‹ Clovis GosselinChapitre 3 sur 3 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

bien, nous usons notre force , et queli^es-uns usent aussi leurs genoux, à atteindre ce qui est en dehors.

C'est une inquiétude, une maladie plus épidémique en ces temps-ci qu'en aucun autre ; il y a cinq ou six rôles que tous veulent jouer, quelque peu aptes que la nature les y ait créés...

Cette fable prouve que les animaux, quelquefois , ne sont pas plus raisonnables que les hommes.

Voici à peu près comment Césaire Gosselin racontât l' événement qui l'avait ramené dans ses foyers, régulièrement une fois par semaine , le dimanche , à l'issue du dîner, et ensuite, accidentellement, chaque fois qu'il rencontrait un auditeur bénévole , ou chaque fois ^u'un verre de cidre offert pai- lui, Césaire Gosselin, lui donnait des droits incontestables h la reconnaissance et à l'attention de n'importe qui.

Césaire Gosselin était cullivateur ; mais, à

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l'âge de dix-huit ans , étant encore chez son père, il lui avait plu de rassembler les ennuis et les fatigues de son métier, et ensuite de mettre en regard les charmes et les plaisirs dû métier de pécheur. Le bonheur est comme les nuages à l'horizon, toujours en avant ou en arrière, jaûims où on se trouve. Le procédé qu'employa Césaire Gosselin pour examiner impartialement l'état de laboureur et celui de marin, et se décider après ce sérieux examen, est tiès -ordinairement employé par tout le monde. On plaide par devant soimême une cause que l'on a jugée d'avance , on se décrit l'envers de sa position, que l'on compare à l'endroit de la position des autres; mais, comme les gens agissent ainsi à leur insu , il n'est peut-être pas hors de propos d'en donner un bref spécimen.

— Quand on est laboureur, se disait Césaire (josselin, il faut dehors, à la pluie, à la neige.

travailler au froid; il faut labourer, semer, herser, faucher et endurer toutes les fatigues iioaginabtes ; et pais il y a des années où la récolte ne rend pas, et la fatigue et la trav^ sont perdus.

n Quand on est pêcheur, au contrmre, le veut travaille pour voua ; une petite brise de sud-€St tempère l'ardeur du soleil et conduit votre canot ; on glisse comme un cygne sur la mer bleue, on s'amuse à tendre des filets et àpècber àla ligne, un des plus grands plaisirs qui existent ; et, . le soir, on rentre cbargé de poissons que les femmes vont vendre au marcbé.

» Réellement, dit-il en se résumant, c'est un beau métier que celui de marin et un sot état que celui de laboureur. Je ne dirai à personne le résultat de mon consciencieux examen ; car pas un des laboureurs que je connais ne vouâr»t rester laboureur, tout le

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monde voudrait être pêcheur, et la terre se

trouverait bien embarrassée.

Césaire Gosselin se fit donc pécheur. Pendant longtemps d'abord, il fut en butte aux sarcasmes des anciens pêcheurs, qui professent un grand mépris pour les cultivateurs, qu'ils désignent tous sous le nom de berquers (bergers) : mais il s'y accoutuma ; pendant longtemps, il fut malade à la mer: mais il s'y accoutuma. Il s'aperçut qu'il n'avait pas , dans son examen comparatif des deux professions, tenu assez de compte de certains détails. En face de la légère brise de sud-est qui ffùt glisser les canots comme un cygne sur la mer bleue, il avait négligé de se représenter de furieux vents de nord-ouest, empêchant de mettre les canots à la mer bouleversée pendant quinze jours, ou les renversant et noyant les pêcheurs, puis les jours où l'on ne prend pas de poisson, puis la pluie comme sur la

terre et ]e froid ud peu plus vif, etc. Entre les choses qu'il avait oubliées, il y en avwt une assez grave : c'est que, pour exercer la pêche, il faut être marin ; que, quand on est marin, on est inscrit au bureau des classes marîtimes; et que, lorsqu'on est inscrit au bureau des classes maritimes, on est à la disposition du ministre de la marine depuis seize ans jusqu'à un âge qui a varié, à diverses époques, de quarante à soixante ans. Cette circonstance lui fut rappelée un matin par un gendarme qui lui remit une feuille de route pour Cherboui-g. Il avait douze heures pour faire ses adieux et son paquet, et aller prendre au Havre le bateau qui devait le conduire à Cherbourg, ainsi qu'mie cinquantaine d'autres pêcheurs ramassés coomie lui sur la côte.

Arrivé & Cherbourg, il lit comme les autres, pa^a sur divers navires ; puis enfin, comme OQ avait la guerre aux Anglais, il resta sur

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une goélette armée en corsaire, dont l'état était de surprendre les navires marchands, de les amener dans un port français et de les vendre avec leur cargaison; d'autre paît, il fallait, avec un soin au moins égal, éviter les vaisseaux de guerre, qui ont les jambes longues et des canons qui portent loin.

Après plusieurs alTaires heureuses, il arriva un jour que le cypitaine du corsaire aperçut un petit navire marchand anglais qui lui parut de bonne et facile prise. On commença à courir dessus avec une ardeur qui s'augmenta singulièrement, quand on s'aperçut que le navire faisait force de voiles pour éviter le corsaire, dont la goélette s'appelïût l'A imâble- Adèle. L' aimable- Adèie g!L^aa.\t sur l'Anglais et gagnait si bien, que, lorsque le capitaine découvrit qu'il était dupe d'une mse de guerre et que Is prétendu navire de commerce était un corsaire comme lui, plus fort que lui et

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ayant au motos le double de canons, il n'était plus temps d'éviter le combat, que tout annonçait ne devoir pas avoir une issue heureuse pour C Aimable-Adèle.

— Holà, garçon ! dit le capitaine, nous sommes tombés dans un piège; l'Anglais nous a joués. 11 n'est pas honteux à la mer de fuir devant un ennemi plus fort que soi, parce que la fuite demande de l'habileté, et qu'une fuite bien réusâe est une victoire sur l'ennemi plus fort qui poursuit. Cependant nous ne fuirons pas, pour deux causes : la première, c'est que, si l'Anglais est mieux armé que nous, la différence n'est pas tellement grande qu'on ne puisse la compenser en pointant mieux les canons, en les servant plus vite, et en tapant plus dru quand nous en serons à l'abordage.

La seconde raison pour laquelle nous ne fuiroDs pas, c'est que l'Anglais mai'che mv&m.

que nous, et que, s'il s'est laissé atteindre,

c'est que c'était dana son plan. Il s'agît donc de se battre , de se battre pour la vie. Et... vive la France !

Le capitaine ne se trompait pas : l'Ângl^s, voyant l'Aimable-Adèle dans le panneau, se préparait au combat.

— A peine avions-nous eu le temps de l'imitér, disait Césaîre, et de nous ranger chacun à notre poste, qu'il état sur nous à portée de pistolet. Le capitaine eut la curiosité, avaot de commencer le combat, de savoir le nom d'un oavire si surprenant par sa légèreté, et il le demanda au capitaine anglais avec son porte-voix; celui-ci le trouva mauvais : car, en répondant Lîvely, qui était le nom du navire, il nous envoya toute sa bordée de canon et de mousqueterie à bout portant. Tous ces coups donnèrent dans le coips de V Aimable- Adèle, qui aurait eu beaucoup de monde hors de combat, sans l'ordre qu'avait donné le

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capitaine à tous nos gens, et même aux officiers, de se coocher à plat ventre, et de ne se relever qu'au signal qu'il leur en donnerait lui-même. C'est ce que nous lîmes ; et, nous relevant avec un immense cri de « Vive la France ! » noua pointâmes les canons sans nous presser. Cet ordre, exécuté régulièrement, réussit à souhîût : nous n'avions qu'un homme tué et un blessé, et il y eut plus de dix hommes tués sur le Lively.

» Le désordre y fut si grand, que nous n'aurions pas manqué de l'enlever d'emblée, si le capitaine avait ordonné l'abordage. Afais, depuis quelques instants déjà, il iuterrogeût l'horizon avec sa longue-vue, et il venait de se convaincre que deux croiseurs 'anglais arrivaient sur nous à toutes voiles et ne manqueraient pas de nous tomber sur le corps avant que nous eussions eu le temi)s de prendre le Lively à l'abordage. Celui-ci, ce-

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pendant, s'était éloigné just^'à une bonne portée de canon et nous envoyiùt quelques volées qui ne nous atteignaient pas. L'Anglais avait vu, de son côté, le secours qui lui arrivait, et il préférait l'attendre pour recommencei' le combat. Sur ces entrefaites, le vent cessa, la nuit s'étendit sur la mer, et les trois navires nous entourèrent. Ils étaient bien persuadés que nous ne leur échapperions pas, et qu'à la pointe du jour ils se rendraient maîtres de notre goëlette avec moins de risque et plus de facilité. Nous en étions également bien convaincus de notre côté. Le capitaine nous appela à l'arrière et nous dit :

u — Or, sus ! garçons, je ne vois aucune apparence' de sauver d'ici ni Y Aimable- Adèle ni l'équipage que j'ai l'honneui' de commander. U faut au moins soutenir l'bonneur de la'France et mourir honnêtement.

La meilleure manière, à mon avis, est d'es-

suyer , sans y répondre , leS feux que les Anglais ne vont ^as tarder à croiser sur nous, et d'aller tête baissée aborder de corps le plus fort des trois Anglais. Pour plus grande sûreté, je tiendrw moi-même le gouvernail de la goélette jusqu'à ce qu'elle soit accrochée au bord de l'ennemi, lequel, ne s' attendant pas à un pareil abordage, nous donnera peut-être l'occasion de fure une action brillante pour nous et glorieuse pour le pavillon, avant de succomber sous le nombre. Si le pavillon français est abaissé, au moins, ça ne sera pas par mes propres mains. Quelqu'un a-t-il un meillem" avis?

» L'avis de tout le monde étJÛt qu'il aurait mieux valu s'enfuir. Jean Bart a fait des fuites glorieuses , et Duguay-Trouin entre autres, en 1705, montant le Jason, a échappé par uoe fuite habile à des vaisseaux anglais qui

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l'avaient cerné ; mais nous n'avions pas le

choix. Il n'y avait pas un souQle de vent.

u On 3é rattacha donc à l'idée du capitaine, et il fut convenu qu'au petit jour nous aviserions à nous faire tuer de la façon la plus convenable pour BOUS et la plus désagréable pour les Anglais. -

» Le capitaine donna ses ordres, et nous attendîmes le jour qui devait être le dernier. Le capitaine se promenait tristement sur le gaîUard d'arrière. Tout à coup il fit signe au second, qui ne se promenait pas moins tristement, de venir à lui, et il lui fit voir qu'il se formait une noirceur à l'horizon, et que celte noirceur augmentait peu à peu,

» — C'est le vent qui arrive , lui dit-il à voix basse, et Dieu ne veut pas que nous périssions aujourd'hui.

» Nous avions nos basses voiles carguées ' et nos huniers tout bas à cause du calme ; il

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nous les fit appareiller sans brait et en même temps orienter toutes les autres pour recevoir la fraîcheur qui s'avançait.

H Peu de temps après, en effet, le vent arriva, et, trouvant toutes nos voiles disposées à le recevoir, il fit tout d'un coup aller l'Aimable-Adèle de l'avant. Les Anglais, qui dormaien'. en toute confiance, n'avaient pas songé & se mettre dans le même état. Dans leur surprise, ils perdirent un temps considérable à bisser leurs voiles et à mettre vent arrière pour nous rejoindre. Mais, pendant cette manœuvre, nous avions pris sur eux une bonne portée de canon d'avance , et, le vent venant à fraîchir, V Aimable- Adèle laissa les ennemis la canonner de loin sans l'atteindre.

» Dans ce salut inespéré, le capitaine et l'équipage se mirent à genoux et rendirent grâces à Dieu. Je dis l'équipage : car, seul malheureux dans le salut commun, j'étais

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tombé à la mer en appareillant, aprfcî avoir reçu un violent coup à la tête sur une vergue. Je ne sais donc que par ouï-tlire ce qui se passa depuis sur C Aimable- Adèle. Je ne revins à moi que le lendemain à fond de cale du Livebj; par suite de quoi, je passai trois ans prisonnier en Angleterre ; par suite de quoi, nous nous sauvâmes à trois sur un canot volé à un Anglais. Nous n'arrivâmes que deux en vue de Barfleur ; le troisième était mort en route, de froid, de fatigue et de faim. Nous ne valions guère mieux quand des pêcheurs français nous prirent à leur bord ; par suite de quoi je revins ici, où j'épousai Astérie Quertier, qui m'avait fidèlement attendu, quoiqu'on eût dit au pays que je m'étais noyé. Ce qui ne m'avait pas moins fidèlement attendu, c'était ma part de prise à bord de l' Aimable-Adèle. J'achetai cette masure avec un peu de terre dans la plaine , et nous vi-

VOUS trop heureux, surtout depuis que nous avons un fils qui est né l'année dernière, et qui joue là-bas avec le chien de garde.

Césaire Gosselin avait nùson de dire qu'il était trop heureux ; ça ne pouvait pas durer, ïl s'était toujours ressenti par inteiTalles de sa blessure à la tête. Il tomba malade; la blessure se rouvrit et il mourut, laissant sa veuve et son fils, Antoine-Clovis, avec la masure et le petit lot de terre pour toute fortune, attendu qu'il n'avait pas accompli le, temps dé service nécessaire pour que sa femme eût une pension.

La constance qu'avait mise Astérie Quertier à attendre son iiancé, Césaire Gosselin, pendant plusieui's années après que le bruit de sa mort s'était répandu, se reproduisait dans toutes les autres actions de sa vie. Dans les gi-andes occasions, cette constance s'élevait à la fermeté ; mais, dans les petites, elle dégénérait quelquefois en entêtement. Césaire Gosselin, de son vivant , disait volontiers ceci 1

— Comme on finit toujours par céder aux femmes, j'ai pris un sage parti, je cède tout de suite sans combat et sans résistance.

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Astéiie Quertier était donc restée veuve avec une petite fortune qui se composait de la masure, mùson d'habitation entourée d'arbres et de quelques pièces de terre au dehors.

Elle aurait pu être heureuse après le temps nécessaire pour se consoler de la perte de son mari , élever convenablement sou fils Clovis et en faire un bon cultivateur, comme avait été le père Quertier ; mws Clovis avait à peine trois mois, qu'elleavaitdéjàremarqué en lui des ^gnes certains d'une intelligence supérieure. Quand il eut six mois, elle déclara que ce serait un meurtre de laisser un enfant aussi distingué devenir un simple paysan et enfoub* dans le fond ^une campagne les hautes facultés que lui avait prodiguées la nature. C'est poiu'quoi, dès l'âge de quatre aus, le pauvre petit Clovis allait déjà à l'école, où il apprenait h. lire, à faire voler les hannetons et à attacher un petit

morceau de papier à l'abdomen des mouches; ce qui le mena jusqu'à neuf ou dix ans, en y ajoutant l'écriture et l'art de lancer des pieiTes et de jouer à la balle. A part l'école, Ja vie du petit Clovis était assez douce.

La masure était une charmante habitation.

Le chaume qui la couvrait était tapissé de mousse du côté du nord. Des iris élevaient sur sa crête leurs feuilles aiguës et leurs fleurs violettes ; il y avait dans la cheminée un nid où des hirondelles venaient pondre et couver leurs œufs tous les ans. Un vieux chèvrefeuille couvrit en partie la façade de la chaumière et poussait avec un tel luxe de végétation, qu'il fallait, chaque année, couper quelques branches qui auraient obstrué les fenêtres. La cour... Ou appelle ainsi en Normandie tout autre chose que ce qu'on appelle cour à Paris : une cour normande est un grand carré de terre couvert d'herbes et

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entouré d'une haie d'épines entre des chênes et de9 ormeaux plantés sur un fossé. 11 faut ouvrir ici une nouvelle parenthèse pour dire que le çQOt fossé a également, en Normandie, un sens tout différent de celui qu'il a, je crois, partout ailleurs.

On appelle fossé précisément le contraire de ce qui s'appelle d'ordinaire un fossé, c'està-dire un talus haut de quatre à six piedâ, en forme de petites murailles, qui entoure une cour et sur lequel on plante des arbres.

Je disais donc que la cour était remplie de pommiers, vieux arbres rugueux et moussus, qui, tous les ans, se chargeaient, au mois de mai, de fleurs blanches etroses d'une fraîcheur et d'un éclat enchanteurs. Une grande mare servait d'asile à des canards dont le col vert miroitait au soleil. Outre les pommiers, il y avait dans la cour des groseilliers à maquereau et des groseilliers k grappes appelés

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gadeliers ; l'herbe était paraemée de violetteSt les unes de la couleur ordinùre, les autres blanches (celles-ci sont très-couimuAes ea Normandie) , et de bassinets jaunes, sorte de boutons d'or à pétales pointus qui couvrent presque entièrement la terre au printemps.

Outre les canards dont nous avons parlé, la cour ét^t encore habitée par un coq et une douzaine de poules, par des pigeons au .

plumage chatoyant, par une vache et par un âne. Un chien complétait les hôtes de la maison. Clovis avait lié avec le chien une amitié étroite, et souvent on le trouvait endormi dans la cabane de Ronflo, dans la paiUe, côte à côte avec sou ami. I^s relations de tjlovis avec les autres animaux étaient moins intimes. S'il persécutait un peu les uns, il redoutait assez les autres, le tout l'elativement à la grosseur et à la méchanceté présumée de chacun d'eux. H y avait bien

aussi à un des angles de la maison trois ruches ; niMS, depnis que Cîovis avait encouru le ressentiment des abeilles pour avoir voulu les regarder de trop près, il n'avfùt pas oublié sa fiiite, ses nombreuses blessures, sa terreur et ses souiTrances, de aorte qu'il arrivait fort rarement qu'il allât de ce côté, ou, s'il y allait, il ne s'arrêtait guère en route, et passât rapidemeot devant la forteresse redoutée de ses ennemis victorieux.

Un jour, Clovis entendit pleurer de l'autre côté de la baàe. il ae bissa de son mieux sur le fossé en s' accrochant ausbranchesdes chênes, et il aperçut dans la cour voisine une charmante petite fille qui se livrait au plus profond désespoir.

— Ohé 1 la petite, qu'est-ce qne tu as à pleurer? demanda Clovis.

La petite fille ne put répondre d'une façon intelligible, tant ses paroles étaient entre-

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28 CLOVIS GÛSSELIM

coupées de sanglots. Mais ses grands yeux bleus mouillés de larmes se levaient vers les branches les plus élevées d'mi des chênes plantés sur le fossé. Clovis suivit la direction de ses regards et vit un chardonneret qui se . balançait sur le faite de l'arbre,

— C'est cet oiseau-là que tu veux? dit-il.

Et, lançant une pierre avec une habileté qui l'avait rendu célèbre parmi les polissons du bourg, il atteignit l'oiseau, qui tomba mort de branche en branche jusque par terre. Les pleurs de la petite fille redoublèrent alors et furent accompagnés de grands cris qui attirèrent la voisine sa mère. La petite se jeta dans ses bras et lui fit comprendre que ce méchaut garçon venait de tuer d'un coup de pierre son cher chardonneret , qui s'était échappé de sa cage.

La voisine fit de rudes reproches à Clovis et emmena la petite fille en lui faisant, pour

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la consoler, de magnifiques promesses de pommes et de bonbons.

Clovis, resté seul, se sentit le cœur gros :

on veuïût de le gronder aussi fort qu'il l'eût jamîûs été de sa vie, et cependant il n'avait pas eu de mauvùse intention. Il avait cru que Ja petite fdle voulait avoir cet oiseau, qu'il ne savait pas lui appartenir ; et, d'ailleurs, fùt-il cent fois à elle, il fallait ou le lïùsser s'en aller ou le tuer ; il n'y avait pas moyen de le poursuivre dans les branches des chênes. 11 avait été stupéfiùt des repioches qu'on lui adressait et n'avait pu se défendre. Il fut triste et distrait pendant le souper. Le lendemain, il monta sur le fossé pour tâcher de voir la petite voisine : elle était dans la cour ; mais, aussitôt qu'elle l'aperçut, elle rentra dans la maison en donnant les marques d'un grand effroi de l'assassin de son pauvre chardonneret.

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Le surlendemain était ud dimanche ; Clovis prit les quelques sous que sa mèrelui donnait ce jour-là, et s'en alla chez un paysan qui demeurait à l'autre bout du village, et qui était renommé pour prendre et élever les oiseaux.

Il marchanda un beau chardonneret dans une I>etite cage ; mais le pris qu'on en demandait dépassiût de beaucoup ses ressources, et il sortit de chez l'oiseleur avec une envie de pleurer qu'il ne tarda pas à contenter, en se reprochant amèrement les folles dépenses en donnions (poires cuites dans la pâte) qu'il avait faites les dimanches précédents. Quand il eut sufiisamment pleuré, il réfléchit, et le résultat de ses réflexions fut qu'il retourna chez l'oiseleur, auquel il proposa une combiuaison financière que celui-ci accepta après quelque hésitation. Cette combinaison étiût que l'oiseleur lui livrerait immédiatement le chardonneret et la cage contre les quelques

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SOUS que Clovis avait h sa disposition, à la condition que l'acquéreur lui apporterait tous les dimanches quatre sous jusqu'à parfait payement de la somme énorme de quinze sous.

Clovis retourna donc à la mfùson, perdu de dettes, mats aussi heureux qu'il avait été dé- ■ sespéré quelques instants auparavant. Possesseur de l'oiseau, il attacha la cage à une branche d'arbre qui pendait sur !a cour de sa petite voisine, et se tînt aux environs, assez près pour préserver l'oiseau de tout accident, assez loin pour ne pas effrayer sa voisine.

Mais elle ne parut ni ce jour-là, ni les jours suivants. Clovis alors alla rOderautourdelamai- Bon, et il ne tarda pas à apprendre que la petite fille était au Ut, malade, et qu'on ne laissait aucun autre enfant entrer dans sa chambre. Il épia alors la voisine, madame Séminel, et, la voyant sortir pour aller chercher quelque médicament pour l'enfant, il se glissa

tout doucement dans la maison avec sa cage.

La petite fille avait la petite vérole : c'est pourquoi on écaitait d'elle et de sa chambre tous les autres enfants, qui auraient pu prendre le mal. Elle était assoupie ; mais, malgré les précautioDS de Clovis, il fit un peu de bruit en posant la cage sur une table qui était à côté du lit, et elle se réveilla, mais tellement accablée par la (ièvre, qu'elle ne fit aucun mouvement, et suivît seulement des yeux Clovis, qu'elle ne reconnut pas. La cage placée, Clovis s'enfuit, et, voyant de loin madame Sémiuel qui rentrait, il s'échappa par le fond de la cour, en franchissant le fossé qui séparait les deux habitations. Lajoie de l'enfant fut grande en voyant l'oiseau, qu'elle croyait être cdui qu'elle avait perdu et pleuré de bon cœur ; elle ne put rien répondre de précis aux questions que lui fit sa mère, questions peu nombreuses pour ne pas la fatiguer ; puis elle s'endormit.

Elle ne tarda pas à l'ecouvi'er la santé.

Comme elle avait souvent demandé qui lui aviùt rapporté son chardonneret, sa mère, ne pouvant satisfaire sa curiosité, et voulant cependant la calmer, avait fini par lui dire que c'était son ange gardien. Mais on ne tarda pab à connaître l'auteur du présent. On sut bientôt qu'à la suite de grandes douleurs de tète le petit Gosselin était au lit, et que le médecin l'avait déclaré atteint de la petite vérole. A force de questions, on lui fit avouer qu'il s'était introduit chez la vbisine Séminel pendant que la petite fille était malade.

Les deux mères se ti'ouvèrent ainsi en relations et ne tardèrent pas à selier étroitement. Toutes deux étaient restées avec un enfant, à cette différence qu'Astérie ét^t propriétîdre et demeurait chez elle, tandis que madame Séminel tenait sa maison à fief et payait une redevance de quatre-vingts francs par an. De

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plos, elle travaillait en journée pour augmenter la toute petite pension qu'elle recevait depuis la mort de son mari.

La preiTiière fois que, fllovis étant guéri, les deux enfants se revirent, la petite fille aborda Clovis avec un sentiment de joie et 3e vénération causé par le souvenir de ce que lui avait dit sa mère sur le personnage mystérieux qui lui avait apporté l'oiseau. Elle prenait Clovis pour son ange gardien, et de la peur qu'il lui avait inspirée à leur première rencontre, et du plaisir que lui avait apporté la seconde, elle avait composé un sentiment d'affection presque respectueuse. Un attrait puissant attirait cependant les deux enfants l'un vers l'autre, et il n'y avait pas un mois que Clovis était guéri, que déjà, trouvant long et gênant de faire le tour par les portes pour se reunir à la petite Isoline, non pas pour lui qui avait bien vite fait de franchir le

fossé et la haie, mais pour elle, il avait pratiqué dans le talus au-deasous de la baie qui séparait les deux habitatloas, uu trou qui leur permettait de passer librement et à tout instant d'une cour dans l'autre. Là, il lui disait :

, — Il u'y a pas de gades (groseilles) dans ta cour ; cueille et mange celles qui sont ici ; cueille aussi des violettes autant que tu en voudras.

Si bien qu'un jour que les deux mères les

rcgardûent, la veuve Séminel dit à la veuve

Gosaelin :

— Que comptez-vous faire de Clovis ?

A quoi la veuve Gosselin prit un air capable et dit :

— Qui sait ce que Clovis deviendra? Et vous, quelles sontvos intentions pour Isoliûe?

— Elles sont bien simples, reprit la veuve Séminel ; elle commence à irès-bien filer, elle

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sfùt coudre, lire un peu, écrire en demi-^ros; elle sera bien au fait du ménage, honnête, pieuse, travaillante. EUle attendra qu'il se présente un brave homme qui prenne sa figure, son caractère, son amour du travail et sa science du ménage pour une dot.

A la façon dont la veuve Séminel prononça ces paroles, il sembla à la veuve Gosselin qu'elle avait laissé entrer dans son esprit des idées remarquablement ambitieuses, ce qui fit qu'elle la quitta froidement.

Sans doute elle s'endormit préoccupée des hautes destinées de son fils, et, dans son sommeil, elle mêla ses diverses impressions de la journée, pour en faire un ensemble assez incohérent ; ce qui produisit un songe extraordinaire. Les songes, en efiet, se font comme les figures dans les kfdéidoscopes ; des idées ordonnées et réglées dans l'état de veille se groupent au hasard dans le sommeil et pro-

duiseot des images bizarres dans lesquelles on fait entrer toutes sortes de souvenirs confua, et parfois môme des bruits qui réveillent k moitié.

La veuve Gosselin rêva qu'elle voyiût m»

cheval pie sans cavalier dans le cheatin qui conduisait à sa masure. Ce cheval étsût sellé et bridé. En le regardant plus attentivement, elle reconnut le cheval d'un officier de santé, chirurgien d'armée, qui s'était depuis longtemps retiré dans le pays, et qui traitût à peu près tout l'arrondissement dans un rayon de quatre à cinq lieues. L'imiige du médecin et celle du cheval pie étaient présentes à la mère, car c'ét^t ce même docteur Lemonnier qui avait soigné successivement la petite Isoline et Clovis Gosselin.

Quoi qu'il en soit, le cheval était seul dans le rêve de la veuve - Gosselin. Il vint un homme qui s'approcha du cheval et qui voulut le monter ; m^s le chevid lui lança une

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ruade qui le jeta à terre, et se sauva au galop. Plusieurs personnes se mireut à sa poursuite, essayant de s'élancer en selle ; mais elles tombaient sous les pieds du cheval, ou sautaient par-dessus et retombaient de l'autre côté.

Tout k coup Ctovis Gosselin parut, et, d'une mân saisissant la crinière de l'animal, il s'élança sur son dos. Alors le cheval pie se soumit et se laissa monter sans résister. La veuve Gosselin se réveilla et dit :

— Le docteur Lemonnier est mort, et c'est mon fils qui le remplacera.

Il faut dire que le docteur Lemonnier était fort vieux et malade déjà depuis longtemps.

Néanmoins, quand la veuve Gosselin apprit que, M le docteur n'était pas mort, il était très-dangereusement attaqué et au lit , elle eut peur elle-même de la presque réalisation de son rêve. Le docteur mourut peu de temps après, et Astérie Gosselin, quand

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CLOVIS GOSSELl.N 3!>

elle racontait son rêve, changeait un peu les paroles qu'elle avait prononcées en se réveillant, et disait qu'elle s'était écriée :

— Le docteur Lemonnier va bientôt mourir.

Toujours est-il que, son rêve s' étant réalisé relaUvement à la mort du docteurLenionnier, elle ne fit pas le moindre doute qu' il ne se réalisât également à l'égard de Cloviset qu'il ne lût appelé à devenir un médecin, et un grand médecin, qui hériterait du cheval pie et de la clientèle do docteur Lemonnier.

— Et cette pauvre Séminel, pensa-t-elle, qui s'avise de rêver que sa petite Isoline épousera Clovis 1 11 y a réellement des gens bien extraordinaires par leur manie de vouloir sortir de leur classe, et rêver des destinées auxquelles ils ne sont paa appelés!

Puis; lîûssant aller son imagination, elle se diti

— Ce sei'ait vraiment dommage qu'un grand médecin comme Clovis enterrât ses talents dans un mauvais bourg ; il est évident que ses facultés l'appellent à exercer la médecine à Paris.

Elle commença à trouver qu'on payât bien peu les visites de médecin à la campagne, et, un jour, elle soutint que la dette que l'on devait acquitter le plus scrupuleusement et le plus vite, c'était celle que l'on aviùt contractée envers un médecin. Elle avait bien envie d'acheter le cheval pie du docteur ; mms elle réfléchit que Clovis n'avait pas encore douze ans, que le cheval était son aîné de quelques années, et qu'il serait, sans aucun doute, mort de vieillesse avant le jour où Antoine- Clovîs Gosselin serait reçu docteur et acquei-- Tait le droit, par son diplôme, impune medU candi et occidendi per iolam terrant.

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Son parti était pris. Elle ^a trouver le maître d'école et lui dit :

— Or çà, mattre Hérambert , savez-vous le latin?

— Ma bonne dame, répondit le clerc, ce que je puis vous dire avec certitude, c'est que j'en ai appris beaucoup, longtemps, et pour beaucoup d'argent ; que je suis prêt à céder ce que j'en sais fort au-dessous du prix de revient-

— Eh bien, mattre Hérambert, il faut mettre mon fils au latin, et ça, pas demain, vais aujourd'hui ; pas ce soir, mais ce ma-

tlo ; en un mot, tout de suite au plus tard.

— Eh ! mon Dieu, ma bonne dame Gosselin, pourquoi voulez-vous mettre au latin ce petit Clovis, qui est un charmant enfant et qui n'a aucune méchanceté?

— Mais, continua la veuve Gosselin, quand Je dis qu'il faut le mettre au latin, je parle du vrai latin, de celui qu'on chante à l'église, tout ce qu'il y a de mieux en latin; si vous n'en tenez pas, il vaut mieux le dire. On en aura ailleurs pour son argent,

— Ne vous fâchez pas, ma bonne dame flosselin -, je vous assure que je suis enchanté de trouver le placement de mon pauvre latin et d'en vendre un peu. Il y a dix ans que je suis ici, et on ne m'en avait jam^s demandé ; mais je vois à votre air que vous craignez que mon latin ne soit éventé : c'est une erreur, ma bonne dame Gosselin; je l'ai tenu si bien bouché, qu'il est parfaitement conservé, et je

voua le garantis même de qualité supérieure à celui de AI. le curé.

— Il faut que, dans quelques mois, Oovis Boit capable d'ojtrer au collège.

' — Au collège, ma bonne dame Gosselin 1 Croyez-moi, que votre fils sache lire, écrire et compter, tout homme doit le . savoir ; -un homme qui ne possède pas ces comiussancës est un ïnllrme ; ceux qui savent lire et écrire parlent au loin et entendent les ataents ; ce^ lui qui ne sait ni lire ni écrire est relativement muet et sourd, puisqu'il n' entend plus et ne peut plus se faire entendre à une distance où les autres parlent et entendent; mais ceux-là seulement qui doivent passer leur vie dans les loisirs que donne la fortune acquise , ou ceux qui sont entraînés malgré eux dans les carrières laborieuses des lettrea et des sciences par des facultés extraordînîùres et des tendances invincibles, ceux-là seu-

a CLOVIS G05SELIN .

lement doivent être conduits au delà des connaissances élémentaires.

■^— Je ne comprends pas trop bien ce que vous voulez dire, reprit la veuve Gosselin ; j'entends seulement que vous nous reprochez de n'être pas riches.

— Loin de là, ma bonne dame I la pauvreté des enfants est souvent un indice de l'honnêteté des pères. Beaucoup de grandes fortunes ont eu pour origine quelque énorme coquin qui a amassé, il y a longtemps, de l'argent pour des gens meilleurs que lui, qui doivent venir ensuite. Ainsi il y a, dans un certain pays où l'on pend les voleurs, un proverbe peu moral qui dit: « Heureux les fils dont les pères ont été pendus I

— Prétendez-vous que Clovis n'est pas un enfant très-intelligent?

— Très-intelligent, en eflét, ma bonne madame Gosselin ; mais je n'ai jamais vu un

CLOriS GOSSELIN 45

homoie qui fût trop intelligent et trop savant pour Être cultivateur. J'en connais, au contrûre, beaucoup, et presque tous sont dans ce cas, qui sont loin de l'être assez ; et mot tout le premier ; mais, d'une intelligence remarquable à des facultés extraordinaires et spéciales, il y a encore de la distance. Votre fils a-t-il quelque inclination très-prononcée pour un art ou pour une science?

— Mon ûls est comme tous les enfants; il passerait sa vie à monter aux arbres pour dénicber les oiseaux.

T- Ça n'est pas encore là l'entraînement invincible dont je vous parlais tout à l'heure.

— Écoutez-moi, monsieur Hérambert ; tout ce que vous me dites là depuis une demi-heure, et rien, c'est la même chose.

— J'en ai peur, dame Gosselin.

— J'ai mon idée là, dit-elle en se touchant le front ; mon fUs sera un grand médecin et

46 CLOVtS GOSSELIN

fera ses visUea à cheval , comme défunt M. Lemoiinier. J'en suis si sûre et je l'fù tellement mis dans ma tête, que, si j'avais eu de l'argent et si la bête n'avait pas été trop vieille en même temps que Clovis était trop jeune, j'aurais acheté le cheval pie du docteur; car 0» ne sait par qui ça va êti'e monté. C'est humiliant pour cette bête; et, d'ailleurs, ça connaît la clientèle, ça s'arrête tout seul aux portes des malades ; enfin, ce qui ne se peut pas ne se peut pas, il faut bien ne le pas vouloir. Mais ce qui peut se faire, et se fera en le voulant, et le voulant tout à fait ; et je le veux. Ainsi donc, oui ou non , voulez-vous enseigner le latin àCloyis, etviteetdni, pour qu'il puisse entrer au collège dans un an ?

D'ici là, je lui aurai obtenu une bourse.

— Et quand commençons-nons , dame Gosselin ?

— Tout de suite, comme je vous l'ai dit;

CLOYIR GOSSELIN il

je VMS aller chercher Clovis et vous l'amener. Ainsi, préparez vos grimoîies, parce que, pendant qu'il apprendra assez de latin pour entrer au collège, j'aurai, moi, d'autre besogne à f^re.

La veuve Gosselin rentra cliez elle et trouva Clovis absent. 11 avait passé par le tunnel pratiqué sous la haie, et, avecl'aide de la petite Isoline, il Ëùsait à l'enfant nu jardin dont l'idée la coud>Uùt de joie. Il avait labotiré & la bêche un carré de terre dans la conr de la veuve Séminel, et, là, il mettait en terre toutes sortes de plantes qu'il était allé, pour elle, arracher dans les bois. On était à la un du mois d'octobre, siûson qui permettait de transplanter les arbustes sans les exposer. 11 avait apporté des fusons chairs de leurs graines oranges dans une enveloppe rose, des chèvrefeuilles {celui des bois est de tous le plus parfumé) dont les grùnes ressemblent à des gro-

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«8 CLOVIS OOSSELIM

seilles. Il avait aussi déterré du muguet et

des oigDOos de jacinthe et de narcisse des

bois.

— Tu verras, disMt-il, comme ça sera joli au printemps. II y a des plantes encore que je connais, mus que je n'ai pas pu trouver, l'anémone des bois blanche et violette et la primevère jaune. Mus j'irai t'en chercher au mois de mars, quand elles commenceront à percer la terre sous les feuilles sèches.

A ce moment, la voix de la veuve Gosseîin, qui avaiten vain cherché Clovis dans la maison, se fit entendre avec un son formidable.

— Où es-tu, Clovis 7 criait la voix.

— Dans la cour de madame Séminel, avec Isoline.

— "Viens.

— Je ne peux pas, nous faisons un jardin.

— Viens tout de suite.

La seconde injonction était faite à peu près

CLOVIS (lOSSELIN U

dans les mêmes mots, mais l'accent indiquait un ordre sans réplique. Aassi Clovis laissa là sa bêche, ses plantes, et rejoignit sa mère, qui le conduisit à l'école , et exigea que M. Hérambert lui donnât à l'instant même, devant elle, sa première leçon de latin.

— Mon garçon, dit-elle quand ce fut fini, ça ne m'a pas Vaiv très-amusant d'apprendre le latin, m^s ne fais pas attention à cela. Apprends-le tout de même. Je ne suig pas assez injuste pour exiger que ça t'amuse. IS'e t'y amuse donc pas, mats apprends-le. 11 dépend de toi et de ton travail que nous soyons un jour heureux et riches. Tu seras médecin, je I'm décidé. Peut-être bien resterons-nous à Paris. Pour le moins tu reviendras ici prendre la place du docteur Lemonnier, et, comme lui, tu feras tes visites à cheval.

— J'aurai un cheval?

— Un cheval , et même va cheval pie.

si c'est possible. Cela te convient-il ?

Clovis, comme la plupart des jeuaes garçons, se sentait une grande vocation poor tout état qui s'exerçait à cheval. Aussi répondit-il à sa mère que cela lui convenait parfaitement.

— Et maître ïlérambert quimedisaitqu'il u" avait peut-être pas une vocation Lien marquée!

Maître Généreux ïlérambert... Mais il faut que je dise ici une chose qu'il est indispensable de (Uie et de répéter, quand on raconte des histoires qui se sont passées dans le pays de Caux. Les lectrices pourraients' en prendi-e à l'auteur de l'étrangeté de la plupart des noms des personnages : ce serait une injustice ; nonseulement ces noms existent, mais encore ils sont très-communs dans nos pays. Bérénice, Almaïde, Astérie, Isoline, Généreux, Césaire, Clovis, etc., sont des noms que Von entend

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CLOVIS GOSSKLIN SI

toute la journée. Cléopâtre est plus rare, mais j'en ai cependant connu deux exemples. J'attribue l'habitude de ces noms bizarres à l'influence de mademoiselle de Scudéri. Cette illustre fille qui, malgré beaucoup de prétentieux et de maniéré, n'était pas sans mérite, a eu de son temps une très-graade réputation ; sa renommée a dû surtout être bien accueillie au Havre, où elle est née. Pendant la grande mode de ses romans, les dames qui étaient marraines d'enfants de pêcheurs et de paysans n'ont pas manqué de leur donner les noms qui étaient alors en faveur, et ces noms se sont naturellement perpétués dans le pays.

La Normandie a été féconde en personnages distingués dans les lettres et dans les arts. Clément Marot et son père, Jean Marot, lequel s'intitulîùtpoëte de la magnifique reine Anne de Bretagne, étaient tous deux de Caen;

' M. de Malherbe était de Caen ; Sairazin et Segrais "étaient de Caen ; M. de Scudéri et sa sœur sont nés au Havre, ainsi que Bernardin de Saint-Pierre et Casimir Delavigne ; Saint^ Amand, les deux Corneille, Brébeuf, Fontenelle, Boïeldieu, sont de Rouen ; Mézeray est né près d' Argentan ; Benserade est de Lions, près Rouen ; le cardinal du Perron était bas Normand; l'abbé de Saint-Pierre, auquel la langue doit le mot de Bienfaisance, est né a Barlleur ; le Poussin est né aux Andelys, etc., etc.

Maître Généreux Hérambert n'était pas un de ces instituteurs qui épargnent les leçons à leurs élèves et en donnent trop aux gouvernements et font de leur classe un sous-comité des afFaires publiques. Précisément parce qu'il était très-supérieur aux maîtres d'école ordinaires, il savait être maître d'école et rien de plus. On avait appris je ne sais comment

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et répété dans le pays que c'était un très-savant homme et qu'il était même reçu avocat.

11 est vrai que quelquefois il s'était l^ssé aller à donner des conseils à quelque pauvre oppriiiiéetravait^déàobtemrjustice;iuai3,à part cela, il n'avait qu'un gsût, et ce goût était une passion : il aimùt les fleurs et cultivait avec une intelligente tendresse un petit coin de terre que la coaunune lui avait "attribué. Du reste, il était dous pour les enfants, leur faisait faire des progrès suffisants, et instruisait gratis tous ceus dont les parents étaient trop pauvres pour payer les mois d'école.

Il prit Oovis en amitié.

— Pauvre enfant I se disait-il, né dans un sillon, il n'avait qu'à le suivre ; la vie eût pour lui été douce sans eflbrts, honnête sans combats. Dans quels hasards va-t~on le jeter!

Il lui donnait des leçons dans son jardin, et lui disait :

— Tu vas quitter la nature, le livre de Dieu, pour le livre des hoimnes ; ne l'oublie cependant pas.

Et, tout en parlant de latin, il parlait du ciel et de la terre, et des arbres, et des fleurs, cette fête de la vue , comme disaient les tjrecs.

La première déclinaison de la grammaire latine de Lhomond, celle qu'on apprenait , alors au collège (je ne sais s'il en est toujours ainsi) donne pour type rosa, la rose. Comme Clovis venait de dire le nominatif rosa, la rose... A propos des roses, Ilérambert apprit à Clovis comment elles végètent et fleurissent, comment elles fructifient et se reproduisent, comment on greffe et quels sont les résultats de la greffe ; de là à lui dire la marche de la sève, il n'y avait qu'un pas : on en fit deux, on arriva àla contemplation du système, puis il se passa huit jours entre le nominatif

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CLOVIS G05SELIN 55

et le génitif de la première déclin^son de la grammaire de Lhomond : mais, dans ces huit jours, que de charimantes découvertes, de science réelle, d'enchantements ravissants, de sentiments élevés I

Clovis répétait une partie de ces leçons à la petite Isoline,.et tous deux, au printemps, ■ greffèrent des églantiers que Clovis avait, pendant l'hiver, arrachés dans les bois pour les planter dans le jardin d'Isoline. Pendant ce temps, la veuve Gosselin filait et sarclait, et ne négligent rien pour gagner un peu d'argent ; et aussi elle faisait des connmssaoces afm d'acquérir des protections pour le moment où Clovis devrait entrer au collège.

Certes, Clovis était intelligent, mais il était assez paresseux ; toutes les pages du rudiment ne prêtaient pas à des développements aussi intéressants que la première déclinaison. 11 se demandait parfois pourquoi il était retenu à

se CLOVIS GOSSELIK

l'école plus longtemps que les autres enfanta. 11 voyait passer déjà une troisième génération de camarades. Les deux premières avaient quitté l'école aussitdt qu'ils avaient su ce que Clovis savait déjà depuis longtemps ; mais sa mère mett^t tant d'enthousiasme et d'éloquence dans ses reproches, dans ses prières, dans ses encouragements ; taotdeper^stance et de fermeté dans ses projets, qu'il reprenjùt courage, et qu'au bout d'un an maître Hérambert annonça à la veuve Gosselin que son fils, alors âgé de quatorze ans, pouvait entrer au collège en troisième. De ce moment, la veuve Gosselin se livra à des travaux inouïs. Elle eut des recommandations du curé, du maire, du sous-prefet, des plus gros négociants du Havre.

£lle alla trois fois à Rouen à pied ; elle mettait trois jours pour aller ; elle restait un ou deux jours et revenait ; elle mangeait svr la

route (tes croûtes de pain et couchait dans des granges. Mais elle finit par obtenir pour son fils une bourse au collège de Rouen. Sa conaction, son ardeur, étonnaient les gens et en intéressaient quelques-uns. Elle rassembla, on ne sut comment, un trousseau à peu près convenable, et Clovis entra au collège à la rentrée des vacances.

Il avait dit adieu asi^ez lestement à Isoline et à Hérambert ; sa mère lui avait tellement monté la tête, qu'il entrait au collège avec une joie à laquelle n'était pas étranger une sorte d'uniforme que portaient les coUégieos. De temps en temps, la veuve Gosselin dictut au matti-e d'école des lettres trës-toucbantes qu'elle envoyait à son fils pour l'exciter au travail ; elle lui parlait des grandes espérances qu'elle faisait reposer sur lui, de l'heureuse vieillesse qu'il lui donnerait après une vie qu'elle lui aunût consacrée tout entière.

SS CLOVIS G05.SELIN

Hérambert était bien on peu effrayé de cette exaltatioD, mus il n'osait en atténuer l'expression.

La veuve Gossselin savait que les études du collège finies, il faudrait aller à Paris suivre des cours. Elle était décidée à y accompagner son fils, et elle ne doutait pas un moment qu'elle ne réussit à les y faire vivre tous les deux. Mais le voyage, l'installation, les premières inscriptions devaient coûter cher ; elle y avait pensé depuis longtemps, et elle s'était réservé pour cette époque de vendre d'abord le lot de terre, puis ensuite la masure. Aussi fut-elle cruellement désappointéequand Hérambert lui apprit d'abord qu'aux yeux de la loi ni le lot de terre ni la chaumière n'étaient à elle, mais appartenaient à son fils; ensuite que lui-même n'en pouvait pas disposer avant l'âge de vingt et un ans. Âpres quelques jours d'abatte-

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ment et de réflexion, la veuve Gosselin reprit Ba quenouille.

.Mais, comme elle ne pouvait pas ainsi gagner plus de six à huit sous par jour, ce qui était à peu près doublé par le revenu du lot de terre, elle ne recula devant aucune industrie pour parvenir à amasser une somme d'une certaine importance pendant les trois ans que son fils avait à passer au collège. A force de s'occuper de l'avenir et du diplôme de son fils, elle fit un peu de médecine elle-même ; de là. à guérir avec des paroles et des secrets, ii n'y avait qu'un pas, puis un autie pas pour tirer les cartes et dire 'a bonne aventure :

elle les eut bien vite franchis.

Quand les vacances arrivèrent, Clovia vit avec tristesse partir tous ses camarades, et lui presque seul rester au collège. Mïûs sa mère lui écrivit que le voyage serait coûteux et ferait perdre du temps. Elle fit si bien,

CO CLOVIS GOSSELEN

qu'elle le décida à employer se3 vacances à

travailler. Quand Clovis écrivait, il ajoutait

toujours, ou presque toujours, à ses lettres,

un mot de souvenir pour Hérambert et pour

tsoline.

Celle-ci cependant était devenue une charmante fdle dans la solitude profonde où elle vivait, se levant le matin pour filer, et se couchant le soir quand elle était fatiguée de filer. Elle avait conservé les impressions de sa première enfance d'autant plus facilement qu'il n'en était pas venu d'autres les effacer ; elle n'avait rien oublié et rien appris. Il y avait si peu d'événements dans sa vie, que ceux qui y étaient entrés avaient pour elle une immence importance : elle avait toujours le chardonneret que lui avait apporté Clovis quand elle l'avait pris pour son ange gardien ; elle cultivait soigneusement son jardin ; et, quand la veuve Gosselin venîùt avec une

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CL0V15 GOSSELIN Cl

lettre de son fils raconter à la veuve Séminel et & sa fille, d'abord les quelques mots oblîgeots qu'il écrivait pour elle, ensuite la nouvelle de quelque succès obtenu par son fîls dans ses études, Isoline s'en réjouissait comme si elle avait droit à sa part dans ce qui arrivait d'heureux à Clovis. Elle ne songeait jamais à séparer sa destinée de celle du fils de la veuve Gosselin. Comme celle-ci tricotait des bas pour son fils, Isoline se mit à l'ouvrage et en fit s'a part sans songer même à lui faire dire qu'elle s'occupait de lui, tant il lui semblait naturel de travailler pour Clovis.

Rien ne changea oendant les quatre années que Clons passa à Rouen, si ce n'est qu'au bout de la troisième année, il fut décidé qu'il viendrait passer les vacances auprès de sa mère. La veuve Gosselin lui envoya six francs économisés sur ses croûtes de pain pendant

1,., Gooyic

OD ao ; mais elle arait va dans ses dernières lettres des symptômes de découragement, et elle pensiût qu'il était bon de lui donner un peu de repos et de distraction. Une autre raison la portait à faire venir son fils.

A la distribution des prii, Clovis Gosselin fut couronné trois fois ; son nom fut cité dans le Journal de Rouen , d'abord , et ensuite dans le Journal du Bavre, qui revendiqua la gloire de son jeune concitoyen. Le prinàpal du collège, dans un discours pompeux, avfût dit à Clovis comme aux autres lauréats :

vers latin que l'on cite à toutes les distribu- Uons de prix, et qui semble faire partie du cérémonial de la fête. Courage, jeuue homme, cela vous conduit à tout !

11 s'agiss^t de montrer Clovis aux coouûs-

aances et aux protecteurs que s'était acquis la veuve Gosselin. Clovis, avec ses six francs, vint au Havre par le bateau à vapeur, qui parcourait alors les sinuosités de la Seine entre les rives les plus riches et les plus pittoresques du monde, et descendait jusqu'à la mer.

Il se fusait un plaisir de surprendre la veuve Gosselin en arrivant un jour plus tôt qu'elle ne l'attendait. Pour Isoline, elle ratlcndait toujours ; elle ne donnait aucun . nom aux sentiments qu'elle éprouvait pom- Clovis, elle ne savût pas si c'était de l'apiour. Quand la veuve Gosselin disait : « Oh ! nous réussirons, » Isoline disait aussi : « Nous réussirons. » Cependant, la veille du jour où on attendait le collégien triomphant, Isoline ratissa le petit jardin qu'il avait planté pour elle; elle vit avec joie que quelques violettes s'y étaient épanouies dans l'herbe

64 CLOriS GOSSELIN

et exhalùent leur parfum en même temps que les chèvrefeuilles laissaient tomber le leur du sommet des arbustes qu'ils entrelaçaient.

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Comme elle se laissât bercer par de douces rêveries, elle entendit un grand bruit avec des cris de ferreur : un taureau en fureur s'était échappé dp la prairie voisine et poursuivit en mugissant une troupe d'enfants qui l'avaient irrité; un berger s'était jeté au-devant de lui pour le détourner ; mais le taureau l'avait renversé, lui avait labouré les flancs de ses cornes et avait passé par-dessus son corps. Les chiens sonwent des masures et le poursuivaient en aboyant sans oser l'aborder. Cependant il s'effraya de leur poursuite, et, trouvant ouverte la porte de la cour

66 CLOVIS GOSSEl-IS

de la veuve Séminel, il s'y précipita. Isoline, surprise et terrifiée, voulut s'enfuir, mais ses jambes tremblantes lui refusèrent le service. Le taureau n'était plus qu'à quelques pas d'elle, lorsqu'un bras vigoureux la saisit et l'enleva sur le talus qui séparait la cour de la veuve Séminel de la cour de la veuve Gosselin. A ce moment, le taureau lancé vint frapper le talus de ses cornes au-dessous d'IsoUne; puis il se détourna, et, apercevant Qlovis, qui, pressé de sauver Isoline, n'avait pas encore eu le temps de se mettre lui-même bien à l'abri, il s'élança sur lui les cornes basses. En un bond, Clovis fut sur le talus à côté d'Isoline tremblante «E presque inanimée. Le taureau poussa un honible mugissement et laboura le talus de ses cornes... Bientôt les habitants du village et leurs chiens arrivèrent de toutes parts ; il essaya de s' échapper ; mais, entouré de tous côtés par le fossé et par les

GLOVIS GOSSF.1,1?! 67

arbres, voyant la seule issue gardée par une foule de paysans, U se jeta dans une grange où on l'enferma jusqu'au moment où il fut assez calmé pour qu'on pût l'enchaîner.

Clovis porta Isoline chez la veuve Sémiael, lui fit boire de l'eau et lui en jeta au visage.

— O Clovis I dit-elle, cet^e fois encore, tu m'es apparu comme mon ange gardien.

(Jlovîs ne fit pas grande attention à ces paroles ; d'ailleurs, il ne se serait pas rappelé à quel souvenir éloigné elles faisaient allusion : beaucoup de petits événements avaient traversé sa vie depuis qu'il avait quitté le hameau, beaucoup d'idées nouvelles étaient entrées dans sa jeune tête.

— Oui, dit-il, je suis arrivé k temps et je n'ai pas besoin de te dire que j'en suis bien bien content. Où est ma mère ?

— Elle travaille en journée, comme de coutume ; nous ne t'attendions que d

68 GL0VI3 GOSSELEN

— J'îùbîen fait de venir plus tôt, ma bonne Isoline : cette pauvre vieille mère s'exténue pour moi ; mais je vais la récompenser ; j'apporte une charge de livres, trois prix et trois couronnes. "Viens les voir.

Ciovis, en effet, était entré d'abord dans sa maison ; il avait trouvé la clef cachée sous le lamier comme autrefois, et, après avoir regardé dans la cour s'il ne voyait pas sa mère, il y avait déposé un paquet, quelques bardes et tous ses livres ; c'est alors qu'après avoir entendu les cris d'effroi, il s'était précipité sur le talus qui séparait les deux cours, et, de là, dans la cour Séminel, où il était arrivé à temps, comme nous l'avons vu, pour sauver à Isoline peut-être la vie, mais à coup sûr de cruelles blessures. Isoline admira les beaux livres reliés; c'était probablement les premiers qu'elle voyait ; ils étaient entourés de rubans bleus.

CLOnS GOSSELIN 69

— ' Oh ! les jolis rubans I dit-elle.

— Ils seront pour toi, Isolioe, mais quand ma mère aura vu les livr^ dans toute leur parure.

— Et ces couronnes?

— On me les a mises sur la tète au son de la musique et des applaudissements, devant tonte la belle société de Rouen, le préfet, l'arcfaevêque, etc. Tiens, voilà le prix de version grecque.

— Qu'est-ce que c'est qu'une version grecque?

— C'est juste, tu ne peux pas savoir cela; c'est assez ennuyeux, mais on est trës-ûer quand on reçoit le prix ; on dit que ça vous conduira à être savant ou riche, & être médecin et docteur, et à avoir un cbeval pie comme en avût un le docteur Lemonnier.

— Celui qui m'a soignée et toi ensuite, quuid tu as eu pris ma maladie.. .jemelerap-

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70 CLOVIS GOSSSLIN

pelle bien ; mus, Ciovis, il était bien vieux,

le docteur Lemonnier.

— Il n'y a pas besoin d'être aussi vieux pour être médecin. J'ai encore un an à passer au collège, puis quatre ans à Paris.

— A Paris ! dit Isoline avec tristesse.

Puis elle restasilencieuse quelques instants.

■ Mais tout à coup :

— Tu dois avoir faim et «oif 7 Viens à la maison ; il y a des teufs et du cidre. Ta mère ne' rentrera qu'à la nuit. Elle verra bien- par tes beaux livres que tu es arrivé. D'ailleurs, tu viendras voir de temps en temps.

Les deux voisins repassèrent par le tunnel que Clovis avait construit autrefois entre les deux cours, et qu'on s'était depuis contenté de boucher avec des broussailles, et Isoline, se bâta d'allumer du feu ; puis elle alla au poulailler ramasser les œufs qui pouvaient s'y trouver, et elle fit une omelette pour

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GLOVIS Q05SEt.l.N 71

Clovis. Elle couvrit d'une serviette bieu blaucbe une table de chêne, et mit sur la table une cuiller et une fourchette d'ét£Ùn luisant comme de l'argent, une assiette sur laquelle étaient peints un coqjaune et des fleurs bleues, puis un verre et un pot de grès plein de cidre.

— Que de peine je te donne ! ma bonne Isosoline, disait Clovis la bouche pleine.

— De la peine, Clovis? dit-elle d'un ton de reproche.

Puis elle ajouta en riant :

— Sais-tu que, quand je voyais les cornes du taureau ^i près de moi, j'aurais bleu voulu être devant k cbeminée à faire une omelette?

— Tu ne manges pas avec moi, Isoline ?

— Non , j'm dîné, et, d'ailleurs, je suis tout émue... la peur, le plaisir... je ne pourrais pas manger.

Quand la première faim fut passée, Clovis - demanda des nouvelle^ des voiaios ; puis il

72 ,ÇLOVIS (JOSSEI^ÎN

raconte ses peioes et ses pladsùa du- collège.

— Pour nouSt.dU Is4^e,nous vivons tonjours la. mêipe chose. Quelquefois jebTiT^Jle aux champs avec ma mère, mais le plus souvent je reste ici à filer. Le dimanche, nous allons à la messe et aux vêpres. Nos plus grands piMsirs, c'est quand ta mère a reçu une lettre de toi et qu'elle vient nous la lire ; alors nous parlons de toi tout le resté du jour. Mais, puisque te voilà ici, nous irons un peu nous promeneç ; nous reverrons le bois où tu as arraché les chèvrefeuilles pour mon jardin et où nous avons cueilli tent de noisettes.

La veuve Gosselin ne tarda pas à rentrer.

Il n'est pas besoin de décrire sa joie et son oi^eil quand elle vit les prit et les couronnes de son fils. Mus , dès le lendemùn, elle le conduisit chez le maire, et voulut qa'it porrUtses prix avec lui. Le jour d'après et les

CL07IS GOSSBLIN 73

jours suivants, il fallut aller au Havte se faire voir à tous les protecteurs qui avaient aidé la veuve Gosselin à faire entrer Clovis au coll^ de Rouen. U y axait déjà une semaine qu'il était arrivé, et il n'avait pas eocore vu Généreux Hérambert. Il n'avait pu revoir Isoline qu'un instant pour lui donner les rubans bleus qui entourûent ses prix.

Le dimanche suivant, on la i^t à la messe avec un bonnet orné de rubans bleus qui lui allait à ravir.

Il faut dire qu' il y a passablement de choses qui vont bien à une très-belle fille de seize ans.

Quand Clovis fut un peu libre, il alU voir Hérambert.

-^Je t'attendais, dit celui-ci; mais je sais pourquoi tu n'es pas revenu plus tôt : ton cœur n'y est pour rien. Obéis à ta mère ; son dévouement, quoiqu'il ne te conduise peut-

74 CLOVI^ GOSSELiri

être pas au plus grand bonheur possible, est respectable et touchaat Après cela, ce que j'appelle le bonheur ne serait peut-être pas le bonheur pour toi. Mais, quoi qu'il t* arrive, rappelle-toi que tu as deux vrais amis dans un petit coin de la terre : moi d'abord, et ensuite la petite Isoline. Ne nous sacrifie à rien ni à personne. Ta mère veut que tu travidlles pendant les quelques jours que tu as à passer ici ; mais ne t'en effraye pas trop : nous ne ferons ni thèmes ni versions ; tu en es un peu saturé ; disons le mot en langage de la campagne, tu en es bourré; le cerveau a des indigestions comme l'estomac. Nous allons assaisonner les connaissances qu'on t'a ingérées au collège avec des condiments. Cette diète à laquelle je vais mettre, ton cerveau lui fera faire une bonne digestion, et tu verras avec étonneinent que tu auras fût de très^rands progrès & la fm de tes vacances.

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CtOVIS GOSSELIN 75

En efTet, c'est eo ae promenant dans le jardin d'Hérambert et quelquefois dans la campagne, le j^udi et le dimanche, seuls jours oit le maître d'école avait un peu de liberté, que les deux amis traitaient divers sujets de morale, de science, de. littérature. Hérambert lui fais^t voir qu'on ne lui avait appris que des mots ;

De lUDiTerrii^, cette mire KeoDde , Atma maiei, un écolier sort-il Après buitaas, le plus fort que Bait-il Parler grec et latin ; entuiie, dans le monde , On feint de s'étonner al tout n'est que batnl.

D lui montrait la grandeur de Dieu dans les magnificences de la nature ; ill'initiait aux mystères de la végétation, lui parlait un peu d'astronomie, corrigeait les erreurs de physique et de morale qu'on lui avait fait apprendre avec les auteurs appelés classiques.

La veuve Goaselin, cependant, n'interrompait pas son travail opiniâtre. Son fils lui épargnait tout ce qu'il y avait de fatigant tlans la ferme; mEÛs, comme elle allait en journée, elle rentrait parfois très-lasse.

— Ma mère, disùt Clovis, abandonnons de viûns projets. Je ne puis vous laisser ^nsi vous fatiguer pour moi. C'est moi, au contraire, qui dois vous nourrir et travailler pour vous. laissez-moi revenir ici ; chassons nos pensées ambitieuses, et soyons tout simplement heureux. Je suis fort, je ne manquerai pas d'ouvrage.

— Mon cher Clovis, quel démon t'inspire la pensée de désespérer ta vieille mère ? Ne t'iuquiète pas de mes fatigues; elles me sont

. douces quand je pense au but que je veux atteindre, et j'y pense toujours. Mon imagination est tellement préoccupée de toi et de ton avenir, que mon corps n'est plus qu'une

CLOViS QOSSELIN 77

machine dont elle est indépendante. Souvent ' la journée est liniesaDsquejemesoiaaperçoe des travaux auxquels je me suis livrée. Je vis déjà par la pensée dans un avenir dont nous ne sommea plus séparés, que par quelques années. C'est un rêve, un heureux rêve dont je ne me TéveîUe que très-rarement. Voistu, mon Clovis, le plus fort est fait voilà ; tout à l'heure tes études terminées; ensuite nous irons à Paris pour que tu y fasses tes cours.

— Eh quoi 1 ma mère, vous viendrez à Paris?

— Oui, certes. Qui prendrait soin de toi?

qui te ferùt gagner un temps précieux, en ne te laissant rren faire que ce qui conduit à notre but ? qui t'encouragerait en te donnant de son courage et de sa coniiance dans les moments d'irrésolution comme celui que tu viensd' avoir? Nemecrois pas iiialheureuse;j'ai toute la joie orgueilleuse qu'aurùt une poule

78 CLOVrS GOSSELIN

qui aurait couvé un œuf d'fdgte. Je suis la mère d'un homme srupérieur ; je suis fière et heureuse. Je ne veux paa que tu restes à gratter dans la basse-cour -, je veux que tu ailles planer au-dessus des nuages, comme ton espèce t'y porte. Je suis prête à toutes les difficultés ; mais que je ne te voie jamais hésiter, tu verras comme nous irons vite. Ce qu'on ne fait pas, c'est qu'on ne le veut pas assez ; mais désirer n'est pas vouloir : vouloir, c'est ne jamùs marcher en rond ni en zigzag ; vouloir, c'est ne jamais faire un pas, un mouvement qui ne vous rapproche de votre but ; c'est ne jamais penser à autre chose. Je veux, moi I et je me sens, quand je dis ces parole, une puissance invincible.

Clovis embrassa sa mère et lui dit :

— Je ferai ce que vous voudrez , ma mère.

Il alla U*oaver Hérambert et lui dit :

i,.,Goo>ilc

CLOVIS QOSSELIN 79

— Vos leçons m' élèvent l'esprit par-dessus les ambitions humaines et me ramènent à la nature. Je comprends que la condition la plus haute, la plus près de Dieu, la plus heureuse, est la condition de celui qui traite directement avec la nature. Mais, comme vous me l'avez dit également, l'opiniâtreté de ma mère a quelque chose de grand et de touchant; j'ai fait ce matin une tentative pour lui faire abandonner' ses rêves ambitieux ; et non-seulement je n'fù rien gagné sur elle, mais elle m'a un peu ébranlé : elle est si convaincue , elle trouve tant de force dans cette volonté incessante, qu'en l'entendant parler je crois aussi que le but qu'elle veut atteindre n'est pas inaccessible. Je lui, ai promis de ne plus lui fîUre d'objections; je m'abandonne à elle : je vms ramer sans relâche , elle tiendra le gouvernail et mènera l'embarcation où elle voudra.

...Gdoyic

M CLOVIS G06SELIN

— Alors, dit lîérambert en laissant échapper un soupir, refaisons un peu de latin et de grec, et occuponsw-nous aussi, pendant les quelques jours qui nous restent à passer ensemble, de te préparer à la classe dite de philosophie dans laquelle tu vas entrer. La philosophie, de collège n'enseigne pas à être plus sage et plus heureux ; elle enseigne à parler d'un certain nombre de choses. Causons-en donc un peu.

Le soii', la veuve Gosselin se couchait de bonne .heure ; le plus souvent Clovis, allwt passer quelques heures chez la voisine Séminel ; là, Iseline filait, et Clovis la regardait, et tous deux se rappelaient avec joie les pltûsirs de leur enfance.

— J'ai bien cru hier, dit Clovis, que je ne retournerais plus à Rouen et que je n'inûs pas à Paris ; j'ai essayé de faire renoncer ma mère à son idée fixe de me voû- médecin ; je

Cr.OVIS GOSSELiN 8t

serais resté ici, travaillant comme vous autres et avec vous autres. Je n'ose pas dire avec quelle joie j'envisageais cette existence ; mais j'ai vu ma mère si désolée , que je lui ai promis de me laisser guider par elle.

— Tu retournes donc bientôt à Rouen ? dit Isoliiie.

— Dans dix jours.

— Et après?

— Après, je ne sais pas si je reviendrai ici aux vacances ; ce n'est pas l'intention de ma iuëre. Elle doit me prendre à Rouen, et nous irons à Paris.

— Pour longtemps ?

— Pour trois ou quatre ans.

— Saiis revenir ici ?

— Je ne puis pas l'espérer.

— Et après ?

— Api'ès, s'il pl^t à Dieu, je serai médecin

a CLOVIS COSSKLl»

it je reviendrai ici remplacer le docteur Le-

— Eh bien, je t'attendrai,

 ce moment Isoline releva les yeux sur €lovi3 ; il y avait dans son regard tant de calme et cependant tant de résolution, tant de douce et confiante tendresse, que Clovis en fut touché jusqu'aux larmes.

— Chère Isoline t dit-il en lui tendant la main.

Isoline mit sa petite m^ dans celle de Clovis et répéta :

— Je t'attendra. Vois-tu, je comprends ta mère : non pas son désir de te voir médecin ; un laboureur vaut un médecin ; mais je la 4M)mprends dans sa patience et dans sa fermeté, ïu t'en vas pour cinq ans ; je vab t' attendre cinq ans ; ta me retrouveras ici , occupée & lîler et à t' attendre. Hélas I je regrettera souvent de ne pas te voir, de ne pas

CLOVIS (lOSSEUM 88

pouvoir t' aider dans tes épreuves et m'eutployer d'une manière utile pour toi I

Clovis etlsolioe se teument par la main; leurs regards se confondaient ; ils éprouvirent une transformation : l'amimr prenait possession de leur âme.

La libellule qui yolt'^e dans les prairies, portant sur deux ailes de gaze un corps d'émeraude ou de saphir, a été longtemps une sorte de punaise grise vivant d^s la fange des eaux. 11 vient un jour où, peu* un doox soleil de printemps, elle sort de la vase en rampant , et se hisse au haut de la tige flexible d'une sagittaire, dont tes feiûlles semblent des fers de flèche , ou d'un butome couronné de flem's roses, La peau de la punaise se dé<diire, et la libellule, la demoiselle, en sort étincdante en voltigeant et s'enfuit dans la prairie.

Un seul regard d'amour échuigé a produit diez Clovis et chez Isolioe une métamorphose

ti CLOVrS .G085ELiM .

semblable. Leur âme s'est éveillée. Hier, c'étaient un jeune garçon et une jeune fille comme tous les autres; aujourd'hui, Clovis se sent tous les courages, comme Isoline tous les dévouements. Clovis est grand, fort et généreux ; Isoline noble, patiente, vertueuse.

La voix de leur cœur se mêle en une douce et suave bai'monie ; ils planent au-dessus de la terre et nagent dans le ciel- La veuve Séminel entre ; ils ne peuvent plus échanger qu'un mot.

— Je ne penserai qu'à revenir, dit Clovis.

— Moi, je t'attendrai, dit Isoline. Quelques jours après, Clovis repartit pour

Rouen, où, ainsi que le lui avait prédit Hé> rambert, il s'aperçut avec surprise qu'il avait prodigieusement fait de progrès en se promenant dans les allées étroites du jardin du maître d'école.

De ce jour, et plus que jamais, Isoline se

ta,i,.=db,Gooylc

CLOTIS GOSSÈLIN 85^

considéra comme de la famille. EUe aidait la mère Gos&elin dans toutes les occasions qui se présentaient ; elle soigniùt la cour qui appartenait à Clovis plus encore que son propre jardin, qui lui étût cependant bien cher.

Elle avait dans ramom* de Clovis une foi entière; cet amour, qui ne s'était expliqué qu'une seule fois et par un seul mot, ne lui inspirait jamùs un instant de doute : elle savfùt qu'elle serût la femme de Clovis Gosseltu, qu'il fût rïche ou pauvre, médecin ou laboureur. Elle ne croirait pas plus être généreuse dans le second cas que devoir être reconnaissante dans le premier.

Quand la fin de l'année approcha, allé vit que la veuve Gosselin faisait sea prépaiatifs de départ. Cette découverte lui serra un peu le cœur. Cependant elle songea que, puisqu'il fallait que Clovis p^sât quatre ans à Paris, 1^ mieux était que cet exil fût entamé et qu'il

86 CLOVIS UOfJSELIN

partit le plus tôt possible. Clovis, dans ses lettres, ne àïsait qu'un mot pour Isol'me. Ce mot ne diamt pas grand' chose pour les autres : « Souvenir à Isoliue ; » mais, pour elle, c'étût ^ lui dire : a Qu'elle ait à se rappeler avec moi le jour où, DOS mûns pressées, nos regards confondus, nos âmes mêlées, nous nous sommes dit qu'elle m'attendrait, et que je ne partais que pour revenir. »

-^ 11 se souvient, pensait-elle, etm(ù,je me souviens aussi.

La veuve Gosselin commença sa toumëe ; elle alla voir tous ses protecteurs, eUe reçut d'eux quelques présents, elle vendit dans la ferme tout ce qui pouvait se vendre ; elle loua pour quatre ans la cour et la masure et le lot de terre qui en dépendait. Depuis quelque temps déjà, elle préparait le trousseau de Govis, qui aurait besoin d'être renouvelé à sa sortie de collège. Isoline l'avait aidée et avait

CLOVIS GOSSELII* «7

cotisu de sa maïn uoe graode partie des bardes destinées à son fiancée.

L'année scolaire terminée, Cloyis avait fiai sa philosophie et fut reçu bachelier es lettres. Sa mère écrivit à Hlomieur, monsieur Clovi»

Gossclin , bachelier à Rouen, pour lui enjoindre de l'attendre, vu qu'ils iraient tout droit à Paris suivre leurs cours.

Quelques jours avant le départ de la veuve Gosselin, elle se trouvait le soir chez la veuve Sémînel, et elle parlait naturellement de Clovis et de son avenir; toutes les autres idées étaient mortes d'inanition dans sa tète.

— Uoe fois Clovis médecin, je ne serai pas embarrassée , dit-elle , de lui faire faire un beau mariage ; le gars n'est pas désagréaïde, et, d'ailleui's un médecin, c'est l'égal de toat le monde et ça peut prétendre à tout.

Aux premiers mots, IsoUne pâlit... mais elle ne tarda pas à se remettre.

88 CLOVtS COSSfiblN

— Estr-ce que je ne me souviens pas ? .dtteUe. .

Hais la venve Séminel :

— Voua avez aussi par trop d'aiobitjoii , ma chère Astérie, dit-elle; aucommencenaftot, voua osiez à. peine ajouter foi à votre rêve qui vous annonçait que voti-e fds remplacer^t ud jour le docteur Lemonnîer. Vous avez fait l'impossible... Voici votre fils reçu... quoi donc?...

— Bachelier.

— Voilà votre fils bachelier ; il est probable que votre ûh sera médecin. Mais le docteur Lemonnier, qui ét^t un grand médecin (il lui a passé deux générations par les mains), s'était pourtant contenté d'épouser une fille d'ici, la fîUe d'Onésime Gonfreville, qui est mort à la mer, et qui n'était qu'un pêcheur ; et pourtant le docteur Lemonnier n'était pas fils de paysan comme est Clovis ; sa famille

était une grande famille, son père avait été huissier k Criquetot. Vous aurez beau faire, Clovis sera toujours le fils d'un paysan et d'une paysanne, et vous ne ferez pas son bonheui' en le faisant entrer dans une famille qui le méprisera et qui vous méprisera vousmême par-dessus le marché. On a bien raison de dire que les ambitieux sont des oublieux : c'est tout au plus si voua nous parlerez quand votre fils sera médecin ; et pourtant, ma fille et moi, nous sommes vos plus anciennes et vos plus fidèles amies.

n faut dire que la veuve Séminel avait vu la pâleur subite de sa fille, et que, d'ailleurs, elle-même avût toujours regardé Clovis comme son gendre futur.

L'impression reçue par Isoline n'avait pas échappé non plus à Astérie Gosselin ; et l'amertume des reproches de la veuve Séminel lui fit entrevoir une ambition qu'elle n'avait

00 CLOVIS GOSSELIK .

usque-Ià que peu soupçonnée, tant elle lui eût paru exagérée. Elle n'avait été éclairée à ce sujet m par les soins de la veuve Séminel, ni par la sollicitude continuelle d'Isoline. Dans son idée fixe sur la grandeur de son fils, il lui semblait qu'en s' occupant de lui et en la poussant vers le but qu'elle avait assigné à sa vie, on ne faisait que sou devoir, et que l'avenir de Clovis devait intéresser la nature entière , tout le reste des hommes et des choses n'étant qu'accessoire et pouvant se remettre à une autre époque. Le soleil n'était destiué, selon elle, qu'à éclairer Clovis, pour qu'il pût lire ses livres et suivre ses cours de médecine, et aussi à faire pousser et mûrir les drogues qu'il aurait plus tard à ordonner à ses futurs malades. Aussi elle dit à la veuve . Séminel :

— Écoutez-moi, Zoé Séminel ; vous venez de dire des choses qui m' étonnent et me cha-

ta,i,.=db,Goo>ilc

cLovrs aoSSELlN 9i

grinent, et dont il faut que nous parlions une bonne fois. Certes, vous êtes une bonne voisine, et je fais grand cas de vous, ainsi que d'IsoUne, que j'ai vue naître, et qui est une excellente fille, aussi charmante qu'il est possible dans votre classe.

— Et de quelle classe donc soaunes-nous?

reprit aigrement la veuve Séniinel. Nous sommes- paysannes, filles de paysans, à dire vrai; mais je n'ai jamùs entendu dire que TOUS fussiez autre chose ni que tous descendissiez d'un évÈque.

— Ce n'est pas de moi que je veux parler, répondît la veuve Gosselin ; ne vous emportez pas si vite et lai^ez-moi aller jusqu'au bout. Je disus donc que je vous EÙme beaucoup, ainsi qu'Isoline, mais qu'il faut que chacun suive sa destinée. Il y a dans la vie des carrefours où les meilleurs amis se séparent. Je ne voudrais pas que cette petite IsoUne se

rendit malbeureiise. U faut savoir rester dans

sa spbère et ne pas s'évertuer à en sortir ;

Isolioe est jolie, elle épousera quelque bonnête

laboureur.

— lia fille et moi, nous vous remercions.

Astérie Gosselin ; c'est bien boa à vous, de donner ainsi votre consentement ; sans quoi, elle eût été obligée de rester fille, ce qui serait désagréable, si les filles sont aujourd'hui ce que nous étions à leur âge. Tu entends, Isoline : notre excellente amie , la veuve Gosselin, te permet d'épouser un laboureur. Ne cragnezvous pas encore. Astérie, que ce ne soit trop élevé pour elle, et que ça ne la sorte de sa sphère, comme vous nous en donnez le précepte , sans pourtant toutefois en donner l'exemple ?

— Vous vous fâchez, Zoé Séminel, et je n'avais que deJjonnes intentions. Je craignais qu'Isoline n'eût laissé entrer dans sa tête ou

...Gooyic

CLOVIS GOSSELIK 03

dans son cœur I3 pensée d'épouser Clovis; j'ûme mieux l'avertir aujourd'hui que plus tard que Clovis n est pas son fait, et je pense que j'agis dans son intérêt.

— C'est trop de bonté mille fois, Astérie Gosselin; mais soyez sans inquiétude, nous savons trop la distance qui nous sépare. Non, Isoline Séminel n'aurait jamais dû porter sa visée jusqu'à M. Clovis Gosselin , dont la famille est si illustre et dont le chàteaii s" élève à cûté de notre pauvre maison. A propos de votre château, Astérie Gosselin, je crois remplir le devoir d'une bonne voisine en vous avertissant que vous devriez bien faire faire les réparations du chaume qui le couvre ; il est si vieux et si usé, qu'il pourrit pleuvoir dans la chambre où est né l'illustre rejeton que l'on noua croit assez ambitieuses pour r^arder. Je vous dirai à mon tour : Ëcoutezmoi, Astérie Gosselin ; si par hasard ma fille

...Gooyic

9i CLOriS GOSSELIK

avait eu l'audace de porter ai haut ses vues, je lui défends dès aujourd'hui de jamais parler ni écrire à votre fils, ni de s'occuper de lui plus que s'il n'avait jamais passé le seuil de notre maison.

. — Tant pis pour vous si vous vous lâchez, Zoé. Séminel ; je n'ai pas le temps de me quereller. Quand vous serez de sang-froid, vous verrez que je n'fù pas eu tort de parler comme j*ai fait, et que je n'ai donné à vous et à votre fille que de sages avis. Je vous dis donc adieu dès aujourd'hui, au lieu de vous le dire demàn , comme j'en avais l'intention.

Isolioe, qui n'avait éprouvé des paroles de la venve Gosselin qu'une impression trèspassagère, avait repris son calme et sa sécurité ; seulement, eile ne voulait pas que sa mère et sa future belle-mère se séparassent brouillées.

,.,Goo>ilc

GLOVIS GOSSHLIN 95

— Ma mère, dit-elle, et vous Astérie Gosselin, à quoi pensez-vous de voua quereller ^nsiï II sera ce qu'il plaira à Dieu. Ni vous ni moi, nous ne changerons rien à ses volontés. N'oublions pas que nous avons toujours vécu en bon voisinage et en bonne amitié ; et, au moment d'une si longue séparation, embrassoDs-nous et gardons les uns des autres un bon souvenir. .

Après quelques façons, les deux vieilles voisines s'embrassèrent sans grande effusion. Pour Isoline, elle serra avec tendresse la' mère de Clovis sur son cœur.

Quand la veuve Gosselîn fut partie, la veuve Séminel renouvela à sa fille la défense formelle d'écrire jamais à Clovis ni de recevoir une lettre de lui.

— Je. vous obéirai, ma mère, continua Isoline; mais, croyez-moi, iln'en sera jamais, je vous le répète, que ce qu'il plaira à Dieu. Je

9« ^^OVIS ÇQ$9Çt.i;i

aeoi la femme de Cloviset jeu'j^jellerai un jour loacUmie Gosselin. £)n ati«Ddaqt, je oe suis pas lùËii pressée d'écrire des lettres tpie je mettriûs quinze jours à fùre et pour lesquelles je ne trouverais pas de pai»er assez gracd, puisque je ne sais écrire qu'en deovgros, et encore assez mal.

— As-tu donc fait un rêve comme Astérie?

et est-ce sur la foi de ton rêve que ta es certiùne d'épouser Clovis, comme Astérie Gosselin est fiëre de lui voir remplace le docteur Lemonnier et faire ses visites sur un cheval pie î

— Non, ma mère, je n'ai pas rêvé. Noua étions parfùtement éveillés, Clovis et moi, quand nous nous sommes promis, lui de revenir, et moi de l'attendre.

— Ma pauvre enfant, j'aimerais mieux te voir croire à un rêve qu'à la promesse d'un homme.

— Je n'espèie pas, ma mère, vous fure

pMiager ma conviction ; mais elle est si complète, que je ne l'examine même pas. Je rons obéirai, je n'écrirai pas à Clovis, et je ne recevrai pas de lettres de lui. Ça me fera parat- Ub l'attente ybis longue et plus dure; mus ça ne m'empêchera pas d'attendre; et ça n'empêchera pas nos destinées de s'accomplir.

— Ainsi donc, s'il se présentait un bon puti... 7

— Oh ! ma mère, j'ai promis.

— Mus lui, ma pauvre enfant, il ouUiera ses promesses, et, quand tu auras eu passé toute ta jeunesse à l'attendre, il ne viendra pas , et , comme te le disait tout à l'heure Astérie Gosselin, tu apprendras qu'il a épousé nue femme liche.

— Qui ? lui , Clovis ?

Et Isoline prononça ces mots avec tant de confiance et de foi, que sa mère ne trouva

98 CLOVIS QOSSELIM

rien à répondre, sinon de lever les yeux au

ciel et de hausser les épaules.

La veuve Gosselin partit avec son bagf^.

Le commandant du bateau la Seine, qui commençfùt alors à faire le trajet du Havre à Rouen, avait été le patron de feu Césaire Gosselin : il offrît le passage à la veuve.

A Rouen, son fils l'attendait; elle mit leurs paquets au roulage et lui annonça qu'il fallait aller à Paris à pied.

— Moi, ma mère, je le comprends ; mais vous?

— J'en ai Mt et j'en ferai bien d'autres, répondit Astérie Gosselin; nous sommes dans notre temps d'épreuves ; il ne faut ni reculer ui hésiter. Marchons.

Ils mirent quatre jours à fwre la route qui sépare Rouen de Paris..

i,.,Goo*ilc

■e d'école A BUmlle.

Je suis à Paris! Paris, dont Pierre le Grand disait : « Si j'avais une pareille ville, je serais tenté d'y mettre le feu, de peur qu'elle n'absorbÂt le reste de mon empire ; » cette ville où il entre par tant de portes, et tous les jours, et incessamment, des bestiaux, de la liajine, du lait, des poètes, et d'où il ne sort que du fumier.

Tenez, mon cher maître, je m'arrête ici, dès mes premiers pas. Cette lettre all^t ne pas avoir le sens commun, (juaud on est très-jeune, on veut avoir l'air austère et misanthrope. J'aviùs quitté nos campagnes nor-

iOO CLOVIS GOSSELIN

mandes un peu triste. Il me semblait que je me sacriHais à ma mère. J'avais endossé le rôle de victime, et, si je n'y avais fait attention , j'allais le jouer avec vous. Puisque vous avez la bonté de recevoir les lettres d'un écolier qui ne sfût rien, qui n'a rien vu, fautil du moins que ces lettres soient vraies et naïves. J'étais assez content de ma phrase :

« Cette ville où il entre tant de choses et d'où il ne sort que du fumier, n mais je dois confesser que je l'avais emportée toute faite de chez nous. 11 m'a semblé que c'est ce que font la plupart des voyageurs. On a tant de petits soins à prendre en voyage, qu'on ne peut observer, et qu'on écrit son voyage avant de partir. Eh bien, non, ce n'est pas là l'impression que j'ai reçue de Paris, et je suis probablement dans l'excès contraire. C'est de Paris que sortent des idées pour le monde entier.

On y frappe les idées comme les louis à la

ta,i,.=db,Gooylc

cLOvrs r.ossEi.iH ioi

Monnaie, et, de là, elles circulent avec un cours légal et accepté partout.

Tenez, moa clier maître, au lieu de vous envoyer mes pensées, fort confuses encore, je ferais mieux de vous dire ce que, ma mère et moi, nous avons fait depuis une semaine que nous sommes ici.

Nous sommes entrés tard à Paris ; on commençait h allumer les réverbères.

Nous étions fatigués, nous nous sommes arrêtés dans une auberge, à l'entrée de la ville, où nous avons soupe et passé la nuit.

Le lendemain matin, nous avons traversé tout Paris pour chercher un logement. Ma ■mère était munie de renseignements trèsexacts, admirablement rangés dans sa tête.

Je n'ai pas besoin de vous dire son intelligence et son opiniâtre application à ce qu'elle fait. Nous avons trouvé deux demi-chambres, comme on dit chez nous, et ce qu'on

appelle ici dea cabinets, pour cent francs par an. C'est tout eo haut d'une maison haute comme une colline. Pour le môme prix, et même un peu moins, notre voisine Séminel a une maison avec grenier et grange, et toute une grande cour plantée de pommiers.

— Le logement ne te parait pas beau, dit ma mère ; mais ce n'est pas un séjour que nous établissons ici. Nous sommes en voyage.

Il s'agit d'être à l'abri du vent et de la pluie, voilà tout. Plus tard, nous nous logerons k notre goût, quand tu seras médecin, quand nous serons arrivés.

Le logement arrêté, il nous fallut aller chercher nos bardes, puis les ustensiles que ma mère avait mis au roulage ; ensuite elle acheta deux lits desangle, deux petites ta^ blés, deux chaises, et elle déclara nos loge-menta meublés. Nous mangeâmes ce jour-là du pain et de la viande qu'elle acheta toute

coite chez un charcutier, et dous bûmea du vîn violet fort désagréable au goût. Oh 1 notre bon cidre normand, si limpide et ai par~ fumé! ils appellent cidre, ici, quelque chose qui se fait avec des fruits secs, et qu'on vend fort cher ; ce qu'il y a de plus passable à boire à bon marché, c'est la bière.

On prétend, dans les livres, que c'est en Egypte que la bière a été inventée ; je me rappelle que Julien l'Apostat avait fmt' une épigramme grecque contre la bière qu'il avait bue aux environs de Lutèce.

uNOQ, dit-il, tu n'es pas le vrai Baccbos ; le lils de Jupiter a l'haleine douce comme le nectar, et la tienne ressemble à celle d'un bouc. »

Od prétend que nous buvons du cidre en JVormandie, parce que nous n'avons pas de raisin pour faire du vin. Si c'était là la seule raison, les Parisiens pourraient nous apprendre à nous passer de raisin ; on m'a nommé

ta,i,.=db,Gooylc

une fonle de choses avec lesquelles ils font du

vin, le sureau, l'hiëble, la ronce.

— Mais, dis-je à celui qui me parlait, est-ce qu'on ue fait pas aussi du vin avec du raisin ?

— Ah 1 pardon, dit-il, j'oubliais... Effectivement, on en fait aussi avec du raisin.

... — Couchons-nous de bonne heure, dit ma nière ; demain nous verrons Paris ; ce n'est qu'après-demain que nous commencerons à travailler.

Le lendemain, c'était dimanche, nous mimes nos plus beaux- habits, puis nous allâmes à la messe à Saint-Roch, oii il y avait une messe en musique. Les églises de Rouen que je connais sont bien plus belles que Saint- Roch de Paris.

Mais jamais je n'avais entendu une pareille musique ; cela emporte le cœur au ciel. L'orgue remplissait l'église de totTents d'harmonie, puis des chœurs de voix chantaient les

ta,i,.=db,Goo>ilc

CLOVIS GOSSELIK iû:i

hymnes. II y avait beaucoup de monde ; mais les gens avaient l'air d'être là beaucoup moins pour prier Dieu que pour écouter la musique ; on causait de tel ou tel morceau, de tel ou tel cbauteur. Et j'appris, non sans étonnement, que c'étaient des acteurs excommuniés et maudits par l'Église qui venaient dans ta nef faire entendi-e leurs voix de perdition.

Cela était trés-étonnant pour an écolier qui sort de faire sa logique; et qui ne connaît absolument que les livres. Dans l'ancienne discipline ecclésiastique, on portait la régularité jusqu'à vouloir que ce fussent des prêtres et des moines qui touchassent de l'orgue. La' paroisse de Saint-Jacques la Boucherie, à Paris, produisit la première le scandale de faire toucher l'orgue par un laïque, en 1496, et pourtant ce l«que était un notaire au Châtelet de Paris , homme fort pieux qui faisait des actes toute lasemaineet jouait de l'orgue.

lOe CLOVIS G0S5ELIN

le dimancbe, àyaint-Jacques la Boucherie.

A propos de ce mot, je viens d'éprouver un embarras pour construire ma phrase : la grammaire veut (^'ergue soit masculin au singulier et féminin au pluriel, et je n'ose ni manquer à la grammaire ni dire : « L'orgue de l'église Saint-Jacques la Boucherie était alors un des plus belles orgues de Paris. »

Vous trouvez peut-être que je suis bien dans la grammaire ; soyez tranquille : ce même soir-là je suis sorti de la grammaire pour entrer dans la vie.

Après notre sortie de l'église, nous allâr- .mes aux Tuileries et aux Champs-Elysées.

Que de gens parés, de chevaux, de voitures 1

— Regarde bien toutes ces richesses , me disait ma mère ; eh bien, tout cela sera à toi, si tu le veux.

— Dites au moins à nous, ma mère.

Quand il fut l'heure de dîner, je m'atteUT

dais à faire, comme la veîHe, l'emplette de notre dîner chez )e charcutier; mais ma mère me dit :

— Nous allons faire un bon dîner dans un reataurant.

— Mîûs ce sera bien cher ?

— Le charcutier même est trop cher pour nous, répondit-elle, et, dès demain, je ferai nos repas avec plus d'économie. Cette journée d'aujourd'hui, il y a six mois que je la prépare ; lîùsse-toi ffùre.

Nous allâmes au Palms-Royal, où nos yeux furent éblouis par la magnificence des boutiques ; puis nous entrâmes dans une sorte de palais dont je n'avais jamais vu le pareil que dans les contes de fées; c'étaient partout des peintures, des dorures, des glaces. Sur une espèce de trône était une jolie personne ricbement habillée ; des hommes très-bien mis et très-frisés servaient les dîneurs. Nous nous

103 CE.OVIS GOSSELr»

sommes assis Aune table. J'osùs à peide marcher etavancer, d'autant que la salle était si miraculensemeot éclwrée , qu'en réalité on y voyait plus clair que le jour. Ma mère tira de sa poche un papier qu' elle donna au domestique, un de ces messieurs si bien frisés et si bien mis, que, lorsqu'il me prit mon chapeau pour l'accrocher à une patëre, je me laissai aller k lui dire poliment ;

— Monsieur, ne vous donnez pas la pane... Hlille remerclments.

Le papier que ma mère avait communiqué au garçon était la cafte de notre dîner. Elle s'était fait donner, je ne sais par qui, le menu d'un dîner de gens riches.

Nous mangeâmes des choses qiù m'ét»ent inconnues, ou qui étalent tellement déguisées par la cuisine, que je ne les reconnaisses pas. On nous Ht boire avec cela du vin , du vrai vin , très-probablement fait avec du raisin.

/CLOVIS CO&SeiiUf 109

Ça, vaut.biaiiïecidre^ majsçaBSurle cidre

- un «Tantage marqué. ■

U paraît qu'il faut que ]'btname s'enivre ; car la Providence eo a àngulièrenaent multiplié et varié les moyens. Le vin, tant célébré pai' les anciens, est loin d'être seul chargé de cette importante fonction : en Normandie et cUmis les provinces voisines, on s'enivre avec

■ du cidre ; en Angleterre, en Flandre, avec de la. bière; il y a des sauvages gui tirent du tronc de certains palmiers une liqueur très- ^citante, et qui les rend aussi stupides que pourrait faire le meilleur vin. Mais il m'a semblé ces jours-ci, en buvant de la bière, qu'il fallait être né Anglais, ou Flamand, ou Hollandais, pour s'enivrer avec cette boisson. J'ai entendu dire à des Pai'isiens qu'il n'y avait que les Normands qui pussent s'enivrer avec du cidre.

Eb bien, je crois que le vin, et le bon vin,

tlO CLOVIS OOSSELIN

peut enivrer tout le monde. J'en eus la preuve ; quoique nous n'eussions bu qu'une bonteille de vin, ma mère et moi, bouteille unique dont, à vrai dire, j'avais bu an moins les trois quarts, je me sentais dans l'esprit une légèreté inusitée, une disposition à voir les choses de leur beau côté , et une tendresse générale que je ne me rappelais pas avoir jamais ressentie. En sortant du restaurant, entraversant cette grande salle si éclairée, il me semblait que la terre tremblait un peu sous mes pas. Ouand nous fûmes dehors, je me sentis d'abord un peu étourdi ; mais je ne tardai pas à me remettre, et ne gardai que la prédisposition à. la joie qui s'était emparée de moi ; nous n'avions pas bien loin pour aller à l'Opéra. Ma mère prit deux làllets, et nous entrâmes. Je fus d'abord un peu surpris des larges escaliers couverts de tapis ; mais quel ne fut pas mon éblouissement , quand nous

CLOVtS GOSSELIH 111

fûmes installés dans la salle 1 Je n'étala jamais allé au théâtre, même à Rouen , où je ne sortais jamais du collège.

■ D'abord je ne vis que les lumières; le café de Véry, qui m'avait paru un palais, n'était qu'un taudis à côté de ce que je voyais.

Notre costume attira un peu les regards ; . mais nous étions si occupés nous-mêmes de regarder, que nous nous aperçûmes à peine de l'attention passagère que uous excitions.

J'étais dans le ravissement; je croyais rêver en regardant ces femmes parées comme je n'en avais jamais vu, éclairées par cent becs de gaz, avec des diamants qui avaient l'air de petite étoiles sur les cbeveux, au cou et aux oreilles ; mais ce qui m' éblouissait encore davantage, quoique je ressentisse une sorte de terreur qui m'empêchait presque d'oser les regarder, c'étaient les épaules et la peau

étincelante des femmes. 11 faut dire que le diner de chez Véry, le bon vin, le café, m'avaient admirablement prédisposé h l'enthousiasme. La musique et les lumières, et ces apparitions étonnantes, acbevèrentde me griser; la toile se leva, et j'éprouvai de nouveaux enchantements. Les danseuses me surprirent fort ; mes yeux se portèrent du théâtre dans la salle, et de la salle sur le théâtre.

— Stu* le théâtre, me dit ma mère, ce sont des danseuses, des actrices, des courtisanes, des femmes consacrées au démon et maudites par l'Église. Dans les loges, ce sont les grandes dames, les femmes honnêtes, les femmes respectées, celles qui étaient ce matin à Saint^Rocb. Les unes et les autres sont nues jusqu'à la ceinture, ou à peu près ; les danseuses par en bas, et les honnêtes femmes par en haut. C'est à ça qu'on les distingue. »

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CLOTIS G05SELIN H3

Pour moi , je les trouvais toutes ravissantes et admirablement belles; cependant je ne tardai pas à tourner plus volontiers mes regards du côté des loges , en grande partie parce que ma mère m'avait dit que les unes étaient des courtisanes et les autres des femmes comme il faut, mais encore, et je crois davantage, par luie autre raison.

Les danseuses me parûssaient tellement étranges, que je les prenais ou pour des fées, ou pour des êtres d'une autre espèce que nous. C'était curieux , singulier, extraordinaire ; mais cela ne me causait pas d'émotions.

Les femmes des loges , au contraire , me semblaient de vraies femmes, fort did'érentes de ce que j'avais vu jusque-là ; mais enfin c'étaient des femmes. Figurez-vous bien, mon ami, un pauvre paysan normand transporté à l'Opéra, que vous connaissez. Jamais je n'a-

ta,i,.=db,Gooylc

m GLOVIS G0S5ELIN

vîûa VU de ma vie les jambes d'une femme.

Ouand une femme chez nous montrait un peu

sa jambe jusqu'au-dessus de la cheville, en

traversant un ruisseau, elle devenait toute

rouge.

Je n'avùs jamais vu les épaules ni la gorge d'une femme ; chez nous, on voit le cou jusqu'au petit cordon noir qui attache la croii d'or. On ne voit pas la croix pendant l'hiver ; l'été, on voit la croix : et c'est tout.

Dans mes idées vagues, j'avms mêlé l'aspect de ces choses aux mystères du mariage.

Et toutes mes idées étaientbouleversées par ce que je voyais à la fois et sur la scène et dans les logea. Les femmes, chez nous, on les reccHinatt à cela qu'elles ont des jupes et de longs cheveux. A part cela , leur démarche, leurs poses, leursmaîns, leurs pieds, sont pareils aux odtres ; leur peau est semblable à la nAtre.

GLOVrS GOSSELIN US

M^s, là, je voyais des mains petites, effilées, blanches, des cous et des épaules revêtus d'une peau blanche, fine, soyeuse.

Je découvris que je voyais des femmes pour la première fois, des femmes telles que les célèbrent les poëtes.

Je compris que j'avais vu jusque-là des femelles de laboureurs, des femelles de pëcbeurs.

Euân je voyais des femmes I

J'étais comme le musulmam entrant dans le paradis de Mahomet, peuplé de houris dont la femme n'est qu'un grossier simulacre.

Certes, Isolineestunebonne, une jolie, une douce, une charmante ûlle ; mais les sentiments qu'elle m'inspire ont quelque chose d'austère, de saint, qui ressemble plus à l'amitié tendre d'un frère pour une sœur, qu'à l'amour que dépeignent les poëtes comme Ovide. Je compris alors ces quatre vers, que

j'avais lus quelques jours avant mon départ

de Rouen :

— Vous fermez le Tolume et l'on TOMToitrérer: QuD diable liiiex vous de si beau 1 — Mais Ovide. — Jo comprends majuteoiuit; c'est le pluschartnant guide Ouel'on puisse choisir... quand oa veut s'égarer.

Hais ces ravissements, ces enivrements que me causiùt l'aspect de ce bouquet de femmes, frais, riant, embaumé comme des fleurs, voilà l'amour I

Et que serait-ce donc si j'existais poui' une d'entreeIles,si...?Oh!non ; il me semble que, si l'une d'elles mettait sa petite main dans la mienne, comme Isoline y amislasieniieijetomberaisconsumé et comme frappé de la foudre, Quand le spectacle fut fini, nous nous trouvâmes arrêtés dans les escaliers par la fouk qui s'écoulMt lentement , confondus avec ces femmes dont les épaules étaient alors couver-

GLOVIS OOSSELIN 117

tes de velours et de fourrures, mais dont la TOix était une harmonie et l'haleine un parfum. Je voyais des hommes venir à elles, leur parler,leTir prendre la main. Elles leur répondaient en souriant Je basais ces hommes.

Certes, je me sentais bien un être inférieur à toutes ces charmantes beautés ; je voulais bien les adorer respectueusement en silence ; mais je ne pouvais souffrir que ces hommes, des hommes comme moi, les traitaient en égales. On s'arrêta sous le péristyle. On attendit les voitures. Des laquais galonnés et dorés appelaient les cochers et venaient avertir quand les voitures étaient arrivées. Les chevaux piaffaient et enti'alnment rapidement les carrosses. Nous nous en retournâmes à pied rue de la Harpe. J'étais ivre, j'étais fou.

Quand nous fûmes chez nous, ma mère metUt :

— Cette journée est Unie ; j'ai dépensé

118 CLOVIS GOSSELIH

dnquaDte Erancs. Ciaquanle francs I iast»

autant que j'ai dépensé pour me awirrir ponduit les quatre derniers mois que tu as passés au collège. Cinquante francs I un trésor I Mais je voulais pouvoir te cUre ce que je vaiste dire.

» Pense bien et pense toojours & ceci r Nous allons, pédant quelques années, mener uoe vie laborieuse et misérable. Mais, si tu le veux,' tout ce que tu as vu aujourd'hui, tes richesses et tea plaisirs de tout genre, k& voitures, lea chevaux , les dîners exquis, le& vins délicieux, les théâtres, la ntusique, tourtes ces belles femmes, ces rarissaates créilQres que tu as vues ce stÀr, toot cèU est à toi. Tout e^ est à te», si tu le veux ^ mais ce que j'^peBe vouloir, ça n'est pas dé^rer. Quand oït veut aller quelque part, tra fait le chemm. Tout cela est à toi; m^ùs, pour cela, il fautdeveoir riche; pour devenir rkbe, il Eaat tra-

yajller. Travaille sans relâche, autantque tes forces te le permettront. Quand tu sentiras le besoin de te reposer ou de te distraire une demi-beare, tu le feras ; mais tu peineras que . tu prolonges d'une demi-heure notre paitvreté et que tu retardes d'une demi-heure le moment où tout ce que tu as vu aujonrd'fam t'appartiendra.

» Cette jouraée est finie.

» Â [tfeodre de demain , nous allons être pauvres, pauvres comme nous l'étions à Blé- Tille, quelquefois, souvent même , plus pauvres enc(nre, parce qu'il ne suffit pas de vivre, il faut payer pour tes inscriptions , pour tes livres, pour tes examens, pour cent choses que j'ai Û .écrites; car j'ai depuis longtemps unis les renseignements possibles. Il iaut que tu sois vêtu convenablement. Agis comme tu me Tas promis, rame courageusement et lùsse-ffloi tenir la barre du gouver-

m CL0V(S-G.05S£Ji£JII

nail. r^ous réuesiroos : j'ai bien su te faiire baclLeliçr ; je te ferai docteur, je te ferai riche» estimé, lieureuz.

. Dieu eait que je ne dormis guère cette nuit-là. : je me sers là d'une locution toute faite ; j'aurais parié plus justement en disant que c'estle diable qui sait mon insomnie dans la nuit qui suivit cette conv^sation. J'étais toujours à l'Opéra, j'entendais toujours ma mère qui me disait : « Tout ce que tu vois est à toi, si tu le veux ; » et je le voulais, et je le voulais, je le voulais à en devenir fou. Ce n'est que plus tard que j'ai pwsé que ma mère avait un peu fait comme le diable quand il emporta le Ciiriat sur la montagne. Certes, si le diable à son tour eût fait comme ma mère , et s'il m'avait dit en me montnmt tout ce que j'avais vu ce jour-là : « Tout cela est ii toi, st, cadens, adoraeeris me, h je le «"ains, je n'auraJs pas ésité long-

CLÔVÎS CÔSSELIM '■ lîl

temps & me jeter à ses griffes et à f adorer. Le lendemain, le déjeuner se composa de piùn et de fromage. Ma mère mit nos bardes et Dotre logis en ordre ; puis elle alla porter quelques-unes de ses lettres de recommandation. Elle échangea tous les livres que j'avais eus en prix au collège contre les premiers livres dont Je vais avoir besoin. Je pris ma premiËre inscription et je commençaiàme mettre à la besogne. Je n'avais pas encore demandé à ma mère sur quelles ressources elle comptait pour noua faire vivre pendant quatreans. Elle m'a expliqué son plan financier. Grâce à seslettres de recommandation et aux protecteurs que, dit-elle, elle saura bien se faire ausatât qu'elle aura pris langue dans le pays, elle me trouvera des écoliers, des enfants qui suivent les cours des collèges et qui ont besoin d'un répétiteur, ou des jeunes gens ayant besoin de se préparer au baccalauréat;

ta,i,.=db,Gooylc

elle ne vent pas que j'en prenne beaucoup, parce que cela me ferait perdre du tempa; elle aura bientôt calculé ce qu'il nous faut strictement pour vivre, et elle ne me permettra pas de gagner un soude plus de cette manière, parce que ce serait retarder lâchement le moment de notre bonheur.

Aujourd'hui, déjà j'ai un élève qui vient à ■ mon grenier deux heures par jour; il me donne trente francs par mois. Ma mère pense que nous aurons assez de deux élèves qui viendront ensemble et ne me prendront pas plus de temps qu'un seul. Dans quelque temps, mon cher maître, je pournù vous donner des détails plus précis, car en ce moment, je suis tout étourdi, tout ébloui, tout ab&;sourdi.

Je travaUle, je vais surtout beaucoup travwUer; et, comme ma mère m'a plusieurs fois répété que je le lui ai promis, ramer sans-

CLOVfS GOSSËbEN Itî

relâche, en lui laissant tenir la barre du gou- Yeroail.

Adieu, âonc, moD cher et honoré oiattre.

ântoine-Clovis GossELin.

Mon cher et honoré maître,

Voici près de deux mois que je ne vous ^ écrit; mon excuse serait que j'ai heaucoup travaillé, ce qui est vrai ; mais ce qui est vrai aussi,- c'est que je n'ai pas grand'chose de nouveau à vous dire.

Ma mère a modifié son plan de finance. Il y a un mois, elle me dit :

— Je t'ai trouvé un nouvel élève.

— Très-bien, dis-je ; cela-complète les deux que vous me vouliez.

CLOVrs GOSSELIN li?:i

— Et, dit-elle, ce nouvel élève te donnera cinquante francs par mois.

— Nous serons bien plus à Y aise, dia-je.

■ — Pas le moinsdumonde. Jevais renvoyer le premier ; cinquante francs par mois suffiront pour notre nourriture et notre loyer ; pour ce qui est de notre entretien, de tes livres, de tes iDscriptions, avec l'aide de Dieu j'y aviserai ; ne te tourmente de rien, tout sera toujours prêt à temps ; travaille, efforce-toi de rattraper les deux heures par jour que cet élève te fait perdre,

Maintenant, vous pouvez vous représenter, mon cher ami, combien d'énergie, d'activité, d'opiniâtreté ma mère déploie pour nourrir un garçon de mon âge, vigoureux et affamé, et elle-même, avec vingt sous par jour. Elle lave et raccommode notre linge. Elle réussit même à me feii-e mes vêtementa. Nous avons eu une petite quereUe l'autre jour, parce que

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126 CLOVIS GOSSEtlN

j'ai découvert qu'elle allait elle-mtaie puiser de l'eau à la fontaine publique, pour épargner six liards tous les deux jours, qu'il feudrait donner à un marchand d'eau. Cette fols, je n'ai pas cédé. J'avais le cœur navré, je pleurais en pensant que j'avûs vu cette pauvre femme monter deux fois dans la. même journée une énorme cruche d'eau au ànquième étage , après l'avoir été chercher à plus de cinquante pas, h mie fontaine publique établie dans une rue voisine.

— Ma mère, lui dis-je, vous savez combien^e me soumets à vos moindres volontés; mais, cette fois, je ne vous céderai pas ; ou vous prendrez de l'eau & un portenr d'eau, ou c'est moi qui irai chercher de l'eau à la fontaine.

Âpres une longue discussion, pendant le dtner, car elle ne m'eât pas lusse perdre ce temps-là dans la journée , elle chercha et

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CLOVIS G0S5ELIN m

trouvft moyen de retrouver ces trois liards par jour dont je lui imposcùs la dâpense,p&r une autre dépense qu'elle modifia. Pensez, mon cher mattre, qa'avec nos faibles reseources, qu'elle ne vent pas me permettre d'accroître, nn sou dépensé mal & propos romprait l'équilibre de notre bndget. Si j'ai gagné la victoire sur l'eau, il m'a fallu lui céder sur d'autres point» qui ne me choquent pas moins : il s'agit de soins qui ne sont pas bien fatigants, mais qui ont quelque chose de servile. Je voulais nettoyer mes habits, et surtout ma chaussure.

— Laisse-moi tranquille, me dit-elle, ce n'est pas ton affaire ; tu retardes d'une demi-heure le moment où nous serons riches, où nous serons heureux, où nous serons docteur.

. Outre les soins de notre intérieur, elle ù-ouve du dehors toutes sortes de choses à faire, etce qa'ellegagne ainà, pauvre femme, en se fatiguant outre mesure, elle le met soi*

...Gooyic

tSR CLOVIS GO^.SELIN

jjneusemeot en réserve pour acheter mes livres Bécessaires, payer mes inscriptions etre- Bouveler mon chapeau et mes souliers, les seules choses qu'elle ne prétend pas ffûre elie-même. Quelquefois je me désespère quand je la vois rentrer fatiguée, haletante, pour faire notre dîner, raccommoder nos hardes, laver notre linge. Je la supplie de me laisser prendre un second élève.

— Non, me répond-elle avec opiniâtreté.

J'avais cru d'abord que deux élèves ne le prendraient pas plus de temps qu'un seul ; mais je t'ai vu donner tes leçons, et je sais que je m'étais trompée.

— Mais, ma mère, lui dis-je, je ne puis vous exprimer combien je souffre de vous voir livrée à un travail aussi pénible.

— Et que ferais-je pendant que tu étudiesî me dit-elle. Je m'ennuierais. Je ne sais ni lire ni écrire. Ne nous amusons pas à des

CLOVIS G0S5ELIN IS»

sensibilités. Travaillons, travaillons tous les deux h notre bonheur. Que chacun fasse ce qu'il peut et ce qu'il sait faire.

Ma mère est une oi^anisation tellement forte , tellement puissante , qu'elle me domine, qu'elle m'entraîne ; et puis qudquefois, à l'heure de nos repas, elle me fait des descriptions si animées des plaisirs delà fortune, qu'elle me remonte la tète, que je trouve tout ce qu'elle dit raisonnable, et que je me sens aussi pressé qu'elle d'arriver.

J'entends parfois, aux cours, mes condisciples parler de toutes sortes de choses que je ne connais pas, et que, selon toutes les probabilités, je ne connaîtrai jamais. Ils ont des endroits de réunion où on danse, où on joue, où on boit de la bière, la Grande-Chaumière et deux ou trois auti-es établissements. Ha y vont le dimanche et aussi dans la sem^ne. Ha vont au spectacle ; ils déjeunent et dînent les

uns ches les autres ; Us jouent aux dominos, aux cartes, au billtird ; ils se promèneiit beaucoup, ne vont pas aux cours quand il fait trop Iroid, et s'en abstiennent quand il fait trop chaud ; ils ont des amis, des midtreâses, etc. Mais, sur ce dernier point, il ne faut pas trop croire aux charmantes figures esquissées par les romanciers, de jeune fille laborieuse toute la seuuùne et s' amusant le dimanche à danser avec un amant auquel elle garde ûdè* lement son cœur.

Non, l'étudiante, comme on Tappelle, n'est pas ûnsi faite : ce sont des courtisanes de bas étage ; elles sont maltresses d'étudiants ; c'est un état, elles n'en ont pas d'autre. L'étudiant les paye ou les régale. Ces amours m^es ont quelque chose de triste, en cela que ces jeunes gens, k l'âge des sentiments chaleureux, élevés, dévoués , ne pouvant, quand ils ne 8(Hit pas des niais, s'empêcher de 'mépriser

...Gooyic

les objets de leur amour, ne reçoivent ni au cceur ni à l'esprit la féconde influence d'un prenùer amour pur, élevé, poétique : toute la brillante et prîntanîère floraison de la jeunesse est perdue pour eux.

Je ne tous parle pas des fâcheuses habitudes, des atteintes graves à la santé, etc.

Mms une chose dont je suis convaincu, c'eat que, si tes études de droit et de médedne, du moins en ce qui concerne la partie théorique, se faisaient dans un établissement samblable à nt» collèges, où les élèves seraient soumis à une discipline, tout en recevant plus de liberté qu'au collège cependant, on apprendrait, — en travùUant mal comme au collège, mais avec une sM-te de régularité, — onappreadrait et on saurait [en deux aos ce qu'on i^rprend à prâne en cinq ou six. Je comprends très-bien ce brave paysan qui, écrivant à son fils, mettait sur l'adresse de sa lettre :

A Monsieur, Monsieur Louis QucsTiel, mon fils, éludiaiU à Paris, ou du moins envoyé à Paris pour étudier.

Ce n'est que peu de temps avant chaque exarnSD que l'otr se renferme et que l'on entasse dans sa tête les comiaissances nécessaires pour répondre à l'esamen. Ces choses ingérées confusément dans le cerveau n'y sont nullement digérées , ne s'y assimilent pas ; on se donne une indigestion, et le cerveau trop plein rejette le tout devant les examinateurs.

On compte beaucoup pour être reçu sur tel ou tel hasard qui vous fait présenter telle ou telle question par tel ou t«l examinateur.

Chaque examen n'est pas une source de science acquise. Non, c'est plutôt une bai-rière sautée, comme on fait faire aux chevaux de steeple-chase.

Si ma mère se traite rudement, elle ne me ménage guère plus; j'ai été longtemps à lui fiûre comprendre ce que vous m'avez si bien expliqué, et d'après quoi je faisais tout à l'heure un raisonnement, c'est-à-dire que le cerveau doit digérer comme l'estomac.

Au commencement, quand elle ne m'entendait pas marmotter des paroles sur mes lèvres, quand elle n'entendait pas ma plume grincer sur le papier-, si je réfléchissais sur ce qne je venais de lire, quand je cherchais une eipres^on rebelle, elle me criait de l'autre pièce où elle faisait notre cuisine :

— Allons, allons, Clovis, du courage, mon garçon ! ne t'endors pas.

Elle est aujourd'hui un peu plus raisonnable ; cependant, si elle se résigne à ne pas toujours m' entendre marmotter, à ne pas me voir écrire sans cesse, elle est néanmoins toujours beaucoup plus satisfaite de cette forme

(3t CLOVl» 0O66ELIH

d'occapation que de toute autre, ett qaaod j'ai paasé la journée k écrire ou Ji appr«iâre par cœur, elle me félicite le soir et me caresse.

Elle s'est cependant aperçue, U y a quelques jours, que je maigrissais ; elle a compris que je manquais à'air et d'eiercice ; elle a institué des promenades que nous fù&oas au Luxembourg ensemble après dîner; elle me consùlle d'emporter un de mes livres.

Là, elle ne perd pas un insttuit de vue ses idées ; elle n'a pas assez de sarcasmes pour les étudiauts qu'elle voit passer avec des femmes sous le bras et se dirigeant vers quelque lieu de plaisir. £lle ne vient cependant paa toujours avec moi ; elle me dit qu'elle n'a pas le tesn-ps, et, quand j'insiste, parce qu'il me répugne de prendre une distraction sans elle, elle me dit, ce qui estvnù, qu'elle prend bi«i assez â'exerdce comme cela et que M eantà n'en souffre pas.

i,.,Goo>ilc

CLOYIS GOSSELIN 133

La maison, dont nous sommes les ptos miolmes locataires, appartient à une vieille demoisdle fort riche. Ha mère a quelquefois pour elle quelques travaux, du linge à raccommoder ou toute autre corvée.

Je ne veux pas le dire à ma mère, mais je tms réellement fatigué. J'ai la tête lourde et somnolente. Par moments, je reprends toi»

mes enivrements du jour de notre arrivée à Jt Paris; mais, d'autres fois, j'éprouve un grand ddcoura^ment et une lassitude invincible.

Â->t-elle réellement bien raison, et étais~je appelé à être autre chose qu'un laboureur ?

J'en doute; j'apprends avec quelque facilité, mais je ne me sens pas entrahié avec enthousiasme vers la science médicale, comme je l'étais quand vous ib'appreniei à voir et à admira les merveille? de la nature. Mon but, même dans mes moments de courage, c'est le bien-être qui doit ressortir d'une position

134 GLOVIS GOSSEI.IN

acquise ; ce n'est pas la curiosité et l'ardeur de la science ; ce n'est que par accident le désir de soulager l'humanité. Ce ne doit pas être ainsi qu'on devient un grand médecin ; et mon travail opiniâtre, qui n'a qu'un but égoïste et intéressé, a par cela même quelque chose de servile et d'ignoble qui me choque- Mais il est trop tard pour reculer ; ce serait portera ma mère un coup mortel. Cependant, je dois m'avouer aussi quelquefois que son caractère a plus de force que d'élévation, et que son but n'est pas plus élevé que le mien. En attendant, je suis dans l'ornière, je la suivrai. Je ramerai, et ma mère mènera notre barque à son gré.

Je pense cependant quelquefois à nos conru et h nos masures, aux pommiers en ileur dans les cours, aux ajoncs dorés qui tapissent nos eûtes, et je soupire.

CLOVIS GOSSELIS t37

Je pense ausù souvent h vous et à nos entretiens, d'où je sortais réellementplus savant et meilleur.

Je pense aussi à cette cbëre petite Isoline ; mais ma mère, en quelques paroles, me rend les rêves enivrants, et je veux être riche et avoir à mm tout ce que je vois appartenir à d'autres, qui n'y ont pas plus de droits que moi.

Je vous écris la nuit, mon cher maître :

noji que ma mère n'ait gardé pour vous une profonde et respectueuse reconnùssance ; mais elle veut que j'ajourne tous devoirs comme toutes distractions.

Je cesse, car j'ai ta tète horriblement fatiguée et je ne vois presque plus clfùr,

A bientôt, mon cher et honoré maître,

AhTOINE-ClOVIS GOSSELIN.

Comme, un matin, maître Généreux Q^ rambert sai:cl(ùt une de e«s pl4te»4»D<^.

Iscdine Sénûnel demanda h, lui pArl«r.

-T~ Mattre Gérambert» lui dit-elle, je sus igpionuite autant qu'on peut, l'être. P<wr Iffct, j'ù besoin d'épeler la plap^rt ifi% mots, ^ dft ma Lire tout haut à moi-mân» ; poui ôGrire.

je ne sais écrire qu'eu demi-gros.,, très-iul ettrës-l^tepiçat. Je veux savoir lirçei, écrire, un peu compter, et un peu de choses que je De coeaus pas, mais qu'ï iaut savoir quand &a doit épouser lui savant pour ne pas ennuyer

son mari et pouvoir le cMopreodre et le suivre dans ses idées. Je ne gagoe pas grand'cbose &i filant; ec^wBdaat ja pourrai vous p«yer, si vous ne qm âem&sdca pas trop

cher.

— Ma belle fille, dit Hérambert, tuea d<mc décidto k attendre Olovis?

— Je le lui ai pr{ffiiîâ.

— > Mus sa loère y eonseot-^le !

— Nfln, pas pour le momMt.

— £t ta tienne?

— Pasdavantsge, mais par orgueil, àeaosB <pie U veove GoBselio a paru nous âédaigoer ; niais que la veuve Gosseli» vienne me âft-> nianôer i n» m^ra, et ce n'est paa eUe qui iHettra ^Mtd tdxatscie.

— Mais si Clovi» ne revenait pas, s'il t'on- Wiait?...

— LMeasua, maître Héraothert, je sais ce tpia je sais, et j'ai le cœur calme et assuré.

UO CLOVIS fiOSSELIN

Combien me prendrez-vouspour m'enseigner

ce que je voua ai dit ?

— Ma chère enfant, je sois bien à toa service ; je t'enseignerai tout ce que tu désires savoù", mais à une condition...

— Laquelle ?

— C'est que c'est Clovis qui me payera quand tu seras sa femme.

— Comme vous vondrez, maître Hérambert, De ce jour, Isoiine trav^lla avec une ardeur au moins égale à celle qu'apportait Clovis à ses cours, mais dans un but plus noble et plus élevé. Elle ne tarda pas à lire facile* ment sans être forcée de se lire à elle-même à baute voix ; puis elle écrivit en fin ; puis elle apprit à peu près l'orthographe ; puis Hérambert lui prêta des livres pour qu'elle apprit un peu d'histoire.

Aussitôt qu'elle sut écrire , elle se dit à elle-même :

CtOVIS GOSSELIN 141

— On m'adéfeodu d'écrire à Clovis, c'est-à- , dire de lui envoyer des lettres, J'ai promis d'obéir, et )' obéirai. Mais il est absent; dès le jour où je lui û promis de l'attendre, je siûs sa femme, je lui dois compte de toutes mes actions.

Elle acheta un cahier blanc proprement relié,et, chaque soir, après que la veuve Séminel était couchée, elle écrivait le récit de sa journée, ce qu'elle avait fait, ce qu'elle avait pensé, les noms de ceux qui lui avaient parlé, etc. Void, du reste, les premières pages de ce livre:

Ujmancbe i" mai.

Ma mère dort ; je vais commencer l'exécution d'un projet qui me platt infmiment, et qui me fera passer bien plus doucement le temps si long de notre séparation. Quand je serai ta femme, Clovis, je te remettnu ce

cfttùer, et tu sauma, jour pu* jour, ce que j'^urfù fait et pensé depuis que je. me auii donnée à toi en te disant : « Je t'attendrai. » Ma mère, ce matin, m'a embrassée oreo vue onction Inusitée ; puis elle ni'a attira anr ses genous.

— Écoute, me dit-elle, j'M quelque cbese é^ ^ave À te dire. U 4' est présent^ un man,

— Et pourquoi faire, ma mère, ai-je dit î eet-ce que je n'en ai pas un ?

'^ Qui? Uovis? J'espère qu« tu es rtveUi^ de ce rêve qui n'a pas le sens commun.

— Si c'est un rêve, ma mère, dis-je, il durera toute ma vie.

Et je me levai de dessus ses genoux, et je . nje remis sur une chùse.

— Allons donc I Sois aûre que sa mère ki cherche une femme riche, et sois sûre qu'elle réussira. Peut-être est-il inquiet en ce moment, et cherche-t-il comment il t'apprendra

GliOVlS G08$etl.V 1«

la oouvelle de son mariage ; tu lui rendras service en lui Annonçant le tien.

— Ohl ma nièrel... m'écriù*-je<

Mais je ne dis pas un mot de plas. et de-' DKurai ^ncieuse; ma mère ne me comprendrait pas. Après lé bonheur înefiable d'être la fenune de Clovia, la seule condition hufflaine possible pour moi serait de le regretter & de me aonvenir dans ces lieux qui soqt ù pleins de lui et de nos jeunes amours, où tout me parie de lui et me raconte nos premières aimées. Cette triste situation me paraîtrait encore on immense bonheur en comparaison des bonheurs horribles dont on me parle.

Ma mère entreprit et continua un long éloge de***; après l'énumération de ses vertus, elle fit l'énuntératJOQ de ses moutons,

Son excellente iamiUe et ses terres fertiles, son bon caractère et tes magnifiques pomaàtes, ftsn «mour et son argent, toat cela ré-

144 CL0VI5 UOSSELIN

sonna confusément & mes oreilles dans le

discours non interrompu de ma mère.

Mais presque rien n'arriva à mon esprit ; rien ne pénétra jusqu'à mon cceur.

Je u'ù qu'à fermer un instant les yeux pour voir Clovis ; je le vois comme moi pensant à notre avenir, à notre mariage ; je le vois travaillant avec assiduité pour hâter le jour de notre union. Pour moi, je travaille, je prie, j'attends.

Je remplis scrupuleusement à son égard les sévères devoirs d'une chaste épouse.

J'évite les regards des hommes, et je sei-aisoffenséeetattristéedeleursattentions. J'iû eu besoin de me raisonner assez longtemps pour comprendre que la demande que ••* avîùt faite à ma mère n'avait rien de blessant pour moi. Je crains seulement que ma mère ne lui dise pas assez nettement mon refus ; je souffre de savoir qu'il roule dans aQu

CliOViS GOSSELIN US

esprit la pensée que je puis devenir sa femme; je voudras pouvoir écrire surmon front :

u Je suis la fiancée, la femme de Clovîs. n

Être sa femme, sa propriété, être à lui, lui appartenir, avoir pom* devoir de l'aimer en santé, de l'assister en maladie, de me consacrer à lui... Je retourne cette pensée en tous sens, j'en épuise toutes les formules, je la contemple avec enivrement sous toutes ses faces. Quelquefois, à force de me la répéter, il me semble que je ne la sens plus aussi intimement, aussi cMrement ; alors, je cherclie, pour réveiller mou cœur , à la reproduire avec d'autres paroles, et, quand j'ai pu la faire redescendre dans mon âme, j'éprouve une sensation de joie profonde et inexprimable.

n a fait aujourd'hui une charmante journée.

Je l'ai commencée par prier Dieu ; je t'ai prié pour toi, pournous -, puis j'ai donné à manger à

...Gooyic

m CLOVIS GOSSELCN

jues poules et à mes pigeons. J'ai déjeuné, puis i'EÙ fait ma toilette et je suis allée à la messe avec ma mère. Là, j'ai encore demandé à Dieu la ré^isation de nos projets et de nos espérances. Le prêtre a annoncé le prochain mariage de Nicéphore Yvelin avec Eupbémie Quesnel. Je pensai au jour où le prêtre prononcera nos deux noms : a Isoline Sémiriel et Clovis Gosselin-, » et je me retinù de l'église trës-attendrie et restai rêveuse tout le restedu jour.

En rentrant, je suis allée dans le jardin que tu as planté pour moi ; le muguet est eu fleur : j'ai songé qu'il n'y apae de fleurs là où tu es. J'ai contemplé nos beaux pomnûera toid cbargés de fleurs blanches et roses, et j'ai été attristée de ce qoe tu ne partageais pas la douce joie que j'éprouvais.

J'fù mis dans un livre, pour la dessécher, une fleurde muguet que j'ai cueillie pour toi ;

CLOYIS GOSSELin 147

quand elle sera sèche, je la collerai sur cette page où je Ijûsse une place exprès. La nuit venue, j'ai un peu lu, puis je t'écris ces lignes.

Je te dis bonsoir comme si tu étais là ; je TÙ9 maintenant fairema prière et me coucher : peut-être rêverai-je de toi.

J'ai filé toute la journée ; ma mère m'a reproché d'être devenue sérieuse et de ne plus parler; elle croit que j'ai quelque chagrin, elle s'inquiète ; je l'ai rassurée de mon mieux et de bonne foi. En elïet, je ne suis pas malhemeuse ; je t'attends.

Bonsoir, mon cher Clovis.

Mardi, 3 mai.

Bonsoir, mon ami ; tout dort autour de

...Gooyic

148 CLOVIS G0S5ELIN

moi. Je viens d'ouvrir ma fenêtre... Yaii est tout embaumé, les étoiles brillent entre les fleurs des pommiers conime des fleurs de feu.

C'est aujourd'hui pour moi un grand jour de fête : c'est l'anniversMre du jour où tu t'es glissé chez nous pour m' apporter un cbardoDneret et où tu as pris ma malaxUe ; le même mal a coulé dans nos veines, comme plus tard la même tendresse.

J'ai cueilli une violette pour toi, et je la fus sécher dans mon livre de messe, pour la mettre ici en souvenir de ce jour, et pour que tu voies que j'en ai fête l'anniversaire ; je suis allée visiter votre cour et votre masure; j'ai parcouru tous les endroits où tu as laissé des traces.

Mercredi, i nud.

Mon chardonneret est mort aujourd'hui presque subitement ; il tant dire cependant

,., Goo>ilc

CL0VI5 G0SSEL1N 149

qu'il mangent difiicilemeot depuis quelque temps, et que son plumage était terne. Ma mère dit qu'il était très-vieux et qu'il est mort parce qu'on ne vit pas toujours. 11 a tou-

■ jours été bien soigné et n'a jamais manqué d'eau, ni de graines, ni de séneçon. Je l'ai

.enterré, en pleurant, au pied d'un églantier que ta as planté dans mon jardin, et dont les épines t'avaient si cruellement déchiré les

mUD3.

ïsl gardé et je colle sur cette jta^e une des plumes jaunes de ses ailes.

Cette mort m'a attristée toute la journée.

Bonsoir!

Jeudi, s Ditl.

Maître Généreux Hérambert, qui est libre aujourd'hui, m'est venu voir. 11 m'a donné de tes nouvelles. Il cnûnt que tu ne m'oublies là-bas ; mus je l'ù rassuré. Il regrette le parti

130 CLOVia GOSSELIN

que tu as pris ; mais il oe t'en parte pas, me dit-il, dans ses lettres. Il m' a f^t extrêmement l'éloge de ton bon cœur et de ta tendresse pour ta mère. Il m'a parlé aussi de ton intelligence. J'étais si heureuse et si fière de ces ' éloges de toi, que j'en ai été modeste et qîie j'en ai rougi comme s'ils m'appartenaient. H t'écrira ces jours-ci et te dira que je me porte bien. Il m'a demandé s'il fallait dire que je t'aime : je lui ai répondu que c'est inudle, que tu le Biûs bien ; s'il fallait te recommander de penser à moi : j'ai répondu encore que ce n'est pas nécessaire, que je sais bien que tu penses à moi.

C'ét^t hier la fête de s^nte Anne : toutes les filles dansaient î j'ai été à la messe et je me suis ensuite arrêtée pour i^re bonjour à celles des filles que je connais. Elles n'étaient occupées qu'à fmre des récits, des potins et des ramages les unes sur les autres. Cependant,

diacuoe a un amoureax qu'elle prétend aimer.

Ce n'est pas ainsi que j'fdme Qovîs; il s' exhale sans cesse de mon coeur comme un parfum de tendresse qiù remplit tout mon être et se répand au dehors.

On nous a parlé à l'église des cinq pains et des deux poissons qui nourrirent tant d'hommes au désert, et des miettes desquels on remplît encore beaucoup de paniei-s. Eh bien, c'est une parabole qui exprime bien, h mon sens, mon amourpourClovis, cet amour qui remplit ma vie; il tombe partout des miettes pour tout ce qui m'entoure, pour tout ce qui est; je me sens affectueuse et indulgente pour tous et pour tout ; je me sens si heureuse, si riche de joie, que je voudrais faire à tout le monde des aumônes de bonheur.

Ne voyant dans ma vie que du bonheur,

152 CLOVIS G05SELIN

j'emploie ma sensibilité pour les autres, je souffre de leurs douleurs, je m'afilige de lenrs chagrins ; la femme qui souffre , reufant abandonné, la mouche prise dans la toile d'araignée, la plante qui a soif et se fane, tout me touche ; j'aime tant, je veus tout soulager, rendre tout heureux; voir quelqu'un malheureux, ça me gène, ça me contrarie, ça m'irrite presque, comme une fausse note dans un concert.

amour, présent céleste, soleil intérieur et fécond, qui dore et féconde la pensée comme l'autre soleil dore et mûrit les moissons; amour, vie de l'âme, sourcedetoutesle^joies, de toutes les vertus, de toutes les forces I

Hier, quand ma mère m'a eu pwlé de***, ellem'adit :

— Il m'a chargée de te donner ce bouquet; il te prie de le porter tantôt à la messe, si tu agrées sa recherche.

CLOVIS UOSSELIN (53

Et elle recommença l'éloge de ***, et s'étendit sur les avantages de ce mariage.

— Non, ma mère, je suis iiancée, je suis mariée, et, si ce n'était par respect pour vous, je ne vous aurais pas laissée unir la première phrase d'une proposiUon qui m'inspire de l'horreur comme une proposition d'adultère.

Elle parla encore longtemps ; puis elle voulut mettre le bouquet dans ma chambre : je refusû ; elle le mit dans la ^enne. Ce matin, il ét^t fané ; elle le jeta dans la cour.

La vue de ce bouquet, même lané, même jeté, m'importunait ; je le pris et allîù le jeter dans la mare de Fidelin Poumel, loin de notre cour.

Il a fait aujourd'hui un horrible orage ; le tonnerre grondajt sur le village, tes éclairs

154 CLOVIS G0S5ELIN

éclataient entre les arbres. J'ai eu peur; mon Dieu ! si j'allais mourir loin de toi ! Je me suis mise à genoux et j'ai prié avec ferveur. Il a fini par pleuvoir à torrents; une brise légère a nettoyé le ciel, qui est redevenu bleu et net à la fin du jour, et les fauvettes se sont remises à chanter dans les arbres. En ce moment, l'herbe sent bon, et le rossignol fait entendre sa magnifique voix dans la nuit.

Bonsoir.

Bonsoir, mon cher Clovis ; j'ai été un peu malade aujourd'hui : c'est, je pense, la suite de la terreur que m'a causée l'orage d'hier.

Ma mère m'a tendrement soignée ; maître Hérambert est venu savoir de mes nouvelles.

Ce soir, je vais tout à fait bien. Je remercie Dieu, et je le prie pour toi et pour moi.

ta,i,.=db,Goo>ilc

Dimanclis, 8 mai.

C'est ma fête aujourd'hui, c'est-à-dire mon jour de naissance. Je suis allée me faire un bouquet de fleurs qui t'appartiennent : j'ai pris dans votre hïûe de l'aubépine et des roses sauvages ; je les fû gardées, tout le jour, et, au moment où je t'écris, je les ai devant moi dans de l'eau fraiclie que j'ai puisée à votre fontaine.

Je vais essayer de dessécher une églantine pour la naettre ici ; mais je crois que ça sera dJfîicile : en tout cas, j'y mettra au moins une de ses feuilles.

Luoâi, n^ai.

J'ai filé tout le jour. J'ai un peu lu le soir.

Je voudrais bien savoir les livres que tu lis^

ta,i,.=db,Gooylc

pour les lire en même temps que toi ; mais maître Hérambert me dit que je n'ea comprendrais pas un mot.

Bonsoir.

Uudl, 10 nwt.

Tu sais bien ce rossignol que j'avais entendu Vautre nuit, eb bien, sais-tu où est .

son nid 7 Dans le pied de la haie d'épines qui sépare nos deux cours. Ce nid est fait de feuilles de chêne sèches. J'en mets une ici. II y a dedans cinq œufs de couleur de bronze. Je ne retournerai plus de ce cAté. J'iû vu tantôt la pauvre mère sur ses œufs. J'apercevais ses grands yeux noirs qui me suiv^ent avec anxiété. Quel malheur, si elle allait avoir peur et abandonner ses ceufs I J'éviterai d'aller du côté du nid.

Bonsoir, mon cher Clovis.

CLOYIS COSSELIM 187

Jam^ iBoline ne manquait un soir à écrire pour Clovis ce qu'elle avait vu, fût, pensé dans la journée.

n se passa ain^i près d'une année. Clovis écrivait rarement h Héramliert : tantôt il se décourageait ; tantôt il hâtfùt de ses vœux le Buccës auquel il paraissait parfois tenir autant que sa mère.

11 parlait peu d'Isoline. Hérambert regardât avec respect la foi inébranlable de la jeune fiUe ; cependant il pensât que Clovis l'avait presque entièrement oubliée, et il îrénùssEÙt du désespoir qui succéderait à tant de confiance, quand arriverait l'instant inévitable du réveil. Cependant il n'osait pas lui dire toute sa pensée.

Vingt fois il fut sur le point d'en écrire à Clovis ; mais , comme il avait su que deux lettres écrites par lui à son élève avaient'été reçues et lues par la veuve Gosselin, il n'avait

158 CLOVIS ÛOSSELIN

guère de plai^r à écrire dés lettres qui, dans l'incertitude de la personne qui les lirait, devraient être nécessairement vagues et banales.

Il attaquait bien, devant Isoliue, l'amour ei général ; mais il n'osait pas toucher à son amour & elle.

— En amour, disait-il, il y en a .un qni ^me et l'autre qui est aimé. Il n'y a qu'une 8omme|4' amour à dépenser entre deux amonts : ce que l'un dépense de plus, l'autre le dépense de moins. L'amour naît de rien et meurt de tout. On s'aime sans raison, on s'oablle sans motif. La constimce n'est pas uoe attribution nécessaire de l'anlour^ Quelque beauté surannée aura transporté cette borne des terres de l'amitié, à laquelle elle appartient, sur celles de l'amour, qui n'y a pas de droits ; on ne peut l'arracher, mais on passe par-dessus.

" Isolïne levait doucement les épaules ou souriait avec coniiaiice.

La veuve Séminel attaquait quelquefois sa fille sur ce sujet; mais Isoline refusait de répondre et de discuter.

— J'attends Clovis, disait-elle.

Un riche fermier du voisinage devint amoureux d'elle et la demanda à sa mère, comme on l'ai lu dans ses notes pour Clovis, C'était nne fortune si inespérée, que la veuve Séminel ne douta pas un instant que sa flUe n'en fût éblouie comme elle et ne se hâtât d'accepter; mais Isoline résista aux prières, aux menaces, aux reproches. ■

Seulement, comme sa mère lui avait, dans «a colère, reproché de la condamner à vivre pauvre, quand elle aurait pu, en acceptant le mari que la Proviclence lui envoyait, la fwre vivre dans l'aisance, elle qui avait tant travaillé pour elle, de ce "jour Isoline travailla

deux heures de plus psu* jour pour apport '1er un peu plus d'argent dans la maison ; puis elle augmenta encore la simplicité de ses vêtements , et refusa obstinément des bardes neuves que sa mère voulait lui donner.

— Ma mère, lui dit-elle, je te supplie de ne pas prendre ma conduite pour de la rancune ni de la mutinerie ; j'îû réfléchi, en effet, que je meliùssaisparfois entraîner à des rubans de telle ou telle couleur; pourquoi faire me parer à présent? Je m'occuperm de mes parures plus tard... nous n'y sommes pas encore.

Je ne puis te donner l'aisance que tu avûs espérée de mon mariage avec le fermier ; je dois au moins angmenter un peu mon traviùl et diminuer le |dus possible mes dépenses.

Aussi elle écrivmt le soir ce qu'elle avMt lait sur son album, et elle (inissmt ainsi en

CLOVIS GOSSELIN lltl

s'adressant toajours à Clovis : « Je suis sûre que tu es de mon avis et que tu m'approuveras quaud tu liras ces lignes. »

Les deux cabinets qu'occupaient Clovis et sa mère ne représentaient qu'un loyer bien mince, et mademoiselle Ëuphémie fioui^oin, propriétaire , avait coutume de dire que le loyer de ces braves gens du cinquième payait à peu près chaque année le mémoire de son perroquet chez le confiseur. Elle avait, en effet, un très-bel ara qu'elle aimait avec cette tendresse dont sont seules capables les vierges découragées. Cependant l'extrême ponctualité avec laquelle la veuve Gosselin payait son loyer l'aviût classée, sinon dans les locatiùres

précieux, du moins dans les locataires honorables. Oueltjues menus ouvrages que mademoiselle Boui^oin lui avïût confiés, et dont elle s'était acquittée avec intelligence et avec soin, lui avaient donné graduellement entrée dans la maison. 11 faut dire que, depuis passablement d'années déjà, la veuve Gosselin ne manquait aucune occasion de se glisser chez les gens riches.

— En se frottant aux gueux, disait -elle, on on y lîûsse le peu qu'on a, ou on n'y attrape l'ien, ou on y gagne des puces ; tandis qu'en se frottant aux gens riches, on y attrape toujours quelque chose de bon.

La veuve Gosselin parlait volontiers de son fils, de ses succès, de ses qualités, de ses connaissances, des espérances qu'il lui (aisût concevoir et de son assiduité au travail.

La vieille demoiselle s'intéressa à ce jeune homme, si sage, si rangé, si studieux. C'était

i%i CLOVIS GOSSELIN

un enfant auprès d'elle ; Clovîs avùt vingt ans et elle en avait quarante. Elle s'informùt de lui, et lui fit même, par l'entremise de sa mère, quelques présents sans valeur, mus qni n'en arrivaient pas moins fort utilement

Au premier jour de l'an, mademoiselle Euphémie dît à la veuve Gossetin :

— Tenez, madame, voici une cravate pour votre fils ; je n'oserais pas la lui offrir : c'est donc à vous que je la donne. Pour vous, voici une tabaUère et du tabac

La tabaUère valait bien vingt-cinq sous; mais à peine la veuve eut-elle humé. quelques prises, qu'elle découvrit deux louis d'or cachés sous le tabac : c'était le loyer de six mois qni revenait ainsi k la veuve Gosselin et à son fils. Jamais ils n'avfùent été si riches.

Mademoiselle Eupbémie Bourgoin était la fille d'un homme honnête et honorable, qui était mort jeune en la laissant sous la tutelle

1,., Gooyic

CLOVIS G0S5ELIN 165

de son fils aîné. Celui-ci, avide et avare, n'avait qu'une pensée : s'enrichir ; jamais i\ ne perdait cette pensée de vue. Était-il à la chasse, au moment où ses chiens faisait lever un lièvre, si on eût pu lire dans sa tête, on l'aurait, surpris à calculer les moyens de rompre le bail de son fermier pour louer la ferme plus avantageusement à un autre. Un jour, après un hon dtner en ville, il se vanta à im de ses amis de n'avoir jamais parlé dix minutes avec un homme sans avoir considéré quel avantage matériel on pouvait tirer de sa connaissance. Une fois la chose établie, il considérait cet homme comme son débiteur de la somme qu'il avait pensé pouvoir lui gagner, et il disait de lui :

— Un tel me doit tant

On comprend facilement qu'il classa promptement sa jeune sœur parmi les débiteurs de ce genre , et qu'il la porta sur ses livres

f i„ Gooyic

comme lui devant sa dot et sa succession, il avait donc décidé avec lui-même que sa sœur Euphémie ne serait jamùs exposée au danger d'être mal mariée, d'avoir un époux inconstant, brutal, joueur ou prodigue, et que le meilleur moyen, pour accomplir les vœux de sa sollicitude fraternelle, était qu'elle restât fille. 11 lui affirmait sans cesse que son vœu le plus cher était de la bien marier, et il parlait même des charmants^ petits neveux qui lui reviendraient de cette union souliaitée.

Il avait eu soin de se retirer avec elle à la campagne, en feignant des goûts champêtres qui n'avaient pour but que de tenir sa sœur à l'abri des traits de l^Àmour, et surtout des chaînes de l'hymen, comme on disait autrefois.

Il était sans cesse à l'affût d'un regard, d'un soupir; jamais arn^t ou époux jaloux n'entoura la demeure de sa maîtresse ou de

CLOVrs OOSSELIN («7

sa femme de tant de déilsnces et de précautions ; il trouvait toujours moyen de couper court aux eotreprises des ténèbres qu'il soup- , çoDHEÛt capables de quelques desseins sur le cœur et sur la main de sa sœur, pour laquelle il avait, in petto, fait vœu de vii^nité,

Cependant, loin de détourner ses idées de mariage, il était le premier à en parler.

— Je voadriùs bien te voir mariée, ma chère Euphémie , j'entends bien mariée. Mais sois tranquille : je connais MM. les hommes et leurs artifices , tandis que , toi , ta oùveté et ton bon cœur te feraient tomber dans les rets de quelque intrigant qui feindrait un amour bien ju3tifié par tes charmes, oms qu'il porterait en réalité à ta fortune; ou bien lu prendrais au sérieux le ca:*actëre qu'on te fermt voir, sans pouvoir discerner celui qu'on a ; mais je suis \k : j'ai vécu dans le monde, et j'ai une pierre de touche ; je ne

m GLOVtS GOSSELIN

laisserai arrivera toi qu'un aisoureux dûment

essayé et reconnu au titre.

Quelquefois il disait :

— Ab çà 1 on ne se marie plus î Yoici que j'cd en garde, et Dieu sait que je voudrais en être quitte t une fille jeune, belle et riche. Eli bien, les éjKiuseurs ne se présentent pas.

Ou bien il savait trouver des vices ou des ridicules aux prétendants qui se présentfûent. Au besoin, il savait orner un peu la vérité, et de faux renseignements, des lettres anonymes qu'il recevfdt , venaient lui donner la triste conviction que cet hooime, si agréable et paraissant réunir toutes les conditions désirables pour un mari, était parfùtement indigne d'une aussi cbariuante et aussi excellente personne qn'Eupbémie.

La vanité d'Euphémie, incessamment excitée par son frère, les impresâons fausses qu'il lui donnait habilement contre les bout-

mes qu'il jugeait daDgereux, firent si bien, qu'Euphémie, après avoir refusé cinq ou six partis qui lui convenaient sous tous les rapports, arriva à trente-huit ans viei^e et martyre. Mais son frère ne jouit pas longtemps du fruit de ses ruses ; une maladie l'emporta en quinze jours, et ce fut lui qui laissa un héritage à sa sœur.

Quand Eupbémie eut fini son deuil, elle resta encore quelque temps à la campagne; puis elle s'y ennuya. Son frère l'avait tenue tellemetiten dehors de toutes relations, qu'elle ne connaissait personne.

Elle Unt bon un an, puis vint demeurer à Paris; m£Ùs elle n'y connaissait également personne. Elle se trouva tellement seule, qu'elle se rappela une parente éloignée, une nièce qu'elle appela auprès d'elle. La famille de cette nièce s'empressa d'obtempérer au désir de la riche demoiselle. Elle ne parlait

pas de son béritage, parce ■qu'elle espérait bien se marier, et que c'était, au contraire, pourvoirle monde qu'elle voulait avoir une parente avec elle; malselle devait prendresoin de sa nièce et la marier, c'est-à-dire la doter. Euphémie ouvrit donc sa maison et alla dans le monde ; mais il y avait dans son caractère quelque chose d'étrange et d'asseï voisin du ridicule. Euphémie, grâce aux artiiîces de son frère, avait vu sa jeunesse enfouie dans la solitude. Semblable à la Belle au bois dormant, qui se réveille à cent dix-huit ans, avec la jeunesse, la fraîcheur et la beauté d'une fille de dix-huit ans, elle porta, à son début dans le monde, une jeunesse intérieure qui n'était pas dans un accord complet avec les grâces mûres de son visage.

Elle commençât à vivre à quarante ans.

Les hommes de quarante-cinqàcinquanteana, c'est-à-dire relativement du même âge qu'elle,

lui paraissaient des vieillards. C'est une chose fort singulière que l'horreur qu'ont instinctivement les femmes jeunes ou vieilles pour la vieillesse, H n'est pas de' mot qu'elles prononcent avec plus de mépris et de dégoût que le mot vieux. Prenez une fille de seize ans, prenez une femme de cinquante ans ; vous pouvez être sûr d'avance que , si elle veut témoigner de la répugnance ou un dédîùn mêlé de haine contre quelqu'un ou contre quelque chose, elle lui accolera l'épithèie de vieux, que ce soit un homme ou un chapeau. Si même, d'aventure, elle sent le besoin de donner àl'objet de son antipathie plusieurs épithètes, on peut compter que celle de vieux sera placée la dernière comme la plus forte. Quelque dur que soit un adjectif, eieux en est toujours le superlatif.

Euphémie avait été belle ; mais, au lieu de porter résolument un reste de beauté austère.

voulant mettre la jeunesse qui n'était plus sur son visage en harmonie avec celle qu'elle se sentit dans le cceur, elle défigurait ses attraits adultes de telle façon, que le reste de beauté qu'elle avait ne servait qu'à la rendre ridicule.

n arriva bientôt ce qui arrive en pareil cas : l'insuccès de ses efforts ne lui inspira pas la pensée de ne plus en faii-e ; elle pensa, au contraire, qu'il fallait les augmenter, et elle exagéra encore ses toilettes et ses façons de bacbelette.

Sanièce, jeune, jolie, ûmple, naive, toucha le cœur d'un homme de la société d'Euphémie. On crut en ce temps-là qu'elle-même avait jeté un regard favorable sur le jeune homme, et qu'elle avait pris longtemps pour son propre compte les assiduités duprétendan t.

Quand il se prononça, elle s'opposa de toutes ses forces à ce mariage ; elle voulut

CLOVIS G0SSBL1.N 173

persu&der à sa cièce que ce mariage ne lui convenait pas. Elle dit toute sorte de oial du jeune faoïnme, et, pour lui rendre justice, il Ëiut dire qu'elle ne menttût pas, et qu'elle pensait bien franchement ce qu'elle disait; une chose dont surtout elle était bien convaioeue, c'est qn'il avùt fort mauvais goût

La jeune nièce n'avait pas à l'yard de sa tante la crédulité que celle-ci avait eue pour son frère. Elle accepta les propositions qu'on lui ffùsait ; la tante annonça qu'elle ne donnerait pas de dot, ce qui n'eut pour résultat que de montrer évidemment à la jeune fillê qu'elle était réellement ûmée, puisque 8(m amant n'y daigna pas faire attention etl'frpousaavec sa seule beauté.

Euphémie n'ét^t pas née méchante; mais ce désappointement, qui venait couronner tant de désappointements, l'exaspéra au plus haut degré. C'est avec le meilleur vin qu'on

174 CLOVIS «033ELIN

fut le plus fort vinaigre , dit je ne sus qa^

proverbe.

Ëupbémie déclara sa nièce une ingrate^ elle voulut rester seule : mus sa position était aiosi gênante et peu convenable, surtoot à ses propres yeux à elle, qui se sentait et se croyait jeune.

Elle chercha dans sa famille quelque vieille parente; mais celle k qui eUe s'adressa ne voulut pas quitter sa maison. En elfet, il n'y avait qu'une jeune fille qui pût s'exposer à cette sorte de servitude dans le double e^x»r d'un hérit£^e ou d'une dot, ce à quoi n'aurait pas prétendu une femme plus ^ée qu'Eu- {diémie.

EUe se résigna à prendre encore une jeune personne ; mais celle-ci eut une existence insupportable. Ëuphémie se vengea sur elle de l'ingratitude de celle qui l'avait précédée.

b' abord elle exigea que cette seconde nièce

CLOTIS GOSSELIN 175

l'appdât ma cousine, le nom de tante lui paraissant peu séant et vieux. Cette jeune fiiïe avait une jolie voix ; elle l'empêcha de chanter, son extrême irritabilité lui rendant les émotions de la musique douloureuses k un degré dangereux.

Elle lui défendît de porter du rose, se réservant cette couleur à elle-même.

Cependant, à chaque nouveau chapeau, ou bcHinet qu'Euphémie commandait à sa marchande de modes, elle annonçait que ce seraient ses derniers rubans roses.

C'était même devenu dans sa société une source de plaisanteries; les paris s'ouvraient sur la couleur qui succéderait au rose ; mais les parieurs, désappointés, voyaient le rose seul succéder au rose, et ils se vengeaient en .prétendant qu'Euphémie hissait les rubans roses comme on navire en péril hisse son pavillon de détresse pour demander du secours.

ta,i,.=db,Gooylc

Tout doucement, Euphémle, qu'on ne fai- - 3^t plus danser, s'approcha des tables de wbist ; puis elle jona, puis elle lit jouer chez elle. La nièce fut forcée d'apprendre le wbist pour faire un quatrième dans l'occasion ; la pauvre enfant était dans l'âge où l'on pense volontiers à autre chose qu'au whist ; si quelque distraction lui faisait faire une faute, Euphémie la reprenait avec aigreur en expliquant durement qu'on n'avait pas le droit d'être distrait au jeu, quand on n'y peut perdre que l'argent d' autrui.

Pendant deux ans qu'elle garda cette nièce avec elle, l'austère pudeur de la tante réus^t à cacher à tous les yeux de très-belles épaules que la nature avait jointes aux jolies yeux de la pauvre niëbe pour lui faire une dot.

La nature avait bien fait, car celle-cise mariaencore ; etla tante désapprouva encore trop le maiiage pour lui donner la dot promise.

...Gooyic

OLOVIS GOSSELIH 177

D est vrai qa'elle épousa un homme qui avait deux fois son âge, et que sa tante la pla^^tavecTinsistance la plus désobligeante.

De ce moment, le perroquet régna sans partage sur l'esprit et dans la maison d'Ëuphénùe Bourgoiu ; quelquefois cependant elle parlait d'une dernière nièce (mot qu'elle prononç;ût cousine), qu'elle aurùt encore la fublesse peuUêtre de prendre quelque jour avec elle, malgré l'ingratitude dont les deux autres avaient payé ses bienfaits.

Ingrates filles, en effet, qui avaient sans honte et, je le crains, sans remords, commis le crime d'être jeunes, jolies, naïves, de plure et de se faire épouser I

Voilà donc la situation d'esprit dans la^ quelle était la propriét^re, lorsque la veuve Gosselin se glissa chez mademoiselle Eupbémie Boui^oin. La mère de Clovis saisissait toutes les occasions de rendre quelques ser-

1,., Gooyic

178 CLOTÎS GOSSELIN

vices à la demoiselle, et son (^dit commença. k s'établir dans la maison. On invita la mère et le fils à dîner ; puis bientôt ils y dînèrent tous les dimanches.

Euphémie était une fille senwble par excellence ; elle avait toujours dans les mains rne tragédie ou un roman qu'elle lisait avec uneonctueuseavidité, etdontlespagesnvaîent besoin d'être séchées avant qu'on pût rcntlre le livre au libraire, tant elle les avAit îutosées de ses larmes.

Elle aimait, elle adonût le héros ; elle prenaità l'héroïne un intérêt sans égal; la pensée seule d'un amour traversé la mettait au désespoir. Pauvre fille qui n'avait pas même un amour traversé !

Pendant tout le temps que durait la lecture, elle s'inquiétait de ce qui allait arriver à son héroEf. Comment sortira-t-il dé tant de dangers ? triomphera-t-il des embûches de ses

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CLOVIS r.OSSELIN É79

enneaiis t Que sa douleur est touchante I que sa coostance est noble 1 Et Ëuphémie pleurait à chaudes larmes.

Mais tout porte à croire que, si le héros dont les malheurs la ffùsaient pleurer si amèrement eût paru tout à coup devant elle et lui eût dit ; « Ces malheurs qui te touchent si fort, tu peux les arrêter en me donnant un louis ; » tout porte à croire qu'on aurait vu aussitôt ses larmes se tarir, sa sympathie s'arrêter, son front, son cœur et sa bourse se froncer en même temps.

Ce n'est pas cependant que sa pitié et sa disposition à la tendresse fussent une affection et un rêle joué ; mais écrivons le mot, quelque laid qu'il soit, . c'est qu'Eupbémie Bou^oin étùt avare I Toute sa vie on lui avût fait peur des dangers que courait sa fortune ; son frère avait été fort intéressé à ' augmenter cette di^ance.

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180 C.LGVIS GOSSELIN

Une circonstance qiii se présenta 4^vant Clovis donna à la fois la preuve et de aa 9çp~ sibilité «t de son avarice. > .i ...

Un ecclésiastique de sa connaissance vint la voir et lui raconta comment une série d'événements contraires vesn^ent de plonger dans la plus horrible détresse une famille du voisinage dont la probité était notoii-e : le père obligé, pour ne pas faire faillite, de Uvrer à ses créanciers tout ce qu'il possédait et d'abandonner un commerce qui composait toutes leurs ressources ; la mère malade au lit, sans soins et sans médicaments.

A mesure que le prôtre racontait, la sensibilité d'Eupbémie s'excitait au plus baut degré.

— Ah 1 madame, c'est k fendre le cœur I Le père ne dit rien ; il est auprès du lit de sa femme, muet. Quelquefois up sourire amer et ironique passe sur ses lèvres, on voit qu'il

se dit : u Est-ce là la récompease de mes vertus et de ma probité? » et qu'il ose douter de la Providence. La mère dissimule ses souffrances et lui dit : « Ne vous affligez pas, mou ami ; c'est de moi que le ciel a le plus de pitié, puisque Uieu va m'appsler à lui. i> Les filles pleurent en s'etnbrassaut et en disant : « Mon Dieu, mon Dieu, avez pitié de nous I »

A ces mots, Euphémie éclata en sanglots ; elle voulut parler, maisson émotion était telle, qu'elle put à peine émettre un gémissement et que ses larmes coulèrent en abondance.

— Oh ! s'écria le prêti-e, noble et beau seutimeat que la pitié ! larmes précieuses aux yeux de Djeu ! Mais, ces pauvres gens, vous les connaissez bien, mademoiselle : c'est ce petit mercier qui demeure au coin de votre rue, en face de l'épicier,

— Si je les connais I s'écria Euphémie ;

f82 CLOVIS G0S3BLIW

mais je n'en connais pas d'autres. Ils sont d'une probité reconnue par tout le monde.

Si je les connais ! mais j'ai acheté cent fois chez eux. Le mari a une figure respectable ; la femme est simple et fiiligeante ; il y a une des deux filles qui a de charmants chereux bruns, et toutes deux sont fort agréables.

Comment ! c'est à ces pauvres gens qu'il arrive un si grand malheur?

-~ Héks t ouï, mademoiselle.

— En effet, il me semble me rappeler que, ta dernière fois que je suis entrée dans leur boutique, ils avaient l'air triste. Et il n'y a pas de ressource dans leur situation ?

— Si la mère meurt, je suis bien porté i craindre que le père n'attente à ses jours.

— Oh I mon Dieu ! que ine dites-vous ià, monsieur l'abbé î

Et Euphémie redoubla ses larmes.

— Heureusement , ajouta le prêtre, qu'il

CLOVIS QOSSEtTN 183

est quelques cceiUB comme le vôtre, et que les voisins ont résolu , uon-seuleineiit de venir au secours de cette pauvre lamille dans ses besoins les plus pressants, mais encore de la tirer tout à, fajt de peine. On a ouvert une souscription de dix francs par personne , au moyen de laquelle, chaque voisin donnant d'abord sa cotisation et s' occupant ensuite activement de taire souscrire ses connaissances, nous ne tarderons pas beaucoup à réunir une somme importante.

Au mot de souscription , les larmes d'Eupbémie s'étaient sécbées sur ses joues comme si un vent froid eût passé sur son visage. Ce visage devint bagard et déliant.

Ëupbémîe balbutia, et enfin dit d'tme voix presque b%mblante :

— Estron bien sûr que ce ne soit pas par sa faute que notre voisin est tombé dans de mauvaises atTûres? Ces gens-là ne dépen-

iU GLOVIS COSSELIN

saîent-ils pas plus qu'il n'était nécessaire dans leur classe et dans leur position ? Il me semble me rappeler que les ûlles étaient un peu coquettes.

— Au contraire, mademoiselle, elles ét^ent citées pour leur simplicité et leur sagesse.

— Je suis pourtant sûre d'avoir vu l'aînée avec des bonnets très-élégants. Je m'en rappelle un surtout avec îles rubans roses.

— Il fallait, pour tenir une boutique de merceries, qu'elles eussent une mise convenable ; et, d'ailleurs, elles faisaient tout ellesmêmes.

— C'est que, voyez-vous, on est obligé de tant se défier dans une ville comme Paris I II y a tant d'impostures et de fourberies ! les moyens de surprendre et de prendre l'argent des gens sont si variés et si perfection-

- Cette fois, mademoiselle , vous n'avez

pas à redouter un piège dans lequel je conçois que votre générosité a dû vous faire tomber plus d'une fois.

— C'est vrai, monsieur l'abbé; aussi, à force de donner, je me suis à moitié ruinée ; et, quand on ne connaît pas les gens. . .

— Mais, mademoiselle, ne venez-vous pas de nous dire que cette pauvre famille avait l'honneur d'être connue de vous ?

— Je la connais de vue, comme je connais naturellement tout le quartier ; j'y habite depuis fort longtemps. Je suis entrée peut-être une fois, peut-être deux fois, dans leur boutique, mais comme on entre dans une boutique, sans faire grande attention aux gens.

— Mais vous les avez vus ?

— Oui, je me rappelle, je crois, la figure du père, l'air bourru ; et, comme je vous le disais, quand j'y suis entrée la dernière fois, ils avaient tous l'air distrait. Beaucoup de

186 CLOVfS GOSSELIN

femmes à ma place, en voyant aussi peu d'empressement à les servir, se seraient retirées sans rien acheter. Ce n'est pas »ie cette façonlà qu'on attire les chalands; et je ne m'étonne pas s'ils n'ont pas réussi dans un commerce qui exige beaucoup d'affabilité et de complaisance. II y a des gens malheureux, c'est trop vrai; mais aussi, combien le sont par leur faute et par leur imprudence 1 Peu de soins et de prévenances pour les pratiques, d'une part; des dépenses exagérées et des toilettes extravagantes, d'autre part : en voilà plus qu'il n'en faut pour ruiner même deâ commerçants riches, à bien plus forte raison de petits marchands sans ressource.

Le ressenti nient d'Euphémie allait toujours croissant, et Dieu sait où il se serait an'été si Je prôti'e ne s'était levé et n'avait pris congé d'elle, en la priant d'excuser son importunité.

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CLOV[S GOSSELIN 187

GloTÎa sortit eu raënie temps que le prêtre, et lui dit sur l'escalier :

— Monsieur, je suis un pauvre étudiant ; prenez une petite offrande pour ces pauvres gens : c'est si peu de chose, que ce n'est pas à eux, mais à moi, que je fais du bien en la leur donnant.

Le pi'ëtre lui serra affectueusement la main «t lui dit :

— Bien , jeune homme I vous savez les paroles du Christ : « Un verre d'eau donné en mon nom sera récompensé au centuple. »

Pour mademoiselle Euphémie , elle justifiait son avarice près de la veuve Gosselin en disant :

— Après tout, qui sait comment l'argent qu'on donne ainsi est distribué ?

...Gooyic

Un soir, mademoiselle Euphémîe Bourgoin, qui n'avait pas vu les Gosselin depuis quelques jours, dit à sa femme de chambn;, en se couchant :

— Que deviennent donc les locataires de Barbeau ?

Barbeau, c'était le nom de l'^ara, qui était bleu. Mademoiselle Euphémie appelait les Gosselin locataires de Barbeau, pour continuer la plaisanterie qui consistait à prétendre que le prix du loyer d'Astérie Gosselin et de

CLOV[S GOSSELIN 189

Clovis serrait à payer les mémoires de Barbeau chez le confiseur.

— J'ai eu soin , ajoutait-elle d'ordinaire quand elle confiait ce détail à quelqu'un, d'assigner à Barbeau ses bonbons sur les plus exacts de nos locataires, car Barbeau n'aime pas à attendre.

La phrase suffisamment expliquée et rendue intelligible pour notre belle lectrice, nous pouvons continuer.

— Que deviennent donc les locataires de Barbeau, qu'on ne les voit plus ?

— Il parait que le jeune homme est malade , mademoiselle.

— Est-il possible? s'écria Euphémie; et comment se fait-il que vous ne m'en ayez pas avertie plus tôt ? Ces pauvres gens I

Euphémie avait dit ces mots : « Ces pauvres gensi» avec l'accent de la pitié; mais les mots ne s'étaient pas encore évanouis 'dans

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l&O CLOVrS OOBSELÏH

l'air, que son visage s'était assomln'i ; car le son de sa voix disant : « Ces pauvres gens J » fsûsait ng.turellement oaitre l'idée de gens qui n'ont pas tout ce qui leur est nécessaire, et auxquels il faudrait peut-être l'offrir,

— Mademoiselle, dit Ja femme de cham>bre, je l'ai appris il n'y a qu'un instant, en allant à la cuisine mettre du feu dans la bassinoire pour bassiner votre lit ; c'est lacui^ niëre qui me l'a dit.

— Après tout, se dit à demi-voix mademoiselle Euphémie, pour calmer sa sensibilité et à la fois rassurer son avarice, il n'est sans doute pas bien malade.

— Quand il tomberùt tout à fait, ce pauvre jeune homme, ça ne m' étonnerait pas, mademoiselle; car il est bon qu'un jeune homme travaille, mais il y a des bornes aux forces humaines. £tre courbé sur des livres quinze heures par jour, n'avoir jamais ni une

CLOVIS GOSSCLIEl m

distractioQ ni un pUtslr, et ëlre nourri, ça fait pilâé 1 De la viande une £(hs par semaÎQç, et quelle' viande I des mgrcaaux de rebat. Sa mère dit qu'elle l'aime, et que c'est pour son bieil qu'elle le fait ainsi travailler. Je veux croire qu'elle le pense ; mais elle sera bien avaacée quaud elle l'aura tué, un si aimable jeune homme 1

Ce discours de la femme de chambre ne pouvait qu'exciter à la fois les deux sentiments ennemis qui se querell^ent dans le cœur d'f^phémie Bourgoîn. Elle tâcha de se rassurer elle-même, ou plutôt de calmer son avarice pour se livrer avec im pliùsir secret à la sympathique commisération que lui inspirait Clovîs.

— Croyez-vous, Célestineî Mais ib dînent ici une lois par semaine.

— C'est un jour heureux poiu- lui, made^ moiseUe, que le dimancbe, heureux de toutes

192 CLOVIS GOSSELIH

façons ; car, outre qu'il a an moins une nourriture digne d'entrer dans l'estomac , d'un homme et qu'il boit du vin, il trouve du moins avec qui causer quand il est chez mademoiselle. La mère est si commune et si ignorante, qu'ils ne doivent pas échanger uno parole en dix jours, taudis que, chez mademoiselle, il peut parler de tout ce qu'il sait : aussi je me plais quelquefois à voir avec quelle avidité il écoute parler mademoiselle.

— Allons donc, Célestine!

— Après ça, mademoiselle, comme il vous regarde en même temps qu'il vous écoute, je ne puis pas répondre que son plaisir lui vienne plus par les oreilles que par les yeux.

— Êtes- vous folle, Célestine?

— Je dis ce que je vois, mademoiselle.

— Je vous défends de prendre avec moi de pareilles libertés et de me dire des choses

CLOVIS GOSSELIK 193

aussi... M' a-t-on apporté mon bonnet rose?

— Oui, mademoiselle.

— C'est le dernier que je mettrai ; j'abandonne le rose après ce dernier bonnet. Je ne voolaîs même pas de celui-ci ; mais cette dame Leroux est terrible : elle m'enjôle si bien 1 A l'entendre, il me va à ravir, et de telle sorte que, si je ne l'avMs pas pris, elle voulait le jeter au feu, ne voulant pas qu'une autre de ses clientes eût un bonnet fait pour moi... Tenez, Célestine, prenez celui-ci pour vous et aussi cette robe.

— Ah ! mademoiselle, le bonnet et la robe sont charmants.

— Vous disiez donc que les dîners du dimanche font grand bien à ce pauvre jeune homme ?

— A l'estomac d'abord, et... Mais mademoiselle ne veut pas que je dise ce que je vois.

194 CiOVra G03SE1.IN

— Je ne veux pas que vous fassiez des mensonges, Célestiiie.

— Des mensonges I est-il possible que mademoiselle n'ait pas remarqué comme M. Clovis la regarde? Il est vrai qu' aussitôt que vous tournez les yeux de son côté, il rougit et baisse les siens comme une jeune fille.

— C'est si timide ! Ça n'a jamais vu le monde.

— Je ne le crois pas timide avec tout le moiidCj mademoiselle ; il a , au contraire , d'habitude, le regai'd très-assuré. Mais il est des sentiments qui rendent timide l'hoaime le plus fier et le plus présomptueux. Je ne nommerai pas ces sentiments pour ne pas fâcber mademoiselle...

— Vous êtes folle, Célestine ! Mais c'est rni enfant, et je suis une vieille femme auprès de lai.

— Une vieille femme, bon Dieu ! C'est impatientant, d'entendre des choses comme cela

«t de ne pouvoir répondre ce qu'oD pense à cause du respect... Une vieille femme!... Ce s'est pas à moi qu'il faut dire cela, moi qui TOUS déshabille et vous habille tous les jours et qui sais ce que je sais. Qu'est-ce donc que U jeunesse, si ce n'est la beauté, la iratcheur, la fermeté, ta...

— Voulez-vous bien vous taire, Célestine 1 Voyez-vous, quand une femme a passé la trentaine. . .

— Avez-vous donc passé la trentaine?...

Je le crois, puisque mademoiselle le dit ; mais, trente ans, c'est le plus bel âge de la femme. Les jeunes filles plaisent aus vieillards ; mus les gens de bon goât ne regardent pas une femme avant qu'elle ait trente ans. C'est alors seidemuit que sa beauté et son esprit sont ensemble dans tout leur éclat et tout leur épanouissement. Quel âge peut avoir M. CIovis Gosselin, mademoiaeUe i

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196 CLOVrs GOSSELIH

— Msfis an peu pins de vingt ans.

— Mettez-en hardiment vÎQg;t^ci»e[;et, s'il i^lait s'en rapporter aa témoignage de ses yetix, on pourrait aller plus haut sans être contredit. Ce que c'est qu'un caractère sérieux et une vie laborieuse, et les études pei-pétueUes, pour donner à un homme un air de maturité ! A voir M. Gosselin pour la jMmiëre fois, on lui donnerait trente ans.

— Célestine, il faut être bon pour les malheureux , surtout quand ils sont bomiêtea comme ces gens~là. Aussitôt qu'il fera joui" vous irez de ma part demander des nouvelles du jeune homme et...

Ici la vieille demoiselle hésita; puis enfin elle ajouta :

Et... sans rien dire, sans avoir l'air... vous regarderez s'il ne manque rien à ces pauvres gens.

Je ne dirai pas les rêves qui voltigèrent

GLOVIS .GOSSBLIN, 197

toute ta nuit autour de U couche virginale d*EupbéQÛe Bourgoio. D'abord personne ne Dse les a racontés, et ensuite l'tiistorîen ne se permet pas d'entrer la nuit dans la chambre d'une demoiselle aussi respectable que mademoiselle Euphémie Bourgoin.

Comme nous le disions en commençant cç chapitre, il faut croire que la Providence n'a pas toujours beaucoup d'ordre, et que, dans ses bienfaits, elle se laisse aller à donner trop awE uns, de façon qu'il ne lui reste pas assez p<mr les autres. I! faut croire aussi que ses revenus de bénédictions sont limités et bornés. C'est pourquoi les gens vertueux sont obligés parfois <le lui faire crédit sur sa bonne réputation et de lui donner, pour payer, quelquefois un temps asssez long. Je suis même forcé d'avouer que je lui connais quelques créanciers mécontents, qui par moments la traitent de mauvais payeur et font sur son

198 CLOVIS 60SSELIN

compte toutes sortes de b&varcU^es qu'elle

ferait bien d'arrêter en les satisfaisaot pour

éviter des bruits fâcheux qui pourraient Gnir

par nuire à son crédit. Entre ces créauciecs

non satisfMts, il est juste de placer Clovis

Gosselin.

En effet, c'est le lendemain du jour où le bon prêtre auquel il avait confié sa niodeste offrande lui avait annoncé que la volonté divine lui devait à peu près deux cents francs (quarante sous au centuple) , qu'il tombait malade ; que sa mère, obligée de le soigner, abandonnait au deliors les occupations si nécessaires pour leur bien-être, et que, en même mps que leurs recettes diminuaient, leurs épenses se décuplaient par la maladie grave de aovis.

En effet, le médecin déclara que Clovis avait une fièvre cérébrale : l'excès de travail , comme l'avùt dit avec raison (^élestiae, la

ta,i,.=db,Gooylc

CLOVIS GOSSELIN (ft9

mauvaise Dourriture, le défant d'exercice, •«▼aient graduellement affitibli une exc^ente constitution. Mademoiselle Ëuphénùe aida les Goaselin, mais les aida mal. Un po£te, dont je tais le nom pour des raisons particulières, a dit :

L'hemme, de quelquo aom pompeux qu'il sedicore, fen juge par moi-même, e»t un triste aniinil. On fait très-peu de bien, beaucoup de mal ; encore Le peu qu'on tùt de bien, on ne le fait que ma).

EUe obligea avec restriction, avec défiance; elle prêta de l'argent et fit faire un billet. Je crois bien qu'elle voulait donner cet argent et ne comptait pas le revoir; mais, quand on a un vice dominant, on le déguise en quelque vertu : le moins qu'on lui mette, à défaut d'un masque, c'est un faux nez.

L'avarice s'appelle prudence et s^e économie. Dans ces choses faites pour tromper

200 CLOVIS G05SELIN

les antres, il arrive le plus souvent qn'on ne trompe que soi-même; mais on se trompe, bien, on prend son propre mensonge au sérieux, on y croit fermement, et on en arrive à respecter ses vices et à cr^ndre de les perdre et même de les offenser. C'était donc pour complfùre à son avarice presque vïùncue que mademoiselle Eupbémie Bourgoin s'éUdt ffût fîùre par la veuve Gosselin et par son Qls un billet de la somme qu'elle leur av^t prêtée pour payer le médecin et l'apotbicaire.

Cependant Clovis soutirait dans son lit et sa mère le veillait.

Après la fièvre cérébrale survint une lièvre d'une autre nature.

Le médecin dit :

— Cette fièvre n'est pas .contagieuse, mais elle est épidémique. J'en ai cinq dans ma clientèle, et mes confrères en voient aussi beaucoup.

La veuve Gosselin resta fort soucieuse :

— Une épidémie I s'écria-t-elle enfin, et mon fils n'est pas encore médecin ! Une épidémie ! elle ne pouvait donc pas attendre?

202 CLOVIS GOSSEUH

Ce qui lui paraissait dur surtout, c'était de payer un médecin.

— Si mon fils avait été reçu, disait-elle , au lieu d'avoir à donner de l'argent, c'est lui qui en aurait reçu; au lieu d'être un malheur, cette épidémie eût été une excellente affaire , pour nous.

» Elle ne pouvait donc pas attendre î

11 Une épidémie ! mais c'est que c'est excellent ; les médecins qui ont leur clientèle faite ne peuvent sufTire : alors on a recours au premier venu, et puis, une fois entré dans les maisons, un jeune homme doué, avenant comme est Clovis, savant comme il le sera, reste bien dans quelques-unes. Une épidémie ! ça répand dans les esprits une terreur salutaire qui restaure un peu le respect que l'on doit à la médecine. La Providence nous fait tort de cette épidémie -là. Elle ne pouvait donc pas attendre ?

GLOVIS GOSSEtIN S03

Peodant ce temps, la Providence n'avait pas oublié qu'elle devait quelque chose & CIovJs Gosselin, et elle lui amassait un trésor d'amour et de véritable félicité dans le cœur d'Isoline Séminel.

La charmante fille n'avait perdu ni sa profonde tendres* ni son inaltérable confiance.

Elle continuait, chaque soir, à s'entretenir ' avec Clovis au moyen de nouveaux cahiers qm avaient succédé au premier.

Chaque soir, elle lui racontait sa journée, sans jamais rien lui cacher, sans jamais lui dissimuler, lui déguiser même un sentiment ni une pensée. En lui gardant ce cœur naïf et tendre, je ne crois pas être partial en disant que la Providence payfHt au moins à Clovis Gosselin un fort à-compte sur ce qu'elle lui devait.

Et, je le répète, je parle avec impartialité; je suis un juge que ladite Providence n'a pas pris ta peine de corrompre.

Un DOuiïtD plan d'Aitcha Quiittier, ninc GoHtlia.

La convalescence de dovis fut loBgoe.

Pendant la maladie, les recettes avaient .encore diminué. L'élève qui formut presque tout le revenu de la maismi Gosselin avaitété chercher un autre répétiteur. Le médecin avait recommandé à la veuve Gosselin d'obliger son fils à se ménager sons le rapport de l'étude pendant quelque temps, à faire un peu d'exwcice et à prendre quelques distractions. D'autre part, le billet souscrit à tnadoneiselle Ëupliémie Bourgoin devaitécboir dansun mois.

La veuve Gosseltn était trop fine pour prendre au fond ce billet au sérieux ; elle savwt

CLOV[S GOSSELIN SOS

bien que mademoiselle Euphémie ne comptait pas sur le payement, et, en tout cas, ne l'exigei'aJt pas, du moins pour le moment Ce* pendant elle ten^t 9i»gulièrement à le payer à l'échéance, et cela à cause d'un nouveau plao qu'elle avait formé.

il était venu s'établir dans le quartier un jeoae' médetân. D'abord Astérie Gosselin le -DQgtfdà de très-mauvais œil : il lui sembla ,q|i'il ;^QÙt Im voler la future clientèle de son itls. Cependant elle vit que le jeune liomme avait tendu les appeaux ; il avait mis sur la . porte de la roe une plaque de cuivre au-dessus «l'une sonnette, avec ces mots : u Soançtt^ du docteui' Duplessis. »

' fuis^ au preaàec étage, sur une double poïte^i4rap vert ornée de baguettes de ciiivce, une autre plaque iaisait luire auz yeux le nom du nouveau docteur ; puis il attendait.

306 CLOVIS 60SSELIN

Et la veuve Gosseliù, toajours à l'afTût des nouvelles, apprit qu'il ne veDut personne.

Cet exempte lui donna quelques inquiétades. Elle se les exorcisa tout haut en se disant :

— Bah I il n'est pas aussi savant que le sera Clovîs.

Néanmoins, ce souci se logea au fond de son esprit, et, pour la première fois, elle conçut des doutes.

Depuis longtemps, sa confiance avait toujours été en s' accroissant, et elle avait abandonné comme choses mesquines et projets d'une âme vulgaire l'intention de remplacer le docteur Lemonnier et de faire des visites sur un cheval pie. Elle voulait rester à Paris et avoir une voiture. Maie la fâcheuse impression de l'insuccès du jeune médecin établi .

dans le voisinage la ramena à des idées modérées et à se souvenir de la paix des cb«np3 et des charmesde la patrie. Elle aurait domé

CLOVIS GOSSGLIR tffl

tamtes 9es espérances les pins amlntieiises, en ce moment, ponr la clientèle et le cheval pie du docteur LemoDoier ; seulement, elle se feraîtbâtir une maison convenable.

Les inquiétudes qu'elle conçut, le doute qui, comme nous le disions tout à l'heure, trouva une fente pour se glisser dans son esprit, ue contribuèrent pas médiocrement à lui faire accueillir et examiner avec soin un nouveau plau qui se présenta à elle, un moyen plasexpéditif d'arriver d'un seul coup au but de seB longs travaux, c'est^à-dire à la fortune, saos passer par de nouvelles épreuves et de cruelles incertitudes.

Elle avait compris le caractère et la position de mademoiselle Ëuphémie Bourgoin.

Elle avùt vu que. cette vier^ mûre n'avait renoncé m à l'amour ni au mariage, et la sympathie que lui faismt éprouva: Clovis ne lui avfût pas échappé.

— Ce serait, se disait Astérie Gosselin , nce fortune toute faite, et bien au-dessus de ce que j'ù jamais espéré pour Clovis ; il est vrai. qu'il y aune grande diltérence d'âge; mais Clovis est d'un caractère sérieux , et mademoiselle Euphémie a été très-belle et est bien conservée. Il faut bien faire, d'ailleurs, quelque cbose pour être riche.

Elle enparlaà son fils d'abord par allusions détournées, puis plus ouvertement, non pas comme d'un projet, mais comme d'une idée bizarre qui lui passait par la tète.

Clovis fit semblant d'en rire ; mais l'idée resta au fond de son esprit. Ce n'ét^t pas en vain qu'Astérie Quertier avait enivré son fils de l'aspect de la fortune. Il avait maintenant besoin d'être riche. Sa maladie repoussait au loin l'accomplissement de ses vœux ; et, d'ailleurs, lui aussi avait fait ses observations sur l'installation du jeune docteur Duplessis.

CLOVIS GOSSELIH 209

Dans ses confidences à mademoiselle E«pbémie, Astérie Gosselin avait un peu brodé certains détails et exagéré certains faits, pour ne pas avoir l'air de mendiants, elle et son fila, aux yeux de la vieille fîlle, qu'elle avait comprise avoir facilement peur des gens pauvi'eSi

Elle avait fait, de feu Césaire Gosselin, un officier de marine, et, de la petite masure avec son lot de terre, une assez belle propriété engagée aux créanciers de feu son mari pour des dettes faites en temps de guerre.

On étîùt gêné, mais non pauvre ; on rentrer^t quelque jour dans ses revenus.

n fallait, pour les nouveaux projets de la veuve Gosselin, se conserver sur un pied apparent d'égalité avec Eupbémie. Pour cela, on pouvait lui devoir de l'argent, maïs on ne pouvait en accepter à titre de don, de charité, d'aumône. H fallait donc, dût-on fort la surprendre, payer ponctuellement à l'échéance

«0 CLOItS GD5SEL!»

et billet sor lequel sans aucun doute elle ne

comptait pas beaucoup.

Elle en avait assez longtemps cherché les moyens dans son imagination sans même les entrevoir. Mais, en mettant dans aa tête une' idée informe, anguleuse, hérissée , à force de la rouler en tous sens, on en use les angles et les épines, et on l'arrondît comme la mer arrondit ses galets.

Et puis le hasard vint à son secours.

Dans les projets de l'homme et ses toiles Tiséui La Providence a dU se garder une part:

C'est ce que le valgùra ^>pelle le bitard.

(Ces trois vers sont du même poète susnommé).

Le hasard, que l'on invective en le respectant et s'humiliant devant lui, que l'on nie 'quand il est favorable ; le hasard, qui a fût tant de grands capitaines, de politiques pro-

OLOVIS OOSSELIN SM

fonâs et d'hommes halÀles de toutes sortes...

En général, l'honuae ne fàt paa grand" cbose exprès ; l'histoire n'est que Tart d'établir d'uoe façon à peu prés plausible la préméditaUou des tuiles qui tombent sur les peuples.

Le hasard lui fît reo^outrer un homme de son pays. Cet homme ne savait pas lire ; il 'était lui-même un livre curieux et intéressant, miùs écrit en caractères hiéroglyphiques. Il ■était marchand de bestiaux en apparence, m^s au fond,. et en réfuté, un usurierhabile et intelligent, qui aurait été un financier remarquable sur un plus vaste théâtre, et un homme considéré, s'il avait été à même des millions, comme il était à même des pièces ■de six liai'ds et des écus de trois francs rognés.

11 s'appelait Anthime Verdière. Il faudrut

212 CLOVIS COSSEtlN

ftûre un volume entier pour dire les meilleures (le ses inventions. Du reste, dans sa petite sphère, CBi le voyait imaginer et exécuter en petit tout ce qu'exécutaient en grand ses honorables confrères.

Lesespnts sont ainsi faits , que l'infamie consisle surtout dans le bas prix pour lequel on s'y expose. C'était du moins ainsi il y a quelques années, à l'époque où se passe notre histoire. Je n'ai pas ouï dire qu'il en soit autrement aujourd'hui; cependant je n'en sais rien, et je prie mes contemporains de ne se point offenser de mes paroles.

Cette rencontre fut pour Astérie Gosselio 11D trait lumineux qui vint éclairer dans son esprit toutes sortes d'idées confuses et obscures qui l'encombraient. Ils s'ouvrirent tous deux leur âme, c'est-à-dire échangèrent un certain nombre de mensonges.

Cependant chacun , en regardant mentir

l'autre, etpersnadé qu'il mentait, apprit te qu'il avait à savoir.

' G'est-it-dire : Astérie Gosselio futconvEÙncue qu'ÂDthime Verdiëre spéculait sur les risques qu'il était censé courir ; que les objections qu'il fusait à une aQwe ne seraient pas contre l'aflaire, mais en faveur de ses bioéfices. Ânthime, de son côté, vit que la veuve Gosselin avait besoin d'argent; que c'était une femme éner^que ; que son fils était en bonne voie, et qu'il y avait une affaire à faire avec eux-

— La loi vous défend de vendre votre masure, dit-il, et elle défend à votre fils de vendre avant vingt et uo ans, qu'il n'a pas encore. D'autre part, vous avez des reprises sur la masure, de sorte que vous pourriez mourir de faim dans votre propriété. Vous n'auriez qu'à vous résigner et à mourir, mais mourir propriétaires. La loi vous condamne k être

ta,i,.=db,Gooylc

214 CLOVIS GOSSELIH

propriétaires à perpétuité. Celui qui vous achèterait pourrait être ruiné si vous étiee de mauvaise foi. Ne criez pas : Oh ! Antkime ! Jamais on nesecroitde mauvaise f(rï quand on veut voler im prêteur d'argent : on commence par établir à son propre tribunal à soi qu'il est un voleur ; après quoi, on le dépouille sans scrupule, et on s'accorde à soi-même une estime égale à celle qu'on aurait pour un gendarme ou un commissure de police. Je voudrais vous obliger ; mais, je le répète, si vous étiez de mauvaise foi, ou si vous veniez à mourir trop tôt , je serais ruiné ; car une vente de ce genre ne met nullement l'acheteur à l'abri qu'après la prescription de trente ans. Donc, c'est impossilile.

- — Voyons, Anthime, soyez bon garçon, et ne barguignons pas ainsi. C'est impossible, dites-vous ; ça veut dire que c'est plus cher, n'est-K:e pas ? Dites-moi les choses tout roii-

CLOVIS G0S3ELIH SIS

dément; je suis.tme pauvre veuve sans éducation, u'enteodaDt finesse à rien. Voyous, oui ou non, ça peut-il s'arran^?

— Eh Hen, oui ; vous êtes une bonne dia- . blesse, la Gosseliae\ et vous savez ce que parler veut dire. Oui, ça peut 3e faire ; mais les affMres que je faia, c'est du jeu : plus il y a de mauvùses chances, plus il faut que j'en aie de bonnes en réserve. Il faudrait voir la masure ; votre fils, avec votre approbation, m'en ferait une vente, dont nous mettrions d'avance la date à l'époque de sa majorité.

Voyez-vous, Gosseline, les lois, c'est comme le jeu de la marelle, auquel nous avons joué ensemble étajit enfants ; car vous aimiez les jeux de garçon ; vous étiez, comme on dit, trèa-gafçonniëre. IVous faisions un dessin sur U terre : on se mettait, à clocb&>pied, et il fallait conduire un palet avec le pied 3ucc«s~ ^venent dans toutes les cases de cette figure.

210 CKDVtSPOOESËtiïa^

QoandniBiafbiii'mKnhéàunDiKicateii «tfttait^

sonptUet'emrei'lds-I^Des du Godâ''sati8iM' eSiber nue :-on est vertoenx, nctus^atMiià* déré. ....

Il fut convena, entre la GosseBtre et AtfJ tblme Verdière, que l'on se trouverait à la masure huit jours après et qu'on ferait affaire.

Pour obéir aux prescriptions du médecin, Astérie Gosselin décida qu'elle irait avec son (ils passer quinze jours à filéville ; elle ne lui cacha pas qu'elle était en marché pour vendre la masure et le petit lot de terre.

On fit des adieux assez magnifiques à mademoiselle Euphémie ; on allait dans son pays pour des affaires de famille. Euphémie eut la tristesse des gens qui restent, dans toute séparation,

Ou partit par un chaland ; les chalands

aootjdes bateaux qai.descendeDt leotement la SMoe JDtqn'à^ Bouen. lia Gosseline trouva iMitemant un eomsutodaut de chaland qù a.imt, coeau eoo mari, et qui se Ht un vrai pUûsirde conduire elle et son fils pour rien, et-oiême de leur donner à dloer à son bord.

Pendant longtemps, il est un mot que j'fû entendu dire et répéter en Normandie sans le comprendre. C'est, en définitive, un des plus beaux pays du monde, A ce propos, il me vient à l'esprit de consigner une chose sérieuse dans ce récit futile, à ce que disent les gens lourds et ennuyeux ; c'est le meilleur moyen qu'elle soit lue par un plus grand «ombre de personnes.

Au mois de janvier 1848, il y avait beaucoup de monde dans le salon de Victor Hugo ; entre autres Alphonse de Lamartine, qui me

GLOVIS GOSSELIN 219

fit l'honneur de causer assez longtemps avec mol dans un coin.

— ■ Comment se fait-il, me demanda-t-il , que vous demeuriez eu Normandie? Y avezvous donc quelques grands intérêts?

— Oui, j'y ai un jardin que j'ai planté et le voisinage de la mer...

— C'est que je me suis plusieurs fois demandé déjà ce qui pouvait vous retenir là.

— C'est un admirable pays.

— Oui, un pays riche, comme la Beauce.

. — Est-^;e que vous n'avez jamais été eu

Normandie?

— Jamais.

II est bon de vous dire, madame, que M. de Lamartine est un grand poète qui a voyagé dans une partie du monde et qm a visité l'Orient.

— Je m'en doutais bien, dis-je. Voulezvous faire im honneur à la Normandie et à moi?

ta,i,.=db,Gooylc

5S0 CLOVIS GOSStlLlîJ

— Oui.

— Eb bien, au beau temps, j'irai tous prendre à Rouen et je vous promënem en Normandie.

— C'est convenu.

Un mois après, Louîs-Pbilippe était en fidte, et i^I. de Lamartine, pendant quelque temps, garda à peu près seul du courage en France, et beaucoup de gêna espérèrent qu'il trahirait le nouvel ordre de choses ; mais, quand ils virent que ce n'était pas un traître, ils lui retirèrent leur confiance. H rentra dans la vie privée ; d'aboi-d il lui fallut se défendre. Oo imprimait qu'il avait volé des millions, il prouva qu'il n'avait rien volé ; ce fut le dernier coup porté à sa considération. En eifet, s'il avait volé trois ou quatre millions, on aurait eu l'espoir de lui en sous-voler la moidé ; mais il prouva qu'il avait achevé de se ruiner, et il se mit i refaire des livres pour payer ses créanciers et

CLOVIS GOSSEUN 221

pour vivre. Certains bourgeois rirent beaucoup :

Ah I M. de Lamartine qui se remetàfïùre des livres I

Lesgensdebon cœur et de sens, j'en £Ûma foi rencontré deux, et il pourrait bien y en avoir davantage, se demandèrent quelle différence il y avait entre M. de Lamartine refaisant des livres pour vivre après avoir été dictateur et avoir refusé, d'être roi de France, et le célèbre Bomaiti que l'on nous a tant fait admirer en thèmes et en versions, qui retourna & sa charrue après avoir été deux fois consul.

C'est tout ce que j'avais à consigner ici à ce sujet. Si Lamai'tine afait des fautes, il sera temps d'en parler quand on lui rendra justice.

Je disais donc qu'il y a un mot que j'av^ entendu pendant plusieurs années sans le comprendre.

22a CLOVIS GOSSELIN

J'entendais aouvent parier de pommiers et de pommes horribles. Je me demandais si c'était qnelqtte mauvaise espèce de pommes ; mais j'appris que, dans presque tous les vergers, on plante la moitié de pommiers borri- Wes. Enfin A force d'écouter, de rapprocher, j'ai fini par comprendre : au lieu de prononcer horribles, il faut dire heiiribles.

Ce sont des pommes qui mûrissent de bonne heure. Il y a passablement de birarreries dans la langue française, comme dans toutes les langues formées en partie d'alluvions et qui, em^Tintaut des mots dedirers côtés, ne peuvent avoir un ensemble et une logique complets.

On dit de bonne heure, et on ne dit pas de ■mauvaise heure, pour signifier le contraire ; ainsi nous avons les composés architrave, arehitecte, soubassement, et nous n'avons ni bassement, ni iecte ni trave ; on dit ineffable.

CLOVIS GOSSELtN £»

on s'osera pas dire effabie; intrépide, inépuisable, impotent , impudent, insolent, et personne ne comprendrait trépide, puisable, patent, soient; ntmchalant veut dire paresseux, et chaland veut dire acheteur.

A la fia de mai doac, les pommiera beurlbles n'avaient plus dQ fleurs, mais les autres en étaient chargés. Il n'y a rien en cette saison de plus riant qu'une cour normande ; . sur terre, le gazon émaillé de pâquerettes et d'une sorte de boutons d'or vernissés appelés bassinets et de violettes la ptupu't bluicbes ; au-dessus, la tête des pommiers au tronc noir, rfngueiu, tortueux, encore couvert de ia ' mousse verte de l'hiver, cbargée de fleurs blanches et roses.

Sur les maisons , le cfaanme, du côté du Dord, couvert de mousse comme d'un tapis de velours vert, le sommet hérissé d'iris au feuilbge glauque, aux fleurs violettes; les ar-

bces ^eJQ3 d'Oiseaux qui chaotent £t «pavent.

' La Goaseline et bod fils retrouvërent'doDc . leur babitation en habita de i^sa.

Clovis surtout, qui avait été fort malade, sentait toutes les barmonies de la nature bvec plus de délicatesse et de ravissement. Il semblait un jeune cbevreau écbappé de l'étable.

n brûlait du désir de voir Isolioe ;-(iar sa pensée ét^t en barmonie avec ces scènes riantes de la nature en Qeur. Mais il l'avût tant négligée, il était sur le point de la mettre si complètement en dehors de sa vie I il lui aviùt £ût tacitement de si siûntes, de si solennelles promesses qu'il avait si vite oubliées, qu'il était si près de trahir à jamais !

Cependant il se dirigea vers la maison de la veuve Séminel. Il ne passa ni par-dessus le fossé, ni par l'ouverture qu'il av£Ùt autrefois pratiquée au-dessous de la baie; cela lui

ta,i,.=db,Gooylc

''afione G6E6fiuiis S2s

■mpp^âh. ' trop ' cnidiaiwat ' leurs ' iiihpc«iites amours et sa trahison : il entra par la porte de 'IOj cour, conune edt fait unétrânger. Le chien à la cb^e lui rendit justice et' le traita . éa étrange, car il aboya. -

' La maison était fermée au loquet ] Clovis frappa. Son cœur battait en pensant quelle . vois allait lui dire : « Entrez I »

Mais aucune voix ne se fit entendre.

Clovis ouvrit la porte. La maison était vide. Seulement alors, il se rappela que c'était dimanche, et que la veuve Sémînel et sa fille étaient à la messe. Il y avait bien longtemps que la Gosseline et son fils avaient' négligé, oublié presque ces pieuses pratiques, et que le dimanche était devenu pour eux tout simplement un jour comme les autres.

Clovis fut bien soulagé et respira librement en trouvant la maison vide. 11 regarda tout ; rien n'éudt changé ; cent choses rappelaient

ta,i,.=db,Gooylc

Isoline et racontaient qu'elle étiùt là quelques instants auparavant, et qu'elle allait revenir. Sur le dos d'une ctaise étût un petit mouchoir à carreaux violets et blancs, qu'elle mettait d'ordinaire autour de son cou : Clovîs le couvrit de b^sers et respira avec ivresse le ^ave parfum de la peau satinée d'Isoliae.

Il alla dans le jardin, et retrouva les aubépines, les églantiers, les chèvrefeuilles, plantés par lui, singulièrement grandis. Les aubépines étalaient leurs fleurs parfumées ; on voyait les boutons des églantines. H rentra dans la maison, il fureta partout, et trouva dans un tiroir de petits cahiers couverts d'une fine écriture. 11 en ouvrit un et vît son nom I^usieuTB fois répété ; il lut, et des larmes d'attendrissement montèrent ■de son cœur à ses yeux.

Une doche sonna la fin de la messe.

Il emporta im des ctJii^s et se sauva ; m^s,

,.,Goo>ilc

CLOVrS GOSSELIN 2Î7

cette fois, il ne passa, pas par la porte, dans la crûntede raicontrer la Séminel et sa fille ; il sauta pardessus le fossé, après avoir passé la main sur la tête du chien, qui avait fmi par le reconnaître. Il alla s'enfermer ponr lire le précieux cahier.

Puis il sortit pour aller embrasser Gêné reax Hérambert.

Comme il entrait chez maître Hérambeit, celoi-ci partait pour aller faire i deux Iteues de là no petit voyage indispens^le. Ils s'emiH^ss^nt tendrement. Maître Hér&mbert lai dit:

— Je ne puis m'an^Ster : viens avec moi, tu sera lùen reçu.

Ils se mirent donc en route. Chemin faisant, Clovis GosseUn raconta à Hérambert tout ce qu'il ne lui avait pas appris par ses lettres. II lui parla d'Isoline.

— Je a'ti à oe sujet qu'un mot à te dire»

228 CLOVIS GQSSELIW

répondit ilérambert : si tu peux vivre sans

elle, tu n'es pas digoe de l'avoir coonoe.

— Que me conseillez-vous? démoda Qovis.

— Ou donne facilement des conseils, dit Hérambert ; ça amuse beaucoup celui qui les doune, et ça n'engage à rien celui qui les reçoit. Je n'en ai qu'un à te donner ; c'est le seul qu'on suive jamais : fus ce que tu voudras. Sérieusement, la situation n'a pas d'issue par le raisonnement : tu dois obéir, et tu obéiras à ton cœur. Il est, pour le moment, tiré à deux amours. C'est un supplice fort dur : je parle d'Isoline et de ta mère, car je ne te crois pas autrement épris de mademoiselle Eupbémie. Peut-être te dirais-je mon opinion sur tout cela quand ce sera fmi, parce que, je te le répète, le raisonnement n'a rien à y faire.

Arrivés à la maison où Hérambert étùt at-

CCOTIS GdSSELlN 229

tendu, on les retiht à dîner. On dîne à une heure dans ce pays-là, et on y fait parfois d'étranges dîners. J'en aj vu qui durfùent huit heures, et qu'on ne faisait cesser que parce qu'il était temps de souper.

La profusion des mets y est telle, qu'on fermier ni»-mand me disut dernièrement :

— 11 y a une chose à laquelle j'ai souvent pensé : c'est qu'on a peut-être tort, dans les grands dtners de servir le gigot après dîner, quand on n'a plus ffûm. H faut hien le manger quand il est servi, parce que ce serût fùre impolitesse aux gens de la m^son, et c'est désagréable.

Après le dîner, Hérambert fit son aSaire.

Il s'agissait pour lui de recevoir une petite somme que lui avait léguée le père d'im de ses écoliers.

Clovis av«t quitté le pays encore enfant :

il n'avait guère, pendant qu'il, y était, connu

ta,i,.=db,Gooylc

»M ClOTIS COSSELIH

qne tks gens panTrea; il n'était pas sc«mtuiné à ces repas qui paraissaient apprttfe ponr Grand-Gosier et Gargantua. On avait bu du cidre et Au via, et du café, et du genièvre ; il avait la tête un peu loorde en se levant de table ; ils se remirent en route. Hérarabert, chemin faisant, raconta à Clovis sa vie d'étudiant. Il avait mené une vie plus douce ou du moins plus gaie que n'av^t pu le faire Clovis.

Quand il avait été reçu avocat, il av^t en vain attendu des causes; il av^t rencontré des obstacles et des dégoûts de toutes sortes. n s'étmt examiné. Âvait41 réellement besoin d'aluni? Non, îl aimait les livres et les fleurs.

n avait aimé aussi une jeune fiSe, Os avaient échangé les plus dous serments de s'attendre ; mais elle en aviût épousé un autre et elle avùt déjà deux enfants. Il vit, en se

CLOriS «OSSELIN X3l

Tésnmant, qu'3 OTaitpeudebes^ns.etqueses gofttset ses âégoûts strifisaient ponr te rendre riche; que ce qu'il aimait ne coûtait rien-; qws. Dieu avait donné IBjêralenwnt aui pauvres ; qu'il avait les ptes belles cboseSf tandis qtfc, Aes choses chères, il n'en avMt que faire.

n ne demanda de conseil à personne. Il était né Normand ; il revint en Normandie en chantant les vieilles chansons du pays, et il se fit maître d'école à BléviUe.

— Et vous êtes heureux ?

— Oui ; mais ce bonheur-là pourrait faire le malheur d'un autre : l'herbe qui nourrit la chèvre laisserait mourir le lion de faim ; les pinsons mangent du chènevis, et l'épervier mange les pinsons.

Tout en causant, on arriva à la masure de la veuve" Gosselin. Il faisait encore grand joar, mais le soleil cependant était descendu à rhorizon.

232 CLOVIS G0S5ELIN

La veuve Gosselin leur donua du cidre, et ils s'attablèrent eo fumant et en buvant sous un pommier en fleur.

Tout en causant, ClOvis s'endormît profondément. Plérambert continua à fumer et à boire tout seul, regardant les rayons obliques du soleil qui rougissaient les fleurs des pomnùers.

Arrêtona-nons un moment pendant que Clovis dort de si bon ceeur.

Je trouve l'allure de mon récit un peu lente et empesée. Je désire m'en apercevoir le premier ou du moins ne pas m'en apercevoir trop longtemps après mon aimable lectrice.

Je ne suis pas fâché de croire toujours que c'est une femme qui lit mes livres. Les hommes m'ennuient. Ce n'est pas une r^son pour que je le rende aux femmes.

Nous allons donc chiffonner un peu cette histoire et la narrer plus sommairement et plus rapidement. Ausù bien m'en voici arrivé

à un point où elle manque un peu de vraisemblance.

Pauvres auteurs 1 si une histoire est trèsvraisemblable, on la trouve commune ; si elle sort du moule ordinaire, on la trouve invrjusemblable. *

En racontant plus vite, je n'aum pas besoin d'expliquer certuns événements on peu singuliers et un peu pressés, qui, je l'avoae, .m'embarrassent un peu moi-même.

Je continue.

Clovis s'est profimdément etKhHmî sons oc pommier

Une vok appelait Glovis à tout rompre.

Cette voix était celle d* Astérie Qnertier, veuve <io9selin. Ooris n'étât-pas accoutumé A réaster h. cetle voix. 11 se réveilla en sursaut et alla aaprès de sa mère. C'était Anthimc Ver- «Kère qui arrivait. Il avait préparé des papiers timbra de diverses dimensitms qu'il fit signer il Clovis ; pois H donna «ne somme à la Gosseline, laquelle dit à son fils :

— Allons-Dous-en, Ckms. 11 o'y^ a {dos rien Il nous ki ; mais tout est k nous à Paris ; all(His le ch«^er et acber» de le cmtqu^r.

CSovis jeta nn coap d'«eil six- la masure

...Gooyic

336 GLOTIS GOSSELIH

moussue, sur les vieux pommiers, sur le fossé qui séparait la cour de la veuve Sémioel, sur la maison d'Isoline : il voulait et ne voulût pas lui cUre adieu ; puis il se décida à entrer dans la maison ; mais Isolioe étmt partie auprès d'une de ses parentes, et la Sémioel pleurait.

Isoline était partie sans avoir vu Clovis et sans lui dire adieu -, il n'y comprit rien. Je n'y comprends moi-même pas grand' chose.

Peut-être cependant ne savait-elle pas qu'U était dans le pays. Cependanf, si j'inventais cette histoire, au lieu de la raconter simplement comme je fais, je ne laisserûs pas cela ainsi et j'arrangerais l'incident.

Hérambert, en voyant partir la veuve Goaselin et son fils, avait l'air sévère et mécontent. On retrouva les deux cabinets tristes et sombres comme ils étaient avant d'aller en Normandie ; on paya le billet de mademoiselle

ClOTiS GOSSlLra 837

Euphémie , qui en parut d'abord" surprise , puis enchantée, et, ainsi que l'avait préru la GosseKne, en conçut plus d'estime pour ses hôtes et les traita davantage sur un pied d'é~ galité auquel tendait Astérie Gosselin, non par orgueil, mais parce qu'elle pensait que cela était plus favorable à ses vues et levait un obstacle que la vieille fille ne manquerait pas de rappeler dans ses conférences avec ellemême au sujet dé la secrète envie de réaliser enfin tous ses rêves en épousant ClovisGosselin; il fallait qu'elle n'eût pas à s'objecter qu'elle se déclassait. Les Gosselin n'étaient plus des malheureux auxquels elle avait fait la charité ; c'étaient des gens momentanément embarrassés auxquels elle avait prêté de l'argent qu'ils lui avaient scrupuleusement l'endu à l'époque convenue en vendant une propriété.

Mfûs il s'était fait dans la maison nn chao-

238 CLOV[S GOSSELIM

geuient qui n' étonna pas les Gosselia autant qu'on le poun'ait croire. MademoiseUe Eupbémie leur avait dît, il y av^t longtemps, qu'elle avait encore une nièce qu'elle fec^t venir quelque jour, et ils avaient eu parfois des soupçons de la vérité.

Cette nièce était arrivée et n'était autre qu'Isoline. La veuve (îosseliu la prît à part, lui lit mille amitiés et lui dit :

— Si tu aimes Clovis, si tu as gardé pour lui quelque amitié, fus semblant de ne le presque point connaître ; du reste, ce que je te dis est autant et plus pour toi que pour nous ; mademoiselle Ëuphémie t'en voudrait.

Elle fit la même recommandation à Clovis, dans l'intérêt surtout d'Isoline, et tous deux se saluèrent comme des gens qui se sont quelquefois rencontrés, mus n'ont eu ensemble aucunes relations suivies ni aucune iotimité.

Ceci n'est déjà pas trop vraisemblable, ma

ta,i,.=db,Gooylc

GLOVIS GOSSELIN 339

cbarmaDte lectrice, maisjeo'y pois rien faire; je racoDte l'histoire comme je la sais. Ouand on Invente , on sait bien s'arraEger pour donner aux choses on air de vraisemblance ; mais la vérité n'y fait pas tant de façon, elle ne fait rien pour être crue : ces soins minutjeas. sont bons pour le mensonge.

L'intiinité des Gosselin avec la vieille d&moiselle allait toujoui-s se resserrant, surtout depuis que la restitution du billet avait rassuré complètement la demoiseUe ; on passait les sràrées ensemble, on dînait plus souvent chez mademoiselle Eu^dtémie ; Clovis avait repris ses cours avec application et retrouvé fia élève qu'il' appelait' son marmilevx disciple, àcause que c'était lui qui étaitchargé de faire bouillir la mannhe des Gosselin, et qu'il était tellement stnpide, qu'il semblait avoir été mis au monde dans le seul but de donner cinquante francs par mois à Clovis, et n'être

S40 Ct^V,Ift aQ9^hllfi .

paslion^aptre çlv^, cQminQ le >iimQf^a,A été fait pojir être mangé par lea .cbAndoinerçlfl. ; :

La Gosseline ?' était ex}Ji(]néQ frapcbflwwtavec Isojine, quand elle avait vu que 1a jewBft ! fiUe avait ^ssez d'amour pour renonterh açii. aaiour et possédait ud cœur si élevé, cpi'aucvn- . ' sacrifice no pouvait même l'étonner. Au nom du bonheur de Cloyis, elle lui avait fait jurer de renoncer à toute prétentiâo sur lui. EUe avait dit à Clovis :

— Si mademoiselle Ëuphémie s'aperca- TEÛt de votre intimité, elle chasserait IsoUne. et tu lui ferais perdre une occasion de fortune que tu ne pourrais peut-être jamais. lui rendre.

Isoline était fort ombellie, grajide, soupjiea élancée ; ses yeux de velours bleu étÛBOt A doucement pénétrants, que, Itffsqa'eilf^ fêlevait ses cils le plus souvent bat&sé8>, il sent-

cL^dVi^ bofesfeÈïiii' ' art ■

biyc (jrfeHe 'ferait uû gî^e dti fmirt^u. i

■ Qdftlqtt'ïls se trouvassent toùâ les jÀurs en-' ' semble , ils n'étaient jamais seuls et n'en' ' cMerchaîent leâ occasions ni l'dn ni l'autre. Isï4ifle voulait accomplir son sacrifice. Clovîs, * o^tfe qu'il trfty&it dangereux pour Isoline de lui montrôr des sentiments affectueux, n'était pas bleU sûr de ne pas songerparfois à la fortune de- la vieille démuselle, dont sa mère lui av«Cfaït'naltt« r«spérance, le désir et presque le besoin.

■n ne pouvait s'empêcher d'aimer Isoline, et il ne reifODçait pas cependant à ses idées de fortune. Il sentait bien que la lutte de ses sentiments avait quelque chose de honteux qu'il n'étMt pas désireux d'avoir à expliquer à madeuioiseUe Séminel.

'Véici comment se passùent les soirées : la venve Gossdîn causait avec mademoiselle Euphéthie, qui regardait volontiers Clovis à la

242 CLOVIS GOSSEUS

dérobée, et avait encore lait faire uq eUraiet

bonnet h. rubans loees.

Oa lui faisait quelques questions et il répondait. Comme on ne disùt rien à Is^ja», elle n'ouvrait pas la, bouche et paraissait entièrement occupée de quelques raccommodages, car sa place dans la Biaison a' était pas précisément une ànéeure.

Mademoiselle Euphénùe étaàt très-attentive pour Clovis, qui avût fiai pu* l'aimer k un certain point. Elle lui fusait l'efTetd'une tante, et il la traitait comme telle.

QuelqueroU te dastio, feigniint'de s'adoudr, Cliarme, par doabonboPB, notre bumoine misère; Hais BCB pralines ont BooTent 1*81080(16 am^.

S'il arrivait à Clovis, par hasard, d'adresser un mot àlsoline, elle en était embarrassée et répondait par : « Oui, monsieur, » ou pdx : 'a Non, monsieur, » et restait toute rouge et toute troublée. Sa tante la regardait avec ëtonnement, ou répondait pour sa nièce. Il semMait qu'il manquât à quelque étiquette en parlant à Isoline. Jamais, du reste, H ne l'avait vue seule depuis son retour. Néanmoins, îl était persuadé qu'elle ne manquait nide cœur ni d'intelligence ; et, quand ïl était chez mademoiselle Bourgoin, U n'était con-

m CLOVIS GOSSEUN

teat de ce qu'il avait dit qoe s'il voyait sourire Isoltne. Si elle s'absentait un momeot, il attendait, pour parler, qu'elle fût rentrée. H ne parlât que pour elle, et il s'était tout doucement établi entre eux une sorte de concert. Si Clovis di3£Ùt quelque chose qui renfermât une pensée ou généreuse, ou un peu fière, Isolins levùt doucement les yeux, son regard rencoQtrmtle sieu.et rentrait immédiatemeot sous ses longs cils. La veuve Séminel écrivit à mademoiselle Ëupbémie, parce qu'un de ses voisins lui avait demandé Isoliue en mariage.

Les Gosselin étaient devenus si bien de la famille, qu'on parla de cette affaire devant eux. Clovis sentit au cœur comme une pœnte d'acier ; mais il aiu-ait presque embrassé mademoiselle Euphémie.

— Oui, dit-elle, c'est pour un pareil butor que je la garde ! Avec la dot que je donnenù à Isoline et le quelque peu de figure dont la

GIOTIS G055ELIN 248

nature l'a dotée, je ne veux pas qu'elle épouse UB paysan ; cependant je vais peut-être un peu bien vite. Le connais-tu, ce Césaire qui te demande en mariage, et serait-ce de ton gré et consentement qu'il ferait la demande?

— On ne m'a parlé de rien, ma tante, reprit Isoline ; c'est tout au plus si je me rappelle la figure de Césaire, qui est pourtant notre voisin.

— Es-tu alors si pressée de te marier, quo tu veuilles saisàr la première occasion ?

— Je ne vous quitterai, ma tante, que û voua me renvoyez ; je suis bien ici et ne pense pas à changer ma poisition.

A ce moment, les yeux d'Isolïne et les yeux de Clovis se rencontrèrent : elle rougit ; il se sentit rougir de son côté.

— Tant mieux, dit mademoiselle Eupbémie ; on répondra à M. Césaire de chercher autour de lui. Ce n'est pas, ma chère enfant,

«6 CtDVïS GOSBEIIN

'rjHB je vetnlle te garder fille ; je compte tScn, ■Ml contraire, te msrier ; mais rien ne. prcsœ ■encore ■; tu es !»^ jeune, et neua potrwns attendre une bonne occaaioB,

n setnbla, ce jour-là, à Qotîs qti'iï sviùt mille choses à dire à Isoline, dont Tidée de la "Voir à un autre l'avait rendu pins amoureux ■que jamais. Il chercha une occa^on de la rencontrer seule ; c'était fortdiffiàle, eBene IBtqtaît jamais. Il réussit une foîsi la première fois, il fat ému, troublé et ne put rien trouver & lui dire, sinon qu'il lui demanda trois fois "fie suite des nouvelles de sa santé', la seconde fois, il restèrent silencieux tons les deux. Clovis avait peur du bruit de sa voix ; îl fat 'Comme délivré quand sa mère rentra, et il s'en alla en disant :

— Quel malheur ï]ue ma mère soit arrivée!

n allait tous les malins à l'hôpital, dont îl suivait la clinicpie, puis à quelques cours dans

CLOTIS G0S6EUN 247

te jroniée. It-était tnea rare qu'O ne vit pas Isolîne à la fenêtre en sortant et en entrant. TEHe n'y passant cepeDdant pas la journée, et Q 9e flattait -qu'elle avait remarqué ses heures et ses habitudes, et que ce n'était pas par ha- "Siffâ qu'il la voyait à régnHèrenient. Depuis ' 'la demande en mariage, il s'étaat opéré en Qovis un grand changement. Quand sa mère lui rappelait les voitures, les chevaux, Véry, rOpéra, les grandes dames, ce tableau le lûs- SEût froid ; mais il se disut tout bas : u Iso- Ihie I » et il se sentait animé d'une ardenr invincible, et il se livnùt au trav»l avec une -sorte d'emportement.

La Gosseline lui recommandait sans cesse •d'être râmable pour mademoiselle Etipfaémie, ■et -de ne pas la négliger, avec des airs très- Btystérieux, ïl n'allait pas (ûlleurs et il ne manquait pas une occasion d'aller chez elle- ïl repassfûtsouventdans son esprit la façon dont

248 CLOVIS GQ&S^LIN

elle avait reçu la demande que le laboureur

Césaire avait faite de sa nièce.

— Si ma mère se trompait 1 diatût-il ; si, se rendant justice et n'obéissant qu'à son bon cœur, elle me destinait la main d'isoline I.

— Il allait passer ses derniers examens tt être reçu docteur ; il ti-availliût joui' et nuit. Quelquefois mademoiselle Euphémie luî disait :

— Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, vous vous rendez malade.

Etisoline, levant sur lui-les yeux, lui adressait un regard plein de reproches.

— Je me reposera après, disait-il ; il me tarde trop d'être docteur, de récompenser ma pauvre mère des soins et des privations de toute sa vie et d'être moi-même indépendant.

Et il regardât Isolrne. Son regard, sans aucun doute, achevait sa pensée, car elle devenîùt très-rouge.

CLOVIS GOSSEtlH 2*9

Cette ardeur fiit récompensée : il passa â'ime manière brillante ses derniers examens, et il rapporta triomphant à la maison son diplôme de docteur. Dignus erat intrarc. Sa mère l'embrassa en pleurant ; mademoiselle Eupbémie l'embrassa sans pleurer -, Isolinë pleura sans l'embrasser. Toute la maison était dans la joie. Mademoiselle Bourgoin donna un dîner de fête. £ fut décidé que les Gosselin changeraient de logement. Astérie fit quelques observations sur l'incertitude des recettes. La vieille fille répondit qu'au besoin elle attendrait ; que Clovis serait un homme de talent ; que son travwl opiniâtre le mettrait nécessairement au premier rang ; qu'il payerait ses loyers quand il gagnerait de l'argent, mais qu'il fallait avant tout être logé décemment ; que les clients ne prendraient aucune ' confiance pour un médecin donnant des consultations dans une chambre mansaMée où

ta,i,.=db,Gooylc

590 CIOVIS GOSSEUN

*tait son lit. "Le second étage de -sa maison *t*it vacant. Le dernier locataire arait payé tin terme dont il n'avait occnpé cfne 3a moî- *tié. E y avait donc d^à un demi-terme t[tâ HB coûtait rien. Astérie consentit pour elle et pMir Clovîs et accepta la généreuse proiposition de mademoiselle Eophémie. Elle s'arrangea avec un tapissier brocanteur, lequd fournît tm bureau et des fauteuils pour meubler le ■salon qui devait servir de cabinet à Qovis.

•Ces meubles, d^à vieux, ne devaient Être payés -que dans six mois. Les chambres dwis lesquelles la-clientè^e ne devait pas entrer furent meublées comme l'avaienrt été les deux laiinets. La veuvt Goraeiia fit graver une plaque de cuîvre qu'elle-même iissa triomphalement sur la porte : D-octeur -Clovis Gosselm. C'était beaucoup d'être reçu docteur; mats l'Académie ne <lonne tjue le diplôme et ne toumitpas de mala*9. Clcms attendait dans.

CIrOViS GOSSELIN 251

soa cabinet, et il ne venait personjie. 11 soiguait avec un zèle ardent les pauvres du, (|U3xtier ; loais ils oe le payaient pas, et il regrettait d'être aussi pauvre qu'eux, parce. qu'il aurait voulu leur donner de l'argent pour acheter les médicaments <^'il leur ordonnait. Un jour, cependant, l'enfant d'un voisin tomba en jouant et se cassa le bras; on alla cherclier le médecin babltueL 11 était auprès d'une femme en couches et ne pouvait venir. On chercha au hasard dans le quai'tier. Clovis fut appelé. Pour la première fois, il appliquait très-heureusement ses théories; il remit parfaitement le bras del'enfant Quand le médecin ordinaire revint, il approuva ce que Clovis avait fait, miùs rentra dans ses droits, c'est-à-dire que l'on continua à appeler Clovis dans les accidents de peu d'importance , et qui toutefois demandaient de prompts secours, tels qu'un doigt coupé.

252 CW>.VI^ flftSSSUlN. ,

une gi-QS9Q . qtigF^e^ H était vice-mâdecin .' de lamaispn. ]jçtibilûi% cependant cbangude quartier pour se rapjMtwher d'un .Mpital ■ dans lequç! il avait obtenu une place, et alors- ■ Clovis lui succéda entièreaieot, .. ''

Il y avait déjà cinq mois qu'il était inéde- . cin, et cette maison formait toute sa clientèle ; il n'aviùt pu payer le premier terme de son loyer è. mademoiselle Eupbémie. La Gdsseline et lui viv^ent plus chichement que jamais, parce qu'il avait fallu acheter des habits convenables qu'on ne payait que par à compte. Clovis avait fait chez ses clients un assez grand nombre de visites et il s'attendait à recevoir de l'argent; mais on lui apprit que les pauvres payaient tout de suite, et qu'pjii ne demandait jamais aux riches de l'argent qu'à lafm de l'année. La Gosseleine succomba ■ à la privation et aux fatigues ; elle tomba malade. Mademoiselle fiourgoin demanda à Clo-

CrfDVfS-flOSSBLI» 233

visce qu'avait sa mkn^, il ne pouviût se dlssinuler à Ini-mème l'afllreuse vérité. I! ne put répandre, U était soflbqué; il voulut parler, et il ne sortit de sa bouche que des sanglots. Mademoiselle Bourgoiiilui pritlaiDEÙii, l'embrasea, l'encouragea, et il lui avoua que sa mère u'étfût malade que d'épuisement, que de fatigue. Qovis était désespéré.

— Je me suis trompé, disait- il ; il faut de l'argent pour être médecin , il faut pouvoir attendre. Je lusse là le dipldme ; je suis fort, je gagnera quarante sous par jour avec mes bras, et an moins je nourrirai ma mère.

Puis il s'enferma en pleurant dans son cabinet, oii il pensait aux déceptions qu'il rencontrait. 11 fallait payer la moitié des meubles que sa mère avait achetés pour son cabinet de consultation, et il n'avait pas encore reçu on sou.

Mademoiselle Bourgoio s'enferma avec la

254 CLOVIS GOSSEI.IH

Gosseline : quand elle sortît de sa chambre, elle était fort rouge, fort émue, et évita Clovis. 11 alla auprès de sa mère.

— D'abord, mon cber fils, lui dit-elle, eatme-toi et embrasse-moi ; je ne manquerai de rien. Mademoiselle Eupbémie vient de me prêter cent écus.

— Vmlà donc pourquoi, s'écrla-t-il, elle m'a évité î Oh I que j'aille la remercier et embrasser ses genoux t

— Attends un peu que je te dise tout.

Pour aller la remercier, il est bon que tu saches tout ce que tu lui dois. L'avenir que je rêvais pour toi est atteint. La hideuse pauvreté coDtrelaquelle j'ai lutté, je puis le dire, avec courage et persévérance, me fera grâce maintenant que je sois vieille, et c'est à mon fils que je devrai mon bonheur.

— Oh 1 ma mère, ne vous dois~je pas tout 7 • — Âimes-tn mademoiselle Euphémîe ?

CLOVIS G0S3ELIN 255

■ — Si je l'aime, !a chère filleï Oh oui ! je l'aime comme si elle était ma seconde mère.

— Chut ! ne t'avise pas de parler ainsi.

— Pourquoi ?

— Cette pauvre fille, cette exceUenl«, cette généreuse fille vient de m' ouvrir son cœur ; elle était honteuse de l'aveu qu'elle avait à me faire; elle n'est plus précisément jeune.

— Qu'est-ce que cela fût, ma mère?

— Gela ferait quelque chose si tu étais un jeune homme étourdi, l^er, comme il y en a tant. Mais tu comprendras qu'un solide et sincère attachement est plus important pour le bonheur de la vie qu'une jeunesse et une beauté qui ne durent guère ; d'ailleurs, mademoiselle Ëuphémie a été fort belle.

— Maîsqu'est-cequecelamefait, mamère?

— Ah çà ! mais tu ne me comprends donc pas ? Mademoiselle Ëuphémie t'aime, et elle m'a offert de t'épouser.

SJ6 OLOVrS OOSSEUM

Clovis resta comme în'pçé de la foudre.

Après quelques instants de silence, il se dit iant bas :

— Mais Isoline !

Et il dit tout haut :

— Cela ne se peut plus, ma mère.

— Tu es fou ! La chère fille a trente mille francs de rente. En prononçant le mot oui, tu acquiers une fortune que !e labeur de toute la vie ne te donnerait pas : trente mille livres •de rente I Tu montes ta maison sur un grand pied, tu te répands dans le monde, et il t'est plus facile d'acquérir cent mille livres de rente que de vivre chichement en conmiençant avec rien, comme tu fais.

— Mais, ma mère, ellea trente ans de plus -que moi.

-^ Elle le sait bien ; mais elle sait aussi qu'elle doit compenser ce défaut parses soins,' sa douceur, sa complaisuice. Mais, vois-tû,

CLOVtS GOSSBLIH 25T

mon fils, je suis bien fatiguée, Hea affaiblie ; j'ai besoin d'aisaaoe et de repos.

— Mais, mamère, a'écriaCIovis, etbolineî

— Qu'est-ce î de quelle Isoline veuz-tîi parler? est-ce de la nièce de mademoiselle Euphémîe î Mais vous n'avei jamtùs échangé un mot depuis votre enfonce.

— Cela n' empêche pas que je l'aime, ma mère, que je l'adore, que, depuis que je Yaî revue, c'est pour elle et pour vous que je travaille; qu'elle est comme vous, presque autant que vous, le but de ma vie.

Il parlait avec tant de vébémence, que la Gosselîue ne répondit rien et se prit fi pleurer; il comprit ces larmes : elle voyait qu'il ne pouvait pas épouser mademoiselle Euphémie, que tout était pei-du.

Quand Clovis vit pleurer cette pauvre vieille femme, qui depuis tantd' années souffrait pour lui la fatigue et la faim, son cœur se fondit.

ta,i,.=db,Googte

253 ' CLOVIS GOSSELIS

— Ma mère, lui dit-il, pardounez-inoi, , V0U3 serez heureuse, voua serez riche ; j'épouserai mademoiselle Euphémie.

— Écoute-moi, Clovis, dit la Goaseline ; je sais bien que le chagrin que tu éprouves ne sera pas de longue durée, -cependant je ne puis me résigner à te la faire épouser.

— Kon, ma mère, c'est décidé, j' épousera mademoiselle Euphémie.

Astérie embrassa son fils.

Le soir, il évitait Isoline ; mais elle le cherchait ; elle profita d'un moment où ils ét^eot seuls pour lui dire :

— Il faut que je vous parle ; j'irw chei vous à minuit.

Qu'on se représente à quelle émotion il fut en proie en attendant Isoline. C'était son premier, son seul amour; elle l'aimait; il n'en pouvwt douter. 11 l'attendait, seul, chez lui. Quand l'heure sonna, elle ne tarda pas à ar-

ta,i,.=db,Goo>ilc

GLOVIS ftOSSELIN . 239

river; mus soli air était sérieux, imposant même.

— Écoutez, lui dit-elle : les circonstances où nous nous trouvons m'ont fait passer pardessus les convenances ; mais j'aime mieux manquer aux convenances que manquer aux devfHTS. Je dois tout à mademoiselle Ëuphémie, non-seulement pour moi — je saurai renoncer à ses bienfaits ; — mais pour ma vieille mjre, qui, grâce à elle, est dans l'aisance.

Vous devez tout à votre mère, vous m'aimez et je voua ïùme ; mais nous ne pouvons être l'un à l'autre qu'en les désespérant. D'ailleurs, il est douteux que nous réussissions même en leur perçant le cœur. Il faut nous résigner.

Voua saurez que je penserai toujours à voua, que j'adresserai sans cesse au ciel des vœux pour votre bonheur, comme j'ai fait depuis notre enfance. Vous songerez aussi quelquefois à moi ; plus tard, nous pourrons être pa-

260 CLDVIS GOSSELIN

rents et jouir d'une tendre et douce amitié.

Clovis était transporté ; il ae jeta aux genoux d'Istdine, Il lui jurait d'être à elle, de n'être qu'à elle. Elle le releva, le calma, loi parla de sa mère. lia se promirent en pleurant de ne jamïùa s'oublier et de faire chacun lear devoir. A force de se promettre ces choses vertueuses, ils allaient les oublier quand lueline se leva, rappela Clovis encore une fois k la raison, Im disant :

— Adieu ! mon ami.

Puis elle s'échappa et disparut.

Le lendemain. Astérie Gosselin appela Clovis dans sa chambre. Il y trouva made* moiselle Boui^oin ; elle était confuse. Il lui baisa la mùn, il chercha à lui parler de reconnaissance ; elle l'interrompit pour Ini parier de projets d'avenir et d'arrangements. D 1> laissa avec sa mère ; il dtna chez elle. Âpràs ledJner, Isolinedit :

CLOyiSQOSSEUH 861

— J'ai reçu une lettre de ma mère : Césaire insiste ponr m' épouser; ma mère me lait de lui un éloge très-sérieux. Elle dit que c'est un homme très-honnête et très-laborieux ; elle désire vivement que ce mariage se &aBe.

Mademoiselle Eupbémie prèclia l'obéis- BBtice aux parents; elle fit l'éloge de.l' agriculture, esalta les vertus des paysans, qu'elle appela enfants de la nature, au heu de les appeler lourdauds,, comme elle avMt fait la première fois qu'il avait été question de ce mariage ; elle dit qu'elle se ferait violence en se sépiu-ant de sa nièce , et cependant qu'elle saurait sacrifier sa propre satisfaction au bonheur d'Isoline. (ilovis cherchait les regards d'IsoKne ; mais elle évita les siens avec utie résolution invincible. Il souffrait horriblement de la voir passer aux bras d'un autre homme ; pourtant il comprenait que

1,., Gooi^lc

292 GLOVES GOSSELIN

leur position , pour être supportable , devait être tranchée d'une manière complète.

D'ailleurs, il y avait chez Clovis, outre la douleur de la perdre, une grande honte d'épouser une vieille femme, et de l'épouser pour son argent ; il ne s'ahusait pas sur ce qu'est, en réalité, ce qu'on appelle un mariage de convenance : il savait comme aujourd'hui qu'un mariage de convenance est une union entre gens qui ne se conviennent pas, quand les biens de l'un sont la ressource d« l'autre. 11 déplorait la passion de cette femme qui ne pouvait plus être jeune, qui ne voulait pas être vieille, qui conséquemment n'avait ni charmes ni dignité, et ne pouvait inspirer ni amour ni respect. 11 comprenùt qu'lsoline ne voulait pas assister à son mariage. Pour lui, rien au monde ne l'aurait décidé à l'en rendre témoin. Mademoiselle Eaphëmie voulut la faire signer au contrat;

CLOVIS GOSSEUN 203

mais Isoline n'y avait que faire : seulement, elle lui fit don régulièrement de la somme qu'elle avait destinée à sa dot. Elle quitta la maison pour aller chez sa mère. Four Clovis, il préte^ita un accident survenu chez son seul client pour ne pas être à la maison au moment du départ. Mademoiselle Euphémîe voulait la faire revenir pour les noces ; mais Clovis ai'ait parlé à sa mère, qui l'en détourna. Isoline, d'ailleurs, obéissant aux mêmes sentiments qui dirigeaient Clovis, écrivit qu'il n'y avait rien de décidé pour soq mariage, mais que sa mère était malade. Elle envoyait des vœux pour le bonheur de sa tante et pour celui de Si. Gonselm. Astérie causait souvent avec son fils et lui faisait voir quel aurait été son sort s'U avait eu moins de courage : Isoline déshéritée et condaionée à la pauvreté, soit qu'elle l'eûtépousé, soit qu'elle fût restée fdle.

ta,i,.=db,Gooylc

264 CL0VI5 GOSSELIfl

— Ob I ma mère, ne me parlez pas de la possibilité d'avoir Isoline pour femme ; l'idée de la pauvreté pour elle et pour moi, de U mort pour elle et pour moi , .tout s'elFace quand je songe à la possession de cette charmante fille. Ne parlons que de vous ; je ne serai pas maiheureux, soyez tranquille : vous voir heui'euse, ça me servira de bonheur.

Clovis épousa mademoiselle Eupbémie ; puis il se mit à attendre la clientèle daos ua fauteuil de velours, au lieu de l'attendre sur une chaise ; dans un appartement somptueux du premier étage d'une maison à lui, au lieu d'un demi-taudis dont il ne payait que difficilement le loyer. Mais la clientèle ne vea£Ùt pas.

Clovis n'avait pas la vocation de la méde* cine pratique; mais la science avait, pour un esprit curieux et intelligent comme le sien^ des attndts auxquels il s'abandonna. D'ail-

CLOTIS OOBSELdT 203

leurs, pour se former une clientèle en se servant des avantages de sa nouvelle position, il aurait fallu aller dans le monde.

Euphémie Bourgoin, aujourd'hui madame GosselJi), n'eût pas demandé mieux; elle avait même fait faire un bonnet rose qu'elle espérait bien ne devoir pas être le dernier. La vieille fille, nouvelle mariée, pensait être devenue nne jeune femme ; mais le ménage nouveau, que l'on appelait dérisoirement Pyrame et Baucis, était l'objet de sarcasmes si peii déguisés, que Clovis prit à partie un monteur auquel il donna un coup d'épée.

— Allons! dit-il en rentrant chez liû le jour du duel, voilà un client que je donne à un confrère.

H prétexta des études, des travaux scientifiques, et ne mit plus les pieds dans un salon.

Euphémie tûmait passionnément son mari elle devint jalouse.

£66 CI,OViS GOSSELÏN

— Votre femme est jalouse de son omtHe, lui dit im jour un de ses amis.

— Vous tombez bien mal, répondit Clovîs ; son ombre est précisément la seule chose dont elle ne soit pas jalouse.

La flamme de Clovis à l'endroit d'Ëuphémie n'avait jamais été qu'un tiède feu de braise. Ëuphémie fut fort désappointée par les empressements tempérés de l'hymen ; elle devint querelleuse; l'avarice, un moment exilée, revint bientôt Elle s'eflraya des prodigalités de son mari ; elle s'emporta un jour jusqu'à lui dire qu'il allait être plus ménager du bien d'autruL Clovîs fut tellement offensé de ce reproche, qu'il fit venir im maçon et murer la porte qui communiquait de son appartement dans celui de sa iemme.

Quelques malades survinrent ; ils servirent un peu de raison , beaucoup de prétexte à Clovis pour rester une partie du jouj: dehotSt

CLOVIS COSSELIN 267

Euphémie , dont l'amour se tourna ea haine, s'en prit à Astérie Gosselio, à laquelle elle fit de durs reproches de l'avoir fait tomber dans un piège et d'avoir exercé sur elle une lionteuse spéculation.

Elle lui reprocha ses manières, sesbouaets normands, ses habitudes, son accent.

Astérie essaya de mettre des chapeaux ; elle devint tout à lait ridicule.

La bru finit par lui rendre sa maison insupportable ; elle ne voulut pas aflliger son fils, dont, d'ailleurs, elle redoutait les reproches pour la destinée qu'elle lui avait faite. Elle prétexta la mauvaise influence de l'air de .

Paris sur sa santé, et alla demeurer à Montmartre.

Quelquefois son fils allait la voir ; il ne parlait pas d£ ses chagrins, mais elle ne les lisait que trop sur sa figure. Une lettre d'Hérambert surtout lui ayant appris qu'Isoline n'était pas

ses CLOVES OOSSËLIR

mariée, il eut quel([ueb jours un profond dé^ seepoîr , pendant lesquels il se sentit tellement aigri coatre sa, môre, qu'il cessa d'aller la voir.

Pour eUe, elle ne se pardonnât pas d'aroir engagé Clovis dans cette route funeste : elle expiait du reste cruellement son opiniâtretés Seule, sans voir ce fils auquel elle avait toirt sacrtOé, excepté sa folle ambition et son inflexible volonté, elle passait ses journées daos l'abattement et dans les larmes, et ses nuits en proie à d'horribles rêves.

Il arriva, un jour, qu'elle fut renversée par ■ une voiture et qu'elle se cassa le bras : elle se fit porter chez son fils;

— Dites au docteur Gosselin que c'est sa mère.

Clovis accourut et luï prodigua les soins les plus tendres.

Tous deux n'osaient plus se pîwler de leurs

CL0YI5 OOSSBLia 20J»

chagrins, mais tous âeuxéteùeut maigres et pâles ; tons deux avaiditt 1^ yeus rougis par rinsomoie ; ils ne se parlërentpes, mais ils se dirent tout dans un embrassement.

Quand Astérie ftit guérie, elle profita d'un jour où son fils était absent pour avoir une explication terrible avec Eupbémie. Elle lui reprocha le malheur de son fils ; Eupbémie lui fe]»ï)cha le sien.

La veuve Gossehn annonça qu'elle allait partir ; mais elle proféra les plus horribles menaces contre Euphémie, si elle ne devenait pas plus douce à l'égard de Clovia, et si elle ne lui rendait pas l'existence au moins supportable.

Elle resta encore un mois, puis reprit son bonnet, sa jupe r.iyée, et retourna à Bléville. Là, elle n'avait pins de maison, plus de terre; elle se fit servante et recommença, vieille et usée, à gagner péniblement son paJn. En v£Ùn

1,., Gooyic

270 CLOVIS OOSSELLN

SOI) fils lui envoyait de l'argent ; elle refiisùt

de le recevoir.

— Non, dis^it-elIe , c'est l'aident de sa méchante femme ; le pain qu'il me donnerait m'étoufferai t.

Cette résolution acheva d'abattre Clovis.

Tout à coup sa femme tomba malade et mourut Tout porte à croire qu'elle s'était empoisonnée ; on trouva sur elle des traces visibles de poison.

Clovis alla faire un long voyage ; graduellement, il retrouva la saaté et le calme, et i! revint à Bléville. D trouva la veuve Gosselin encore amaigrie. Il était reveim de son voyage en pensant à Jsoline.

— Si elle m'wme encore, ae disait-il, si elle n'a pas conçu pour moi un juste m^nis, eh bien, je suis libre, et je l'épouserai.

Isoline était mariée, etilvitdeuxcharmaDta enfants sous la tonnelle de chèvrefeuille qu'ils

CLOVJS GOSSELIH 271

»v^eDt autrefoia plantée eoseoible-, le père de ces eniants était Héraoïbert, le maître d'école.

11 trouva sa mère servante chez Anthime, l'usurier gui avait acheté leur masure. Il se jeta en pleuiaot dans ses hras.

— Oh I mon Gis I dit la pauvre vieille femme, pardoone-moi !

Et elle se jeta à ses genoux.

— Ne parlons pas du passé, ma mère ! dit Clovis en la relevant et en l'embrassaiot tendrement ; nous nous sommes trompés. Ne nous séparons plus et achevons de vivre ensemble.

Il acheta une petite maison.. Mais, quand il écrivit à son notaire pour avoir les fonds nécessùres, il apprit :

1° Quesa femme avaitfaîtuntestameQt qui lui enlevait la moitié de sa fortune;

2° Que ledit notaire avait emporté l'autre

m CLOVIS GOSSBLIN

moitié, à l'exception de la maison de Paris, sur laquelle il n'avait que donné une hypothèque pour un emprunt eonsidérablo qui absorbait & peu près toute sa valeur.

Glovis, ruiné, n'achète plus de maison ; il loue la masure qui lui avait appartenu, h An^ thime l'usurier. Il est médedn, il tâche de retrouver la clientèle du docteur Lemoonier.

Le hasard fait qu'il trouve à acheter un cheval pie. Il tâche de consoler sa mère en feignant d'être consolé lui-même.

— Eh bien, ma mère, lui dU-il, voici votre rêve réalisé.

— Ah I ^t-elle, moins notre pauvre maison où tu es né , et où je ne suis pas sûre de mourir ; moins ton joyeux cœur d'enfant et ta ligure pleine de secnté, avec le désespoir et le remords pour moi !

Clovis réusât à vivre avec sa mère à l'aJ^ri du besoin ; mais la veuve Gosselin va toujours

CL0V15 GOSSELIH 373

a'aflfûblîssant ; à remaigrisEement du coi'x>s vieyonent succéder la toi-peuret la débilité de Fesprit; elle se livre xux ploa minutieuses pratiques de la dévt^D ; elle jeûne ; elle lait des aumOnes, prises le plus souvent sur Se8 besoins et sur œux de son fils ; elle fait dire des messes et brûler des ci^ges.

Quelquefois, la nuit, elle se réveille en proie k d'épouvantables terreurs, en jetant des ciis de désespoir et en demandant pardon à Dieu, à son (Ils, à Eupbémie, k Isoline ; sa tète finit par s'égarer; elle meurt dans d'horribles convulsions, en s' accusant hautement d'avoir empoisonné la femme de son fils. Clovis, en proie à la plus profonde horreur, veut se fùre sauter la cervelle ; il charge ses pistolets. Il entend du bruit dans la cour; il regarde : il voit les enfants d'isoline et d'Héramb^t, qui se sont glissés par le trou qu'il avait creusé autr^tus pour aller voir leur mère,

i,.,Gooylc

274 CLOVIS GOSSELTN

SOUS le talu3 qui sépare les deux cours.

— Oh! dit-il, mourir! et laisser les autres heureux ! heureux de mon bonheur qu'ils m'ont volé I qu'ils ont au moins ramassé quand je l'ai laissé étourdiment tomber 1 Non, ils n'hériteront pas des joies que j'avais rêvées ; personne ne me pleurerait : je veux qu'on pleure après ma mort !

Il dirige son arme sur un des enfants, le plus beau, celui qui ressemble à la mère ; mais Eéramhert parait au-dessus du fossé.

— Ah I j'aime mieux cela ! s'écrie-t-il ; cet enfant ne m'a rien fait, que de ne pas être mon fus; mais toi, traître ami, tu mourras avant moi. Je veux qu'Isoline ait un chagrin et porte un deuil qui date du jour de ma mort.

D vise Hérambert et tire. Hérambert tombe en poussant on cri. Isoline accourt, se jette éperdue sur le corps de sod époux.

...Gooyic

CLOVIS GOSSELIH 275

— A mon tour, dit Clovia.

Et il appuie le second pistolet sur son front.

A ce moment, la voix d'Astérie Gosselw sç fait entendre sur le mode le plus aigra .^ir i^ pelant son ûls.

— Mais viens donc, Clovis ; c'est AoJttvsiA. \ qui arrive. i ,

Clovis se réveille ; son front est baigné d^ sueur, son visage inondé de larmes;. ilyoit' devant lui Hérambert assis à la table, sur ; Ur quelle il s'était endormi, après leur dtue^ / normand. Hérambert fume encolle Ba:plp€.

Clovis se jette dans ses bras.

— Hérambert 1 mon ami, mon utattrel ft des sanglots lui coupent la parole.

A ce moment, la cloche de l'église tinte,

c'est la fin d^ vêpres. IsoUne revient avec la veuve Séminel ; elle est suffoquée de joie et se jette dans ses bras en disant :

— Vous voyez bien, tai mère, qu'il est revenu, que je ne m'étais pas trompée I

La veiive Gosselin arrive avec Anthîme.

Odvis tenant la lûain d'Isoline : .

-^ Ma mère, dit-il, le front haut, le regard calme, la voix impérieuse et brève, je ne vends pa«-3a mùson. J'y suis né, j'y mourrm ; vous serez heureuse ici, je saurai trav^IIer pour vous, j'entourerai votre vieillesse de soins et de tendresse. Mais Dieu a eu ta bonté de me faire nàHre laboureur, je senû laboureur. Je vos» rends mille gr&ces, ma bonne, ma chère mère» de l'éducation que vous m'avez donnée au prix de tant de fatigues et de privations; ce cfue - je sais ne s^a pas perdu pour mon avenir et pour mon nouvel état. M. Hérambert me l'avait appris, et je l'ai su par moî-

278 CLOVIS GOSSEUN

même, je d'jù vu personne trop savant pour être laboureur; plus de la moitié des gens qui exercent cette profession ne le sont pa»

assez. Ma mère, difr41 en l'interrompant et en l'embrassant, j'ai de vous au besoin ime volonté ferme ; celle-ci est immuable. Je ne sortirai-plus de notre masure, et, si le cheval pie du docteur Lemonnier, ajouta-t-il en souriant, se montrait dans ma cour, je l'attellerais à ma herse ou à ma charnie... Heureux rêve qui m'a sauvé I ajouta-',-iI tout bas.

La veuve Goaselin fut longtemps triste et désappointée ; mais elle finît par prendre son parti du bonheur que lui firent son fils Clovis et Isoline, sa bru. Hérambert avfût prêté de l'aident pour payer ce qu'on devait à mademoiselle Eupbémie Bourgoin. Il en prêta aussi pour mettre la cour et le lot de terre en valeur. Grâce à ses counaissances et à celles qu'acquit rapidement Glovis, leur petit bien décupla de valeur.

A l'époque où je les ai vus, car je les connais tous et ils sont mes voisins, ils étaient parfiûtement heureus et ils fusaient une élo-

380 CLOTIS GOSSELIH

quente protestation contre cet aphorisme désespérant, que j'ai vu si souvent et si tristement vrai : <i L'homme s'accoutume à tout, excepté au bonheur et au repos, n

■ C'est par une belle soirée de printemps, sous les pommiers en fleur, que Clovis, après m' avoir raconté son histoire, y ajouta le récit de son rêve, que jusque-là, malgré les instances les plus réitérées, il n'avait voulu dire ni à sa femme, ni à sa mère, ni à Hérambért, le mattre d'école.

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