‹ Clovis [microform]Chapitre 27 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

rÉglise ne s'expliquerait guère, si Ton ne savait qu'il était réciproque de la part du roi. C'est la confiance qui formait ^ la base des relations mutuelles. Au lieu de délimiter anxieusement leurs frontières, les deux pouvoirs semblaient s'inviter mutuellement à les franchir. Clovis convoquait des conciles et intervenait dans les élections épiscopales ; mais lui-même, jusqu'à quel point ne se laissait-il pas inspirer, guider, conseiller par les évoques ? Toute sa politique intérieure, toute son attitude vis-à-vis des indigènes, c'est l'épiscopat qui l'a dictée, et l'on a vu plus haut que ce sont des évêques qui ont suggéré la convocation du concile national. En un mot, son action sur rÉglise a pour contrepoids une action non moins énergique de l'Église sur TÉtat. Les évêques composaient son conseil : saint Rémi resta jusqu'à la fin en grand crédit auprès de lui, et on nous dit que saint Mélaine, évêque de Rennes, compta également parmi ses conseillers les plus écoutés.

Toute l'hagiographie du temps est remplie des marques de respect qu'il donna aux évêques. Les récits qui nous en ont gardé le souvenir n'ont pas tous le degré d'authenticité nécessaire pour s'imposer à la croyance du lecteur ; mais dans l'impuissance où nous sommes d'y faire le partage exact du vrai et du faux, quoi de plus légitime que de les reproduire dans leur simplicité, comme des documents qui ont droit tout au moins à l'attention de l'histoire ? C'est pour cette raison que nous avons cru devoir réserver une place, sur ces pages, aux épisodes suivants.

Étant en Aquitaine, Clovis entendit parler des vertus de saint Germier, évêque de Toulouse. Il le fit venir auprès de lui, l'invita à sa table, et prit grand plaisir à sa conversation. Le saint distribua des eulogies au roi et à ses grands ; eux lui confessèrent leurs péchés et écou-

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tèrent ses exhortations à la pénitence. Le roi, voyant f la sainteté du prélat, le supplia de prier pour lui, et lui dit :

« Demandez-moi ce que vous voudrez de mes biens, et mes serviteurs vous accompagneront pour vous le donner.

— Donnez-moi seulement, reprit le saint, dans le territoire de Toulouse, autant de terre que mon manteau pourra en recouvrir auprès de Saint-Saturnin, pour que je puisse dormir en paix sous la protection de ce patron céleste. »

Mais le roi ne voulut pas se laisser vaincre en générosité : il donna au saint la terre d'Ox avec six milles à la ronde, et, pour son tombeau, il lui accorda tout le territoire que sept paires de bœufs pourraient labourer en un jour. Toutes ces libéralités furent consignées dans des chirographes que le roi et ses grands scellèrent de leurs sceaux. Le roi y ajouta cinq cents sicles d'or et d'argent, des croix d'or, des calices d'argent avec leurs patènes, trois crosses épiscopales en or et en argent, trois couronnes dorées, et autant de voiles d'autel en byssus. C'est ainsi qu'après être resté avec le roi pendant une vingtaine de jours, le saint partit chargé de trésors : le roi l'embrassa en lui faisant ses adieux, et se recommanda à lui comme un fils (1).

Auch, la vieille cité métropolitaine de la Novempopu-X lanie, a enveloppé dans un récit aux couleurs bibliques le souvenir qu'elle a gardé du héros franc. Lorsqu'il approcha de cette ville, dit une tradition, l'archevêque saint Perpet alla à sa rencontre, et lui présenta le pain et le vin, comme autrefois Melchisédech à Abraham. Le roi récompensa magnifiquement le vieux pontife : il lui donna toute

(1) Ex VUa sancti Germeril (dom Bouquet, JII, p. 386). Voir l'appendice. ^*^

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la ville d'Aueh avec ses faubourgs, et plusieurs églises ; il ofFrit également à l'église Sainte Marie sa tunique et son manteau de guerre ; il lui offrit encore une aiguière d'or, et cent sous d'or pour faire des couronnes de lumière ; il lui assigna de plus un revenu de cent douze sous d'or à toucher sur le fisc royal ; il lui donna enfin Téglise royale de Saint-Pierre-de-Vic. Reconnaissante de tant de libéralités, l'Église d'Auch célébrait tous les ans, au 3 juin, l'oflice double de sainte Clotilde (1).

Tournai racontait un épisode non moins intéressant. Attiré par la réputation de l'évêque, saint Eleuthère, Clovis serait venu revoir la vieille capitale de ses ancêtres, et assister à la prédication du prélat. Mais une inspiration divine révéla au saint le tourment secret du roi : il avait péché après son baptême, et il n'osait confesser sa faute. Profondément ému, le roi essaya vainement de contester la vérité de cette révélation que l'évêque lui communiqua; il versa des larmes, et le supplia de prier pour lui. Et voilà que le lendemain, pendant que l'évêque célébrait le divin sacrifice aux intentions de Clovis, un ange du Seigneur lui apparut au milieu d'une lumière éblouissante, et lui annonça que ses prières étaient exaucées. En même temps il lui remettait un écrit contenant la faute secrète du roi. Clovis rendit des actions de grâces à Dieu et à saint Eleu-

(1) La plus ancienne attestation «le <•«> récit se trouve dans un acte de 1292, consigné au registre des enquêtes du parlement de Paris et reproduit par R. Choppin, De jure monachorum. p. 307 ; il ri«?ure aussi dans un extrait du cartulaire du chapitre d'Auch, n* 132, reproduit en appendice, n» 7, dans de Brugèles. Chronique ecclésiastique du diocèse d'Auch, Toulouse, 1746. Voir aussi Baiole, Histoire sacrée d'Aquitaine^ Cahors, 164't, p. 332; Loubens, Histoire de l'ancienne province de Gascogne, Paris, 1839, pp. 00-91 ; Monlezun, Histoire de la Gascogne, Auch, 1846, t. 1, p. 189; Lafforgue, Histoire de- la ville d'Auch, Auch, 18ol. Selon Monlezun, /. c, une des couronnes faites avec l'or offert par le roi a subsisté jusqu'en 1793 ; on l'appelait la couronne de Clovis.

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thère, et ne quitta Tournai qu'après avoir comblé l'évêque de ses pieuses largesses (1).

Cette attitude vis-à-vis de l'épiscopat s'expliquerait déjà à suffisance par des raisons d'ordre politique supérieur. C'étaient les évêques qui avaient aidé le roi des PVancs à établir son pouvoir ; c'est par eux et avec eux qu'il gouvernait. Il le savait, et sa déférence pour eux était antérieure à sa conversion. Mais, après le baptême, des motifs de piété s'ajoutèrent aux considérations de la politique pour augmenter son respect envers les évêques. Il vit en eux des hommes qui avaient reçu l'Esprit-Saint, et qui étaient les dispensateurs des faveurs célestes. Leur science, leur sagesse, leur piété, leurs vertus, la majesté de cette vie sacerdotale qui les élevait au-dessus de la terre et qui faisait d'eux des hommes surnaturels, tout cela agissait puissamment sur son âme, religieuse et impressionnable comme toute âme de barbare. Il se sentait plus rapproché du Dieu qu'il adorait dans leur société, et il comptait sur leurs prières comme sur le moyen le plus efficace d'arriver au ciel. L'épiscopat, qui était le point d'appui de sa politique, était aussi la sûre direction de sa conscience de chrétien. Comme sa vie publique, sa vie privée semblait la vérification de cette parole qu'il prononça un jour : « Où serait l'espoir de vaincre, si nous oifensions saint Martin ? » Entendez ici, par saint Martin, l'épiscopat de la Gaule.

Les mêmes sentiments, au dire de la légende, dictaient la conduite du roi vis-à-vis de toutes les personnes qui, sans occuper un rang dans la hiérarchie ecclésiastique, se distinguaient par Téminence de leurs vertus. Il

(1) Vita sanctr Eleutherii nuctior dans les Acta Sanclorum des Bollandistes, 20 rovrioi'. l. 111, pp. 1S3-190. et Ghesquière, Acta Sanctorum Hrlf/il, l . 1, i)p. 47:j-."iOO.

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croyait, avec tous ses contemporains, à Tefficacité de leurs prières ; il était convaincu qu'elles avaient le don d'opérer des miracles. Lui-même, au dire d'un hagiographe, fut favorisé d*une guérison miraculeuse obtenue par l'intercession d'un vénérable solitaire. C'était la vingt-cinquième année de son règne, celle qui allait être rendue mémorable par la conquête de l'Aquitaine. 11 y avait deux ans qu'il était en proie à la maladie, et ni les prières de son clergé ni les soins de ses médecins ne parvenaient à le soulager. Enfin, l'un de ces derniers, nommé Tranquilinus, conseilla au roi de faire venir Séverin, abbé de Saint-Maurice en Valais, homme doué de l'esprit de Dieu, et dont les prières obtenaient un«' multitude de guérisons miraculeuses. Aussitôt le roi fit partir son chambellan Transoarius pour Agaune, et le saint, déférant à ses prières, apparut au chevet du royal malade comme plus tard saint François de Paule auprès du lit de Louis XI. Après avoir adressé au ciel de ferventes prières, il ôta son manteau, en revêtit le roi, et à l'instant la fièvre abandonna le malade. Clovis, plein de reconnaissance, tomba aux pieds du saint, et le pria de prendre dans son trésor toutes les sommes qu'il voulait pour les distribuer aux pauvres ; il lui offrit aussi de faire relâcher tous les coupables qui se trouvaient enfermés dans les prisons (1). On veut que l'église Saint-Séverin de Paris, qui est sous le patronage de l'abbé d'Agaune, ait été élevée en souvenir de cet heureux événement.

D'autres saints personnages, au dire de la légende, ont été en rapports intimes avec Clovis. Saint Fridolin de

(1) Ex Vita sancti Severiîii Abhaiis Agaunensis (dom Bouquet, 111, p. 392.) Ce récit est loin d "être f^aranti. bien qu'il en soit souvent fait état même par des historiens peu tendres à l'endroit des légendes, notamment par Jungbans, p. 77, n. 1, par W. Schultze, Das Merortnffisrhr Ft'ankenreich^p. 12, et en dernier Heu par Arnold. Cfpsarius von Arefnfe,]}. 242. Voir TAppendice.

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Poitiers, admis à sa table, a réparé miraculeusement une belle coupe de verre, qui s'était cassée en tombant des mains du roi au moment où il la présentait au saint (1). Un saint ermite du nom de Léonard, qui demeurait dans la forêt de Panvain, près de Limoges, fit la connaissance du roi dans des circonstances fort dramatiques. Clotilde, qui était venue résider avec son époux dans le château de cette forêt, était menacée de périr dans les douleurs de l'enfantement, et Clovis au désespoir implora le pieux solitaire de venir à son aide. Léonard se mit en prières, et la reine fut sauvée par miracle (2).

Sans doute, la plupart de ces récits ont été embellis par la pieuse imagination des hagiographes, et il n'est pas interdit de croire que les épisodes qui sont à la fois les plus extraordinaires et les moins prouvés appartiennent au domaine de la fiction pure.

Ce qui se dégage des plus authentiques, c'est l'intimité d«s rapports entre le roi et les saints, c'est la justesse de l'instinct qui poussait la royauté à se rapprocher de ceux qui représentaient le mieux les aspirations chrétiennes de leur peuple. Avec un admirable sentiment des vrais intérêts de sa couronne, Clovis se mêlait familièrement, sans crainte de compromettre son prestige, aux hommes humbles et pauvres revêtus d'une majesté supérieure par ^ le respect public, et le nimbe de leur sainteté jetait une partie de son éclat sur le front du souverain. Rien n'a plus contribué à sa popularité que l'amitié des saints. Les* actes de clémence qu'ils lui inspiraient affermissaient son pouvoir en lui ouvrant les cœurs. Bien des fois, saint Rémi et sainte Geneviève arrachèrent au rude justicier la

(1) Ex Vita sancti Fridolini (dom Bouquet, 111, p. 388}.

f2) Arbellot, Vie de saint Léonard, solitaire en Limousin, Paris, 1863. Les pages 277-289 contiennent le texte d'une vie inédite de saint Léonard, daprès plusieurs nianus.M-its dont un du onzième siôrlc.

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grâce des malheureux qui remplissaient les prisons publiques. Parmi ceux que menaçait sa vengeance, il y avait un grand seigneur du nom d'Euloge, qui se réfugia dans Téglise Notre-Dame de Reiras : à Tintercession de Rémi, le roi lui laissa la vie et la possession de ses biens (1). Au dire d'un hagiographe, 1 evêque aurait même obtenu du roi que chaque fois qu'il passerait par la ville de Reims ou par son territoire, tous les prisonniers seraient aussitôt mis en liberté, et, ajoute-t-il, cet usage se conserve encore aujourd'hui (2).

Les vastes ressources de la couronne permirent au roi de témoigner de la manière la plus efficace sa bienveillance àTÉglise en la comblant de ses dons, en venant à son aide dans ses œuvres de charité et dans ses créations de tout genre. Il faut se souvenir que la générosité était la première vertu d'un roi germanique. Sa main devait toujours être ouverte, excepté quand elle brandissait Fépée. Il passait sa vie à faire des cadeaux, à distribuer à ses amis l'or travaillé sous forme de bracelets à tours multiples, dont il détachait les morceaux, et, pour la poésie barbare, il était avant tout le briseur d'anneaux, Lorsqu'avec les pièces de métal précieux entassées dans ses trésors, il put disposer aussi des domaines sans nombre que la conquête avait fait tomber entre ses mains, alors il eut de nouveaux moyens d'être généreux, et la série des donations de terres commença. L'Église fut au premier rang des amis qui participèrent à ces libéralités. On peut dire, sans crainte de se tromper, que tous les diocèses eurent leur part (3). Après la conquête de

(1) nincmar Vitasancli Remif/ii^ dans les Acta Sanctorum des Bollandistes, !•' octobre, t. I, p. l.;3 A.

(2) Vie de saint Léonard^ éditée par le chanoine Arbellot, c. 3.

(3) Illi (il s'agit surtout de Ciôvis) monasteria et ecclesias ditaverunt : isti (il s'agit de ses petit-fils) cas diniunt ar subvertnnt. Grégoire de Tours, iv, 48.

la Gaule romaine, après celle de la Gaule visigothique, il s'ouvrit comme deux phases d'abondance qui furent employées à prodiguer les richesses aux églises. Les actes du concile d'Orléans parlent expressément des libéralités A royales faites ou promises à tous les diocèses (1). L'hagiographie ne nous mentionne pas une seule fois les relations du roi avec quelque saint sans nous faire connaître les cadeaux dont il le combla. Nous l'avons vu prodiguer ses dons aux églises Saint-Martin de Tours et Saint- Hilaire de Poitiers ; nous l'avons vu enrichir aussi généreusement saint Germier de Toulouse et saint Perpet d'Auch ; nous savons avec quelle libéralité il aida saint Eptade à racheter les captifs. Il ne fut pas moins prodigue envers saint Mélaine de Rennes, qui put faire une multitude de bonnes œuvres avec les ressources que le roi mettait à sa disposition (2). L'église de Vannes se glorifiait de devoir à ses pieuses largesses le trésor de reliques qu'elle conservait depuis les jours de saint Paterne, son premier évêque (3). L*église de Nantes montrait avec orgueil, dès le douzième siècle, la charte contenant les faveurs dont l'avait comblée le premier roi de France (4). Ce

(1) De oblationibus vel agris quos domnus noster rex ecclesiis suo munere conferre dignatus est, vel adliiic non habentibus Deo inspirante contuJerit, ipsorum agrorum vel clericorum inimunitate roncessa, id esse justissimum definimus ut... Sirmond, Concilia Gallias, I, p. 179; Maassen, Concilia œvi merov., I, p. i.

(2) Vita sancti Melanii, dans les Acta Sancloruin des BoUandistes. Sur les divers textes de cette vie, voir l'Appendice.

(3) Un sermon prêché dans la cathédrale de Nancy au douzième siècle et conservé dans le manuscrit 9093 latin de la bibliothèque nationale à Paris contient le passage suivant : Circa initia etiam hujus nascentis ecclesiîE, divinœ misericordiae dulcor in hoc se aperuit quod Clodovœus rex Francorum illustrissimus per beatum Paternum patronum nostrum transmisit huic ecclesiae desiderabilem thesaurum videlicet etc. Suit ime énumération de reliques. V. A. de la Borderie, Histoire de Bretagne, t. 1. p. 20 i, note 2 et p. 331.

('») V. dans Doni Moricc, MptHoires pour servir de preuves à t'/ristoire de

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serait une tâche fastidieuse que de relever, dans les biographes et les chroniqueurs, les récits souvent légendaires qui nous ont conservé la trace de toutes ces générosités, et il suffît de dire d une manière générale que Clovis partagea largement avec TEglise les richesses considérables qui affluaient de toutes parts dans son trésor et dans son domaine.

De tous les prélats sur lesquels il fit pleuvoir ainsi les preuves de sa munificence, le plus favorisé fut naturellement saint Rémi de Reims. Dès le neuvième siècle, nous entendons la tradition énumérer les dons qu'il tenait de son généreux filleul. Ils consistaient surtout en domaines territoriaux, répartis dans plusieurs provinces de la France. Le saint ne voulut en garder que quelques-uns, situés dans la partie orientale du royaume, et distribua le reste aux autres églises, pour qu'on ne put pas lui reprocher de faire de Tamitié du roi une source de profits (1). Toutefois

Bretagne, t. I, p. 547, le texte de la charte de Louis-le-Gros, datée de 1123, tlans laquelle sont rappelées les libéralités de Clovis ; on y lit : « Quoniam vir venerabilis Bricius Xaninetiraî sedis episcopus pnesentiam nostrain non obsque magno labore itineris humiliter adiit et praïcepta antiquoruni et venerabilium Francorum regum Karoli, Clodoviei et filii ipsius Clotarii attulit et ostendit, etc, L'authenticité de celte charte, contestée par Travers, Histoire de la vitle et du comte' de \antes, I, p. 244 et par M. C. Port. Dictionnaire de Maine-et-LoirCy t. Il, s. v. Loué, est défendue par M. L. Maître, Étude critique sur la charte du nù Louis VI. Hennés 1887 et par M. A. Luchaire, Louis VI le Gros, Annales de sa rie et de son règnej pp. 153, 323 et suivantes. Au surplus, les défenseurs de l'authenticité ne sont pas d'accord sur la personne de ce Clovis, père de Clotaire, car cette désignation convient aussi bien à Clovis II qu'à Clovis l"' ; bien plus, si l'on admet qu'ici Clodovieus équivaut à la forme Illudoricus usitée au onzième siècle, on peut penser à l'une des séries royales Charleniagnc, Louis le Débonnaire et Lothaire, ou encore Charles le Simple, Louis d'Outre-Mer, Lothaire, M. Luchaire penche pour une de ces dernières hypothèses, M. Maître, o. c. et M. Orieux {Bulletin de la Société archéolo-^ fjique de Nantes, t. 39, (1898, p. 59), pensent à Clovis ^^ Selon moi, le rédacteur de l'acte, authentique ou non, n'a pu penser qu'à un Clovis, et je suis porté à croire que c'est Clovis l"».

r Hinrmar. Vif>f sanrfi Hemif/ii, («H, d.ms 1rs Utillantlisic». p. Tf'» C.

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l'église de Reims gardait dans son trésor un encensoir et un calice émaillé provenant, selon la tradition, d'un grand vase en argent que Clovis avait donné à saint Rémi, pour en faire ce qu'il voulait (1).

La tradition a conservé, sous une forme poétique où se trahit avec éclat l'action de l'imagination populaire , le souvenir des acquisitions faites alors par l'église de Reims. Elle a supposé, en présence d'un domaine d'une certaine étendue, qu'il avait été donné tout entier par un seul donateur, et qu'il marquait le territoire dont le donataire avait pu faire le circuit en un temps déterminé. Nous rencontrons plusieurs fois dans l'histoire de Clovis cette curieuse transformation des vieux souvenirs, où le lecteur retrouvera, à défaut d'authenticité, la fraîcheur et la naïveté de la poésie primitive :

« Clovis, dit la légende, avait alors sa résidence à Soissons, d'où il avait expulsé Syagrius, et il se délectait dans la société et dans l'entretien de saint Rémi. Or saint Rémi avait cédé à l'évèché de Laon et à d'autres établissements religieux les terres qu'il tenait de la libéralité du roi des Francs dans le Soissonnais et le Laonnais, et il ne possédait aux environs de Soissons qu'une petite ferme, donnée autrefois à son prédécesseur saint Nicaise. Les habitants, qui étaient accablés de redevances, demandèrent de pouvoir payer désormais à l'église de Reims ce qu'ils devaient au roi, et la pieuse reine appuya leur requête. En conséquence, le roi promit à saint Rémi de lui donner tout le

(1) Du moins je crois pouvoir interpréter de la sorte le passage suivant du testament (d'ailleurs apocryphe) de saint Rémi : Aliud argenteum vas, quod mihi domnus illustris mémorise Hlodowicus rcx, quem de sacro baptismatis fonte suscepi, donare dignatus est, ut de eo facerem quod ipse voluissem, tibi haeredi meae ecclesiae supra memoratee jubeo thuribulum et imaginatum calicem fabricari : quod faciamper me si habuero spatium vita». irfa Snncforuni ries Rollandistcs. l»"" octobre, t. 1, p. tr»7 F.

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territoire dont le saint pourrait faire le circuit pendant le temps que lui-même ferait sa méridienne.

« Le saint se mit donc en marche, jalonnant sa route par des points de repère, et délimitant ainsi le territoire dont on voit encore aujourd'hui les bornes. Sur son chemin, un homme propriétaire d'un moulin le repoussa, de peur qu'il n'englobât le moulin dans ses limites.

« — Ami, lui dit Févêque avec douceur, qu'il ne te déplaise pas que nous possédions ce moulin à deux. »

<t Mais l'autre le chassa, et aussitôt voilà la roue du moulin qui se met k tourner à rebours. Alors l'hommerappela à grands cris le saint et lui dit :

«c — Serviteur de Dieu, viens, et nous serons ensemble les propriétaires de ce moulin.

« — Non, répondit saint Rémi, il ne sera ni à toi ni à moi. »

« Et à l'instant il se creusa en cet endroit une fosse d'une telle profondeur, que depuis lors il n'est plus possible d'y construire.

« Plus loin, d'autres individus chassèrent également h; saint, ne voulant pas lui laisser faire le circuit d'un petit bois.

« — Eh bien, dit saint Rémi, que jamais de ce bois il ne vole une feuille ni ne tombe une branche sur mon bien.

« Et, quoique ces deux domaines soient contigus, le vœu du saint a été accompli tant que la forêt est restée debout.

« Partant de là, le saint arriva dans un endroit nommé Chavigny, qu'il voulut également englober. Mais là aussi, il fut repoussé par les habitants. Et lui, le visage joyeux, tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant, il continuait de planter ses points de repère ; aujourd'hui encore, en parcourant les lieux, on peut voir où il s'est rapproché,

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où il a dû s'écarter. Repoussé une dernière fois, il dit : 1c — Peinez toujours et supportez l'indigence. » c( Et cette sentence persiste toujours et prouve la puissance surnaturelle de ses paroles.

(( Cependant le roi s'était réveillé. Par un précepte de son autorité, il confirma saint Rémi dans la possession de toutes les terres dont il avait fait le circuit. Ce domaine, dont Luilly et Gocy sont les noyaux, est encore aujourd'hui la paisible possession de l'église de Reims (1). »

Écoutons maintenant le récit des libéralités faites par le roi des Francs à l'église de Senlis. Ce n'est pas, cette fois, une tradition populaire que nous allons entendre, c'est une légende née à l'ombre d'un cloître, et qui a gardé la saveur propre au milieu ecclésiastique dont elle est sortie. Clovis, dit-elle, après son baptême, visita successivement tous les sanctuaires de son royaume. Le renom de saint Rieul le conduisit aussi à Senlis, où il arriva escorté de plusieurs évêques de la deuxième Belgique. Après s'être fait raconter l'histoire et les miracles du saint, il voulut qu'on ouvrit son tombeau et qu'on lui donnât de ses reliques. L'évêque de la ville, — c'était probablement Livianus, qui assista au concile d'Orléans en 511, — s'opposa avec énergie à la demande du roi, disant qu'on ne pouvait souscrire à une pareille profanation des choses

(1) TUncmar, Vita smwti Remigii, 80-82, dans les Acfa Sanctomm p. 152. 11 n'y a pas lieu de discuter avecles érudits qui, comme M. Krusch {Neuea Archiv., t. XX, p. :;23). veulent se persuader que ces légendes sont autant de /aux fabriqués par llincmar. Les savants au courant des traditions populaires seront d'un autre avis, et ils rapprocheront de cet épisode le passage du diplôme apocryphe de Clovis pour saint Jean de Réomé, où on lit : Ut quantumcumque suo asino sedens una die circa locum suum nobis traditum et commendatum de nostris fiscis circuisset, perpetuo per nostram regalem munificentiam habeat. Bréquigny et Pardessus, Diplomatu, 1, p. 32; Pertz, Diplomata, p. 11. — Voir encore la Vie de saint Léonard, c. 12-23, etl'flis/oiVe de saint Germier ci-dessus, p. Ifi3.

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saintes. Mais, bien que les autres évêques appuyassent cette manière de voir, le roi insista tellement, qu'il fallut bien se rendre à son désir. La tombe est ouverte, un parfum céleste s'en échappe, et tous les assistants, le roi, les évêques, les grands, tombent à genoux en remerciant Dieu. Puis Tévêque se mit en devoir d'enlever, avec des tenailles, une des dents du saint, et, ô prodige ! de cette bouche dont le temps a rongé les chairs s ecliappe un Ilot de sang rouge et chaud. Le roi prend la relique ; mais, frappé par le miracle, il sort tout bouleversé et sans penser à honorer le précieux dépôt qu'il a entre les mains. Aussi, lorsqu'il voulut rentrer en ville (la basilique du saint se dressait sur son tombeau en dehors de l'enceinte), c'est en vain qu'il essaya de retrouver la porte par laquelle il était sorti. Il tourna plusieurs fois autour des murailles sans voir aucune ouverture. Enfin les évêques lui firent comprendre que, pour faire cesser l'hallucination, il devait restituer la précieuse relique au tombeau du saint, et faire à la basilique des dons qui permettraient de la reconstruire dans des conditions plus dignes de son patron. Le roi se conforma à ces conseils ; il décida de reconstruire l'église à ses frais, à partir des fondements ; il fit édifier un édicule en or forgé sur le tombeau du saint, il donna à l'église le bourg de Bucianum sur la Marne avec toutes ses dépendances ; il restitua la dent après Tavoir fait enchâsser dans l'or et sertir de pierres précieuses ; enfin, il fiit encore cadeau de quantité de vases d'or et d'argent, et de vêtements sacerdotaux avec broderies en or. A peine avait-il promis tout cela, qu'il retrouva les portes de la ville toutes grandes ouvertes, et qu'il y put passer sans obstacle (1). »

(1) Ex Vila sancfi Reguli nphcopî rdom Boii.fuet, III, p. 39t^.

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Mais de tous les aspects sous lesquels se présente à nous le règne de Clovis, aucun n'a le charme pénétrant et le parfum de poésie des légendes qui racontent la part ^ qu'il a prise à la fondation des monastères.

Tous les âges, depuis les plus rapprochés du règne de Clovis, en ont gardé le vivant souvenir. Grégoire de Tours en parle comme d'une chose universellement connue, et les hagiographes des premiers siècles se font manifestement l'écho de la tradition publique en rappelant, sans prendre la peine d'insister, les nombreux monastères qu'il a bâtis ou aidé à fonder (1).

On ne connaîtrait pas bien ce règne aussi obscur que glorieux, si l'on ne s'arrêtait un instant pour essayer de soulever, après quatorze siècles révolus, le voile d'oubli qui s'est appesanti sur l'une de ses pages les plus dignes d'intérêt. Que ne donnerait-on pas pour retrouver l'histoire authentique d'une de ces colonies sacrées, qui s'en allèrent dans les solitudes incultes, munies du diplôme royal, planter l'étendard de la croix et jeter les semences d'un avenir meilleur! Mais, hélas ! plus que jamais nous nous acheminons à travers les ténèbres, et c'est à peine si nous retrouvons par-ci par-là, comme une étincelle qui

(1) Voir ci-dessus le passage de Grégoire de Tours, iv. 48 — Clodoveo Francorum régi fit rognitus (Melanius) et ejus strenuus efficitur consiiiarius. Ejus quippe consilio inultas a fundamentis construxit ecciesias desertasque reparavit, et monasteriaquœdamdeceatissime fabricavit. Vita Melanii, dans les Acta Sanclorum des BoUandistes, 6 janvier, t. I, et Desmedt, Catalogus hagior/raplticus Parisiensis, t. I, p. 71 où il y a une autre recension de cette vie. La troisième recension, qui est publiée au I. II, p. 531 du même ouvrage, ne contient pas de mention des monastères. — Reversusque rex cum Victoria adepta, regnum Francorum strenue rexit, monasteria piurima sanctorum edificavit, etc. Vita sanctae Chlo- //jiWis, dans M. G. IL, Scriptores lierum Merovingicarum, t. IL p. 345. — Quot monasteria construxit, quot prœdia ornamenta eisdem monasteriis distribuit, nemo potest recordari. Note du treizième siècle dans un manuscrit du Liber historiée^ c. 19 (M. G. H., p. 273).

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brille sous la cendre d'un foyer dévasté, un souvenir expirant, qui n'a plus même assez de vie pour charmer un instant le regard ému du poète.

Implantée à Trêves par saint Athanase, à Tours par saint Martin, et dans les Pays-Bas par saint Victrice de Rouen, la vie monastique avait commencé à fleurir dans ces régions, comme une vigoureuse plante du sud qui ne pâtit point d'être transportée sous des cieux plus froids, mais qui s'accommode de tous les climats et qui fructifie partout. Les terribles bouleversements qui se produisirent dès le commencement du cinquième siècle, et qui se prolongèrent jusqu'après le baptême de Glovis, avaient interrompu cette heureuse floraison ; mais voici qu'au lendemain de la conversion des Francs, les monastères se remettent à surgir du sol comme les fleurs au printemps.

De tous ceux qui s'enorgueillirent d'avoir eu Glovis pour fondateur ou pour bienfaiteur insigne, je ne sais s'il en est aucun dont les titres méritent plus de confiance que ceux de l'abbaye de Baralle, dans le village de ce nom, sur la route de Cambrai à Arras. Baralle est une maison qui a disparu dès le neuvième siècle, qui n'a jamais eu d'historien, et dont personne n'avait intérêt à embellir ou à exagérer les souvenirs. Si, malgré cela, ils ont été mis par écrit aune époque déjà ancienne, il y a lieu de croire qu'ils remontent à un passé lointain, et qu'ils plongent en pleine antiquité mérovingienne. L'absence de tout élément légendaire dans la sobre notice consacrée à ce monastère confirme leur authenticité.

« A Baralle, dit le chroniqueur, il y avait un monastère de congrégation canonique, fondé, selon la tradition, par le roi Glovis, et consacré par saint Vaast en l'honneur de saint Georges. On y vénérait le bras de ce martyr. Des colonnes de marbre et des ruines de beaux édifices anciens

CLOVIS ET l'Église

qu'on y trouve encore attestent que cette maison était opulente et riche. Aux jours de l'évêque Dodilon de Cambrai, les chanoines, voyant que les Normands ravageaient toute la province, brûlaient et profanaient les lieux saints, se réfugièrent à Cambrai avec les reliques et le trésor de leur église. L'évêque les reçut avec la plus généreuse hospitalité, et ils y restèrent quelque temps. Lorsqu'ils crurent l'ennemi parti, ils voulurent prendre congé de l'évêque et retourner chez eux. Mais le prélat les supplia de n'en rien faire, et de se défier des ruses d'un perfide ennemi qui pouvait fort bien être caché encore dans les environs. Par déférence pour ces conseils, ils restèrent quelques jours encore ; puis ils déclarèrent que cette fois, tout danger étant disparu, rien ne s'opposait plus à leur départ. En vain l'évêque, mieux avisé, fit de nouvelles instances; ils refusèrent de l'écouter, et force lui fut de les laisser partir.

« Il en sera comme vous voudrez, leur dit-il; mais, ajouta-t-il, comme s'il avait eu le pressentiment de ce qui allait arriver, je retiendrai ici cette précieuse relique, le bras de saint Georges. »

« Les moines consentirent à lui laisser en gage la relique, mais tinrent bon pour le reste, et, dans leur aveugle obstination, méprisèrent les sages conseils et les offres généreuses du prélat. Ils partirent donc; mais à peine étaient-ils éloignés de trois milles, qu'ils furent surpris par l'ennemi et massacrés. Leur monastère fut réduit en cendres, et tous les environs livrés au pillage ; seuls les endroits fortifiés purent résister. Plus tard, on rebâtit une modeste petite église sur les ruines, et un seul prêtre la desservit ; quant à la relique de saint Georges, elle resta désormais à Cambrai (1). »

(1) GestaEpicop. Camerac. ii, ll/'lans M. G. H., Scriptores, vu, pp. 458-459. Voir sur Baralle la notice de M. Godin dans Je Diclionnaire historique et.

CLOVIS

Voilà la tradition qui se conservait, au onzième siècle, dans le clergé de l'église de Cambrai. Tout, nous l'avons déjà dit, y porte un cachet d'authenticité qu il serait difficile de méconnaître. Le vocable de saint Georges, qui était le patron vénéré de tous les hommes de guerre, semble insinuer que le monastère est une création spontanée de Clovis lui-même. Enfin, la mention des chanoines réguliers indique que la tradition remonte à une époque où la règle bénédictine ne s'était pas encore introduite en Gaule A voir cette antique maison surgir si près du berceau de la monarchie salienne, n'est-on pas autorise a croire que Clo^'is aura voulu consacrer à la patrie de ses pères la première de ses fondations monastiques, et que ce cloître dédié à saint Georges aura dû le jour à un vœu du roi très chrétien ? .„ . . j

Pour trouver un souvenir rattaché à 1 histoire de Clovis par une tradition aussi ancienne et aussi oubliée que celle de Baralle, il faut gagner l'extrémité méridionale du royaume, où Junant, dans le Quercy, se réclamait, dès le neuvième siècle, du puissant conquérant de l'Aquitaine. Située dans la vallée du Lot, à une lieue environ de Figeac, l'abbaye était une de ces maisons modestes et obscures comme il en a surgi beaucoup pendant les premiers âges de la vie monastique en Gaule. Ses courtes annales ne contiennent rien, si ce n'est l histoire de sa naissance et celle de sa mort, toutes deux racontées avec cette simplicité absolue qui exclut toute idée de fiction. Saint-Martin de Junant, dit un écrivain du douzième siècle,

archéologigue du département du Pa^-de-Clais, -'^Z^^^TaJltiril t II n 136 Une fontaine y porte encore le nom de Saint-Georges, et ron V a t uvé dL tombeaux maçonnés dont la chronique f-» - «^'^ t^e sous le vocable du même saint. 11 est à remarquer qu on a exhume iTarXbeaucoup d'objets romains, ce qui atteste l'antiquité du heu. MabiUon ne parle pas de Baralle dan* ^e<^ Annales.

CLOVIS et' l Église

fut fondé par Clovis en Fhonneur du saint évêque de Tours, et doté d'honneurs et de richesses (1). L'endroit de la vallée où s'élevait l'abbaye était fort resserré et exposé aux fréquentes inondations du Lot, ce qui empêchait la maison de se développer, et la maintenait en permanence dans un état de ruine et de délabrement. Au neuvième siècle, le roi Pépin d'Aquitaine, fils de Louis le Débonnaire, imagina de la rattacher à l'abbaye Sainte Foi de Conques, fondation de l'époque de Charlemagne. Seulement, quand il s'agit de recueillir à Conques la population de Junant, les bâtiments se trouvèrent trop petits, et alors on résolut de construire une succursale de Conques à Figeac, sur la Selle. Junant fut complètement abandonné; ses édifices tombèrent en ruines, la trace même en disparut bientôt, et, sans le nom glorieux du conquérant de la Gaule associé au souvenir de ses premiers jours, l'histoire aurait oublié jusqu'à son existence. Combien ce souvenir doit avoir été vivace il y a mille ans, puisque depuis lors il a pu arriver intact jusqu'à nous, à travers des siècles d'indifférence pendant lesquels il n'y avait plus personne pour s'y intéresser! Rien ne plaide mieux en faveur de sa vénérable antiquité que ce rare phénomène de conservation. Comme Baralle, Junant nous offre une tradition constituée dès le neuvième siècle, et à laquelle les générations n'ont plus rien ajouté. Il serait difficile de ne pas attribuer à ces deux maisons le premier rang parmi toutes celles qui mettent leurs origines sous le patronage de Clovis (2).

(1) Circuiensque vicina loca, in Caturcinio in loco qui Junantus (N'inantus dans Chavanon, Adhémav de Chabannes, p. 21.) dicitur monasterium in honore beati Martini construxit et ob aniorem ipsius confessons maximis honoribus ac diversis thesauris abundantissime ditavit. D'après le manuscrit d'Adhémar de Chabannes, dans Scriptores Rerum Meroving. , t. H, p. 270, note.

(2) Voir le manuscrit 2 d Adhémar de Chubjuines (douzième siècle^, ad ann. 754 (M. G. H., ScripforeSi IV, p. \\\ . Lps faux titrr's de Figeac ont

CLOVIS

Junant n'est pas d'ailleurs le seul monastère d'Aquitaine qui ait de si grands souvenirs. La ville d'Auch, qui nous a déjà raconté une si curieuse tradition sur l'entrée de Clovis dans son enceinte, se souvenait également que Tabbaye de Saint-Martin, bâtie à ses portes, avait été fondée par lui à la prière de la reine Glotilde. Elle voulait aussi qu'il eut ensuite fait don de ce monastère à Féglise Notre-Dame d'Auch, et il n'y a rien que de vraisemblable dans cette version, bien que sous sa forme actuelle on y trouve des détails qu'il serait difficile de concilier avec les données de l'histoire (1).

Il est plus malaisé de se prononcer sur les titres de l'abbaye de Simorre, située sur la Gimonne, à quelques lieues au sud-est d'Auch. Elle aussi, elle avait confié à son cartulaire de vieux souvenirs qui attribuaient sa fondation à Clovis. Elle croyait même savoir que le nombre des religieux établis par lui dans le monastère primitif était de dix-huit, mais que ce nombre fut augmenté dans la suite par les libéralités de divers seigneurs. En attendant que les prétentions de Simorre fassent l'objet d'un sérieux examen, nous croyons pouvoir accueillir ici, au moins à titre provisoire, une tradition respectable déjà par sa simplicité môme, et qui a été conservée jusqu'à la fin de l'ancien régime sans que personne l'ait rendue suspecte en l'amplifiant (2).

fort embrouillé toute cette question d'origines monîistifjues ; on la trouve tirée au clair dans G. Desjardins, Essrii sin- /*' rurfulaire ilf l'af/bat/r île Sainte-Foi de Conf/ues en lloueryue ilHhl . tle l'eco/e lies Charles, t. XXXIII. 1872).

(1) Voir les auteurs cités ci-dessus et Lecoy de la Marche, Saint Martin, p. 315. On ne peut pas admettre avec nos vieux auteurs que Clovis, entrant pour la première fois à Auch, après la défaite d'Alaric, ait fait don à ''église Notre-Dame du monastère de Saint-Martin, récemment construit par lui. Cette donation, si nous admettons que Saint-Martin ait été fondé par Clovis, doit se rapporter à une date postérieure.

(2) De Brugeles. Chroniquefi ecctésiastiques du diocèse d'Auch^ pp 180.

CLOVIS ET l'ÉGLTSE

Combien, en regard de ces humbles notices, que leur modestie même recommande à l'attention, les légendes mérovingiennes de l'abbaye de Moissac, bien moins garanties cependant (1), apparaîtront supérieures en intérêt pour le lecteur amoureux du pittoresque ! Située sur le Tarn, à peu de distance du confluent de cette rivière avec la Garonne, l'abbaye de Moissac a trouvé en son abbé Aymeri de Peyrac (1377-1402) un historien érudit et zélé, qui n'a laissé dans l'oubli aucune de ses légendes, et qui en a peut-être embelli quelques-unes. Sous sa plume, l'histoire de la fondation de Moissac semble prendre la couleur d'un conte des Mille et une nuits. Écoutons l'intéressant narrateur.

C'était en 507. Clovis avait vaincu Alaric, et il s'avançait à marches forcées sur Toulouse pour s'emparer de la capitale des Yisigoths. La nuit qui précéda son arrivée à Moissac, il eut sous la tente, pendant son sommeil, une vision bizarre, dans laquelle il voyait des griffons ayant des pierres dans leur bec, et les portant dans une vallée où ils commençaient la construction d'une église. Or, le lendemain, en longeant les rives du Tarn à la tête de son

18a et 187, d'après un cartulaire de Simorre. « Il est fait mention de cette fondation dans des lettres de la chancellerie de Tan 1511, dans des statuts faits au chapitre l'an iril2, dans un nrrôt du conseil d'État de l'an 1522, et dans un inventaire de production devant l'official d'Auch en 1558. » Idem, p. 180. Cf. Gallia okrisHamu 1, p. 1013.

(1) Un diplôme de Pépin V' d'Aquitaine pour Moissac, en 818, attribue la fondation de cette abbaye à saint Amand : Monasterio quod dicitur Moissiacum in pago Caturcino super tluvium qui dicitur Tarnus, quod olim sanctus Amandus abbas in. honore sancti Pétri apostolorum principis construxit (Dom Bouquet, VI, p. 6G3.) Cf. Mabillon, Annales 0. S. B., 1. 1, p. 358, et Lagrèze-Fossat, Éludes historiques sur Moissac, Paris, 1870-1874, t. m, p. 8. Cet auteur ne connaît que le diplôme de Pépin H, en 845, qui est apocryphe, et qui reproduit textuellement l'authentique cité ici. Cf. dom Bouquet, t. VIII, p. 356. L'abbé Foulhiac, Mélanges sur le Quercf/, cité par Lagrèze-Fossat, III, p. 9, croit que saint Amand aura fondé Moissac sous Clovi^i II, et qu'on aura confondu ce prince avec Clovis ]•'.

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CLOVIS

armée, voilà qu'il aperçut soudain les oiseaux de son rêve. Ils étaient de grandeur gigantesque, et de proportions que n'avait aucun autre oiseau. Aussitôt Clovis descendit de cheval, raconta sa vision à son armée, et lui proposa de commencer la construction d'un édifice qu'on mettrait sous le patronage de saint Pierre. L'armée acclama ces paroles, et sans tarder elle se mit à jeter les fondements d'une église qui fut achevée plus tard, après la soumission totale de l'Aquitaine. En souvenir de cet événement, on voyait encore, à la fin du quatorzième siècle, dans le pavement en mosaïque de l'église de Moissac, en avant du chœur, deux oiseaux de grande taille, qui passaient pour représenter les oiseaux de Clovis. Le lecteur familiarisé avec Fétude de la poésie populaire n'aura pas de peine à reconnaître dans cette mosaïque l'origine de la tradition ellemême, ou du moins celle des formes fantastiques sous lesquelles elle a été conservée. Mais, à quek^ue date que soit née la légende des griffons, le souvenir de Clovis était ancien à Moissac. Déjà, en 1212, dans une lettre de doléances adressée à Philippe-Auguste, Tabbé de ce monastère rappelait qu'une tradition immémoriale en attribuait la fondation à Clovis, et citait, à titre de preuve, l'inscription suivante, qui se lisait au-dessus de la porte de l'abbaye de Moissac :

HOC TIBl CHRISTE DEUS REX INSTITUIT CLODOVELS AUXIT MUNIFICIS POST IIUNC DOMINUS LUDOVICUS

A cette date, l'abbaye célébrait plusieurs services annuels pour le repos de l'àme des rois de France qui l'avaient fondée et dotée, et, dans la pensée des moines, Clovis était du nombre. Plusieurs siècles après, cette pieuse coutume était encore en vigueur. On se souvenait

CLOVIS ET L EGLISE

du conquérant de l'Aquitaine dans la solitude du monastère, et la prière catholique allait chercher sa mémoire dans l'oubli profond du passé (1).

Nous avons énuméré toutes les fondations monastiques attribuées à Clovis dans le pays de la Garonne et de ses affluents. Mais le reste de la France en possède plusieurs également, qu il convient de passer en revue, et dont il faut examiner les titres.

Le Limousin ne s'est pas contenté de mettre Clovis en relations avec Léonard, le saint ermite de la forêt de Panvain (2). Selon une attestation de la fin du quinzième siècle, ce roi devrait être considéré comme le fondateur de l'abbaye du Dorât, car, en revenant de la bataille de Vouillé, il y aurait fondé le modeste oratoire qui fut le berceau de cette maison. Les clercs qu'il y plaça, au dire de la tradition, reçurent de lui une dotation territoriale, à laquelle il ajouta le précieux privilège de l'immunité (3).

(1) Voir la chronique d'Aymeri de Peyrac, manuscrit 4991 A du fonds latin de la Bibliothèque nationale de Paris, f* 102 v., 105 et 165 v. Cf. Lagrèze-Fossat, Études historiques sur Moissa(\ Paris, 1870-74, t. III, p. 495, et t. I, p. 373. La léf?ende de Moissac fut plus tard remaniée, comme celle de la sainte Ampoule, des anges y furent substitués aux oiseaux. « Les habitants illettrés croient et affirment encore que la statue colossale du Christ qui décore le tympan du grand portail de l'Église est celle de Clovis. Ils lui donnent le nom de Reclohis, mot patois formé par contraction des mots latins rex et Clovis. Il est très probable que cette croyance est très ancienne. » (Lagrèze-Fossat, III, pp. 496 et 497.) Il est toutefois bien loin d'être prouvé que Moissac ait été fondé par Clovis ; selon Lagrèze-Fossat lui-même, III, p. 8, il devrait sa fondation à saint Amand.

(2) Sur saint Léonard, voir ci-dessus p. 167.

(3) Le texte du prétendu diplôme de Clovis pour le Dorât est publié par Aubugeois de la Ville du Bort, Histoire du Dorât, Paris 1880 (d'après Leymarie Histoire de la bourf/eoisie, t. H, p. 345) ; il est contenu dans un vidimus du 5 février 1495, délivré par le gardien du sceau du bailliage de Limousin au chantre de l'église du Dorât, syndic du chapitre. D'après le vidimus, le document était transcrit dans un vieux livre écrit sur parchemin, richement relié et renfermant les évangiles. M. Alfred Leroux, Additions et rectifications à l'Histoire du Dorât de M. Aubugeois de la Ville de Bort.

Bulletin de la Société archéoloffir/ue et historique du Limousin^ t. 29,

CLOVIS

CLOVIS ET L EGLISE

Saint-Mesmin de Mici invoque à la fois un diplôme de Clovis et une Vie de ses saints fondateurs. Il est vrai que le diplôme n'est pas authentique, et que la Vie ne paraît pas contemporaine ; mais toutes les objections qu'on peut soulever contre certaines de leurs parties laissent debout la tradition ancienne qu'ils ont mise par écrit. Clovis, nous dit-elle, désirait faire quelque chose pour le saint prêtre Euspice, qui avait refusé Tévéché de Verdun. L'ayant emmené sur les bords de la Loire avec son neveu saint Mesmin, et connaissant son goût pour la vie monastique, il lui proposa de chercher dans ce pays un endroit qui serait à sa convenance, et lui promit de lui en faire donation. Aidé de Mesmin, Euspice se mit en quête, et arrêta finalement son choix sur une presqu'île formée par le confluent de la Loire et du Loiret, en aval d'Orléans. La biographie des deux saints vante le charme de ces lieux, où la beauté du site, la fertilité du sol et la profondeur de la" solitude se réunissaient pour en faire le séjour idéal d'une congrégation monastique. La presqu'île n'était pas grande, mais elle produisait en abondance le blé et le vin ; des bosquets pleins d'oiseaux diversifiaient le paysage, fermé d'un côté par la majesté sévère des grands bois, largement ouvert de l'autre par la Loire, sur laquelle apparaissaient fréquemment des vaisseaux marins qui, remontant le fleuve, apportaient dans l'intérieur de la Gaule les marchandises les plus variées de l'étranger.

C'est là qu'Euspice, avec l'assentiment du roi et grâce à ses libéralités, inaugura la florissante abbaye de Saint-

1881, p. 139, ne voit dans ce texte qu'un fragment de chronique, postérieur peut être de six siècles (de Tavis même de M. J'abbé Rougerie) au fait dont il s agit. M. l'abbé Rougerie, Vies de saint Israël et de saint Théobald, Le Dorât 1871, se donne des peines stériles pour défendre la tradition locale étayée de si faibles appuis.

Mesmin. Sentant sa fin approcher, le vieillard voulut que l'acte de donation fut passé au nom de son neveu comme au sien, ce qui fut fait. Dans sa rédaction la plus concise, et qui a été admise comme authentique par la plupart des historiens, l'acte comprenait la concession du fisc royal de Mici, plus une chênaie, une saussaie et deux moulins. En outre, le roi recommandait les deux solitaires à la bienveillance de l'éveque d'Orléans Eusebius, et mettait leur monastère sous sa protection. Telle fut, au dire de la tradition, l'origine de l'abbaye de Saint-Mesmin de Mici (1). Les autres monastères qui revendiquent Clovis pour fondateur sont loin d'exhiber des titres aussi sérieux que ceux de Mici. Ceux de Saint-Michel de Tonnerre (2) et de Molosme (3), dans le voisinage de cette ville, ainsi que ceux de Saint-Pierre de Flavigny (4) sont inconnus, et pour cette raison ils échappent également à la controverse et à l'attention de l'historien. Ceux de Saint- Pierre-le-Vif de Sens doivent être résolument écartés,

(1) Voir les deux vies de saint Mesmin de Mici, dont la première, selon Mabillon, serait du septième siècle, et dont la seconde est dédiée à Jonas d'Orléans, qui vécut au neuvième (Mabillon, AcLa Sancf. 0. S. B., I, pp. 502 et suivantes). — Pour le diplôme, outre les auteurs cités par Pardessus

Diplomafa, f, pp. 57 et 58), et par Pertz {Diplomata, pp. 3 et 120), il faut lire Vergnaud-Roniagnesi. Mémoire sur l'ancienne abbaye de Saint-Mesminde-Mici, Orléans, 1842, et surtout un mémoire qui se trouve dans les Factums de la Bibliothèque nationale [Recueil Tlioisy^ 384), et qui est intitulé : Factum pour maître Lie Chassinat contre les religieux Feuillants de Vabbaye de Saint-Mesmin, appelans d'une sentence du S juillet i659^ rendue par le bailli d'Orléans, avec un appendice portant en tête : Advertissement servant à l'examen des titres et chartulaires de V abbaye de Saint-Mesmin, et pour en justifier les faussetés. Cf. Mabillon, Annales 0. S. B. 1. 1, p. 33.

(2) Mabillon, Annales 0. S. B., t. I, p, 50.

(3) Idem, ibid., I, p, 49.

(4) Le P. Grignard, qui s'en est occupé en dernier lieu, écrit : « Quad multa? Opinio quae tenet Flaviniacensem abbatiam régnante Clodoveo primo fuisse fundatam ,dubia ne dicam commenticia videtur. » Wissenschaftliche Studien und Mittheilungen aus dem Benediktinerorden , 2« année, t. I, (1881), p. 253.

CLOVIS

malgré les déclarations explicites des deux diplômes de fondation de cette abbaye. A en croire Tune de ces pièces apocryphes, attribuée à Clovis, ce roi aurait fait don à sa fille Théodechilde, qui avait consacré sa virginité au Christ, d'un domaine considérable situé en Bourgogne, et provenant, au dire du diplôme, de la dot de Clotilde. Mais Théodechilde était la fille de Thierry I" et non de Clovis, et toutes les assertions du diplôme croulent par la base devant cette simple rectification, unanimement admise aujourd'hui (1).

Les titres de Sainte-Marie de Bethléem, qui a été dans les derniers temps un prieuré de Fabbaye de Perrière en Gâtinais, sont également fort sujets à caution. Si l'histoire qu'ils nous racontent avait le moindre degré de vraisemblance, elle contiendrait un épisode bien curieux de la biographie de Clovis. «J'ai appris, lui fait dire le diplôme, de la bouche de Rémi de Reims, mon ami très cher, qui m'en a certifié le récit, que Bethléem en Gâtinais a été fondé par saint Sabinien, par saint Potentien, par saint Coffin et par plusieurs autres disciples de saint Pierre envoyés en Gaule. Or, pendant que ces saints personnages étaient en prière la nuit, une éblouissante lumière se répandit soudain, et ils virent apparaître dans les airs la scène de la naissance de Notre-Seigneur. L'enfant Jésus,

(1) La confusion est ancienne ; on la trouve déjà au onzième siècle dans Odorannusde Sens, et au douzième siècle dans Clarius A. de Valois, t. 1. p. 326, et Mabillon Annales, 0. S. B., t. I, pp. 47-48. en ont fait justice, mais cela n'a pas empêché l'abbé Chabeau, Sainte Théodechilde vierge^ Aurillac, 1883, et l'abbé Bouvier, Histoire de l'abbaye de Saint-Pierrele^Vif (Bulletin de la Société des sciences hisforir/ues et naturelles de VYonne^ t. XLV, 1891). de soutenir le point de vue d'Odorannus. Récemment, M. Maurice Prou a repris Texamen de la question dans un travail qu'on peut considérer comme définitif, et qui est intitulé : Éludes sur les chartes de fondation de V abbaye de Saint-Pierre-le-Vif. Le diplôme de Clovis et la charte de Théodechilde, Seus, 1894.

CLOVIS ET L EGLISE

la Vierge, saint Joseph, le bœuf et l'âne de la crèche, tout, jusqu'aux anges chantant le Gloria in excelsiSy se révéla aux yeux de ces saints solitaires. Appelé par le bruit de cette merveille, et par celui des miracles qui se font tous les jours dans ce saint lieu, j'y suis venu humblement prier la Mère de Dieu, et, par piété envers elle, voyant que l'étroitesse de ce sanctuaire ne suffisait pas à l'affluence des fidèles, j'ai décidé d'y bâtir une église plus vaste et plus belle en l'honneur des saints apôtres Pierre et Paul. Avant de quitter cette retraite, j'ai jeté les fondements de ce temple, que j'achèverai par la suite avec la grâce de Dieu. » Telle est la légende de Bethléem ; malgré son caractère peu digne de foi, elle devait trouver une place dans ce récit, parce qu'elle contient peut-être une parcelle de vérité qu'il y aurait intérêt à mettre en lumière (1).

Arrêtons-nous encore un instant, avant de terminer cette revue, devant le diplôme de fondation de Tabbaye de Saint-Jean de Réomé, aujourd'hui Moutiers-Saint-Jean (Gôte-d'Or). Ce document, attribué à Glovis, nous ofl're une nouvelle version de la légende populaire que nous avons déjà rencontrée dans la vie de saint Rémi. On y lit que Glovis donna à l'abbé Jean, qu'il vénérait comme son patron spécial, autant de terres fiscales qu'il pouvait en parcourir en un jour, monté sur un âne. Hâtons-nous de dire que le diplôme n'est pas authentique, et ajoutons que la vie de saint Jean de Réomé, qui est du septième siècle au plus tard, ne sait rien des relations du saint avec le roi Glovis. Gette dernière circonstance est bien faite pour rendre suspecte la tradition elle-même, et cependant il y a dans le diplôme des passages qui ont un tel accent d^anti-

(1) Dom G. Morin, Histoire générale des pays de Gasiiuois, Senono'is et Hurepois, Paris, Ifi.SO, p. 704.

CLOVIS

quité, qu'on est tenté d'y voir, avec des critiques distingués, une pièce authentique défigurée par des interpolations ou par des remaniements (1).

On connaît maintenant Clovis fondateur de monastères (2). Les pages que nous lui avons consacrées ne sont peut-être pas complètes, et les traditions qu'elles racontent n'ont pu être toujours contrôlées et vérifiées. Le lecteur nous pardonnera de les avoir rapportées néanmoins, telles que nous les avons trouvées dans les diplômes et dans les chroniques. En une matière si obscure et si peu explorée, n'y avait-il pas lieu de tout recueillir, et de ne rien omettre de ce qui peut devenir un indice? Nous l'avons pensé, et, ne pouvant pas toujours faire le départ de nos matériaux, nous avons voulu les reproduire indistinctement, croyant qu'il y avait quelque profit à se souvenir ici de la parole évangélique : Collige fragmenta ne -pereant.

Toutefois, on se ferait une idée fausse des relations de Clovis avec FEglise, si on voulait ne les apercevoir que dans la lumière adoucie et sous les couleurs harmonieuses de la légende. En réalité, ce règne si rempli de péripéties militaires, et pendant lequel les armées franques ne cessèrent de sillonner la Gaule, n'a pas seulement assisté à des fondations d'églises et de monastères, et les institutions religieuses y ont plus d'une fois pâti des violences

(1) U n'y .1 rien h tirer de Roverius, Heomaua seu hisforia Moiifisfrril snncti Jonnnis Heomaensis in castra Linf/onenst, Paris, 1637. et rien de neuf h apprendre dans l'étude de M. de Lanneau {Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de Semur, 6« et 1* année, 1869-1870).

(2) Nous ne parlons pas ici de Nesle-ia-Reposte, qui ne peut invoquer que deux statues du portail de son église, prises arbitrairement pour Clovis et pourClotilde Mabillon, Annales, I, p. 50), ni de Romainmotier, au canton de Vaud, dont les prétentions reposent sur une confusion manifeste avec Clovis II (Voir F. de Chavannes, Recherches sur le couvent de

Romainmotier, dans Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire

de la Suisse romande^ t. III^^ Lçiusanne, 4842}.

CLOVIS ET L EGLISE

que déchaînait ou autorisait la guerre. Deux générations après la mort du roi, on se souvenait encore des dépréda-' tions que les grands s'étaient permises du temps de Clovis à l'endroit des biens ecclésiastiques, et le concile de Paris, réuni vers 570, mettait les héritiers des spoliateurs en demeure de restituer des biens injustement acquis. « Il est arrivé, dit le premier canon de ce concile, qu'au temps des discordes, et par la permission du roi Clovis, de bonne mémoire, certains se sont emparés des biens de l'Eglise et en mourant les ont légués à leurs successeurs. Nous voulons que ceux-là aussi, si, avertis par leurs évêques et reconnaissant leurs fautes, ils ne font restitution, soient temporairement exclus de la communion. Ces biens enlevés à Dieu même et qui, il faut le croire, ont causé la mort prématurée des ravisseurs, leurs fils ne doivent pas les garder plus longtemps (1). »

Ces paroles sont graves, et ce serait les mal comprendre que d'en conclure qu'elles visent exclusivement les détenteurs des biens ravis. En prononçant ici le nom de Clovis, le concile a manifestement voulu indiquer, d'une manière discrète, la part de responsabilité qu'il entendait lui laisser dans l'œuvre de spoliation. Il n'en faudrait pourtant pas conclure, avec certains historiens, qu'au jugement du concile, c'est Clovis qui a dépouillé des églises pour enrichir ses fidèles (2). L'allusion faite aux troubles pendant

(1) Simiond, Concilia anliqua Galliw, t. l, p. 314; Maassen, Concilia ipvi Merovingici, p. 143 : Accidit etiam ut temporibus discordiae sub permissione bonee memoriap domini Clodovei régis res ecclesiarura aliqui competissent, ipsasque res, in fata conlapsi, propriisheredibusreliquissent. Ce texte n'est pas sûr; au lieu de sub permissione les manuscrits lisent supra promissionem, ce qui n'a pas de sens ; je me suis rallié avec Thomassin et Hefelé à la correction de Sirmond. Cf. Thomassin, Vêtus disciplina, pars. II, lib. II, c. 12, n" 13, p. 588 ; Lœning, Geschichte des Deutschen Kirchenrechts, t. II, p. 689; Hefelé, Conciliengeschichte, t. III. p. 12.

{'2' Osl îtinsi que l'entend notamment Loening, /. c : « Schon unter

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lesquels ont eu lieu les déprédations montre qu'il s'agit de violences illégales, et non de mesures prises en vertu d'une décision du souverain (1). Au surplus, c'est un évêque encore, et un contemporain du concile de Paris, qui formule dans les termes suivants le jugement de l'Église sur le fondateur de la monarchie mérovingienne.

« Faut-il s'étonner, écrit Grégoire de Tours en parlant des princes de son temps, qu'ils soient accablés de tant de plaies ? Mais rappelons-nous ce que faisaient leurs pères, et voyons ce qu'ils font eux-mêmes. Ceux-là, après avoir entendu les prédications des évoques, abandonnaient les temples païens pour les sanctuaires du vrai Dieu ; ceux-ci, tous les jours, pillent les églises. Ceux-là enrichissaient les monastères et les lieux saints ; ceux-ci les détruisent et les renversent. Ceux-là vénéraient et écoutaient de tout cœur les prêtres de Dieu ; ceux-ci, non-seulement ne leur prêtent plus l'oreille, mais vont jusqu'à les persécuter (2). »

Chlodovech kam es vor, dass der Kœnig, den Bittenfseiner Grossen nachgebend, Kirchengut einzog und zu ihren Gunsten daruber verfûgte. »> Il se peut que ce cas se soit produit, mais le concile ne le dit pas.

(1) Grégoire de Tours, H. F. iv. 28.

(3) Lire sur toute cette question Bondroit, Des capacitate possideniii. pcclesiœ aetate merovingicd, Louvain 1900, pp. 10"; et suivantes, où toutes les difficultés relatives au texte dont il s'agit sont exposées et judicieusement discutées.

DERNIERS JOURS ET MORT DE CLOVIS

Les dernières années de Clovis s'écoulèrent à Paris, où, selon' l'expression de son historien, il avait fixé le siège de son royaume (1). C'est là que nous le trouvons au retour de la guerre d'Aquitaine, et que son fils, Thierry, vint le rejoindre après son infructueuse campagne de Provence (2).

Séduit, comme l'avait été avant lui Julien l'Apostat, par les charmes de ce séjour, Clovis légua à ses enfants sa prédilection pour Lutèce.

Avec son beau fleuve, son air salubre, son ciel d'une rare douceur, son sol fécond, ses collines aux flancs couverts de vignobles et au sommet ombragé de forêts, sa population industrieuse et dès lors enrichie par le trafic, son île qui s'épanouissait au milieu de la Seine comme un superbe joyau, Paris était le séjour le plus délicieux de la

(1) Egressus autem a Turonus- Parisius venit ibique cathedram regni sui constituit. Grégoire de Tours, ii, 38.

(•2) ïd., Jbid.

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Gaule (1). Ses environs, où la Seine se déroule avec des courbes harmonieuses au milieu d'un paysage riche et pittoresque, n'avaient pas une moindre attraction pour un barbare passionné, comme tous les Mérovingiens, pour la la vie des champs. Plus d'une des nombreuses résidences royales que les rois Francs possédèrent dans cette région, telles que Glichy, Épineuil, Chelles, Rueuil, Bonneuil et d'autres encore furent peut-être inaugurées par le vainqueur d'Alaric lui-même (2).

Selon toute probabilité, Clovis demeurait à Paris dans le palais de Constance Chlore, situé sur la rive gauche de la Seine, en face de l'île de la Cité, et le long de la chaussée >^ romaine de Paris à Orléans (3). Ce grandiose édifice, dont les ruines massives et sombres évoquent si puissamment les austères souvenirs du passé au milieu du jeune et bruyant quartier Saint-Michel, avait échappé aux destructions des Huns, et le roi barbare s'y trouvait de plein droit le successeur des empereurs. Les jardins du palais, bornés des deux côtés longs par l'emplacement des rues Bonaparte et Saint-Jacques , s'étendaient vers le nord jusqu'au fleuve, pleins de vieux arbres contemporains de Camulogène. C'est sur leur immense superficie que Childebert put découper plus tard, à l'ouest, le domaine qu'il assigna à sa nouvelle éghse Saint- Vincent, mieux connue de la postérité sous le nom de Saint-Germain-des-Prés. Installé au large dans la superbe résidence impériale,

(1) C'était l'impression des contemporains. Qu'on lise ce ditliyrambe qu'un auteur méridional, un Toulousain selon M. .1. llavet. (OKuvres t. 1, p. 223- 225), écrivant vers 800 la Passio sanctortun marf'/rum Dionisii etc.. Quia esset salubis aère, jocunda tlumine, fecunda terris, arboribus nemorosaet venetis uberrima, constipata populis, refecta commerciis, etc., {M G H., Auctores AnUquissimii. W^pp. 101-IO.t.)

^2.» A. de Valois, t. I, p. 299.

(3) Dulaure, Histoire ,le P.nis. éd. de 18:i2, t. I. p. l68. Cf. Paris à travers les dgea, t. I, p. H.

DERNIERS .JOURS ET MORT DE CLOVIS

toujours somptueuse bien qu'un peu délabrée, le roi des Francs y coulait, pendant les rares intervalles de ses guerres, des heures d'un rapide repos au milieu de la jeune famille qui croissait à ses côtés.

Des fenêtres du palais royal, qui regardait le soleil levant, un calme et doux spectacle s'offrait aux yeux. L'opulente vallée s'y étalait avec délices dans la fraîcheur de sa verdure et sous la sérénité de son ciel, qui permettait, au dire d'un de ses plus fervents admirateurs, d'y élever des figuiers en plein air (1). Coupant à angle presque droit la route d'Orléans vis-à-vis du palais, mais tournant ensuite brusquement au sud-est, la chaussée de Sens gravissait à travers des vignobles et des jardins les pentes adoucies des riantes collines qui ferment au midi le bassin delà Seine, et venait atteindre au sommet un large plateau qui dominait toute la vallée. Ce plateau portait le même nom que la ville, peut-être parce qu'il lui avait donné le sien : c'était le raons LucoteciuSy ou, comme nous dirions, le mont Lutèce. Là se trouvait le plus grand et le plus ancien cimetière de Paris. Comme si la cité avait dû revêtir, dès cette époque, le caractère cosmopolite qui la distingue aujourd'hui, on y voyait, alignés le long de la chaussée ou espacés des deux côtés dans les champs, des tombeaux qui emmenaient la pensée aux extrémités les plus opposées du monde ancien. Les inscriptions y parlaient les deux langues de la civiHsation, et le voyageur s'acheminait à travers des avenues funéraires qui faisaient passer tour à tour sous ses yeux les monuments du paganisme romain, les édicules étranges de Mithra, et les chastes et sobres emblèmes de la foi chrétienne. Là dormait, au milieu de plusieurs de ses successeurs, l'évêque de Paris, saint Pru-

(1) Voir tome I, p. 103.

dence, et Ton veut que les chrétiens des premiers âges y aient possédé une catacombe où ils célébraient les sacrés mystères, et qui s'élevait sur les ruines d'un ancien sanctuaire de Diane, la déesse des forêts ^1).

Plus d'une fois, le regard de Glovis et de Clotilde s'était arrêté sur ce tranquille horizon, des hauteurs duquel semblait descendre jusqu'à eux, à travers le murmure des verdoyants ombrages, la solennelle invitation de la mort. L'idée leur sourit d'y répondre en préparant là-haut la place de leur dernière demeure, à l'abri d'un sanctuaire qui serait le monument durable de leur foi commune, et qui dresserait au-dessus de toute la vallée le signe glorieux de la résurrection. Toujours le souvenir de Clotilde a été associé à celui de Clovis dans l'histoire de cet édifice sacré (2) ; il n'est guère douteux qu'elle en ait suggéré la première idée au roi. Un chroniqueur parisien du huitième siècle, dont les souvenirs locaux ont souvent une grande valeur historique, attribue formellement cette initiative à Clotilde. Il est vrai que, d'après lui, c'était dans la pensée du couple royal une église votive, (jui devait être bâtie si le roi revenait victorieux de la guerre d'Aquitaine (3). Ce qui est certain, c'est que la construction n'en fut commencée que dans les dernières années, puisqu'elle n'était pas achevée lorsque Clovis mourut.

Le roi voulut inaugurer les travaux avec toute la solennité du rite germanique, si nouveau et si curieux, dans son formalisme barbare, pour la population romaine de Paris.

(1) Lebeuf, Histoire de la ville et de fou/ le diocèse de l'nris, nouvelle édition, Paris, 1883, t. I, pp. 228 et suiv. ; Saintyves, Vie de sainte Geneoiève, pp. iOI, 130. 295; Franklin, dans Par/.s* à travers les dges, IX, p. 2

(2) Grégoire de Tours, u. 43 iBasilica sanctorura Aposlolorum quam i:um Chrodechilde repina ipse conslruxerat. — Le niéuio, iv. 1 : Xam Dasilicam illain ipsa conslruxerat .

(3) Liber historiœ, c. 17. '

DEUMEIIS .lOL'HS KT 510HT 1)E CLOVIS

Aussi en a-t-elle gardé le souvenir comme d'une chose qui se voit rarement, et son chroniqueur a-t-il cru devoir transmettre à la postérité le récit de l'étrange cérémonie. Debout et en armes sur le terrain qu'il se proposait d'attribuer à la nouvelle église, Clovis, de toute la force de son bras, lança droit devant lui sa hache d'armes, cette francisque dont le tranchant avait fendu plus d'un crâne ennemi (1). Par cet acte symbolique, il indiquait qu'il entendait prendre possession du sol à la façon du guerrier victorieux, ou encore du dieu Tlior lui-même quand, lançant le redoutable marteau de sa foudre sur la terre, il s'emparait à jamais du domaine qu'avaient touché ses traits enflammés.

Bientôt l'église surgit du sol, appuyée sur une crypte qui devait recevoir les sépultures royales, et offrant aux regards l'aspect des primitives basiliques. Elle pouvait avoir, nous dit un historien, deux cents pieds de long sur cinquante à soixante de large (2). L'intérieur en était non voûté, mais lambrissé à la manière antique ; de riches mosaïques ainsi que des peintures murales en animaient les parois. On y avait accès, du côté occidental, par un triple portique orné, comme l'intérieur, de mosaïques et de peintures représentant des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament (3). A côté de l'église s'élevèrent de

(1) Liber historiée 1. c. .le ne sais pas pourquoi M. Krusch, Neues Archiv,, xviii, p. 42 ci^nteste à cette traditipn historique toute valeur, comme s'il s'agissait d'une invention légendaire. En réalité, elle se borne à nous apprendre la cérémonie par laquelle fut inaugurée la construction : or cette cérémonie, essentiellement barbare, était usitée dans tous les cas analogues et resta jusqu'en plein moyen âge en vigueur dans les pays germaniques, et dans ceux qui avaient subi l'influence des Germains. Cf. J. Grimm, Deutsche Rechtsalterthilrner, 2° édition, (1854) pp. 54-68.

(2ï Viallon, Vie de Clovis le Grand, pp. i'fK et suiv.

(3) Vita sanctœ Genovefâs, xr, 53 (Kohier) : Miraciila sanclœ Genovefœ; cf. du Molinet, ffiftfoire de sainte Gmerlirr ri r/- son c'f/lise royale et

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spacieux bâtiments conventuels pour la demeure des chanoines réguliers qui devaient la desservir. Un vaste territoire, longeant les jardins du palais et allant d'un côté jusqu'à la Seine et de l'autre jusqu'à la Bièvre, forma la seconde enceinte de cette fondation vraiment royale. La plus grande partie en était occupée par des closeries et des vignobles à travers lesquels circulaient d'ombreux sentiers de noyers et d'amandiers chantés au douzième siècle, en vers agréables, par le poète Jean de Hautefeuille. Le douaire assigné au monastère était considérable : il comprenait Nanterre, Rosny, Vanves, Fossigny, Choisy, et la terre connue sous le nom de fief de Sainte-Clotilde (1).

Clovis ne vécut pus assez longtemps pour voir l'achèvement de cette fondation grandiose ; c'est Clotilde qui la mit sous toit et qui en termina les dépendances (2). 11 paraîtrait toutefois, si l'on en croit le chroniqueur parisien auquel nous avons déjà fait des emprunts, que le roi put encore assister à la consécration de l'église. Cet écrivain ajoute que Clovis pria le pape de lui envoyer des reliques des saints Pierre et Paul, parce qu'il voulait en faire les patrons du nouveau sanctuaire, et qu'à cette occasion il lit tenir au souverain pontife de riches cadeaux (3). C'est

apostolique à Paris, manuscrit de la bibliothèque Sainte-Geneviève, livre III,

fhîip. 11.

(1) DuMolinet, o. c, livre III, chap. m, suivi pur les autres historiens de sainte Geneviève, Le livre de du Molinet, resté inédit, est un travail excellent, qu'il n\v aurait plus intérêt à publier toutefois, parce que la meilleure partie en a passé depuis dans les travaux consacrés au même

sujet.

(2) Vita sancfi Genovefsp, xi, 53 (Rohler).

(3) C'est ce que dit une note d'un des manuscrits du Liber historix^ c. H. Dans tous les cas, elle se trompe tout au moins sur le nom du pape, qu'elle appelle Hormisdas. Hormisdas ne monta sur le trône de saint Pierre qu'en 514, trois ans après la mort de Clovis. Peut-être faut-il garder c nom dHormisdas, et remplacer celui de Clovis par celui de Clotilde ?

nKHNlEIiS .JOURS ET MOHT DE CLOVIS

probablement alors aussi qu'il lui envoya une superbe couronne d'or, garnie de pierres précieuses, qu'on appelait « le Règne » (1). Plusieurs historiens du moyen âge ont parlé de cette couronne qui mérite une mention ici, puisqu'elle fut le premier hommage de la royauté très chrétienne à l'Eglise universelle.

Pendant que Ton poussait activement les travaux, le roi était emporté par une mort précoce à l'âge de quarantecinq ans, le 27 novembre 511 (2). Succomba-t-il aux fatigues de ses campagnes ou aux vices d'une constitution minée par quelque mal héréditaire ? On ne saurait le dire, mais les courtes destinées de la plupart de ses successeurs confirment une supposition que nous avons déjà faite au sujet de ses ancêtres, et rendent plus vraisemblable la dernière alternative. Son corps, enfermé dans un sarcophage de pierre de forme trapézoïde, et dont des croix étaient tout l'ornement, fut déposé dans la crypte

(1; Eodem tcmpore venit regnus cum gemmis preciosis a rege Francorum Cloduveum christianum, donum beato Pelro apostolo. Liber Pontificalis, éd. Duchesne, t. I, p. 271 Ce passage, écrit au sixième siècle, a passé en substance dans le Vita sancti Remif/ii de Hincmar, Acta Sancforiim, p. 156, F, et de là dans Sigebert de Gembloux, Chronicon (dom Bouquet, m, p. 337). M. l'abbé Duchesne écrit à ce sujet o. c, p. 274 : « Clovis mourut trois ans avant l'avènement du pape Hormisdas. Il est possible que l'envoi du regrius ou couronne votive, dont il est ici question, ait soufl'ert quelque retard. Du reste, le nom de Clovis n'est attesté ici que par les manuscrits delà seconde édition ; l'abrégé Félicien coupe la phrase après Francorum. » Cf. A. de Valois, I, pp. 270 et 299; dans ce dernier passage, il fait dire à ses sources que Clovis envoya la couronne qu'il avait reçue d'Anastase.

(2) Sur l'âge de Clovis et sur l'année de sa mort, Grégoire de Tours, ii, 43. Sur le jour, Viallon, Histoire de Clovis le Grand, p. 473, et les missels de sainte Geneviève (manuscrits n° 1259, fol. 8, et manuscr. 90), qui donnent le 27 novembre comme anniversaire de la depositio de Clovis. Dubos, III, p. 403, se demande s'il ne s'agit pas plutôt du jour où les restes de ce roi furent déposés dans la crypte après l'achèvement de l'église. La date du 27 novembre 511 est solidement justifiée par M. Levison, Zur Geschichte des Frankenkônigs Clodowech {Donner Jahrbiicher, t. 103, p. 47 et suivantes.)

aipii^

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vierge encore de la colline de Lutèce. Il disparaissait de la scène du monde au moment où il semblait qu'il allât goûter en paix les fruits de ses grands travaux, et consolider, comme chef d'État, ce qu'il avait fondé comme guerrier. La Providence, après l'avoir employé pendant trente ans à la création d'une œuvre prédestinée, ne lui avait laissé que le temps de préparer son tombeau.

Le moment est venu de porter un jugement d'ensemble sur cette puissante personnalité.

Le fondateur de la monarchie franque n'est pas un de ces génies transcendants comme Cliarlemagne, qui créent les événements par la seule force de leur volonté souveraine, et qui laissent leur empreinte indélébile sur toutes les choses auxquelles ils touchent. C'est une nature hardie et énergique de conquérant*, qui regarde les destinées en face, et qui, sans trembler devant elles, va à leur rencontre Tépée à la main. Il ne se préoccupe pas d'étudier la signification prophétique des choses que l'histoire déroule devant lui ; il lui suffit de voir, d'un coup d'œil ferme et juste, la place qu'il y peut prendre, et il se la fait large et belle. Son ambition n'est pas insatiable ; il a une idée bien nette de la limite de ce qui lui est possible, et il ne la franchit point, quoi qu'il lui en puisse coûter. A deux reprises, il évite prudemment d'en venir aux mains" avec le seul rival qui fût digne de lui ; Théodoric put le gourmander après sa victoire sur les Alamans, il put même arrêter dans le sud-est le cours de ses victoires sans le décider à prendre les armes. Il faut savoir gré au conquérant franc de cette modération, n'eût-elle même sa source que dans un calcul. En politique, c'est une vertu encore pour l'homme d'État d'obéir à la voix de son intérêt plutôt qu'aux chimères de l'imagination. A la force et à la prudence, nous le voyons joindre l'adresse. Il ne fait pas

DKRNIEIIS JOUHS ET MOBT DE CLOVIS

une entreprise sans se procurer des alliés, et ceux-ci il les trouve, non seulement parmi les princes de sa famille, mais encore parmi ses ennemis d'hier, à preuve l'arien Gondebaud, dont il obtient l'alliance dans sa campagne contre les Visigoths ariens. Il n'est pas moins avisé dans ses relations avec Byzance : il accepte les honneurs qui lui sont offerts par l'empereur, il sait en faire état aux yeux des populations gallo-romaines, mais il ne donne rien en échange, et toute la finesse de la diplomatie impériale est tenue en échec par sa tranquille réserve. Eut-il un idéal de gouvernement, et cet idéal, quel fut-il ? L'histoire n'a point pris la peine de nous le dire, et nous ne le saurons peut-être jamais. C'est pour cette raison sans doute qu'on a cru pouvoir lui préférer Théodoric, dont la correspondance officielle parle souvent un si magnifique langage. Mais cette supériorité n'est qu'apparente. Si c'était le roi franc qui eût eu à sa disposition la plume de Cassiodore, nul doute qu'on n'admirât le civilisateur dans Clovis, et que dans Théodoric on ne vît que l'assassin d'Odoacre, le meurtrier de Boëce et de Symmaque. De tout temps l'histoire s'est laissé faire illusion par les lettres. Et le plus grand malheur, aux yeux de la postérité, pour des créateurs d'État comme Clovis, c'est de n'avoir pas eu k leur service une plume éloquente: carent quia, vate sacro. S'il s'agit d'apprécier l'homme après le souverain, nous connaissons trop mal Clovis pour porter sur sa personne un jugement complet et motivé. L'histoire ne nous a con- . serve de lui que le souvenir de quelques faits d'armes ; elle ignore tout le reste, elle ne sait rien de sa vie privée. Cette lacune a été comblée par l'épopée, qui a enlaidi sa physionomie en la dessinant d'après un idéal barbare, et qui a mis un type de convention à la place du héros historique. Enfin, les mœurs atroces des rois méro-

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vingiens qui sont venus par la suite ont jeté leur ombre sinistre en arrière sur la grande mémoire du fondateur du royaume. Si bien que, l'histoire se taisant et l'imagination ayant seule la parole, le Clovis qu on nous a montré est toujours le barbare d'avant le baptême. On ne voit pas en quoi il est converti, on ne sait pas à quoi lui sert d'avoir été baptisé.

Pour retrouver la figure véritable du fondateur de la France, il faut donc effacer de sa physionomie tous les traits dont la poésie populaire Ta chargée à son insu. Ce travail, nous l'avons fait, et nous avons lieu de croire qu'il est définitif. Il faut ensuite se prémunir contre les suggestions fallacieuses de l'analogie. Invoquer la barbarie des petits-fils pour faire croire à celle de l'aïeul, sous prétexte que toutes les barbaries se ressemblent, c'est une erreur. Le barbare converti, qui, touché de la grâce, est venu à Jésus-Christ par le libre mouvement de sa volonté, ne doit pas être comparé à celui qui a reçu le baptême dès Tenfance, mais qui ne réagit pas contre les influences d'un milieu encore saturé de mœurs païennes. Comme les convertis anglo-saxons, Ethelbert et Edwin, Clovis occupe un niveau religieux fort supérieur à celui de ses descendants. Les contemporains ne s'y sont pas trompés, à preuve le parallèle établi entre eux et lui par Grégoire de Tours, et que nous avons reproduit plus haut (1).

Et le poète inconnu qui a dépeint les visions prophétiques de la reine Basine ne porte pas un autre jugement. Pour lui, Clovis est le lion ; ses fils sont comparés à des rhinocéros et à des léopards ; ses petits-fils ne sont plus que des ours et des loups (2). Cette impression eût été

fi

Cl) Voir ci-dessus p. 190.

(2) Voir tome I, p. 201.

DERNIEHS lOURS ET MORT DE CLOVIS

celle de tous les historiens, s'ils n'avaient eu l'esprit prévenu par les légendes apocryphes. Non, il n'est pas permis d'attribuer uniformément le même degré de barbarie à tous les Francs. Les mœurs frénétiques des descendants de Clovis ne suffisent pas pour accuser celui-ci, non plus que les crimes d'une Frédégonde ne sont un argument contre la sainteté de Clotilde, de Radegonde et de Bathilde. Ces nobles et chastes figures qui passent, voilées et en prière, à travers un monde secoué par la fièvre de toutes les passions, sont la preuve de la fécondité du christianisme parmi les Francs, et protestent contre l'hypothèse d'une barbarie qui n'aurait pas connu d'exception.

Si nous nous en tenons, pour juger Clovis, au petit nombre des faits avérés qui composent l'histoire de son règne, il ne nous apparaîtra pas sous un jour défavorable. Sans doute, nous le voyons, avant sa conversion, frapper avec une vigueur cruelle un de ses guerriers qui Ta offensé, de même qu'après son baptême il tue de sa main le soldat qui a violé le ban du roi en pillant un homme de Saint- Martin ; mais il ne faut pas oublier qu'il usait d'un droit du pouvoir royal, et que si, dans le premier cas, il satisfait sa soif de vengeance, dans le second, en tuant un pillard, il préservait des milliers d'innocents. Toutes les guerres de cette époque étaient atroces ; mais les siennes furent relativement humaines, car ses édits protégèrent des contrées entières contre les déprédations de ses soldats, et, la lutte terminée, il aidait l'Eglise à fermer les plaies en lui fournissant des ressources pour racheter les prisonniers. Loin que nous trouvions chez lui des actes de véritable cruauté, nous le voyons au contraire user de clémence envers les Alamans vaincus, &t renoncer à poursuivre son avantage sur Gondebaud. Converti à la foi catholique, il se montre tolérant envers ceux de sa nation

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qui sont restés païens ; il les reçoit souvent à sa table, et rien ne laisse croire qu'ils soient exclus de sa faveur. Dans ses relations domestiques, il est accessible aux sentiments affectueux : il pleure sasœur Alboflède, il s'attache de tout cœur à sa femme Clotilde, et lui laisse prendre un grand et légitime ascendant sur sa vie. Malgré ses répugnances personnelles, il lui permet de faire baptiser ses deux enfants, et c'est en grande partie sous l'influence de Clotilde qu'il se convertit. Fidèle à ses devoirs, Clovis est, ce semble, un des rares princes de sa famille qui aient su respecter le lit conjugal. Ses mœurs sont pures ; on ne voit pas qu'il ait donné une rivale à Clotilde. Et le palais, transformé en harem après lui, a été de son vivant le sanctuaire d'une famille chrétienne.

Ajoutons, pour ne rien omettre du peu qu'il nous est donné de discerner, que le premier roi des Francs est resté un vrai Germain. Le baptême qui l'a enlevé à ses dieux n'a pas effacé en lui les traits de son origine. Chaque fois que sa personnalité se dégage assez des nuages de l'histoire pour frapper nos yeux, on reconnaît le fils des races épiques d'Outre-Rhin. Comme ses ancêtres, comme son père Childéric, dans le tombeau duquel on retrouva sa francisque, il reste fidèle à la vieille hache de guerre des Istévons ; c'est elle qu'il abat sur la tête dei? soldats indisciplinés et des rois ennemis ; c'est elle encore qui, lancée d'un bras puissant, vole de ses mains pour aller frapper le sol dont il prend possession, par un rôle marqué au coin de la plus pure liturgie barbare. Il conserve pieusement, pour les transmettre à ses fils et à ses descendants, les traditions de la dynastie. Même alors qu'il est devenu le collègue honoraire des empereurs, et qu'il a revêtu la chlamyde de pourpre et le diadème d'or, il garde intacte la royale crinière qui ondule sur ses épaules, et

DKRNIERS JOURS ET MORT DE CLOVIS

qui restera jusqu'au dernier jour le signe distinctif de tous les princes de sa famille. Et n'est-ce pas à lui encore qu'il faut faire remonter cette autre tradition domestique des Mérovingiens, qui ne permet pas à un seul prénom romain d'altérer l'aspect fièrement barbare de leur arbre généalogique ?

Voilà les seuls traits que les brouillards de l'histoire nous permettent d'entrevoir dans la physionomie du premier roi chrétien des Francs. Ils sont bien loin de s'accorder avec l'image que nous ont tracée de lui les chants populaires des barbares. Aussi la nation française n'a-t-elle jamais connu ce Clovis païen et sanguinaire. Son Clovis à elle, c'a été, dès le temps de Grégoire de Tours, le roi catholique, protecteur-né de tous les chrétiens opprimés, épée victorieuse au service de l'Eglise et de la civilisation. « Dieu prosternait devant lui tous ses ennemis, dit le chroniqueur, et ne cessait d'augmenter sou royaume, parce qu'il marchait le cœur droit devant lui et qu'il faisait ce qui lui était agréable (1). »

Il était pour le peuple le type anticipé de Charlemagne, dans lequel sa physionomie poétique est souvent allée se fondre, et la nation ne se l'est jamais représenté autrement que comme celui qui a réalisé le programme de saint Rémi et de saint Avitus, en étendant le royaume de Dieu. Quoi d'étonnant si l'on a voulu parfois le faire participer au culte rendu à la mémoire de Charlemagne, et s'il a été l'objet, à son tour, d'une espèce de canonisation populaire ? On nous dit qu'au moyen âge plusieurs églises lui étaient dédiées comme à un saint, et le chroniqueur Aymeri de Peyrac ne craint pas de l'invoquer sous ce titre (1). Au dix-septième siècle, plusieurs écrivains allèrent jusqu'à soutenir la thèse

(1) Gré^'oire de Tours, ii. 40.

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DERNIERS JOURS ET MORT DE CLOVIS

de sa sainteté avec des aiguinouls enipruiilûs à l'histoire, et run d'eux, soit par enthousiasme sincère, soit par esprit d'adulation, proposa même formellement à Louis XIII de faire célébrer dans tout son royaume le culte et la fête de saint Louys I, de même que Philippe le Bel y avait fait célébrer le culte et la fête de Louys IX (2).

L'histoire ne fait de Clovis ni un barbare sanguinaire avec les Francs du sixième siècle, ni un saint avec les Français du quatorzième et du dix-septième. Ecartant l'image stylisée que lui présentent les uns et les autres, et constatant qu'elle ne dispose pas d'assez de renseignements pour tracer de lui un véritable portrait, elle doit s'abstenir de porter sur lui un jugement formel et absolu. Elle peut cependant reconnaître, dans le peu qu'elle sait de sa carrière, de sérieux indices d'une vie morale épurée par l'Évangile, et elle doit protester contre ceux qui le flétrissent comme un barbare brutal, pour qui le baptême aurait été une formalité inefficace. Si l'on veut absolument qu'il ait été un barbare, il ne faudra pas omettre de dire que ce fut un barbare converti. C'est précisément la rencontre, dans le même homme, du naturel indompté et de la grâce civilisatrice qui semble avoir été le trait caractéristique de sa physionomie. Sachons la respecter dans la pénombre où elle disparaît à nos regards, et, jugeant ce grand ouvrier de Dieu d'après son œuvre, reconnaissons que ni l'Église ni la France n'ont à rougir de lui.

(1^ Chronique d'Aymeri de Peyrac, manuscrit 4991 A de la Bibliothèque nationale de Paris, fonds latin, fol. 104, verso.

(2) J. Savaron, De la saincteté du roi Louys, dit Clovis, Paris, 1620. Ce livre a eu trois éditions en deux ans. Voir encore le P. Dominique de Jésus, la Monarchie sainlCy historique, chronologique et généalogique de France, etc. etc., traduite et enrichie par le R. P. Modeste de Saint- Aimable, Clermont, 1670. Saussay, disent les Acta Sanclorum, cite deux écrivains du seixième siècle, Jacques Almainus et Paul Emile, qui donnent le nom de saint à Clovis.

Clovis laissait une famille jeune encore, mais en état de lui succéder d'emblée, tous ses enfants masculins ayant atteint l'âge de la majorité salique. Son fils aîné, Théodoric ou Thierry, né d'une première union, avait déjà fait une campagne, et était arrivé au moins à la vingtième année. Des trois fils de Clotilde, Clodomir, l'aîné, pouvait avoir seize ans ; les deux autres, Childebert et Glotaire, les suivaient de près. A côté de ces princes grandissait une fille qui portait, comme sa mère, le nom de Clotilde, et qui était encore enfant lorsque son père mourut (1). L'héritage paternel fut morcelé en quatre parts, dont la plus considérable sans contredit fut celle de Thierry P^ Outre l'Austrasie, on lui attribua encore les provinces dont il avait lui-même fait la conquête pendant la guerre de 507, c'està-dire l'Auvergne avec le Velay, le Gévaudan, le Rouergue et le Quercy. Les héritiers du glorieux fondateur de la France eurent son énergie et ses qualités guerrières : ils continuèrent son œuvre, conquirent la Bourgogne, achevèrent la soumission de l'Aquitaine, domptèrent la Thuringe et humilièrent la Saxe. Us comprirent aussi l'influence sociale du christianisme, et, les premiers, ils firent passer dans les lois civiles quelques-unes des principales prescriptions de la loi canonique. Si l'on ne connaissait leur vie privée, ils auraient des titres au respect de la postérité. Mais leurs tempéraments étaient d'une frénésie

(1) Sur Théodechilde, voir ci-dessus, p. 18G. Sur une autre prétendue fille du nom d'Emma ou d'Emmia! qui figure dans le martyrologe d Usard, au 4 novembre, sous cette indication : Snncta Emmia virgo eximiœ sancntatis Mia Chlodovei régis, voir Adrien de Valois, Rerum francicarum libri VIII t I, p. 32. Le prétendant Munderic, dont Grégoire de Tours raconte r'aventure (H. F. m, 14) semble avoir voulu se faire passer pour un fils de Clovis, né, comme Théodoric, d une alliance irrégulière, peutêtre de la même mère ; du moins nous voyons qu'il ne veut partager mi'avec Théodoric, et non avec les fils de Clotilde. Mais Grégoire de Tours n.ontro par son récit même qu'il ne croit pas à la parente.

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CLOVIS

DEBNÎERS JOURS ET UOWT DE CLOVIS

et d'une brutalité qui les ramenaient bien au delà de Clovis, dans les âges les plus sombres de la barbarie primitive. Glotilde cependant vieillissait dans Fespèce d'isolement moral qui lui faisait sa supériorité sur son milieu. Sa vie, à partir de son veuvage, fut plus que jamais une suite de bonnes œuvres. « Elle se faisait vénérer de tous, écrit un contemporain. L'aumône remplissait ses journées, et elle passait la nuit à veiller et à prier. Ses largesses ne cessèrent de se répandre sur les monastères et sur les lieux saints. La chasteté, la dignité la plus parfaite furent la marque de toute sa vie. Insensible aux vaines préoccupations du siècle, cette femme qui avait pour fils des rois était un modèle d'humilité. Ce n'était pas une reine, c'était, à la lettre, une fidèle et consciencieuse servante de Dieu (1). »

Nombreuses sont les églises qui se vantent de l'avoir eue pour fondatrice. On cite parmi les plus célèbres Saint- Georges de Ghelles, où elle mit une petite congrégation de religieuses qui fut plus tard augmentée par la reine Bathilde, et qui devint une des perles monastiques de la France, A Laon et à Tours, elle éleva des monastères qu'elle consacra, comme celui de Paris, au prince des apôtres. A Reims et à Rouen, elle répara et agrandit des églises qui avaient le même saint pour patron. A Andély, elle bâtit un couvent qu'elle plaça sous l'invocation de la sainte Vierge (2). A Auxerre, elle éleva une superbe basilique sur le tombeau de saint Germain. (S). La dévotion particulière qu'elle avait toujours eue pour saint Martin de Tours l'attira de bonne heure près du tombeau de ce saint :

fl) Grégoire de Tours, m, 18.

(2) Vitasanctae CMotkildis, c. 11-13, dans M. (i. II.. Scriptorcs He^^. Merming., t. I, pp. 340-347.

(3) Miracula sancii Germant AuUssiodorensis, dans les Acia ^nnctomm . des Bollandistes, 31 juillet, t. Vil, p. 263.

elle tinit même par s'y établir définitivement (1), et les Tourangeaux virent avec édification la veuve du plus grand roi du siècle mener, à l'ombre de leur basilique, la vie humble et retirée d'une peligieuse. Il ne lui fut pas donné d'y vivre entièrement absorbée en Dieu, et de se dérober, comme Radegonde et Bathilde, à un monde qui n'était pas digne d'elle : il lui fallut traîner jusqu'au dernier jour le fardeau de sa grandeur royale et les soucis d'une maternité cruellement éprouvée. Cette barbarie à laquelle elle avait arraché son époux, elle la voyait, indomptée et farouche, envahir sa famille et s'épanouir dans le naturel des siens. Pendant qu'elle prenait son essor vers le ciel, ses enfants la ramenaient malgré elle dans l'enfer de leurs passions. Plus d'une fois, son cœur de mère et de chré? tienne saigna cruellement à la vue des excès auxquels se livraient ces natures violentes et implacables. Elle vit son cousin, le roi Sigismond de Bourgogne, ramené en captivité par son fils Glodomir ; elle le vit massacrer avec ses enfants, et leurs cadavres jetés au fond d'un puits (2). Ses larmes coulèrent plus amères encore lorsque la seconde expédition que ses fils conduisirent en Burgondie revint de ce pays sans Glodomir. Frappé par la main vengeresse de Dieu, le cruel était tombé sans gloire au milieu des ennemis, et sa tête, reconnaissable à sa longue chevelure royale, avait été promenée sur une pique à la vue de l'armée franque désespérée (3). Il laissait trois fils en bas âge : Théodebald, Gunther et Glodoald. Leur grand'mère les

(1) Chrodéchildis autcni regina post iiiortem viri sui Turonus venit ibique ad basilica beati Martini deserviens, cum summa pudicita atque benignitate in hoc loco commorata est omnibus diebus vit» suae, raro Parisius visitans. Grégoire de Tours, ii, 43 .

(2; Grégoire de Tours, m, t>; Passio sancti Slgismundi, c. 10; M. G. H., Script. Rer. Merov.y 11, p. 338.

(3; Grégoire de Tours, m, 6 ; Marius (rAvenches ; année o24 ; Agathias, ffif!fnr,. I. 3.

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recueillit, pendant que leurs oncles fondaient sur l'héritage du père et le dépeçaient entre eux .

De nouvelles épreuves étaient réservées à la noble femme par la triste destinée de sa fille Glotilde. Cette princesse avait été donnée en mariage par ses frères au roi des Visigoths Amalaric, qui, se souvenant peut-être du système d'alliances politiques pratiqué par son grandpère, le roi d'Italie, avait jugé utile de devenir le parent de ses puissants voisins (1). Mais son mariage avec Glotilde était une de ces unions contre nature, que la nature elle-même se charge de défaire. La princesse catholique devint bientôt un objet d'aversion pour son époux arien ; la fille de Clovis ne pouvait inspirer que des sentiments de haine au fils d'Alaric. Les passions du sectaire et les ressentiments du fils se liguèrent contre la jeune reine, que le roi son mari accablait des plus indignes traitements, lui faisant même jeter de la boue et des immondices lorsqu'elle allait à l'église catholique. En 531, Childebert, étant en Auvergne, reçut un messager qui lui remit de la part de sa sœur un mouchoir trempé du sang qu'elle avait versé sous les coups de son mari. Saisi de douleur et d'indignation, Childebert se mit à la tête de son armée et alla fondre sur la Septimanie. Amalaric fut vaincu dans une grande bataille livrée près de Narbonne, et, peu de temps après, il périt sous les coups des Francs à Barcelone, en essayant de gagner sa flotte. Le roi de Paris rentra victorieux en France avec sa sœur délivrée. Mais l'infortunée avait été brisée par tant de cruelles émotions ; elle expira en route, âgée de trente ans à peine, et son frère ne rapporta que son cadavre à Paris. La crypte de Clovis devint la dernière demeure de cette triste vic-

DERNIERS JOURS ET MORT DE CLOVIS

time des mariages politiques (1). Mais la France devait plus tard venger cruellement sur Brunehaut les griefs de Clotilde.

Toute la tendresse de la mère éplorée se reporta sur ses petits-fils, les orphelins de Clodomir. Ils étaient le lien qui rattachait à la vie cette âme sur laquelle l'infortune semblait s'acharner; ils furent, sans le savoir, la cause de ses suprêmes douleurs. Son fils Childebert s'émut de l'affection dont elles les entourait. Prévoyant que, quand ils auraient grandi, elle voudrait les faire couronner, et qu'alors leurs oncles seraient mis en demeure de leur restituer leur royaume, il s'aboucha avec Clotaire, qu'il manda à Paris. Là, il y eut entre les deux frères un colloque sinistre dans lequel fut décidée la mort des malheureux enfants.

Pendant ce temps, ils faisaient courir la rumeur que leur entrevue avait pour but d'élever leurs neveux sur le trône. Puis, ne craignant pas de se jouer de leur mère, ils lui mandèrent de leur remettre ses petits-fils, parce qu'ils avaient Tintention de les faire proclamer rois. Clotilde, remplie d'allégresse, fit venir les enfants, leur donna à boire et à manger, puis se sépara d'eux en leur disant :

« Il me semblera que je n'ai pas perdu mon fils, lorsque je vous verrai prendre sa place. »

Les enfants partirent joyeux : ils allaient à la mort. A peine arrivés au palais de Childebert, qui se trouvait dans la Cité, ils furent brutalement séquestrés et séparés de leur suite. Peu de temps après, Clotilde voyait arriver chez elle un grand seigneur clermontois attaché à la personne du roi de Paris ; c'était Arcadius, petit-fils de Sidoine Apollinaire et arrière-petit-fils de l'empereur

(1) Grégoire de Tours, m, 1.

(1) Grégoire de Tours, m. 10.

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Avitus. Ce fier patricien, transformé en valet de bourreau, portait d'une main des ciseaux et de Tautre une épée nue.

« Je suis chargé par les rois, dit-il à Glotilde, de vous demander ce qu'il faut faire de vos petits-enfants : les tondre ou les mettre à mort ? »

Folle de douleur et d'épouvante, et ne sachant ce qu'elle disait, la malheureuse femme laissa échapper dans son délire ces paroles irréfléchies :

« J'aime mieux les voir morts que tondus. »

Arcadius ne lui laissa pas le temps de reprendre ce propos ; il courut dire aux deux rois que Glotilde consentait à la mort de ses petit-fils. Alors se |)assa dans le palais de Childebert une des scènes les plus déchirantes dont l'histoire ait gardé le souvenir. Les malheureux enfants de Clodomir, à l'expression de physionomie de leurs oncles, aux armes qu'ils brandissaient, devinent le sort dont ils sont menacés ; ils courent à travers la chambre pour échapper aux royaux assassins, mais Clotaire, empoignant l'aîné par le bras, lui plonge le couteau dans le flanc. Pendant que l'enfant agonise, son cadet se jette aux genoux de Childebert, qui, épouvanté du drame monstrueux qu'il a mis en scène, s'attendrit sur l'innocente victime et supplie son frère de l'épargner. Mais Clotaire a respiré l'odeur du sang, il a maintenant l'ivresse du meurtre ; il s'emporte, reproche à l'autre sa lâcheté, menace de le frapper lui-même s'il prétend mettre obstacle à l'exécution du projet commun. Alors Childebert mollit; il repousse l'enfant qui s'était jeté dans ses bras et l'abandonne aux mains homicides de Clotaire, qui lui fait subir le même sort qu'à son aîné. Après quoi, par un inutile raffinement de cruauté, le gouverneur et toute la suite des enfants royaux furent également massacrés.

DERNIKRS JOURS ET MORT DE CLOVIS

L'une des victimes était âgée de dix ans, l'autre de sept. Quanta leur frère Clodoald, qui avait cinq ans tout au plus, il fut sauvé par quelques hommes de cœur, qui parvinrent à le dérober aux fureurs de leurs oncles (1), et la tradition veut qu'il soit mort sous l'habit monastique dans l'abbaye de Saint-Cloud, à laquelle il aurait laissé son nom (2). Ainsi la justice divine frappait encore Clodomir dans ses enfants, et réalisait la prophétie de saint Avitus de Mici :

« Si vous vous souvenez de la loi de Dieu, et que, revenant à une meilleure inspiration, vous épargniez Sigismond et sa famille, Dieu sera avec vous, et vous remporterez la victoire. Si, au contraire, vous les faites mourir, vous tomberez vous-même aux mains de vos ennemis,' vous périrez sous leurs coups, et il sera fait à vous et aux vôtres comme vous aurez fait à Sigismond et aux siens (3). »

Clotilde surmonta sa douleur pour rendre elle-même les derniers devoirs à ses infortunés petits-enfants. Elle les

(1) Grégoire de Tours, m, 18. Le récit du chroniqueur n'est pas sans obscurité. Glotilde paraît n'avoir livré que deux enfants, puisque Arcadius lui demande « atrum incisis crinibus eos vivere jubeas an uhmnoue jugulare ». il est d ailleurs assez difficile de croire que, si Glodoald avait ete livre, il eut pu échapper aux mains de ses oncles. Mais, si Clodoald a ete sauvé avant l'extradition, tout le récit devient invraisemblable et on est amené à se demander si les circonstances n'en ont pas été dramatisées l)ar la poésie populaire.

f2) Grégoire de Tours, m, 18 : Ilis, postpositum regnum terrenum. ad Uommum transiit, et sibi manu propria capillos incidens, clericus factus est, bonisque operibus insistens, presbiter ab hoc mundo mi-ravit Fré degaire, m, 38, écrit : Clodoaldus ad clerecatum tundetur, di-namque v.iamgerens, ad cujus sepulcrum Dominus virtutes dignatur ostendere ht le Liber historiœ, c. 2i : Qui postea, relictum regnum terrenum inse propr.a manu se totundit. Clericus factus est, bonis operibus prœditus presbiter ordinatus, plenus virtutibus migravit ad Dominum, Noviente' villa Pansiace suburbana depositus requiescit. Le Vitasancli Clodoaldiest un écrit du neuvième siècle, fait d'après Grégoire de Tours (3; Grégoire de Tours, m, 6.

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fit mettre dans des cercueils, et, au son de lugubres psalmodies, fit porter leurs petits corps dans Féglise du mont Lutèce, où on les déposa auprès de leur grand-père Clovis (1). Puis, le cœur brisé, elle se hâta de regagner sa retraite de Tours. Rarement, dit l'historien, on la revit à Paris (2). Le séjour où elle avait passé des années si heureuses à cùté de Tépoux aimé lui était devenu insupportable; il u^évoquait plus pour elle que la sanglante vision d un fc^rfait dont la seule pensée bouleversait toute son âme, puisquY^Ue devait pleurer sur les assassins autant que sur les victimes.

Mais on eût dit que ses fils avaient juré de lui briser le cœur. Repus de carnage, ils finirent par tourner leurs armes contre eux-mêmes. Ghildebert avait décidé la mort de Clotaire; il s'unit à son neveu Théodebert, et les deux rois donnèrent la chasse au malheureux roi de Neustrie. Réfugié dans la foret de la Brotonne (3), aux environs de Caud'ebec, avec des forces bien inférieures à celles des deux alliés, Clotaire n'attendait plus que la défaite et la mort. Mais il avait une mère, et, devant la suprême détresse qui menaçait le fils dénaturé, Clotilde oublia tout pourne penser qu'à le sauver. Sans pouvoir sur des âmes féroces qui semblaient se rire de ses larmes, elle courut se jeter aux pieds du céleste ami qui recevait depuis tant d'années la confidence de ses douleurs. Prosternée en prières devant le tombeau de saint Martin, pendant toute la nuit qui précéda la bataille, elle pleura et pria, suppliant le Ciel, par l'intercession du grand confesseur, de ne pas permettre cette lutte fratricide entre ses enfants.

(1) Id., m, IH.

(2) Id., u, 't3 Raro Parisios visitans. ,...•• (a! Le Uher historié, c. 2:i, est seul à mentionner t-etle Um-L qu il

appelle Arelaumnn: sur ridentifiration, voyez Longnon. p. l.ib.

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Et le Ciel exauça ses prières, car un ouragan épouvantable, qui jeta le désordre dans l'armée des alliés pendant que pas une goutte de pluie ne tombait sur celle de Clotaire, parut le signe surnaturel de la volonté d'en haut ; il désarma sur-le-champ des barbares qui ne cédaient qu à un Dieu irrité. La paix fut faite, et Clotaire fut sauvé. «Nul ne peut douter, écrit l'historien, que ce ne fût un miracle de saint Martin, accordé aux prières de la reine Clotilde (1). »

Cette grâce, obtenue au prix de tant de larmes, fut une des dernières consolations de la mère cruellement éprouvée. Plusieurs années s'écoulèrent encore pour elle,vides de joies humaines et remplies seulement, comme toute sa vie, par l'humble et assidue pratique de toutes les vertus.

Soumise à la haute volonté qui avait appesanti avec les années le fardeau de ses tribulations, elle l'avait porté sans murmure et en bénissant Dieu, et maintenant, détachée de tout lien terrestre, elle se trouvait devenue mure pour le ciel. Elle s'éteignit enfin à Tours, le 3 juin 545 (2), à l'âge de plus de soixante-dix ans, pleine de jours et de bonnes œuvres. Un cortège imposant transporta sa dépouille mortelle à Paris, où ses fils la déposèrent auprès de Clovis et de ses enfants.

Les fidèles ne cessèrent de vénérer la mémoire de Clotilde, et de porter leurs pieux hommages à son tombeau. Et quels hommages furent plus mérités ? Ils n'allaient pas seulement aux vertus héroïques dont la défunte avait donné le spectacle durant sa vie ; ils s'adressaient aussi à l'épouse qui avait été l'instrument providentiel de la conversion de Clovis. Si la France a quelque droit de

1; Gré^oiiv' dr Tours, m, 28.

••> Id., IV, 1. Le jour est donné par le \ ila sanc/.r Chrol/tih/is, c. 14*

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se féliciter d'être une nation catholique, elle le doit avant tout à sa première reine chrétienne. Il est vrai, les poètes populaires, qui entonnaient sur les places publiques des chants faits pour des auditeurs grossiers, n'ont paç su comprendre cette suave physionomie rencontrée par eux dans rhistoire de leurs rois. Ils ont transformé Tépouse chrétienne en virago barbare ; ils ont mis dans son cœur tous les sentiments de leur propre barbarie ; à la noble veuve agenouillée sur des tombeaux, à la douce orante qui, semblable aux chastes figures des catacombes, prie les bras ouverts pour des enfants cruels, ils ont substitué la furie germanique altérée de sang, h\ valkyrie soufflant la haine et la vengeance, et armant ses parents les uns contre les autres pour des guerres d'extermination. Leurs récits sont parvenus à se glisser dans les écrits des premiers historiographes, et à jeter comme une ombre sur l'auréole radieuse de la sainte. Mais l'histoire est enfin rentrée en possession de ses droits, et elle ne permettra plus désormais à la légende de calomnier ses noms les plus beaux.

Avant que la femme et les enfants de Clovis fussent allés le rejoindre dans le repos du tombeau, la crypte royale avait donné l'hospitalité à une gloire qui devait faire pâlir la leur aux yeux de la postérité. Quand Geneviève mourut après avoir été pendant plus d'un demi-siècle le bon génie de Paris, la reconnaissance publique ne trouva pas d'abri plus digne de ses cendres que le souterrain où dormait son roi. La vierge de Nanterre y fut donc déposée dans un sarcophage ; mais dès que cette royauté pacifique eut pénétré dans le caveau, son nom et son souvenir y éclipsèrent tous les autres. L'église Saint-Pierre du mont Lutèce ne fut plus pour les Parisiens que l'église Sainte-Geneviève. Ce nom, le plus populaire de tous ceux

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du sixième siècle, se communiqua au monastère et à la montagne elle-même. Du haut de sa colline, Geneviève fut la patronne céleste de Paris adolescent ; de là, comme un phare tranquille et lumineux, sa pure et touchante mémoire brilla sur la grande ville qu'elle aimait, et sur la dynastie dont le fondateur reposait à son ombre, comme un client fidèle. Aucune gloire française n'est composée de rayons plus purs ; aucune n'a pénétré à une telle profondeur dans l'âme du peuple, pas môme celle de Jeanne d'Arc, cette Geneviève du quinzième siècle, sœur cadette de la vierge de Paris. Quoi d'étonn-ant si, dès les premières générations après sa mort, elle était pour la foule la seule habitante de la basilique du mont Lutèce, tandis que le tombeau de Clovis, isolé de la série des sépultures royales qui s'alignaient à Saint-Denis, s'oubliait peu à peu et ne fut bientôt plus connu que des moines qui le gardaient ?

Que devinrent les sarcophages royaux de la crypte de Sainte-Geneviève, et que devint en particulier celui de Clovis? Abandonné aux heures du danger par les moines, qui fuyaient avec la châsse de la sainte, il resta exposé trois fois en un siècle aux outrages des Normands, qui vinrent piller les environs de Paris en 845, en 857 et en 885. Fut-il violé à l'une de ces occasions, ou les cendres échappèrent-elles à la triple profanation du sanctuaire ? Nous l'ignorons ; mais les multiples tourmentes du neuvième siècle et la sécularisation des chanoines au dixième ne durent pas augmenter à Sainte-Geneviève la sollicitude pour un souvenir qui n'était pas protégé contre l'oubli par l'auréole de la sainteté.

C'est seulement au douzième siècle, quand une réforme profonde et salutaire eut rappelé les chanoines réguliers dans le cloître tombé en décadence, qu'on se souvint en-

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fia du trésor national que la France avait confié à la garde des Génovéfains. L'illustre abbé Etienne de Tournai, qui gouverna la communauté de 1176 à 1191, consacra ses quinze années de prélature à la restauration morale et matérielle de la maison. Le sanctuaire portait encore les traces lamentables des profanations d'autrefois ; sur les murs calcinés apparaissaient par espaces les restes des mosaïques primitives. Etienne répara ces ruines, orna l'église d'un nouveau plafond lambrissé, et couvrit le tout d'une toiture de plomb (1). Par ses soins, le tombeau de Clovis fut transporté dans l'église supérieure à l'entrée du chœur. C'était un monument d'élévation médiocre, sur lequel était couchée la statue de ce roi (2). La base en était ornée d'une inscription en vers latins, due à la plume d'Etienne lui-même (3). Ce mausolée subsista pendant plusieurs siècles dans la basilique restaurée, où l'ont

(1) Sur les travaux d'Etienne à Sainte-Geneviève, il faut lire sa propre correspondance, lettres llti, 177, 178, 181 et 182, édition Desilve. Paris- Valenciennes, 18<)3.

,'2) Etienne ne parle pas de ce tombeau, mais il est décrit comme un monument de peu d'élévation avec une statue royale couchée dessus, par Lejuge, l'Histoire de sainte Gène oie fve, patronne de Paris, lu80, fol. 114, verso, et par Dubreuil, le Théâtre des antiquitez de Paris. 1612, p. 271, qui donne une reproduction de la statue, p. 272.

(3) Cette inscription, faussement attribuée à saint Rémi, se trouve dans un manuscrit d'Aimoin du quatorzième siècle (Bibliothèque nationale, manuscrit 5925, ancien fonds latin) : mais les meilleurs manuscrits de cet auteur ne la contiennent pas, et elle n'est manifestement pas de lui, quoi qu'en dise VHistoire littéraire, t. lll. p. 161 (voir dom Bouquet, t. Il, p. 538, note, et t. III, p. 4i, note). Elle a donc été composée entre le onzième et le quatorzième siècle. De plus, elle s'est réellement trouvée sur le tombeau de Clovis, où Ta vue Robert Gaguin, Compendium super gestis Francorum, fol. 6, verso Nous savons en outre qu'Etienne était poète ; v. sur ce point ses propres paroles dans ses lettres 43 (au cardinal Pierre de Tusculum , et 277 à l'abbé de la Sauve). Nous possédons de lui l'épitaphe du roi Louis VII (Desilve, Lettres d Etienne de Tournai, p. 443) et celle de Maurice de Sully, évêque de Paris. Il a composé aussi un office de saint Giraud (V. lettre 278 . Tout donc le désigne comme le véritable auteur de l'épitaphe de Clovis.

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encore vu les plus anciens historiens de Sainte- Geneviève. On ne sait s'il contenait en réalité les cendres de Clovis, ou si c'était un simple cénotaphe.

Mais une nouvelle décadence de la maison appela, au commencement du dix-septième siècle, une nouvelle réformation. Le cardinal de la Rochefoucauld, devenu abbé de Sainte-Geneviève, entreprit cette grande tâche avec la même énergie et le même zèle qu'y avait apportés Etienne de Tournai. Lui aussi voulut s'occuper du tombeau de Clovis, qui était alors en assez mauvais état, et dont la statue, rongée par le temps, était devenue presque entièrement fruste (1). Il en fît faire une autre à l'imitation des modèles du douzième siècle, exhaussa le monument et en renouvela les inscriptions (2), Aux grandes fêtes, les moines venaient encenser le tombeau (3), et tous les ans ils chantaient, le 27 novembre, pour le repos de l'âme du roi, une messe solennelle qui contenait l'oraison suivante :

« O Dieu et Seigneur des miséricordes, accordez à votre serviteur, le roi Clovis, un séjour de rafraîchissement,

(1) « Sur le caveau où le corps du roi Clovis, fondateur de cette abbaye, fut inhumé. Ton voioit ci-devant le tombeau de ce roi eslevé à la hauteur de deux pieds ou environ, au dessus duquel estoit sa statue. Mais rÉm. cardinal de la Rochefoucauld, abbé de ladite abbaye, fit lever ce tombeau mangé et defformé d'antiquité, et en faisant fouiller quelques fondements du cloistre, s'y trouvèrent deux hautes et grandes statues de marbre blanc, de Tune desquelles il fit tailler la statue de Clovis, qui se voit aujourd'hui couchée sur le mesme tombeau au milieu du chœur. » Dubreuil, le Théâtre des antiquitez de Paris, édition de 1639. Millin, Antiquités nationales, Paris, an VII, t. V, article lx, p. 85, démontre par des arguments archéologiques que la statue exécutée par ordre du cardinal de la Rochefoucauld est copiée sur des modèles plus anciens.

(2) L'inscription en vers, par Etienne de Tournai, ne se trouvait plus sur le tombeau au temps de Lejuge, p. 175, qui en a lu une autre en prose. Celle que fit faire le cardinal est donc la troisième.

3) Le P. Modeste de Saint-Aimable, ta Monarchie sainte, t. 1, p. 2li.

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avec la béatitude du repos et Ja clarté de la lumière éternelle (1). 3

Cette grande voix de la prière catholique s'élevait depuis près de treize siècles autour de la tombe la plus française qu'il y eût en France, lorsque la révolution éclata. Les restes de sainte Geneviève furent brûlés en place publique, les sarcophages royaux profanés, la congrégation dissoute et Féglise vouée à la destruction. La honte de cette œuvre impie, qui était un outrage au patriotisme plus encore qu'à la religion, ne retombe cependant pas sur les seuls révolutionnaires. C'est en 1807, en plein empire, sous le règne de Fhomme qu'on a justement appelé la Révolution couronnée, que l'entreprise sacrilège fut consommée par un acte à jamais irréparable : la destruction de l'édifice sacré ! La crypte fut visitée à cette occasion ; on y trouva une quinzaine de sacrophages jetés pêle-mêle et qui ne contenaient plus d'ossements ; quelques-uns de ces sarcophages, pris pour ceux de Clovis et des siens, furent transportés au Musée des monuments français, d'où ils ont disparu quelques années après, vers 1817, sans laisser de traces (2). Seule, la statue couchée qui datait du temps du cardinal de la Rochefoucauld put être sauvée ; elle repose aujourd'hui dans la crypte de Saint-Denis. Pas une voix ne s'éleva en France pour protester contre un vandalisme qui n'avait plus même à cette date l'excuse des fureurs politiques, et des barbares d'une espèce nouvelle purent tranquillement abattre, sous les yeux d*un peuple muet et indifférent, le plus antique et le plus vénérable monument de son histoire. Aujourd'hui, une rue à laquelle on a

(1) Voir le texte de cette oraison et de deux antres pres(^ie semblables dans Dubos, 111, p. 403.

(2) A. Lenoir, RQpporf sur la démolition de Véglhe S^ainfe-Genevière de Pnrift (Mémoires de l\iraflémie celtique, t. I'.

donné comme par dérision le nom de Clovis occupe l'emplacement du vieux sanctuaire patriotique, et rien ne rappelle au passant qui la traverse qu'il foule aux pieds une poussière sacrée. Les nations qui détruisent leurs autels et leurs tombeaux ignorent-elles donc qu'elles arrachent leurs propres racines, et qu'espèrent-elles gagner à extirper tous les souvenirs qui rendent la patrie chère à ses enfants ?

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CONCLUSION

Clovis est, en un sens, le créateur de la société politique moderne. Il en a fondé Tétat le plus ancien, celui qui a eu la direction des destinées du monde pendant des siècles, et duquel sont sorties les principales nationalités de TOccident. Son nom est indissolublement lié au souvenir des origines de cette société, dont il ouvre les annales. Tant qu'il y aura une histoire, sa place y sera marquée, non seulement parmi les conquérants fameux, mais surtout parmi les créateurs de nationalités et les fondateurs de civilisation. Voilà sa gloire, qu'on ne peut ni contester ni diminuer.

Sa grandeur, il est vrai, est tout entière dans son œuvre. L'ouvrier nous échappe en bonne partie ; nous ne sommes pas en état, on l'a vu, de juger de ce qu'il peut avoir mis de talent et de vertu dans Taccomplissement de sa tâche providentielle. Mais l'œuvre est sous nos yeux, telle qu'elle est arrivée jusqu'à nous à travers quatorze siècles, avec ses gigantesques proportions, avec sa vivante et forte

CONCLUSION

unité, avec sa durée à toute épreuve. Au cours de cette longue époque, elle a été agrandie et embellie sans relâche par le travail des générations ; mais toute cette riche floraison se développe sur les fondements jetés par la main conquérante de Clovis. Cachés dans le sous-sol de l'histoire, ils se révèlent dans toute leur solidité par l'ampleur majestueuse du monument qu'ils supportent.

A cette indéfectible pérennité de la monarchie créée par le fils de Childéric, il faut opposer, pour en bien saisir la signification, la caducité de tous les autres royaumes barbares qui sont nés vers le même temps que le sien. Le seuil de l'histoire moderne est jonché de leurs débris, et on les voit s'écrouler aussitôt que disparaît leur fondateur. Les Ostrogoths d'Italie, les Vandales d'Afrique, les Visigoths d'Espagne, les Burgondes, les Gépides, les Rugiens, ont eu, eux aussi, des royautés qui croyaient hériter de l'Empire, et l'on nous dit que parmi ces peuples il s'en trouvait qui étaient les mieux doués de tous les Germains. On se plaît aussi à nous vanter le génie de plus d'un de leurs fondateurs ; on exalte l'esprit supérieur et le talent exceptionnel d'un Théodoric le Grand, et on le place très haut, comme homme d'Etat, au-dessus de Clovis. Mais cette supériorité réelle ou prétendue ne sert qu'à mettre dans un jour plus éclatant le contraste que nous

signalons ici.

A quoi donc tient-il en définitive ? Ce n'est ni Taveugle hasard, ni un concours de circonstances purement extérieures qui en fournit une explication suffisante. Nous devons en demander le secret aux différences que présente la constitution interne de chacune de ces nationalités. Rien de saisissant, rien d'instructif comme la leçon qui se dégage d'une étude de ce genre. Dans tous les autres royaumes barbares, c'est une soudure maladroite d'élé-

CLovrs

CONCLUSION

ments hétérogènes et incompatibles, qui ne tiennent ensemble que par Tinquiète sollicitude d'un seul homme, et dont la dislocation commence d'ordinaire sous ses propres yeux. Dans le royaume franc, c'est une fusion si harmonieuse et si profonde que toute distinction entre les matériaux qui entrent dans l'œuvre disparait dans son unité absolue. Là, ce sont des Romains d'un coté, et des barbares de l'autre ; ceux-ci opprimant ceux-là, ceux-là répondant à la tyrannie par une haine sourde et implacable. Ici il n'y a ni Romains ni barbares ; tous portent le nom de Francs, tous possèdent les mêmes droits, tous se groupent avec une fierté patriotique autour du trône royal. Là, l'état de guerre intérieure est en permanence, et le moindre conflit devient une catastrophe irrémédiable ; ici, la paix entre les races est tellement grande, et leur compénétration tellement intime, que dès les premières générations elles ne forment plus qu'une seule et même nation.

Ce n'était pas une politique ordinaire, celle qui a d'emblée élevé le royaume franc si haut au-dessus de tous ceux de son temps, lui permettant de soutenir seul l'effort des siècles, pendant qu'autour de lui les nationalités nouvelles croulaient avant d'être édifiées. Elle a reposé sur deux principes qui étaient méconnus partout en dehors de lui, et dont la dynastie mérovingienne a fait la loi fondamentale des rapports entre les deux races sur lesquelles elle régnait : le principe de l'unité religieuse et celui de l'égalité politique.

Ce double et rare bienfait n'était pas l'œuvre de la force. Fondé sur la violence, le bienfait aurait été un fléau. L'unité religieuse avait été obtenue par la conversion spontanée du vainqueur ; l'égalité politique était le résultat d'un pacte que la conversion avait facilité. Les barbares, jusqu'alors, pénétraient dans les populations ro-

maines à la manière d'un glaive qui déchire et meurtrit tout ; les Francs y entrèrent en quelque sorte comme un ferment qui soulève et active tout. Les Francs devinrent des Romains par le baptême, et les Romains devinrent des Francs par la participation à tous les droits des vainqueurs. Ils se prêtèrent mutuellement leurs grandes qualités. Les populations romaines retrouvèrent au contact des barbares le nerf et la vigueur d'une nation jeune ; les barbares acquirent dans le commerce des civilisés la forte discipline qui fait les grands hommes et les saints. L'une des deux races fut régénérée et l'autre civilisée, et c'est cette parenté ainsi créée entre elles qui a amené, avec une promptitude incroyable, la fusion merveilleuse. Avant la fin du sixième siècle, l'on ne pouvait plus reconnaître en Gaule à quelle race appartenait un homme, à moins qu'il ne le sût par des traditions de famille ! La dynastie mérovingienne était acceptée par tous comme l'expression de la nouvelle nationalité, comme l'image de la patrie. Il naissait un vrai loyalisme, qui se traduit parfois d'une manière touchante dans les écrits des contemporains (1). Et les plus vieux sacramentaires de l'Eglise franque nous font entendre la voix des évêques de la Gaule, demandant à Dieu, avec les paroles consacrées de la liturgie catholique, de bénir le roi chrétien des Francs et son royaume (2).

(1) Grégoire de Tours, iv, BO ; v, init.i vu. 27 : ne quis extraneoruni Francoruni regnuni audeat violare.

(2) Ut regni Fraacoram nomenis secura libertas in tua devotione semper exultet. — Et Francorum regni adesto principibus. Et Francorum rêgum tibi subditum protège principatum. — Proteg'e regnum F'rancorum noiaenis ubique rectores, ut eorum votiva prosperitas pax tuorum possit esse populorum. - Et Francorum regni nomenis virtute tuae compremas majestatem. — Hanc igitur oblationem servitutis nostrae quam tibi offerimus pro sainte et incolomitate vcl statu regni Francorum, etc. V. L. Deiisle, Mémoire sur d'anciens sacramentaires français [Mém, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 188G, pp. 71 et 72.)

CLOVIS

A vrai dire, l'initiative d'une politique aussi généreuse et aussi hardie n'appartient pas à Clovis. L'honneur en revient tout d'abord à Tépiscopat des Gaules, et en particulier, à ce qu'il semble, à l'illustre métropolitain de la deuxième Belgique. Ce sont les évêques, selon le mot célèbre d'un écrivain protestant, qui ont fait la France (1) ; telle qu'elle a traversé les siècles, elle est l'œuvre de leurs mains. Ils ont fondé son unité politique sur la base d'une parfaite égalité des races ; ils ont assis son unité morale et religieuse sur l'adhésion sans réserve à la loi de Jésus-Christ. Devant cette nation jeune et ardente, ils ont placé un grand idéal, celui que les meilleurs de ses enfants poursuivront pendant des siècles, et pour la réalisation duquel ils verseront joyeusement les flots de leur sang.

Quel vain travail, par conséquent, que celui qui consiste à faire l'analyse chimique du génie de la France, en cherchant, avec certains historiens, à y démêler l'apport de Rome et l'apport des barbares, combinés avec l'apport chrétien ! On peut décomposer ainsi les organismes ma-

(1) C'est le mot de Ciibbon. Hlst, de la décadence de VEmpire romain^ I. VII, ch. 38, p. 24, Paris 1812. Il ne faut pas cependant, comme Tont fait depuis un siècle une nuiltiiude d'écrivains (en dernier lieu Lecoy de la Marche, La fondation de la France^ 1893, pp. 6i et 100, qui fait sur l'origine du mot des raisonnements hors de saison) lui faire dire que « les évêques ont fait la France comme les abeilles font leur ruche. » Sous cette forme, le mot est le produit de la collaboration très involontaire de Gibbon et de Joseph de Maistre, ou plutôt de la légèreté avec laquelle on a lu ce dernier. Voici comment s'exprime Gibbon en parlant des évêques : « Les progrès de la superstition augmentèrent leur influence, et l'on peut attribuer en quelque façon l'établissement de la monarchie franque à l'alliance de cent prélats qui commandaient dans les villes révoltées ou indépendantes de la Gaule. •» Et voici ce qu'écrit J. de Maistre dans le livre Du Pape (éd. Pélagaud, 1870, p. 7) : « Les évêques, c'est Gibbon qui l'observe, ont fait le royaume de France; rien n'est plus vrai. Les évêques ont construit cette monarchie, comme les abeilles construisent une ruche, »

CONCLUSION

tériels, mais l'âme d'une nation n'est pas faite à la manière d'une mosaïque ; elle est le souffle immatériel envoyé d'en haut, qui vient animer le limon terrestre et qui y fait retentir à travers toutes les parcelles son commandement de vie.

Gela ne veut pas dire, cependant, qu'il faille renoncer à décrire le comment de cette incarnation créatrice. Si le principe de vie est un et indivisible, les éléments matériels qu'il a mis en œuvre, fécondés et organisés en corps vivant, sollicitent au contraire l'analyse de Thistorien. Et nulle part, mieux qu'à la fin d'un livre consacré à l'origine de la nation franque, un travail de ce genre ne semble réclamé par le sujet.

Le nouveau royaume n'est ni romain ni germanique, et on aura caractérisé sa vraie nature en se bornant à dire qu'il est moderne. Étranger ou, pour mieux dire, indifférent aux anciennes oppositions entre le monde romain et le monde barbare, il emprunte à l'un et à l'autre les éléments constitutifs, les choisissant avec une souveraine liberté selon les besoins. Semblable à un architecte bâtissant son édifice au milieu des ruines antiques, il prend de toutes parts les pierres qui conviennent le mieux à sa construction, tantôt les encastrant purement et simplement dans ses murs sans leur enlever leur marque de provenance, tantôt les retaillant pour les faire servir à leur destination nouvelle. Nul parti pris de faire prévaloir un monde sur l'autre, non plusque d'établir l'équilibre entre eux. L'œuvre sera la fille des besoins du jour, et l'expression des aspirations d'un monde qui commence à vivre*

La royauté franque ne se considère pas comme l'héritière des Césars, et elle ne cherche pas davantage à continuer la tradition des monarchies barbares de la Germanie. Elle a renoncé à la fiction du césariéme, qui n'est "• 15

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plus comprise et qui ne répond plus à l'état des esprits. Le roi n'est ni Tincarnation de TÉtat, ni le mandataire de la nation. 11 est roi de par sa naissance et de par la conquête à la fois, et son royaume est son patrimoine comme Falleu est celui de Thomme libre. Ses enfants sont les héritiers naturels de sa qualité royale, qui fait partie de leur rang, et de son royaume, qu'ils se partagent à sa mort comme on ferait de tout autre héritage.

Est-il un roi absolu ? Cette question ne se posait pas. Aucune théorie n'affirmait ni ne contestait son absolutisme. En fait, TEglise, placée en face de lui avec sa puissante organisation et avec son immense prestige, créait à son arbitraire des bornes qu'il devait respecter. L'aristocratie, qui devait entrer en scène bientôt après, offrait un autre obstacle à l'extension de son autorité. Le roi, malgré qu'il en eût, devait compter avec ces deux forces. Il ne se résignait pas toujours à observer les limites dans lesquelles elles le renfermaient, parce que l'orgueil, l'ambition, le tempérament le poussaient à n'en respecter aucune. Mais chaque fois qu'il les avait franchies, il y était ramené bientôt. Ses abus étaient des accès temporaires de violence, et nullement un exercice légitime de son pouvoir.

La dynastie n'était ni germanique ni romaine ; c'était la dynastie nationale du peuple franc. Sans doute, elle gardait avec fierté ses traditions de famille, et comme elle était d'origine barbare, ces traditions étaient barbares aussi. Les armes, le costume, la chevelure royale, l'entourage, tout rappelait l'époque de Clodion. Les rois petits-fils de Clovis, parlaient encore la vieille langue d'Outre-Rhin, et leur cour aussi (1). Mais dans tout cela il n'y avait pas

(1) On se rappelle les vers de Fortunat, Carm.) vi, 2, 7, 91 sur Charibert :

Hine cui barbaries, illinc Romania plaudit,

Diversis linguis laus soaat una viri.

Oom siH progenitus clara de gente Sicamber.

CONCLCSION

l'ombré d'une réaction contre la romanité des milieux où ils vivaient. S'ils restaient fidèles à tous les vieux usages, c'est parce que c'étaient ceux de leur famille, et non parce qu'ils étaient germains. Jamais on ne remarque ni chez eux, ni chez leurs familiers, le moindre esprit de race. Le titre de Francs qu'ils portent ne désigne pas un groupe particulier de leurs sujets, il leur appartient à tous sans exception. Eux-mêmes, d'ailleurs, ils n'avaient pas craint, plus hardis et plus heureux qu'Antée, de quitter le sol paternel, les plaines de la Flandre et de la Campine, pour venir s'établir au milieu des Romains. Ils ne reparaîtront plus sur la terre salienne, ils n'auront plus un regard pour leur berceau. Dispargum, la ville des souve°nirs épiques, est abandonnée pour toujours, ainsi que Tongres et même Tournai. Leurs résidences seront désormais les villes romaines : Soissons, Paris, Reims, Orléans. Et ces Francs de la première heure qui les ont aidés à conquérir la Gaule, ces barbares des bords de l'Escaut rentreront dans la pénombre pour longtemps. Sans culte et même sans culture, ils attendent les civilisateurs qui leur apporteront du fond de l'Aquitaine, au septième siècle, les lumières de l'Évangile et les biens de la civilisation. Le centre de gravité du peuple franc sera pendant toute la durée de la dynastie mérovingienne en terre française. Le gouvernement du nouveau royaume aura le même

Florol in oloquio linj^ua hitina tuo.

Uualis es in propria docto sermon*^ loquell;.. U>"i nos Roinanos vincis in «loquio.

Sur Chilpéric, Carm., ix, i, 91 :

Quid quodcumque etiam r«gni dicione gubernas

Doctior ingenio vinciis et ore loquax Discernens varias sub nuUo interprète voces.

Et genorum linguas unica lingua reiert;

Sur le duc Lupus, Cann., vu, 8, 63, 69 :

Romanusque lyra, plaudaL tibi barbarus harpa Nos tibi v^rsiculos, don! harbara carmina leiVdos.

CLOVIS

cachet d'originalité. Cette originalité sera plus réelle qu'apparente, et ceux qui le disent germanique ou romain trouveront sans peine, dans ses institutions et surtout dans le nom de celles-ci des arguments pour défendre les systèmes les plus opposés. Mais, à y regarder de près, on voit sur les débris de l'organisation impériale apparaître un système d'institutions simple et rudimentaire, qui se développera tout seul au cours des circonstances.

Maître du pays, le roi l'administre au moyen de gens qui ont sa confiance, et qu'il choisit comme il lui plaît, tantôt parmi ses familiers et même parmi ses esclaves, tantôt parmi les grandes familles locales. Il ne pense pas un instant à ressusciter les anciennes divisions administratives, et les dix-sept provinces de la Gaule ne seront plus même un souvenir dans le royaume franc. Si le roi prend pour unité administrative la cité, ce n'est pas pour se conformer aux traditions romaines, c'est parce que la cité est un cadre existant qui a survécu à la ruine universelle. Pendant les destructions du cinquième siècle, grâce à l'Eglise, la cité est devenue le diocèse et n'est plus que cela. Son individualité collective trouve son expression dans son évéque, le gouverneur des âmes. La société politique, se modelant sur la société religieuse dont elle calque l'organisation, place un gouverneur laïque à côté de chaque pasteur spirituel, un représentant du roi auprès du dignitaire de l'Église. Sous le nom romain de comte, ce personnage sera tout autre chose qu'un fonctionnaire selon le type antique. Ce sera un agent du roi et non pas un fonctionnaire de TÉtat. Son mandat cessera avec le règne du maître qui l'a nommé. A la différence du gouverneur romain, il réunira de nouveau dans ses mains les pouvoirs civil et militaire : il sera gouverneur, général, juge et administrateur tout à la fois. Le

CONCLUSION

divorce du civil et du militaire, expression atténuée mais toujours redoutable du divorce du Romain et du barbare, tel que l'avait connu l'Empire agonisant, sera chose ignorée dans le royaume franc. Il faut le remarquer, dans l'Empire, comme dans les royaumes ariens fondés sur ses ruines, le barbare seul servait, et seul aussi commandait. Ici, tout le monde participe aux charges et aux honneurs. Romains et barbares sont égaux devant le roi, devant l'impôt, à l'armée, à l'autel. Si le droit reste personnel, c'est encore un résultat de l'égalité : pour que personne ne soit lésé, il faut que personne ne soit arraché à son atmosphère juridique.

Sans doute, dans la vie quotidienne de la nation, les grandes lignes de cette organisation à la fois simple et féconde semblent souvent rompues, brouillées ou effacées. Dans ce monde en formation, la violence est partout à côté du droit. Le trône, les fonctions publiques, la haute société, le clergé même, jusque dans les rangs supérieurs de sa hiérarchie, nous donnent plus d'une fois l'impression d'une barbarie indomptée. Les abus sont nombreux et graves ; ils apparaissent plus graves et plus nombreux encore qu'ils ne sont, parce qu'ils ont trouvé un observateur qui, avec une merveilleuse puissance de reproduction, les a fait vivre à jamais dans ses naïfs et dramatiques tableaux. Tout cela n'empêche pas que la nation prospère et grandisse sous les giboulées printanières. Elle a conscience de son avenir ; elle est fière d'être le premier des peuples catholiques, et nous avons entendu l'expression juvénile et ardente de ce sentiment, se traduisant pour la première fois dans l'histoire sur la première page d'un vieux code barbare.

Tel est, tel sera au cours des siècles le royaume fondé par les évêques et par Clovis. La gloire de celui-ci, c'est de

CLOVIS

s'être fait sans hésitation l'agent de la politique épiscopale. Que cette attitude soit due, chez lui, à un sûr instinct de Tavenir ou à une souveraine intuition du génie, il n'importe. La grandeur des hommes d'État consiste moins dans leurs aptitudes individuelles que dans la décision avec laquelle ils correspondent aux circonstances, ces mystérieux interprètes des volontés supérieures. Qu'on ne diminue donc pas le rôle de Glovis en ne voyant en lui qu'un barbare plus heureux que d'autres. En politique, c'est un mérite encore que le boniieur. Les pilotes à qui la Providence confie les destinées des peuples ont pour devoir de les faire arriver au port, et l'histoire a celui de constater comment ils ont rempli leur itinéraire. La fortune du peuple franc n'a point périclité aux mains de Glovis : il avait reçu une peuplade barbare, il a laissé une grande nation chrétienne.

APPENDICES

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