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LE PALAIS ABBATIAL ET LE MUSÉE

e palais abbatial ne date que de la seconde moitié du XV^ siècle et du commencement du XVP. Il se compose de deux parties construites l'une par Jean de Bourbon, l'autre par son successeur^ Jacques d'Amboise'^, sur un emplacement resté libre jusqu'alors, au nord de l'église"^*. L'accès de l'ancien logis abbatial était peu facile et le passage des visiteurs de distinction troublait trop souvent la paix du cloître. Peut-être aussi fautil remarquer que Jean de Bourbon, évéque du Puy quand il fut appelé à gouverner en même temps l'Abbaye de Clunj, n'appartenait à aucun ordre monastique, qu'il fut recommandé par Charles VII au choix des religieux, et que^ malgré la bulle spéciale de Calixte III (1457), il fut en réalité, sous le titre d'abbé régulier, le premier des

* Ce môme Jean de Bourbon jeta les fondements de l'hôtel de Cluny, à Paris, et ce fut Jaci^ues d'Amboise qui l'acheva. Cet hôtel, qui n'était pas éloigné du collège de Cluny dont nous avons parlé, était la résidence des Abbés, quand ils allaient à Paris. Il renferme aujourd'hui, comme on le sait, la fameuse collection d'objets du moyen âge formée par M. du Sommerard.

•'Jean de Bourbon acheta aux religieux cet emplacement et celui des jardins.

abbés commendataires. 11 se signala par ses vertus, par le soin avec lequel il rétablit la discipline dans le monastère,, mais il resta toujours grand seigneur et, dans l'Abbaye comme à l'église, il paraît s'être peu soucié de rester au milieu des moines.

Les deux palais de Jean de Bourbon et de Jacques d'Amboise subsistent encore en grande partie ; mais les constructions qui les reliaient ont disparu depuis la Révolution. Celui de Jacques d'Amboise sert aujourd'hui d'Hôtel de Ville. Il a été modifié à l'intérieur, et il a été au dehors presque défiguré ; mais il a conservé à peu près intacts, sur la façade principale, deux pavillons carrés entre lesquels s'élève une terrasse. Jacques d'Amboise, frère du ministre de Louis XII, les avait décorés avec toute la richesse de la renaissance italienne. Ils sont ornés de pilastres et surtout de Ijs sans fin, en albâtre, dont les charmantes arabesques ont encore, malgré l'humidité qui les a noircies en maint endroit, leur fraîcheur première. La comparaison de cette partie plus récente du palais abbatial avec celle dont il nous reste à parler permet d'apprécier la transformation qui se faisait à cette époque, sous Tinfluence des guerres d'Italie, dans la construction des habitations princières. Peut-être le changement qui se produisit alors dans les goûts et les habitudes suffirait-il à expliquer pourquoi le successeur de Jean de Bourbon se fit bâtir une nouvelle demeure.

On trouve, à l'ouest, une autre sculpture en albâtre, sur la tour qui contient l'escalier. Ce sont des têtes d'anges^ dans des nuages, autour d'un écusson. Elles sont pour la plupart d'un dessin assez faible, mais elles forment un ensemble gracieux. Les armes de J. d'Amboise ont été effacées, et il est probable que l'abbé Claude de

Guise leur avait substitué les siennes; on peut encore déchiffrer son nom au bas du cartouche. Cet écusson a été depuis. complètement mutilé.

Autour de cet ancien palais, un jardin, soutenu à l'est par de vieux contre-forts, dominait les jardins de l'Abbaye. De là, la vue s'étend sur la vallée de la Grosne et ses collines boisées, et si Timmense toiture de l'église, au midi, ne borne plus l'horizon, les remparts avec la tour Fabri. au nord, forment encore la clôture de cette belle résidence, qui a gardé le caractère de gravité et de magnificence qui lui convient.

Sous le régime des abbés commendataires, le palais de J. d'Amboise était habité par le grand prieur. L'Abbaye de Cluny elle-même n'avait pas échappé à ce système des commendes que saint Julien de Baleure appelle (( vraye sappe de Testât monastique et ruine des bons monastères; car, dit-il^ outre ce que naturellement chacun est soingneux de soy, peu de gents ayans quelque moyen, et encore moins les hommes de sçavoiret d'esprit, ont depuis voulu entrer en ces congrégations acéphales, et lieux desquels la misère est redoublée par la souvenance des bons abbés du temps passé. Qui pis est, les hommes lays (voire les femmes) après avoir eu connaissance combien il était aisé, en mettant un Grand Prieur et donnant que bien que mal la vie (la subsistance) à quelque petit nombre de trupelus moynes, prendre tout le revenu d'une riche abbaye, l'ont si bien pratiqué qu'il passe aujourd'hui en ordinaire"^ ».

L'Abbaye de Cluny ne tomba pas au pouvoir d'hommes lays (laïques). En outre elle fut toujours donnée en commende à de grands personnages, des princes du sangv,

* Saint Julien de Baleure, De l'origine de§ Bourguignons, in-folio, p. 245, 246.

des premiers ministres ; mais ellé était deveiiiie^, ellé aussi, un riche bénéfice dont les revenus^ pour les deux tiers, allaient à un abbé qu'elle ne connaissait même pas le plus souvent, ou dont les pompeuses visites étaient fort rares.

Jean de Bourbon avait construit son palais plus près de l'enceinte, auprès de cette double porte romane, dont un arceau fut dès lors réservé au service de l'abbé. C'est un grand bâtiment terminé à l'ouest par une petite aile ([ui finit brusquement, et qui venait, selon toute apparence, s'appuyer sur la tour placée à l'entrée de l'Abbaye. La porte principale se trouvait sous le portique même qui supportait cette tour, en face d'un petit cloître carré, dont il ne reste aujourd'hui qu'une galerie ; au fond de ce cloître, un escalier à vis d'une largeur remarquable conduit aux salles du premier étage, que dessert aussi, près de la porte, un autre escalier plus petit. Ce bâtiment se terminait à l'est par une grosse tour carrée qui a été démolie depuis la Révolution et qui communiquait avec le Baraban le plus proche par une sorte de pont. C'était le passage par lequel l'abbé se rendait à l'église. On voit encore sur la face septentrionale de la tour des Archives, à la hauteur du premier étage, à (piel endroit ce pont venait aboutir.

Le rez-de-chaussée de ce palais fait aujourd'hui partie de l'école des garçons ; les deux grandes pièces, daujs Tune desquelles se trouve encore une belle cheminée, viennent d'être débarrassées de leurs murs de refend modernes. Elles servent, l'une, de salle de classe, l'autre, de salle de gymnastique. Les croisées primitives ont fait place depuis longtemps à des fenêtres moins largement ouvertes; seule, une petite porte renaissance, dont le perron a disparu, est restée comme suspendue au milieu

de cette façade, dont des réparations intelligeiites ôiit atténué les mutilations.

Le premier étage est assez bien conservé. Il est éclairé par cinq grandes croisées, dont trois ont encore leurs meneaux sculptés. Elles ont toutes leur encadrement primitif, formé de moulures saillantes, et dont le linteau se termine par des culs-de-lampe sculptés ou ornés de figures bizarres^ qui rappellent un peu celles des prophètes dans la chapelle Bourbon.

Ce premier étage et la galerie du cloître, c'est-à-dire la plus grande partie de ce palais^ avaient été donnés par madame Ochier * à la ville de Ciuny, à la condition qu'ils serviraient désormais de Musée et de Bibliothèque. Depuis, les deux palais et les jardins abbatiaux sont devenus la propriété de la ville. Le palais de Jacques d'Amboise est aujourd'hui l'Hôtel de Ville et les jardins forment une promenade vraiment ravissante. Au devant du palais de Jean de Bourbon, en face de la rue qui descend vers la ville, l'Etat, en même temps qu'il bâtissait l'Ecole communale, a fait construire, parallèlement au mur, un escalier massif, sinon monumental, avec des rampes en fer forgé que la municipalité a eu le bon goût de faire continuer,, d'un côté^ jusqu'à la grande grille d'entrée du jardin^ de l'autre^ jusqu'à la porte romane du XP siècle.

Le musée de Cluny occupe deux salles^ dont l'une est remarquable par ses proportions. Elles ont encore chacune leur antique cheminée, dont le manteau est orné de feuillages sculptés et d'écussonsen relief que soutiennent des anges et des animaux symboliques. Celle de la grande

* Acte du 17 août 1864; la donatrice, propriétaire de tout le palais abbatial, avait d'abord fait restaurer à ses frais cette partie des bâtiments.

salle est la plus belle ; on y voit les armes de Jean de Bourbon, celle de l'évèclié du Puy et celle de l'Abbaye de Cluny, de gueules aux deux clefs d'or traversées par une épée à poignée d'or et à lame d'argent. La seconde cheminée est aux armes de Jean de Bourbon, de l'Abbaye et de la ville de Cluny : d'azur à la clef d'argent en pal, l'anneau en bas*. Ces deux belles cheminées de pierre ont été fidèlement restaurées. Le dallage, les vitraux dormants des croisées, k lamelles de plomb, sont modernes.

On a déposé dans la plus grande de ces deux salles quelques objets, qui composent le musée moyen âge de Cluny. Mentionnons parmi les rares débris qui proviennent de l'Abbaye, un support de lutrin en syénit, d'un travail assez remarquable, en deux parties autrefois scellées ensemble ; le pied avait été brisé ; ses fragments ont été assez heureusement réunis.

Un chandelier en bois sculpté, d'une grande hauteur, qui n'avait pas du faire oublier le magnifique candélabre à sept branches, tout revêtu d'or, orné de cristaux et de bérils, donné à saint Hugues par Mathilde, femme de Guillaume le conquérant** ;

Un coff're du XV*' siècle, à trois serrures, tout bardé de fer^ dans lequel ont été conservés autrefois les fameux Rouleaux de Climy. « Au XIIP siècle, le lustre de l'Ab- (( baye était si grand, ses murailles si sacrées^ qu'au « plus fort de sa lutte avec l'empereur, le pape Inno- « cent IV ne vit rien de mieux pour sauvegarder ses « droits méconnus, que de faire déposer dans les archives

* Nous avons donné au frontispice de ce volume les armes de la ville et celles de TAbbaye. En démolissant le palais du pape Gélase, on a trouvé, au-dessus d'un linteau de porte en accolade, dans un mur intérieur, les armes de Jean de Bourbon et celles de l'Abbaye. Les émaux sont assez bien conservés.

M. l'abbé Gucherat, Cluay ait XI^ siècle, p. 109.

« de notre célèbre monastère, la copie authentiquée « des privilèges du Saint-Siège. Cette copie, transcrite « sur plusieurs peaux de vélin et scellée des sceaux de la « plupart des membres du concile tenu à Lyon, en 1245, a fut placée dans un coffre spécial, qui existe encore à « Cluny, mais veuf, hélas ! de son précieux dépôt*. » Ces parchemins ont en effet disparu pendant la Révolution.

Quelques fragments de sculptures sur bois, parmi lesquels un retable à personnages, mutilé, portant encorp quelques traces de peinture :

Un calice d'argent doré, quelques pièces de serrurerie, quelques ustensiles;

De vieux canons, ou plutôt de simples tubes de fer, petits et grossiers, qui viennent, suivant la tradition, du château de Lourdon.

Le médailler contient quelques cachets d'abbés; mais il est encore d'une extrême pauvreté. 11 ne possèdp qu'une seule pièce de la monnaie de Cluny.

11 reste peu, comme on le voit, ou plutôt il ne reste presque rien des immenses richesses amassées à l'Abbaye. La Révolution a dispersé celles qui avaient échappé aux guerres de religion et celles que deux siècles de tranquillité avaient permis d^accumuler.

D'autres objets, un fauteuil en bois^ de l'époque d'Henri II, des faïences données ou achetées récemment, deux tapisseries, l'une d'Aubusson, l'autre de Bergame, un excellent violon provenant de la chapelle de Charles IX, une lampe romaine, et avec elle des fragments d'ornements et d'ustensiles de même origine, trouvés près du pont de l'Etang, quelques curiosités enfin de

* Auguste Meiuard, Archives df. Abbaye de Cluny. plein dp puhlirnfion .

divers genres composent une collection fort mêlée,, dans laquelle se distingue une Descente de croix en bas-relief exécutée par M. Bonnardel. Cette collection s'augmentera sans doute ; il ne faut pas désespérer de découvrir encore quelque précieuse épave ; mais le musée de notre ville ne répondra probablement jamais aux espérances que le passé de la grande Abbaye pouvait faire concevoir. Cluny ne se retrouve plus dans Clunj.

On voit dans la même salle deux modèles en relief, l'un de la grande église, l'autre des bâtiments que les moines se proposaient d'élever sur l'emplacement du palais Gélase et sur la place de la Grenette. Le premier, qui est assez exact, donne une idée des proportions et de l'apparence extérieure du monument disparu"^.

L'autre permet d'apprécier un projet que la Révolution a fait abandonner; son exécution, comme nous l'avons dit, aurait fait disparaître les derniers vestiges de l'art gothique dans les bâtiments réguliers.

L'autre salle contient le musée de peinture. Il se compose jusqu'ici d'une cinquantaine de toiles ; quelques-unes ont été données par le gouvernement ; les autres sont dues à des libéralités particulières. On remarque parmi celles-ci une bonne copie d'une Sainte- P'amille de Léonard de Vinci, une copie du Jugement de Paris, par Rubens, deux copies de Greuze, et surtout une Suzanne d'une belle exécution^ sans signature, dans la manière des Carrache.

Le portrait du dernier abbé de Cluny, le cardinal Dominique de la Rochefoucauld, archevêque de Rouen, et celui d'un dignitaire bénédictin, D. Bouché, sont les seuls qui viennent de l'Abbaye.

* Ce relief a été fait alors (jue Tégiise subsislait encore en gi-ande partie,

Il y a d'autres portraits, dont un par Cojpel et Tautre par Prud'hon encore jeune.

Ce portrait, et une esquisse peinte qui devait servir probablement au tableau de Vénus et Adonis, voilà les seules œuvres de cet illustre enfant de Clunj possédées par le musée de sa ville natale*. Dans une maison où demeuraient les parents du grand peintre, au fond de l'impasse des Prêtres, on peut voir encore les restes d'une sorte de fresque à la détrempe, faite par Prud'hon au temps où il était élève en peinture. Elle représentait*'^ un médaillon circulaire, soutenu de chaque côté par deux personnages assis en avant d'une espèce de portique orné de cariatides. Dans le médaillon, un enfant conduit par deux femmes s'incline devant le buste d'un homme à la figure vénérable. Cette étude, où se révélaient déjà de grandes qualités, avait été inspirée, si nous ne nous trompons, par la reconnaissance : « Pierre Prud'hon resta sous c( l'oeil maternel jusqu'à sept ou huit ans sans qu'on se (( soit^ semble-t-il, occupé en aucune manière de son (( instruction. Il jouait et courait avec les enfants

" Prud'hon naquit à Cluny le 4 avril ,1758, comme le prouve l'extrait suivant des registres de la paroisse de Saint-Marcel :

(^ejourd'lmi quatre avril mil sept cent cinquante-huit, je prêtre curé de la paroisse de Saint-Marcel de Cluny, ai baptisé Pierre, fils de Christophe Prudon (Prud'hon ne changea l'orthographe du nom paternel qu'après 1780j, tailleur de pierres, et de Françoise Piremol, sa femme, né ce môme jour. Son parrain a été Pierre Moreau, marchand épicier, et sa marraine, dame Ursule Mutin^ épouse du sieur Biais, marchand de drap, tous de ladite ville, soussignés avec moi Signé au registre : Mutin-Blais, Moreau et de Laporte, curé. (Extrait cité par M. Clément).

Une inscription commémorative, sur une plaque de marbre blanc, désigne la maison de la rue Saint-Marcel où naquit le grand peintre.

'* Nous décrivons cette fresque d'après un dessin au trait publié en 1843 dans l'Album de Saône-et-Loire.

« dé son âge, et sa principale occupation était d'aller (( avec eux chercher du hois dans la forêt des Bénédic- « tins. Le soir il revenait chargé de son fagot, avec <( lequel la mère faisait cuire le souper de la famille. Les a choses pouvaient continuer ainsi : Prud'hon serait f( devenu tailleur de pierres comme son père. Mais son « bon génie intervint sous la figure du curé Joseph « Besson, qui le rencontra un beau jour, et fut tellement « charmé par son air intelligent et ouvert qu'il le prit « comme enfant de chœur pour servir la messe, et lui « donna les premiers rudiments. Prud'hon conserva « toute sa vie la plus vive affection, la plus respectueuse « reconnaissance pour son premier protecteur. En 1788. <( à son retour de Rome, il en fit un portrait en buste. K peint à la cire, qui, après être resté jusqu'à ces derniers (( temps dans la famille du digne curé, appartient aujourf< d'hui à la riche collection de M. Eudoxe Marcille. A « l'époque où Prud'hon exécuta cet ouvrage, le curé « Besson pouvait avoir une soixantaine d'années. Ses « cheveux sont blancs, mais les rides marquent à peine '( sur cet aimable et bienveillant visage ; l'œil surtout M est affectueux et charmant. C'est à ce brave homm e '( que nous devons peut-être notre grand peintre ; il lui •( servit en quelque sorte de père, et nous le verrons '< encore intervenir dans plusieurs circonstances de sa '( vie* » .

Dans la fresque dont nous parlons, Prud'hon s'était représenté lui-même sous la forme d'un enfant, et les traits du buste répondent bien à ceux du portrait dont parle M. Clément; nous retrouvons dans le dessin dont nous nous servons, des m.arques certaines du caractère.

* M. Charles Clament . Prud'hon. <tn vir, .s^s œurrps sn rorrp$ ponfJnnrp. Ifi?^.

de la profession de ce bienveillant protecteur. 11 nous paraît singulier que M. Clément ne parle pas de cette étude. Il a connu l'enseigne de chaplier que Prud'hon avait peinte à Clunj, quand il débutait; il ignore cette fresque dont on pourrait dire à plus juste titre : a c'est i( une relique; c'est un premier effort d'un enfant de c< génie, et on ne peut le voir sans émotion* » .

Il est infiniment regrettable que cette peinture^ cette œuvre d'un mérite déjà réel, n'ait pas été recueillie. On pouvait, avec des précautions^ l'enlever et la sauver. Elle est aujourd'hui noircie par la fumée, par l'humidité^ et il est devenu fort difficile de distinguer autre chose que le personnage qui soutient à droite le médaillon.

La vie de Prud'hon n'appartient presque pas à Clunj; ii partit vers 1780 pour n'y plus revenir qu'à de rares intervalles. C'est le sort de beaucoup de petites villes : si elles donnent naissance à de grands hommes^ elles ne profitent pas de leur génie ; il va s'épanouir et porter ses fruits ailleurs. Grâce à la protection généreuse du baron de Joursanvault, Prud'hon compléta ses études à Dijon, à Paris, à Rome, et dans la suite il ne quitta plus Paris.

Une assez longue galerie, remplie de gravures, occupe encore le premier étage du palais abbatial. On y voit une collection assez nombreuse des œuvres de Prud'hon. gravées ou litliographiées par Roger, Millier et Boillj, des gravures d'Edelinck^ de Blot;, Longhi, Bettelini, Pradier, Richomme, Morghen, Desnojers, etc.; mais la plus précieuse de toutes est le Combat d'hommes nus d'Antonio Pollaiuolo^ peintre, sculpteur et graveur de l'école florentine (1426-1498), qui étudia le premier l'anatomie sur le cadavre, et devint un des plus grands artistes de l'Italie, le plus grand peut-être avant Michel-

* Même ouvrage ( Voir la note précédente).

Ange. On ne connaît de lui que quatre estampes : Hercule portant une colonne, un combat d'Hercule et des géants^ une sainte Famille avec sainte Elisabeth et saint Jean, et ce Combat d'hommes nus, signé à gauche^ vers le milieu :

Opus.

Antonii.Polla ioHFlorentini.

Cette galerie contient aussi quelques gravures d'un intérêt local; la plus importante est une vue de l'Abbaye et de la ville de Cluny, faite vers 1650, avec une légende assez complète. Cette estampe, un peu confuse, est aujourd'hui très rare^ et c'est la seule, à notre connaissance, qui donne l'ensemble de l'Abbaye avant sa reconstruction.

Le cloître et la galerie du jardin du palais abbatial contiennent quelques débris de la grande église et des anciennes maisons de Cluny. Cette partie du musée est sans contredit la plus riche ; elle ne renferme cependant qu'un petit nombre d'objets. Il y a là onze grands chapiteaux, les seuls qui restent. Ils sont d'une valeur inappréciable. Les uns sont en calcaire oolithe*, les autres, en calcaire mêlé de rognons de silex'^'^ qui durent gêner singulièrement les sculpteurs. La nature différente des matériaux donnent à ceux-ci un air plus jeune ; ils sont cependant de la même époque, du XL' siècle ou du commencement du XIP. Les uns sont ornés de fleurs et de feuillages d'un grand dessin; mais les plus précieux contiennent des personnages sculptés avec toute la naïveté de l'art roman ou posés, pour employer un terme du

' C'est le calcaire de la cai'rière des moines, au nord de Cluny. ** Ce calcaire vient d'une carrière située près de Saint-Sorlin .

métier, avec une crânerie à laquelle nous ne sommes plus habitués. L'un deux^ trouvé assez récemment clans des fouilles, faites au Dépôt d'étalons, représente tout le drame du paradis terrestre : la faute de nos premiers parents et la punition de Dieu. Le dessin pourrait seul donner une idée de ces figures primitives, delà bonhomie de leur exécution, et aussi de la patience que suppose un pareil travail. Ce n'est certes pas un chef-d'œuvre, et suivant l'expression consacrée, on sait mieux faire aujourd'hui. On connaît mieux du moins les procédés qu'il faut employer pour imiter la nature et donner à la pierre telle ou telle forme. Mais au moyen âge, au XP siècle, ces procédés de métier n'avaient pas été trouvés, ces règles scientifiques n'avaient pas encore été découvertes. Les artistes, préoccupés avanttout de rendre sensible parle ciseau telle ou telle idée, restaient complètement libres pour l'exécution ; cette liberté même leur fait employer les moyens les plus naïfs quelquefois; quelquefois aussi elle leur fait rencontrer des détails charmants; mais toujours leur œuvre est marquée d'une forte originalité;, pleine d'imprévu et de surprise. Plus tard les artistes médiocres oublieront d'avoir une pensée pour suivre une routine. Combien valent mieux les travaux de ces premiers maîtres, cliez lesquels la pensée est presque tout, pour lesquels l'exécution, dans sa simplicité, ne jette qu'un voile transparent sur la pensée, dont la pensée éclate à travers ce langage enfantin! Mais il n'y aura de chefs-d'œuvre^ de perfection, que lorsque la science de l'exécution se sera ajoutée à la netteté, à la force de la pensée.^

Les autres chapiteaux à personnages^ celai qui représente le sacrifice d'Abraham au moment où l'ange vient arrêter son bras, et ceux qui portent sur les quatre faces

dans des médaillons elliptiques des personnages isolés, font naître les mêmes réflexions. 11 y a sur ces médaillons Line inscription explicative en vers latins. Nous donnons les quatre vers du chapiteau des musiciens ;

Hic tonus orditur modulamiiia musica piimus. Subsequitur propius numerorum lege secuiidus. Terlius impingit Christumque resurgere fingit. Surredif qunifus siiinil;)n>i in carminé planrtns

Ces vers font allusion à quatre des huit modes ou tuns du plain-chant ^ . -Les quatre figures de musiciens,, qui jouent de quatre instruments différents^, ont servi de base à une étude sur la musique du moyen âge, parue dans les Annales archéologiques.

Les chapiteaux du musée sont malheureusement mutilés pour la plupart ; on a déraciné à coups de mine les piliers qui les supportaient et ils se sont brisés ou fendus dans leur chuie. C'est probablement pour cela qu'il en est resté si peu.

Nous ne pouvons énumérer tous les petits chapiteaux si diversement ornés, qui garnissent déjà tout un rayon, et dont le nombre pourrait certainement s'accroître encore. Nous ne parlerons pas davantage d'une foule de pierres sculptées d'époques diverses, recueillies et réunies au musée. Nous avons décrit plus haut le tombeau des Bouillon^ dont quelques chapiteaux superbes, en marbre blanc, contrastent avec ceux du XP siècle. Quelques fragments de ces colonnes de marbre amenées, on se demande au prix de quels efforts, du fond de l'Italie, ont été .sauvés aussi dans la destruction de l'église et se voient dans la même galerie.

* Un autre chiipiteau devait représenler encore qnaUe inodes ; il est perdu.

On peut admirer en outre de nombreux, d'importants débris des vieilles maisons de Cluny démolies dans les trente dernières années; il y a là des claires-voies complètes, dans le genre de celles que nous avons décrites ailleurs, ou plus riches encore, et il est à craindre que cette collection ne s'augmente avec le temps.

Les restes de tombeaux, les inscriptions funéraires, autrefois si nombreuses dans l'enceinte de l'Abbaye, sont aujourd'hui extrêmement rares. Le musée ne possède que cinq pierres tombales. La plus belle recouvrait le tombeau de saint Hugues ou celui de Pierre le Vénérable ; elle ne présente plus que des fragments inintelligibles de l'inscription qui l'entourait. Mais c'est une pierre d'un merveilleux travail, un chef-d'œuvre de délicatesse et d'élégance.

On a placé sur cette dalle, qui est fixée au mur et sans qu'il y ait aucun rapport entre ces deux pièces^ un fragment de pierre triangulaire"^ sur lequel se lit très distinctement cette épitaphe d'un inconnu^ en deux vers latins :

PRE SENTIS. • TUMULI-PA TER-HUGO- SUSCIPE•MUN^ ERE-CONESTABU LIFACTUM-POST- FEEBILE-FUNUS

* Culte piëiTe était eiiteiTée devant la porte de la sacristie; elle a été nouvée le i juillet 1829. Elle est représentée à la fm de ce chapitre.

L'épitaplie d'Hugues IV de Clermont*, abbé de Cluuy (1180 à 1199), est écrite en distir^ues dans le goût du XIP siècle. La voici :

(jiiid sit liomo, quid honor, qiiid opos, quid cetera munji,

/Eque cuncla metens mors meUienda monet. De claromonle clarum culmen Cluniaci

Clarait Hugo pater, clareat ante Deiim. Nobilitas, probitas, pietas, prudentia, forma,

Marcet in hoc, sedit, déficit, aret, obit. Lux aprilis eum subiraxit sexta, beatus

Vivat in oclava : qui legis, adde preces.

On remarque sur cette pierre le chiffre 15, qui devait renvoyer au registre des inscriptions, conservé autrefois dans la sacristie.

Dans la galerie du jardin, un tombeau brisé, qui avait ia forme d'un prisme quadrangulaire, porte encore sur ses deux faces principales les traces d'une double inscription. Une note ancienne, recueillie par le D"" Ochier, nous permet de la rétablir : nous écrivons en caractères romains les parties de cette épitaphe encore visibles aujourd'hui. Elle est en vers latins. Voici la première :

MUiliœ lairrn, primaiuin nota (?) carumen, Rcfjni pnlromis, patriœ pacisque color-.us, Munih) SHl>tra^us Guirhfirdvs hic sepi'Utur. Hic compesct'bat raptores, furla prcrncbat CuroMtque sequi cultum ratioms et equi, Hiijas crat proprie proprium miseris misei eri, Sperncrc se, niiUum contcinneve, jura tucri. Ilic infra parles Anglorum morte gravari Crun se sentiret hic se jussil tumiihni. Quisquis adest, oret Ininc sanctis assotiari.

* Celle dalle, bien conservée, élail enfouie dans le champ de foire, où elle a été récennuent découverte. Hugues de Clei'mont avail été enseveli dans la grande église, entre l'autel de Saint-André et celui de Saint-Vincent. V. Bibl. Clun., col. 1663.

La seconde est de même longueur et répète à peu près la première ; elle est tout aussi mutilée.

Hœc quicimqus legis, moriis reminiscere legis.

Hic, fama spreta, cuncta melit une sorte.

Pax patriœ. flosmilitiœ, nmltœque sophiœ,

lîellijoci diclus Gnichardns apex (?), benedictvs.

Trans mare migrando chmiaco seque dicando

Tei-re nidLndandum se ]ussit iumulandtim.

Hic pater, hiiic natus laudum tilulo tumulalus

Sperant permerita sccnctorum vivere vita :

Posse pillant pigri pei' le, c\w\\\ace^ mereri.

Hoc quicunque leget, tibi, Xriste, precamina solval {?).

Ce tombeau était celui de Guicîiard IV^ sire de Beaujeu, qui avait pris part à la croisade de 1209 contre les Albigeois, avait été envoyé (1210) en ambassade^ par le roi de France, à Rome et à Constantinople^ et, après être retourné, en 1215, contre les Albigeois, à la suite de Louis (plus tard Louis YIII), avait suivi ce prince dans son expédition d'Angleterre. Il était mort, en 1216, au siège de Douvres (infra partes Aiiglorum), Son aïeul, Guichard III, surnommé Laïcorum Homerus, auteur d'un sermon en vers, s'était déjà fait moine de Cluny, après une longue vie mondaine. Il était sorti du monastère pour rétablir son fils Humbert dans ses domaines et était revenu à l'Abbaye pour y mourir en 1137.

Cette tombe aujourd'hui mutilée est le seul reste, semble-t-il^ de toutes ces sépultures seigneuriales qui remplissaient l'Abbaye. On ne peut pas creuser des fondations dans l'ancienne enceinte du couvent sans rencontrer des ossements ; mais il ne subsiste, à notre connaissance, aucune autre épitapbe séculière"^.

* Il S( mble que le lonibeau de Guichaid IV élait dans la coui", entre les deux transsepts, et qu'il avait été mutdé. On trouve en effet, dans

L'inscription la plus ancienne du musée se trouve sur une dalle triangulaire, qui servait encore de seuil dans une maison de la ville, au mois de mai 1872. C'est répitaphe d'Aimard,3^ abbé de Clunj, mort en 964. Elle est écrite en caractères romains mêlés à des lettres onciales, avec des abréviations. Nous ne pouvons eu donner un fac-similé; aussi nous écrivons, en la reproduisant, les mots tels qu'ils doivent être lus. Elle se compose de trois vers léonins, dans lesquels la dernière syllabe de chaque vers rime avec la première du troisième pied :

H A C • JACET IN-TUM BA-PRUDENS-SIM PLEXQUE-COLUMBA-ABBAS-AIMAK DUS-PACIENSPIUS-AD-MALA-TARDUS P E RP ETU.E • YIT.^ • SIBI • NOXAM • XRISTE -RE MITTK .

L'abbé Aimard(il est appelé souvent sanctt/s Aimardus) avait été enseveli derrière la chapelle de la sainte Vierge, dans l'ancienne église de Saint-Pierre-le-Vieil"*^. Il serait assez difficile de dire par quel hasard cette pierre, autrefois scellée dans le mur d'une église démolie il y a plus de cent ans, s'est conservée jusqu'à nous, lorsque les tombeaux de la grande église ont presque tous disparu. La vie d'Aimard est peu connue. On sait seulement qu'il

telle cour, sur le mur exlérieiir de la chapelle Saiiil-Etienne, suus ce lilre : scriptura hujus tumuli, le commencement, d'une inscription écrite sar deux colonnes. Les mots qui se voient encore font partie de la double épitaphe que nous venons de citer. Les armes de Guichard sont encore uès visibles dans cette reproduction sur plâtre qui paraît assez récente. • Bibl. Clun., col. 1635, A.

était d'Angoulême, qu'il s'était fait moine de Cluny et qu'il revenait du Doyenné de Chevigne avec un âne chargé àe provisions, lorsqu'il fut élu abbé par acclamation. Il devint aveugle vers 954 et se donna pour coadjuteur saint Majeul qui devait lui succéder dix ans plus tard. Il contribua au développement de l'Abbaye avec cette prudence et cette modestie auxquelles son épitaphe rend témoignage ; le cartulaire original de Cluny, coté A, renferme 283 chartes concédées à l'Abbaye pendant son administration.

Cette inscription du X** siècle, que nous n'avons trouvée citée nulle part et qui nous paraît être restée inconnue jusqu'à ces derniers temps, permettra du moins de fixer l'orthographe du nom de cet abbé : elle varie beaucoup en différents passages de la Bibliotheca duniacencis.

PIERRE TOMBALE DE SAINT HUGUES (XU« Siècle^

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