L.\ GUERRE DE BURGONDIE
avait expressément défendu qu'on touchât à leur personne. Il les envoya à Toulouse, à son ami Alaric, qui tenait ainsi des otages de Clovis (1).
La vengeance de Gondebaud fut atroce et indigne de lui. La curie de Vienne, qui existait encore et qui comptait quantité de personnages distingués, parmi lesquels plusieurs se glorifiaient du titre d'illustres, fut saignée largement. Tous ceux de ses membres qui avaient embrassé le parti de Godegisil périrent dans des supplices raffinés (2). Le même sort frappa ceux des Burgondes qui s'étaient rendus coupables de la même trahison. La terreur régna dans le pays, retombé tout entier, depuis la prise de Vienne, au pouvoir de Gondebaud. Après les hécatombes des premiers jours, le vainqueur s'attacha à ramener par la douceur de son gouvernement les cœurs qu'il avait pu s'aliéner par ses violences. C'est des années qui suivirent ces événements que date la loi Gombette, ce code plus doux, fait, au dire d'un chroniqueur peu suspect, pour empêcher les Burgondes d'opprimer les GslUo-Romams(3). Les leçons de l'expérience avaient profité au vieux roi : il s'était rendu compte de la nécessité de ménager les populations indigènes, seule base d'une nationalité stable et forte. 11 semble même avoir entrevu l'urgence de combler l'abîme religieux qui le séparait de la plus
(1) Grégoire de Tours, ii, 33. Frédégaire, m, 23, prétend quil les fit périr : il n'y a là qu'une des preuves de la négligence avec laquelle il résume Grégoire.
(2) Interfectis seuatoribus Burgundionibusque qui Godigiselo consenserant. C'est la leron d'un des meilleurs manuscrits de Grégoire de Tours, le Casinensis (voir l'édition de Grégoire par W. Arndt, p. 25). Les autres manuscrits omettent le que.ce qui rend le texte inintelligible. En effet, en Burgondie, tous les senalores sont romains et tous les Burgundiones sont barbares; des senatores Burgundiones seraient des Romains-Germains ou des civilisés barbares.
(3) Grégoire de Tours, ri. 33.
If
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grande partie de ses sujets : ses conférences religieuses avec saint Avitus se multiplièrent à partir de cette date, et, s'il en faut croire Grégoire de Tours, il aurait même demandé à Tévêque de Vienne de le recevoir en secret dans la communion catholique (1). Mais il ne put se décider à faire publiquement Facte d'adhésion qu'on exigeait de lui, et la crainte des Burgondes ariens l'arrêta toute sa vie sur le seuil de la maison de Dieu.
Somme toute, il avait seul profité de la guerre entreprise pour le dépouiller du trône, et dans laquelle il avait passé par de si singulières vicissitudes. Elle lui avait permis de rétablir Funité burgonde, de se débarrasser d un rival dangereux, et de forcer le roi des Francs lui-même à compter avec lui. La neutralité de Clovis, quel qu'en ait été le motif, contribuait à rehausser encore le prestige de Gondebaud auprès des siens, et Avitus était sans doute l'interprète de l'opinion publique en Burgondie lorsqu'il lui écrivait : « Tous vos dommages se sont tournés en profit ; ce qui faisait couler nos larmes nous réjouit maintenant (2). » Quant au peuple franc, étonné de voir son souverain, pour la première fois, revenir d'une guerre les mains vides, il se persuada qu'il y avait là-dessous quelque ruse déloyale qui lui avait enlevé les fruits de sa vaillance, et il imagina la légende que nous avons résumée plus haut.
Cependant les relations entre les deux monarques semblent s'être améliorées de bonne heure. Une ou deux années après la guerre, Gondebaud et Clovis eurent une entrevue aux confins de leurs royaumes, sur les bords de la Cure, affluent de l'Yonne en amont d'Auxerre (3). Selon
(1) Gréfîoire de Tours, n, 3i,
(2) S. Avitus, £>;.v/.. :i; nd Cundohadum.
(3) Ou du Cousin, affluent de la Cure. sel(.n M. Thomas, Sur un passage
L^ GUERRE DE BURGONDIE
Fétiquette barbare, les deux souverains se rencontrèrent au milieu du cours de la rivière, chacun dans une embarcation avec son escorte : c'était le moyen imaginé par la diplomatie pour qu'aucun des deu?: ne fùti )Uo ') d? poser le pied sur le sol d'autrui, et que les négociations pussent avoir lieu en pays neutre, dans des conditions de sécurité et de dignité égales de part et d'autre (1). On devine quel fut l'objet principal de l'entretien des deux rois. Chacun desirait effacer le souvenir des dissentiments anciens ; il ne fut donc pas difficile de s'entendre. Mais un point plus délicat, et qui fut certainement abordé par Clovis, ce fut la question de l'alliance franco-burgonde(2). Gondebaud n'ignorait pas qu'elle signifiait pour lui la rupture avec les Visigoths, ses alliés d'hier, et qu'elle l'entraînerait dans tous les hasards où voudrait s'aventurer la politique de son jeune et ambitieux parent. Il est possible qu'il n'ait pas cédé sur l'heure, et qu'il ait voulu prendre le temps de la réflexion ; ce qui est certain, c'est qu'en somme l'alliance
de la Vild satic/i Ephtdii, d.uis les Mélantfcs Julien llavet, Paris, 1895. Le texte, qui n'est conservé (juc dans deux manuscrits, est fort corrompu; M. Krusch par des conjectures très arbitraires (S. R. M. t. III, p. 189, c. 8), n'a fait que l'altérer davantage. Je garde la leçon de M. Thomas. (V. l'Appendice.)
(1; Le Vila Eptadli, par qui nous connaissons cette entrevue, n'en marque pas la date; mais d'aucune manière elle n'est postérieure à 507. Jahn, t. Il, p. 109, qui ne cesse de se distinguer par l'excessive faiblesse de sa critique, s'avise celte fois de déployer une rigueur non moins excessive en contestant le témoignage du Vita Epfadii, mais ses raisons n'ont aucune valeur. Quant à la date, M. Levison [Zur Geschlchfe des Frankenkônii^s, Clndowecli) croit que le texte fait penser plutôt à 494, attendu que notre épisode y est raconté avant un autre (ch. 11), qu'il croit de cette date. Mais, outre que ce dernier point est fort discutable, le passage du Vita Kpladii nous montre que l'entrevue des deux rois a lieu pacis- ïnedianle concordia, termes qui s'expliquent le mieux après une guerre.
(2; Eodem tempore quo se ad fluvium Quorandam, pacis mediante concordia, duorum regnum Burgundionum gentis et Francorum est conjuncta potentia. Vita Eptadii, dans Bouquet, IIl, p. 380. Voir tojitelois l'Appendice.
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fut conclue, et les Visigoths abandonnés par le roi des Burgondes. Vienne le jour où éclatera Tinévitable conflit entre le jeune royaume catholique et la vieille monarchie des persécuteurs ariens, et le roi des Burgondes sera aux côtés de Clovis, comme un auxiliaire sûr et éprouvé.
Un épisode de Fentrevue sur la Cure a été heureusement conservé par l'histoire. II y avait alors, aux conlins des deux royaumes, un saint personnage du nom d'Eptadius, que Clovis désirait vivement attacher à la destinée des Francs. Il pria Gondebaud, dont cet homme était le sujet, d'abandonner ses droits sur lui, et de permettre qu'il devînt évêque d'Auxerre. Gondebaud, dit l'hagiographe, ne céda qu'à grand'peine, et comme quelqu'un à qui on demande de renoncer à un trésor ; finalement, il ne put pas se dérober aux sollicitations de son nouvel allié, et il accorda l'autorisation demandée. On eut plus de peine à vaincre la modestie du saint que la constance de son roi. Ëptadius eut beau être élu à l'unanimité par le clergé et par le peuple, il ne voulut pas accepter le redoutable honneur qu'on lui destinait, et il s'enfuit dans les solitudes montagneuses du Morvan. Il fallut, pour le décider à revenir, que Clovis s'engageât à respecter ses scrupules et lui fournît les ressources pour racheter les prisonniers qui avaient été faits pendant la guerre. Alors le saint reparut, et, encouragé par le roi, reprit avec une énergie redoublée sa noble tâche de rédempteur des prisonniers. II est bien probable que les deux souverains secondèrent son action en se rendant spontanément l'un à l'autre les captifs qu'ils avaient faits : ainsi la religion fermait les plaies qu'avait ouvertes la guerre, et effaçait la trace des dissentiments d'autrefois.
C'est un chef-d'œuvre de la diplomatie de Clovis d'avoir
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gagné à son alliance la Burgondie arienne, et toute frémissante encore des récentes humiliations qu'il venait de lui infliger. Peut-être, en la détachant de l'amitié des Visigoths, le roi des Francs pensait-il déjà à sa campagne d'Aquitaine, qu'il n'aurait pu entreprendre s'il avait eu sur ses flancs les Burgondes hostiles. Mais comment s'expliquer cette volte-face de la politique burgonde, lâchant le Visigoth, qui est son allié naturel, pour entrer dans l'alliance du Franc qui l'a dépouillé ? L'attitude équivoque d'Alaric II, qui, après avoir accepté la garde des prisonniers francs faits par Gondebaud, les avait renvoyés à Clovis, avait sans doute cruellement blessé le roi burgonde, en lui montrant le peu de fond qu'il devait faire, le cas échéant, sur un allié aussi versatile. Il pouvait aussi avoir une raison plus directe encore d'en vouloir à Alaric. S'il est vrai que la ville d'Avignon où il s'était réfugié pendant sa guerre contre son frère Godegisil lui «ût été enlevée, peu d'années après, par les armes des Visigoths, alors ce n'est pas lui qui a changé d'attitude : il a pris le seul moyen que la trahison de son allié lui rendît possible en se jetant dans les bras des Francs (1). D'autre part, il est permis de croire que les considérations de parenté n'auront pas été absolument sans influence, et que les instances de Clotilde n'auront pas été étrangères à l'heureux aboutissement des négociations. Si cette dernière hypothèse est fondée, on conviendra que l'histoire a été bien ingrate envers la reine des Francs (2).
(1) En ciïet, lévê(iuc <rAviguoii se trouve représenté en oCG au concile national du royaume visigoth, convoqué par saint Césaire d'Arles. (Malnory, Saint Césaire, p. 48.) Toutefois, cet auteur accorde, p. 70, note 1, que révêque d'Avignon n'était peut-être intéressé au concile d'Agde que pour la partie de son diocèse située sur la rive gauche de la Durance.
(2) Cf. r,. Kurth,.Saî/i«e Clotilde, fi« édition, Paris, 1900, pp. 7.3 et 78-80.
CLOVIS ATTEx\DU EN AQUITAINE
Clovis n'avait plus qu un seul rival en Gaule : c était, il est vrai, le plus dangereux de tous. Malgré les vices de sa constitution et FaiTaiblissement de ses forces, le royaume des Visigoths restait la plus formidable puissance militaire de TOccident, aussi longtemps qu'une épreuve suprême n'avait pas révélé sa décadence. Le moment est venu de jeter un coup d'œil rapide sur cette puissance et sur les pays qui allaient devenir l'enjeu de la lutte entre elle et les Francs.
La ( .aule méridionale avait été, sous l'Empire, le jardin de l'Europe et la perle de l'Occident. La sérénité du ciel, la douceur du climat, la beauté des sites, la richesse du sol et l'aménité des mœurs se réunissaient pour en faire l'un des plus heureux séjours de la terre. Tous les écrivains de l'Empire l'ont aimée et vantée : Pline ne cormaît pas de province qui la surpasse ; Ausone et Sidoine Apollinaire en parlent avec ravissement, et l'austère Salvien lui-même la décrit comme un véritable Éden. Selon lui, les
CLOVIS ATTEÎ^DU EN AQUITAINE
habitants de cette contrée devaient une reconnaissance particulière à Dieu, parce qu'ils avaient reçu en partage une image du paradis plutôt qu'une partie de la Gaule (1). Nulle part on n'était plus fier du titre de Romain, plus passionnément épris des bienfaits de la culture romaine. Aucune autre province ne comptait une si florissante série de villes et de municipes illustres : c'était Marseille d'abord, la vieille cité phocéenne, toujours en communication par son commerce avec les extrémités du monde habité, et versant au milieu de la Gaule les richesses de toutes les nations ; c'était Narbonne, dont le mouvement commercial ne le cédait qu*à celui de Marseille, et qui était pour la Gaule un centre administratif et un centre intellectuel ; c'était Arles, qui fut au cinquième siècle la capitale de l'empire d'Occident, la Rome gauloise, comme dit un poète (2) ; c'était la belle et riche Bordeaux, la Marseille de r Atlantique; c'étaient encore, à l'intérieur, des villes opulentes comme Toulouse, Vienne, Saintes, Poitiers, sans compter une multitude de localités de second ordre qui allumaient sur tous les points du pays des foyers ardents de vie romaine. Cette terre avait largement payé sa dette à TEmpire ; elle lui avait donné des empereurs comme Antonin le Pieux, des savants comme Varron et Trogue- Pompée, des romanciers comme Pétrone, des poètes comme Ausone et comme Sidoine Apollinaire. A l'heure où déjà le soleil de la civilisation pâlissait dans toutes les contrées avoisinantes, la Gaule méridionale restait un milieu plein d'élégance et de luxe raffiné, au seuil duquel semblait expirer la voix douloureuse du siècle agonisant. Les relations mondaines y avaient un charme exquis dans leur frivolité, et l'on y goûtait cette douceur de vivre qui est le
(1) Salvien, De Guhernaf Dri. vu. 2.
(2) Gallnla Ronin. Ausone. OpuscuJa, XL\, 73 et suiv.
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CLOVtS ATTENDU EN AQUITAINE
privilège des aristocraties vieillissantes, ou du moins de tous ceux qu'elles admettent à la participation de leurs jouissances. Retirés dans des campagnes délicieuses dont les ombrages parfumés abritaient leur oisiveté de bon ton, les grands seigneurs y vivaient comme des rois, voisinant entre eux et persiflant dans des petits vers mignons les lourds et grossiers barbares devenus les maîtres des cités.
Car les barbares avaient pénétré enfin dans le dernier asile de la félicité romaine. En 406, ils s'étaient rués sur ces belles provinces comme un torrent dévastateur, signalant leur marche par les plus cruels ravages, à travers des régions qui depuis des siècles ne savaient plus ce que c'était qu'un camj) ennemi.
A la vérité, ils n'avaient fait que passer, et les traîtres qui leur ouvrirent les défilés des Pyrénées rendirent au moins à la Gaule le service de l'en débarrasser en les jetant sur l'Espagne. Mais dès 412 étaient arrivés les Yisigoths, et ceux-ci ne devaient plus disparaître. L'Empire se servit d'eux pour mettre à la raison les envahisseurs de la péninsule ibérique ; puis, ne voulant pas les y rendre trop puissants, il imagina de récompenser leurs services en leur cédant la deuxième Aquitaine, avec Bordeaux pour capitale (418). Telle fut l'origine du royaume visigothique. Installés dans le pays par l'empereur, selon les modes administratifs en vigueur pour le cantonnement des troupes, les Visigoths prirent possession des deux tiers des terres et laissèrent le troisième tiers aux indigènes (1). Pour légale qu'elle fût, cette occupation militaire, on l'a déjà vu, ne laissait pas d'être singulièrement oppressive, et c'était un fâcheux point de départ pour les relations qui allaient s'établir entre les barbares et les indigènes.
(i) Cf. ci (Icïi.'jus, p. :{.
Bientôt, voyant toute la Gaule à leur merci et l'Empire incapable de la défendre contre eux, les Visigoths voulurent s'agrandir. Ils avaient alors à leur tète un homme dont le long règne lui permit une politique suivie, et qui devint le fondateur de leur dynastie royale, Théodoric P'' (419-451). A plusieurs reprises, Théodoric essaya d'arriver à la Méditerranée; mais deux tentatives sur Arles, Tune en 425 et l'autre en 429, et une troisième sur Narbonne en 437, furent repoussées victorieusement par Aétius. Aétius força le roi barbare à se contenir dans ses frontières ; il fît mieux : lorsque Attila envahit la Gaule, il sut rappeler aux Visigoths les liens de fidélité qui les rattachaient à l'Empire et les entraîner à sa suite dans les champs de Mauriac, où ils jouèrent un rôle important dans la lutte commune contre le grand destructeur. Mauriac fut pour les Visigoths une victoire nationale. Leur roi l'avait payée de son sang, et ses guerriers lui avaient fait des funérailles pleines de grandeur sur le champ de bataille même, sous les yeux des Huns vaincus.
Thorismund, fils aîné de Théodoric P% ne régna que deux ans, et périt assassiné par ses frères Théodoric et Frédéric. Le premier de ceux-ci monta alors sur le trône sous le nom de Théodoric II, mais en assignant une place considérable auprès de lui au frère qui avait été son complice. Théodoric II fut un souverain énergique et obéi. Il put, à un moment donné, se permettre de créer un empereur romain, et il donna la pourpre à Avitus, un grand seio-neur arverne de ses amis (455). Avitus disparut bientôt; mais Théodoric, par la mort d' Aétius, resta le maître de la Gaule, et s'étendit en Espagne du côté des Suèves, en Gaule dans la direction du Rhône et de la Loire. Deux hommes l'arrêtèrent pendant quelque temps : ^gidius, qui le força à lever le siège d'Arles en 459, et Majorien,
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qui le contraignit à renouveler les traités avec l'Empire. Mais, à la mort de Majorien, Narbonne fut livrée à Théodoric par un traître, et ^Egidius, réfugié dans la vallée de la Loire, y fut pourchassé par le prince Frédéric. Celui-ci succomba peu de temps après dans la lutte, débarrassant son frère d un rival plutôt qu'il ne le privait d'un appui. La mort d'iEgidius, survenue peu après, livra toute l'Aquitaine au roi barbare.
Le portrait que nous trace de celui-ci une plume romaine éveille l'idée d'une force royale pleine de modération et d'activité, qui se possède elle-même au milieu de la toutepuissance. La journée de Théodoric, commencée par des pratiques de piété, se continue par les graves occupations de la politique, parmi lesquelles se place surtout la réception des ambassadeurs étrangers. Les distractions du roi consistent à passer en revue son trésor ou à visiter ses écuries ; souvent aussi il goûte le plaisir de la chasse. Ses repas sont simples, même les jours de fête; après le diner, le roi prend un léger somme ; parfois il joue, et il s'amuse de la mauvaise humeur de son adversaire perda it. Le reste de lajournée est de nouveau consacré aux affaires. Le soir, le repas est égayé par quelque chantre mélodieux ou par les saillies d'un bouffon, mais tout se passe avec mesure, et sans rien de blessant pour aucun convive (1).
Ce puissant, toutefois, ne devait pas vieillir en paix au milieu de sa prospérité. Il avait inauguré ce qu'un écrivain franc appelle la détestable coutume qu'out les Goths de tuer leurs souverains (1). Mais, de même qu'un fratricide l'avait fait monter sur le trône, un fratricide l'en précipita, et il périt à la fleur de l'âge sous les coups de son frère Euric.
(1) Sidoine Apollinaire, EpisL, i, 2.
(2) Grégoire de Tour», ni, 30.
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Alors commença la carrière conquérante du plus remarquable des rois visigoths. Devenu maître du pouvoir, il fît oublier à son peuple le crime qui le lui avait valu, et il y déploya l'ardente activité et l'ambition insatiable d'un génie dont la vocation est de commander. En face de l'empire d'Occident qui faisait, sous Anthémius, de languissants efforts pour remonter la pente fatale des choses, le Mars delà Garonne, comme l'appelait Sidoine (1), s'affirma avec une égale puissance comme diplomate et comme homme de guerre. 11 ouvrit des négociations avec les Suèves d'Espagne, avec les Vandales d'Afrique, et entretint des intelligences avec cette partie de la population romaine qui avait pris son parti d'une occupation barbare, et aimait mieux la préparer que la subir. Rome, qui n'avait plus d'armée et plus de généraux, combattait ses ennemis les uns par les autres : aux Visigoths envahissants elle opposa les Burgondes, qui vinrent tenir garnison à Clermont; les Bretons, qu'elle campa au nombre de douze mille au cœur du Berry; les Francs, qui avaient servi sous les ordres d'^Egidius, et qui étaient restés fidèles à son successeur.
Mais rien n'arrêtait Euric. Tenu au courant, par des traîtres comme Seronatus, de ce qui se passait du côté romain, il allait écraser les Bretons à Déols (468), et, après cette journée qui lui rouvrait la vallée de la Loire, il venait mettre le siège devant Clermont (473), qui était, dans les montagnes, la clef de toutes les positions qui commandent la Gaule centrale. Maître de ce poste, il pouvait se porter à tour de rôle, selon les intérêts du moment, sur la Loire ou sur le Rhône, et tenir en échec les Francs, les Burgondes et les Romains d'Italie.
(1) Sidoine Apollinaire, Episl., vm, 9.
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La patrie de Vercingétorix fît preuve alors, envers TEmpire agonisant, de cette fidélité qu'elle avait montrée, il y avait cinq siècles, à la liberté gauloise, comme s'il avait été dans sa destinée de s'honorer en faisant briller sur les causes déchues un dernier rayon de gloire et de dévouement. Seule en face d un ennemi devant qui pliaient toutes les résistances, abandonnée par l'Empire qui ne défendait plus que ritalie, par les Burgondes que l'heure du danger ne trouva plus dans ses murs (1), la vaillante cité soutint bravement le choc. A la tête de la résistance était son évêque, Sidoine Apollinaire, dans lequel l'ordination épiscopale semblait avoir créé un pasteur de peuples et un patriole, à côté du grand seigneur ami de la vie mondaine et du faiseur de petits vers élégants. Cet homme, qui s'est complu, au cours de ses écrits, dans une loquacité souvent si fatigante, ne nous dit rien du rôle qu'il a joué dans ce siège, comme si la grandeur à laquelle il dut élever son âme dans ces jours de crise nationale n'était pas compatible avec le frivole babillage qui était le caractère de son talent. Mais, s'il s'est oublié lui-même, il a tracé dans une page inoubliable les services qu'un autre, qui lui était cher, a rendus alors à l'Auvergne et à l'Empire. Cet autre, c'était son beau-frère Ecdicius, fils de l'empereur Avitus, dont Sidoine avait épousé la fille.
Ecdicius était une âme généreuse et grande, que la richesse n'avait pas amollie, et qui avait gardé toute sa fermeté au milieu de l'universel fléchissement des caractères de cette époque. Aux premières nouvelles du dano-er qui menaçait sa patrie, il quitta Rome, où l'avaient appelé les intérêts de sa province, et s'élança sur la route de la Gaule. Brûlant les étapes, dévoré d'ardeur et d'inquiétude,
(1) Dahn, fHe Kœn'ifje i/er Gennanen, V. p. 92, croit à tort que les Burgondes y étaient encore; il n von a nur une preuve.
CLOVIS ATTENDU EN AQUITAINE
il déboucha enfin, à la tête de dix-huit cavaliers qui formaient toute son escorte, dans le vaste bassin de la Limagne, ayant en face de lui, sur la colline, les murailles aimées de la ville natale, et, entre lui et elle, le camp des Yisigoths. Il le traverse au galop, se frayant un chemin à la pointe de l'épée, au milieu d'une armée stupéfaite d'une audace qui semblait de la folie, et il parvient à rentrer dans la ville sans avoir perdu un seul homme. La population de Glermont, qui du haut de ses remparts avait assisté au magnifique exploit de son concitoyen, lui fît une ovation indescriptible. A travers les rues noires de monde, les cris de joie, les sanglots et les applaudissements retentissaient sans discontinuer, et il eut plus de peine à traverser cette multitude désarmée que tout à l'heure à fendre les rangs des ennemis. Chacun voulait le voir, le toucher, baiser ses mains ou ses genoux, l'aider à détacher son armure ; on comptait les coups dont sa cotte de mailles portait les traces, on emportait comme des reliques la poussière glorieuse qui couvrait ses habits, mêlée à la sueur et au sang. Reconduit jusqu'auprès de son foyer par cette foule en délire qui le bénissait avec des larmes, le héros savoura pleinement, en une heure, l'ivresse de la reconnaissance populaire et la joie d'une récompense si haute qu'elle semblait le salaire anticipé de la mort.
Cette incomparable journée avait exalté tous les cœurs : désormais la défense eut l'entrain et l'enthousiasme d'une attaque. Avec ses propres ressources, Ecdicius leva un corps de soldats à la tête desquels il harcela l'ennemi par une série de sorties heureuses. Les barbares, transformés presque en assiégés, eurent toutes les peines du monde à maintenir leurs positions. Les pertes qu'ils faisaient dans les rencontres quotidiennes étaient telles qu'ils se voyaient obligés, pour n'en pas laisser reconnaître l'ét^idue, de
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couper les têtes des morts ; après quoi ils brûlaient les cadavres, sans aucune solennité, dans des huttes où ils les entassaient (1). Le courage des assiégés ne se démentit pas : ils endurèrent les souffrances de la faim sans parler de se rendre, et lorsque les provisions commencèrent à s'épuiser, ils allèrent jusqu'à se nourrir des herbes qui poussaient dans les interstices de leurs murailles (2). Ce furent les assiégeants qui perdirent patience : démoralisés par les exploits d'Ecdicius, fatigués d'une lutte qui se prolongeait sans mesure, eiïrayés de Thiver qui s'avançait avec toutes ses rigueurs, ils levèrent le siège, et Euric repartit avec l'humiliation d'avoir été arrêté par une seule
ville.
Les souffrances de FAuvergne n'étaient pas finies, car les Goths avaient ravagé cruellement les campagnes des environs, et ils laissaient derrière eux la famine, qui continuait leur œuvre de mort. Alors le rôle de la charité commença. Sidoine Apollinaire se multiplia; plus d'une fois, à i'insu de sa femme, il distribuait aux pauvres Fargenterie de sa maison, qu'elle allait racheter ensuite (3). Les évêques des cités voisines vinrent aussi au secours des victimes. Tous les chemins de la province étaient sillonnés par les voitures chargées des provisions envoyées par saint Patient, le généreux évêque de Lyon (4). Cette fois encore, Ecdicius ne manqua pas à sa patrie : il fut aussi prodigue de son or que de son sang, et à lui seul il nourrit sous son toit quatre mille affamés (5). Mais la malédiction des décadences, c'est que l'héroïsme y est stérile, et qu'elles ne savent que faire des plus généreux
(1) Sidoine Apollinaire, Epist., m, 3.
(2) Id., Epist., VII, 7.
(3) Grégoire de Tours, ii, 23.
(4) Sidoine Apollinaire, Epist., vi, 12. ' (5) Grégoire de Tours, u, 24.
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dévouements. Les Arvernes croyaient avoir prouvé au monde qu'ils avaient le droit de garder leur indépendance : ils furent trahis par celui-là même qui avait pour devoir de les défendre. Comme les Visigoths ne cessaient de troubler l'Empire, menaçant les autres provinces si on leur cédait celle qui les avait repoussés, un malheureux du nom de Julius Nepos, alors revêtu du titre impérial, eut le triste courage de leur livrer cette noble contrée (475). On devine le désespoir des patriotes arvernes. Ceux qui ne pouvaient se résigner à cesser d'être Romains durent prendre le chemin de Texil. Ecdicius, on le comprend, fut du nombre ; il alla, loin des murs chéris dont il avait été le défenseur, terminer obscurément une carrière que des âges plus heureux auraient couverte d'une gloire impérissable (1). Quant à son beau-frère Sidoine, il fut arraché à son troupeau et relégué à Livia, près de Narbonne (2). Voilà comment l'Auvergne passa sous le joug des Visigoths.
La chute de Clermont faisait d'Euric le maître de toute la Gaule au sud de la Loire : il se hâta de cueillir lea fruits de ce nouveau succès. Les circonstances d'ailleurs le servirent à souhait. En 476, Odoacre mettait fin à l'empire d'Occident, et peu après mourait Julius Nepos, l'empereur détrôné, mais légitime, envers lequel les Visigoths étaient liés par le traité de 475. Ayant les mains libres désormais du côté de Rome, Euric reprit le programme de ses prédécesseurs, et, plus heureux, mit enfin la main sur les villes qu'ils avaient si ardemment convoitées. Arles, qui avait soutenu quatre sièges de la part des Visigoths, lui ouvrait ses portes, de même que l'opulente Marseille,
(1) Jordanes, c. 45. Cf. Binding, Das Burgundisch-Romanisclie Kœnia reic/i, p. 90, note 360.
(2j Sidoine Apollinaire, Epist., viii, 3.
la reine du commerce d'Occident. Cette conquête livrait au barbare tout le littoral méridional de la Gaule ; il s'étendait sur la rive gauche du Rhône jusqu'à la Durance, et il fermait définitivement aux Burgondes Faccès de la Méditerranée.
Euric était maintenant à la tête d'un royaume immense, qui ressemblait à un empire. Les frontières en couraient depuis les Alpes jusqu'au détroit de Gibraltar d'une part, jusqu'aux rives de la Loire de l'autre, et comprenaient les plus belles contrées de l'Occident. Maître de ces superbes domaines, Euric pouvait se considérer comme le véritable héritier des Césars, maintenant surtout qu'il n'y avait plus personne qui portât le titre impérial. Il fut, avant Théodoric le Grand, et dans une aussi large mesure que lui, l'arbitre de l'Europe, et il ne lui a manqué, pour prendre le même rang devant l'histoire, que des panégyristes pour le vanter et des chanceliers pour parler en son nom le langage imposant de la civilisation romaine. Tant qu'il vécut, il n'y eut pas de plus grand nom que le sien, ni de plus redouté. Sa cour, qu'il tenait alternativement à Bordeaux (1) et à Toulouse (2), et qu'il transporta enfin à Arles (3) dans sa nouvelle conquête, était le rendez-vous des ambassadeurs de tous les peuples. Les Francs et les Saxons s'y rencontraient avec les Hérules et les Burgondes ; les Ostrogoths y coudoyaient les Huns, et les envoyés de Rome, qui venaient demander des soldats pour défendre FEmpire, étaient étonnés d'y trouver les députations du roi des Perses, qui offraient au puissant barbare l'alliance du despote d'Orient (4). Les cadeaux et les secours d'Euric
(Ij Sidoine Apollinaire, Epist.j tiii, 3 et 9.
(2) Id., Ibid., IV, 22.
(3; Jordanes, c. 47.
(4) Sidoine Apollinaire, Epist.y yui, 9.
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prenaient souvent le chemin de la vieille Germanie, et bien des fois la terreur de son nom suffit pour y protéger ses amis contre les attaques de leurs voisins (1).
Toutefois, cette domination ne sut pas prendre racine dans les peuples sur lesquels elle s'étendait. Conquérants, les Yisigoths le restèrent toujours, même après que les jours de la conquête furent passés. Ils ne cessèrent de se considérer comme un peuple de militaires campés au milieu d une population de civils qu'il fallait tenir en respect. Ils ne se préoccupèrent pas de rendre leur autorité acceptable, se contentant qu'elle fut solide, et oubliant qu'elle avait besoin pour cela d'être populaire. Ils étalèrent au milieu de ces Romains d'humeur paisible, et qui ne demandaient qu'à faire bon accueil à leurs maîtres nouveaux, la morgue et l'insolence du traine-sabre à qui la conscience de sa supériorité ne suffit pas, tant qu'il ne l'a pas affirmée par quelque signe bien visible, par quelque manifestation bien blessante. Ils semblaient affecter, par leur fidélité à leurs coutumes nationales au milieu de la vie romaine, d'accentuer encore l'écart qu'il eût fallu dissimuler. A la cour de Bordeaux, l'étiquette ne permettait pas au roi de répondre autrement que dans sa langue gothique aux envoyés impériaux (2). Il pouvait y avoir danger pour lui à s'affranchir trop ouvertement des préjugés de sa nation : tel d'entre eux, comme Ataulf, avait payé de sa vie son mariage avec une princesse romaine et son engouement pour le monde impérial. Rien d'instructif à lire comme la description, tracée par un contemporain, d'une assemblée générale des Visigoths en armes pour délibérer sur les affaires publiques :
(1) Cassiodore, Variai'.^ m, 3 : Recolite namque Eurici senioris affectum, quantis vos juvit stepe muneribus, quotiens a vobis proximarum gentium imminentia belia suspendit.
(2) Ennodius, Vita sancti Epiphanii; cf. Fauriel, I, 530.
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on se croirait transporté dans les forets d'outre-Rhiu par le tableau de cette réunion tumultueuse de guerriers vêtus de peaux de bétes, et Ton est étonné de rencontrer sous le ciel bleu de Toulouse les scènes qu'on a lues dans la Ger^ manie de Tacite (1).
Mais les populations romaines avaient appris à supporter beaucoup. Amoureuses avant tout de la paix, et la croyant garantie parla présence de leurs nouveaux maîtres, elles ne se plaignaient pas d'eux. Sans les aimer, elles s'habituaient à eux comme à un mal nécessaire. N'étaientils pas là de par la volonté de l'empereur, avec un titre légitime, et avec la mission de défendre le pays ? Ces défenseurs étaient hautains et arrogants ; mais il n'en était jamais autrement, et cela faisait partie des ennuis que créent aux civils tous les logements militaires. On avait la ressource de se moquer d'eux dans les salons, et une épigramme heureuse, qui faisait rire d'eux dans le beau monde, dédommageait de tant de mortifications ! Et puis, on s'avouait tout bas, parfois môme on reconnaissait tout haut qu'on était plus à Taise maintenant que du temps des fonctionnaires impériaux. Une fois établis dans leurs lots, les barbares ne demandaient pas autre chose : ils savaient même montrer de la probité dans leurs relations avec les indigènes, et ils ne faisaient pas fonctionner la machine du fisc avec l'impitoyable virtuosité des gens du métier. C'est pour ces raisons d'ordre négatif qu'à tout prendre on s'accommodait d'eux, malgré leur superbe et leur brutalité.
Faut-il s'étonner, après cela, que des hommes désabusés du rêve romain, des esprits positifs et bourgeois
(1) Sidoine Apollinaire, Carjn., Vil, 452 et suiv. Je suis d'ailleurs convaincu que cet écrivain, ami des amplifications oratoires et poétiques, a notablement accentué le caractère barbare de cette assemblée.
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allassent plus loin, et préparassent les voies à la domination visigothique sur toute la Gaule ? Là où il restait quelque esprit romain, dans les hautes classes des provinces qui n'avaient pas encore été occupées par les barbares, en Auvergne surtout, on s'indignait de cette attitude, on la qualifiait de haute trahison, on en poursuivait la condamnation à Rome. Mais ce qui prouve que cette indignation portait quelque peu à faux, et que cet attachement archaïque à l'ombre de l'Empire ne correspondait plus à l'état général des consciences, c'est l'indifférence des multitudes, c'est la stupéfaction de ceux-là même qui se voyaient poursuivis pour haute trahison, et qui ne pouvaient comprendre qu'ils fussent punissables (1). La sympathie non déguisée du clergé catholique pour les barbares le prouve mieux encore. C'est que, malgré toute leur grossièreté, et même sous leur vernis d'arianisme, le prêtre catholique sentait battre des cœurs plus purs que ceux des Romains, et frémir des âmes vierges dont on pouvait espérer de faire quelque chose. Il faut voir avec quelle éloquence ces sentiments se traduisent dans le livre de Salvien, qui peut être regardé comme l'organe d'une grande partie du clergé de cette époque. Même dans les rangs supérieurs de la hiérarchie, on ne se cachait pas de préférer les barbares hérétiques aux Romains impies, et on ne craignait pas d'en témoigner de la manière la plus éclatante. Lorsque le roi Théodoric P*" fut assiégé dans Toulouse, en 439, par le général Litorius, c'est du côté des barbares qu'allèrent les vœux des évêques : saint Orientius, évêque d'Auch, ne cessa de prier pour le succès de leurs armes, et son biographe considère la victoire de
(1) Lire à ce point de vue l'instructive lettre de Sidoine xVpoUinaire, Epist., I, 7.
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Théodoric comme le résultat surnaturel des prières du saint (1) !
En somme donc, l'Aquitaine, prise dans son ensemble, n'était pas hostile à ses maîtres nouveaux. Elle leur passait beaucoup, elle ne leur résistait en rien, elle se prêtait avec bonne volonté à leur régime. Le pouvoir trouva dans la population tous les éléments nécessaires à son service : elle fournit au roi son premier ministre, Léon de Narbonne, ses gouverneurs de province, et autant d'agents de tout grade qu'il lui en demanda. Sidoine lui-raôme, si longtemps irréconciliable, finit par se laisser conquérir, et nous le voyons faire l'inscription du vase offert par son compatriote Evodius à la reine Ragnahilde (2). Peu s'en fallut môme qu'après avoir fait un madrigal pour la reine, il ne consentit à écrire le panégyrique du roi. Ce fut un sentiment de dignité qui l'arrêta. Il se souvint qu'il était le beau-frère d'Ecdicius, et il s'excusa poliment (3).
En présence de pareilles dispositions de la part des Romains d'Aquitaine, combien il eût été facile de les rallier en masse au régime visigoth, et d'en faire les zélés partisans de la dynastie barbare ! 11 eût suffi pour cela de ne pas leur rendre l'obéissance odieuse et l'attachement impossible, en les violentant jusque dans le plus intime de leurs consciences. Mais le fanatisme religieux des Visigoths ne tint compte de rien. Premiers-nés de l'arianisme, ils avaient au plus haut degré la passion de leur secte, et ils avaient si bien identifié leur nationalité avec leur hérésie, qu'on disait la foi gothique pour désigner la
(1) Vita sancti Orienta dans les BoUandistes, t. I de mai; Prosper d'Aquitaine; Isidore, Clironicon.
(2) Sidoine Apollinaire, Cai'ni.^ iv, 8.
(3) 1d., Epist., IV, 22.
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doctrine d'Arius (1). Bien plus, ils étaient parvenus à faire de l'arianisme une espèce de religion germanique, en la communiquant successivement à tous les peuples de leur race. Lorsqu'ils furent établis en Gaule, ils continuèrent celte espèce d'apostolat, mais en lui donnant, cette fois, un caractère nettement anti-catholique. Ce n'était plus, en effet, des peuplades païennes qu'ils endoctrinaient, mais des nations déjà chrétiennes, comme les Suèves d'Espagne et les Burgondes. Les missionnaires ariens introduisirent Thérésie dans ces chrétientés naissantes. Les princesses ariennes, envoyées comme épouses aux rois suèves (2), emmenèrent avec elles des prêtres de leur confession, et, à la tête de ceux-ci, un certain Ajax, Galate d'origine, alla, sous le haut patronage du roi des Visigoths, jeter la perturbation dans la vie religieuse d'un peuple ami (3). 11 n'est pas douteux que les Visigoths n'aient travaillé avec la même ardeur leurs voisins les Burgondes, et n'aient été la principale influence qui détourna de l'Église ce peuple déjà en grande partie converti. La campagne de 456-457, que les deux peuples firent en commun contre les Suèves (4), fournit aux prédicateurs ariens une occasion excellente de déployer leur zèle hérétique. Au retour de l'expédition à laquelle ils s'étaient laissé associer contre un roi catholique, les Burgondes rapportèrent dans leurs foyers la religion des Goths.
(1) Gothica lex. Voir le Vita sancti Sigismundi dans Jahn, Geschichte der Burgundionen und Biirgund'tens, t. II, p. G7, et Revillout, De l'arianisme des peuples germaniques qui ont envahi l'Empire romain^ p. 67.
(2) Idacius, Chronicon, 140 et 22G ; Isidore de Sé-ille, Chronicon, 33.
(3) Idacius, 232 : Ajax natione Galata effectus apostata et senior Arrianus inter Suevos régis sui auxilio hostis catholicae fidei et divinte Trinitatis emersit. A Gallicana Gothorum habitatione hoc pestiferum inimici hominis virus advectum.
(4) Jordanes, c. 44. Sur la participation des Burgondes à cette campagne, Binding, o. c, p. 54, note 219, contre Pétigny, II, p. 145, note 2.
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Tant que cette propagande fut limitée aux Germains seuls, les Romains se contentèrent de Tenvisager avec la parfaite indifférence que leur inspiraient toutes les choses barbares. Il n'en fut plus ainsi lorsqu'ils la virent faire des ravages dans leurs propres rangs. Ils n'avaient rien de plus précieux que leur foi : elle leur était devenue plus chère encore depuis la banqueroute de la patrie. On peut même dire que l'attachement à l'Église catholique restait pour eux la seule forme du patriotisme. La propagande arienne fut assez active pour alarmer une nature aussi o\>timiste que Sidoine Apollinaire, qui exprime à ce sujet de sérieuses inquiétudes. Dans une lettre à Tévêque Hasile d'Aix, il se plaint de la fausse sécurité des pontifes qui ne voulaient pas voir le danger, et qui laissaient l'hérésie ravager impunément leurs troupeaux. « Qu'il me soit permis, écrit-il, de le dire sans manquer de respect aux évêques, je pleure sur les âmes livrées à l'ennemi, qui profite du sommeil des pasteurs pour fondre sur les brebis abandonnées (1). » Un de ces prédicateurs d'arianisme parmi les populations catholiques était un certain Modahar, que Tévêque Basile, dans une discussion publique, réduisit au silence, ce qui lui valut les félicitations de son correspondant (2). L'orthodoxie avait les mômes luttes à soutenir en Burgondie, et l'on voit par les lettres de Sidoine que Patient de Lyon y défendit la vérité catholique avec autant d'énergie que Basile l'avait fait à Aix (3). Les apôtres de Tarianisme pénétrèrent-ils plus loin, et vinrent-ils disputer aussi à l'Église cathoHque les prémices de la nation franque? Nous avons déjà indiqué que cela n'est guère probable, et c'est seulement sur la foi de
(1) Sidoine Apollinaire, Epist., vn. 6.
(2) Id., ibid., 1. 1.
(3) Id., ibiiL, VI, 12.
documents apocryphes qu'on a pu parler de l'arianisme de Cologne (1) et de Tournai (2). Mais ce que les missions ne faisaient pas, la diplomatie pouvait le faire, et l'on a vu que la sœur de Glovis avait été conquise à l'arianisme par les négociateurs du mariage de Théodoric le Grand.
Un peuple aussi ardent à propager sa foi chez les catholiques du dehors devait résister difficilement à la tentation de l'imposer à ceux du dedans, et la persécution religieuse était comme sa pente naturelle. Mais les premiers rois visigoths étaient trop fins politiques pour ne pas comprendre la nécessité de ménager l'Eglise, et ils tinrent en bride les impatiences sectaires de leurs compatriotes. Ils eurent des relations d'amitié avec plusieurs des grands prélats de la Gaule méridionale ; c'est ainsi qu'Orientius, le saint évèque d'Auch, était le commensal de Théodoric I*''' (3), et que Théodoric II parvint, comme on l'a vu plus haut, à faire la conquête de Sidoine Apollinaire. Quant au prince Frédéric, nous le voyons réclamer auprès du pape Milaire contre une élection épiscopale irrégulière, et le pape parle de lui en l'appelant son fils (4). Ces relations courtoises auraient pu continuer longtemps entre l'Église et les rois : des deux côtés on y avait intérêt. Mais le fanatisme grossier et aveugle des masses bar-
(1) Le concile de Cologne, en 3if;, dans lequel Euphratas, évèque de cette ville, aurait été déposé pour crime d'arianisme à l'instance de saint Servais de Tongres, est une fiction dont je me propose de faire connaître un jour Torigine. Euphratas a été une victime et non un fauteur de l'arianisme.
(2^ Sur les sévices des ariens à Tournai et sur l'expulsion des catholiques, il n'y a d'autre témoignage que celui d'un Vita Eleuthevii^ qui n'est pas antérieur au xi^ siècle, et qui manque de toute autorité. V. l'Appendice.
{3j Vita sancti Orienlii dans les Bollandistes, t. I de mai.
(4) Lettre du pape Hilaire à Léonce d'Arles dans Sirmond, Concil. Gall^ I, p. 128.
bares ne pouvait envisager sans défiance les preuves de respect que leurs souverains donnaient aux prélats ; elles y voyaient une trahison, elles attendaient d'eux qu'ils les aidassent dans leur conflit quotidien avec les orthodoxes. Pour résister à leur impatience, pour leur refuser les mesures de rigueur qu'elles réclamaient à grands cris, il eût fallu chez les rois une grande somme de justice, de courage et de clairvoyance politique ; il leur eût fallu surtout une popularité bien assise, et une autorité qui ne tremblât pas devant le murmure des foules.
Le moment vint où ces conditions ne se trouvèrent plus réunies sur le trône. Euric devait sa couronne à un fratricide ; il n'osa pas, en donnant un nouveau grief à son peuple, s'exposer à s'entendre rappeler Tancien ; il fut persécuteur comme ses prédécesseurs avaient été tolérants, par raison d'Etat. Ce roi, qui se montra plein d'égards pour l'Auvergne récemment conquise, jusqu'au point de lui donner un gouverneur indigène et catholique (1), partageait, au reste, les passions religieuses de son peuple. Le nom de catholique lui faisait horreur ; par contre, il professait un grand attachement pour le culte arien, auquel il attribuait sa prospérité. On eût pu, dit un contemporain, le prendre pour un chef de secte plutôt que pour un chef de peuple (2). La persécution cependant n'eut pas sous lui le caractère de brutulité féroce qui marqua celle des Vandales d'Afrique. On dirait plutôt qu'il chercha, dès les premiers jours, à donner le change sur ses vrais mobiles, et qu'il voulut avoir l'air de ne frapper que lorsqu'il était provoqué. Ce n'est pas qu'il reculât devant l'effusion du sang : nous savons qu'il a immolé
(1) G. Kurth, Les comtes d'Auvergne au sixième siècle. {Bull, de VAcad, Roy. de lielgique, 1899, !!• livraison). \2) Sidoine Apollinaire, Epist., vu, 6.
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plusieurs évêques (1), et une ancienne tradition locale nous apprend que saint Yidien de Riez périt pour la foi sous les coups des Goths (2). D'autres furent envoyés en exil, comme Sidoine Apollinaire, comme Faustus de Riez, comme Crocus de Nîmes, comme Simplicius, dont on ignore le siège. Mais c'étaient là des mesures isolées. Ce qui est plus grave, c'est qu'Euric imagina de faire périr le culte catholique par l'extinction graduelle de la hiérarchie. Il défendit de pourvoir aux sièges épiscopaux devenus vacants, et c'est ainsi qu'en peu d'années la tradition du sacerdoce fut interrompue à Bordeaux, à Périgueux, à Rodez, à Limoges, à Javoulz, à Eauze, à Comminges, à Auch, et dans d'autres villes encore. A ceux qui restaient, toute communication fut interdite avec le dehors ; éternelle et illusoire précaution de tous les persécuteurs contre la puissance de la solidarité catholique (3) ! Les rangs du clergé inférieur s'éclaircissaient rapidement, et, comme là aussi le recrutement était à peu près impossible, l'exercice du culte catholique fut arrêté dans .une multitude d'endroits. Les églises abandonnées tombaient en ruines, les toits s'effondraient, les épines envahissaient les sanctuaires ouverts à tous les vents, les troupeaux couchaient dans les vestibules des lieux saints, ou venaient brouter l'herbe au flanc des autels profanés. Déjà les villes elles-mêmes se voyaient envahies par ces vides de la mort, et les populations, privées de leurs pasteurs et de leur culte, s'abandonnaient au désespoir (4).
(1) Grégoire de Tours, ii, 25.
(3) V. sur saint Vidien les Bollandistes du 8 septembre, t. III, p. 261.
(3) Sidoine Apollinaire, iv, 10.
(4) Le principal document pour l'histoire de cette persécution est la lettre de Sidoine Apollinaire, vu. 6, reproduite, avec quelques inexactitudes, par Grégoire de Tours, ii, 25. Le persécuteur a eu plus d'un 4)ologiste qui a trouvé plaisant, comme fait encore Dahn, Kœnige def Gervianen,
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Ces rigueurs n'avaient toutefois rien d'uniforme, rien de général. Si elles s'inspiraient d'un plan systématique, il n'y paraissait guère ; une royauté barbare est trop peu armée pour atteindre également, par des mesures administratives, toutes les provinces d'un vaste royaume. Qu'on ne s'étonne donc pas de voir, au plus fort de la crise, la vie catholiqu«; s ; dérouler tranquillement partout où la persécution n*était pas organisée sur place, des églises se bâtir et se consacrer (1), des monastères se fonder (2), et, bien plus, des officiers du roi, des ducs et des comtes, intervenir généreusement dans les frais de ces fondations. Le duc Yictorius, nommé gouverneur de TAuvergne par Euric, ne craignit pas de bâtir une église à Brioude (3), et lorsque mourut saint Abraham, c'est lui qui prit à sa charge les frais des funérailles (4). Le roi
V, p. loi, de voir dans l'oppression des consciences c.itholi«|ues « une mesure de légitime défense contre l'opposition tenace et dangereuse <|uc les évoques catlîoliques faisaient partout au gouvernement >». Est-il besoin d'ajouter que Daim ne fournit pas la moindre preuve de cette opposHioti tenace et dan;/ereuse? Kaufmann, Deutsche Geschichte bis auf Kartdcn Grosseriy Leipzig 1881, t. ii, p. 53, se gène enc(»re moins. Après un liyume eu l'Inmneur de la «modération » des rois wisigoths, il dit que si Eiuic et Alaric ont exilé ou emprisonné plusieurs évèciues et laissé leurs sièges vacants, ce fut « parce «pie «es évè«(ues l'ouspiraient avec l'ennemi, ou du moins qu'ils en étaient soupçonnés. La légende a fait de ces évêques des martyrs, mais il n'y a pas de doute qu'ils aient été des criminels politi<iues. Xi la bonté ni la sévérité ne parvenaient à dompter ces audacieux conspirateurs, etc. » Et, encore une fois, pour étayer «les accusations si graves et si précises, par lombre d'un texte ! 11 faut protester hautement contre des procédés de ce genre, «[ui auraient bientôt fait de transformer l'histoire en roman. Cf. Malnory,, Saint Césaire, p. 46, qui, tout en se montrant d'une certaine timidité dans l'appréciatittn de la politique religieuse des rois visigoths, proteste cependant avec raison, dans une note, contre la tendance qui « parait être d'intervertir les rôles de parti pris, en donnant raison aux barbares, et en réservant tout le blâme pour les Gallo- Romains.»»
(1) Sidoine Apollinaire, Epist., iv, la. Cf. Revillout, p. 144.
(2^ Vie et Vaissette, Histoire du Languedoc, t. I. p. 238.
(3) Grégoire de Tours, ii, 20.
(4) Sidoine Apollinaire, Epist., vu, 17.
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tolérait cela et ne pouvait guère s'en plaindre ; au contraire, les mêmes raisons qui le faisaient céder à la fièvre persécutrice des Visigoths lui faisaient désirer de ne pas pousser à bout la population romaine d'une contrée récemment conquise, et il ne devait pas être fâché d'avoir autour de lui des ministres qui, discrètement, réparaient une partie du mal et réconciliaient la dynastie avec quelquesunes de ses victimes (1).
A tout prendre, grâce à l'impardonnable aberration du gouvernement, la situation était singulièrement troublée, et la clairvoyance politique la plus élémentaire suffisait pour en comprendre le danger. Comme il arrive toujours, lorsque la persécution s'abat sur une cause juste, elle stimule et relève le moral des persécutés. Ces molles populations d'Aquitaine, si amoureuses de la vie facile, si accueillantes pour le maître barbare, si vite consolées de la disparition des empereurs, se redressèrent sous l'affront qu'on faisait à leur foi : elle leur devint plus chère quand ils la virent opprimée, et les plus indifférents retrouvèrent pour elle une certaine ardeur patriotique. Et puis, les Aquitains tenaient à leurs évoques ; c'étaient les pères et les défenseurs des cités ; on les avait trouvés sur la brèche chaque fois que l'heure était venue de mourir ; on se souvenait que plusieurs avaient sauvé leur ville, et on se rappelait avec fierté l'audace du barbare domptée par la majesté surhumaine de Thomme de Dieu. La guerre faite à Tépiscopat révoltait donc tout ce qu'il y avait de plus généreux et de plus fier dans les âmes : tout catholique se sentait atteint dans ceux qu'il regardait comme des chefs et comme des pères. Le dualisme jusqu'alors dissimulé entre Goths et Romains reparaissait dans toute son acuité ; en
.Ail
(1) G. Kurlh, 0. c.
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face des barbares hérétiques, toute la population romaine se retrouvait unie dans un commun sentiment d'exécration. Tel était le fruit des mesures persécutrices d'Euric : elles avaient produit ce que n'avaient pu des années entières de pillages et de spoliations; elles avaient ressuscité le patriotisme romain de la Gaule, et rappelé à chaque habitant que le Visigoth était un usurpateur étranger.
Euric mourut en 484, au milieu des mécontentements croissants causés par sa politique, léguant un triste héritage à son fils Alaric II. Le royaume ne tenait debout que par la force ; dans chaque ville, une poignée d'hérétiques se faisaient les tyrans de la population ; le moindre événement pouvait amener une explosion. Et précisément à l'heure où disparaissait l'homme puissant qui avait créé cette situation et qui semblait jusqu'à un certain point la dominer, on voyait surgir à l'horizon la monarchie jeune et hardie du peuple franc. En (juelques années de temps, elle était devenue la voisine des Visigoths sur toute l'étendue de la Loire, et elle plaçait, en face des catholiques opprimés dans ce malheureux royaume, un spectacle bien fait pour exciter leur envie et leurs regrets. Dans cette nation à qui tout souriait, leur religion était celle de tous, îe roi recevait la bénédiction de leurs évèques, et, selon l'expression de saint Avitus, chaque victoire du souverain était un triomphe pour leur foi.
Quelle éloquence il y avait dans ce simple rapprochement, et avec quelle force persuasive les faits devaient parler aux esprits ! Les Visigoths le comprirent peut-être avant les catholiques. Ils se rendirent compte que la présence d'un royaume orthodoxe à leurs frontières était pour leurs sujets catholiques le plus formidable appel à la défection. Il les accusèrent de trahison et de sympathies franques sur la seule foi des légitimes sujets de mécontente-
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ment qu'ils leur avaient donnés. C'était leur conscience de persécuteurs qui évoquait le fantôme de complots imaginaires. Gomme au temps de l'Empire, quand on prétendait que les chrétiens, se réjouissaient de chaque désastre public, de chaque victoire des Perses ou des Germains, de môme on entendit retentir tous les jours, à l'adresse des catholiques, les mots de traîtres à l'État et d'ennemis de la patrie. Et certes, s'il suffisait des calomnies des persécuteurs pour faire condamner leurs victimes, il faudrait croire que le royaume visigoth a succombé sous les intrigues des catholiques d'Aquitaine au moins autant que sous les armes de Clovis. La vérité, c'est que, si les accusations reparaissent sur toutes les pages de l'histoire de ce temps, on n'y trouve pas la moindre trace des prétendus complots. Il n'y avait d'autre révolte que celle des consciences opprimées ; il n'y avait d'autre conspiration que le mécontentement universel d'une nation blessée dans ses sentiments les plus chers. Les oppresseurs n'avaient pas le droit de se plaindre de ces dispositions, qu'ils avaient créées (1).
Le gouvernement eût pu, au lendemain de la mort d'Euric, liquider le passé et inaugurer une politique nouvelle : peut-être était-il temps encore. Le comprit-il, et se rendit-il compte de l'abîme qui allait s'ouvrir sous ses pas? Nous n'en savons rien. Un incident en apparence futile nous révèle le profond dédain avec lequel on continuait de traiter les catholiques dans les régions officielles, et létourderie avec laquelle on courait aurdevant de leur ressentiment. A Narbonne, il y avait une église catholique dont le campanile enlevait au palais royal la vue de
(1) Cf. Mainory, Saint Césaire, p. 91, avec lequel je me rencontre fréquemment dans l'appréciation de ces questions délicates, si étrangement défigurées par les historiens du parti-pris.
il. â
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la Livière. La cour ordonna de le faire abatt.e, et cet incident, qui en d'autres circonstances aurait passé inaperçu, devint, à ce qu'il parait, quelque chose comme un scandale (1). Dans l'état où se trouvaient les esprits, rien n'était plus facile à prévenir. Les ministres du roi, en froissant inutilement la susceptibilité religieuse d'une viUe entière, prouvaient tout au moins combien ils avaient peu l'esprit politique, et à quel point l'intelligence de la
situation leur manquait.
11 faut cependant rendre au gouvernement cette justice que, depuis l'avènement d'Alaric 11, la persécution ne paraît'plus avoir été organisée par le pouvoir, mais par le peuple visigoth lui-même. C'est l'aveugle et grossier fanatisme des minorités barbares qui mène la campagne contre l'É-Use : l'État se borne à laisser faire, ou encore obéit a la pression qu'exercent sur lui les zélateurs ariens. Voila pourquoi, sous le règne d'Alaric plus encore que sous celui de son père, la lutte religieuse revêt un caractère local. Telles régions semblent entièrement épargnées par la fièvre des violences : telles autres en souffrirent d'une manière ininterrompue. C'était le cas, notamment, des villes voisines de la frontière franque, où, à cause de la proximité d'un royaume orthodoxe, les catholiques se sentaient plus forts, et où les hérétiques se montraient plus défiants. Tours surtout, ce grand foyer religieux de la Gaule, où accouraient les fidèles de tous les pays, Tours, dont la province ecclésiastique était comprise presque tout entière dans le royaume de Clovis, devait éveiller au plus haut degré la sollicitude inquiète des Visigoths. Comment le chef du troupeau catholique dans cet avant-poste du royaume hérétique eût-il pu être épargné par l'accusation
(1) Grégoire de Tours, Gloria Martyrum, c. 91.
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de trahison? Il ne le fut pas. Saint Volusien, qui occupait alors le siège pontifical, fut chassé, emmené captif à Toulouse et traîné plus tard en Espagne, où il mourut dans les tribulations (1). Son successeur Verus eut la même destinée : lui aussi fut accusé de conspirer avec les Francs, et arraché à sou troupeau. Le vieux Ruricius de Limoges dut prendre à son tour le chemin de l'exil ; nous le retrouvons à Bordeaux, où l'ombrageux tyran aimait à mettre en observation les hommes qu'il poursuivait de ses injustes soupçons (2).
Mais de toutes les victimes de la jalousie des Visigoths la plus illustre fut sans contredit le grand homme q,!i était alors métropolitain d'Arles, et la plus brillante lumière du royaume d'Aquitaine. Avec saint Rémi ut saint Avitus saint Césaire forme la triade sacrée en laquelle se résumaient alors toutes les gloires et toutes les forces de l'Eghse des Gaules. Il ne fut pas appelé, comme eux, à jouer un grand rôle politique : il ne devint pas, comme Remi, le créateur d'une nation et Toracle d'un grand peuple, ni même, comme Avitus, le conseiller et l'amî d'un roi ; mais comme docteur catholique et comme maître de la vie spirituelle, il n'eut pas d'égal au sixième siècle. Pasteur du troupeau catholique dans la grande ville romaine qui était tombée l'une des dernières aux mains des Visigoths, et entouré par les fidèles de son Église d'une vénération sans bornes, il ne pouvait guère échapper aux sus-
II) Grégoire de Tours, ii, 26, et x, 31
ueaux ,0,,., 33. Cf. la préface de Krusch, pp. lxiii-lxiv Quant à «mnt Ouenuende Rode., il „e fut pas chassé d; son diocèsc's^as e rr.^*
léit ;;,"■■ "r,"rr" "'«'"■ -^"^ '"""''^ "'^«^^ - ^oe ^ iz
date pendanM. . * T"' '"' "'" ""«'""«« ^°°'^^^ »?>■« cette Z~C'.!>r"r' '^r ^'' ««"'^«vaient momentanément repris le
vuir A. ae Valois, I, p. 218 et suiv., etLongnon, p. 518.
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picionsdes ariens. Seulement, comme il était Burgonde Ligine, étant ué à Chalon-sur-Saône, et que les Fra^^^^
étaient bien loin, c'est à ses anciens rois q;;\ «^^^^^^ de vouloir livrer sa ville. Ceux qm se sont Hu 1 ech de cette calomnie n'ont pas réfléchi que Gondebaud a. arien, et qu'il n'y avait pas d'apparence qu un evcque catholique trahit un monarque arien pour - J^^f j ^ Mais les passions ne raisonnent pas. Cesa.re eta, 1 ob de la haine des ariens, et les ariens étaient les maîtres : U fut enlevé à son siège et exilé à Bordeaux (2)
Pendant qu'ils expulsaient ainsi de leurs diocèses les plus grands et les plus saints évoques du pays, les Vis gothB y laissaient pénétrer un prélat étranger, proscrit fugitif, qui ne cherchait qu'un coin de terre pour y moui.i tranquille, et qui, à son insu, devait devenir le plus redoutable agitateur des catholiques ^'Aquitaine. Il s appe lait Eugène, il était évoque de Carthage et il avait ete a la tète de lÉglise d'Afrique au cours de 1 atroce persecutien par laquelle les Vandales avaient ^-^ -ivre k jours les plus sombres du règne de Diocletien. Eugène était entouré de la double auréole du confesseur et du martyr. 11 avait confessé la foi devant les rois persecu- Teurs! il avait souffert la déposition, l'exil, les outrages et les mauvais traitements quotidiens; frappé enfin dune sentence capitale, il avait été mené au champ du supplice et, après avoir assisté à l'exécution de ses collègues, il
rêvé de livrer Arles aux Burgondes parce que^uj ^^ ^^^^j
p„ combattre avec V^^.^J^^^ 1% ^^tr^semblable en soi. et de Avitus de \ lenne à la primaue. ixicu «v ^f
CLOVIS ATTENDU EN AQUITAINE
s'était vu subitement gracié, à une heure où il n'avait plus rien à attendre de la vie ni rien à craindre de la mort. Enfin, il avait été relégué en Gaule, comme si, en le mettant sous la surveillance des persécuteurs de ce pays, les persécuteurs d'Afrique avaient voulu garder comme Otage r homme dont ils n'avaient pas osé faire un martyr ! Calcul funeste, puisqu'en offrant dans sa personne, à des populations catholiques, le témoin vivant des excès du fanatisme arien, ils fournissaient à leur haine de l'arianisme un aliment efficace. Pour les Aquitains, les Visigoths devinrent solidaires de toutes les atrocités de la persécution vandale ; plus on vénérait les vertus et la sainteté de la noble victime, plus on abhorrait des maîtres en qui on voyait les complices de ses bourreaux. Eugène mourut à Albi en 505, après avoir fait rayonner dans sa personne, aux yeux de toute l'Aquitaine, l'éclat des plus hautes vertus et le mérite des plus saintes souffrances. A son insu, comme nous Ta vous dit, il avait plus que personne contribué à miner l'autorité de l'armnisme en Gaule (1). Le gouvernement s'aperçut enfin que le sol se dérobait sous lui, et que l'Etat allait s'effondrer. Partout autour de lui régnaient la désaffection et le découragement. Il sentait, dans les sourds grondements qui sortaient des masses populaires, les sîgnes avant- coureurs d'un orage terrible, et le bruit des acclamations qui saluaient l'entrée de Clovis dans les villes du nord de la Loire avait pour lui une signification sinistre. Il voulut alors revenir sur ses pas, et il fit, sous l'empire de la peur, les démarches qu'auraient du lui dicter depuis longtemps la justice ou du moins la prudence. Il montra qu'il était assez fort pour ne pas céder, quand il voulait, aux fantaisies persécutrices
(1) Sur lui, voir Grégoire de Tours, ii, 3; et Gloria Martyrum, 27; Victor de Vita et le Vita sancti Eugetiii, 13 juillet.
CLOVIS
des Goths, et les sévices contre la hiérarchie catholique cessèrent à partir du jour où ils semblèrent désapprouvés par lui. Comme l'avait fait Gondebaud au lendemain d'une expérience pénible, il imagina de donner une satisfaction aux catholiques en réglant légalement leur situation, et le bréviaire (VAlaric^ résumé de la législation impériale fait pour leur usage, fut, de môme que la loi GombettGy quelque chose comme un dédommagement accordé aux persécutés.
Ce ne fut pas tout. Allant plus loin dans la voie des réparations, Alaric II rendit à leurs troupeaux les évêques déposés. De ce nombre furent Ver us de Tours (1), Ruricius de Limoges et saint Césaire d'Arles ; ce dernier, avant de reprendre possession de son siège, avait eu la satislaction de voir son accusateur confondu (2). Bien plus, ce grand homme fut autorisé à réunir un concile national. En elîet, au mois de septembre 506, vingt-quatre évêques et dix prêtres délégués d'autant d'évôques absents se réunirent à Agde, dans l'église Saint-André. L'épiscôpat catholique, après le rude orage qui semblait devoir le détruire, se retrouvait à peu près au complet dans ces pacifiques assises : les persécuteurs avaient perdu leurs peines, l'œuvre d'Euric croulait derrière lui! Après avoir prié solennellement à genoux pour le roi Alaric, « leur très glorieux et très magnifique seigneur », les Pères du concile se mirent à l'œuvre sans désemparer, et les quarante-sept canons authentiques qu'ils ont laissés sont la preuve éloquente de l'énergie tranquille avec laquelle, au sortir de la fournaise, l'Eglise des Gaules reprenait le travail civilisateur interrompu
(1) Le nom de son délégué figure au bas des actes du concile d'Agde, en 506. Voir Sirmond, Concilia GalUœ, 1. 1, p. 174.
(2) Vita Sancti Caesarii, c. 13, p. 640.
CLOVIS ATTENDU EN AQUITAINE
depuis une génération. Le concile était plein de confiance et de vitalité : avant de se séparer, il décida qu'une nouvelle réunion se tiendrait l'année suivante à Toulouse, et que les prélats d'Espagne y seraient invités (1).
On ne peut donc pas contester qu'à un moment donné, la cour de Toulouse ait renoncé formellement à la politique du règne précédent, et essayé de se réconcilier avec les populations catholiques. Mais toutes ces mesures qui, prises à temps, auraient peut-être conjuré l'orage, avaient le défaut de tout ce que les gouvernements font malgré eux : elles venaient trop tard. Dans les relations publiques, comme dans la vie privée, la pente de la désaffection ne se remonte pas, et on ne regagne point la confiance une fois qu'elle a été gaspillée. Les liens étaient rompus, les sympathies avaient émigré, tous les regards catholiques étaient tournés avec admiration et enthousiasme d'un autre côté. Partout Clovis était attendu, partout les cœurs se portaient au-devant de son peuple, et, comme dit Grégoire de Tours, dans son naïf langage, on désirait ardemment la domination des Francs (2).
(1) Sirmond, o. c, !, pp, 160-17i. Sur le concile de 507, qui devait setenir à Toulouse, voirie canon 71 d'Arles et la lettre de saint Césaire à: Ruricius, dans rédition de Krusch, p. 274.
(2) Grégoire de Tours, ii, 35.
LA CONQUETE DE L AQUITAINE
Rien de tout ce qui se passait au delà de la Loire n'échappait à Glovis. Il se rendait parfaitement compte du rôle qu'il était appelé à jouer dans ce royaume d'Aquitaine, où les fautes du gouvernement avaient fait de Tintervention étrangère le seul remède à une situation désespérée. Nul, d'ailleurs, n'était mieux qualifié que lui pour présenter au roi des Visigohs des observations sévères sur sa politique intérieure. Roi cîitholique, il était en Gaule le représentant de tous les intérêts de l'orthodoxie ; souverain des Francs, il ne pouvait pas tolérer que dans son voisinage des hommes fussent maltraités pour le seul crime de trop aimer son peuple. Il se voyait donc, par la force des choses, placé à la tète du parti franc et catholique chez les Visigoths ; tout au moins il en était le patron et le protecteur-né. Nul doute que la crainte de Glovis n'ait été un des principaux mobiles du revirement de la politique religieuse des Visigoths. Vainqueur de tous ses ennemis et ayant pour alliés les Burgondes eux-mêmes, Glovis pou-
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vait réclamer justice pour ses coreligionnaires : en la leur rendant spontanément, on lui enlevait tout prétexte à intervention.
Gela suffisait-îl, et n'était-il pas trop tard pour apaiser les populations catholiques frémissantes, qui voyaient le désarroi se mettre parmi les bourreaux et Glovis apparaître en libérateur ? Ne se produisit-il pas dès lors, parmi elles, des mouvements destinés à préparer ou à hâter une intervention franque ? Ou, tout au moins, l'irritation populaire ne se traduisit-elle pas, en certains endroits, par de véritables soulèvements ? A la distance où nous sommes placés de ces événements, et avec les faibles lumières que nous fournissent les sources, il est impossible de répondre à cette question, et nous ne l'aurions pas même soulevée, si quelques lignes très obcures de l'hagiographie ne semblaient en quelque sorte la suggérer (1).
Mais, en dehors de la question religieuse proprement dite, il y avait quantité d'autres points sur lesquels devaient éclater tous les jours des conflits entre les Francs et leurs voisins. Les confins des deux pays étaient fort étendus, les relations des peuples très hostiles : des incidents de frontière, des querelles inattendues entre les nationaux des deux royaumes éclataient à chaque instant, et décrénéraient bien vite en froissements entre les deux cours. La tradition populaire des Francs, consignée dans une légende (2), est d'accord avec la correspondance po-
(1) Je veux parler de la mort de saint Galactorius de Bénarn, dont il
sera question plus loin.
(2) Cette légende, très obscure, et dont on ne peut guère garder grand'chose, raconte au point de vue franc 1 origine des hostilités, et rejette naturellement tous les torts sur le roi des Visigoths. Sans valeur pour r histoire de Glovis, elle est au contraire pleine d'intérêt pour celle des mœurs barbares, et je renvoie le lecteur à l'étude que je lui ai consacrée dans l'Histoire poétique des Mérovingiens.
CLOVIS
litique de Théodoric le Grand pour attribuer le discord à ces rivalités entre les deux puissances de la Gaule. Que Glovis ait voulu et désiré un conflit, qu'il ait compté dans ce cas sur les sympathies qu'il avait en Aquitaine, cela est fort probable ; il se sentait le plus fort de toute manière, et le chroniqueur franc lui-même lui attribue l'initiative des hostilités.
Alaric semble avoir fait ce qu'il pouvait pour ménager son redoutable adversaire. 11 lui avait livré Syagrius; il est probable aussi qu'il lui avait renvoyé les prisonniers francs de Gondebaud. Enfin, il lui proposa une entrevue pour régler pacifiquement leurs ditférends. Clovis ne crut pas pouvoir refuser cette proposition. Les deux rois se rencontrèrent donc aux confins de leurs royaumes avec des formalités d'étiquette semblables à celles ([ni avaient réglé autrefois l'entrevue sur la Cure. Il y avait dans la Loire, en face du bourg d'Amboise, une île ([ui s'est appelée par la suite 17/e (Ventre les l'onts (l)ou Vile Saint-Jean (2) : c'est là, probablement sur terrain neutre, qu'ils mirent pied à terre, chacun avec une escorte désarmée dont le chiffre avait été strictement convenu d'avance. L'entrevue fut ou du moins parut cordiale : les deux rois burent et mangèrent ensemble, et se quittèrent après s'être mutuellement assurés de leur amitié (3).
Par malheur, il y avait dans le monde une puissance qui était singulièrement intéressée à brouiller les relations entre les deux princes barbares. Byzance n'avait jamais renoncé à la souveraineté de l'Occident. Pour elle, les Germains qui s'étaient emparés des provinces n'y étaient
(1) Dubos. m, p. 2G7 ; A. de Valois, 1, p. 291.
(2j Fauriel, II, p. 57 ; Cartier, Essais historiques sur la ville d'Amboise et son château, Poitiers, 1842. Du Roure, Histoire de Théodoric le Grande I, p. 478, rappelle aussi l'Ile d'Or,
(Z) Grégoire de Tours, ii, 35.
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que des garnisons au service de l'empereur, ou des envahisseurs qu'il en fallait chasser dès qu'on pourrait. Elle ne cessait de rêver aux moyens de remettre sous son obéissance ces florissantes contrées, et l'idée de ramener les aigles romaines, malgré le veto des siècles, aux limites où les avaient posées Germanicus et Trajan fut de toutes les chimères byzantines la plus grandiose et la plus persistante (1). Longtemps avant Justinien, qui le premier en réalisa au moins une partie, elle hanta l'imagination de ses prédécesseurs, et nous en retrouvons plus d'une trace dans leur politique. Mais l'expédient auquel ils recouraient n'avaient rien de la grandeur imposante du but : il consistait à diviser les barbares et à les détruire les uns par les autres. L'ennemi à anéantir tout d'abord, c'étaient les Goths. Ils tenaient deux des trois grandes presqu'îles méditerranéennes, et ils empiétaient sur la troisième. Maître deTItalie et d'une partie de Tlllyrie, Théodoric affectait môme des allures d'empereur qui, plus encore que son pouvoir, révoltaient profondément l'orgueil des Byzantins. Depuis qu'en 504 ses lieutenants avaient infligé aux armées impériales une défaite humiliante, et porté l'autorité de leur maître jusque dans la Pannonie (2), les rapports étaient extrêmement tendus entre les cours de Ravenne et de Gonstantinople. Tirer une revanche éclatante de rinsolent barbare, c'était devenu en quelque sorte l'idée iixe de l'empereur Anastase.
En cherchant le peuple qui devait lui servir d'instrument dans cette entreprise, il hésita probablement quelque temps entre les Francs et les Burgondes. Les Burgondes
(1) G. Kurth, les Origines de la civilisation moderne^ t. I, pp. 301 et suivantes.
(2) Ennodius, Panegyricus Theodorico dictus, c. 12. Cf. le comte Marcellin, année 501, et la chronique de Cassiodore, année 504 (Mommsen).
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étaient de tous les Germains les plus sincères amis de l'Empire, et les plus respectueux envers les empereurs. On a vu plus haut les preuves de leur espèce de culte pour la majesté impériale, et de la subordination au moins nominale de leurs rois aux souverains de Byzance. Voisins des deux royaumes gothiques, ils avaient également à se plaindre de Tun et de Tautre, car le premier avait mis fin à leur carrière à peine commencée en s'emparant de la haute Italie, et l'autre, en mettant la main sur la Gaule maritime, les avait à jamais enfermés dans leurs montagnes. Mais les Burgondes n'étaient pas assez forts pour engager la lutte contre les Goths. D'ailleurs, depuis la campagne de 500, ils étaient devenus, sinon les tributaires, du moins les amis et les alliés des Francs, qui exerçaient sur leur royaume une suzeraineté déguisée.
C'était donc aux Francs décidément qu'il fallait s'adresser. Les Francs étaient les ennemis-nés des Goths. Les ardentes rivalités qui régnaient entre les deux peuples n'étaient pas un mystère pour Byzance, toujours parfaitement renseignée sur ce qui se jiassait chez les barbiires. La position stratégique des Francs les rendait admirablement aptes au rnlo d'agresseurs. Couverts du côté des Ostrogoths par les Burgondes, ils pouvaient anéantir les Visigoths avant que l'Italie eût le temps d'intervenir ; eux-mêmes, libres sur leurs derrières, ils n'avaient pas à craindre de diversion sérieuse pendant qu'ils seraient aux prises avec leurs ennemis au sud de la Gaule. Leur supériorité militaire ne faisait de doute pour personne ; il paraissait certain que si, alliés aux Burgondes, ils se jetaient sur l'Aquitaine, ils en balayeraient facilement les occupants. Et si Théodoric s'avisait de venir au secours de ceux-ci, ne pouvait-on pas, quand on le voulait, lui donner de l'ouvrage en Italie, et une démonstration de la
LA CONQUÊTE DE l'aQUITAINE
flotte byzantine ne devait-elle pas suffire pour retenir chez lui ce barbare défiant, établi au milieu de populations romaines mal réconciliées?
Si, comme on n'en peut guère douter, ces considérations ont frappé l'esprit des contemporains, il dut y avoir d'activés négociations entre Byzance et Clovis pendant le cours de l'année 50G. Anastase venait de rompre toute espèce de relations diplomatiques avec les Ostrogoths : les fastes consulaires de l'Occident ne contiennent plus, à partir de 507, le nom du consul créé dans l'empire d'Orient. L'empereur pressait vivement Clovis d'entrer en campagne, s'engageant à faire de son côté une démonstration assez sérieuse pour empêcher Théodoric d'intervenir dans la lutte. En même temps, il est probable qu'il encourageait Gondebaud, qui était d'ailleurs l'allié de Clovis, à prendre part à l'entreprise, promettant aux deux rois de ratifier le partage qu'ils feraient des déi>ouilles des Visigoths. Sans doute, nous ne possédons aucun témoignage positif attestant que telle fut la marche des négociations; mais elles s'accusent d'une manière éclatante au cours des événements qui vont se dérouler
sous nos yeux.
De quelque secret qu'aient été entourés ces pourparlers, ils n'échappèrent pas à la perspicacité du roi d'Italie. Il devina l'orage qui allait fondre sur son édifice politique, et il ne lui fut pas difficile de se rendre compte que dans la personne de son gendre Alaric, c'était lui avant tout qui était visé. On peut croire qu'il s'attendait depuis longtemps à une attaque de ce genre, et qu'il avait pris, en vue de cette éventualité redoutée, toutes les précautions que peut suggérer le génie de l'homme d'État le plus exercé. Il avait fait tour à tour entrer, dans sa clientèle ou dans son alliance, tous les peuples barbares de l'Occident, et il était
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LA CONQUÊTE DE l'aQUITAINE
en Europe le chef d une famille de rois qu'il travaillait à serrer le plus étroitement possible autour de sa personne. Grâce à une série de mariages politiques, il se trouvait le beau-père du roi des Burgondes et de celui des Yisigoths, le beau-frère de celui des Vandales et de celui des Francs, et Toncle de celui des Thuringiens ; enfin, il avait adopté comme fils d armes celui des llérules. Ces liens de parenté entre les rois lui semblaient la meilleure garantie de la paix entre leurs peuples. 11 avait été assez heureux pour voir sa politique couronnée de succès, et tous les royaumes barbares reconnaître tacitement la suprématie de son génie. Clovis était le seul dont les allures conquérantes vinssent troubler ce bel ordre, et donner de Tinquiétude au patriarche des rois. Une première fois déjà, il avait fallu que Théodoric intervînt pour arrêter le cours de ses succès militaires, qui menaçaient de rompre l'équilibre de r Occident (1). Aujourd'hui, le danger était plus sérieux : c'était la nation gothique elle-même, c'était le sang de ses rois qui était menacé. Théodoric mit tout en œuvre pour conjurer le conflit, et l'on peut juger, par le zèle qu'il y apporta, de l'importance qu'avaient à ses yeux les intérêts en cause.
Une contre-alliance qui serait assez forte pour effrayer Clovis et pour neutraliser auprès de lui les influences byzantines, tel fut le moyen qui s'offrit tout d'abord à son esprit. Sa correspondance, qui nous a été heureusement conservée, nous le montre s'adressant tour à tour à tous les rois barbares ses parents et ses alliés, pour les décider à faire avec lui une démarche collective auprès du roi franc, auquel on offrirait de trancher par voie d'arbitrage son différend avec Alaric. En cas de refus, on lui noti-
(!) Voir 1. 1, p. 308 et suivantes.
fierait qu'il aurait sur les bras une guerre avec tous les princes représentés dans l'ambassade.
Il n'y avait pas de temps à perdre : l'attitude de Byzance laissait entrevoir une prise d'armes à bref délai. Ce fut donc probablement vers la fin de 506 ou dans les premiers jours de 507 que partit, de la cour de Ravenne, l'ambassade chargée de faire le tour des capitales européennes. Outre la lettre qu'ils devaient remettre, de la part de leur souverain, aux divers rois alliés, ils étaient chargés pour chacun d'eux d'un message verbal, contenant sans doute des choses trop délicates pour être mises par écrit. Ces communications confidentielles n'ont pu, d'ailleurs, que confirmer les grandes lignes du plan dont la correspondance de Théodoric nous a gardé le croquis. Leur voyage circulaire terminé, les négociateurs devaient, renforcés des ambassadeurs de tous ces rois, se présenter auprès de Clovis avec le message de leur maître, qui lui parlerait de la sorte au nom de toute l'Europe germanique. Plan vaste et grandiose sans doute, et dont l'issue prospère était la seule chance qui restât de conserver la paix de
l'Occident.
La première visite de l'ambassade fut pour le roi de Toulouse. Elle lui porta, avec des paroles d'encouragement, le conseil de ne pas bouger avant que les négociations de Théodoric avec les autres rois barbares eussent abouti.
« Vous avez le droit, écrivait le monarque ostrogoth, de vous glorifier de la valeur traditionnelle de votre peuple, et de vous souvenir qu'Attila a été écrasé par vos ancêtres. Rappelez-vous cependant qu'une longue paix amollit les nations les plus belliqueuses, et gardez-vous d'exposer sur un seul coup de dé des forces qui sont restées trop longtemps sans emploi. Prenez donc patience jusqu'à ce que nous ayons envoyé notre ambassade au
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roi des Francs, et tranché votre litige par voie de jugement amical. Vous êtes tous deux nos parents, et nous ne voulons pas que Tun de vous soit mis dans un état d'infériorité vis-à-vis de l'autre. Gomme il n'y a d'ailleurs entre vous aucun grief sérieux, rien ne sera plus facile à apaiser, tant que vous n aurez pas recouru aux armes. Au reçu de cette ambassade, joignez vos envoyés à ceux que nous adressons à notre frère Gondebaud et aux autres rois, et fasse le Giel que nous vous aidions à vous protéger contre les intrigues de ceux qui se comphiiseni Tnalignement aux querelles d'autrui. Quiconque voudra vous faire du tort nous aura pour ennemis (1). »
De Toulouse, renforcée selon toute probabilité des envoyés d'Alaric, l'ambassade se rendit à la cour de Vienne, auprès du roi Gondebaud. La lettre adressée à ce monarque est conçue de la manière la plus diplomatique : Théodoric n'y sort pas du domaine des considérations morales, semble éviter de serrer de près la question, et ne parler, en quelque sorte, que par acquit de conscience.
« C'est un grand mal, écrit-il sentencieusement, que les querelles entre personnages royaux, et, pour nous, nous soulîrons de voir les dissentiments de nos proches. C'est à nous qu il convient de rappeler ces jeunes princes à la raison, et de prononcer au besoin des paroles sévères pour les empêcher d'aller aux excès. Aidez-moi dans cette tâche; joignez votre ambassade à la mienne et à celle d'Alaric, afin que nos efforts unis parviennent à rétablir la concorde entre ces rois. Il n'y aura persone qui ne nous rende responsables de leur querelle, si nous ne faisons pas tout pour l'apaiser (2). »
Il est peu probable que Gondebaud, qui dès lors était
(1) Cassiodore» Tartar., m, i.
(2) Cassiodore. Farta»*., m, 2.
LA CONQUETE DE L AQUITAINE
en secret l'allié de Clovis, ait déféré aux instances de Théodoric, et les envoyés de celui-ci durent le quitter assez mécontents, pour achever leur message auprès des rois des Hérules, des Warnes et des Thuringiens. Chacun de ces trois princes reçut un exemplaire d'une lettre unique dans laquelle Théodoric s'exprimait sur le compte de Clovis en termes plus explicites que dans la lettre à Gondebaud.
« Celui, dit-il en substance, qui veut injustement ruiner une nation respectable, n'est pas disposé à observer la justice envers les autres, et si le succès le favorise dans cette lutte impie, il se croira tout permis. Joignez doncvos envoyés à ceux qui portent nos offres de médiation à Clovis, pour qu'en esprit d'équité il renonce à attaquer les Visigoths, et qu'il s'en rapporte au droit des gens, ou qu'il sache qu'autrement il aura affaire à nous tous. On lui offre une entière justice : que veut-il donc de plus, sinon bouleverser tous les royaumes voisins ? Il vaut mieux réprimer tous ensemble, dès le début et à peu de frais, ce qui autrement risquerait de causer une conflagration générale. Rappelez-vous combien de fois Euric vous a comblés de ses présents, combien de fois il a écarté de vous les armes de voisins puissants. Rendez aujourd'hui au fils ce que le père a fait pour vous : vous agirez pour votre propre bien, car si le roi des Francs parvenait à l'emporter sur la grande monarchie visigothique, nul doute qu'il ne s'attaque ensuite à vous (1). »
Les roitelets barbares déférèrent-ils au vœu de leur puissant allié, et se joignirent-ils à lui pour la démarche comminatoire qu'il leur proposait de faire ensemble auprès du roi franc ? Nous ne sommes pas en état de le dire, et leur inaction dans la lutte qui éclata peu après pourrait
(1) Cassiodore, Variar.^ m, .1, ^