‹ Clovis Gosselin (volume 2)Chapitre 2 sur 22 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

€?OBAmeiii C^émilre CloMielln renirm dans m ff«7er«.— IV«l«s«nce dl*Ant«liie-€IOTl« Cï0Mieliii.

Voici à peu près comment Césaire Gosselin racontait Tévénement cfui Tavait ramené dans ses foyers — régulièrement une fois par semaine — le dimanche, à Tissue du dîner — et ensuite, accidentellement, chaque fois qu*il rencontrait un auditeur bénévole — ou chaque fois qu'un verre de cidre offert par lui, Césaire Gosselin, lui donnait des droits incontestables à la reconnaissance et à l'attention de n'importe qui.

Césaire Gosselin était cultivateur — mais, à

l'âge de dix-huit ans ~ étant encore chez son père — il lui avait plu de rassembler les ennuis et les fatigues de son métier, et ensuite de mettre en regard — les charmes et les plaisirs du métier des pêcheurs. — Le bonheur est comme les nuages à Thorizon — toujours en avant ou en arrière — jamais où on se trouve. — Le procédé qu'employa Césaire Gosselin pour examiner impartialement l'état de laboureur et celui de marin, et se décider, après ce s#ieux examen, est très-ordinairement employé par tout le monde. — On plaide par-devant soi-même une cause que Ton a jugée d'avance ; on se décrit l'envers de sa position, que l'on compare à l'endroit de la position des autres. — Mais comme les gens agissent ainsi à leur insu, il n'est peutêtre pas hors de propos d'eu donner un bref spécimen.

Quand on est laboureur, se disait Césaire Gosselin — il faut dehors, à la pluie, à la neige, travailler au froid — il faut labourer, • semer, herser, faucher et endurer toutes les fatigues imaginables — et puis il y a des années

OÙ la récolte ne rend pas, et la fatigue et le travaille sont perdus.

Quand on est pêcheur , au contraire , le vent travaille pour vous ; une petite brise de sud-est tempère Tardeur du soleil et conduit votre canot

— on glisse sur la mer bleue comme un cygne

— on s'amuse à tendre des filets et à pêcher à la ligne — un des plus grands plaisirs qui existent — et le smr on rentre chargé de poissons que les femmes vont vendre au marché.

— Réellement, dit-il en se résumant, c'est un beau métier que celui de marin et un sot état que celui de laboureur. Je ne dirai à personne le résultat de mon consciencieux examen , caç pas un des laboureurs que je connais ne voudrait rester laboureur , tout le monde voudrait être pêcheur, et la terre se trouverait bien embarrassée.

Césaire Gosselin se fit donc pêcheur. Pendant longtemps d'abord il fut en butte aux Sarcasmes des anciens pécheurs, (pi professent un grand mépris pour les cultivateurs qu'ils désignent tous sous le nom de berquers (bergers).

mais il s'y accoutuma; pendant longtemps il fut malade à la mer, mais il s*y accoutuma. Il s*aperçut qu'il n'avait pas, dans son examen comparatif des deux professions , tenu assez de compte de certains détails. En face de la légère brise de sud-est qui fait glisser les canots comme un cygne sur la mer bleue, il avait négligé de se représenter de furieux vents de nord-ouest, empêchant de mettre les canots à la mer bouleversée pendant quinze jours — ou les renversant et noyaîît les pêcheurs — puis les jours où Ton ne prend pas de poisson, puis la pluie comme sur la terre et le froid un peu plus vif, etc. — Entre les choses qu'il avait oubliées, il y en avait una assez grave — c'est que pour exercer la pêche, il faut être marin — que quand on est marin on est inscrit au bureau des classes maritimes — et que quand on est inscrit au bureau des classes maritimes, on est à la disposition du ministre de la marine depuis seize ans jusqu'à un âge qui a varié , à diverses époques , de 40 à 60 ans. — Cette circonstance lui fut rappelée un matin par un gendarme qui lui remit une

feuille de route pour Cherbourg. — Il avait douze heures pour faire ses adieux et son paquet, et aller prendre au Havre le bateau qui devait le conduire à Cherbourg , ainsi qu'une cinquantaine d'autres pêcheurs ramassés comme lui sur la côte. Arrivé à Cherbourg, il fit comme les autres, passa sur divers navires, puis enfin, comme on avait la guerre avec les Anglais , il resta sur une goélette armée en corsaire dont l'état était de surprendre les navires marchands, de les amener dans un port français et de les vendre avec leur cargaison — d'autre part , il fallait avec un soin au moins égal éviter les vaisseaux de guerre qui ont les jambes longues, et des canons qui portent loin.

Après plusieurs affaires heureuses , il arriva un jour que le capitaine du corsaire aperçut un petit navire marchand anglais qui lui parut de bonne et facile prise. — On commença à courir dessus avec une ardeur qui s'augmenta singulièrement, quand on s'aperçut que le navire faisait force de voile pour éviter le corsaire dont la goélette s'appelait YAimable-Adèle. —

V Aimable* Adèle gagnait sur l'Anglais et gagnait si bien , que quand le capitaine découvrit qu'il était dupe d'une ruse de guerre et que le prétendu navire de commerce était un corsaire comme lui, plus fort que lui et ayant au moins le double de canons — il n'était plus temps d'éviter le combat que tout annonçait ne devoir pas avoir une issue heureuse pour l'^ltmable-Adèle.

— Holà , garçons ! dit le capitaine — nous sommes tombés dans un piège ; l'Anglais nous a joués. 11 n'est pas honteux à la mer de fuir devant un ennemi plus fort que soi , parce que la fuite demande de l'habileté, et qu'une fuite bien réussie est une victoire sur l'ennemi plus fort qui poursuit. Cependant nous ne fuirons pas — pour deux causes — la première, c'est que si l'Anglais est mieux armé que nous, la différence n'est pas tellement grande qu'on ne puisse la compenser en pointant mieux les canons et en les servant plus vite , et en tapant plus dru quand nous en serons à l'abordage. — La seconde raison pour laquelle nous ne fui-

rons pas — c'est que TAnglais marche mieux que nous, et que s'il s'est laissé atteindre, c'est que c'était dans son plan. U s'agit donc de se battre — de se battre pour la vie. — Et... vive la France!

Le capitaine ne se trompait pas — l'Anglais voyant YAimàble-Adèle dans le panneau , se préparait au combat. A peine avions-nous eu le temps de l'imiter, disait Césaire, et de nous ranger chacun à notre poste, qu'il était sur nous à portée de pistolet. Le capitaine eut la curiosité, avant de commencer le combat , de savoir le nom d'un navire si surprenant par sa légèreté, et il le demanda au capitaine anglais avec son porte-voix; — celui-ci le trouva mauvais — car en répondant c< Livelyy » qui était le nom du navire, il nous envoya toute sa bordée de canon et de mousqueterie tirée presque à bout portant. Tous ces coups donnèrent dans le corps de Y Aimable-Adèle , qui aurait eu beaucoup de monde hors de combat, sans l'ordre qu'avait donné le capitaine à tous nos gens et même aux officiers de se coucher à

plat ventre et de ne se relever qu'au signal qu'il leur en fwait lui-même. — C'est ce que nous fîmes, et nous relevant avec un im* mense cri de : Vive la France! nous pointâmes les canons sans nous presser. — Cet ordre exécuté régulièrement réussit à souhait : nous n'avions qu'un homme tué et un blessé, et il y eut plus de dix hommes tués sur le Lively.

Le désordre y fut si grand que nous n'aurions pas manqué de l'enlever d'emblée, si le capitaine avait ordonné l'abordage. — Mais depuis quelques instants déjà il interrogeait l'horizon avec sa longue vue — et il venait de se convaincre que deux croiseurs anglais arrivaient sur nous à toutes voiles et ne manqueraient pas de nous tomber sur le corps avant que nous eussions eu le temps de prendre le Lively à l'abordage. — Celui-ci, cependant , s'était éloigné jusqu'à une bonne portée de canon et nous envoyait quelques volées qui ne nous atteignaient pas. L'Anglais avait vu, de son côté, le secours qui lui arrivait, et il préférait l'attendre pour recommencer le combat. Sur ces entrefaites, le vent cessa, la nuit

s'étendit sur la mer et les trois navires nous entourèrent. Ils étaient bien persuadés que nous ne leur échapperions pas, et qu'à la pointe du jour ils se rendraient maîtres de notre goélette avec moins de risque et plus de facilité. Nous en étions également bien convaincus de notre côté. Le capitaine nous appela à l'arrière et nous dit : — Or sus! garçons, je ne vois aucune appai;pnce de sauver d'ici ni VÀimable-Adèle ni l'équipage que j'ai l'honneur de commander. — Il faut au moins soutenir l'honneur de la France — et mourir honnêtement. — La meilleure manière — à mon avis — est d'essuyer, sans y répondre, les feux que les Anglais ne vont pas tarder à croiser sur nous, et d'aller, tête baissée, aborder de corps le plus fort des trois Anglais. — Pour plus grande sûreté, je tiendrai moi-même le gouvernail de la goélette jusqu'à ce qu'elle soit accrochée au bord de l'ennemi, lequel, ne s'attendant pas à un pareil abordage, nous donnera peut-être l'occasion de faire une action brillante pour nous et glorieuse pour le pavillon, avant de succomber sous le nombre. — Si

le pavillon français est abaissé, au moins ça ne sera pas par mes propres mains. Quelqu'un a-t-il un meilleur avis?

L'avis de tout le monde était qu'il aurait mieux valu s!enfuir. Jean Bart a fait des fuites glorieuses, et Duguay-Trouin entre autres, en 1705, montant le Jason^ a échappé par une fuite habile à des vaisseaux anglais qui l'avaient cerné : mais nous n'avions pas le choix. — Il n'y avait pas un souffle de vent.

On se rattacha donc à l'idée du capitaine, et il fut convenu qu'au petit jour nous aviserions à nous faire tuer de la façon la plus convenable pour nous et la plus désagréable pour les Anglais.

Le capitaine donna ses ordres, et nous attendîmes le jour qui devait être le dernier. — Le capitaine se promenait tristement sur le gaillard d'arrière — tout à coup il fit signe au second, qui ne se promenait pas moins tristement — de venir à lui, et il lui fit voir qu'il se formait une noirceur à l'horizon et que cette noirceur augmentait peu à peu.

— C'est le vent qui arrive, lui dit-il à voix

basse -^ et Dieu ne veut pas que nous périssions aujourd'hui.

Nous avions nos basses voiles carguées et nos huniers tous bas à cause du cahne — il nous les fit rappareiller sans bruit et en même temps orienter toutes les autres pour recevoir la fraîcheur qui s'avançait.

Peu de temps après, en effet, le vent arriva, et trouvant toutes nos voiles disposées à le recevoir, il fit tout d'un coup aller Y Aimable- Adèle de l'avant. Les Anglais qui dormaient en toute confiance n'avaient pas songé à se mettre dans le même état. Dans leur surprise ils perdirent un temps considérable à hisser leurs voiles et à mettre vent arrière pour nous rejoindre. — Mais pendant cette manœuvre nous avions pris sur eux une bonne portée de canon d'avance — et le vent venant à fraîchir , Y Aimable- Adèle laissa les ennemis la canonner de loin sans l'atteindre.

Dans ce salut inespéré — le capitaine et l'é- . quipage se mirent à genoux et rendirent grâces à Dieu. — Je dis l'équipage — car, seulmalheu-

reux dans le salut commun, j'élais tombé à la mer en appareillant, après avoir reçu un violent coup à la tête sur une vergue. — Je ne sais donc que par ouï-dire ce qui se passa depuis sur VÀtânable-Adèle — je ne revins à moi que le lendemain à fond de cale du Lively — par suite de quoi je passai trois ans prisonnier en Angleterre

— par suite de quoi nous nous sauvâmes à trois sur un canot volé à un Anglais — nou« n'arrivâmes que deux en vue de Barfleur — le troisième était mort en route de froid, de fatigue et de faim. — Nous ne valions guère mieux quand des pêcheurs français nous prirent à leur bord

— par suite de quoi je revins ici où j'épousai Astérie Quertier, qui m'avait fidèlement attendu, quoiqu'on eût dit au pays que je m'étais noyé.

— Ce qui ne m'avait pas moins fidèlement attendu, c'était ma part de prises à bord de Y Aimable-Adèle, — J'achetai cette masure avec un peu de terre dans la plaine — et nous vivons trop heureux — surtout depuis que nous avons un fils qui est né l'année dernière — et qui joue là-bas avec le chien de garde.

Césaire Gosselin avait raison de dire qu'il était trop heureux, ça ne pouvait pas durer. Il s'était toujours ressenti par intervalles de sa blessure à la tête. Il tomba malade — la blessure se rouvrit et il mourut — laissant sa veuve et son fils, Antoine-Glovis, avec la masure et le petit lot de terre pour toute fortune — attendu qu'il n'avait pas accompli le temps tle service nécessaire pour que sa femme eût une pension.

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