‹ Clovis Gosselin (volume 2)Chapitre 1 sur 22 · Clovis Gosselin · texte numérisé non relu

Clovis Gosselin

Supposons deux médecins — le premier a la figure grave, et le discours austère et suffisamment mêlé de latin — il passe sa vie à préparer des médicaments amers et nauséabonds, de couleur brune ou noire, dont il remplit des fioles d'un aspect lugubre. Il met des étiquettes sur ces fioles, il les range solennellement sur des rayons, et il attend qu'on vienne les lui demander.

L'autre est avenant et bienveillant, ses paroles sont simples, claires et surtout consolantes ^— jamais il ne vous parle de médecine ni de pharmacie, mais en causant avec vou|, il a vu votre mal — il vous retient à dîner ; le dîner se compose de mets qu'il sait que vous aimez. Vous partez

le soir, et sans vous en être aperçu, vous avez, tout en faisant un repas agréable, absorbé les substances salutaires qui doivent vous guérir.

Qu'on n'appelle pas docteur, si Ton veut, le second de ces médecins — mais qu'on reconnaisse qu'il guérit ou soulage plus de malades que l'autre. On affecte souvent de dédaigner le roman — ce n'est pas à propos d'un roman de moi que je me permettrai de défendre ce genre de littérature. Cependant on lit beaucoup de romans , et bien des gens n'ont jamais lu et ne lisent jamais autre chose. — Ne vaut-il pas mieux glisser quelques vérités utiles dans des livres qu'on lit à tort ou à raison, que de les développer dans de beaux livres que la plupart des gens ont le tort d'enfermer à double tour dans des bibliothèques? Le présent petit livre a voulu montrer la plus dangereuse tendance peut-être de ce temps-ci. Peut-être ai-je tort d'en avertir mes lecteurs. — Je terminerai cependant cette préface par une fable qui explique suffisamment ce que j'ai voulu dire.

Je vois en ce moment sur une pelouse une chèvre blanche, qui n'a pour occupation que de tondre l'herbe dans tout le cercle que lui permet

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d'atteindre la corde qui l'attache à un piquet. Deux ou trois fois par jour, on la change de place pour qu'elle trouve toujours de l'herbe nouvelle. Voilà bien des fois que je regaisde cette chèvre et chaque fois je fais à son sujet la même observation.

Sa corde est longue, et elle pourrait paître une herbe grasse et verte pendant deux heures. Mais elle commence toujours par tirer sur son lien et manger à l'extrémité de sa corde, se mettant sur les genoux, dont le poil est usé, pour atteindre plus loin, attirant du bout de la langue des brins d'herbe hors de sa portée, et faisant tant d'efforts que son coUier l'étrangle et la fait tousser. — Ce n'est que lorsqu'elle a mangé au raz de la terre l'herbe qui paraissait hors de sa portée qu'elle se décide à manger celle qu'elle peut atteindre plus facilement, tout en faisant de nouveaux efforts de temps en temps et en donnant des secousses à sa corde.

Pour l'herbe qui est au centre, elle ne la touche pas, quelque belle et appétissante qu'elle soit ; elle ne la mange que lorsqu'on a planté plus loin le piquet qui l'attache et que cette herbe se trouve à son tour placée à l'extrémité

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du nouveau cercle qu'il lui est permis de parcourir.

C'est précisément ce que nous faisons tous dans la vie... Gkacun de nous a son piquet, sa corde et son cercle tracé. Presque toujours, au dedans du cerde, il trouverait une pAture facile pour son corps, pour son esprit et pour son cœur. — Chaque pelouse a au moins ses pâquerettes. — Eh bien ! nous usons notre force, et quelques-uns aussi leurs genoux, à atteindre ce qui est en dehors.

C'est une inquiétude, une maladie plus épidémique en ces temps-ci qu'en aucun autre ; il y a cinq ou six rôles que tous veulent jouer, quelque peu aptes que la nature les y ait créés. . .

Cette fable prouve que les animaux, quelquefois , ne sont pas plus raisonnables que les hommes.

Alphonse Kârr.

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