SUR L'EDUCATION PROFESSIONNELLE
En fait d'éducation, Je voudrais qu'elle fût gratuite, obligatoire, poui* ce qui concerne la lecture, l'écriture, l'arithmétique et le dessin linéaire ; l'homme qui ne possède pas ces connaissances à un certam degré est au moins aussi infirme qu'un boiteux ou un manchot.
Mais quand il s'agit d'aller plus loin, il me prend quelques scrupules.
En effet, voilà un bien grand nombre d'enfants engagés dans la voie élargie des
études universitaires. — Où mène cette voie?
Lorsque l'éducation était un bienfait exceptionnel, qui n'était destiné qu'à un très-petit nombre, on étudiait pour être prêtre, médecin, avocat, magistrat, écrivain, etc., et les universités fournissaient de prêtres, de médecins, d'écrivains et d'avocats, à peu près le nombre nécessaire à la consommation du pays.
Mais quand l'instruction est devenue le patrimoine de tout le monde on n'a pas songé que tout le monde ne pouvait pas être poète , avocats, médecin et prêtre, — et on a donné à tous les enfants d'un pays une instruction qui ne prépare qu'à ces professions.
Or, d'autre part, on est tombé en France dans une étrange et dangereuse erreur pour ce qui regarde Yégaliléy — on s'est figuré que l'égalité consiste à être tous la même chose, — et toutes les familles ont mis toute leur ambition en ne regardant à aucun sacrifice, à jeter leurs enfants dans cette voie.
Au bout de quelque temps on a remarqué répondant quo, faute d'oplitude ou d'argent,
beaucoup de pauvres diables qu'on y engageait tombaient fatigués ou découragés à moitié de la route, ce qui n'empêchait pas que ceux qui arrivaient étaient encore trop nombreux, et, parvenus au but , s'arrachaient les lambeaux des causes et des maladies sans réussir à assouvir leur faim cruelle ; — on a vu que pour le plus grand nombre cette voie ouverte à tous était terminée par un précipice.
Qu'a-t-on fait depuis quelques années? on a voulu lutter contre l'encombrement des trois ou quatre professions auxquelles prépare l'instruction universitaire, — et on en a rendu la porte plus étroite. — Mais, par une singulière aberration, c'est la porte de sortie dont op a diminué la largeur; de sorte qu'on laisse comme autrefois s'engager autant de jeunes gens qu'il s'en présente dans une route qui doit être un cul de sac pour le plus grand nombre. — Cela me rappelle ce que j'ai vu en Suisse, à Lausanne, il y a quelques années : on monte à l'église de Lausanne par un chemin rude et escarpé, qui devient parfois un escalier.
Quand on est arrivé tout haletant, on trouve Téglise fermée, et on lit sur la porte qull fallait en demander la clé à un tel, tdnturier, je crois, qui demeure au pied de la côte que vous venez de gravir.
Au lieu d'élever à Tissue du chemin des études universitaires des obstacles toujours un peu plus difficiles, — obstacles qui ne servent qu'à estropier un certain nombre de concurrents, n'aurait-il mieux valu placer ces obstacles à l'entrée. Qu'arrive-t-il en effet? Autrefois on avait trop de médecins, d'avocats, etc. — Aujourd'hui on en a encore trop, mais moins cependant qu'on en aurait sans ces obstacles, c'est-à-dire que le nombre de ceux qui arrivent n'augmente pas beaucoup , grâce à ces obstacles , mais ne diminue pas non plus à cause du plus grand nombre de concurrents qui s'engagent dans la voie. — Or, de tous ceux qui reculent devant les dernières haies, de tous ceux qui tombent en essayant de les franchir et restent fourbus et éclopés, qu'arrive-t-il ? — Un trèsgrand nombre de jeunes gens parvenus à l'âge
de rhomme et du citoyen, non-seulemeût n'ont pas de profession , non-seulement n'ont aucun moyen utile pour eux et pour les autres d'employer leurs facultés, mais ils n'ont appris que l'inaptitude à toute autre profession qu'à celles qu'ils n'ont pu atteindre. — Ils retombent dans la société membres non-seulement inutiles, mais dangereux; ils y retombent aigris, incapables, ennemis, — obligés de se faire upe place avec , violence , — ne pouvant ni arriver au but, ni retourne]^ au point de départ.
Instruction est un mot formé du latin instructiMy qui veut dire armé, muni ; — l'instruction doit avoir pour but de mettre un jeune homme à même la société convenablement équipé , c'està-dire tout prêt à vivre de l'emploi utile aux autres de ses forces et de ses facultés.
C'est un fait incontestable que cet élan de tout le pays vers les professions dites libérales; — c'est un fait non moins évident que l'abandon du noble et beau métier de l'agriculture. — Si un cultivateur a quatre fils, il vivra de pain et d'eau pour qu'un de ses fils soit prêtre, un autre huis-
sier ; — le troisième , ouvrier dans une ville ; — celui qu'il gardera auprès de lui, pour lui faire faire son état, pour lui laisser Théritage de son expérience, est à coup sûr celui qui aura montré le moins d'intelligence. De sorte qu'à mesure que les villes s'encombrent de médecins, de prêtres, d'avocats, et d'une foule immense de gens qui sont tombés de fatigue sur la route de ces professions, elles s'encombrent aussi d'ouvriers^ de toutes sortes, qui doivent se disputer un nombre insuffisant de travaux, — et ainsi l'agriculture est abandonnée à un trop petit nombre de bras, lesquels bras , de jour en jour, arrivent à appartenir aux têtes les plus faibles et les plus inintelligentes.
Ce n'est donc pas assez d'avoir rétréci la porte de sortie des études universitaires, et d'avoir élevé devant cette porte un certain nombre d'obstacles rendus plus difficiles de jour en jour. En effet, ceux qui reculent, effrayés ou épuisés, devant ces obstacles, sont trop avancés pour retourner en arrière : ils restent là où ils sont tombés ; — ceux qui se brisent en essayant
de les franchir, sont également perdus pour la société, — ou plutôt les uns et les autres seront désormais à la charge de la société, qu'ils épuiseront et troubleront de toutes manières.
Si Ton doit mettre des obstacles à cette voie , ce n'est pas à son issue, mais bien à son entrée.
A l'entrée c'est un obstacle, à l'issue c'est un piège.
Mais avant de fermer ou de rétrécir le lit d'un fleuve, il faut lui en avoir préparé un autre.
Il faudrait donc partir de ce principe qu'un homme naît laboureur ; que les individus seuls qui ont reçu des facultés différentes d'une certaine puissance sont appelés, par la nature et par le bon sens, à d'autres professions. — Mais si l'égalité ne consiste pas à être tous la même chose, elle consiste à trouver les mêmes avantages matériels et honorifiques dans les diverses professions. — Il faudrait donc d'abord honorer l'agriculture au moins au même degré que les professions qui sont le plus honorées ; il faudrait bien inculquer dans les esprits, non pas seulement par des paroles, mais aussi par les exem-
pies, qu'un excellent laboureur est Tégal d'un excellent avocat, d'un excellent écrivain ; mais qu'un mauvais avocat et un écrivain médiocre sont loin d'être les égaux d'un bon laboureur. — n faudrait qu'il y eût plus de chances pour un cultivateur habile que pour un mauvais avocat d'arriver aux places et aux honneurs, tandis que c'est tout le contraire aujourd'hui.
n faudrait ouvrir de ce côté une voie aux bons esprits et aux esprits cultivés, et, pour leur ouvrir cette voie, il faut leur présenter un but.
Quand vous aurez fait cela, il sera temps alors de mettre des obstacles à la voie sans issue qui attire fatalement une si grande partie du pays. — Mais ces obstacles, il faudra les placer à l'entrée de la voie, — et ici, il s'agit encore de s'entendre.
Loin de moi la pensée de vouloir ressusciter :des castes et des privilèges, et de vouloir dire
— aux chênes seuls appartiendront les forêts ;
— mais si le chêne végète puissamment dans une terre profonde, le bouleau s'accommode d'un sol maigre et rocailleux ; celui-ci ne ga-
gnera pas grand'chose à être planté dans la terre qui convient au chêne, et le chêne mourra ou restera petit et rabougri dans le sol où prospère le bouleau. — 11 s'agit de mettre autant que possible chacun à sa place, là où il sera heureux pour lui-même et utile pour les autres.
n y a à fournir une carrière longue et difficile au bout de laquelle un petit nombre seulement doit arriver ; — ne laissez s'engager dans la carrière que ceux qui ont des chances de la parcourir jusqu'à la fin. — Vous aurez épargné à ceux qui n'atteindraient pas le but, du temps et de l'argent perdu, du découragement et du désespoir, — vous les aurez décidés, pendant qu'il en est temps encore, à prendre une autre route. — C'est précisément le contraire de ce que vous faites, et cependant je ne crois pas me tromper en affirmant que c'est ce qu'indiquent la raison et le bon sens.
Que l'instruction nécessaire à tous les hommes et à toutes les professions, que l'instruction qui complète l'homme, et sans laquelle il est infirme et inutile à lui-même et aux autres, que
rinstruction primaire soit non-seulement gratuite, mais obligatoire ; — que le père soit obligé de la faire donner à son fils; que, dans le cas de l'impuissance du père, ce devoir incombe à la commune ; à défaut de la commune, au département. — Puis, au bout de ce premier chemin, qu'on s'arrête à un carrefour; — qu'à ce carrefour où tous arrivent également instruits, t»êtrwtif armés, munis, équipés, — on montre à tous des voies diverses et toutes offrant [le même but : l'existence pour tous, le bien-être pour les habiles et les sages, la fortune et les honneurs pour les excellents.
Que, chacun alors choisisse sa deuxième voie, après que le parcours de la première l'aura mis en état de choisir. — Que, cette voie choisie, il se prépare à y entrer, soit qu'il prenne à gauche ou à droite, soit qu'il se sente la force de continuer. Mais là doivent se trouver les obstacles non pas des obstacles puérils, inutiles à la carrière qu'ils ferment, comme ceux que vous avez placés si illogiquement à la sortie de l'éducation universitaire, mais des
obstacles qui donnent la mesure graduée des forces qu'il faut apporter relativement à la longueur et aux difficultés de cette carrière, de façon que ceux qui sont admis à mesurer aient tous des chances probables d'arriver au but et ne soient pas coudoyés, et poussés, et arrêtés par une foule inutile qui tombera tout le long de la route.
Ainsi, au lieu que, dans Tétat actuel des choses réducation professionnelle est Texception et les études universitaires la règle, ce serait précisément le contraire qui devrait avoir Ueu. — L'instruction primaire terminée, des examens, des concours détermineraient, et ceux qui doivent prendre de nouvelles munitions pour une carrière plus longue qu'on leur verrait la force de fournir dans le sens des études universitaires et littéraires, et ceux qui doivent entrer dans une des voies plus faciles ou plus courtes dès à présent ouvertes du carrefour où les ont conduits les études primaires ; — qu'arrivés à un nouveau carrefour, ceux qui se destinent aux professions exceptionnelles.
qui sont devenues si malheureusement et si ridiculement le but de tout le pays, trouvent encore de nouveaux obstacles à franchir, c'est-à-dire subissent de nouveaux examens et de nouveaux concours ; — mais que ces obstacles se trouvent toujours placés là où ceux qui ne voudront ou ne pourront pas les franchir, trouveront à droite et à gauche des voies plus faciles, dans lesquelles la force et l'aptitude qu'ils ont montrées leur permettront d'aller au but, — c'est-à-dire que persodne ne soit obligé, comme dans l'état actuel, de tomber fatigué, découragé, éclopé sur la route, n'ayant à choisir qu'entre se faire mendiant ou s'établir brigand, selon son tempérament et ses inclinations.