II
CLOVIS
faire croire qu'ils ont prudeiimieat évité de s'aventurer. Quoi qu'il en soit, les envoyés de Théodoric, après ce long itinéraire à travers les cours barbares, terminèrent leurs pérégrinations auprès de Clovis, en lui remettant de la part de leur maître une lettre dont nous résumons le contenu :
« La Providence a voulu nouer des liens de parenté
entre les rois, afin que leurs relations amicales aient pour résultat la paix des nations. Je m'étonne donc que vous vous laissiez émouvoir, par des motifs frivoles, jusqu'à vous engager dans un violent contlit avec notre fils Alaric. Tous ceux qui vous craignent se réjouiront de cette lutte. Jeunes tous les deux, et tous les deux à la tête de florissantes nations, craignez de porter un rude coup à vos royaumes, et de prendre sur vous la responsabilité des catastrophes que vous allez attirer sur vos patries. Laissez-moi vous le dire en toute franchise et affection : c'est trop de fougue de courir aux armes dès les premières explications. C'est par voie d'arbitrage qu'il faut trancher vos débats avec vos proches. Votre querelle serait un opprobre pour moi-même. Je ne veux pas d'une lutte d'où Tun de vous deux peut sortir écrasé ; jetez ces armes que vous tournez en réalité contre moi. Je vous parie comme un père et comme un ami : celui de vous qui mépriserait mes exhortations doit savoir qu'il aura à compter avec moi et avec tous mes alliés. Je vous exhorte donc comme j'ai exhorté Alaric : Ne laissez pas la rnalignité cVaiiirui semer la zizaino entre vous et lui : permettez à vos amis communs de régler à l'amiable vos dill'érends, et rapportezvous-en à eux de vos intérêts. Celui-là nest certes pas un bon conseiller qui veut entraîner Vun ou Vautre de vous dans la ruine (1). »
(1) Cassiodcre, Variar., m, 4,
LA CONQUÊTE DE l'aQUITAINE
Ces dernières paroles, et les autres que nous avons soulignées, ne laissent pas de doute sur la personnalité visée par Théodoric : c'est, à ne pas s'y tromper, l'empereur dont il s'agit (1). La démarche du roi d'Italie, complétée et précisée par les instructions verbales de ses ambassadeurs, était une lutte ouverte et acharnée contre l'influence byzantine auprès de Clovis. On mettait ce dernier en demeure de se prononcer entre Ravenne et Constantinople, entre le monde barbare où il avait ses voisins, ses parents, ses amis, et le monde romain où il ne rencontrait qu'un empereur perfide et intrigant. Toute l'éloquence des ambassadeurs dut tendre à rompre les liens qui se nouaient, à persuader à Clovis que ses intérêts et sa gloire le détournaient également d'une pareille alliance.
Ce fut en vain. L'ambassade venait trop tard, et elle ne servit qu'à précipiter les événements. Peut-être n'étaitelle pas encore rentrée au palais de Ravenne que l'armée franque et l'armée burgonde s'ébranlaient chacune de son côté. Quand saint Avitus revint dans sa ville épiscopale, qu'il avait quittée pour aller célébrer une fête religieuse dans son diocèse, l'héritier de la couronne burgonde, à son grand étonnement, était déjà parti avec ses soldats (2). Cette précipitation était commandée par les circonstances: une fois la lutte décidée, il importait de fondre ensemble sur l'ennemi commun avant que Théodoric eut le temps de venir à son secours.
L'explosion des hostilités prit les Visigoths au dépourvu.
(!) Il faut se garder de supposer-, avec Junglians, p. 84, et avec W . Schullze, Das Merovinrjhche Franhenreich, p. 72, que Théodoric a voulu laire allusion aux menées du clergé catholique. C'est d'abord, nous l'avons vu. faire une hypothèse téméraire que d'admettre sans preuve les prétendues menées de l'épiscopat des Gaules ; c'est ensuite supposer Théodonc très maladroit que de lui attribuer des attaques aussi âpres contre les conseillers de Clovis au moment où il s'agissait de le gagner
[2) S. Avitus, £>/../., i5 (40). ^ " ■
68 CLovis
Ce peuple, déshabitué par une longue paix des labeurs et des périls de la guerre, avait perdu, comme le craignait Théodoric (1), de cette valeur qui le rendait si redoutable aux Romains des générations précédentes. 11 souffrait aussi d'une gène financière à laquelle il avait cru porter remède en émettant de la monnaie altérée (2). L'arrivée des Francs causa une espèce d'alîolement. Pendant qu'on dépêchait en toute hâte un message à Théodoric pour h' prévenir du danger et le supplier d'accourir sans retard 3), les agents fiscaux battaient tout le royaume pour faire rentrer dans les caisses deFÉtat le plus d'argent possible, et les recruteurs officiels faisaient prendre les armes à tout ce qui était en état de les porter. Même des religieux furent arrachés à la solitude de leur cellule pour aller grossir les rangs de Tarmée visigothique (4). Ils s'y rencontraient avec beaucoup de Romains catholiques dont les sentiments étaient les leurs, et qui souffraient de verser leur sang pour une cause qui semblait se confondre avec celle de l'hérésie. Certes, ces braves gens n'étaient pas des traîtres, et on verra qu'ils surent vaillamment faire leur devoir de soldat ; mais on conviendra qu'une armée ainsi composée ne devait pas être animée de cet enthousiasme qui est la condition de la victoire. On se sentait battu d'avance ; on allait au combat à travers les sourds grondements d'une population qui voyait des ennemis dans
ses défenseurs.
Quel contraste que celui des deux armées, et comme il exprimait bien l'opposition des deux régimes poHtiques \ Dans le camp de Clovis, tout était à l'allégresse : Romains
(1) Voir ci-dessus, p. 63.
(2) S. Avilus. Epist., 81 (78).
(3) Procope, De Bello gothico, i, 12,
(4) Vifa sancti Avili Eremilae (dom Bouquet m, 390}.
LA CONQUÊTE DE l'aQUITAINE 69
et barbares se serraient avec le même entrain autour d'un chef populaire et aimé. Et comme il avait su s'y prendre pour exalter le courage et le zèle des siens, en leur présentant cette nouvelle expédition comme une espèce de croisade !
« Je ne puis supporter, avait-il dit, que ces ariens occupent une bonne partie de la Gaule. Marchons donc contre eux, et, après les avoir battus, soumettons leur terre à notre autorité (1). » Des acclamations unanimes avaient salué ces paroles, et l'on s'était ébranlé.
L'armée franque présentait un beau spectacle : on s'y montrait le jeune prince Théodoric, fils aîné de Clovis, qui allait faire ses premières armes sous les yeux du roi, et le prince Chlodéric, héritier présomptif du vieux roi de Cologne, qui avait amené à l'allié de son père les contingents francs de la Ripuarie. Pendant qu'à travers les plaines neustriennes on s'acheminait vers la Loire, les Burgondes, de leur côté, se mettaient en route pour aller prendre le royaume visigoth à revers. Gondebaud luimême était à la tête de ses troupes ;* sous ses ordres, son fils aîné, Sigismond, commandait une partie de l'armée dans laquelle l'élément indigène et catholique était prépondérant. Tous les catholiques de Burgondie accompagnaient de leurs vœux et de leurs prières l'armée nationale, qui allait contribuer à la délivrance de leurs frères d'Aquitaine, et à rhumiliation d'une puissance hérétique et persécutrice.
« Partez heureux, écrivait saint Avitus à Sigismond, et revenez vainqueur. Gravez votre foi sur vos armes, rappelez à vos soldats les promesses divines, et par
(1) Grégoire de Tours, u, .37. Cf. Histoire porlique des Mérovingiens^ p. 2fi7.
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VOS pri^ères forcez le Ciel à vous venir en aide (1). » Laissons les Burgondes suivre par les montagnes de l'Auvergne l'itinéraire qui les fera pénétrer dans le Limousin, et attachons-nous à Tarmée de Clovis. Arrivée dans la vallée de la Loire à la hauteur d'Orléans, elle avait pris par la chaussée romaine qui longeait la rive droite de ce fleuve, Pavait franchi dans les environs d'Amboise (2), et de là, laissant à droite la ville de Tours qui devait lui être dévouée depuis longtemps, elle s'était dirigée à grandes journées du côté de Poitiers, Une sévère discipline, bien difficile à faire respecter par une armée de barbares, régnait parmi les soldats. Par un édit royal, publié avant l'entrée en campagne, Clovis avait prescrit un respect absolu des personnes et des choses ecclésiastiques. Les prêtres, les clercs de tout rang et leurs familles, les rehgieux des deux sexes, et jusqu'aux serfs d'église, tous étaient mis sous la protection spéciale du souverain, c'està-dire, selon le langage d'alors, dans la paix du roi. Quiconque se rendait coupable de violence envers eux ou les dépouillait de leurs biens s'exposait par là même à la plus terrible vengeance (3). Par considération pour son saint patron, le pays de Tours fut mis tout entier sous la protection de cet édit, ou, pour mieux dire, un édit tout spécial défendit aux soldats d'y molester qui que ce fût, et d'y prendre autre chose que de l'herbe et de l'eau. Clovis tua de sa propre main un soldat qui s'était permis d'en-
(!) S. Aviti Epist., 45 (40\
(2) C'est là, en effet, Fitinéraire le plus court pour aller de Paris à Poitiers; de plus, la Vie de saint Dié parle d'une rencontre de Clovis avec ce saint, qui demeurait à Blois. Je me rallie donc à l'opinion de Pétigny, 11, p. 503, contre Dubos, III, p. 287, et Jungh.ms, p. 87, qui nomment Orléans.
(3) Voir la lettre dedlovi^ aux évèques, dans Sirmond, Concilia (hilliœ. I, p. 17«i.
LA. CONQUÊTE DE l'aQUITAINE .71
lever du foin à un pauvre, disant par manière de plaisanterie que c'était de l'herbe.
(c Comment, dit le roi, pourrions-nous espérer de vaincre, si nous offensons saint Martin (1) ? »
Clovis donna une autre preuve de sa grande contîance dans le pouvoir du patron de l'église de Tours. Conformément à un usage barbare de cette époque, auquel les chrétiens eux-mêmes recouraient de temps à autre malgré les interdictions des conciles, il voulut que saint Martin rendit un oracle au sujet de Tissue de sa campagne. Ses envoyés allèrent donc, sans que lui-même se détournât de sa route, porter de riches présents au saint de la part de leur maître, dans l'espoir qu'il leur donnerait un signe quelconque de l'avenir. Et, en effet, au moment où ils entraient dans la basilique, le primicier qui dirigeait les chants du chœur faisait exécuter l'antienne suivante : « Seigneur, vous m'avez armé de courage pour les combats, vous avez renversé à mes pieds ceux qui se dressaient contre moi, vous m'avez livré les dos de mes ennemis, et vous avez disperse ceux qui me poursuivent de leur haine (2). » Ces paroles sacrées, qui s'adaptaient si bien à la situation de Clovis, n'était-ce pas saint Martin qui les avait mises dans la bouche des chanteurs, pour donner au roi des Francs un présage de sa victoire ? Les envoyés le crurent, et, pleins de joie, ils allèrent rapporter cette bonne nouvelle à leur maître (3).
Cependant l'armée franque, quittant la vallée de la Loire, avait pénétré dans celle de la Vienne, et la remontait, cherchant avec ardeur un gué, car Alaric avait fait détruire les ponts et enlever les bateaux (4). Malheureu-
(1) Grégoire de Tours, ii, :î7.
(2) Psaume xvii, tO-il.
;3) Grégoire de Tours, /. c. 4) Péti«?ny, H. p. ;;():i.
IV !i
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sèment, de fortes pluies avaient grossi la rivière, et, après une journée entière de recherches, il avait fallu camper sur la rive droite. Clovis se mit en prière, et supplia Dieu de lui venir en aide. Et, dit la tradition conservée par Grégoire de Tours, voilà qu'une biche de proportions énormes entra dans la rivière sous les yeux du roi, et, la traversant à gué, montra ainsi à toute Tarmée le chemin qu'elle devait suivre (1). La route de Poitiers était ouverte maintenant. Quittant la vallée de la Vienne à partir du coniluent du Clain, en amont de Ghâtellerault, on remonta allègrement cette dernière rivière, sur le cours de laquelle on devait rencontrer Poitiers. Au moment de mettre le pied sur le territoire d un pays placé sous le patronage de saint Hilaire, le grand adversaire de Tarianisme, Clovis avait ordonné à son armée de respecter le domaine de ce saint aussi religieusement que celui de saint Martin.
Alaric, cependant, était parvenu à grand'peine à rassembler son armée. N'étant pas arrivé à temps, semblet-il, pour barrer à son adversaire le passage de la Loire ni même celui de la Vienne, il venait de se jeter en avant de Poitiers, pour couvrir cette ville et pour livrer bataille dans les conditions les plus favorables. Au nord de l'antique cité s'étendait une plaine immense, bornée par de profondes forêts, et sillonnée seulement par un petit cours d'eau de volume médiocre, nommé l'Auzance, qui de l'ouest à l'est
(!) Grégoire de Tours, /. c. De pareils épisodes étaient fréquents à une époque ou les pays étaient moins peuplés et plus giboyeux qu'aujourd'hui Un gué de l'Isère fut montré par une biche au général Mummolus. Grégoire de Tours, iv, 44. J'ai cité d'autre exemples, les uns légendaires, les autres historiques, dans Vliisfolre poétique des Mérovingiens^ pp. 275 et suiv. On a souvent placé le passage de la Vienne à I.ussac, à cause d'un lieu voisin dit le Vas de la hivke; mais M. Richard nous apprend qu'il y a plusieurs Pas de la biche sur la Vienne, entre autres un à Chinon {Bullelin mensuel de la Facullé des h'Itres de Poitiers^ 1888, pp. 02 66.)
L\ CONQUÊTE DE LXQUITAINE 73
allait rejoindre la vallée du Clain. Cette plaine était connue par le nom de la seule localité qui se rencontrât dans sa solitude : on l'appelait la Champagne de Vouillé (1). C'est tout près de cette localité, à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Poitiers, qu' Alaric avait pris position dans un ancien camp retranché occupant une superficie de soixante-quinze hectares, qui avait été, croiton, un oppidum de l'époque gauloise, et qu'on nomme encore aujourd'hui le camp de Céneret. Cette position, puissamment défendue de trois côtés par l'Auzance, et du quatrième par un retranchement de six cent mètres de longueur, commandait le chemin par lequel devait arriver
Clovis (2).
Poitiers surgissait à l'extrémité méridionale de cette
(1) Ce point doit être noté pour l'intelligence du récit. Le campus Vocladensis de Grégoire de Tours ii, 37, la campania Vocladensis de Frédégaire, m, 2i, désignent toute la plaine et non seulement la paroisse actuelle de Vouillé. D'ailleurs, jusqu'en 1790, cette paroisse fut immense et comprit presque la plaine entière, en tout plus de sept mille hectares. Quand donc le Liber historiœ, c. 17, nous apprend que la bataille fut livrée in campo Vogladinse super fluuium Clifino, il ne faut pas objecter que le village de Vouillé n'est pas situé sur le Clain, car l'auteur ne dit
pas cela.
(2) A Uichard, Les Légendes de i^ainl-Maixent et la victoire de Clovis en Poitou. {Revue des questions historiques, t. XXXIll, p. 609) ; Id., la Bataille de Vouillé {Bulletin mensuel de la Faculté des lettres de Poitiers, 1888,
pp. 62-66 .
La question du théâtre de la bataille de Clovis contre les Visigoths, qui a fait couler tant d'encre, semblait tranchée depuis la démonstration péremptoire de M. A. Longnon, Géographie de la Gaule au sixième siècle p. 576 et suiv., et de M. A Richard o. c. et Revue des questions historiques, t, XXXIH, qui ont prouvé l'un et l'autre que Vocladum doit être identifié avec Vouillé ; aussi m'étais-je rallié purement et simplement :; leur avis, après une étude soigneuse de la question et une inspection personnelle des lieux. Depuis lors. M. Lièvre est rentré en lice pour défendre son opinion entièrement isolée qui place Vogladum à Saint-Cyr {Revue historique, janv.-févr. 1898), mais il aura simplement fourni à M. A Richard [La bataille de Vouillé^ Poitiers 1898) et à moi-même {Revue des questions historiques, \.\\W\ 1«98 p. 172 et suiv.) l'occasion de démontrer l'inanité de sa thèse. ' .
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vaste étendue, dont la séparait la vallée de la Boivre. Cette petite rivière, en venant au pied de ses murs se réunir au Clam, isolait de tous côtés le promontoire aux pentes abruptes qui porte la ville, sauf vers le sud-ouest où Fétranglement de la montagne resserrée entre les deux vallées forme une espèce d'isthme qui la relie au reste du plateau. L'ancienne Limonum, enfermée dès le quatrième siècle dans une enceinte romaine, formait au sommet de sa colline une espèce de massif parallélogramme de pierre qui couronnait d une manière pittoresque les deux vallées, mais sans descendre jusqu'à elles. Les murs, qui avaient SIX mètres d épaisseur, étaient garnis de tours nombreuses, clairsemées au nord et au midi, où l'escarpement des pentes servait de défense naturelle, plus rapprochées à l'ouest, où les travaux d'art devaient suppléer à Tinsuffisance du terrain. Avec ses temples, ses thermes, ses basiliques, ses arcs de triomphe, son amphithéâtre à vingt mille sièges, et ses trois aqueducs qui la pourvoyaient d'eau fraîche, Poitiers était une des plus belles villes de l'Aquitaine (1) : au quatrième siècle, Ammien Marcellin la mettait au premier rang avec Bordeaux, Saintes et Clermont (2). Le christianisme y était venu à son tour planter ses édifices, et Ton attribuait à Constantin la fondation de son église cathédrde, dédiée à la Vierge. Le siè^e de Poitiers avait été orné d'un éclat incomparable par son évêque, saint Hilaire, un des confesseurs intrépides qui, au fort de la tourmente arienne, avaient monté la garde autour du dogme trois fois saint de la Trinité. Ce grand homme reposait à quelque distance de sa ville épiscopale,
(1) Ledain, Mémoire sur Venceinte f/allo-romaine de Poitiers [Mémoires de la société des anfi,juaires de rOuesf, t. XXXW) - Article du même, dans Pansages et monuments du Poitou. Paris. IS'JS, t. I.
(2) Amm. Man-ellin. xv. U.
,pi
LA CONQUÊTE DE l'aQUITAINE 75
dans le cimetière auquel il avait confié la dépouille mortelle d'Abra, sa fille bien-aimée, qui, fidèle aux vœux de son père, n'avait voulu avoir d'autre époux que le Christ. Il avait fait élever sur le tombeau de la vierge chrétienne une basilique dédiée aux saints Jean et Paul, mais que les fidèles s'habituèrent à désigner bientôt sous son nom. Elle était située à l'endroit précis où commence Pétranglement du plateau de Poitiers, à quelques centaines de mètres des remparts qu'elle dominait, et sur le penchant septentrional delà colline. De là, elle regardait au loin toute la vaste plaine de Youillé. Aujourd'hui encore, le vo3^ageur qui arrive par le nord aperçoit la basilique Saint-Hilaire longtemps avant que le reste de la ville ait apparu sur la hauteur.
La nuit tombait lorsque l'armée franque, débouchant dans la plaine où allaient se décider les destinées de l'Europe, arriva en vue des avant-postes d'Alaric, fortifié dans son camp de Céneret. La tente de Clovis fut dressée à la hâte, et les soldats s'éparpillèrent dans leurs bivouacs, pour se préparer par quelques heures de repos rapide à la formidable rencontre du lendemain. Soudain, le roi, dont le regard mesurait l'étendue comme pour demander à cette plaine muette le mot de la grande énigme du lendemain, vit une lumière éblouissante se lever à l'horizon sur le campanile de Saint-Hilaire. C'était, selon l'expression saisissante de l'historien, un phare de feu qui semblait venir dans sa direction, comme pour lui annoncer que la foi d'Hilaire, qui était aussi la sienne, l'assisterait dans sa lutte contre l'hérésie, à laquelle le grand confesseur de Poitiers avait jadis livré tant de combats victorieux (1).
(1) Sur un phénomène de même genre, cf. Grégoire de Tours, Virfut. S. Juliani c. 34, où est racontée la translation des reliques do saint .lulien par notre rhroni([ueijr d.-ms I église du dit saint à Tours. Referetnd auleni
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Toute Tarmée fut témoin de ce spectacle, et les soldats s'écrièrent que le ciel combattait pour eux. (1). Aussi cette nuit fut-elle passée dans l'allégresse chez les Francs, pour qui elle était en quelque sorte la veillée de la victoire.
Que se passait-il, cependant, derrière les retranchements du camp de Céneret? Les causes vaincues n'ont pas d'historien, et aucun annaliste n'a pris la peine de nous faire assister à l'agonie du royaume visigoth. Toutefois un historien byzantin croit savoir qu'Alaric aurait voulu retarder la bataille jusqu'à l'arrivée du secours de Théodoric le Grand, mais que l'impatience de son peuple le força d'en venir aux mains sans attendre les renforts promis. Rien de plus vraisemblable, d'ailleurs, que cette contrainte morale exercée sur leur chef par des guerriers braves et amoureux de gloire, mais sans responsabilité, qui confondaient la prudence et la lâcheté, et qui craignaient de devoir partager avec d'autres l'honneur de la victoire (2). Alaric voyait plus clair dans sa situation et se rendait compte que le gros de son armée ne partageait pas les dispositions de l'élite. Mais, d'autre part, il était devenu impossible d'ajourner l'heure de l'échéance, et il se décida, quels que fussent ses sentiments intimes, à aller au-devant de la destinée. Peut-être, selon lancienne
mïhi tir fifielis. fjid tune eminus adstahaL mm nos hcmUccun KUtniis Infp-essi, vkiisse se pharum immensi lumhus e cœlo dilapsam super beutani basilicam descendisse, et deinceps quasi infm inf/ressa fuhset.
(1) Grégoire de Tours, 11, 37. foTinxitxXJAber deVirtulihus sfuwli Ililarii. 20 et 21, ajoute que Clovis entendit en inèiiic temps une voix qui lui recommandait de hâter l'action, sednon sine venerabîlis loci oratione, et qu'il se conforma à cette prescription, diligenter observans et oratione occurrens.. Il semble pourtant bien difficile d'admettre que Clovis ait été prier dans la basilique Saint-Hilaire avant la bataille, et je me demande si Fortunat a bien rendu la tradition poitevine.
(2) Procope, Bell, f/olhic, i, 12.
LA CONQUÊTE DE l'aQUITATNE 77
coutume germanique, les deux rois échangèrent-ils encore un défi solennel, et se donnèrent-ils rendez-vous pour le jour suivant.
Le lendemain, de bonne heure, — on était au cœur des longues journées de Tété, — les deux armées se déployèrent en ordre de bataille, et la lutte commença aussitôt. Le lieu précis de l'engagement doit être cherché, selon Grégoire de Tours, à quinze kilomètres de Poitiers, des deux côtés de la chaussée romaine qui allait de cette ville à Nantes et à l'Océan. Les Francs commencèrent par faire pleuvoir de loin une grêle de traits sur leurs adversaires, mais ceux-ci ne répondirent pas avant de pouvoir combattre corps à corps (1). Alors s'engagea une mêlée sanglante, car les Yisigoths étaient un peuple vaillant, et, malgré les sinistres présages qui planaient sur leur cause, chacun dans l'armée d 'Alaric voulait faire son devoir. Le roi des Goths avait avec lui son fils Amalaric, enfant âgé de cinq ans ; à côté de Clovis combattaient son fils aine Théodoric, et Ghlodéric, le prince de Cologne. La lutte sans doute se serait prolongée, si elle n'avait été terminée brusquement par la mort de l'un des rois. Comme dans les rencontres de l'Age héroïque, Clovis et Alaric se cherchaient dès le commencement de l'action, voulant vider leur querelle par un de ces combats singuliers dans l'issue desquels les barbares voyaient un jugement de Dieu. Alaric tomba, frappé d'un coup mortel; mais son rival faillit payer cher sa victoire, car deux soldats visigoths, probablement des membres de la bande royale, fondirent à la fois sur lui de droite et de gauche et cherchèrent aie percer de leurs épées. Mais la cuirasse de Clovis étoit de bonne trempe, et son cheval bien dressé ; il tint tête à ses
(i) Con/ligentibus his eminus^ resisfunt comlnus illi. Grégoire de Tours, II, 37. J'ai traduit comme j'ai pu ce passage obscur.
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agresseurs, et donna aux siens le temps d'accourir et de le mettre hors de danger (Ij.
La chute d'Alaric fut pour Tarmée des Goths le signal dun sauve-qui-peut éperdu. Prenant au milieu d'eux l'enfant royal menacé de tomber aux mains de l'ennemi, quelques hommes dévoués lui firent un rempart de leurs corps, et, fuyant à bride abattue, furent assez heureux pour remporter sain et sauf loin du théâtre du carnage (2). Tout le reste se dispersa dans toutes les directions, ou succomba sous les coups des Francs victorieux. Les Auvergnats venus sous la conduite d'Apollinaire, fils de Tévêque Sidoine, furent presque entièrement exterminés. Le chef parvint à fuir, mais la fleur de la noblesse clermontoise resta sur le carreau (3), et les vainqueurs, pour entrera Poitiers, durent passer sur les cadavres de ces braves catholiques, tombés pour la défense des persécuteurs de leur foi. A neuf heures du matin, tout était terminé, et il n'avait pas fallu une demi-journée pour mettre fin à la domination arienne en Gaule. Néanmoins, la rencontre avait été des plus san-lantes, et quantité de monticules disséminés dans la plaine marquèrent, pour les générations suivantes, la place où les victimes de ce drame ^, dormaient sous le gazon (4). Glovis alla se prosterner de-
(I) Seti auj:l/i,f /fnnlnrù;r fftnn,! vehcls er/ui, ne péri, -et exempfua e^f Grégoire de Tours, ii, 37. II nv r.uit pas conclure de (<■ rolocis eqv} <,ué Clovis a pris la fuite, ce qui ne permettrait pas de cou.i»reiidre uu.rilio luncœ. En realite. relo,r marque ici rairilile et la souplesse des mouvements du elieval qui sert à uierveillc sou .naître dans sa lutte. Cf. Grégoire de Tours, n. 2i : Quem K.di.ium niira> vf.|(Milatis fuisse muiti commémorant. \am quadarn vj,e nuiltitudinem Gottiorum rum decim viris îugasse prescribilur. (iré^^oire fait allusi.ui ici à lexploit qu.. nous avou^ raconté ci-dessus, p. :î;:, rt Ton conviendra ([ue cette rc/oc//r/N nest.ertes pas celle d'un fuyard.
(2) Gré^'oire de Tours, n, ;n.
(3) Grégoire du Tours, /, c.
(4)Ubi niultitudo cadaverum colles ,x s<. visa sit crexis^e. Fortunatu-*, Liber de viriutiôus sancti Hilarii, il.
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vaut le tombeau de saint Hilaire, pour remercier le grand confesseur de la protection qu'il lui avait accordée pendant cette brillante journée; puis il fit son entrée triomphale dans la ville, acclamé comme un libérateur parla population.
Il avait, on s'en souvient, pris le territoire de Tours et de Poitiers sous sa protection spéciale, par vénération pour les deux grands Sc4ints dont lui-même implorait le secours dans cette campagne. Mais, dans l'ivresse de la victoire, ses ordres ne furent pas toujours respectés, et les bandes de soldats isolés qui se répandirent dans les environs, pendant les premiers jours qui suivirent, purent se croire tout permis. Quelques-uns d'entre eux arrivèrent, au cours de leurs pillages, jusqu'au monastère qu'un saint religieux de la Gaule méridionale, nommé Maixent, avait fondé sur les bords de la Sèvre Niortaise (1). Il y vivait en reclus, dirigeant, du fond de sa cellule, les moines que le prestige de sa sainteté avait groupés sous sa houlette. Effrayés de l'arrivée des pillards, ils coururent supplier le saint homme de sortir pour leur enjoindre de se retirer, et, comme il hésitait à rompre sa sévère clôture, ils brisèrent la porte de sa cellule et l'en tirèrent de force. Alors l'intrépide vieillard alla tranquillement au-devant de ces barbares, et leur demanda de respecter le lieu saint. L'un d'eux, dit l'hagiographe, tira son glaive et voulut l'en frapper; mais le bras qu'il avait levé resta immobile, et l'arme tomba à terre. Ses compagnons, effrayés, se sauvèrent aussitôt, regagnant larmée pour ne pas éprouver
(1) V. un épisode tout semblable danslhistoire de la soumission de l'Auvergne révoltée par Thierry I, en 532. Pars aliqna, dit Grégoire de Tour^ I 'r/ut. S. Jiihain c. VA) ab exercitu separata ad Brivatinsim vicum infesta proripmt. Et cela, bien que Thierry eût défendu, lui aussi, de piller les biens de saint Julien. On a, dans les deux cas, un exemple de l'espèce de discipline qui régnait dans l'armée franque.
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le même sort. Le saint eut pitié de leur camarade ; il lui frotta le bras d'huile bénite, fit sur lui le signe de la croix, et le renvoya guéri. Voilà comment le monastère de Saint- Maixent échappa au pillage (1).
Pendant que les destinées du royaume visigoth se décidaient dans les plaines de Youillé, l'armée des Burgondes pénétrait dans le Limousin, et Tun de ses corps, commandé par le prince Sigismond, mettait le siège devant une place forte qu'un écrivain appelle Idunum, et dans laquelle il faut peut-être reconnaître la ville actuelle d'Ahun (2). La place fut prise d'assaut, et un grand nombre de prisonniers tombèrent aux mains des soldats (3). La jonction des deux armées franque et burgonde se fit non loin de là, et les alliés entrèrent bannières déployées dans la capitale des Visigoths. Au bruit de leur arrivée, le concile de Toulouse, qui avait commencé à siéger dans cette ville en conformité des résolutions prises l'année précédente, se dispersa en toute hâte, sans avoir achevé ses tra-' vaux et sans avoir pu rédiger ses actes (4). La ville fut livrée à toutes les horreurs du pillage et de l'incendie (5), et une grande partie de l'opulent trésor des Visigoths, qu'on n'avait pas eu le temps de mettre en lieu sûr, tomba
(1) Grégoire «le Tours, ii, IM. Sur cet épisode, voir G. Kurth, les Sources de thisioire de Cluvis dans (ire'f/oire de Tours, pp. 415-422.
(2) Je sais bien «lue le uoiii ancitii d'Ahun est Aeitodunum ; mais je ne vois pas d'autre localité d«»nt le nom ressemble davantage à Idunum. et puis, le texte du Vita Eptadu est fort corrompu
(3) Ex Vita sancti Eptud'd (dom Bouquet, m, 381).
(4) Krusch, dans la préface de son édition des lettres de Rurlcius, à la suite de Sidoine Apollinaire, p. 65, |»rouve contre Baluze que le concile de Toulouse eut réellement lieu.
(o) Tholosa a Francis et Burgundionîbus incensa. Chronique de .'ill dans M. G. H. Auctores antiquissimi, t. IX, p. 665. On voudrait savoir où Kauf mann, Deutsche Geschichle et Arnold, Cœsarius von Arelate^ p. 244, ont vu que Toulouse fut trahie et livrée aux Francs par son évéque Héraclien.
LA CONQUÊTE DE l'aqUITAINE Si
aux mains de Clovis (1). Ce trésor était célèbre chez les populations du cinquième siècle ; il avait sa légende et 1 on en racontait mille choses merveilleuses. Là, sous la protection du dragon qui, dans l'épopée germanique, est le gardien jaloux de l'or, brillaient dans l'ombre les émeraudes et les autres joyaux du roi Salomon (2), tombés au pouvoir des Romains après la prise de Jérusalem par Titus et enlevés par les Goths après le pillage de Rome. Quoi qu II faille penser de cette poétique généalogie, il est certam que c'était alors la plus précieuse collection d'objets d art qui existât en Occident. On y rencontrait, avec les dépouilles de la capitale du monde, tout ce que les Goths avaient ramassé au cours des formidables razzias opérées par eux dans les plus belles et les plus riches contrées de la Méditerranée. Les rois de Toulouse aimaient à les visiter presque tous les jours, et à se délecter de la vue de tant de chefs-d'œuvre du luxe et de l'art (3). Maintenant, il passait en une seule fois dans les mains de l'heureux Glovis. G était aux yeux des barbares, le complément mdispensable de toute conquête, car la possession d'un royaume était à leurs yeux inséparable de celle du trésor royal.
A Toulouse, les conquérants se partagèrent en trois corps d armée qui allèrent, chacun dans une direction dif-
serve à CarcLonue, et T,!^\'Z^L L^n^f J! ''^" """la manière la plus vraisemblable de faire disparaître la ônni^ ^T "T
giee a Carcassonne avant la bataille de VouiUé
dans les mains de Gensérie au p lîl'de Rome en ^tf "T"" '"" """"' thage d^oû Bélisaire l'aurait envoyfà Justren " '''' '' '""^°'*' ' '^'"- [à) biûome Apollinaire, Epist., i, 2. -
CLOVIS
LA CONQUÊTE DE l'aQUITAINE
féreiîte, achever la conquête de la Gaule visigothique. Clovis s'étail réservé toutes les cités occidentales, et aussi la ré^cion située entre, la Garonne et les Pyrénées.
En^'sonime, il restait chargé de la partie la plus difficile de cette tâche : il devait, non seulement donner la chasse à l'ennemi s'il faisait un retour oiïensif, mais, après en avoir nettoyé les plaines, Faller chercher dans les retraites montagneuses des Pyrénées, où il était si facile à des poignées d'hommes résolus d'arrêter la marche d'une armée victorieuse. Malheureusement l'histoire est muette sur cette phase de la campagne d'Aquitaine, et nous ne pouvons que par la conjecture en entrevoir les grandes lignes. Laissant derrière lui les villes de Bordeaux, de Saintes et d'xVngoulême, qu'il se réservait de prendre au retour, le roi des Francs pénétra directement dans la contrée comprise entre la Garonne et les Pyrénées, que les Romains avaient appelée la Novempopulanie, et qui a pris plus tard le nom de Gascogne. Cette contrée se compose de plusieurs parties fort dillerentes. Le long de l'Océan, depuis Bordeaux jusque vers Bayonne, ce sont des plaines basses et marécageuses dans lesquelles on ne rencontrait alors qu'une population clairsemée et peu de villes. Plus loin, les terres se relèvent, faisant comme un vaste effort pour supporter le gigantesque massif des Pyrénées, du haut desquelles d'innomhrahles rivières se précipitent à travers de fertiles vallées vers la Garonne et vers FAdour. Enfin, on pénètre dans les régions montagneuses et d'accès difficile, où nichaient de tout temps quantité de petites peuplades énergiques et amoureuses de leur liberté. Ici, pour peu que la population lui fût hostile, l'armée conquérante devait se résigner à tous les ennuis et à toutes les péripéties d'une guerre de montagne : occuper chaque poste l'un après l'autre, s'éparpiller en une multitude de corps,
être toujours sur le qui-vive pour surveiller l'ennemi invisible que chaque rocher, chaque détour du chemin pouvait brusquement jeter sur vous.
Dans quelle mesure Clovis parvint-il à triompher de ces obstacles ? Un chroniqueur du septième siècle croit pouvoir nous apprendre qu'il conquit le pays entier jusquaux Pyrénées (1) ; mais, en y regardant de près, on est tenté de croire qu'il ne fit reconnaître son autorité que dans la basse Novempopulanie. Nous voyons, par un document digne de foi, qu'à la fin de son règne les villes d'Eauze, Bazas, Auch, étaient en son pouvoir, et nous savons d'autre part qu'il était également maître du Bordelais. Mais, chose étrange, lorsqu'en 511 il réunit au concile d'Orléans les évêques de la Gaule, ceux des diocèses montagneux échelonnés au pied des Pyrénées manquaient en masse au rendez-vous : on n'y rencontrait ni Couserans, ni Saint-Bertrand de Comminges, ni Tarbes, ni Oléron, ni Bénarn, et Ton y eût cherché vainement les évêques de Dax, de Lectoure, d'Aire et d'Agen. Or tous ces diocèses, à part les deux derniers, avaient été représentés cinq ans auparavant au concile d'Agde. N'avons-nous pas le droit d'en conclure que, tout au moins à la date de 511, les populations gasconnes défendaient encore, contre le vainqueur des Yisigoths, une indépendance avec laquelle Charlemagne lui-même se vit obligé de compter (2) ?
(1) Frédégaire, m, 24. Roricon (doni Bouquet, p. 18) sait même que Clovis arriva jusqu'à Perpignan, détruisant villes et châteaux et emportant un hutia immense. ^
(2) Cest ropinion de Faurlel, II. pp. 72 et 73, ainsi que de Pétigny, II LZ\ "^^^'•f V^"«^«^«"^ d-^ller plus loin, et de chercher, comme fait Bonnel, Die Anfmnge des kavolingischen Hauses, p. 197. qui veut absolument voir le Ligeris de la Loi salique dans la Leyre, petit cours d'eau du bassm d Arcachon, à limiter à cette rivière les conquêtes de Clovis. Bonnel veut aussi, bien a tort, que Toulouse ait été reperdu par les Francs et reconquis par Ibbas : on ne s'expliquerait pas autrement, selon lui, Pabsencf
Il semble cependant que tout le monde, en Novempopulanie, n'était pas opposé à la conquête franque. D'après des récits d'ailleurs fort vagues et peu garantis, saint Galactorius, évèque de Bénarn (aujourd'hui Lescar), aurait combattu vaillamment à la tète de son peuple contre les Visigoths, aux'environs de Mimizan, non loin de l'Océan Atlantique. Fait prisonnier, et sommé d'abjurer la foi catholique, il aurait préféré la mort à l'apostasie. Si ce récit est exact, au moins dans son ensemble, l'événement se sera passé au plus tôt en 507, car en 506 nous voyons que Galactorius vivait encore : sa signature se trouve au bas des actes du concile d'Agde. Et dès lors il devient difficile de nier qu'il ait été à la tête d'une troupe de partisans qui prêtaient main-forte à Glovis. Les textes nous disent, il est vrai, qu'il périt pour avoir refusé d'abjurer la foi catholique ; mais que peut-on croire d'une telle assertion ? Depuis les dernières années, les Visigoths avaient renoncé aux persécutions religieuses, et ce n'est pas après la bataille de Vouillé qu'ils devaient penser à les reprendre. Si donc on peut se fier au récit en cause, il est probable qu'ils auront voulu, en faisant périr Galactorius, le châtier de sa rébellion plutôt quede sa religion (1). Au surplus, l'obscurité qui est répandue sur cet épisode ne permet
de révêque .le loiilouse au toncile dOrléans. C'est là abuser d'un indice dont je crois iivoir fait un usage légitime ci-dessus, M. Barrière-Fiavy, Étude sur les .s,'puUures barbares du midi et de V ouest de la France, p. 29, n'est pas moins téméraire en plaçant la limite des Francs et des Visigoths. après 508, entre Toulouse et Carcassonne, dans le Lauraguais, où il trouve une ravine qui aurait fait la frontière.
(1) Sur saint Galactorius, voir P. de Marci, Histoire du Béarn, Paris, 1640, p. 68, et Acta Sanct., 27 juillet, t, Vil, p. 434. Les Bollandlstes, il est vrai, ne veulent admettre d'autre cause de la mort du saint que son refus d'abjurer; mais il est difficile d'être si affirmatif. Un mémoire de M. H. Barthety, Étude historique sur saint Galacfoire, évéque de Lescar, Pau, 1818, in-12, ne nous apprend rien de nouvea.i.
LA CONQUETE DE L AQUITAINE
pas (Je présenter ici autre cbose que des hypothèses.
La fin tragique de Galactorius prouverait dans tous les cas que les Visigoths n'avaient pas entièrement désespéré de la fortune. Clovis rencontra de la résistance, et il ne crut pas devoir perdre du temps à la briser. Au lieu de forcer les défilés à un moment où la saison était déjà avancée, et peu désireux d'user ses elTorts à s'emparer de quelques rochers, il aura provisoirement abandonné les peuplades pyrénéennes à elles-mêmes, et sera venu mettre la main sur une proie plus importante. Bordeaux, l'ancienne capitale des Goths, le port le plus considérable de la Gaule sur l'Atlantique, valait mieux que toutes les bicoques des Pyrénées, et il lui tardait d'en déloger les ennemis. Ceuxci étaient nombreux dans cette ville; lorsqu'il s'en fut rendu maître, nous ne savons comment, il en chassa tous ceux qui n'étaient pas tombés les armes à la main, et il y établit ses quartiers d'hiver (1). En ce qui le concernait, la campagne de 507 était finie.
Pendant que Clovis soumettait l'occident, son fils Théodoric allait prendre possession des provinces orientales de la Gothie. C'étaient, en revenant de Toulouse vers le nord, l'Albigeois, le Rouergue et l'Auvergne, y compris, sans doute, le Gévaudan et le Velay, qui étaient des dépendances de cette dernière, en un mot, tout ce que les Visigoths avaient occupé le long des frontières de la Burgondie (2). Il n'y paraît pas avoir rencontré de grandes difficultés. Les Visigoths n'avaient jamais été fort nombreux dans ces contrées montagneuses, les dernières qu'ils eussent occupées en Gaule, et dont la population
(1) Grégoire de Tours, ii, 37. Je ne sais quels s..iit les modernes <nii. au dire d'Adrien de Valois, I, p, 267, prétendent que les Visigoths tentèrent de nouveau la fortune des combats dans le voisinage de Bordeaux, au lieu dit Camp des ariens, et qu'ils furent défaits une seconde fois. .
(2) Grégoire de Tours, l. c.
CLOVIS
leur avait opposé en certains endroits une résistance iiéroïque. Les sentiments ne s'étaient pas modifiés dans le cours d'une génération écoulée depuis lors. Les soldats de Clermont s'étaient, il est vrai, bravement conduits à Vouillé ; mais, maintenant que le sort des combats s'était prononcé pour les Francs, nul ne pouvait être tenté de verser sa dernière goutte de sang pour une cause aussi odieuse que désespérée (1).
Quant à Gondebaud, il avait eu pour mission de donner la chasse aux Visigoths de la Septimanie, et de rejeter au delà des Pyrénées les débris de cette nation. Poussant droit devant lui pendant que les princes francs s'en allaient à droite et àgauche, Gondebaud pénétra dans Narbonne. Là, un bâtard du feu roi, du nom de Gésalic, profitant de l'enfance de l'héritier présomptif, s'était proposé pour souverain aux Visigoths démoralisés, et ceux-ci, dans leur impatience de retrouver un chef, n'avaient pas hésité à le mettre à leur tête, sans se préoccuper de ce que devenait le jeune Amalaric. Mais Gésalic n'était pas de taille à soutenir les destinées croulantes de son peuple. Sa lâcheté et son ineptie éclatèrent bientôt au grand jour, et
(1) Voilà tout ce qu'on peut légilimement supposer. DtMider que les villes durent se livrer elles-mêmes aux Francs, sans autre preuve ([ue les persécutions dirigées contre les évèques par les Visigoths, est un mauvais raisonnement. D'ailleurs, les rares témoignages de l'histoire nous apprennent tout le contraire : Toulouse fut pris et incendié, Angoulême dut être assiégé au moment où la cause des Visigoths était entièrement ruinée, le château d'Idunum dut être pris d'assaut. De ce que, vingt ans après, Rodez, reconquis dans Tintervalle par les Visigoths, accueillit avec enthousiasme les Francs qui vinrent la reprendre [er Vita sancti Dnlmasii, dom Bouquet, III, 420), Augustin Thierry croit pouvoir induire que, en 507, « peu de villes résistèrent à l'invasion, la plupart étaient livrées par leurs habitants; ceux dont la domination arienne avait blessé ou inquiété la conscience travaillaient à sa ruine avec une sorte de fanatisme, tout entiers à la passion de changer de maîtres. >» {Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, livre I.) Rien de tout cela ne trouve sa justification dans les textes : il n'y a ici qu'une idée préconçue.
LA CONQUÊTE DE l'aQUITAINE
lorsque les Burgondes arrivèrent, l'usurpateur s'enfuit honteusement (1). Le roi des Burgondes, maître du pays, alla ensuite faire sa jonction avec le jeune Théodoric, qui, sans doute par le Velay et le Gévaudan, venait concerter ses opérations avec lui en vue de la suite de la campagne (2).
Les résultats acquis au moment où l'hiver de 507 vint mettre fin aux hostilités étaient plus beaux que l'on n'eût osé Fespérer. A part quelques villes isolées, les Visigoths ne possédaient plus en Gaule que les rivages de la Provence, entre le Rhône et les Alpes, et quelques postes sur la rive droite de ce fleuve ; car, si les montagnards des Pyrénées tenaient encore, c'était par esprit d'indépendance et non par fidélité à leurs anciens tyrans. Mais que valait pour les vaincus la Provence, désormais détachée du royaume par la perte de Narbonne, et qu'ils ne pouvaient ni défendre efficacement ni même désirer de garder ? D'ailleurs, elle semblait faite pour d'autres maîtres. Les Burgondes avaient hâte de pénétrer enfin dans ces belles contrées, qu'ils avaient si longtemps regardées avec convoitise, et que la fortune des armes venait, semblait-il, de leur livrer. 11 n'est pas douteux, en effet, que la Provence ne fût le prix dont les Francs allaient payer l'utile coopération de Gondebaud.
On peut se demander s'il n'y avait pas, de la part du roi franc, un calcul insidieux dans cette répartition des pro-
(i) Isidore, i/u*;. Goth., e. 37. Vie et Vaissette, p, 248, suivis par par beaucoup d'autres, veulent que Gésalic ait traité avec Clovis. Mais je ne lis rien de pareil dans le passage de Cassiodore [Variar., v, 43), sur lequel ces auteurs s'appuient.
(2) La chronique de iill commet ici une erreur qu'il suffira de relever en passant: Occisus Alaricus rex Gothorum a Francis. Tolosa a Francis et Burgundionibus incensa, et Barcinona a Gundefade rege Burgundionum capta, et Geseleicus rex cum maxima suorum clade ad Hispanias regressus est. M G. H. Auctor. antiquiss.y t. IX, p. 663. il est évident qu'il faut lire Xarbonaau lieu de Bareinona.
GLOVIS
vinces. Tout ce qui avait été conquis pendant la campagne de 507 était resté à Glovis, même les villes que Gondebaud avait prises seul, même les contrées voisines de la Burgondie, où il aurait été si naturel de donner des agrandissements à celle-ci î N'était-ce pas pour enlever à Gondebaud jusqu'à la possibilité de s'étendre de ce côté qu'on l'avait envoyé prendre Narbonne, tandis que le fils de Clovis était venu soumettre à l'autorité de son père le Rouergue, 1»^ Gévaudan, le Velay, l'Auvergne, en un mot, toute la zone qui confinait au royaume de Gondebaud ? Il est vrai qu'on lui promettait une compensation magnifique : la belle Provence, cet Éden de la Gaule, cette porte sur la Méditerranée ne valait-elle pas plus que les gorges des Cévennes? Mais la Provence restait à conquérir, et c'est au moment de faire cette diiiicile conquête que Clovis, regardant la guerre comme terminée, partait de Bordeaux et prenait le chemin du retour !
Le roi des Francs, en quittant la grande cité qui lui avait donné l'hospitalité pendant l'hiver, y laissait une garnison pour y affermir son autorité, preuve qu'elle avait besoin de ce renfort, et qu'on se remuait encore du côté de la Novempopulanie. Il est probable que le retour eut lieu par les trois grandes cités qui n'avaient pas encore reçu la visite des Francs : Saintes, Angoulême et Bourges. Nous savons que Saintes ne fut pas prise sans difliculté, et que là, comme à Bordeaux, le roi fut obligé de laisser une garnison franque (1). Angoulême opposa également de la résistance, et, si l'on se souvient qu'à ce moment la domination visigothique était à peu près entièrement
(1) In Sanctonico et Burdigalinse Francos precepit manere ad Gothorum gentem delendam. Liber hktorla'^ c. 17. - La continuatlo Havniensis de Prosper contient, sous l'année 496, cette ligne énigmatique : Alaricus anno XIl regni soi Santones obtinuit. On en retiendra, dans tous les cas, que Saintes a été disputé.
LA CONQUÊTE DE l'aQUITAINE
balayée de toute la Gaule, on conviendra que les Goths de cette ville avaient quelque courage, ou les indigènes quelque fidélité. Mais un événement qui n'est pas rare dans l'historiographie de cette époque vint encore une fois à l'aide de l'heureux Glovis : les murailles de la ville croulèrent devant lui, et l'armée franque y entra sans coup férir (1). Était-ce l'effet d'un de ces tremblements de terre que les annales du vi^ siècle nous signalent différentes fois en Gaule, ou bien la vieille enceinte, mal entretenue, manquait-elle de solidité ? On ne sait, mais les populations ne se contentèrent pas d'une explication si naturelle, et elles voulurent que la Providence elle-même fût intervenue pour renverser par miracle, devant le nouveau Josué, les remparts de la nouvelle Jéricho. Glovis entra dans la ville par cette brèche miraculeuse, en chassa les Goths et y établit les siens (1). Une légende ajoute que le roi, sur le conseil de son chapelain saint Aptonius, avait fait élever en vue de la ville des reliques de Notre-Seigneur, et qu'instantanément les murailles s'écroulèrent. Pour récompenser Aptonius, Clovis, devenu maître de la ville, après en avoir chassé l'évêque arien, l'y aurait intronisé à la place
(1) Grégoire de Tours, ii, 37.
(2) Tune, exclusis Gothis, urbeni suo dominio subjugavit. Grégoire de Tours, II, 37. Selon Ilinrmar (Acht Snncfornui. t. 1 d'octobre, p. 154 B), et Aimoin, 1, 22 dom Bouquet, t. III, p. 42), les Goths furent massacrés. Roricon, p. 18 (dom Bouquet, t. HI) embellit tout cela selon son procédé ordinaire, et A. de Valois, t. I, p. 298, a tort de croire que cet auteur reproduit ici une source ancienne. SurTinterprétation du fait, je ne saurais être d'accord avec M. Malnory, qui écrit : « Angoulême, dit Grégoire de Tours, vit tomber ses murs à l'aspect de Glovis : cela veut dire, sans doute, que le parti catholique romain lui en ouvrit les portes.» Saint Césaire, p. 68. Il n'y a, selon moi, à moins d'admettre le miracle, que deux manières d'expliquer le fait : ou bien il y a eu un événement naturel qui a été regardé comme miraculeux, on bien nous sommes en présence d'une invention pure et simple. Si les catholiques avaient livré la ville au roi, ils s'en seraient vantés, et Grégoire l'aurait su.
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de celui-ci, et contribué à Térection de la cathédrale (1).
D'Angoulôme, Clovis revint par Poitiers, et de là il arriva à Tours. Selon toute apparence, ce n'était pas la première fois qu'il mettait le pied dans cette ville fameuse (2), à laquelle le tombeau de saint Martin faisait alors une célébrité sans pareille dans la Gaule entière.
Tours était un municipe romain de dimensions médiocres, dont la massive enceinte circulaire subsiste encore aujourd'hui aux environs de la cathédrale Saint-Gatien, et qu'un pont de bateaux mettait en communication avec la rive droite de la Loire. La vie chrétienne y avait commencé dès avant les persécutions ; mais c'est seulement après la paix religieuse qu'on avait pu fonder au milieu de la ville le premier sanctuaire, bâti sur l'emplacement de la maison d'un riche chrétien. Quand saint Martin était venu. Tours et son diocèse avaient été transformés rapidement par son fécond apostolat. La cathédrale avait été agrandie, des églises rurales élevées dans les principales localités avoisinantes, un monastère, Marmoutier, avait surgi dans les solitudes sur l'autre rive ; le paganisme avait été totalement exterminé, et la Touraine jouissait d'un degré de civilisation bien rare à cette époque dans la Gaule centrale. Mort, saint Martin continua de présider à la vie religieuse de son diocèse, qui se concentrait autour de son tombeau, et y attirait d'innombrables pèlerins.
Ce tombeau se trouvait à dix minutes à l'ouest de la ville, le long de la chaussée romaine. Il fut d'abord recouvert d'un modeste oratoire en bois, que l'évoque saint Perpet, au v" siècle, remplaça par une spacieuse basi-
(i) Historia Pon/i/icu/n el coinifum Knf/olismensiu/n, dans Lahbe, Bihliotheca nova manuscriptorum, t. II, p. 2i9. (2) Voir ci-dessus, p. 323.
LA CONQUÊTE DE l'aQUITAINE 91
lique. L'érudition moderne a reconstitué le plan de ce sanctuaire fameux. C'était une basilique à la romaine, avec une abside en hémicycle au fond, et, de chacun des deux côtés longs, deux étages de colonnes dont le premier était supporté par une architrave, et qui reliaient les nefs latérales à celle du milieu. Le transept était éclairé par une tourlanterneau surmontée d'un campanile. Le corps du saint gisait à l'entrée du chœur, les pieds tournés vers TOrient, la tête regardant l'autel ; ses successeurs dormaient autour de lui dans des arcosolium qui reçurent, au v« et vi" siècle, la plupart des évoques de Tours. Tous les murs étaient ornés d'inscriptions poétiques dues à Sidoine Apollinaire et à Paulin de Périgueux, qui les avaient composées à la demande de saint Perpet. Ainsi les derniers accents de la poésie classique magnifiaient le confesseur, pendant que les cierges et les lampes flambaient en son honneur autour de sa tombe, et que la foule des malheureux et des suppliants, prosternée devant l'autel, l'invoquait avec ferveur, et entretenait dans le lieu saint le bourdonnement vague et confus d'une prière éternelle.
Devant l'entrée occidentale de l'édifice, un atrium ou cour carrée servait de vestibule à l'église : il était entouré de portiques et de bâtiments de toute espèce, notamment de cellules où les pèlerins étaient admis à passer la nuit. Des croix de pierre, des édicules contenant des reliques, de petits monuments élevés en mémoire de guérisons miraculeuses garnissaient le pourtour. Cette cour, qui participait de l'immunité du lieu saint et qui avait comme lui le droit d'asile, était le rendez-vous de la foule des fidèles et des simples curieux. Les marchands s'y tenaient auprès de leurs établis, et faisaient de leur mieux pour attirer la clientèle ; les pèlerins, assis à l'ombre des hautes murailles, y consommaient leurs provisions ; des amuseurs
CLOVIS
populaires groupaient autour d'eux des auditoires peu exigeants qui s'égayaient de leurs récits ou de leurs gestes, et une animation assez profane, tempérée pourtant par le respect du lieu saint, y distrayait de la ferveur et des supplications de Fintcrieur (1).
Tel était ce sanctuaire, Tun des grands centres de la prière humaine, un des foyers les plus ardents de la dévotion catholique. Entouré dès lors d'une agglomération naissante, et visité par des Ilots de pèlerins de tous pays, il constituait comme une Tours nouvelle à côté de la première, qu'il vivifiait et qu'il contribuait à enrichir. Clovis y était ramené par la reconnaissance, par la piété, par un vœu peut-être, et aussi par cet intérêt particuHer, fait de curiosité et d'admiration, qu'inspirent toujours les grandes manifestations de la vie religieuse des peuples. Sa première visite fut donc pour le tombeau du saint ; il y fit ses dévotions et combla l'église de riches présents. Selon un pieux usage de cette époque, il avait notamment donné son cheval de guerre à la mense des pauvres de Féglise, sauf à le racheter presque aussitôt. La légende rapporte que lorsqu'il offrit, pour prix de rachat, l'énorme somme de cent pièces d'or, la bête ne voulut pas bouger de l'écurie : il fallut que le roi doublât le chiffre pour
il) Lue restitution «lr« la b.wiliquo Saint-M.ii'tin ;i rt»- tcrilce plusieurs fois; la plus rélèbre est cello de Jules Quicherat, publiée dans la Revue archéotoffirftN', Î.SHDet 1870, et rééditée dans les Mr/anf/i's trarchéoloyle et d'hisfùiretUi méuie auteur. (Cf. I.ecoy, Sainf Mar/in, p. U;8 et suiv.) Depuis lors, de nouvelles re»herrlies, appuyées sur des foullh-s récentes, ont fait faire un pas à la connaissance du monument et modifie sur quehfues points les conclusions de Quicherat. Voir un aperçu de ces derniers travaux dans l'article de M. de Gnxndmaïson iHihliofhèque de l'école des (lia, ires, t. LIV, 1893). Je me suis rallié, sur plusieurs points, aux vues de M. de Lasteyrie dans son mémoire intitulé : L'église Sainl Martin de Tours. Élude crllique sur l'histoire et la forme de ce monument du cinquième au onzième siècle {Mémoires de l'Académie des Inscriptions et des Lettres, t. XXXIV, 1892).
LA CONQUÊTE DE L AQUITAINE
qu'elle consentit à se laissser emmener. Alors Clovis aurait dit en plaisantant :
« Saint Martin est de bon secours, mais un peu cher *
en affaires (i). »
Voilà, probablement, le premier bon mot de l'histoire
de France : il a l'authencité de tous les autres.
Une grande nouvelle attendait Clovis à Tours, ou vint l'y rejoindre peu de temps après son entrée dans cette ville. Satisfait de la campagne de son allié, et voulant resserrer les liens qui l'unissaient à lui, l'empereur Anastase lui envoyait les insignes du consulat honoraire. C'était une distinction des plus enviées, car les dignités honoraires avaient le même prestige que les effectives, et la remise des insignes était entourée d'un cérémonial imposant. Le roi reçut l'ambassade byzantine dans la basilique de Saint-Martin, et se laissa offrir successivement le diplôme consulaire enfermé dans un diptyque d'ivoire, la tunique de pourpre, le manteau ou chlamyde de même couleur, et enfin le diadème d'or (2). Puis il remercia les ambassadeurs, revêtit la tunique et la chlamyde, se coiffa du diadème, monta à cheval à la porte de
(i) Liber kisloriœy c. 17.
(2) Igitur ab Anastasio imporatore codecillos de consoiato accepit, et in basilica beati Martini tunica blattea indutus et ciamide, imponens vertice diademam... et ab ea die tamquam consul aut augustus est vocitatus. Grégoire de Tours, ii, 38. Le Liber historiae, c. 17, et Hincmar, Vita sancli Remigii (dom Bouquet, 111, p. 379S reproduisent Grégoire de Tours. Le grand prologue de la Loi salique donne à Clovis le titre de proconsul (Pardessus, Loi salique, p. 345). Aimoin(I, 22) croit savoir que Clovis reçut le titre de palricius Romanonim {dom Bouquet, III, p. 42), et Roricon (dom Bouquet, 111, p. 19) dit : et non solum rex aut consul sed et augustus ab eodem imperatore jussus est appellari. 11 est inutile de dire qu'on doit purement et simplement s'en tenir à Grégoire de Tours. Pour Tinscription ninique de La Chapelle-Saint-Éloi, où Clovis est appelé Konung Chloudoovig consoul (Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule I, p. 215), c'est une indigne supercherie.
CLOVIS
LA CONQUÊTE DE L AQUITAINE
Vatrium (1), et de là s'achemina solennellement, au milieu d'un grand cortège, jusqu'à la cathédrale, jetant de Tor et de Targent au peuple accouru pour assister à un spectacle aussi pompeux.
Cette grandiose démonstration laissa un souvenir durable dans Tesprit des populations du pays, encore profondément pénétrées de souvenances romaines. Clovis, glorifié par l'empereur, et apparaissant aux yeux de ses nouveaux sujets avec tout Téclat de la pourpre impériale, ce n'était plus le barbare qu'un hasard heureux avait rendu maître du pays, c'était, pour tous ceux qui avaient gardé le culte de l'Empire, le représentant du souverain légitime, et, pour tout le monde, l'égal de la plus haute autorité de la terre. Ses sujets ne pouvaient se défendre d'un certain orgueil patriotique en voyant leur souverain revêtu d'un titre qui continuait d'imposer aux hommes. « Dès ce jour, dit Grégoire de Tours, on donna à Clovis les noms de consul et d'auguste (2) ». Et l'hymne barbare qui sert de prologue à la Loi Salique fait sonner bien haut le titre de proconsul qu'il attribue au roi des Francs, dans la môme tirade où il oppose avec fierté les Francs aux Romains. Tant il est vrai que le prestige des institutions survit à leur puissance, et que les hommes ne sont jamais plus vains d'une dignité que lorsqu'elle est devenue absolument vaine !
Il serait d'ailleurs erroné de soutenir, comme l'ont fait quelques historiens, que c'est le consulat honoraire de Clovis qui seul a fait de lui le souverain légitime de la Gaule. La cérémonie n'avait eu cette portée pour personne. Ni Anastase n'entendait investir Clovis d'un pouvoir
(1) Vatnum lui-même étant un endroit sacré, on n y montait pas à cheval. Voir Grégoire de Tours, Gloria marh/rum. r. 60.
(2) Grégoire de Tours, ii, 38.
royal sur la Gaule, ni Clovis n'aurait voulu se prêter à une cérémonie qui aurait eu cette signification. Les Gallo- Romains connaissaient trop bien la valeur du consulat pour s'y tromper; quant aux Francs, ils étaient sans doute de l'avis de leur roi, et trouvaient avec lui que, comme on disait au moyen âge, il ne relevait son royaume que de Dieu et de son épée.
Nous ne terminerons pas ce chapitre sans essayer de répondre à une question : Que devinrent les Visigoths d'Aquitaine après la conquête de leur pays par les Francs ?
« Ils furent exterminés, répond avec assurance un chroniqueur du huitième siècle. Clovis laissa des garnisons franques dans la Saintonge et dans le Bordelais pour détruire la race gothique (1). » Et Grégoire de Tours, plus autorisé, nous apprend que Clovis, maître d'Angoulême, en chassa les Goths. (2) Ces témoignages sont formels, et ils reçoivent une remarquable confirmation de ce fait qu'à partir de 508, on ne trouve plus de Visigoths ou du moins plus d'ariens en Gaule. Il semble qu'en réalité Textermination de ce peuple ait été complète.
Ne nous hâtons pas, toutefois, de tirer une pareille conclusion. Si peu nombreux qu'on les suppose en Aquitaine, si sanglantes qu'on se figure les hécatombes du champ de bataille et les violences du lendemain, il n'est pas facile d'exterminer tout un peuple. Combien ne dut-il pas rester, dans les provinces, de familles visigothiques enracinées dans le sol, pour qui l'émigration était impossible, et qui durent chercher à s'accommoder du régime nouveau I Un moyen s'offrait à elles : abjurer l'hérésie et se faire recevoir dans la communion catholique. Elles
(1) Liber histoiias^c. 17. Voir le texte ci-dessus, p. 88, note!.
(2) Tune exclusis Gothis urbem suo dominio subjugavit. Grégoire de Tours, II, 37.
GLOVIS
LA CONQUKTE DE l'aqUITAINE
s'empressèrent d'y recourir, et nous voyons que dès les premières années qui suivirent la conquête, elles abjurèrent en masse. Le clergé arien donna l'exemple du retour à la vraie foi, et les fidèles suivirent. L'Église accueillit avec joie et empressement ces enfants prodigues de rhérésie. Elle leur facilita le retour en permettant aux évoques de laisser à leurs prêtres, s'ils en étaient dignes, leur rang hiérarchique après une simple imposition des mains, et elle consentit à ce que leurs sanctuaires fussent affectés au culte catholique. (1) Il y eut donc très peu de changement; car, en dehors des sectaires fanatiques pour qui l'hérésie était un instrument de domination, personne n'était attaché à l'arianisme, et la plupart des ariens ignoraient la vraie nature du débat sur le Verbe, qui passionnait les théologiens. Ainsi tomba la fragile barrière qui séparait en deux camps opposés les chrétiens de la Gaule, et il n'y eut plus qu'un bercail et un pasteur (2).
L'État imita la générosité de l'Église. Il n'est dit nulle part quelle fut la condition politique des Visigoths convertis ; il n'est pas même dit quelle fut celle des Aquitains
(1) 10. De clencis ah hmresi conversis et de hasiUcis Gothonim. — De hœreticis clericis, qui ad fidem catholicam plena fide ac voluntate venerunt, vel de basilicis quas in perversitale sua Gothi hactenus habuerunt id censuimus observari, ut si clerici fideliter convertuntur, et fidem catholicam intègre confîtentur, vel ita dignam vitaui morum et actuum probitale custodiunt, officium quo eos episcopus dignos esse censuerit cum mipositae manus benedictione suscipiant, et ecclesias simili, quo nostrae mnovari soient, placuit ordine consecrari. Concile d'Orléans en 511 dans Sirmond, Concilia Galliœ, I, p. 180. Le concile d'Épaone en 517, canon 33, tranche la question des sanctuaires ariens dans un sens opposé (Sirmond, o. c, I, p. 200); mais il avait pour cela des raisons spéciales qui sont en partie déduites dans une lettre de saint Avitus Episl , 7 (6;, en partie restées dans sa plume et faciles à deviner.
(2) Dahn, DieKœnige der Gennanen, V. p. 114, invoque des noms comme Amalanus et Alaricus pour établir qu'il y avait encore des Goths en Aquitaine. Je ne saurais me rallier aux considérations archéologiques de M. de Baye, dans Bulletin et Mémoires de la société archéologique et historique de la Charente, 6« série, t. I (1890-91).
catholiques. Mais tout nous amène à conclure que ces conditions furent identiques, et nous savons déjà que les Aquitains suivirent celle de tous les autres hommes libres du royaume de Glovis. Ils acquirent d'emblée, et par le seul fait de leur passage sous son autorité, le nom, la qualité et les droits des Francs. Le titre de Franc avait été, à chaque extension de la puissance franque, conféré libéralement à tous les hommes libres du pays conquis. 11 en lut encore de môme cette fois. Tous les Aquitains, qu'ils fussent Romains ou barbares, entrèrent dans la participation de la nationalité franque. Aucune distinction ne fut jamais faite, sous le rapport des droits politiques, entre ces diverses catégories de Francs, quelle que fût leur origine. Saliens, Saxons, Romains d'Aquitaine ou Romains de la Gaule septentrionale, Visigoths convertis, tous sans exception se trouvèrent réunis sous le patronage de ce nom. Glovis fut le roi de tous, et une large égalité, reposant sur l'unité de religion et sanctionnée par une prudente politique, régna dès le premier jour entre Francs de race et Francs naturalisés. On n'a jamais vu, dans les temps barbares, une conquête se faire dans de telles conditions. Glovis conquit le sceptre de l'Aquitaine ; mais l'Aquitaine conquit la nationalité franque et la pleine égalité avec ses vainqueurs.
Lj m. • •> - 1 . . ^ ^.
LA GUERRE DE PROVENCE
La conquête de l'Aquitaine était achevée. Une série d'engagements victorieux avait fait entrer Tarmée coalisée des Francs et des Burgondes dans toutes les capitales des Visigoths : à Toulouse, à Bordeaux et à Narbonne. Ils venaient de descendre dans la vallée du Rhône, et d'arrêter leur plan de campagne pour la fin de Tannée 508. Il s'agissait de couronner l'expédition par la conquête de la Provence, part destinée vraisemblablement aux Burgondes, qui avaient vaillamment combattu et qui restaient les mains vides.
Cette part allait être belle, moins par l'étendue territoriale que par la valeur exceptionnelle du site et du sol. Dans toute la Gaule méridionale, il n'y avait pas de province plus riche et plus prospère que letroite mais opulente région comprise entre le Rhône, la Durance, les Alpes et la mer. C'était, sans contredit, le plus beau fleuron de la couronne des Visigoths, qui avaient mis un acharnement sans bornes à la conquérir. Les Burgondes se réjouissaient d'avance à la pensée qu'une proie si
LA. (iUERRE DE PROVENCE
opulente et si longtemps convoitée allait enfin tomber dans leurs mains. La Provence devait leur ouvrir la mer, les mettre en communication avec toutes les plao-es de la Méditerranée, verser sur leurs marchés, par le port de Marseille, les richesses du monde oriental. C'était un nouvel avenir qui commençait pour ce peuple, jusque-là resserré dans ses frontières entre des voisins jaloux, et comme refoulé dans les montagnes de l'Helvétie et de la Savoie.
A la vérité, il y avait encore, sur la rive droite du Rhône, quelques villes qui n'avaient pas ouvert leurs portes aux vainqueurs. De ce nombre était Nîmes, qui avait fortifié son amphithéâtre et qui se préparait à faire une vigoureuse résistance (1), et Garcassonne, qui, si l'on en peut croire Procope, abritait derrière ses hautes murailles les restes du trésor d'Alaric (2). Le castrum d'Ugernum, aujourd'hui Beaucaire sur le Rhône, était également occupé par une garnison visigothique restée en communication, au moyen du fleuve, avec la grande ville d'Arles, qui était comme le solide verrou mis à la porte de la Provence menacée (3). On pouvait masquer Nîmes et Carcassonne, qui devaient suivre la destinée du reste du pays ; mais, pour devenir les maîtres de la belle région qui s'étendait sur la rive gauche, il était indispensable de mettre la main sur sa métropole.
Somme toute, la conquête de la Provence était une entreprise plus difficile qu'on ne l'eût pu croire à première vue. Les populations de ce pays n'avaient pas pour les Francs l'engouement que manifestaient pour eux les habi-
(1) Ménard, Histoire civile, ecclésiastique et littérnire de la ville de Nîmes, Paris, 1744, t. I, p. 75.
(2) Procope, De Bello gothico, i, 12.
3} Vitasancti Cœsarii, i, 15; dans Mabillon, Acfa Sancforum\ l, p. 64
CLOVIS
tants des deux Aquitaines ; elles n'étaient nullement disposées à les accueillir comme des libérateurs, et elles ne remuèrent pas à leur approche. Contrée foncièrement romaine, la Provence confondait dans le même mépris tous les barbares ; les Francs et les Burgondes lui répugnaient autant que ses maîtres visigoths. Elle sentait son repos et sa félicité troublés par des guerres dont elle était Tenjeu, et elle en voulait aux conquérants qui lui apportaient tant de maux. Les Visigoths, au moins, étaient acclimatés, et leurs tracasseries confessionnelles semblaient décidément avoir pris fin ; à tout prendre, on préférait leur domination aux horreurs de l'invasion franque, maintenant surtout qu'on n'avait plus à en craindre les excès et qu'on en regrettait les avantages. Nulle part ces dispositions hostiles à la conquête franque ne se traduisirent avec plus de vivacité qu'à Arles même. Cette grande ville, assise sur le Rhône en amont du delta par lequel il circonscrit l'île de la Camargue avant de descendre dans la mer, commandait toutes les communications de la Gaule intérieure avec la Méditerranée. Elle fermait cette mer, d'un coté aux Francs, de l'autre aux Burgondes, et mettait à Tabri de leurs surprises les provinces septentrionales de l'Italie. Son admirable position stratégique lui avait valu, au commencement du cinquième siècle, Thonneur de servir de résidence au préfet du prétoire des Gaules, et même de donner parfois l'hospitalité à la majesté impériale. Constantin le Grand, qui en aimait le séjour, avait voulu lui donner son nom, et en avait fait, comme dit un poète du quatrième siècle, la petite Rome gauloise (1). La ville était vraiment une résidence impériale. Malgré la largeur qu'y
(1) Ausone, xix, "4
LA GUERRE DE PROVENCE
avait déjà le Rhône, elle l'avait franchi et avait projeté un de ses quartiers sur la rive droite, ce qui lui valait de la part des contemporains le nom d'Arles la Double (1). Un pont de bateaux reliés par de fortes chaînes rattachait les deux villes l'une à l'autre (2).
Les Visigoths n'avaient pu se résigner à laisser un poste de cette importance aux mains de l'empereur. Ils l'avaient assiégée quatre fois pendant le cinquième siècle, et, une fois qu'ils en furent les maîtres, ils la gardèrent avec un soin jaloux, toujours l'œil au guet, dans la crainte qu'on ne leur disputât cette perle de la Méditerranée. Les Burgondes surtout leur inspiraient de l'inquiétude : comme on l'a déjà vu, ils allèrent jusqu'à soupçonner Tévêque d'Arles lui-même, sur la seule foi de son origine burgonde, de vouloir livrer la ville à ses compatriotes. Même après que l'innocence de saint Césaire eut été reconnue, et qu'il fut rentré dans sa ville épiscopale, les soupçons persistèrent contre lui dans une bonne partie de la population arlésienne. Il y avait là quelque chose de fatal ; c'étaient, si l'on peut ainsi parler, ses fonctions qui le dénonçaient, et, quoi qu'il fît, il était suspect de plein droit. La communauté de foi entre les assiégeants et les catholiques arlésiens créait entre eux une solidarité apparente dont tout le poids retombait sur l'évêque ; car, bien que les catholiques formassent la majorité, les Goths ariens et les juifs constituaient des groupes compacts, également hostiles, sinon à la population catholique, dont il fallait ménager les sentiments, du moins à son chef, qu'on essayait d'isoler. La haute situation que ses vertus, ses talents et ses fonctions avaient faite à Césaire irritait les ariens. Quant aux Juifs, ils avaient une rancune spé-
(1) kl., iôid., XIX, 73.
•2^ Grégoire de Tours, Gloria Marf>/rani, c. 68.
CLOVIS
cîale contre le grand évêque. Ne venait-il pas, au concile d'Agde, de faire prendre des précautions contre les conversions simulées ou peu durables des juifs, et n*avait-il pas étendu à tout fidèle l'interdiction de les recevoir à sa table ou d'accepter leurs invitations (1)? Goths et juifs se trouvaient donc unis dans une même inimitié contre Césaire. Les juifs surtout parlaient très haut, ne cessaient de suspecter le dévouement des catholiques, et se faisaient volontiers les zélateurs du patriotisme. Ce rôle était d'autant plus fructueux que tout le monde était animé du même esprit de résistance à l'assiégeant.
Venant de la Septimanie, les Francs et les Burgondes commencèrent par ravager toute la campagne d'Arles située sur la rive droite. Puis ils se répandirent sur la rive gauche, où ils firent les mêmes dégâts, et se mirent en devoir d'investir étroitement la ville. Il y avait alors, en dehors de l'enceinte et au pied même de ses murailles, un établissement religieux inachevé encore, où Césaire se proposait de fonder un monastère de femmes dont il réservait la direction à sa sœur Césarie. Ce couvent était l'œuvre de prédilection du saint : lui-même, en vrai moine, n'avait pas craint d'y prendre sa part des plus rudes travaux, peinant comme un simple ouvrier à la sueur de son front. 11 eut la douleur de voir cet édifice, qui lui était si cher, tomber sous les coups des assiégeants, qui en employèrent les matériaux à leurs travaux de circonvallation (2;. A le voir ainsi traité par l'ennemi, pouvait-on encore avec quelque raison soutenir; qu'il était de connivence avec eux? Non, certes (3). Mais les opi-
(1) Voir les canons 34 et 40 du concile d'Agde, dans Sirmond, Concilia Galliae, I, pp. 468 et 169. Cf. Arnold, Cxsarius von AielatCr p. 248.
(2) Vitasanctî C««am, Mabillon, o. c, p. 641.
(3) Arnold, Cmsarius von Avelale, p. 247.
LA GUERRE DE PROVENCE
niàtres soupçons dont il était la victime ne se laissèrent pas dissiper, et un incident fâcheux vint, peu après, leur donner une apparence de fondement.
Pendant qu'on poussait le siège avec vigueur, un jeune clerc, parent de l'évêque, se laissa descendre nuitamment par une corde du haut des remparts et gagna le camp ennemi. 11 pouvait sembler difficile de reprocher à saint Césaire cet acte de lâcheté comme une trahison dont il aurait été le complice, et c'était faire peu d'honneur à son habileté que de lui attribuer pour instrument son commensal et son propre parent. Mais la passion politique ne raisonne pas. Les juifs et les ariens feignirent de tenir la preuve évidente d'un complot ourdi par l'évêque pour livrer la ville à l'ennemi ; ils firent grand bruit de l'incident, et ils parvinrent à provoquer une sédition dans laquelle les enfants d'Israël s'agitèrent et firent preuve d'une patriotique indignation contre l'évêque. Ce fut chose décidée : Césaire était un traître ; c'était par son ordre et de sa part que le clerc transfuge était allé s'entendre avec les assiégeants ; il fallait châtier la trahison et veiller au salut de la ville. Les têtes ainsi échauffées, on courut arracher le saint à sa demeure près de son église; s?l maison et même sa chambre furent remplies de soldats, et l'un des Goths poussa l'insolence jusqu'à prendre possession de son lit. Les plus exaltés avaient proposé de noyer le saint dans le, Rhône; mais, au moment d'exécuter ce projet, on recula devant la gravité d'un pareil attentat, et on imagina d'emmener le prisonnier sous bonne garde à Beaucaire, en amont de la ville sur le Rhône, qui, comme on l'a vu plus haut, était resté au pouvoir des Yisigoths. Mais, comme les deux rives du fleuve étaient occupées par les assiégeants, et qu'ils avaient peut-être des bateaux croisant dans ses
eaux, le dronion qui portait l'évèque n'osa pas risquer un voyage aussi dangereux. Il fallut donc le ramener dans la ville, où il fut jeté dans les cachots souterrains du prétoire. Tout cela s'était passé la nuit, et peut-être n'avait on voulu, en simulant le voyage de Beaucaire, que donner le change à la population catholique, qui s'inquiétait de ce que devenait son pasteur. De fait, elle n'apprit pas ce qu'on avait fait de lui, ni même s'il était encore vivant ( 1 ). A quelque temps de là, un autre incident, d'une nature plus sérieuse, vint détourner le cours des préoccupations populaires, et ftiire oublier l'animosité qu'un avait contre le saint. Un juif, qui se trouvait de garde sur les remparts, imagina de lancer aux ennemis, en guise de projectile, une pierre à laquelle il avait attaché une lettre. Celle-ci portait qu'ils pouvaient appliquer leurs échelles, la nuit, à l'endroit de la muraille occupée par le poste juif, et s'emparer ainsi de la ville, à condition que les Israélites échapperaient au pillage et à la captivité. Par malheur pour le traître, il se trouva que l'ennemi recula ses avantpostes pendant la nuit, si bien que, le lendemain matin, des Arlésiens qui s'étaient aventurés au dehors de l'enceinte découvrirent la lettre, et vinrent en grand émoi la lire au peuple assemblé sur la place publique. Cette fois, la fureur populaire se déchargea sur les juifs. Non seulement le coupable paya cher son essai de trahison ; mais, du coup, toute la tribu devint suspecte. Quant à l'accusation formulée contre saint Césaire, elle tomba, apparemment parce que les juifs en étaient les plus ardents fauteurs, et que leur trahison présumée devenait un argument en faveur de leur victime (2).
(1) Vifa sancH Cœsarii. \, 15, dans Mabiiluo, 1. p. H4l. Cf. Arnold, Cœsarius von Arelate, p. 248, note 808.
(2) Vihi sancfi T.r.sv// //, i, Ifi, dans Miibillun, I, p. 641.
LA GUERUE DE PROVENCE
Cependant le siège traînait en longueur, et les souffrances de la faim commençaient à se faire sentir dans la nombreuse population de la ville, ce qui montre que Tinvestissement du côté de la mer était aussi étroit que du côté du fleuve. Enfin, on apprit que du secours arrivait, et que les troupes de Théodoric étaient en marche. Un édit de ce prince, dont la teneur nous est conservée (1), les avait convoquées pour le 22 juin, et il est probable que ce fut dans les dernières journées de ce mois, ou dans les premières de juillet, qu'elles apparurent sous les remparts de la ville affamée.
Pourquoi Théodoric le Grand n'était-il pas intervenu plus tôt? Après la fastueuse démonstration qu'il avait imaginée pour empêcher l'explosion des hostilités, après les menaces peu déguisées qu'il avait fait entendre à Clovis pour le cas où il s'aviserait d'entrer en campagne, comment avait-il pu laisser écraser son gendre, et détruire un royaume qui était pour l'Italie une garantie de sécurité? Il serait injuste, sans doute, d'expliquer son inaction par un de ces calculs machiavéliques comme celui que Procope lui attribue dans la guerre des Burgondes, et dont la rumeur populaire des Francs, toujours portés à croire et à dire du mal de l'ennemi, ne manqua pas de l'accuser cette fois encore (2). Théodoric n'avait pas le moindre intérêt à mettre aux prises Alaric et Clovis. Sa politique d'équilibre européen, s'il est permis d'employer cette expression, avait essentiellement pour but de contrebalancer ses royaux confrères les uns par les autres, pour arriver à maintenir son hégémonie sur tous. Prétendre qu'il fut séduit par l'idée de se faire, presque sans coup férir, sa part des dépouilles d' Alaric, cela revient toujours
(1) Cussiodore, ] nrUuum i, :i4.
(2) Frédégaire, n. 58.
CLOVIS
LA GUERRE DE PROVENCE
à supposer que ce profond politique aurait été assez mal inspiré pour attirer sur Tltalie, en substituant le voisinage des Francs à celui des Visigoths, le plus terrible de tous les dangers. On ne soutiendra pas davantage qu'il ait poussé Famour de la paix et la prédilection pour les solutions pacifiques jusqu'au point de ne pas munie bouger après la fatale journée de Youillé, car c'était créer une situation contre laquelle il ne serait plus possible de réagir autrement que par les armes. Pourquoi donc, encore une fois, a-t-il laissé les alliés franchir le Rhône et menacer ritalie elle-même, et ne se mit-il en campagne qu'un an après l'explosion de la lutte, à un moment où tout pouvait déjà être perdu ?
La solution du problème doit être cherchée à Byzance, dans les combinaisons de cette diplomatie savante qui était restée la dernière ressource de l'Empire expirant. Byzance, nous l'avons déjà dit, avait mis les armes à la main des Francs et les avait jetés sur les Visigoths, probablement après leur avoir promis d'occuper pendant ce temps le roi d'Italie. Pour des raisons qui nous échappent, les Grecs ne prirent pas la mer en 507 ; mais ils firent des préparatifs de guerre tellement ostensibles, que Théodoric, efTrayé, ne crut pas pouvoir dégarnir son royaume. Au printemps de 508, l'Empire se trouva enfin en mesure de faire la diversion promise à ses alliés francs et burgondes. Une flotte de cent navires de guerre et d'autant de dromons, quittant le port de Gonstantinople sous les ordres des comtes Romain et Rusticus, vint débarquer sur les côtes de l'Italie méridionale, et mit à feu et à sanjx une grande partie de l'Apulie. Les environs de Tarente et ceux de Sipontum furent particulièrement éprouvés (1).
^1) Comte Màrcellin, Chronicon, a. 508, dans M G. H., Auctores anti^ tjuhsimi. t. XI, p. 97; Cnssiodorr. Vtintiruni. \, Ki, ot ii. H«.
On ne sait pas pourquoi les Byzantins se bornèrent à ces razzias. Peut-être l'armée avait-elle des instructions qui lui défendaient de s'engager plus sérieusement ; peut-être aussi l'impéritie et la lâcheté des chefs sont-elles seules responsables de l'insuccès apparent d'un si grand effort. Les énergiques mesures de défense que Théodoric prit sans retard, et qui, assurément étaient préparées de longue main, n'auront pas peu contribué à faire regagner le large à la flotte impériale. Dans tous les cas, l'opinion publique à Byzance considéra l'expédition comme un échec et le chroniqueur byzantin en parle avec mépris, moins comme d'une opération militaire que comme d'un exploit de pillards (1). Voilà pourquoi Théodoric n'était pas apparu plus tôt sur le théâtre où se décidaient les destinées de la Gaule, et telle est l'explication d'une attitude qui a été une énigme pour les historiens (2). Il faut dire plus. Au moment où s'ébranlaient les forces qui allaient au secours de la Provence, le sol de l'Italie n'était peut-être pas encore tout à fait évacué par les troupes byzantines. De toute manière^ il était indispensable de rester Tarme au bras, et de protéger les rivages méridionaux contre un retour offensif de leur part. Le roi d'Italie fut donc obligé de diviser ses forces pendant Tété de 508, et n'en put opposer qu'une partie à l'armée réunie des Francs et des Burgondes. Cela suffisait, à vrai dire, pour mettre provisoi-
(1) Comte Marcellin, /, c.
(2) Par exemple pour Binding. Vas Btinjundisch-Romanische Kœnigreich p. 202. Cependant la vérité avait déjà été entrevue par Vie et Vaissette, Histoire générale du Languedoc, t. I, p. 248; de nos jours elle l'a été par Pétigny, 11, p. 526, par Gasquet, l'Empire byzantin et la monarchie franque, p. 133, par Dahn, Die Kœnige der Germanen, t. V, p. 113, et enfin, depuis la publication de ce livre, par Malnory, Saint Césaire. p. 92, par Hartmann Z>«5 Italienische Kœiiigreich, Leipzig 1897, p; 160, par Arnold, Cœsarius von Arelafe, \). 2i:i. et par \V. Schultze Das Met^ovingische Frankenieiclu p. 74.
CLOVIS
rement en sûreté les villes qui n'avaient pas encore reçu leur visite, et pour relever le moral de la population indigène : ce n'était pas assez pour un engagement définitif avec les alliés.
Du moins, le cours des événements militaires pendant Tannée 508 justifie ces conjectures. Débouchant en Gaule le long de la Corniche, les Ostrogoths prirent possession, sans coup férir, de tout le pays situé au sud de la Durance. Ce qui restait de Visigoths dans ces régions les accueillit sans doute à bras ouverts, et la population elle-même les salua comme des libérateurs. Marseille surtout leur fît un accueil chaleureux (1), et il fut facile aux officiers de Théodoric de substituer partout le gouvernement de leur maître aux débris d'un régime écroulé. Rattachés à Tltalie, les Provençaux croyaient redevenir, d'une manière effective, les citoyens de TEmpire romain ; Théodoric était pour eux le lieutenant de Tempereur, et la douceur de son gouvernement les rassurait contre les persécutions religieuses qu'ils avaient eu à subir sous Euric.
Au surplus, Théodoric ne perdit pas un instant pour donner à sa prise de possession de la Provence le caractère d'une mesure définitive et irrévocable. Le pays était à peine sous ses ordres, qu'il y envoyait Gemellus pour le gouverner en ([ualité de vicaire des Gaules (2) ; titre très pompeux, si Ton réfléchit à Texiguïté du pays sur lequel s'étendait l'autorité du vicaire, significatif toutefois et même plein de menaces pour les alliés, parce qu'il remettait en question et contestait d'une manière implicite la légitimité de toutes leurs conquêtes au nord des Alpes.
Comme le siège d'Arles durait toujours, il parut essentiel, si on ne pouvait le faire lever cette année, d'encou-
(1) Cassiodore, \'ariaruni, m, 34.
(2) Cussiodore, Variarum, m, 16 et Î7.
LA GUERRE DE PROVENGE
rager au moins les assiégés, en leur faisant passer quelques ravitaillements qui leur permettraient d'attendre un secours plus efficace. L'entreprise réussit pleinement. Culbutant les Francs et les Burgondes qui occupaient la rive gauche, avant qu'on eût pu venir à leur secours de la rive droite, les Ostrogoths entrèrent dans la ville avec un convoi de vivres qui y ramena l'abondance et la joie. Cet épisode éclaira les alliés sur le danger qui les menaçait pour l'année suivante, si auparavant ils ne parvenaient pas à fermer l'accès d'Arles aux armées italiennes. Ils firent donc les plus grands efforts pour s'emparer du pont de bateaux qui reliait les deux rives. Leurs dromons l'assaillirent de tous les côtés à la fois, mais les assiégés opposèrent une résistance vigoureuse : à leur tête était le chef des troupes ostrogothiques, Tulwin, héros apparenté à la famille des Amales, qui fit des prodiges de valeur, et qui fut grièvement blessé dans cette rencontre (1). Le pont, disputé avec acharnement, resta aux assiégés. Arles put tenir l'hiver encore : le printemps allait lui apporter la délivrance.
En 509, libre enfin de préoccupations du côté de Byzance, Théodoric put jeter toutes ses forces sur la Gaule, et alors les événements se précipitèrent. Une armée ostrogothique, sous la conduite d'Ibbas (2), arrivant de Turin, franchit les Alpes au col de Suse, et apparut subitement sur les derrières de l'ennemi dans la vallée de la
[[) Id., ihid., viii, 10. Sur ce personnage, voir encore le même recueil Mil, 9; Mommsen, préface de l'édition de Cassiodore, p. 37; le même Oslr/of/iische Sludien., dans le Neues Arcliiv., t. XIV, pp. 50fi et 515.
(2) Schroeder, dans Y Index pevsonarum de l'édition des Variarum de Mommsen, suppose, non sans vraisemblance, que le nom d'Ibbas est le diminutif de lldibald. A.schbacli, Geschichte der Wesfgofhen, p. 177, et Dahn, Die Kœnige der Germanen, t. V, p. 113, et t. VI, p. 372, disent à tort qu'Ibhas était un zélé catholique.
CLOVIS
LA GUERRE DE PROVENCE
Durance (1). Par cette manœuvre hardie, Ibbas coupait les communication des Burgondes avec leur royaume, et dominait «à la fois la route de Valence et celle d'Arles à partir de Gap. Là, larmée se partagea : l'un des corps, sous les ordres de Mammo, se répandit au nord de la Durance (2), pénétra dans Orange dont la population tout entière fut emmenée en captivité (3), inquiéta même les environs de Valence (4), et, revenant vers le sud, s'empara d'Avignon où il mit une garnison gothique (5). L'autre corps d'armée, dont Ibbas s'était réservé le commandement, pilla le pays de Sisteron, d'Apt et de Gavaillon, et vint ensuite faire sa jonction avec Mammo pour aller ensemble débloquer Arles.
La situation était excellente pour les généraux de Théodoric. Maîtres du littoral, où ils pouvaient compter sur la fidélité de la population, maîtres de la vallée de la Durance, laissant derrière eux le pays burgonde épuisé, ils étaient précédés et suivis par la terreur de leurs armes lorsqu'ils arrivèrent sous les murs de la capitale de la Provence. La situation des assiégeants, au contraire, était des plus périlleuses. Obligés, pour faire un blocus en règle, de se disperser sur les deux rives du lleuve, ils se voyaient, sur la rive gauche, pris entre la ville et l'armée ostrogothique, et transformés presque en assiégés. Il leur fallut renoncer au blocus, ramener en hâte toutes leurs forces sur la rive droite, et se préparer à soutenir 1 assaut réuni de la ville et de ses libérateurs. Une bataille dont nous ne connaissons que le résultat eut
(1) Cassiodore, VariarutH, iv, 36.
(2) Marius d'Avenches, Chronieon, a. 509: Hor consule Mammo dux Gothonim partem Galliae deprœdavit.
(3) Vita sancti Cxsarii, i, 19, dans Mabillon, o. c, I, p. 642.
(4) S. Avitus, Epitolxy 87 (78).
(3) Gassiodore, Vaiiat-um, m, 38.
lieu de ce côté du Rhoue. Ce fut un éclatant triomphe pour les Goths ; à en croire leur chroniqueur Jordanès, qui parle ici avec une exagération manifeste, trente mille Francs et Burgondes seraient restés sur le carreau (1).
Les Goths rentrèrent victorieux dans la ville enfin délivrée, traînant à leur suite une multitude de prisonniers dont ils emplirent tous les bâtiments publics, les églises et la maison de l'évêque. Ces pauvres gens, affamés, à peu près nus, étaient en proie à la plus extrême détresse. Saint Gésaire vint à leur secours avec une infatigable charité» Sans faire de distinction entre les Francs et les Burofondes, entre les ariens et les catholiques, il commença par leur distribuer des habits et des aliments, puis il se mit à les racheter de la captivité. Il dépensa dans ce but tout ce que son prédécesseur Eonius avait légué à la mense de son église. Mais les besoins étaient plus grands que les ressources. Alors l'évêque se souvint que lorsqu'il s'agissait du rachat des captifs, les conciles autorisaient jusqu'à l'aliénation des biens ecclésiastiques, jusqu'à la vente des vases sacrés. Et le trésor de son église y passa : les encensoirs, les calices, les patènes, tout fut mis en pièces et vendu au poids de l'or. Les revêtements d'argent qui ornaient le piédestal des colonnes et les grilles du chœur, détachés à coups de hache, passèrent également aux mains des brocanteurs, et, longtemps après, on montrait encore dans la cathédrale d'Arles les traces de ce vandalisme héroïque de la charité (2).
C'est ainsi que la Provence avait traversé, sans presque subir aucun dommage, les jours critiques du changement de domination. La conquête de ce pays par l'Italie était achevée. Théodoric la traita d'une manière aussi géné-
(1) Jordanès, c. 58.
(2) Vita sancti Capmrii, i, 17. dans Mabillon. o. c, 1. 1, p. 641.
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reuse qu'habile. Il accorda immédiatement aux Arlésiens la remise des impôts pour l'année 510-511 (1); il les combla d'éloges pour la bravoure avec laquelle ils avaient enduré les privations et les dangers du siège (2) ; il leur donna de l'argent pour réparer leurs murailles, qui avaient beaucoup souiïert, et promit de leur envoyer des vivres dès que la navigation aurait recommencé (3). Aux Marseillais il fit ses compliments sur la fidélité qu'ils lui avaient témoignée, leur confirma l'immunité dont ils jouissaient, et leur remit l'impôt de Tannée (4). La môme remise fut accordée aux habitants des Alpes-Gottiennes, par le pays desquels était passée l'armée d'Ibbas, et qui avaient eu beaucoup à se plaindre de leurs défenseurs (5). Un évêque, Severus, dont le diocèse nous est inconnu, reçut une somme de quinze cents pièces d'or à distribuer entre ses ouailles, selon les dommages qu'elles avaient subis (6). Enfin, la Provence fut dispensée de l'obligation qui lui avait été faite antérieurement d'approvisionner les forts nouvellements bâtis sur la Durance; Théodoric décida qu'ils seraient ravitaillés directement par l'Italie (7). De plus, les généraux et les gouverneurs ostrogoths reçurent les instructions les plus formelles sur la conduite qu'ils avaient à tenir envers les provinciaux : ils devaient vivre en paix avec eux, les traiter conformément aux exigences de la civilisation, enfin, se comporter de telle sorte qu'ils pussent se réjouir d'avoir changé de maîtres. Nous avons conservé les dépêches que reçurent dans ce sens Gemellus,
(1) Cassiodore, Variant m, m. 32.
(2) Id., ibid., 1. c.
(3) kl., ihid., in, \\.
(4) Id., ihid., iir, :\\.
(5) Id., ibid., IV, :jg.
(li) /(/., ibif/., II, 8.
{l)ld.Jbid., m, '.1 el \1.
LA (lUKHUE DK PROVENCE
vicaire des Gaules, et Waudil, comte d'Avignon; elles font honneur au génie du roi qui les a, sinon dictées, du moins revêtues de sa signature souveraine (1). Lui-même s'adressa aux provinciaux dans des termes d'une élévation vraiment royale :
« Vous voilà donc, par la grâce de la Providence, revenus à la société romaine, et restitués à la liberté d'autrefois. Reprenez aussi des mœurs dignes du peuple qui porte la toge ; dépouillez-vous de la barbarie et de la férocité. Quoi de plus heureux que de vivre sous le régime du droit, d'être sous la protection des lois et de n'avoir rien à craindre ? Le droit est la garantie de toutes les faiblesses et la source de la civilisation ; c'est le régime barbare qui est caractérisé par le caprice individuel (2). »
Il n'eut pas été digne de Théodoric de terminer la campagne après s'être borné à prendre sa part des dépouilles du malheureux Alaric. Le prestige de son nom, la sécurité de l'Italie et l'intérêt de son petit-fils Amalaric exigeaient plus. Il fallait empêcher les Francs de s'interposer entre les deux branches de la famille gothique, comme les arbitres tout-puissants de ses destinées ; il fallait rétabHr entre TEspagne et l'Italie ces relations de voisinage et ces communications quotidiennes que la perte de la Septimanie venait de détruire. A ces considérations d'ordre national venait se joindre un intérêt dynastique très pressant, je veux dire le danger que l'usurpation de Gésalic faisait courir à la cause d'Amalaric II, trop jeune pour se défendre contre son frère naturel. A peine donc l'armée ostrogothique fut-elle entrée à Arles qu'elle se vit chargée d'une nouvelle mission, celle de reconquérir le littoral qui séparait le Rhône des Pyrénées.
(1) Id., ibid., III, 16 et 38.
(2) Cassiodore, Variarum, iir, 17.
CLOVIS
Comme on Ta vu plus haut, plusieurs localités importantes y tenaient encore, que les troupes d'Ibbas débloquèrent et rendirent à leur liberté. Entrées à Carcassonne, elles mirent la main, au dire de Procope, sur le trésor des rois visigoths, qui fut envoyé à Ravenne (i). La ville contenait un autre trésor dont la charité chrétienne était seule à s'inquiéter: c'était Fimmense multitude de captifs que saint Césaire y vint racheter (2). Nimes aussi tomba, du moins pour quelque temps, au pouvoir des Ostrogoths, car nous la voyons gouvernée à un certain moment par le duc qui avait sa résidence à Arles (3). On peut admettre que toutes les localités qui étaient restées libres avant la bataille d'Arles passèrent sous l'autorité du roi d'Italie, soit qu'il y entrât de par le droit de la conquête, soit qu'il se bornât à en prendre possession au nom de son petitfils.
Laissant derrière lui les villes dont la fidélité lui était acquise, Ibbas poussa droit surNarbonne, la principale conquête des Francs et des Burgondes sur les côtes de la Méditerranée. Nulle part il ne rencontra de résistance. L'ennemi s'étant retiré, la population accueillit l'armée italienne ; quant aux Visigoths qui avaient embrassé le parti de Gésalic, la fuite de l'usurpateur les décida sans doute à faire leur soumission (4). Sans perdre de temps, Ibbas passa les Pyrénées et donna la chasse à Gésalic. Celui-ci, après avoir tenté un semblant de résistance, fut obligé de prendre la fuite, pendant que le généralissime de Théodoric s'employait activement à établir dans la péninsule l'autorité de son maître comme tuteur du jeune
(1) Procope, De Bello gothico, i, 12. Cf. ci-dessus, p. 80 et 81
(2) VUasancti Cœsarii, i, 23, dans Mabillon, o.c, I, p. f>i3.
(3) Grégoire de Tours, Gloria martyrum, c. 77.
(4) Cassiodore, Variarum, iv, 17.
LA GUERRE DE PROVENCE
roi. Cependant Gésalic s'était réfugié auprès de Thrasamond, roi des Vandales, et celui-ci, sans doute pour brouiller davantage encore la situation, lui procura des ressources avec lesquelles il tenta une nouvelle fois la fortune des armes. Mais, vaincu derechef dans les environs de Barcelone, il s'enfuit en Gaule, où il parvint à rester caché pendant une année environ. Il fut enfin découvert dans le pays de la Durance, et, livré à Ibbas, il périt sous la main du bourreau (1).
Théodoric pouvait à bon droit s'enorgueillir du succès de cette campagne. Son double but était atteint : le royaume des Visigoths était sauvé, et leur dynastie restait en possession du trône. Le roi d^Italie avait vaincu partout où ses généraux s'étaient montrés. Il ne s'était pas contenté d'arrêter l'essor des Francs victorieux, il leur avait arraché deux des plus belles provinces de leur nouvelle conquête. Il avait infligé aux Burgondes, avec le cuisant regret de se voir refoulés définitivement de la mer, l'humiliation de laisser dans ses mains leur ville d'Avignon, boulevard méridional de leur royaume, qui, paraît-il, leur fut enlevée au cours de cette campagne. Il avait apparu, au milieu des peuples en lutte, comme le gardien puissant et pacifique du droit, et il pouvait écrire au roi des Vandales ; « C'est grâce à nos armes que votre royaume ne sera pas inquiété (2). »
Et pourtant, malgré toutes ces apparences consolantes pour l'orgueil national des Goths, le vaincu n'était pas Clovis, c'était Théodoric. Son prestige avait reçu, par la chute de la domination visigothique en Gaule, un coup
(i) Le peu de chose que nous savons sur Gésalic se trouve dans Cassiodore, Vanarum. v, 43 (cf. le />;oœmmm de Mommsen, p. 36), plus quelques lignes d Isidore de SéviUe, Chronicnn Hnfhorum, c. 37, et de Victor de Tunnuna, a. 510.
(2) Cassiodore. Variarum, v, i.l.
1J(3 CLOVIS
dont il ne devait plus se relever. Il devenait de plus eu plus manifeste que son idéal n'était qu une chimère. Adieu l'hégémonie pacifique de Tltalie sur tous les peuples de l'Occident, et l'espèce d'empire nouveau créé par la diplomatie au profit de la maison des Amales ! En chassant les Visigoths de l'Aquitaine, Clovis avait rompu le faisceau formé par Talliance des deux peuples sur lesquels pivotait la politique de Théodoric. En s'emparant de ce pays pour lui-même, il avait déplacé le centre de gravité de l'Europe, et transféré de Ravenne à Paris la primauté honorifique du monde. Là était le résultat capital de la campagne de 506 et des années suivantes : les lauriers d'Ibbas n'y changeaient pas grand'chose, et l'échec des Francs resta un simple épisode de la lutte. Ce qu'il avait d'humiliant n'atteignit d'ailleurs que les lieutenants de Clovis. Leur insuccès s'évanouissait, en quelque sorte, dans le rayonnement de la gloire avec laquelle il était revenu de Toulouse et de Bordeaux, dans Féclat pompeux de la cérémonie de Tours, qui avait imprimé à son pouvoir le cachet de la légitimité. 11 n'avait pu conserver toutes ses conquêtes, mais ce qu'il en gardait avait un prix suffisant pour le consoler de ce qu'il avait perdu. Après comme avant l'intervention de Théodoric, il restait, de par la victoire de Vouillé, le maître tout-puissant de la Gaule. Voilà ce que virent les contemporains, et ce qui frappa son peuple. Est-il étonnant que les Francs aient oublié totalement la guerre de Provence, et que l'expédition de Clovis leur ait paru terminée le jour où il traversa les rues de Tours à cheval, le diadème sur la tète, entouré d'un peuple reconnaissant qui acclamait en lui son libérateur et le collègue des Césars ?
L ANNEXION DU ROYAUME DES RIPUAIRES
Le ciel lumineux de l'Aquitaine a prêté quelque chose de sa transparence au récit des événements racontés dans les précédents chapitres ; maintenant, obligés de suivre notre héros aux confins septentrionaux des pays francs, nous allons rentrer dans le brouillard de la légende.
Ce contraste est facile à expliquer. Pour les annalistes gaulois, dont les sèches et maigres notices ont été les seules sources des historiens, le monde civilisé finissait sur les bords de la Somme. Au delà, c'était le domaine orageux et flottant de la barbarie, dans lequel aucun Romain ne tenait à s'aventurer. Là, parmi les ruines de la culture antique, s'étaient établis en maîtres des hommes étrangers aux charmes d'une société policée, et dont la langue même les mettait en dehors de toute communication avec la vie romaine. Ce qui se passait parmi eux n'avait pas d'intérêt pour les civilisés, et n'arrivait à leurs oreilles, de temps à autre, que par le canal de la voix populaire. Mais la voix populaire était une gardienne peu sûre des
CLOVIS
souvenirs de l'histoire ; elle ne connaissait que la surface des événements, elle en ignorait les mobiles, elle suppléait à son ignorance par des hypothèses à la fois hardies et enfantines, qui transportaient l'imagination bien loin de la réalité. Enfin, elle laissait flotter le récit à la dérive de la chronologie, et néghgeait de conserver les seuls indices qui permettaient de classer les souvenirs. Lorsque, dans de pareilles conditions, un historien venait lui demander quelques renseignements, il ne rencontrait que légendes et traditions fabuleuses jetées pêle-mêle dans la plus inextricable confusion.
La biographie de Clovis, on l'a déjà vu, a été en grande partie défigurée par ce travail de la légende, et Tune des tâches principales de ce livre, c'a été de retrouver les contours nets et tranchés de l'histoire sous la capricieuse végétation de l'épopée. Nulle partie de son activité, toutefois, n'a été plus altérée par les récits populaires que sa politique vis-à-vis des autres royaumes francs. L'histoire de Ghararic et de Ragnacaire en a pàti au point qu'il est devenu impossible d'y démêler le vrai du faux ; celle de la conquête du royaume ripuaire, qui va nous occuper, a subi les mômes atteintes. Comme aucun annaliste gaulois ne nous a conservé le souvenir de ce qui s'est passé si loin de la Xeustrie, là-bas, aux extrémités de la Gaule et dans la pénombre de la barbarie, la poésie a seule parlé, et ses récits aussi mensongers que dramatiques imposent au narrateur consciencieux l'obligation d'un contrôle qui n'est pas toujours facile à exercer. Il faudra, au grand ennui du lecteur, discuter là où on voudrait raconter, et s'aventurer dans le domaine de la conjecture, au risque de substituer aux données de l'imagination poétique les combinaisons tout aussi inexactes peut-être de l'imagination critique. Nous nous avancerons le moins possible dans
LANiNEXION DU ROYAUME DES RIPUAIRES
cette voie, et la conjecture n'aura ici que la place qu'on ne pourrait légitimement lui refuser.
Nous avons déjà fait connaître, dans un chapitre précédent, le royaume des Francs Ripuaires. Comme on l'a vu, il remontait à la même date que celui des Saliens, ou, pour mieux dire, Ripuaires et Saliens paraissent avoir vécu primitivement sous une seule et même dynastie, celle à qui Mérovée a laissé son nom. Mais les événements historiques, en imprimant une direction différente à la marche des deux peuples, avaient séparé des destinées qui avaient été identiques dans l'origine. Pendant que les Saliens franchissaient le Rhin et prenaient possession de la Toxandrie, les Francs restés sur la rive droite de ce fleuve avaient concentré leurs convoitises sur les riches et fertiles terres des Ubiens, protégées par la puissante position de Cologne. Tout le quatrième siècle, ils furent tenus en échec par les empereurs, qui s'étaient établis à Trêves pour mieux les surveiller, et ils ne parvinrent pas à prendre pied sur la rive gauche d une manière définitive. C'est seulement après le passage de la grande invasion de 406 qu'elle leur tomba dans les mains, <îomme une proie sans maître.
Ils entrèrent victorieux, et cette fois pour toujours, dans les murs de la grande métropole du Rhin, et il est probable qu'ils ne lui épargnèrent aucune des atrocités de la conquête. Les Ubiens, de temps immémorial, étaient odieux à leurs congénères barbares ; leur complète conversion à la vie romaine les isolait au milieu de leur race. Aussi peut-on croire que tout un fond de vieilles rancunes se déchargea sur la ville et sur le pays. L'incendie des monuments et le massacre des habitants étaient, en ces rencontres, le commencement de toute conquête ; après venait la spoliation violente des riches, qui devaient
CLOVIS
L ANNEXION DU ROYAUME DES HIPUAIRES
céder leurs biens aux vainqueurs, heureux d'avoir la vie sauve à ce prix. Nous connaissons une des victimes de la catastrophe où sombra l'ancienne prospérité de Cologne : c'est une riche veuve, parente de Salvien, à qui la conquête enleva tout ce qu'elle possédait, et qui fut réduite à se mettre en service chez les femmes des barbares ses spoliateurs (1). La destinée de cette matrone fut sans doute le lot commun de toute l'aristocratie colonaise qui avait échappé au fer des conquérants.
Toutefois, quand l'ivresse du carnage fut passée, ce qui survivait de la population romaine ne fut plus inquiété dans sa condition diminuée. Romains et barbares cohabitèrent tranquillement dans l'enceinte démantelée, à l'ombre des monuments mutilés par la violence et consumés parle feu. Les premiers continuèrent même pendant longtemps de former le fond de la population colonaise ; ils ne furent assimilés qu'à la longue, grâce à l'afflux incessant des éléments barbares qui de la campagne se versaient dans la ville. Aujourd'hui encore, il n'est aucune partie de l'Allemagne où le mélange des deux races s'accuse dans un plus heureux ensemble de qualités diverses. C'est de leurs ancêtres, les Ubiens romanisés, que les Rhénans tiennent cette humeur facile et cette vivacité d'esprit qui les distinguent des autres tribus germaniques, et qui est comme le souvenir de leur antique parenté avec les peuples de la Gaule.
Le nom des Ripuaires, sous lequel il est convenu de désigner tous les Francs d'arrière-garde qui n'avaient pas quitté les rives du Rhin, ne fut dans l'origine qu'une simple désignation géographique. Relativement récenl. puisqu'il apparaît pour la première fois dans un chroni-
(1) Salvien, Ep!sf., i.
queur du sixième siècle (1), il s'appliquait aux diverses peuplades franques connues sous les noms de Chattes, d'Ampsivariens, de Hattuariens, de Bructères, dont les noms particuliers disparaissent de l'histoire à partir delà lin du cinquième siècle. Tous ils ne forment plus qu'une seule et même nation, et ils vivent, on ne sait à partir de quand, sous l'autorité d'un seul roi. Le royaume des Ripuaires s'étendait sur les deux rives du Rhin depuis l'île des Bataves jusqu'à la Lahn sur la rive droite, jusqu'au delà de Trêves et à la haute Moselle sur la rive gauche. Si, comme on est autorisé à le croire, les Chattes avaient été rattachés aux Ripuaires, les frontières méridionales du royaume allaient jusqu'à Mayence. Vers l'ouest, où depuis la soumission des Thuringiens belges par Clovis il confinait aux Saliens, il avait pour limite probable le cours inférieur de la Meuse. C'était, dans l'ensemble, un grand et beau royaume, qui aurait pu rivaliser avec celui des Saliens, si l'histoire n'avait toujours réservé la prépondérance aux peuples qui se sont trouvés au premier rang dans les luttes avec le passé.
La capitale des Ripuaires, la belle et grande ville de Cologne sur le Rhin, avait perdu beaucoup de la prospérité dont elle jouissait à l'époque impériale. De toute sa civilisation primitive il ne restait que des ruines. Les monuments de l'antiquité païenne et les sanctuaires chrétiens gisaient dans la même poussière. La hiérarchie épiscopale n'existait plus, et le culte du vrai Dieu n'était célébré qu'au milieu des temples croulants. Pendant que les chrétiens clairsemés, reconnaissables au costume romain et à l'humilité de Tallure, allaient hors ville porter leurs hommages aux tombeaux des Vierges ou à ceux
(1) Dans Jord.mes. c. 30, à l'occasion de la guerre contre Attila en 451.
CLOVIS
iAnnexion du royaume des ripuaires
des Saints d'or, les conquérants barbares érigeaient leurs sanctuaires païens aux portes mêmes de Cologne, et jusqu'au milieu du sixième siècle on y vint manger les repas sacrés, adorer les idoles, et suspendre devant elles Teffigie des membres dont on demandait la guérison (1). Grâce à l'absence de tout prosélytisme religieux chez les barbares, les deux races vivaient côte à côte, sans ces conflits aigus qui caractérisaient les rapports confessionnels dans les royaumes ariens, et les chrétiens de la Ripuarie pouvaient voir dans leurs maîtres païens des prosélytes futurs. Il n'est pas douteux qu'avant même que la masse du peuple ripuaire se soit convertie à l'Évangile, plus d'un Franc de Cologne et de Trêves ait connu et confessé la religion du Christ. Toutefois il serait téméraire d'affirmer que dès cette époque, suivant l'exemple donné par Clovis, la famille royale des Ripuaires avait embrassé le christianisme avec le gros de son peuple.
Le sceptre des Ripuaires était alors dans les mains du vieux roi Sigebert, celui, qui, comme nous l'avons vu, avait eu sur les bras les Alamans à la journée de Tolbiac. Blessé au genou dans cette bataille, il était resté estropié, et il gardait le surnom de Sigebert le Boiteux. Une infirmité contractée d'une manière aussi glorieuse rehausserait le prestige d'un souverain chez des nations modernes ; chez les barbares, qui exigeaient avant tout de leurs rois des qualités physiques, elles le réduisaient presque à rien. Ils ne respectaient pas un roi qui ne portât sur lui, en quelque sorte, les insignes naturels de sa supériorité. Mutilé, estropié, infirme, comment aurait-il mené son peuple à la guerre, et lui aurait-il donné l'exemple de la force et du courage? Il suffisait d'une blessure qui le
(I) Grégoire de Tours. F/Vap Val non, vi, 2.
défigurât, comme, par exemple, la perte d'un œil, pour qu'il cessât d'être considéré comme un vrai souverain (1). Aussi la situation de Sigebert doit-elle s'être ressentie de l'accident qui avait entamé sa vigueur corporelle, et il ne serait pas étonnant qu'il fallût chercher dans la déconsidération qui l'atteignit dès lors les causes de sa mort tragique. Malheureusement, les ténèbres les plus opaques régnent sur l'histoire du royaume ripuaire de Cologne, et la s^ule page qui en soit conservée n'est qu'un palimpseste où la légende a inscrit ses récits naïvement invraisemblables en travers de la réalité effacée. Voici ce qu'elle racontait dès la fin du sixième siècle :
« Pendant que le roi Clovis demeurait à Paris, il fit dire en secret au fils de Sigebert :
« — Voilà que ton père est vieux et qu'il boite. S'il venait à mourir, tu hériterais de son royaume et tu deviendrais notre ami. »
c( Enflammé d'ambition, le jeune prince médita de tuer son père. Comme celui-ci, sorti de Cologne, avait passé le Rhin pour se promener dans la forêt de Buchonie, son fils lui dépêcha des assassins, qui l'égorgèrent pendant qu'il dormait à midi sous sa tente. Il se flattait ainsi de devenir le maître de son royaume. Mais, par le jugement
(l) Le point «le vue barbare en cette matière se trouve exposé d'une manière fort instructive dans la Lex Bajuvariorum, ii, 9 : « Si quis filius ducis tam superbiis vel stultus fuerit vel patrem suum dehonestare voluerit per consilio malignorum vel per fortiam, et regnum ejus auferre ab eo, dum pater ejus adhuc potest judicium contendere, in exercitu ambulare, populum judicare, equuni viriliter ascendere, arma sua vivaciter bajulare, non est surdus nec cecus, in omnibus jussionem régis potest implere, sciât se ille filius contra legem fecisse » (M. G. H., Leges^ 111, p. 28G.) Il y a eu de multiples applications de ce principe dans la légende et dans Tbisloire : par exemple, (irégoire de Tours, ii, 41 ; m, 18; Vita sancti Theodoricl Abbatis (Mabillon, Acta SancL, I. p. 599), et Flodoard, Historia Remensis eccleslœ, i, c. 24. Cf. Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 290 et 503.
CLOVIS
de Dieu, il tomba lui-même dans la fosse qu*il avait creusée pour son père. Il fît mander à Glovis la mort du vieux roi, ajoutant :
« — Mon père est mort, et je suis en possession de son trésor et de son royaume. Envovezmoi des hommes de confiance, à qui je remettrai de plein ^ré la part qui vous conviendra de ses richesses. »
Glovis lui fit répondre :
« — Je te remercie de ta bonne volonté, et je te prie de montrer ton trésor à mes envoyés ; tu le garderas ensuite tout entier. »
« Chlodéric, aussitôt les envoyés de Glovis arrivés, leur exlii])a tout le trésor paternel. Pendant qu'ils examinaient divers objets, il leur dit :
« — Voici un coffre où mon père avait l'habitude d'entasser des pièces d'or.
ec — Plongez la main jusqu'au fond, dirent les envoyés, et ramenez tout. »
« Pendant que Ghlo.léric, profondément incliné sur le coffre, se mettait en devoir de leur obéir, Tnn d'eux, levant sa hache, lui brisa la tête. Et ainsi le parricide expia ce qu'il avait fait à son père. Glovis, apprenant que Sigebert avait péri et son fils également, vint à Gologne, rassembla tout le peuple, et dit :
« — Ecoutez ce qui est arrivé. Pendant que je naviguais sur l'Escaut, Ghlodéric, fils de mon parent, poursuivait son père et faisait courir le bruit que je voulais le faire assassiner. Et pendant que le vieux roi fuyait par la forêt de Buchonie, il lui envoya des assassins qui le mirent à mort. Lui-même périt massacré, je ne sais par qui, pendant qu'il ouvrait le trésor paternel. Pour moi, je n'ai aucune complicité dans ces actes ; je sais que ce serait un crime de verser le sang de mes proches. Mais puisque le
L ANNEXION DU ROYAUME DES RIPUAIRES
mal est fait, je vous donne un conseil dont vous vous trouverez bien, si vous le suivez ; soumettez-vous à moi, et vous serez sous ma protection. »
« Le peuple applaudit à ces paroles, en faisant entendre des acclamations et en entrechoquant les boucliers, éleva Glovis sur le pavois et en fit son souverain. Gelui-ci prit possession du royaume de Sigebert et mit la main sur son trésor (1). »
Les contradictions et surtout les énormes invraiseml)lances de cette tradition populaire crèvent les yeux. Elles s'expliquent dans un récit qui a passé par beaucoup de bouches avant d'être mis par écrit, mais il est indispensable de les signaler pour fixer la vraie valeur de la narration. Si le roi de Gologne a été tué pendant qu'il se promenait dans la Buchonie, pourquoi est-il dit un peu plus loin qu'il fuyait devant son fils Ghlodéric ? Si c'est celui-ci qui est le meurtrier, qui a dit à la tradition populaire qu'il ait agi à l'instigation de Glovis ? Et si Glovis a voulu plus tard se débarrasser de Ghlodéric par un meurtre, est-il sérieux de prétendre qu'il l'aurait fait assassiner dans son propre palais, et par des ambassadeurs ? Enfin, à supposer qu'il ait réellement commis une pareille traliison, comment croire que le peuple ripuaire se serait laissé persuader qu'il en était innocent ? En contredisant d'une manière si éclatante l'opinion qu'elle attribue aux Ripuaires, la tradition ne se démasque-t-elle pas comme une légende postérieure et sans autorité ? Toutes ces invraisemblances sans doute ne clioquaient pas l'esprit populaire à l'époque où écrivait Grégoire de Tours, mais elles dénoncent le récit à la critique moderne, et nous forcent à reconnaître ici le travail inconscient de la poésie, non les souvenirs exacts de l'histoire.
{\ npé,ar>ii'«' fie Tours, ii, U'i.
CLOVIS
Qu'il nous soit permis d'inviter le lecteur à nous suivre pour quelques instants dans Tatelier de la critique, où une analyse méthodique du récit qu'il vient d'entendre nous permettra peut-être de le ramener à ses éléments constitutifs et de nous rendre compte de sa formation. En éliminant tous les détails légendaires, nous rencontrons au centre de celui-ci un noyau vraiment historique : la mort tragique des deux rois de Cologne. Sigebert et Chlodéric vivaient encore en 507; en 511, tous deux étaient disparus, et Glovis régnait à leur place. Ce double drame a vivement préoccupé l'imagination populaire ; elle a voulu en savoir la cause, et elle n'a pas manqué d'en trouver une qui la satisfît. « Cherche à qui le crime profite, » telle est la règle qui guide l'esprit des foules dans la recherche du coupable. Or le seul qui eût intérêt à faire périr Sigebert, c'est celui qui devait être son héritier, et Chlodéric s'est vu ainsi transformé en parricide de par la rigoureuse logique de l'épopée. Peut-être celle-ci aurait hésité à charger sa mémoire d'un crime aussi monstrueux, si la fin précoce et tragique de ce prince n'avait été une preuve de sa culpabilité. Car il est un autre axiome non moins cher à la logique populaire, et que l'épopée consacre tous les jours dans ses tableaux, c'est que tout crime s'expie dès ici-bas par la loi du talion. Ils sont innombrables, les personnages historiques dont la tradition a noirci la mémoire, simplement parce qu*ils ont été malheureux, et qu'on n'a pu expliquer leur malheur autrement que par leurs fautes. Si Chlodéric a péri de bonne heure et d'une mort cruelle, c'est qu'il avait mérité ce châtiment, c'est qu'il était l'auteur de la catastrophe mystérieuse qui avait emporté son père. Mais la mort de Chlodéric lui-même, à qui profitait-elle, sinon à Clovis, qui devint grâce à elle le roi des Ripuaires ? Encore une
L ANNEXION DU ROYAUME DES RIPUAIRES
fois donc, dans cette imagination populaire qui ne peut pas se résigner à laisser quelque part aux éléments fortuits, c'est Clovis qui a fait périr Chlodéric, et qui est devenu ainsi l'exécuteur des justes vengeances d'un Dieu irrité (1).
Tel est le procédé poétique par lequel, remontant des effets aux causes et raisonnant d'après les lois d'une logique simple et rigoureuse, l'imagination populaire est arrivée à s'expliquer toute cette série d'événements. Une ambition criminelle a poussé un prince royal au parricide ; mais la justice divine fait marcher la vengeance sur les traces du crime, et succomber le coupable sous les coups de son heureux successeur.
Ainsi, l'évolution est complète. Le fait inexpliqué, tombé dans l'imagination épique comme une graine dans le sol, y a germé, grandi, et s'est peu à peu ramifié de la manière qu'on vient de voir. Le peuple possède maintenant une explication satisfaisante de l'avènement de Clovis au trône des Ripuaires. Certes, l'épopée aurait pu s'arrêter ici. Mais, une fois en voie d'explication, elle va jusqu'au bout. Elle a entrevu une possibilité, c'est que l'artificieux Clovis, en vue d'amener le dénouement dont il devait profiter, ait lui-même provoqué le crime de Chlodéric. Et voilà l'histoire qui entre dans une nouvelle phase, racontant comment le roi des Saliens arme un fils contre son père, et les pousse tous les deux dans la tombe pour hériter de l'un et de l'autre. Que Clovis soit de la sorte transformé en un perfide et sanguinaire intrigant, cela importe peu. Les milieux où se sont élaborées ces légendes étaient trop barbares pour se rendre compte
fl) Je crois devoir rappeler au . lecteur que je me borne à résumer ici les considérations développées dans VHistoire poétique des Mérovingiens^ pp. 293-302.
CL) VI s
qu'ils le diminuaient eu le peignant sous de telles couleurs ; ils admiraient la ruse quand elle avait réussi, et estimaient doublement le héros qui joignait au courage intrépide les ressources d'un esprit ingénieux et délié. Ne nous étonnons donc pas de la physionomie atroce que nous trouvons k Glovis chaque fois que nous le rencontrons dans les récits populaires : ses admirateurs barbares Font fait à leur image.
Si maintenant on veut bien accorder à la critique le droit qu'on a laissé pendant quatorze siècles à la poésie, et lui permettre de reconstituer à son tour l'histoire telle qu'elle a dû se passer, nous formulerons nos conclusions comme suit. Le fait historique jeté en pAture aux imaginations des barbares du sixième siècle, c'est l'assassinat mystérieux du roi Sigebert dans la forêt de Buchonie, qui eut lieu vraisemblablement dans l'automne de 507. A la nouvelle de sa mort, son fils Chlodéric, qui, peut-être, était encore occupé au fond de l'Aquitaine à combattre les Visigoths, accourut à la hâte ; mais il périt lui-même au milieu des troubles qu'avait provoqués la mort de son père. Ce double meurtre rendait vacant le trône des Ripuaires, et Glovis se présenta pour recueillir la succession de ses deux parents. Gomme il était le plus proche, peut-être le seul héritier légitime, qu'il avait assez de puissance pour s'imposer, et que les Ripuaires étaient honorés de mettre à leur tête un souverain si illustre, il fut acclamé avec enthousiasme, et élevé sans retard sur le pavois. Le trône de Gologne sera devenu vacant vers 508, et la nouvelle que Glovis en aura reçue à Bordeaux ne doit pas avoir contribué pour peu à son brusque retour vers le Nord.
Qu'on ne s'étonne pas de la hardiesse de ces conjectures, et de l'énormité des amputations qu'avec le scalpel
l'annexion du royaume des ripuaires 129
de la critique nous venons de faire au récit traditionnel. Il faut s'être rendu compte, par une étude assidue, des prodigieuses altérations que l'esprit épique fait subir à l'histoire, pour reconnaître que nous n'avons pas abusé de la liberté de Thypothèse. Dans l'histoire poétique de Gondebaud et de Glotilde, le résidu historique représente visà-vis de la légende une proportion plus faible encore, et nul ne se serait avisé d'aller dans la voie des négations aussi loin que les faits constatés nous ont menés presque à notre insu.
L'annexion du royaume des Ripuaires couronnait la carrière conquérante du fils de Ghildéric. Maintenant, tous les peuples de race franque se trouvaient réunis sous sa loi. Les bases étaient jetées d'un vaste empire qui, ayant la Gaule pour centre, rayonnerait peu à peu sur le reste de l'Europe occidentale et centrale. En attendant, Glovis se trouvait être le roi le plus puissant de la chrétienté. Son autorité était reconnue depuis le Wahal jusqu'aux Pyrénées. Il était parvenu à faire ce que l'Empire avait en vain essayé à tant de reprises : imposer une même autorité à la Gaule et à la Germanie. Ge fut un résultat immense, car l'action et la réaction de ces deux pays l'un sur l'autre, pendant les premiers siècles, c'est, en quelque sorte, le meilleur de leur histoire et de Thistoire de TEurope. Leur coexistence séculaire sous la même dynastie jusqu'au traité de Verdun, en 843, leur a imprimé un cachet de parenté indélébile qu'elles ont conservé après dix siècles d'existence séparée. D'autre part, la Ripuarie fut la réserve du peuple franc. Il viendra un jour, dans les annales de ce grand peuple, où le rameau salien paraîtra desséché, et où l'on pourra croire que la Gaule est prête à retomber dans l'anarchie. Alors suro-iront les héros qui donneront à la nation sa seconde
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dynastie, celle des Pépins et des Charles, enfants du pays ripuaire. Ils continueront l'œuvre commencée par les Saliens, ils réapprendront aux Francs le chemin des expéditions victorieuses, et Charlemagne sera le nouveau Clovis. En effet, si l'Empire d'Occident se trouve achevé le jour où le pape Léon III posa la couronne impériale sur la tête du fds de Pépin, il ne faut pas oublier qu'il a été commencé pendant les années où Soissons, Toulouse et Cologne passaient tour à tour, avec leurs royaumes, seus l'autorité du héros mérovingien.
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Comme on l'a vu dans les chapitres précédents, l'histoire ne nous a conservé de Clovis que le souvenir de ses principaux faits d'armes, souvent fort défigurés par la tradition populaire, et quelques épisodes de sa vie privée qui n'ont pas moins souffert. Et c'est tout. Son action politique, son rôle de législateur, de diplomate et d'homme d'Etat nous échappent entièrement. L'attention des contemporains ne se portait pas sur ces sujets austères et abstrus ; ce qui les passionnait, c'était le héros seul et non les destinées collectives dont il avait la responsabilité A leurs yeux, l'histoire de la fondation du royaume franc se résumait dans la biographie du roi.
Nous devrions donc terminer ici l'histoire de Clovis si nous en demandions les éléments à ceux-là seuls qui se s'ont attribué la mission de nous la raconter. Heureusement il y a eu, a côté des annalistes, un témoin qui avait au plus haut degré, avec le souci des intérêts généraux, celui d'en léguer le souvenir à la postérité. L'Eglise, dès son origine,
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avait pris Thabitude de consigner par écrit tout ce qui se passait de mémorable dans son sein, et elle conservait avec soin les documents qui rendaient témoignage de ses œuvres. Quelques pages des archives qu'elle tenait au sixième siècle en Gaule nous permettent d'envisager, une fois au moins, le fondateur de la monarchie franque sous un autre aspect que celui du guerrier armé de la francisque et combattant à la tête de son armée.
Nous apprenons d'abord, par une circulaire royale adressée à tous les évêques du royaume, qu'après la guerre d'Aquitaine, le roi, obéissant à des préoccupations toutes chrétiennes, s'efforça de soulager autant qu'il était en son pouvoir les souffrances des populations qui avaient été le plus éprouvées. L'édit par lequel, on s'en souvient, il avait pris sous sa protection spéciale les personnes et les biens de l'Église avait été violé en plus d'une rencontre ; d'autre part, le droit de la guerre avait sévi avec toute sa rigueur, et quantité de prisonniers avaient été entraînés hors de leur pays dans toutes les provinces du royaume. Il y avait donc, maintenant que la lutte était terminée, un double devoir à remplir : assurer force de loi aux généreuses dispositions du monarque, et faciliter le libre exercice des droits de la charité. En conséquence, une nouvelle circulaire fut adressée aux évêques, dans laquelle le roi leur rappelait la protection qu'il avait accordée aux églises, en déclarant qu'il leur appartenait de s'en prévaloir. Toute personne ecclésiastique, religieuse, veuve, clerc ou fils de clerc, ou serf d'église, si elle avait été faite captive contrairement à la paix du roi, c'est-à-dire aux dispositions indiquées ci-dessus, devait être rendue sans retard à la liberté : il suffisait pour cela que son évêque la réclamât dans une lettre scellée de son sceau, et sous la foi du serment. Cette dernière condition, disait Clovis.
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était imposée par son peuple, à raison des fraudes nombreuses auxquelles donnait lieu la faveur royale. Quant aux laïques faits prisonniers en dehors de la paix du roi^ c'est-à-dire qui n'avaient pas été mis sous sa protection spéciale, l'évêque pouvait, s'il le trouvait bon, donner à qui il voulait mission de les racheter (1).
Cette lettre, on n'en peut pas douter, provoqua un grandiose mouvement de rachat. Tout le pays franc fut sillonné de mandataires épiscopaux allant jusque dans les cantons les plus reculés, soit réclamer des prisonniers injustement détenus, soit offrir l'or de l'Eglise pour rendre la liberté aux captifs. Il y eut sans doute des prélats qui voulurent faire eux-mêmes leur tournée de rédemption, comme saint Epiphane de Pavie, et l'on peut croire que plus d'un, se conformant aux recommandations des conciles, suivit l'exemple de Césaire d'Arles et vendit les vases sacrés de son église pour racheter des chrétiens prisonniers. Nous savons de même, par la Vie de saint Eptade, que ce simple prêtre déploya une admirable activité dans ce rôle de libérateur, et qu'il fît tomber les fers d'une multitude de captifs disséminés dans toutes les provinces (2). Ainsi l'Eglise marchait sur les pas de l'Etat pour fermer les blessures qu'il avait faites, et pour atténuer par sa charité des maux qu'elle n'avait pu empêcher.
L'édit que nous venons d'analyser est le seul qui nous reste de Clovis : il est digne d'ouvrir la série des actes officiels de la monarchie très chrétienne. N'est-il pas instructif, tout au moins, de constater qu'au moment où la légende le montre fendant la tête de ses proches et ourdissant contre eux les plus viles intrigues, l'histoire
(1) Sirmond. ConciUa Gal/i.r. t. 1. p. 176; Boretius, Capitularia regum francorum. t. 1. p. 1.
(2) Voir ci-dessus.
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authentique nous initie aux nobles préoccupations qui dictent sa circulaire aux évoques ? Si des documents de ce genre nous avaient été conservés en plus grand nombre pour le règne de Clovis, dans quelle autre lumière nous apparaîtrait ce personnage, et avec quelle netteté supérieure se dessinerait son histoire pleine d'ombres et de lacunes ! Hâtons-nous d'ajouter, toutefois, que nous possédons encore un autre acte, plus important et plus solennel, où le roi civilisateur s'affirme dans la plénitude de son activité royale, je veux dire les canons du concile d^Orléaus, réuni par son ordre en Tan 511.
L'importance de cette assemblée est considérable. Les conciles, c'était pour l'Église l'instrument par excellence de gouvernement et de législation. Après les guerres, les iavasions, les conquêtes, l'établissement délinitif des Yisigoths au sud et des Francs au nord, après tant de troubles et de désordres qui avaient ébranlé les assises de la vie publiqne, il était temps que l'Église des Gaules se ressaisit. Le concile d'Orléans marque le retour d'une vitalité régulière et tranquille dans ce grand corps, dont Torgane principal recommence à fonctionner librement. En renouant la chaîne de la tradition conciliaire, l'épiscopat franc faisait œuvre de régénération sociale et politique à la fois.
Le concile d'Orléans n'eut pas le caractère des conciles ordinaires qui se réunissaient périodiquement, en conformité des canons, autour d'un même métropolitain. En d'autres termes, ce ne fut pas un concile provincial, mais un concile national, auquel furent convoqués tous les évoques sujets de Clovis, et qui délibéra sur les intérêts religieux de tout le royaume franc.
On ne s'étonnera pas de voir, dans une assemblée purement religieuse, les groupements se faire selon les cadres de l'administration civile. La hiérarchie ecclésias-
tique n'y répugnait pas, trouvant un surcroit d*autorité dans le caractère national que prenaient par là ses délibérations. Le concile d'Agde, réuni en 506 autour de saint Césaire d'Arles, avait été, lui aussi, un concile national du royaume visigoth, et de même celui qui, en 517, devait se tenir à Épaone, rassembla autour de saint Avitus tout l'épiscopat du royaume burgonde. Seulement, le concile d'Orléans fut convoqué par le roi des Francs, et non par un des métropolitains de son royaume (1). Roi catholique d'un peuple catholique, Clovis ne pouvait ni se désintéresser des délibérations du concile, ni rester étranger aux préparatifs d'une si grande entreprise. Les relations entre l'Église et lui étaient empreintes d'une confiance et d'une cordialité qui faisaient de son intervention une nouvelle preuve de son dévouement. C'est lui qui convoqua les prélats, et qui même, à ce qu'il parait, fixa leur ordre du jour dans une série de questionsquileur furent soumises (2). Les canons qu'ils arrêtèrent ne sont, en définitive, que leur réponse au questionnaire royal. Incontestablement, une participation si active aux travaux de l'épiscopat franc suppose que le roi est intervenu à l'instance des évêques eux-mêmes, pour prêter à leurs délibérations une plus grande solennité, et, le cas échéant, pour leur garantir une sanction efficace. D'ailleurs, il était l'héritier des empereurs, et l'on était habitué, dans les provinces, à la collaboration des deux pouvoirs dans les travaux de ce genre.
(1) Voir la lettre des Pères du concile à Clovis, et aussi leur introduction dans Sirniond, Concilia Galliœ, t, I, pp m et 178, et Maassen, CouciUn .'cvi merorinfjici, p. 2. En 507, le concile de Tours, c. 22, citant un canon du concile d'Orléans 511, dit: In synodo Aurelianense, quam inviclissinius rex Ohlotveus lieri supplicavit. (Maassen, p. 132.)
^2^ Secundum voluntatis vostra' consultationem et titulos quos dedistis (M (\\\iv nol»is visuiii est (lefinitiimc respondimus. Sirniond, I, p. 177 » M.iasson. p. 2.
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Tout porte à croire que l'idée du concile partit des rangs de Fépiscopat du royaume dVVquitaine. C'est immédiatement après la conquête de ce royaume qu'il se réunit, et cela dans une ville qui servait de frontière entre ce pays et la France proprement dite. Les seuls intérêts d'ordre local qui firent l'objet de quelques dispositions conciliaires sont relatifs aux rapports entre les deux confessions religieuses (1), qui n'étaient en opposition que dans la Gaule méridionale. Enfin, la présidence du concile fut déférée, non pas à saint Rémi, qui n'y assista même pas, ni non plus à saint Mélaine de Rennes, comme le soutient à tort un biographe de ce saint (2;, mais à Cyprien, archevêque de Bordeaux et métropolitain de la première Aquitaine.
Ce choix est significatif, si Ton se rappelle que Clovis passa à Rordeaux tout l'hiver de aOC-oO?, et qu^il dut par conséquent avoir les rapports les plus frécpients avec le métropolitain d'un pays qu'il avait tant d'intérêt à s'attacher. Comment pourrait-on se dérober à l'idée que la question du concile a du être agitée dès lors dans les conférences du roi et du prélat ?
Et s'il en est ainsi, il sera bien permis de faire un pas de plus. Rappelons-nous que peu de temps auparavant Févêque de Bordeaux avait donné l'hospitalité à une autre illustration, amenée dans les murs de sa ville épiscopale par Féxil, il est vrai, et non pas la victoire. Nous voulons parler de saint Césaire d'Arles, qui a su conquérir, peudant son séjour dans la capitale du royaume visigoth, nonseulement le respect du roi barbare, mais sans doute aussi le respect, l'alfection et l'admiration de tous ceux qui rapprochèrent. Certes, Cyprien de Bordeaux n'a pas été le dernier à subir le charme de ce saint personnage, il
(1) Voir ci (lossnns. [,. li(>.
{2) VUa sancfi Metuuii.
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est peu douteux qu'il n'ait été au courant du grand projet que Césaire portait alors dans sa tête et qu'il réalisa, avec l'autorisation du roi, dès qu'il fut rentré dans sa ville épiscopal : le concile national d'Arles en 506. Cyprien assista à cette auguste assemblée, et son nom est le premier qui ligure, après celui de Césaire lui-même, parmi ceux des évêques qui en ont signé les actes. Ils n'est donc pas téméraire de considérer Cyprien comme un véritable collaborateur de Césaire dans l'entreprise, alors délicate et difficile, de réunir, au lendemain de la persécution, tous les évêques catholiques du royaume visigoth (1).
Et, dès lors, il semble bien que nous soyons sur la voie de l'inspiration première d'où est sortie la réunion du concile d'Orléans. Cyprien de Bordeaux n'a été que l'instrument d'un plus grand que lui, qui est saint Césaire lui-même. On sait que cet illustre confesseur n'était pas seulement par ses vertus, par l'ardeur de son zèle pour le salut des âmes et par la force de sa parole partout écoutée, quelque chose comme le prophète des Gaules : il était encore investi, par la confiance des souverains pontifes, de la mission de les représenter en Gaule avec la qualité de vicaire du Saint-Siège. Le décret du pape Symmaque qui lui avait conféré cette dignité, déjà possédée avant lui par plusieurs de ses prédécesseurs depuis le commencement du cinquième siècle, marquait expressément parmi ses charges les plus importantes, la convocation des conciles. C'est donc en acquit d'un devoir que l'archevêque d'Arles s'attachait à stimuler, à raviver une institution qui avait été si florissante au cinquième siècle, et l'on ne sera pas étonné, connaissant son zèle et son abnégation, qu'il ait étendu l'activité de sa propagande, même sur les pays
vl) C'est l'opinion fort probable de Malnory, Suiid Césaire, p. Hb.
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OÙ il n'avait pas à jouer (le rôle personnel (1). Ainsi s'expliquent aussi les nombreuses et frappantes analogies que les historiens ont relevées entre le concile d'Orléans et celui d'Agde: (2jtous deux d'ailleurs sont des assemblées nationales destinées à réunir tous les prélats d'un même royaume, tous deux ont pour mission d'organiser la vie religieuse dans des pays où elle vient de traverser de pénibles crises. On peut donc en quelque sorte toucher du doigt le lien qui rattache au vicariat des Gaules, et par lui à la papauté, la grandiose manifestation de vitalité religieuse par laquelle se clôturent les annales du premier roi chrétien des Francs (3).
(I) Je crois devoir «ilcr ici en cntirrle pass.i^r,' ,|<. Mulnav \\ Sain f Cf'Sfiin% p. 11 i : Mpr«'s «e (|ii(> je vi<'ns de dire, lusserlioii de cet aiilrui- )|ne je souli^'ne dans ma «ilalion ne [taraitru plus jondtr : « Sliniuler purloiil la réunion de ces asseniblet-s («les concilrs) riail la |)liis iniporlantc des charfjes trarées dans les [»nvilè^res ije Ccsairr. cl un peut croire (piil y déploya tout su!i zèle. <:Vst à. lui ipie >e rallaclie le monvenient extraordinaire de couciles réirl.niau.v et nationaux (pii se produit des deux rolt's des Pyrénées et surtout en (laiile, à ertle ép.M|ue. Sri// <rri,lri' ccnj ,/tn ont ê h' tenus de son virant en fiante, te cunrite I (t'(h-teans, en :> 1 1 . réuni sur un ordre personnet de ('loris, ^/ui fait iri la /i;/ine d'un noureau Constantin, peut être considère comme le produit d'une inspiration sprciale prohahlement ecclesiasti(/ue, nmis (jui parait l/ien être indéprndante dr frsaire. Tous les autres, depuis celui dKpaone en Hin-^'ondie (517) juscpi au IV- d'Orléans (rni), antérieur de deux ans à la mort de Cesaire, se rattachent si visiblement par leur dispositif aux conciles de la [)rovinee d'Arles, et en particulier aux statuts de Cesaire et au concile d'A^^de, «|u"on dirait une conspiration de toute la Gaule pour l'adoption de la discipline antérieure. Le fait que Césaire n*a plus présidé, après Agde, de concile étranger à sa province, n autorise pas à dire cpie des assemblées telles que celles d'Epaone, Clermont, Orléans ii-iv. se sont tenues tout à fait en dehors de lui. Les grands métropolitains qui ont convoqué et présidé ces assemblées ont certainement subi son intluence plus ou moins avouée. »
(2) Arnold, Casai iits non Arelate, p. 2;{1, note l.Jii.
(3J S'il fallait en croire la vie de saint Mélaine, évéque de Hennés, c'est ce saint qui aurait joué le rôle principal au concile d'Orléans. Voici comment elle s'exprime dans sa recension A, qui est la plus ancienne (cf. l'Appendice) : Sinoduai vero in Aurelianense rirl/ate XXXII épiscoporum cougregavit (Chlodovechus), f/ui canone.s statuerunt. quarum auctor maxime sanctus Melaniits pr.rdicator Hedonenis episcopus e.ititit. simt rtiain in
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Du reste, le premier concile national du royaume de Clovis lut bien loin d'être une assemblée plénière de Tépiscopat franc. Sur soixante-quatre sièges épiscopaux que contenait alors le royaume, il vint à Orléans trente-deux évoques, c'est-à-dire tout juste la moitié, et il ne s'y trouva que six des dix métropolitains. La plus forte représentation fut celle des trois Lyonnaises, qui formaient le noyau de la monarchie : elles donnèrent seize présents contre sept absents. Dans les deux Aquitaines, récemment annexées, nous relevons neuf présents et cinq absents. Par contre, les douze diocèses de la Novempopulanie ne comptaient que trois représentants, à savoir, les évoques d'Eauze, d'Auch et de Bazas. Des diocèses de la région pyrénéenne, pas un seul n'avait répondu à la convocation du roi des Francs. Gomminges, Bénarn, Oloron, Lectoure et Gouserans s'étaient abstenus, et il en était de môme de Dax, de Buch (1), d'Aire et de Tarbes.
Ce qui est très frappant, c'est l'absence totale des évê-
pruefalione ejusdem concilii liactenus hattetur insertuni. Mais ce renseignement est emprunté à peu près textuellement à un document du huitième ou neuvième siècle intitulé Adnotatio de si/nodis, et c'est ce document que la vie appelle pr.rf'atio. \j\idnotatio elle-mènic, bien loin de consigner i('i un renseignement aullientique, s'est bornée à induire le rôle de saint Mélaine de la place f|ui lui est donnée parmi les signataires du concile d'Orléans dans une pièce intitulée : l^e episcopis r/ui suprascviptos cano)ies consensertint et suliscripscrant^ et par conséquent son témoignage s'évanouit en fumée. C'est ce que démontre d'une manière lumineuse M.Lippertdans son beau mémoire intitulé: bie \ erf'asserscliaf't devKanones (iallischer Concilien des v und vi Jahrhunderls (Neues Archiv, t. XIV, 1889), auquel je renvoie le lecteur. Sa démonstration me dispense de réfuter les amplifications d'une recension postérieure du Vita Melanii (C) qui va jusqu'à prétendre que saint Mélaine. fut mis à la tête du concile d'Orléans (eiim siljiin primatem prae/'ecerunt [). lï.'/t) et celles de Vincent de Beauvais qui, lui (Spéculum hislorialr, xxi, c, 23^, croit savoir que c'est le même saint qui a réuni le concile {fianc si/nodum 32 épiscoporum coiif/regavit sanctus Melunins.)
(il M. Longnon, Atlas liisloriqiie de la France, texte expli<-atif, p. L'U. doute ccpendaul «pir la ririlas Hoiatium ail jamais iormr un évèclié.
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ques des deux Germanies et de la première Belgique. Mayence, Trêves, Cologne, Metz, Toul, Verdun et Tongres, ces sièges dont plusieurs ont eu un passé si glorieux et des chrétientés si florissantes, se tiennent absolument à Fécart. La seconde Belgique n*a envoyé que les évoques de ses cités méridionales, à savoir, Soissons, Vermand, Amiens et Senlis ; quant aux huit autres sièges, qui sont Reims, Laon, Châlons-sur-Marne, Arras, Cambrai, Tournai, Thérouanne, Beauvais et Boulogne, la place de leurs évèques reste vide sur les bancs du concile et au bas de ses actes. Que quelques-uns de ces prélats, et en particulier celui de Reims, aient été empêchés de se trouver à la réunion, cela est bien probable; mais il est difficile d'admettre que ce fût le cas pour tous, surtout si l'on réfléchit que les diocèses non représentés constituent, au nord comme au sud, un seul groupe géographique. Tirez une ligne qui passerait au nord d'Amiens, de Vermand et de Soissons, et qui reviendrait vers le sud à Fouest de Tongres, et vous aurez délimité la frontière septentrionale et orientale de Fensemble des diocèses dont les pasteurs légiférèrent à Orléans. En d'autres termes, le vieux royaume des Francs Saliens n'a pas envoyé un seul prélat au concile. C'est là un indice bien significatif de Fextinction de la hiérarchie catholique dans ce pays, depuis sa conquête par les rois mérovingiens (1).
La nature des travaux du concile suggère la môme con-
(1) Le canon 10 du troisième concile de l'uris, tenu entre o56 et 573, veut que les actes du concile soient signés même par les évêques qui n'ont pu y assister. (Sirmond, l, p 317. Maassen, p. 145.) Si cette disposition n'était pas nouvelle, on pourrait renforcer singulièrement Targument que je tire de l'absence des noms des évêques septentrionaux. Mais je crois que ce serait une conclusion erronée : on ne voit pas qu'avant le concile de Paris on se soit conformé à la règle qu'il trace ; d'ailleurs, il est certain que tous les évèques francs ne furent pas à Orléans, puisque saint Rémi y manqua.
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clusion. Il n'y est question aucunement des besoins spéciaux de FÉglise dafts les provinces où il restait des populations païennes à convertir. Toutes les résolutions supposent des contrées où la religion chrétienne est sans rivale. On se borne à légiférer pour des diocèses existants ; il n'est point parlé de ceux qui ont disparu dans la tourmente du cinquième siècle; le nom du paganisme et la mention des superstitions païennes ne viennent pas une seule fois sous la plume des greffiers du synode. Pas une seule fois non plus, les sollicitudes des Pères ne vont au delà des régions de langue et de civilisation romaines. La terre des Francs germaniques ne semble pas plus exister pour eux que si elle avait été engloutie par les flots de l'Océan.
Après plusieurs jours de délibération, le concile, qui avait siégé probablement dans la cathédrale Sainte-Croix, clôtura ses travaux le dimanche 10 juillet 511. Il avait arrêté trente et un canons que tous les évêques, Cyprien de Bordeaux et les autres métropolitains en tête, signèrent avant de se séparer. Ces canons embrassaient un ensemble varié de résolutions se rapportant à la vie chrétienne, et en particulier au gouvernement ainsi qu'à l'administration de l'Église; nous les passerons en revue dans un ordre méthodique.
Parmi les questions soumises aux délibérations des prélats, il y en avait deux qui présentaient un intérêt particulier pour l'État : celle du droit d'asile et celle du recrutement du clergé. Il s'agissait de délimiter en cette manière les frontières des deux pouvoirs, ou, pour mieux dire, d'élaborer des solutioQS qui pussent être accueillies par l'autorité politique.
En ce qui concerne le droit d'asile, l'assemblée confirma les dispositions inscrites dans le code Théodosien,
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et reproduites dans la loi des Burgondes et dans celle des Visigoths. Elle proclama le caractère inviolable non seulement du sanctuaire lui-même, mais encore du vestibule ou atrium qui le précédait, et des habitations ecclésiastiques qui entouraient le vestibule. La raison de cette extension de l'immunité est manifeste : pour que le droit d'asile ne devînt pas illusoire, il fallait que le réfugié trouvât un logement dans le pourpris de Tédifice sacré; sinon, il aurait pu être tenté de profaner le lieu saint luimême en y dressant sa table et son lit. Le concile défendit à Fautorité publique de pénétrer dans les cloîtres pour y chercher le coupable, que ce fut un homicide, un adultère, un voleur, un ravisseur ou un esclave fugitif; il défendit aussi au clergé de le livrer, avant que celui qui le poursuivait eût prêté le serment solennel, sur TÉvangile, qu'il ne lui infligerait pas de châtiment corporel et qu'il se contenterait, soit de reprendre son esclave, soit de recevoir une compensation. Si l'homme qui avait prêté ce serment le violait, il devait être excommunié et séparé de la société de tous les catholiques. Si, d'autre part, le coupable ne voulait pas convenir d une composition et s'enfuyait de l'enceinte, on ne pouvait pas en rendre responsable le clergé. Si c'était un esclave, et qu'il refusât de sortir après que son maître avait prêté le serment requis, alors celui-ci avait le droit d'aller s'emparer de sa personne.
Telle fut la forme que le concile d'Orléans donna au droit d'asile dans le royaume franc (1). On conviendra qu'à une époque d'anarchie il constituait une des plus précieuses garanties d'ordre public, et un des meilleurs moyens d'adoucir les mœurs. Il ne supprimait pas le châ-
(1) Canons !, 2 et 3, dans Sirmond, 1, p. 178; M.iassen, pp. 2 et 3.
timent des coupables, comme on l'a dit souvent; il en atténuait la rigueur cruelle, il mettait un obstacle à l'exercice illimité de la vengeance privée, et il préparait de loin la substitution du règne du droit aux violences de l'arbitraire.
La question du recrutement du clergé n'était pas moins complexe. En principe, l'Église a toujours affirmé son droit de choisir ses ministres et condamné toute entrave à la liberté des vocations ecclésiastiques. En fait, certains intérêts politiques et privés étaient venus mettre des restrictions à lusage de ce droit. Sous l'Empire romain, beaucoup de gens entraient dans le clergé pour jouir de ses immunités, et pour se dérober à l'écrasant fardeau des charges civiles qui pesaient sur la bourgeoisie. Pour les curiales des municipes, ces éternels soulfre-douleur de la fiscalité, la cléricature était devenue une espèce d'asile d'un nouveau genre. On sait l'acharnement avec lequell'Empire poursuivait, partout où ils cherchaient à lui échapper, ces malheureux qui lui répondaient de la rentrée de ses impôts. Aussi ne sera-t-on pas étonné que Constantin ait défendu, par une loi de 320, l'entrée des curiales dans le clergé (1). L'interdiction était radicale, et, pendant tout le quatrième siècle, elle fut tour à tour atténuée, supprimée, rétablie et renforcée par les empereurs : encore à la date de 458, Majorien y ajoutait des dispositions nouvelles (2). En une matière aussi délicate, les intérêts de l'Eglise et ceux de l'Etat, également impérieux les uns et les autres, semblaient ne pas pouvoir être conciliés : satisfaire ceux-ci, c'était porter atteinte au recrutement du sacerdoce ; dé-
Cl) L'existence de cette loi, non conservée, est attestée au code Théodosien, XVI, ii, 3.
(2) Novellée Majoriani. t. I, au code théodosien.
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férer à ceux-là, c'était priver TÉlat de ses agents les plus indispensables.
Mais la liberté des vocations ecclésiastiques rencontrait encore un autre obstacle dans l'institution de Tesclavage. Introduire un esclave dans le clergé, c'était causer à son maître un tort semblable à celui que Ton causait à TEtat en ordonnant un curiale. Aussi la loi ecclésiastique avaitelle de tout temps reconnu le droit du maître dont l'esclave avait été ordonné sans son autorisation à le réclamer, en dépit du caractère sacerdotal dont il était revêtu. Ellemême, dans le cas où le maître consentait à l'entrée de son esclave dans le clergé, ne lui accordait les ordres sacrés qu'apW'S qu'il avait été affranchi au préalable. L'esprit de ces dispositions se retrouve, au cinquième siècle, dans les constitutions impériales de Valentinien III en Occident (1), et de Zenon en Orient (2) : l'une et l'autre défendent de conférer les ordres sacrés aux esclaves, même du consentement du maître, attendu, dit la dernière, qu'il peut leur procurer l'accès du sacerdoce eu leur donnant la liberté (3).
Tel était, au moment où s'ouvrit le concile d'Orléans, l'état de cette délicate question du recrutement du clergé. Le concile ne s'écarta pas des principes qui avaient inspiré en cette matière la législation canonique et celle de la société civile ; mais il édicta des mesures qui en devaient, sans froisser les droits des pouvoirs publics ou privés, amener une application plus modérée et plus compatible avec la liberté de l'Église. Le quatrième canon stipula qu'à l'avenir
(1) Novellx Vfilenlin. llï. lit. XII.
(2 f^oil. Jusfinian,. I, m, 36.
(3) Serves sane sorinri clericoniiii consortiis, voleiilil)us quoqiie et consentientibus dominis, modis omnibus prohibemus, quum liceat eoruiii dominis, data prius servis iibertate, licituin eis ad suscipiendos honores clericoruni iter, si hoc voluerint, aperire. IftiU., I. c.
LE CONCILE D OULEANS
aucun homme libre ne serait reçu C.:\ns le clergé sans l'ordre du roi ou l'autorisation du comte, excepté toutefois les fils, petits-fils et arrière-petits-fils de prêtres, que l'évêque pourrait ordonner s'il voulait (1). C'était non seulement soustraire à l'interdiction une bonne partie de ceux à qui elle pouvait s'appliquer ; mais encore, par le privilège accordé au pouvoir royal, mettre celui-ci à même d'élargir les lois en dispensant de leur application. Le huitième canon était conçu dans le même esprit : tout en respectant les droits des maîtres, il trouvait un moyen ingénieux de les combiner avec ceux de F Eglise. Il décidait que si l'évêque avait, en connaissance de cause, conféré le diaconat ou la prêtrise à quelque esclave à l'insu de son maître, il était tenu de restituer à celui-ci le double de son prix, mais que l'ordination restait valide. lien était de même si l'évêque avait ignoré la contiition servile de l'ordinand ; dans ce cas, le dommage devait être réparé par ceux qui l'avaient présenté au consécrateur (2). C'est ainsi qu'avec des ménagements pleins de douceur, mais avec une claire conscience de son but, l'épiscopat franc défaisait maille par maille l'étroit tissu dans lequel la législation civile enfermait la libre allure de l'Eglise. Il ne faisait aucune opposition formelle et catégorique aux décisions du pouvoir civil ; mais, avec un art exquis, il plaçait à côté du fait légal un principe qui en impliquait la négation, laissant au temps le soin de supprimer la contradiction en ramenant le fait au principe.
Les autres délibérations du concile d'Orléans roulèrent toutes sur des questions exclusivement religieuses ou ecclésiastiques. Un canon proscrivit une superstition que l'antiquité païenne avait léguée au monde chrétien, et qui
(1) Canon \, Sirmond. 1, p. 179; Maassen, p. 1.
(2) Canon 8, Sirmond, p. 180 ; Maassen, p. .i.