. Tout ce qu'on peut affirmeF, c'est qu'elle se place entre 431 et i5i. Les historiens hésilenl entre ces deux termes extrêmes: les premiers admettent 431, en se fondant sur un passage d'Idacius qui place en cette année une expédition d'Aétius contre les Francs'; les autres penchenl pour 445 ou une année postérieure, parce que l'empereur Majorien, qu'un écrivain appelle jeune en 458, a participé à la bataille. Aucune raison n'est absolument probante, et nous sommes réduits à ignorer la place exacte que prend dans la chronologie le grand fait d'armes qu'on pourrait appeler l'acte d'émancipation du peuple franc.

Ce fut, sans contredit, un jour fatidique dans l'histoire de ce peuple, que celui où, sortant résolument de sa longue inaction, il déboucha de derrière les épais ombrages de la forêt Charbonnière, qui jusque-là l'avaient en quelque sorte caché aux Romains de la Gaule. Le soleil de la civilisation descendait alors à l'horizon de l'Empire ; il éclaira de ses derniers rayons la vigoureuse entrée en scène des conquérants.

Tournai fut le premier poste romain qui tomba au pouvoir des soldats de Glodion2. Située sur la rive gauche de l'Escaut,

1 Aétius a fait sa première guerre contre les Francs en 428; il leur reprit les contrées voisines du Rhin; c'est donc avec les Ripuaires qu'il se trouva aux prises (Cassiodori Chronicon , éd. Mommsen, p. 652; Prosper Aquitanus; Jordanes, c. 34). Une deuxième guerre se place dans Idacius en 431; ceux qui la croient distincte de la première supposent qu'elle est dirigée contre Clodion et les Saliens. Mais il n'y en a aucune preuve, et puisque Sidoine Apollinaire, Carm., v, 127, veut que Majorien fût un puer lors de la bataille contre Clodion, et prétend qu'il était encore juvenis en 458 (id., ibid., v. 523), il faut bien qu'il n'y ait pas eu un écart de vingt ans entre cette dernière date et l'inconnue à trouver. = - Grégoire de Tours ne parle pas de la conquête de Tournai par Clodion; mais elle a dû précéder celle de Cambrai et n'a pu être faite que par lui, puisque nous trouvons encore Tournai au pouvoir de Rome dans la Notifia imperii. Le Liber lustoriœ, c. 5, complète le récit do Grégoire, et, bien qu'il y mêle des inexactitudes, il est conforme à la vérité historique au moins dans ce détail : Carbo~

à rentrée des vastes plaines de la Flandre, cette ville s'était développée au cours des temps, et elle était devenue la capitale des Ménapiens. L'Empire y avait un gynécée, c'est-à-dire un atelier pour la confection des vêtements militaires. Elle était la résidence d'un évêque on ne sait depuis quelle époque, et

Tournai, conquête de Clodion. — Cathédrale de Tournai (XU« et xill' siècles).

possédait une communauté chrétienne de quelque importance avanl l'invasion de 406. Bien que protégée par un solide quadrilatère de murailles, elle avait succombé comme toutes les autres sous les coups des barbares, et saint Jérôme la cite dans le funèbre catalogue où il énumère les pertes de la civilisation en (ïaule. Toutefois l'orage ne fut que passager, et la ville avait retrouvé une bonne partie de sa population au moment où Clodion s'en empara. Il est sans doute difficile d'exa-

naria siloa ingressus Tornacinsem urbem oblinuit. Exinde usque Camaracum civitatem veniens, etc.

gérer les violences que les envahisseurs durent se permettre contre les hommes et les choses dans les premiers jours de la conquête; en général, ces violences n'avaient aucune limite, et le vainqueur faisait tout ce qui lui plaisait. 11 faut cependant remarquer que le gros de la population fut épargné, et qu'on ne vit pas se reproduire à Tournai les scènes sanglantes qui avaient marqué la prise de Mavence en 308. Tournai garda sa population et sa langue romaines, même après qu'elle fut devenue la capitale d'un royaume barbare : elle assimila rapidement le contingent franc que la complète versa dans sa population indigène, et, restée fidèle à la civilisation de Rome, elle est, aujourd'hui comme au temps de Clodion, à la frontière extrême du monde romain, la gardienne de la tradition gauloise en face des descendants de ses anciens vainqueurs.

De Tournai, le roi des Francs jeta les yeux sur Cambrai sa voisine, sise en amont sur les bords de l'Escaut, dont les marécages constituaient sa meilleure défense. Cambrai s'était développée au détriment de Bavai, qui

dut lui céder, sans doute vers le m" siècle, le rang et les avantages de cité des Xerviens. On se souvenait, parmi les Francs, que cette expédition avait été préparée avec soin : des espions avaient exploré les lieux, et l'armée ne s'était mise en marche qu'après que son chef eut été parfaitement renseigné. Néanmoins, l'arrivée des barbares, à ce qu'il parait , ne fut pas tout

Tournai. — Clocher de Saint-Brii d'après Boziére, Tournai ancien et

1 i9, pi. XLll).

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