LE MUR D'ENCEINTE
ne maison de chasse et ses dépendances, près d'une ancienne voie romaine*, sur l'eniplacemement d'un établissement romain^ dont un pan de mur** à grand appareil, à pierres rougentres, serait peut-être nn dernier vestige, dans une foret, qui avait fait surnommer la vallée où la ville s'est étendue, la Vallée noire, tel était
* (i'élail un eml»raiichcmeiU de la grande voie d'Agrippa ; elle allait de Lyon à Aiilun. On a retrouvé des traces de cette vieille route, au midi, près de la fontaine de Doucereux, au nord, près du village de CoUonge. Il est probable (pie la porte de la Chanaise était aussi sur cette voie romaine.
** Ce pan de mur se trouve près de l'entrée principale de l'Abbaye, en face du musée Ocbier. 11 semble être de construction romaine. Les moines l'auraient utilisé, pour soutenir le poi'che qui s'élevait en cet endroit.
Cluny, lorsque Guillaume-le-Pieux le donna en 910, à Bernon, abbé de Baume et de Gigny, pour y créer un monastère. Grâce à sa position géographique, grâce aux vertus et au génie de ses premiers chefs, la nouvelle Abbaye devait s'accroître en peu de temps et servir en quelque sorte de centre monastique à la France et à une grande partie de l'Europe. Aussi, au milieu des bois défrichés, à l'ombre du monastère, s'éleva bientôt une petite ville^, dont les dimensions n'ont presque pas changé depuis le XP siècle*. Saint Hugues accorda aux habitants, vers 1090, les franchises communales ; Thibault I", de Vermandois, XV abbé, pourvut à leur sécurité'^ en faisant commencer, vers 1179, la construction du mur d'enceinte qui devait protéger la ville : l'Abbaye avait déjà des remparts.
Mais à cette époque, le bourg de Cluny^ c'est-à-dire les paroisses de Notre-Dame et de Saint-Mayeul, était séparé du faubourgs c'est-à-dire de la paroisse de Saini- Marcel, par la rivière. La Grosne entrait en effet dans la ville à peu près sur l'emplacement de la caserne de gendarmerie, suivait la ligne qui est couverte aujourd'hui parles maisons delà rue Saint-Marcel, à l'ouest, et allait passer près de la tour Ronde : de ce côté, le bras qui vient de la Papeterie suit encore l'ancien cours naturel. Aussi, Tenceinte primitive longeait à l'ouest la rivière qui lui servait de fossé, et l'Eglise Saint-Marcel se trouvait à la fois de l'autre côté de la rivière et hors des murs. La porte principale, au midi, était alors sur Tancienne voie romaine, où l'on voit encore une petite tour carrée, au pied du Fouettin, avec une poterne murée qui
* I.es trois paroisses existaioul déjà au XI^ siècle. ** Les halutanls s'engaovi-cnt, en reloni'. ;t payer des tlimes à l'Abbaye.
servit rie passage longtemps après l'agrandissement de Tenceinte. La place actuelle de l'hôpital s'offrait ainsi tout d'abord aux voyageurs qui venaient de Lvon.
Ce fut seulement auXIV*" siècle, selon toute apparence, que la rivière fut rejetée plus à Test, après la construction de la chaussée du grand étang ; cette chaussée était assez large pour servir de chemin. Le pont de la Levéc^ et le pont de l'Etang furent jetés sur le lit nouveau : celui-ci en face de la chaussée. Le mur d'enceinte fut seulement alors prolongé autour du faubourg et la porte de Mâcon bâtie telle qu'elle était il y a soixante ans. Vers 1850 le pont de l'Etang fut simplement élargi, et aujourd'hui encore, il ne s'ouvre pas franchement sur la grand' route.
A partir du XIV^ siècle, l'enceinte eut donc ses proportions définitives. Elle était formée par le mur de la ville et par le mur extérieur de l'Abbaye qui se rejoignaient à l'est sur l'emplacement de l'abbatoir**, au nord, près de la porte de la Chanaise. Elle avait un développement de trois mille huit cent-soixante pas environ et la forme d'un quadrilatère irrégulier, dont deux côtés, au nord et au midi, suivaient la pente, l'un^ de la colline du Fouettin^ l'autre, de celle de Saint-Mayeul, et se prolongeaient à peu près parallèlement jusqu'aux bords de la Grosne. A l'est, le mur longeait la rivière ; à l'ouest, suivant les ondulations du terrain, il descendait de Saint-
* Ce quartier élait, suivant une tradition, couvert par un étang', que les moines coniblèrenl avec les terres du nouveau lit creusé pour la rivière. De là le nom de quartier de la Levée. Un banc de grès, qui descend de la colline voisine, a formé le saut de la Cervaise, un peu en aval du pont de l'Etang.
'* La tour de Puitevent s'élevait an point de jonction des deux murs.
Mayeul, jusqu'à la porte du Merle au fond de la vallée, pour remonter ensuite au Fouettin*.
Ces remparts étaient flanqués de quinze tours placées à des distances inégales ; il n'en reste que cinq aujourd'hui.
La grande tour du Fouettin, qui dominait toutes les autres, était déjà ruinée au XVIP siècle ; elle a été entièrement démolie pendant l'hiver de 1778 à 1779.
La tour de Polbé^ près de la porte du Merle, hors des murs, a été rasée en 1829.
Il y avait aussi, prés de la porte de Màcon, une tour avancée. Elle tombait en ruines, lorsque l'administration municipale eut, en 1743, l'idée de la louer, pour trois livres par an, à un marchand de la ville, à la charge pour lui de la réparer et de la tenir en bon état**. Il n'en reste plus trace aujourd'hui.
Les deux tours les plus remarquables de l'enceinte extérieure sont maintenant la tour Ronde, à l'extrémité du quadrilatère, au nord-est^, et la tour Fabri, au nord. La première, haute de 30 mètres au-dessus de la route***, est la plus ancienne des deux. Elle est voûtée au rez-de chaussée et au premier étage. Un escalier à vis de 69 marches, placé dans une tourelle en saillie, s'élève jusqu'au second étage ; un autre escalier de 30 marches, partant de l'un des ébrasements de la fenêtre et construit dans l'épaisseur du mur, monte à une troisième salle dont le plancher a disparu. Cette tour est couverte d'un toit conique peu élevé, sous lequel s'ouvraient des portes de sortie sur les hourds, c'est-à-dire sur les écha-
* Ces murs avaient, en moyenne, une largeur de l m. 85 à la base et G m. de hauteur.
** On voit, par l'acte qui fut passé à cette occasion, que les bénédictins étaient tenus de fournir le bois poui' la réparation des édifices publics.
*** Sa circonférence ù la hase, était dit-on, parf;iilemont égale à sa hauteur.
fauds que l'on dressait à cette hauteur en cas de siège. On aperçoit encore quelques traces des corbeaux de pierre destinés à soutenir ces charpentes extérieures. La salle circulaire du premier étage, percée comme les autres de meurtrières sur la campagne, est éclairée sur le jardin par une petite fenêtre carrée, ouverte dans une grande niche à plein cintre, avec un banc de pierre dans l'embrasure; elle contient en outre une haute cheminée.
Sauf la partie supérieure^ qui a été transformée depuis qu'on a établi un observatoire, cette belle tour est parfaitement conservée. La base était renforcée d'un soubassement qu'on a détruit en grande partie pour élargir la route.
La tour Fabri fut élevée par Hugues Fabri qui gouverna l'.Abbaye de 1347 à 1351 : elle est à Textrémité de l'ancien jardin abbatial. Un couronnement percé de fenêtres carrées qui alternent avec des meurtrières en croix, couvert d'une toiture assez élancée et supporté lui-même par une ceinture de corbeaux à triple assise, donne à cette charmante tour une extrême élégance*. Au-dessous de ses mâchicoulis, dessinés en accolades, cette tour n'était percée que de meurtrières. L'étage inférieur fermé d'une triple porte servait de prison. Ce précieux monument du XIV^ siècle a été déparé par une fenêtre moderne, et en partie masqué par des constructions toutes récentes.
Ces deux tours faisaient partie de l'enceinte extérieure de l'Abbaye**. Il est à remarquer qu'elles sont bien mieux construites que les tours de la ville elle-même. Il ne reste d'ailleurs que deux de ces dernières : l'une au
* On voit encore, aux fenêtres carrées^ les crochets où venaient s'attacher les volets qui s'oiiviaient de bas en haut, et servaient à la défense en cas de siège.
** Nous parlerons plus loin de la tour des Fromages et de celle du Moulin, qui défendaient l'Abbaye, du côté de la ville, au midi,
}iord-ouest. l'auti'e, un peu plus bas, au couchanti La première, qui sert d'habitation au gardien du nouveau cimetière, est dépouillée de presque toutes ses défenses; l'autre a conservé les balcons, aujourd'hui mutilés ou branlants, que l'invention de l'artillerie fit adopter au commencement du XVP siècle. Elles paraissent être toutes les deux de la même époque, et sont couvertes d'une toiture peu inclinée*.
Les fossés, qui suivant l'usage entouraient ces remparts, ont été comblés depuis 1780, et sur certains pointS;, surtout au couchant et à l'est, ils ont été convertis en promenades plantées de tilleuls; celle du Fouettin qui s'étend à l'ouest, du nord au midi, et qui se termine à la terrasse autrefois occupée par la touidont nous avons parlé, domine toute la ville et une grande partie de la jolie vallée de la Grosne. Longtemps attristée par le voisinage du cimetière, cette promenade est maintenant la plus agréable de Clnny. De la plateforme, on descend vers la porte de Mâcon par des rampes qui furent construites en 1826.
L'enceinte de Cluny était percée de huit portes : celle de Mâcon au midi, celle de la Levée à l'est, en face du vieux ])ont de ce nom, celle de Paris*** au nord, à peu près sur l'emplacement du poids de ville, la porte des Prés**** ou de la Treille, particulière à l'Abbave, était en face du chemin qui va au moulin de Rochefort, c'esta-dire plus près de la tour Fabri que le nouveau passage. Celle de la Chanaise, au nord comme les deux précé-
* \jd seconde tour n'existe plus depuis i|uelques années. iJémolie en 1820.
Démolie en 1821 ; elle menaçait ruine.
Elle n'avait que 3 m. 35 de large et 3 m. 72 de hauteur. On \n démolit et on }'edressa la roule, de ce côté, en 1823. Ces portes disparues sont représentées aujourd'hui par des pilastres de 3 rn. dr hauteur, à r.liapiteau toscan.
délites, existe encore; c'est une tour rectangulaire percée d'un double arceau ogival; elle s'ouvre sur la vieille rout^ de Cormatin; c'est par cette porte et par la porte des Prés que les Autrichiens entrèrent le 10 mars 1814 dans la ville de Cluny La porte de Saiiit-Mayeul, au couchant, encore debout, est à plein cintre; elle fait face au vieux chemin de Cliarolles et de Lourdon. Elle avait été murée; les habitants du quartier l'ont ouverte de nouveau vers 1797. A l'entrée de la rue du Merle était la porte du même nom^ démolie en 1812 pour le passage de la grand'route. Enfin celle de Saint- Odile ou de la Montagne, tournée aussi au couchant, a gardé son ancien aspect : c'est une tour massive qui décrit, en relief sur le rempart, un quart de cercle.
Cette enceinte, surtout pendant les guerres de religion, a subi plus d'un assaut. Cluny avait été ravagé par les Brabançons avant d'avoir des murailles; il ne semble pas que ses murs lui aient été très utiles, car à plusieurs reprises, la ville et l'Abbaye furent rançonnées ou même pillées'^*. Le courage des habitants est assez attesté cependant par la brèche qui se reconnaissait, il y a quelques années encore, entre la porte du Merle et celle de Saint-Mayeul, où, sur une longueur de 25 mètres environ, le mur était de construction relativement récente et en matériaux plus petits et plus serrés que ceux des parties voisines : c'est de ce côté en effet que l'at-
'* Deux jours avant, une colonne de deux mille Aun'ichiens s'éiail avancée jusqu'auprès de Cluny. Le colonel Damas, à la tête de deux ou trois cents partisans, ne craignit pas de faire tirer sur eux le seul canon que la ville possédât. Les Autrichiens se replièrent précipitamm.ent jusqu'à Saint-Gengoux^ d'où ils revinrent, le 10, au nombre de sept mille. Cette fois^ ils trouvèrent la ville sans défense; ils la menacèrent cependant d'une heure de pillage, comme une ville prise d'assaut, et se contentèrent enfin d'une contribution de vingt-quatre mille francs qui furent payés en argent et en nature.
" Voir l'histoire de Cluny de M, Lorain ou celle de M. Ohamply.
taqiie était le plus facile*. La date de 1615^ inscrite sur une pierre de ce mur**, indiquait l'époque de cette réparation. En 1G12, en effet, un édit de Louis XIII, qui avait déjà confirmé les privilèges de l'Abbaye, autorisait la ville de Cluny à s'imposer une contribution de 6,960 livres pour la réparation de ses remparts. Mais plus tard, en 1753, Louis XV signait en son conseil la permission accordée au maire, aux éclievins et procureurssyndics de ladite ville, de faire abattre les créneaux, les parapets et corps de garde qui menaçaient ruine et le mur lui-même sur certains points.
Depuis on a démoli la plus grande partie des remparts au couchant et à l'est. Cette transformation était peutêtre nécessaire, mais il est à souhaiter que les portes et les tours qui subsistent encore soient épargnées ; elles ne gênent pas la circulation, et elles conservent le souvenir d'un passé dont la ville de Cluny n'a certes pas à rougir.
Le château de Berzé depuis le traité de 1250, celui de Mazille et surtout celui de Lourdon, au nord, servaient aussi à la défense de l'Abbaye et de la ville. C'est à Lourdon que l'on transportait, en cas de danger, les objets précieux, les chartes et les titres du monastère. Mais ce château fut surpris le 30 décembre 1575 par les partisans du duc d'Alençon et il s'y fît un tel pillage, que Claude de Guise, après sa réconciliation avec Henri IV, dut solliciter, et obtint en 1605, des lettres patentes en vertu desquelles foi serait ajoutée aux copies des chartes et des titres, comme aux originaux brûlés par les politiques.
• Le champ de foire, où se livraient ces petites batailles, avait élé cédé en aux habitants de Cluny, par lionorablo Archambaud
lîéraud, clerc, notaire public et bourgeois de ladite ville, à la condition expresse qu'il serait, ainsi que tous ses descendants à perpétuité, « exempt de guet et de garde. »
'* (jette pierre est aujourd'hui au miisée,
Eli 1632, Richelieu, qui s'était fait donner l'Abbaye de Cluny, ordonna la démolition du donjon et du château de Lourdon"*". Cet ordre fut si bien exécuté, qu'il n'est resté que quelques pans de murs, une tour ruinée où se voient les armes de Claude de Guise, et une dizaine de bizarres piliers, comparables à d'énormes tuyaux d'orgues; ce sont, d'après la tradition, les débris d'un jeu de paume. Le sommet du monticule isolé où s'élevait le donjon est formé d'immenses blocs de maçonnerie tombés tout d'une pièce, que la terre recouvre à demi et où des arbres ont poussé.
La féodalité monastique s'écroulait ainsi en même temps que la féodalité laïque et sous les mêmes coups. Si elle avait rendu autrefois par ses lumières, et, il faut le dire, par son libéralisme^ les plus grands services, elle n'avait plus au XVIP siècle sa raison d'être.
* Le château de Mazille avait été réparé et fortiiié de nouveau en llll, par Raymond de Cadoène. Il suJjsi.sIe encore en partie.
RUINES DU CHATEAU DE LOURDOM (Xi" siècle)