‹ Clovis Gosselin (volume 2)Chapitre 20 sur 22 · SUR LES PUNITIONS · texte numérisé non relu

SUR LES PUNITIONS

Comme j'entrais Tautre jour chez une charmante femme de ma connaissance, je la trouvai écrivant avec beaucoup d'énergie ; — à mon aspect, elle repoussa les papiers qui étaient devant elle.

Je ne puis m'empécher de porter à plusieurs reprises les yeux sur ces papiers ; — elle s*en aperçut.

Ne me croyez pas indiscret, lui dis-je ; si je vous avais trouvée écrivant sur du papier glacé, je me serais bien gardé de tourner mes regards du côté d'une lettre commencée, mais vous écri-

viez sur des carrés de gros papier plutôt verdâtre que blanc...

C'est vrai, me dit-elle, mais ce n'est pas pour moi que j'écris : — nous avons un pensum.

— Comment vous avez un pensum t

— C'est-à-dire mon fils ; voilà ce que c'est : les études des enfants leur imposent une vie, je crois, trop sédentaire. — On dit qu'il y avait une secte de philosophes qui n'étudiaient qu'en marchant et en se promenant sous des arbres.

— Il me semble que c'est ainsi qu'on devrait instruire les enfants ; ils deviendraient des hommes plus forts et plu$ beaux.

Mais, non-seulement on leur fait passer une partie de leur vie assis, immobiles, courbés sur des livres, entassés dans des classes étroites.

Mais encore, à la moindre faute, on les prive de récréation, — c'est-à-dire, d'air et d'exercice, à un âge où tout est développement et croissance, à un âge où l'on prépare la santé ou la maladie de toute la vie. De sorte qu'un garçon, élevé au collège, s'il est un peu turbulent et indiscipliné, — c'est-à-dire si son tem-

pérament exige plus d'exercice, court grand risque de passer assis tout le temps de ses études, faisant des devoirs pendant les classes, et des pensums pendant les récréations. C'est ainsi qu'on lance ensuite dans la vie des hommes grêles, faibles, rachitiques, lâches, méchants et envieux.

Eh bien ! comme je ne veux pas que mon fils soit ainsi, quand il a des pensums, — ce qui lui arrive fort souvent, — c'est moi qui les fais. — Pendant que je griffonne pour lui, il court, il se promène, il saute.

Ce n'est pas tout à fait le but que j'aurais voulu atteindre, — car de cette manière ses fautes restent impunies et presque encouragées. Si on lui eût imposé d'autres punitions, j'aurais au contraire veillé à ce qu'il les subît ponctuellement; — mais quand je le voyais pâle, blême, maigre, — quand j'apprenais qu'il n'avait pas joué, ni couru, ni sauté, ni marché à l'air depuis bientôt un mois, — quand je le voyais reprendre son embonpoint et ses fraîches et

vivantes couleurs de Tenfance, aussitôt que nous

passions quelques journées à la campagne, — quand je ne pouvais me dissimuler que c'étaient les devoirs et les pensums varacesy se partageant sen temps, qui lui enlevaient la force et la santé,

— je me disais : le latin est bien cher.

Je vous assure que la besogne que j'ai entreprise pour lui conserver ses récréations, c'està-dire le jeu , l'exercice, la santé et son riant colorfô, n'est pas une médiocre besogne.

Notre professeur de cinquième, l'année dernière, n'était pas trop sévère ; — il donnait bien des pensums, comme les autres, mais c'étaient des verbes ou des vers français à copier.

Dieu sait coQd)ien — pendant que nous faisions notre cinquième — j'ai copié de fois des verbes humiliants, tels que les vérités bavarder,

— dormir, — être paresseux, — répliquer, — mentir, etc.

Combien de fois j'ai copié la Cigale et la Fourmi, — la Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le B<euf , *- le Chêne ^ le Roseau,

— les Animaux malaides de la p^e, — et le récit de Théramèiie. Avec ce que j'ai feit de

pensums, un nouvel Omar aurait chauffé pendant quinze jours les bains d'Alexandrie. J'ai acquis une grande rapidité à écrire ces choses, d'autant que, pour la vraisemblance, il faut qu'elles soient remarquablement griffonnées; et ce qui me facilitait beaucoup la chose, c'est que je savais par cœur les trois ou quatre pièces usitées en fait de pensum. Mais le professeur de quatrième , outre qu'il donne plus de pensums que les autres, exige des vers latins, — des vers de Virgile. — Or , je ne sais pas le latin; je dois donc copier lettre à lettre : c'est beaucoup plus long et en même temps, beaucoup plus ennuyeux. Avec cette centaine de vers français que ma mémoire savait, et qui une fois ma plume montée, en coulaient comme les grains de sable d'un sablier, je pouvais penser à autre chose. — Mais, en copiant servilement ces vers latins que je ne comprends pas, je suis forcée de leur donner mon attention tout entière. Aussi suis-je arrivée à partager tous les mauvais sentiments de^ écoliers contre ce professeur. Je n'apprends pas sans plaisir

les quelques mauvais tours qu'on lui joue Je ne vous retiens pas, — me dit-elle; — ou, si vous voulez attendre ma mère, prenez un livre, car je ne puis suspendre plus longtemps ma besogne. Je suis, comme disent les écoliers, écrasée de pensums. Il faut porter demain lundi au collège trois cents vers de Virgile, et depuis ce matin je n'en ai pu copier que cent cinquante. Mon enfant est allé se promener et jouer au ballon dans les Champs-Elysées.

Moi je reste et je suis heureuse de lui donner ce plaisir salutaire par ce beau temps.

— Voulez- vous que je vous aide? dis-je à la jeune femme. J'aurai bientôt transcrit une centaine de vers de Virgile. Ma mémoire en a conservé un certain nombre, et je n'aurai pas besoin de copier comme vous.

— Non, me dit-elle. Il faut que ce soit entièrement de la même écriture. Nous avons en quatrième un homme bien dur et bien rigoureux; il les ferait recommencer. Mon écriture, quand j'écris vite et mal, ressemble assez à celle de mon fils; mais, si vous

voulez me dicter, j*irai beaucoup plus vite.

Et reprenant le commencement de Y Enéide, je dictai :

nie ego qui quondam gracili modulatus avenâ CarmeDy et, egressus silvis, vicina coegi Ut quamvis avido parèrent arva colono, Gratum opus agricolis. Etc.

Et la jeune femme, penchée sur les carrés de papier qu'elle couvrait rapidement de lignes inégales, se tachait les doigts d'encre, tandis que les boucles de ses cheveux effaçaient quelquefois ce qu'elle venait d'écrire.

J'ai réfléchi , depuis, qu'elle avait bien raison dans sa critique du mode do punition appelé pensum. On ne se préoccupe pas assez de la santé, de la vigueur des enfants. — Il semble que, pourvu qu'ils apprennent le latin, et qu'un père bourgeois puisse dire orgueilleusement dB son fils, à la sortie du collège :

Il sait — le savant homme !

Presque autant de latin qu'un savetier de Rome.

Il semble qu'ils n'ont pas besoin de savoir

autre chose que le latin, ni d'être autre chose

que latinistes. Ce serait une réforme très-utile à faire dans la discipline des écoles. La jeune mère dont je parlais tout à Theure, disait avec raison — qu'il y a tel enfant qui passe à copier des vers tout le temps qu'il devrait employer à faire l'éducation de son corps, à développer ses membres , à devenir fort, souple, agile, dur à la fatigue, peu accessible à la maladie.

Ce n'est pas en vue de l'école, mais en vue de la vie qu'il faut élever les enfants, — disait Senèque.

Qu'est-ce que les enfants doivent apprendre?

Ce qu'ils auront à faire étant hommes, — disait Agésilas.

Ne pourrait-on pas, au lieu de ces punitions ridicules qui consistent à faire copier aux enfants ufte centaine de vers pendant huit ans, ne pourrait-on pas imaginer des punitions qui ne leur enlèveraient pas un exercice indispensable à leur santé? — Les priver de récréation, c'est-àdire de jeux actifs et bruyants , — d'exercices violents, — c'est aussi absurde que si on leur enlevait, par punition, une partie de leur nour-

riture. On a imaginé le pain sec pour punition, mais on n*a pas inventé de diminuer la ration de pain.

Il serait facile de remplacer les pensums par une occupation ennuyeuse si Ton veut, mais exerçant les forces au grand air : tirer de Teau à un puits, — bêcher la terre, — traîner du sable dans une brouette et Fétendre, — faire des fagots, — les porter d'un endroit à un autre, — et mille autres petits travaux qui, en privant les enfants des jeux qui les amusent, — ne nuiraient pas à leur santé en les privant d'air et d'exercice.

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