LES ARCHIVES
es Archives de TAbbaje de Cluny comptaient parmi les plus riches du royaume. Elles pouvaient être comparées à celles de TAbbaye de Saint-Denis ; elles étaient même plus riches encore. En effet les Archives de l'Abbaye de Cluny furent longtemps, sinon le dépôt officiel des titres des rois Bourguignons, du moins le plus riche dépôt des titres du royaume de Bourgogne. Orales souverains de ce royaume, qui comprenait non seulement la Bourgogne actuelle, mais encore la Provence, le Dauphiné, le Lyonnais, la Franche-Comté et une partie de la Suisse^ prenaient, au siècle, le titre de Rois de la Gaule, par opposition à celui que portaient les chefs du petit Etat fondé dans le nord de la France par les débiles héritiers de Charlemagnc.
On y trouvait encore des chartes allemandes, lombardes, espagnoles^ anglaises, etc., car l'Abbaye avait des propriétés dans toutes les parties du monde connu, et nne foule de documents étrangers au monastère, donnés aux moines en même temps que les propriétés à eux cédées^ constatant la légitimité de la possession^ et
reiuoiitaui. jusqu'au IX*" siècle: legs^ testaments, plaids, constitutions de dot^, ventes, échanges, etc. On y trouvait de tout, voire même des actes sans nom, comme celui par lequel un homme libre se met en servage en punition du meurtre d'un des serfs de TAbbaje. Dans ces actes on voit très souvent citer la loi salique, la loi gombette, la loi lombarde, la loi romaine, la quartefalcidie, etc.
Ces chartes, qui intéressent toute la Gaule, se rapportent plus particulièrement aux provinces du sud-est, qui, durant quatre siècles, ont vécu d'une vie propre, sous Tautorité des rois de Bourgogne ou de Provence, se rattachant plutôt â l'Italie et à l'Allemagne qu'au royaume de France. C'est ce qui explique la pénurie de documents pour ces époques (du IX" au XIIP siècle) et pour ces pays dans les grands dépôts publics de Paris*.
M. Auguste Bernard, à qui nous empruntons ces renseignements, voulait entreprendre la publication du très grand nombre de chartes du Trésor de l'Abbaye qui existent encore à Paris, à Londres, à Cluny même (environ 800 chartes originales). Voici, en s'arrêtant au XIIP siècle, le chiffre approximatif des pièces qu'il se proposait de publier :
(( P Deux mille chartes originales, presque toutes des (( IX", X'' et XP siècles^ offrant un grand intérêt (( philologique^ outre leur intérêt historique ;
« 2" Trois mille chartes tirées des cartulaires ». (Voir notre liste des manuscrits).
A ces cinq mille chartes^ il aurait joint l'inventaire officiel des titres de l'Abbaye de Cluny, d'après la copie
* Auguste Bernard, Archives de V Abbaye de Cluny, plan de publiration soumis à son Exc. le ministre de VinstrucUon publique. Auguste Bernard est mort depuis ; mais nous ne croyons pas que son projet soit abandonné.
qui eut conservée dans les archives du départemeni de Saône-et-Loire, et ne forme pas moins de deux gros volumes" in-folio.
On voit donc que la plus grande partie des Archives de Clunv a été sauvée ; on le doit surtout aux copies de Lambert de Barive.
c( Au milieu du XVIIP siècle, le ministre Bertin avait créé un comité historique, chargé du dépouillement de toutes les archives religieuses et civiles qui existaient alors en France. Ce comité, connu sous le nom de Cabinet Moreau, du nom de son directeur, fit choix d'un certain nombre de paléographes, pour faire sur place la copie de toutes les pièces qui paraîtraient intéresser l'histoire de France. Dans cette répartition, le dépôt incomparable de Cluny échut à un avocat d'Autun, appelé Lambert de Barive, qui y travailla plus de vingt années : la Révolution seule mit fin à sa mission. Il exploitait encore la riche mine clunisienne en 1792, et se berçait même de l'espoir d'être nommé administrateur de ces archives, car il fut un moment question de conserver dans leur local tous les grands dépôts de ce genre ; mais les événements firent bientôt évanouir ces espérances* ».
Outre la copie de plusieurs milliers de chartes, qui sont maintenant à la Bibliothèque nationale, Lambert de Barive a laissé la description des Archives elles-mêmes en 1775. Voici le commencement de cette pièce que nous croyons inédite :
a Le Trésor est placé dans une grosse et grande tour carrée^ située à gauche en entrant dans le beau vestibule ou second portique qui précède l'église.
(( On va au grand Trésor, dont Remplacement est de
* Ano". Bernard, lor. cit.
nivoau avec le premier étage du palais abbatial, par une antichambre^ un corridor et une galerie en mauvais état. Au bout de cette galerie se trouve* à droite et au nord, une première porte qui ferme à trois serrures; ensuite, une seconde à deux serrures. L'une et l'autre de ces portes, très épaisses et revêtues de clous et de larges bandes de fer, ne sont séparées que par l'épaisseur du mur qui porte environ cinq pieds.
« Entré, on se trouve dans le grand Trésor, qui consiste dans une haute et vaste pièce carrée, éclairée par deux grandes fenêtres hautes et un peu étroites, dirigées au levant et au couchant^ revêtues de forts grillages de fer sans vitrages. Au dessous de ces croisées sont deux portes basses, qui se fermant avec de gros verrous, pourraient conduire à des échelles extérieures sans autre communication.
(( Dans l'intérieur régnent de toutes parts des armoires hautes et basses, séparées par des tiroirs grands et profonds; ces armoires occupent les quatre faces, excepté depuis la porte d'entrée jusqu'à la croisée grillée, du côté du couchant où il n'y a que le mur"*^. »
Lambert de Barive donne ensuite la description des armoires et l'indication de leur contenu ; de même pour les malles et les coffres qui s'y trouvaient aussi. Nous n'ajouterons que le passage relatif au coffre du musée : « Une malle revêtue de bandes de fer, où sont les chartes romaines, par Vidùnés, scellés des sceaux du pape Innocent IV et de quarante des principaux Pères du concile de Lyon, en 1245, plus l'original de l'inféodation
• Nous nous servons d'une copie qui se trouve à la llibl. de Cluny. Elle se termine par ces mots : « Comme ayant charge pour le roi, sous les ordres du ministre, je certilk» l'exactitude du contenu cidessus et des autres parts. Au trésor de l'Abbaye de CJuny, ce IX d»'*c. 177."). Signé F.ambeï t de Harive. »
de la coLiroiiiie de Sicile au comte d'Anjou avec les lettres patentes des acceptations et ratifications de ce prince, y) ^
Les originaux des cartulaires étaient aussi contenus dans cette tour; les cartulaires eux-mêmes étaient chez le religieux trésorier de l'Abbaye.
. Les terriers, dont la partie principale était placée dans une grande salle du monastère, auraient formé à eux seuls une bibliothèque.
Les Archives de la ville étaient aussi conservées à l'Abbaye : « A l'égard des vieux papiers et parchemins, c( écrivait Prud'hon à M. de Joursanvault, ils ne sont « point communs à Cluny. Pour peu qu'on en ait, on en c( fait des couvertures de pots. On ne pourrait en trouver c( que chez MM. les Bénédictins, qui, non contents de « leurs titres et droits, ont usurpé tous ceux de la ville ; « mais les coquins ne relâchent rien"^. »
Le 30 novembre 1793, à trois heuresdu soir, une bande révolutionnaire, accompagnée des officiers municipaux, fit brûler,, sur le Champ de foire, les statues de bois, les livres d'église, et une grande quantité de terriers, de titres, de chartes, etc.
Mais le Trésor de TAbbaye pouvait défier même un feu de joie révolutionnaire ; il restait encore beaucoup de titres et de documents. Une bonne partie des papiers et des parchemins fut détournée et vendue un peu partout; le Cabinet Moreau a pu heureusement en racheter un grand nombre. Des échanges se sont faits depuis d'une manière plus régulière, sinon plus heureuse. C'est ainsi
* Lettre de Prud'hon à M. de Joursanvault (1779 ou 1780), citée par M. Clément qui ajoute en note : « Prud'hon ne paraît pas avoir gardé un très bon souvenir des moines de Cluny, qui cependant l'avaient j)assablement dégrossi. »,
(jiie le grand ouvrage de V Expédition de Morée a été donné, en 1835, à la Bibliothèque de la ville en retour de six chartes du X'' siècle, trente-trois du XP, et vingthuit du XIP, toutes en parchemin !
Avant la cession de 1882, la Bibliothèque conservait environ huit cents chartes originales, d'époques très diverses, dont quelques-unes ont encore leurs sceaux. Il y avait aussi quelques rouleaux de Visites et un assez grand nombre de ces Lettres d'excuse que les prieurs de l'Ordre envoyaient à l'abbé, quand ils ne pouvaient venir au chapitre général. Une petite armoire suffirait largement aujourd'hui au Trésor de Clunj !
COFl-RE-FORT DE L'ABBAYE (XV© siècle)