DESTRUCTION DE L'ABBAYE
'Abbaye de Cluny avait atteint son apogée dès le XP siècle, avec saint Hugues. C'est alors qu'elle rendit à la civilisation les plus grands services. Ses abbés sont mêlés à tous les grands événements politiques ; ils représentaient, dans ces temps de barbarie, la force morale, ils faisaient succéder Tordre et la raison aux dérèglements et au pillage. A l'ombre des monastères, les peuples se livraient à leur industrie^ cultivaient leurs champs avec plus de sécurité que sous les murs des forteresses féodales. Les biens terrestres et intellectuels ne pouvaient être^ à cette époque, plus utilement placés en d^autres mains.
(( Une des grandes gloires des ordres religieux, dit M. Viollet-le-Duc^ gloire trop oubliée par des siècles ingrats, c'a été le défrichement des terres, la réhabilitation de l'agriculture, abandonnée depuis la conquête des barbares aux mains de colons ou de serfs avilis. Aucune voix ne s'éleva à la fin du siècle dernier, pour dire que ces vastes et riches propriétés possédées par les moines avaient été des déserts arides, des forêts sauvages, ou des marais insalubres qu'ils avaient su fertiliser. Certes,
après rémancipatioii du tiers état^, l'existence des couvents n'avait plus le degré d'utilité qu'ils acquirent du au XIP siècle ; mais à qui les classes inférieures de la société, dans l'Europe occidentale, devaient-elles leur bien-être et l'émancipation qui en est la conséquence^ si ce n'est aux établissements religieux de Cluny et de Ci te aux*? »
Dans la suite, Timportance, l'utilité de l'Abbaye de Cluny a bien diminué, et son histoire, pendant les deux derniers siècles, est assez triste. L'exploitation agricole elle-même est rendue difficile par l'envie que ces immenses propriétés ont fait naître à la longue. Les moines ont besoin de domestiques robustes pour faire rentrer les redevances; leurs droits ont vieilli, ils sont presque méconnus^ et la fin du XVIIP siècle est remplie de procès. La Révolution surprend les Bénédictins en discussion avec la ville à propos de certains droits d'affouage, de parcours et vaine pâture dans les bois du monastère. Déjà, le 29 juillet 1789^ une bande de paysans et de brigands menacent l'Abbaye. L'alarme est donnée, les habitants prennent les armes et repoussent les bandits ; par reconnaissance, les officiers de l'Abbaye, dans une assemblée générale , tenue en l'église Notre-Dame^ viennent faire l'abandon de toutes leurs prétentions. Il faudrait rapporter tout entier le procès-verbal de cette curieuse séance : jamais l'accord entre les habitants et les Bénédictins ne fut plus complet.
Trois mois après^ le décret des 2-4 novembre 1789 met les biens de l'Abbaye à la disposition de la nation. (( Les moines ne furent pas chassés; ils furent même
* Dict. rais, d'architecture, 1. 1, page 255. M. Viollet-le-Duc présente dans ce passage de remarquables considérations sur l'importance de Cluny au Xl-^ siècle. — V. aussi l'abbé Cuclicrat : Cluny au XI^ siècle,
autorisés, par le décret des 14-20 avril 1870, à continuer pendant la même année la gestion et l'exploitation des biens et dîmes non affermés. Ils ont été déclarés déchus de cette administration par le décret des 19-23 octobre 1790, à raison des /( dilapidations et indues aliénations» dont ils s'étaient rendus coupables*.
(( A cette époque^ le conseil général de la commune, prévoyant que les religieux, frappés par « la dissolution et l'interversion de leur manière d'être», ne persisteraient pas à rester dans l'Abbaye, adressa, soit à l'Assemblée nationale^ soit aux administrateurs du département de Saône-et-Loire et du district de Mâcon^ un mémoire où il rappelait les bienfaits que la ville de Cluny avait reçus des moines : le défrichement de ses campagnes, sa prospérité agricole et commerciale, l'accroissement de sa population, etc.** »
Le conseil demandait comme compensation la création d'un grand établissement.
Le Comité d'aliénation de l'Assemblée nationale se fit envoyer un plan de l'Abbaye et de ses dépendances***, mais ne donna aucune suite à la demande de la ville.
* Le procureur de l'Abbaye, D. Talmeuf, dut rendre, le 31 janvier 1791, ses comptes de gestion aux officiers municipaux de Cluny. Les revenus de l'Abbaye seulement étaient, d'après ces comptes, de 99.217 livres. 17 sols, et les dépenses de 78.431 livres 1 sol. Les revenus de l'Abbé peuvent être, d'après ces calculs, évalués à 200.000 livres.-- Chaque religieux touchait mie pension qui variait de 1.200 à 900 livres. Frère Placide, alors âgé de 76 ans, avait 500 livres. Les aumônes, pendant l'année 1790, s'élevèrent à 3.438 livres 2 sols.
" Nous citons et nous suivons ici le travail de M. Chavot, intitulé Destruction de l'église de l'Abbaye de Cluny et ses causes. Extrait des Annales de l'Académie de Maçon, séance publique de février 1868. Dans cette étude, M. Chavot a complètement démontré que la ville de Cluny ne doit point partager la responsabilité de la dcstruclion de la grande église abbatiale.
*** C'est le plan que nous avons joint à ce volume.
Le 6 janvier et le 23 décembre 1701 , nouvelles pétitions au district pour la conservation de Téglise abbatiale. L'administration municipale refuse, le 6 juillet 1792, de livrer les cloches^ décide au mois de novembre de la même année, que le culte divin sera célébré dans la grande église, et manifeste le désir que le mobilier des trois paroisses y soit transporté et que le palais abbatial soit affecté au logement des trois curés.
(( En l'an IV (1796), le dépérissement des bâtiments s'aggravait avec rapidité^ et chaque jour des dilapidations étaient Commises au préjudice de la République. L'administration municipale du canton de Cluny s'adressa alors à l'administration centrale de Saône-et-Loire, lui représenta qu'une vente en gros et en détail, pas plus qu'une location, ne serait avantageuse à la République, et la pria d'intervenir près du ministre de la guerre pour obtenir l'installation, dans les bâtiments, d'un corps de vétérans...
(( Cette nouvelle demande ne fut pas plus heureuse que les premières. Le 2 floréal an VI (21 avril 1799), l'ensemble de l'Abbaye renfermée dans une enceinte particulière, et comprenant, outre l'église et les cloîtres, le palais abbatial, la place actuelle du Marché, l'emplacement actuel du Dépôt d'étalons, les jardins, fut adjugé au citoyen Batonard, marchand à Mâcon, moyennant le prix de deux millions quartorze mille francs. »
Cette vente s'est donc faite, comme on le voit, malgré l'avis de l'administration municipale de Cluny. Lorsque Tacquéreur et ses associés, Vachier et Genillon*, qui avaient à payer une dette considérable, voulurent tirer parti de leur acquisition**, le maire de Cluny, assimilant
* Le curé Geiiillon est le plus connu des acquéreurs de l'Abbaye. 11 fut successivement curé de Saint-Point, de Chapaize et de Jalogny.
" Nous avons donné en notes les dates principales des démolition? successives,
reiilèvement des ornements intérieurs de la grande église à une destruction de monuments frappée par la loi, adressa ses plaintes au préfet du département, qui les transmit au ministre de l'intérieur. Voici la réponse du ministre, réponse assez singulière après la vente de l'Abbaye :
« J'ai reçu, citoyen, avec votre lettre, celles qui vous ont été adressées par le maire de Cluny, relativement à la destruction de quelques monuments qui existent dans l'église de la ci-devant Abbaye de cette commune.
(( Il me semble que vous auriez pu prendre, contre les délits que vous dénoncez, les mesures répressives qui étaient à votre disposition.
« Au reste, je vous autorise à suspendre toute démolition jusqu'à nouvel ordre. Vous voudrez bien donner connaissance de cette décision aux acquéreurs de cette église.
(( Je vous salue^
« Chaptal . »
Les travaux furent alors suspendus. Un procès-verbal, réglé contradictoirement, permit de reconnaître l'état où se trouvait encore la grande église, qui seule avait été atteinte jusqu'alors (1801). L'expert estima à la somme de 27,961 francs les réparations à faire aux toitures. Le gouvernement seul pouvait pourvoir à cette dépense; la municipalité s'adressa à lui : ce L'objet, disait-elle, intéresse trop les arts et la nation française pour ne pas rendre à ce monument son premier lustre, étant l'unique dans son genre pour sa grandeur et son élévation.
(( La mise en vente de cet édifice et de la superbe
* Lellre du 7 frimaii'e au IX (28 uov. 1800). Copio celle lelire fut transmise au maire de Cluny le 19 du même mois (10 déc. 1800) ; elle est déposée aux Archives de la mairie,
maison, dont il faisait la pièce essentielle, doit laisser des regrets bien sensibles à ceux qui l'ont provoquée.
c( Quelque détériorée que soit cette maison aujourd'hui, il est encore possible d'en tirer un parti trèsavantageux pour l'intérêt général. Le principal corps du bâtiment subsiste, sauf quelques dégradations faciles à réparer.
(( Il faudrait que le gouvernement revînt sur cette vente et indemnisât les acquéreurs,, s'il y a lieu. »
Ce fut en vain. La liberté de disposition fut définitivement rendue aux adjudicataires qui, cependant, ((étaient disposés à faire bonne composition», comme ils le prouvèrent plus tard. Pour attirer le commerce dans l'enceinte de l'Abbaye , dont ils pouvaient tirer parti autrement qu'en la démolissant, ils ouvrirent dans les derniers jours de l'an IX (1801) une rue partant, au midi, du centre de la ville, de la Grand'Rue, se prolongeant sous la voûte occidentale du cloître, et aboutissant, au nord, à la porte des Prés. Cette rue^ tombant perpendiculairement sur le vaisseau de l'église, le coupa en deux parties. Tune à l'est, l'autre â l'ouest.
(( La ville, dit M. Cliavot, chercha à sauver ce qu'elle put. Elle possédait dans sa banlieue, au midi du Pont-de- TEtang, des prairies communales ; elle les céda, ainsi que ses halles^ aux adjudicataires par actes sous seings privés du 2 vendémiaire an X (24 sept. 1801). Les prairies cédées* furent estimées â 25,800 francs^ remplacement des halles, 5,000 francs. La ville reçut en contreéchange^ par le même acte, toute la partie occidentale du cloître, les deux ailes, le jardin, l'emplacement actuel du Dépôt d'étalons "^^j etc. Ces objets furent estimés par
* Elles avaient une éleadue de 430 coupées (IG hectares 2 ares). *' Le Dépôt d'étalons contient aujourd'hui 120 chevaux.
les mêmes experts 138,000 francs. « Dans une grande cité, ajoutaient-ils, ils auraient pu être évalués de trois à quatre cent^ille livres. »
La ville avait donc tout fait pour prévenir la destruction de l'église abbatiale. Pour sauver TAbbaje d^ine ruine complète, elle sacrifia généreusement tout ce qu'elle possédait et ne craignit pas de s'imposer les grandes dépenses qu'il a fallu consacrer depuis à Tentretien des bâtiments acquis en 1801. Que devient donc la phrase fameuse de Napoléon 1"? « On dit que Napoléon passant par la Bourgogne pour aller prendre à Milan la couronne de fer... reçut à Mâcon la municipalité clunisoise qui suppliait le grand homme d'honorer Cluny d'une visite : « Vous avez laissé vendre et détruire votre grande et « belle église, leur répondit brusquement l'empereur; « allez, vous êtes des vandales, je ne visiterai pas « Cluny » Le Directoire avait vendu l'Abbaye ; le Consulat n'a pas voulu faire droit aux pétitions de la municipalité clunisoise ; après quelques hésitations^ il a rendu leur liberté d'action aux acquéreurs ; il doit porter la responsabilité de ce vandalisme. Plus tard, l'Empire achèvera la destruction commencée. La plus grande partie de l'église subsistait encore, on aurait pu en conserver les plus belles parties, le chœur, les deux transsepts, le sanctuaire. Mais la ville était moins que jamais en mesure de restaurer et d'entretenir cet édifice maintenant mutilé. (( En 1806, elle dut céder à l'Etat l'emplacement actuel du Dépôt d'étalons. Les constructions de cet établissement'^''^ furent élevées de 1806 à 1817.
L'Etat fit abattre au mois de juin 1811, soit le
' Lomiii, p. 278.
** La ville, grâce aux efforts de M. Furtin, alors maire de Cluny, put obtenir de conserver le bras méridional du grand transsept, dont les réparations^ en 1823, s'élevèrent à la somme de 9.945 francs.
clocher qui dominait le sanctuaire^ soit la voûte et ses piliers ; dans le mois suivant, 75 coups de mine eurent raison du clocher dit des Bisans. Enfin, la caserne des palefreniers avec ses dépendances et le logement du directeur furent élevés à Taide des matériaux, sur remplacement même de l'ancienne église. »
SCULPTURE DITE BELLE-PIERRE (XH'' siècle)