DE MAÇON A CLUNY
hiiij est sur hi ligne de Màcon à Paray-le- Monial. De Mâcon à Clunj, cette ligne, accidentée de courbes et de rampes assez fortes, traverse un pays très pittoresque, où se rencontrent çà et là quelques souvenirs historiques. On laisse d'abord derrière soi les vastes plaines de la Bresse, bornées au midi par les montagnes du Bugey^ au couchant par la Saône et les molles collines qui la suivent jusqu'à Lyon. Plus loin s'ouvre l'amphithéâtre où se pressent les riches villages de Pouilly, de Davayé, de Prisse et leurs vignobles, cette mine d'or du Maçonnais. Au premier plan, s'élève le vieux château de Saint-Léger; on aperçoit au fond^ vers le midi, le château et le village de Vinzelles. Deux roches aiguës, inclinées dans le même sens, dominent ce paysage. La plus haute,
la plus escarpée, est devenue laineuse par ses gisements de débris préhistoriques : c'est la roche de Solutré.
Près de la gare de Prissé, à gauche, au-delà du rideau de peupliers qui bordent la petite Grosne, on reconnaît, à sa lourde toiture^ le vieux prieuré de Clie vigne, l'une des premières donations faites à l'abbave de Clunv*. Ce fut quelque temps le séjour d'Abélard. Poursuivi par saint Bernard, condamné au concile de Sens, l'illustre docteur voulait aller se défendre à Rome. Pierre le Vénérable, abbé de- Clunj, parvint à le réconcilier avec son adversaire et le retint auprès de lui. Mais le nouveau moine fut bientôt éprouvé par la rigueur du climat et par Pexcès de ses austérités. Son protecteur l'envoya d'abord au prieuré de Clievigne, et, peu de temps après, à l'abbaye de Saint-Marcel-lès-Chalon. où il ne put se rétablir, et mourut en 1142.
A quelque distance de Prissé, la voie traverse la route une première fois, près de Montceau^ une des propriétés de Lamartine. Devant les deux pavillons, entre lesquels s'ouvre l'avenue du château, on avait dressé, en 1869, un autel funèbre, où le convoi du poète s'arrêta un instant.
C'est dans le voisinage, et en l'an 1078, que des gens apostés ])ar les clianoines de Saint-Yincent de Mâcon, assaillirent Tarchevèque de Vienne, Varmond, comme il revenait de faire des ordinations à Cluny. Les privilèges concédés, dès l'origine, par les Papes à l'Abbaye de Cluny, l'avaient soustraite à la juridiction de l'ordinaire, et l'évèque de Màcon, Landric, pas plus que ses prédécesseurs, ne voulait reconnaître cette indépendance : les
* J)oimtj à sailli Odon par IJodulpIic II, roi de Bourgogne Uaiisjiirane, vers 9;>2.
cliailoilies servirent si bien sa colère que, battus, dépouillés et privés de leurs montures, Varmont et ceux de sa suite durent rentrer à Cluny*.
Le vieux Saint-Sorlin, sur la liauteur, autour de son antique église au clocher neuf, semble regarder avec envie les maisons déjà nombreuses bâties sur la route et plus près de la gare .
Au delà, sur la gauche, dans un pli de terrain, on aperçoit en passant le poétique village de Milly; mais on ne jjeut pas voir la vieille maison encore toute pleine de souvenirs, où s'est écoulée l'enfance de Lamartine.
A droite, près de la Croix-Blanche, au milieu d'une vigne, encore nommée la Terre des Moines, s^élève un grand bâtiment terminé par une tour carrée : c'était la maison de campagne du collège dirigé par les Bénédictins. Berzé-la-Ville leur appartenait. On ne voit que le rocher qui domine ce village, derrière la Terre des Moines, au dessus des carrières de plâtre, qui fournissaient aussi de l'albâtre aux sculpteurs de l'Abbaye.
Après avoir traversé la route pour la troisième fois, la voie s'engage dans la montée du Bois-Clair et passe bientôt auprès du château de Berzé. Découronné de ses mâchicoulis et de ses créneaux, percé de fenêtres modernes, privé au couchant et au midi de sa double enceinte, le vieux castel n'est plus qu'une somptueuse liabitation ; mais, au sommet du mamelon qui commande toute cette vallée, il a gardé, sous le lierre qui revêt au couchant ses tours et ses murailles noircies, la fière attitude du manoir féodal. Avec la chapelle qui en dépen
' V, le Cartulaire «le Sainl-Viiiceiil. — lulrodiictiojj.
dait et les vieilles maisons qui s'étaient mises sous sa protection, il forme un ensemble où revit le passé; c'est un paysage du XP siècle que les révolutions ont respecté.
Les seigneurs de Berzé ont leur légende populaire : ici, comme au château de Montgilbert, dans l'Allier, se retrouve le douteux souvenir d'une barbare expérience : un seigneur, pour savoir, dit-on, lequel des deux mourrait le premier, aurait fait enfermer, sans nourriture, dans les souterrains du château, un homme et un bœuf; l'homme et le bœuf, ajoute la tradition, moururent en même temps.
En 1315, Geoffroy de Berzé, seigneur farouche et brutal^ qui n'avait^ dit la chronique, d'autre occupation que de chasser le matin et de battre ses vassaux le soir, osa frapper un archidiacre de Mâcon, Pierre de Montverdun, au château de Vérizet. Le Chapitre indigné porta plainte au Parlement, qui condamna Geoffroy et tous ceux qui, après lui, posséderaient la terre de Berzé, à perpétuité, à faire brûler tous les ans, pendant l'octave de Saint-Vincent, dans le chœur de la cathédrale de Mâcon, un cierge du poids de cinquante livres. Cette singulière redevance se payait encore à la fin du XVIIP siècle, et l'on plaçait au pied du chandelier où brûlait cet énorme cierge un petit tableau de carton où étaient exposés, en assez mauvais vers, les motifs de cette amende honorable.
Le château de Berzé joua un certain rôle dans la querelle des Armagnacs et des Bour (juif pions. Plus tard, le dauphin, qui fut depuis Charles VII, s'en empara,, en décidant, par de brillantes promesses, le gouverneur â trahir le duc de Bourgogne. Les Bourguignons, qui connaissaient les passages souterrains, le reprirent
bientôt aux Français effrayés de voir la place subitement envahie par des soldats qui semblaient sortir de terre.
En 1591, le château de Berzé, battu en brèche par l'artillerie^ tomba au pouvoir du duc de Nemours. Il avait heureusement résisté jusque-là aux attaques des Huguenots"^.
On connaît aussi les rapports des sires de Berzé avec les abbés de Clunj, ou plutôt leurs différends"*^"^ en mainte occasion , surtout pour la délimitation des pouvoirs, jusqu'à la paix conclue au XIIF siècle, par l'entremise de Blanche de Castille. Cette convention, signée en 1250, donna aux seigneurs de Berzé-le-Châtel droit de haute justice sur les terres que l'Abbaye possédait dans le voisinage, en particulier à Berzé-la-Ville. De plus, les habitants de ces terres étaient tenus de venir ensemble « à la clameur du château » pour le défendre et le garder • ils avaient en retour, en temps de guerre, droit de retraite dans cette forteresse, tant pour leurs personnes que pour leurs biens"^"^*.
Depuis, les abbés et les seigneurs de Berzé n'eurent plus que des rapports de bon voisinage, et plus d'une fois, les seigneurs de Berzé-le-Châtel demandèrent et obtinrent, par leurs donations, une sépulture à l'Abbaye.
En traversant le tunnel, qui a dix-sept cents mètres de longueur, à une hauteur de quatre-vingt-cinq mètres
' V. l'Album de Saône-et-Loire; 1. 1, p. 92.
** Cependant l'un des membres de cette famille, Etienne de Berzé, avait été abbé de Cluny, de 1232 à 1235.
*** V. la savante étude de M. Chavol sur « la juridiction seigneuriale des abbés de Cluny aux Xll^^ et XllI^ siècles » dans l'Album de Saôneet-Loire, t. II, p. 173.
au-dessus de la gare de Cluny, nous franchissous les anciennes limiies du Ban sacré de T Abbaye, nous entrons sur le domaine de sa juridiction particulière. Les abbés avaient droit de haute justice; le juge mage, nommé par l'abbé, prononçait sur les délits de justice inférieure. Depuis Tagrandissement du pouvoir royal, ou pouvait en appeler au parlement de Paris, mais Clunv ne dépendait d'aucun bailliage. Le ressort de cette justice mage était un peu plus étendu que le canton doni Clunv est aujourd'hui le chef-lieu.*
La Grosne, dont le cours est parallèle à celui de la Saône, coule, en sens inverse, du midi au nord, entre de riches prairies et des collines boisées. Au midi, s'ouvre la vallée de Saint-Point. On aperçoit, au couchant, sur la hauteur, le château de Mazille et, tout autour, le village du même nom ; plus bas, sur la Grosne, celui de Sainte-Cécile. A gauche, plus près de Cluny, sur la colline, c'est .lalogny, ancienne dépendance de l'Abbaye^ qui, pendant les guerres de religion^ paya plus d'une fois pour elle.
Voici la voie parallèle qui se continue par Charolles jusqu'à Paray-le-Monial, et enfin, la petite gare de Cluny, la plus importante de cette ligne.
A la distance d'un demi-kilomètre environ, s'élève la vieille ville, avec ses remparts, ses tours, ses clochers, et parmi eux, le grand clocher, qui seul a survécu à l'immense église romane. On franchit au milieu d'un petit hameau, le pont de l'Etang, rebâti en 1412, par Raymond de Cadoène^ abbé de Cluny, et élargi vers 1850: on voit à gauche la vieille digue de l'étang, qui
* Pour le ban sacré, voir M. Chavot, Le Maçonnais, géograpliie historique conlenanl le dictionnaire lopographique de ran ondissemenl de Màcon. Paris el Màcon 1881, p. 1 M) el suivantes.
couvrait toutes les prairies, en face de la gare ; ou passo (levant les Quatre moulins l'Abbaye, dont les bâtiments agrandis ont été transfornnîs en une fabrique de papier, et Ton entre à Cluny par la porte de MAcon.
POF^TE SAINTE-ODILE (Fin XU'-' siècle)