AB UNO DISCE
J'ai vu hier une chose tristement comique.
Une famille de cultivateurs a cru devoir poti^ser un de ses membres : — un garçon a été mis au latin.
Dieu sait que de sacrifices ce latin a coûtés à ces pauvres gens ! — Dieu sait de combien de vêtements chauds Thiver on s*est privé pour entretenir au collège l'orgueil futur delà dynastie! — Combien de fois on a mangé do
pain sec, quand arrivaient les époques fatales des quartiers à payer.
Il reste à la maison un fils et une fille. — La fille a manqué im bon mariage avec un garçon qu'elle aimait. — Ses parents n'ayant pas voulu lui donner une petite dot que demandait la famille du jeune homme, parce que tout Targent était destiné à celui qu'on élevait pour en faire un monsieur.
Le fils conduit la ferme et nourrit tout le monde; — mais il a bien du mal à obtenir quelques livres pour suivre les progrès de l'agriculture. — D a besoin de se quereller pour obtenir de ses parents le fumier nécessaire pour engraisser les terres. — Ni lui ni sa sœur n'ont d'habits propres pour le dimanche. — Le prix de leur travail opiniâtre est envoyé à la ville pour l'éducation universitaire du Monsieur.
Mais le Monsieur a écrit qu'il est bachelier
Depuis quelques jours on attendait ledit Monsieur; il avait été passer le commencement des vacances chez un camarade de collège, et il n'avait accordé que huit jours à sa famille. — H avait annoncé, par une lettre qu'il allait arriver avec ce même camarade. — Ses parents sont fort riches, disait-il ; — il espérait qu'on lui ferait un bon accueil, et qu'on n'aurait pas l'air trop paysans.
Depuis la réception de cette lettre ces pauvres gens sont dans une agitation singulière ; d'abord on se prive de tout pour pouvoir dépenser davantage quand le Monsieur va arriver.
On a vendu deux vaches, — on a renoncé à acheter un cheval dont on a besoin et pour lequel on était en marché.
On a collé du papier neuf dans les deux belles chambres, le père, la mère, le fils et la fille coucheront au grenier sur de la paille.
On a emprunté des couverts d'argent, parce
que M. le bachelier avait montré aux vacances précédentes un dégoût profond pour Tétain.
On aurait bien voulu avoir un tapis , mais c'est fort cher, et cependant il s'était tellement plaint des carreaux de briques, que la mère a eu l'idée ingénieuse de coller par terre, dans les chambres destinées à son fils et au camarade dudit, du papier peint simulant le tapis.
Ces deux jeunes gens sont arrivés hier matin. — A la frugalité la plus sévère, — bien plus, aux privations, — ont succédé subitement l'abondance et la profusion.» — Le bachelier n'en a pas paru touché ni reconnaissant ; — il s'est occupé d'excuser auprès de son ami les manières et le langage des parents qui se sont faits ses esclaves, et qui usent leur vie à travailler pour lui ; qui composent son luxe de leurs privations perpétuelles.
Il les a pris à part, et les a engagés à parler le moins possible à table ; il les a repris dure-
— serment et avec ironie sur quelques mots de leur village; il les a raillés sur leur accents; — il a accepté pour lui et son ami les meilleurs morceaux, — se levant de table à l'issue des repas, sans attendre que son père et sa mère en donnassent l'exemple, comme faisaient son frère et sa sœur. — Il n'y a pas d'impertinences qu'il ne dise et ne fasse depuis son arrivée.
Mais le père et la mère l'admirent ; ils font signe au frère et à la sœur de se taire, s'ils veulent répondre à quelqu'une de ses sottises, et s'ils essaient seulement de parler à leur tour.
Il leur a déjà annoncé qu'il allait falloir redoubler de sacrifices, parce qu'il allait commencer à suivre le cours de droit. — Ce» pauvres gens ont passé la nuit à chercher comment ils allaient trouver l'argent qu'il demande pour les premières inscriptions. Ils se sontarrétés à l'idée de vendre encore deux vaches ; — le fils aîné
a dit : mais, quatre vaches de moins, c'est beau-
coup, nous n'aurons pas de fumier pour nos terres cet hiver, et la terre amaigrie ne produira rien.
Les parents ne Font pas écouté.
Pour lé jeune homme il s'est vanté au fils de l'huissier delà ville, dandy villageois, cpi'il avait fait accroire à ses parents qu'il est bachelier, tandis qu'il a dépensé l'argent destiné à sa ré* cepliori en parties de plaisir à la chaumière, à Mabille, au château d'Âsnières, etc.
Comme, avant tout, il ne veut pas avoir l'air pauvre aux yeux du camarade qu'il a amené, pour expliquer l'absence de certains détails de luxe chez ses parents, il fait passer pour avares ces gens si généreux et si dévoués.