‹ Cluses! 18 juillet 1904Chapitre 2 sur 18 · VE DA · texte numérisé non relu

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Le 9 mai, Crettiez père venait.de renvoyer 7 ouvriers syndiqués ; la grève éclatait. Qu'on juge du danger couru par les Crettiez, 11 y avait une cinquantaine de grévistes ! !

Au milieu de Juin, se produisait un incident significatif, A la suite des pourparlers engagés par le Syndicat, Crettiez père consentait à reprendre l'ouvrier Baudet, l’un des 7 renvoyés, ct les ouvriers étaient résolus à se contenter de cette satisfaction. Mais ils avaient eu déjà tant de fois à douter de la parole patronale, qu'ils décidaient, à la séance syndicale tenue le même soir, de faire appel à une grève généralisée de toute là région, si Crettiez ne tenait pas sa promesse. Le lendemain matin, Crettiez, avisé de cette résolution revenait sur.Sa parole, prouvant ainsi que son désir était bien de pousser à une grève générale. De son côté, le Syndicat flairait le piège, et reculait l'effet de sa décision jusqu'au résultat de nouveaux pourparlers. Entre temps, le Syndicat portait plainte contre des individus, étrangers au mouvement gréviste, fils de conseillers municipaux, qu'oû avait vus lancer des pierres contre l'usine Crettiez, au passage des cortèges

ouvriers, pour faire croire à des attentats des grévistes: il

portait plainte encore contre la femme d’un contremaitre. qui lapidait les ouvriers du haut de son balcon. Ces plaintes ne reçurent pas de suile, Les ouvriers cependant restaient calmes. |

Et c'est, le 18 Juillet, la fusillade, 40 à 60 coups de fusil tirés

par les fils Crettiez, (le père était absent), pendant un quart

d'heure environ, sur une foule d'hommes, d'enfants. de vieillards, de femmes. C'était l'heure de la sortie des écoles. À ce moment même, les enfants allaient rentrer chez eux, et ce furentdes personnes, épouvantées du malheur possible, qui les mirent à l’abri du danger en les faisant rentrer dans leurs préaux. Trois morts, parmi eux Baudet, une centaine de blessés, tel fut le résultat de cet assassinat préparé et concerte. |

Frappée de stupeur, la foule se dispersa en criant, mais peu à peu la colère s’empara de tous, les morts appelaient vengeance, et une heure et demie environ après le crime, l'usine était en feu, pendant que les quatre assassins, miséra-

blement cachés dans une cave, sous la protection des baïon-

nettes, attendaient que fût passée la colère populaire. Tels sont les faits qui ont amené, en même temps que les lis Crettiez, six ouvriers inculpés de pillage, sur les bancs des

assises d'Annecy.

L'âäpre amour du gain, la lutte féroce entre concurrents. l'antagonisme des intérêts ouvriers et patronaux, l’orgueil du capital, voilà les grands machinateurs du drame, appuyés sur la partialité habituelle de la Société à l'égard de ceux qui h Ont pour vivre que leurs forces de travail.

Tout, dans les événements de Cluses, porte la marque de cette partialité.

Que faisait la force armée pendant la fusillade ? Celle-ci dura un quart d'heure. Pense-t-on que si les ouvriers eussent été les assaillants, l'intervention militaire n’eût pas été plus rapide ?

N'est-ce pas parce qu'ils se croyaient assurés de la complicité des pouvoirs publics que les Crettiez s'étaient préparés au meurtre ?

On inculpa les victimes (Caux, l'un des acquittés est encore porteur de sept chevrotines qui n’ont pas été extraites de son cuir chevelu; ilen avait reçu dix-sept); la Chambre des mises en accusation joignit la cause des ouvriers à celle des Crettiez.

N’était-ce pas une misérable manœuvre par laquelle on espérait faire renvoyer dos à dos, victimes et meurtriers ?

Au cours de l'instruction, un des frères Crettiez était mis en liberté provisoire; après le procès, un autre a été gracié; on annonce aujourd'hui que tous les condamnés vont profiter de la même faveur, Nous ne nous plaignons pas de ces actes d'humanité, mais lorsqu'il s'agit d'ouvriers en grève, ayant commis des fautes beaucoup moins graves, pense-{-on que notre justice soit si clémente-ou si humaine. La condamnation des Crettiez n'a-t-elle pas été dérisoire, sion la compare à celles qui ont frappé Spano ou très récemment Pivoleau. On a acquitté les ouvriers, Cest bien, mais il n'eût plus manqué que de les condamner. Le défi à la classe ouvrière eût vraiment été trop fort.

Les socialistes peuvent pourtant se féliciter de cet acquittement, puisqu'il est dû au talent de trois des leurs. Ce sont en effet trois avocats, membres du Parti socialiste, Aristide >riand. Albert Willm et Lafont, que les ouvriers accusés choisirent pour les défendre. Seuls, des socialistes pouvaient dire sur le drame de Cluses ce qu'il fallait dire, parce que, seuls, ils pouvaient aller au fond de ses causes sociales; seuls, ils pouvaient en dégager la sombre fatalité. Et c'est le mérite que l'on trouvera dans cette admirable plaidôirie de Briand, dont la Vie Socialiste a recueilli la sténographie, et dont l’éloquence, tantôt sobre, tantôt ironique, tantôt émue, mais toujours vigoureuse, à si fortement impressionné le jury de la Haute-Savoie.

| | Pierre RENAUDEL.

20 janvier 1905.

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