PLAIDOIRIE
prononcée par ÂÀAristide Briand, député de la Loire devant les Assises d'Annecy, le 24 Novembre 1904
Messieurs de la Cour, Messieurs les Jurés,
Je dois l’avouer en toute humilité, je n’ai pas l’honneur d’être Savoisien. Si j'en juge par l’insistance avec laquelle mon très éloquent et très habile confrère, Me Descotes, s’est réclamé devant vous de cette qualité, ce doit être pour moi une cause d’infériorité que de ne pas pouvoir la partager avec lui, Pourtant, de ce que les hasards de la naissance ne m'ont pas fait votre compatriote, il né s'ensuit pas, je pense, que je doive renoncer à votre justice qui ne peut être différente en Sayoie de ce qu’elle est dans les autres régions de la France.
Ce n’est pas une question de patriotisme local qui se pose ici. C’est, uniquement, une question de justice que vous êtes appelés à résoudre dans la pleine indépendance de vos consciences, avec le seul souci des responsabilités qui pèsent sur vous.
Je ne me dissimule pas la difficulté de ma tâche; je sens combien elle est pénible par le rôle ingrat qu’elle m’impose, si différent du rôle habituel de l’avocat. J’aurais voulu pouvoir faire assaut de générosité avec mes confrères de la défense des Crettiez en sollicitant votre clémence en faveur de leurs clients. Mon attitude eût ainsi paru plus noble, plus généreuse. Malgré la pitié réelle que m'inspirent ces quatre malheureux, malgré le désir que j'aurais de faire devant vous le geste traditionneï et libérateur de l'avocat, je ne m'en sens, ni la force, ni le droit. Si je le faisais, je trahirais rna cause.
Ce n’est pas ma faute si cette situation nous est imposée.
Vous avez ici deux groupes d’accusés.
Sur le banc des Crettiez, c’est le meurtre inexplicable et sans excuse : du côté des ouvriers, il y a les victimes, toutes les victimes, morts et blessés, et la douleur de leurs familles, et les regrets de leurs amis. Entre ces deux groupes, aucune solidarité n'est possible.
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On les a rapprochés, Messieurs, avec une grande habileté de tactique servie à souhait par la complaisance de la Chambre des mises en accusation. En permettant aux Crettiez de sé dissimuler derrière la sympathie qu’inspire notre cause, on voulait leur donner le moyen d'échapper aux conséquences de leur crime. Aussi, mes confrères, M‘ Descotes et Bouvier, mieux à l'aise, pouvaient-
ils, tout à l’heure, vous demander d’acquitter, tout ensemble, les .
meurtriers.et les victimes.
Mais, avant de conclure ainsi, il avait fallu que Me Descotes essayât de couvrir d'un-voile d’oubli le drame de Cluses ; il avait
dù vous supplier de détourner votre souvenir de cette scène
tragique qu'il nous est impossible, à nous, d'oublier.
« Oublions nos morts », vous disait-il.
Vos morts!
Si vous entendez ne donner à cet adjectif posséssif que sa valeur grammaticale, alors oui, j'en conviens, ce sont bien vos morts. Mais si vous prétendez y mettre une marque d’aftection ou de sympathie, permettez-moi de vous le dire: vous ne pouvez pas, vous n’avez pas le droit de parler ainsi!
« Oublions nos morts ». Ces mots dans votre bouche m'ont causé un malaise qui n’est pas encore dissipé.
Pour moi ce fut comme si de nouveaux coups de fusil étaient venus s’abattre sur les cadavres.
Nous voulons bien faire effort pour oublier les scènes tragiques de Cluses, nous souhaitons que le temps efface ce triste souvenir de notre mémoire. Mais cela ne peut pas être sur votre Invitation. Et si vous voulez que je vous le dise, ce qui pourrait seulement faciliter l'oubli du drame, c’est que jamais plus nous ne nous rencontrions avec vous |
Eh quoi!!! Vous avez demandé que nous sortions ensemble
de cette audience, et que, demair In, NOUS reprenions tous des rela-
tions de fraternité !
Ce serait l’apaisement, avez vous dit... Il faut avoir un singulier mépris de ces travailleurs, de ces itibles: pour supposer qu'ils puissent, à un moment donné, dans un temps même très lointain, consentir. à mettre leur main dans la vôtre. Cela n’est pas.