‹ Clovis Gosselin (volume 2)Chapitre 21 sur 22 · SUR LA FAUSSE ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

SUR LA FAUSSE ÉGALITÉ

Aujourd'hui on commence par s'habiller, se parer ; on se déguise en riche ; ensuite on mange, on boit, on se chauffe avec le reste, quand il reste quelque chose. Chacun a la passion de paraître plus qu'il n'est ; mais cette passion coûte cher. Pour la satisfaire, chacun dépense un peu plus qu'il n'a. Le seul résultat de cette triste comédie est une parfaite égalité de pauvreté et de misère, même pour ceux que la fortune avait voulu en affranchir.

Il faudrait que le bon sens et l'honnêteté publique arrivassent à créer des lois somptuaires, de ces lois qui sont toujours respectables parce qu'elles sont sous la protection du mépris et du ridicule.

Aujourd'hui qu'on peut être fier d'être ouvrier, pourquoi certains ouvriers qui avaient un costume à eux l'ont-ils abandonné pour s'affubler d'habits chers ?

Les charpentiers avec leurs vestes et leurs pantalons de velours n'étaient-ils pas mieux mis que lorsqu'ils portent gauchement des habits et des redingotes qui cherchent à imiter les vêtements des marchands riches ?

Que la femme ou la fille de l'ouvrier aiment à être bien mises, je le conçois, c'est un sentiment naturel, mais seulement pour être jolies et pas pour paraître riches ; qu'elles évitent avec mépris les bijoux faux, les imitations d'hermine ; qu'elles se fassent un costume conforme

à leurs moyens et qu'elles se fient pour le reste à leurs grâces naturelles, à leurs yeux, à leurs deûts, à leur fraîcheur, à leur modestie, à leur beauté.

Outre la misère à laquelle condamne le semblant de luxe, l'ouvrier pauvre n'ose plus mener sa femme et sa fille dans les lieux de plaisir honnêtes, où elles seraient humiliées, aujourd'hui qu'f7 faut une toilette trop chère. Il les laisse à la maison, s'il ne peut pas leur donner cette toilette. Plus de promenade, plus de danse, pas de mariage ; lui seul va au cabaret. Le dimanche, le jour de la famille, du repos et du plaisir, se passe dans la tristesse pour les femmes, dans la débauche pour les hommes.

Je ne parle pas ici seulement pour l'ouvrier : l'employé et sa femme, le rentier à tous les degrés, et « son épouse, » tout le monde veut se tromper. — Triste et coûteux carnaval !

Il n'y a pour ce mensonge que fait tout le

monde que deux résultats possibles. Si vous réussissez à avoir Fair très-riche, on vous envie, si vous ne réussissez pas, on se moque de vous.

Voici une femme qui passe ; à dix pas, elle a Tair d'une femme riche. Un manchon d'hermine , un voile de point d'Angleterre , des bracelets et des bagues jusque par-dessus ses gants.

A trois pas c'est une sotte qui promène une mascarade ; son hermine est du chat, ses bijoux du cuivre, son voile je ne sais quoi.

C'est la femme d'un employé à 1,300 fr. Ceux qui ne l'ont vue qu'à dix pas, ceux qui ont été dupes de l'hermine, des bijoux et du point d'Angleterre disent : Son mari est un voleur, ou elle est une prostituée. On n'est pas vêtue ainsi quand on a 1,500 fr. à dépenser par an. Je ne voudrais pas être son mari.

Que la même femme ait une robe de coutil

d'été, de laine d'hiver, un chapeau simple, des cols unis, mais bien blancs, ses cheveux bien lisses, la tournure décente, on dira : C'est une jolie femme, c'est sans doute la femme d'un employé à 1,500 fr., qui est modeste, bonne ménagère et point coquette ; et on enviera un peu son mari.

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