AVANT -PROPOS
J £ ne puis me dispenser d'instruire le public des raisons qui me contraignent à faire imprimer ma tragédie de Clovis , avant que de l'avoir fait représenter. Composée en 1801, reçue plusieurs années après par le comité de Jgi Comédie française^ distribuée, en partie , aux acteurs qui en avaient accepté les rôles , et mise enfin sous les yeux des examinateurs de la censure, j'avais lieu d'espérer qu'elle paraîtrait au théâtre. Sept mois entiers se sont écoulés, depuis que je lutte, de semaine en semaine, de jour en jour, contre les obstacles sans cesse renaissans, que m'ont opposés les Comédiens.
Tantôt, ils ont essayé de me contester des droits que les inscriptions sur leurs registres les plus anciens montraient incontestables ; tantôt , en me forçant à les del)attre contre les prétentions des auteurs avec lesquels ils avaient pris des arrangemens irréguliers, qu'ils n'auraient point réalisés > ils me plaçaient dans la situation pé-* nible de les faire céder à l'antériorité de mes
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titres de réception ; de sorte que si la durée de ces del>ats se fiit prolongée^ malgré mes ménagemens, soit de poKtesse, soit d'amitié, pour les intérêts de tous , aux dépens des miens , elle m'aurait fait autant d'ennemis qu'il y a d'écrivains dramatiques dont les pièces restent enfouies dans leur répertoire , tandis qu'en chaque circonstance, je ne me montrai jaloux que de seconder les hommes de lettres.
. Vainement ai-je sacrifié les tours acquis à mes propres ouvrages au plaisir d'être agréable à plusieurs de mes concurrens qui désiraient passer avant moi : mais cette simple générosité, pour ne pas dégénérer en duperie , devait avoir un terme , et dès -lors on m'en fit presque run tort. Il était raisonnable pourtant de remarquer qu'elle ne pouvait aljer plus loin, si je ne me résignais à m'exclure absolument de la carrière théâtrale vers laquelle j'ai dirigé la plupart des travaux de ma vie , et que je ne l'avais pas embarrassée , puisque je n'ai donné sur la scène que la tragédie de Charlemagne dans l'espace de dix-sept ans : encore la retraite forcée de mademoiselle Georges, l'a-t-elle en peu de temps arrêtée.
J'ai donc réclamé, pour la tragédie de Clo vis, la validité de mon droit antérieur à ceux de
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tous' les autres^ et de plus les promesses parti-* culières des acteurs et les engagemens écrits par eux ^ contractes formeilemeut envers moi , si . long-temps éludes , et définitivement reconnus au bout des nombreuses difficultés que je croyais aplanies par mes soins ^ par mes visites^ par mes explications épistolaires et verbales^ enfin par l'ennuyeux et inutile effort de ma persévérance. J'en étais là^ et comptais arriver au but^ quand M. Lafon s'est refiisé à jouer l'un des meilleurs rôles de ma tragédie^ rôle de son emploi, et dans lequel ses camarades ne pouvaient le remplacer puisqu'ils en jouaient d'autres dans la même pièce , et que leur théâtre n'est pas riche en sujets tragiques.
Ni mes discom^s, ni même les instances de sa société dont l'administratiqu lui rappelait , dans une lettre très-pressante, les égards dus à l'auteur, l'intérêt de son théâtre, le devoir qui exigeait son service, et le règlement formel qui ne lui permet pas un refiis dicté par le caprice , et surtout un refiis qui rend impossible la représentation d'un ouvrage reçu , rien n'a pu le déterminer ^ faire rondement son métier.
Le personnage dont Talma s'était chargé , paraissait à M. Lafon le seul qui lui convînt ; mais dans celui de Qovis, il serait de toute nul-
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Hié, et celuîde Ciodoric, non moînâ principal,hie semble plus propre aux habitudes de son taknt. Le lecteur , à qui je soumets la pièce , jugera si je lui faisais une mauvaise part.
Lasse de tant de contrariëtës, j'ai mis fin, en me retirant , à ces fastidieuses et vaines nëgo-* ciatîons de coulisses , qui consument un temps mieux employd par le travail et moins perdit dans le monde , envers lequel elles m'ont fait manquer sans doute à beaucoup de civilitëi d'usage.
M'accuserait-ondemouvemens d'impatience?
D^à n'avais-je pas entrepris, dès Vannée 1812, de mettre à Fëtude la» tragédie de Camille-dic-^ TATEUR y dont les répétitions commencées et interrompues par les frëquens voyages de nos acteurs, reprises et suspendues de nouveau par leurs altercations , ne l'avaient pu conduire jusqu'au parterre , en iSi8 : Talma, sans cesse prêt à partir, en trouvait l'étude trop longue pour 4esmomens desonsqouràParis; et je crains "bien que l'affaiblissement de l'amitié qu'il me doit ne m'ait plus nui que l'affaiblissement de sa mémoire. Lekain, seul acteur auquel on puisse le comparer datis son art, n'oublia jamais ses premiers amis.
C'est assez d'avoir, laissé les copies partielles
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et les t][latiii8Crite oomplets de Camille^ rouler de main en mam> chez les Cbmëdiens et dans les bureaux des ministères, et de les avoir exposes à de frauduleuses imitations > sans me résoudre encore à perdre de même un ouvrage plus important et à demi-revelé, que l'espoir de plaire au public avait arrache de mon portefeuille. Je Fimprime , afin que la propriété de mon invention me reste, et non par le puéril empressement de me faire mieux connaître ; car les injustices m'ont fait souhaiter plus d'une fois de n'avoir jamais été connu.
D'estimables suffrages m ont donné sujet d* présumer que Ciovis paraîtrait ce que j'ai conçu de meilleur. Notre bon et grand Ducis (i), notre aimable Delille en ont approuvé le plan et les principales scènes. L'habile acteur Monvel , à qin je communiquai cette tragédie , m'assura qu'^7 couronnerait sa carrière , ce furent ses expressions, en jouant le râle de Sigebert MM. Thénard et Poisson, de l'Académie des
(i) J'ai surnommé Ducis châkd , non parce qu'il fut un vrai poëte , mais parce qu'il fut un grand citoyen , en refusant une place très-lucratîve , au Sénat-Conservaleur , qui ne conservait pas la liberté publique nu nom de la^ quelle il était institué.
Sciences; M. de Saint-Just^ auteur de comëdies lyriques; M.Parîset^ mëdecin et littérateur^ assistèrent^ sous Pepoque du Consulat^ aune lecture qu'entendit avec eux le docte Dureau de la Malle , traducteur de Tîte-Iive et de Tacite ;. et ce dernier me dit avec chaleur :, a Votre Agamemnon est une étude classique que iH)us avez faite pour ojcquérir la force â! exécuter votre Clovis , qui me semble lui être supérieur. )) Je ne cite ces paroles que pour m'affermir coijjtre la défiance de moi-même, et pour qu'elles servent de fondement à mon excusable espérance d'être digne de l'attention des vrais juges à qui pailla je témoigne mon respect. Quelquespersonnésm'ont demande' pourquoi je ne m'étais pas soustrait à cette suite de dégoûts qui m'écartent du théâtre delà nie de Richelieu^ en portant mon ouvrage au théâtre delOdéon:
c'est qu'ayant suscité le premier l'édification de celuir-ci , et coopéré par. un écrit à l'établissement de ce nouvel asile des muses dramatiques , j'ai pensé qu'il fallait l'ouvrir d'abord à l'émulation de la jeunesse , et ne pas lui en obstruer l'entrée. Si ce théâtre suit mieux ses réglemens que l'autre ^ chacun y aura son tour, sans passe-droit , et Clovis peut-être y prendra le sien. Mais ne nous pressons pas. Les spectateurs
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ne jonîssent^ils pas déjà de cette équitable ré* serve , en applaudissant au prompt et double succès du jeime M. Casimir Lavîgne y dont la comédie m'épargne, par mille traits d'esprit et de yerve, la peine d'entrer ici dans tous les détails des angoisses que font souffrir aux poètes les intrigues d'uû tripot comique? Je m'abstins Iqujours de m'en plaindre pour mon compte , sachant trop que les hommes, si sensibles pour eux-mêmes aux moindres égratigpures , ne s'intéressent guères aux plus vives blessures qu'on fait aux autres. Néanmoins , ne peut-on se figurer le juste chagrin qu'éprouverait un sculpteur, un peintre à qjd Ton fermerait à jamais les Musées d'exposition publique, un physicien, un chimiste à qui l'on briserait tous les instrumens et les appareils nécessaires à ses expériences, un inventeur dans un art quelconque à qui l'on nierait ses découvertes en les lui dérobant , tandis qu'on les accuserait partout , d'un ton léger, de ne rien produire qui soutmt dignement leur réputation ou leur fortune? Ma position est la même , et sera celle de tous les littérateurs qui subiront de pareils procédés, tant qu'après avoir réglé les stipulations pécuniaires du théâtre français suivant les lois, on ne l'aura pas, relativement à l'exercice d'un art dont les fruits appar-
ti^nent à la gloire nationale ^ soumis aux ordres d'une ferme dirbction.
Tout en continuant avec assiduité les déExiar*: ches utiles à la représentation de ma tragédie , je me trompais si peu sur les assurances illusoires qu'on me donnait mensongèrement , que j'avais d avance livré Clovis au soin de MM. Baudouin^ imprimeurs zélés et discrets*
Ce que je publie dans la préface qui suit , sur la censure dramatique, n'a rien de personnel aux censeurs actuels dont je n'ai nulle raison de me plaindre : je n'ai parlé que pour un intérêt général.
I] en e§t de même de ce que )'ai dit surie secret des compositions, exposées , quand elles passent de mains en mains , à être imitées , et j'ajouterai critiquées méchamment avant' que de paraître. Néanmoins un auteur que je ne connais pas , qui n'est pas encore connu , et à qui ]e ne pensais pas , «'est appliqué , je ne sais pourquoi , le sens de mes paroles. Je lui pardonne le peu de mesure des siennes.
Maintenant j'expose ces faits qui me sont relatifs : au moment ob l'on répétait mod Charlemagne , on en annonçait un autre dans les feuilles quotidiennes. Tandis qu'on feignait de mettre mon Camille à la scène, on en recevait un autre aux deux Théâtres Français. Deux ans après la lecture d'tm Louis TX que j'ai fait, un autre Louis IX a réussi.
Lorsqu'enfin je m'efforçais de donner Cloins^ un autre ouvrage du ineme titre m'était opposé en concurrence. Cette suite de hasards singuliers est sans exemple.
Ni Ducis , ni Chénier , ni Legouvé , ni MM. Arnaud , Raînouard , Jouy , Bat>ur-Lormian , ni enfin aucun des littérateurs connus ne s'est trouvé dans une position semblable.
Cependant je ne désigne , et je n'accuse personne ; car lorsque j accuse, je.noxmne.