‹ Cobden et la ligueChapitre 1 sur 23 · Cobden et la ligue · texte numérisé non relu

Cobden et la ligue

Ûf(€ir do Dictionnaire dn Gomnerceet des Ivckandiies, da JounildesEeunoiDistes, de la CoUeetton deê prliKipmtxSeonammei, cie., etc.»

ROC MCHBLIIO^ 14.

ioL©:

•ï'iMAfiîhi

'êfttSi.

INTRODUCTION

La personiie la plus exposée k se faire illusion siir le mérite et la portée d^un litre, après l'auteur, c'est certainement le traducteur. Peut-être n'échappé-jé pas à cette loi, car je n'hésite pas à dire que celui que je publie, s'il obtenait d'être lu, serait pour mon pays une sorte de révélation. La liberté, en matière d'échanges, est considérée chez nous comme une utopie ou quelque chose dé pis. On accorde bien, abstraitement, la vérité du principe ; on veut bien reconnaître qu'il figure convenablement dans un ouvrage de théorie. Mais on s'arrête là. On ne lui fait même l'honneur de le tenir poUr vrai qu'à une condition : c'est de rester à jamais relégué, avec le livre qui le con«^ tient, dans la pondre des bibliothèques ; de n'exercer sur la pratique aucune influence, et de céder le sceptre des affaires au principe antagonique, et par cela même abstraitement fisiux, de la prohibition, de la restriction, de la protection. S'il est encore quelques économistes qui, au milieu du vide qui s'est fait autour d'eux, n'aient pas tout à fait laissé échapper de leur cœur là sainte foi dans le dogme de la liberté, à peine osent- Us, d*an regard incertain , en chercher le douteux

Il INTRODUCTION.

triomphe dans les profondeurs de l'avenir. Comme ces semences recouvertes d'épaisses couches de terre inerte , et qui n'éoloro&t que lor«<}|iie quelque cataclysme, les ramenant à la surface, les aura exposées aux rayons viviflants du soleil, ils voient le germe sacré de la liberté enfoui sou6 la dure enveloppe des passions et des préjugés, et ils n'osent compter le nom<^ bre des révolutions sociales qui devront s'accomplir avant qu'il soit mis en contact avec le soleil de la vérite. Ils ne se doutent |^, ils ne paraissent pas du moins se douter que te pain des forts, converti en lait pour les bibles , a été distribué sans mesure à toute une génération contemporaine*, que le grand principe, le droit .d'échanger, a bri^é son enveloppe, .qu'il s'eyl répandu comme un torrent sur les intelligences,^ qplii aniipe toute, une grande nation, qu'il y a fond^ un^e opinion publique indomptable,, qu'il va prendre pos^sion des affaires humaines, qu'il s'apprékte à absorber la législation économique d'un grand peuple.! C'est la la bonne nouoeUe que renferme ce livre. Parvieodra-t-elle à. vos oreilles, amis de la liberté, partisans de l'union des peuples , ap6tres de l'universelle fraternité des hommes, défenseurs des classas laborieuses, sans qu'elle réveille dans vos cqeurs la confiance, .If zèle et 1^ ççAirage? Oui, si ce livre poi^ vait pénétrer sous la froide pierre qui couvre les Tracy, les S.9y,' 1^ Ciomte, je crois que les ossements ^e ces illustras philanthropes tressailleraient de j^oie dfins la tombe.

M^is hélas ! j^ n'oublie pas. la restriction ^ue j'ai

INTRODIiCTIOX. Hl

posée moi-roéine : Si u Imré ohlimi d'être lu, Gobdkh |

LlQOE I ArFlUU«CHl$9Blf ENT »£S tCHAflMS ! — Qu'e9i«*

ce que Cobdeo? Qui a enieodu parler en Franoe de Gabden ? Il est vrai que ta posftér ilé attachera son oipra à une de ces grandes réformes sociales qui marqneM de loin en loin les pas de rbumaoîté dans la carrière de la civilisation : la restauration, non du droit du tra^ vailj selon la logomachie du jour, mais du droit sacré du travail & sa juste et naturelle rémunépatioui U est irraî que Cobden est à Smith ce que la propagation est à l'invention) qu'aidé de ses nombreux compagnons de travaux, il a vulgarisé la ^ science sociale; qu'en dissipant dans l'esprit de ses compatriotes les préjugés qui servent de base au monopole» cette spoliation a« dedans, et à la conquête, cette spoliation au dehors; en ruinant ainsi cet aveugle antagonisme qui poosse les classes contre les classes et les peuplée cQBire les peuples, il a préparé aux hommes un ave^ nir de paix et de fraternité fondé, non sur on ehimé-^ rique vettoncement à soi-même, maia sur t'indeetrno^ tible amour de la conaervaAion et du progrès iiMHvi** dwets, sentiment qo'o» a essayé de flétrir sois le nom d'intérêt bien entendu, mais auquel^ il eal înl^ possible de ne pas le pêeonnattre, ili a plu i Bien de eeAfior la conservation et le progrès de l'espàoe^ il ml vrai que cet apostolat s'est exercé de netre tempej eoits notre ciel, à. nos portes^ et qu'il agite enecrejiMM qpa'en ses foAdements, ua» nalâen éoM Im mie^clnio atuvemenie ont eovtomede nooepiéocuper è l'eiiHe^ Bt eependant qui a entradu parler dé C^MeÊ^t Wà

rv inthoduction.

bon Meo l nous atons bien autre chose i faire qu'à nous occuper de ce qui, après tout, ne tend qu'à changer la (bce du monde. Ne faut-il pas aider M. Thiers à remplacer M. Guizot, ou M. Guizot à remplacer M. Thiers ? Ne sommes-nous pas menacés d'une nouvelle irruption de barbares sous forme d'huile égyptienne ou de viande sarde ? et ne serait-il pas bien ftcheux que nous reportassions un moment sur la libre communication des peuples une attention si utilement absorbée par Noukahiva, Papeiti et MascateT Là Ligtte! De quelle Ligue s*agit-il ? L'Angleterre a*t-elle enfanté quelque Guise ou quelque Mayenne? Les catholiques et les anglicans vont-ils avoir leur bataille d'Ivry ? L'agitation que vous annoncez se rattacbe-t-^tle à l'agitation irlandaise? Va-t-il y avoir des guerres, des batailles, du sang répandu? Peutêtre alors notre curiosité serait-elle éveillée, car nous aimons prodigieusement les jeux de la force brutale, et puia nous prenons tant d'intérêt aux questions religieuses ! nous sommes devenus si bons catholiques, si bons papistes depuis quelque temps.

Affrandiimemmu de$ éthangm ! Quelle déception I Quelle chute ! Est-ce que le droit d'échanger, si c'est un droit ^ vaut la peine que nous nous en occupions? Liberté de parler, d'écrire, d'enseigner, à la bonne heure ; on peut y réfléchir de temps en temps, à moments perdus, quand la question suprême, la question ministérielle laisse à nos facultés quelques instants de r^it, car enfin ces libertés intéressent les hommes qiri OM des loisirs. Maislaiibertéd'aeheter et de vendre! la

INTRODUCTION. V

é de disposer du fruit de sou traYaif, d'en retirer par rechange tout ce qu'il est susceptible de donner, cela intéresse aussi le peuple, l'homme de labeur^ cela touche à la. vie de Touvrier. D'ailleurs, échanger, trafiquer, cela est si prosaïque ! et puis c'est tout au plus une question de bien-être et de justice. U bwn-étn! oh ! c'est trop matériel , trop matérialiste pour un siècle d'abnégation comme le nôtre ! La ju$tice! oh ! cela est trop froid. Si au moins il s'agissait d'an- Mtaei, il y aurait de belles phrases à faire. Et n'estil pas bien doux de persévérer dans l'injustice quand en même temps on est aussi prompts que nous le sommes à faire montre de charité et de philanthropie^ « Le sort en est jeté, s'écriait Kepler, j'écris mon « livre; on le lira dans l'âge présent ou dans la pos- « térité ; que m'importe ? il pourra attendre son lec- « teur. » — Je ne suis pas Kepler; je n'ai arraché à la nature aucun de ses secrets; et je ne suis qu'un simple et très médiocre traducteur. Et cependant j'ose dire comme le grand homme : Ce livre peut attendre; le lecteur lui arrivera tôt ou tard. Car enfin , pour peu que mon pays s'endorme quelque temps encore dans l'ignorance volontaire où il semble se complaire à regard de la révolution immense qui fait bouillonner tout le sol britannique, un jour il sera frappé de

stupeur à l'aspect de ce feu volcanique non, de

cette lumière bienfaisante qu'il verra luire au septentrion. Un jour, et ce jour n'est pas éloigné, il appren* dra, sans transition , sans que rien la lui ait fait présager, cette grande nouvelle : l'Angleterre ouvre tous

^1 INTRODUCTION

ses ports ; elle si renversé toutes les barrières qui la séparâfeiit des nations; elle avait cinquante coloaies, elle n^en a plus qu'une et c'est Tonivers ; elle échange 9vec qqiconque veut échanger ; elle achète sans deinadder & vendre ; elle accepte toutes tes relations sans en exiger aucune; elle appelle sur elle Vmvasùm de vos produits; l'Angleterre a affranchi le travail el Té-change. --Alors, peut-être, on voudra savoir coBiment, par qui, depuis combien de temps cette révolution a été préparée ; d^ns quel souterrain impénétrable, dans quelles catacombes ignorées elle a été ourdie , quelle (Iranc-niaçonnene mystérieuse en a noué les fils; et m livre sera là pour répondre \ « Et mon Dieu ! oehi s^est faH 6^ plein soleil, ou du moins en plein air (car on dit qu'il n'y a pas de soleil en Angleterre). Gela s'est accompli en public, par qne discussion qui a durée dix ans, soutenue simultanément sur tous tes points du territoire, Cette discussion a augmenté le nombre des journaux anglais, en"^ allongé le for-» mat; elle a enfanté des milliers de tonnes de bro» chures et de pamphlets; on en suivait le cours avec anxiété aux États-Unis, en Chine, et jusques chez lea hordes savvages des noirs Africains, Vous seuls. Français, ne vous en doutiez pas. Et pourquoi ? le pour*rais te dire, mais est «ce bien prudent? N'importe ! la vérité me presse et je la dirai, C'est qu'il y a parmi nous deux grands corrupteurs qui soudoyent la publicité; Li'un s'appelle Mtmopole et l'autre Egprii de parti. Le premier a dit : J'ai besoin que la haine s'interpose eiilie la Kranre et Télnuiger, car si les ua-

tîomiie M hviiSBfeAt pas I eNes fini raient jMr «'m* tendra » fier s'esir, far tViiawr, «ai peuMtre ; chom hanitiie à fenser i |iar ikkangêr entre «Mes iët û%àHs de lenr rnduetrie. Le woond e dit : J'ei bemôi dei ininitiéft nationeles, peree ^fùe j'espfa^e au .pou^«Hr, et f]f arriverai Hi je parviens i m^eniourer d'autant de popmbrité que f en ariwherai i mes adverinirei( si je les montre vendus à un étranger prêt à ^vabs ewnMr, et «i je inn présenie comme ie sanvenr de là ffetrie. «^ Aters l'aJUanoe a 4ié cenelve entns ^ mott<|pole A T'esprit de parti» et il a ^ airrieé que loMe publicUé, i l'égardde ce qui se passe âui debers, cemieieraH en ces deox ^hnsea : (Kssrneier, démfturer. G'eat ainsi que la France a été tenue systématiqneaamt datis Fignoranoe du Mt que ce livre a pour d^et de révéler. Mais commeM les journaux ont-ih pu fifireatfir? Cela vous étonne? -— et moi aussi. — Mais leur succès est irrécusable.

Cependant, et précisément paroe que je vaiiis introduire ie lecteur (si j*at un lecteur) dane nn monde gui lui est complètement étranger, il doit m'élre permis de faire précéder cette traduction de quelques considérations générales sur le régime économique de iti tSmnde-ltretagne , sur les causes qui ont donné naissance 4 la Ligue, sur Tesprit et ta portée de cette association au point de vue social, moral ot politique.

On a dît et on répèle souvent que Fécdle éeono* miste qni confiée leur naturelle gravitation les iniéréts des diviBrses danses de la eocMié, étatt née en Angleterre, lift on s'est hAté d*eA «omcltirti, T^ve^ ^nesurpre-

tiii inthoduction,

nante I^èreté» que cet effrayant contraste d'opulence et de misère qui caractérise la Grande-Bretagne était le résultat de la doctrine proclamée avec tant d'autorité par Ad. Sniith\ exposée avec tant de méthode par J.-B. Say. On semble croire que la liberté régne souverainement de l'autre côté de la Manche et qu'elle préside à la manière inégale dont s'y distribue la richesse.

« 11 avait assisté , » disait ces jours derniers, M. Mi- 'gnot, en parlant de M. Sismondi» « il avait assisté i la glande révolution économique opérée de nos jours. Il avait suivi et admiré les brillants effets des doctrines qui avaient affranchi le travail, renversé les barrières que lesjurandes, les maîtrises, lesdouanes intérieures et les monopoles multipliés opposaient à ses produits et i ses échanges; qui avaient provoqué l'abondante production et la libn dreulaiian des valeurs, etc.

« Mais bientôt il avait pénétré plus avant, et des spectacles moins propres à l'enorgueillir des progrès de rhomme et à le rassurer sur son bonheur s'étaient montrés à lui dan$ Upagê mêmeoù les théories nouvelles s'étaient le plus vite et le plus complètement développées, en Anghterr$ où ^lle$ régnaietUavêe 0mfiT$. Qu'y avait-il vu ? Toute la grandeur , mais aussi tous les excès de la production illimitée...., chaque marché fermé réduisant des populations entières à mourir de faim, les dérèglemeuts de la concurrence , cet état de nature des intérêts , souvent plus meurtrier que les ravages de la guerre; il y avait

INTRODUCTION. IX

YU rhomme réduit à être un ressort d'une machine plus intelligente que lui, entassé dans des lieux malsains où la vie n'atteignait pas la moitié de sa durée^ où les liens de famille se brisaient et les idées de morale se perdaient... En un mot, il y avait vu l'extrême misère et une effrayante dégradation racheter tristement et menacer sourdement la prospérité et les splendeurs d'un grand peuple, c Surpris et troublé, il se demanda si une science qui êocrifiait le bonheur de l'homme à la production de la richesse. .. • était la vraie science... Depuis ce moment, il prétendit que l'économie politique devait avoir beaucoup moins pour objet la production abstraite delà richesse que son équitabledistribution. j» Disons en passant que l'économie politique n'a pas plus pour objet la production (encore moins la production otaraite), que la distribution de la richesse. C'est le travail , c'est l'échange qui ont ces choses-là pour objet. L'économie politique n'est pas un art, mais une science. Elle n'impose rien, elle ne conseille même rien, el par conséquent elle ne sacrifie rien] elle décrit coa^-> mentia richesse se produit et se distribue, de mêmç que la physiologie décrit le jeu de nos organes ; et il est aussi injuste d'imputer à l'une les maux de la société qu'il le serait d'attribuer à l'autre les maladies qui affligent le corps humain.

Quoi qu'il en soit, les idées très répandues dont M. Mignet s'est rendu le trop éloquent interprète conduisent naturellement à l'arbitraire. A l'aspect decette révoltante inégalité que la théorie économique , tr9p-

\ INTRODUCTION

chons le mot, que la liberté est ceitaée a^t^' èilgisn* drée, ta oà Hh règne Met h plus d^empin^ il est tonN^a* turel qu'on Taccuse, qu'on la repousse, qu'on la Hétrisse et qu'on se réfugie dans des arrangementesoeiaut artificiels^ dans des oi^anisations de travail, dans des associations fbrc^ de capital et de main-d'œuvre, dans des utopies, en un mot, où la liberté est prèalabiettièod sacrifiée comme incompatible avec le règne de 1- égalité et de la fraternité parmi les hommes.

Il n'entre pas dans nôtre sujet d'exposer la doctrine du libre échange ni de combattre les nombretise^ ftiB^ nifestations de ces écoles qui, de nos jours, onlt usurpé le nom de socialisme et qui n'ont entre (Mes de commun que cette usurpation.

Mais il importe d'établir ici que, bien loin que le régime économique de la Grande-Bretagne soit fofnM sur le principe de la liberté, bien loin que la richesse s'y distribue d'une manière naturelle, bien toiii enfin que, selon l'heureuse expression de If. de Là^ martine, chaque industrie s'y fasse par la liberté Wie justice qu'aucun système arbitraire ne saurait lui foire, H n'y a pas de pays au monde, sauf ceux qu'affligeencore Tesclavage, où la théorie de Smith, la doctrifie du laissez'faire, laissez-passer soit moins pratiqdéts qu'en Angleterre, et où l'homme soit devenu pour l'homme uu objet d'exploitation plus systématique.

Et il ne faut pas croire, comme on pourrait nous l'objecter, que c'est précisément la libre concurrent qui à amené, à la longue, l'asservissement de la makid^œuvre aux capitaux et de la classe laborieuse i la

introduction; ki

classe oisive. Non, eette injuste domination ne sanraK être considérée comme Je résultat , ni même l'abas d'nn principe qui ne dirigea jamais l'industrie brî^ tamrîque, et, pour en fixer forigine, il faodrafit remonter à une époque qui n'est certes pas un temps de liberté, à la conquête de l'Angleterre par les Normands.

Mais sans retracer ici l'histoire des deux races qui foulent le sol britannique et n'y sent litre, sous la forme citile, politique, religieuse, tant de luttes sanglantes , il est à propos de rappeler leur situation respective au point de vue économique.

L'aristocratie anglaise , on le sait , est propriétaire de toute la surface du pays. De plus elle tient en ses mains la puissance législative. Il ne s'agit que d^ savoir si elle a usé de cette puissance dans l'intérêt de la communauté ou dans son propre intérêt.-

« Si notre Gode financier , » disait M. Goliden, en s'adressant à l'aristocratie elle-même dans le Par* lemenl, c si le statuté-hook pouvait parvenir dans li^ « lune, seul et sans aucun commentaire historique ,

< il n'en fendrait pas davantage pour apprendre à ses « habitants qu'il est l'œuvre d'une assemblée de

< seigneurs maîtres du sol >. (Ltaqdiords.)

Quand une race aristocratique a tout à la fois le droit défaire la loi et la force de l'imposer, il est uiaU heureusement trop vrai qu'elle l'a feit à son profit. C'est Hi une pénible vérité. Elle contristera , je le sais , les âmes bienveillantes qui oomptent pour la rélorme (les abus , non sur la réatîlion de ceux qui les su-

«1 l?iTR0DUCT10N.

bissent 9 mais sur la libre et fraternelle initiative de ceux qui les exploitent. Nous voudrions bien qu'on pût nous signaler dans l'histoire un tel exemple d'abnégation. Mais il ne nous a jamais été donné ni par lescastes dominantes de Tlnde, ni par ces Spartiates, ces Athéniens et ces Romains qu'on offre sans cesse à notre admiration , ni par les seigneurs féodaux du moyen âge, ni par les planteurs des Antilles, et il est même fort douteux que ces oppresseurs de l'humanité aient jamais considéré leur puissance comme injuste et illégitime.

Si l'on pénètre quelque peu dans les nécessités, on peut dire fatales, des races aristocratiques, on s'aperçoit bientôt qu'elles sont considérablement mo* difiées et aggravées par ce qu'on a nommé le principe de la population.

Si les jclasses aristocratiques étaient stationnaires de leur nature; si elles n'étaient pas comme toutes les autres douées de la faculté de multiplier , un certain degré de bonheur et même d'égalité serait peut-être compatible avec le régime de la conquête. Une fois les terres partagées entre les familles nobles, chacune transmettrait ses domaines , de génération en génération à son unique représentant, et l'on conçoit que, dans cet ordre de choses , il ne serait pas impossible à une classe industrieuse de s'élever et de prospérer paisiblement à côte de la race conquérante.

Mais le^ conquérants pullulent tout comme de simples prolUaireê. Tandis que les frontières du pays sont immuables, tandis que le nombre des domaines

INTRODUCTION. XIM

seigneuriaux reste le même, parce que, pour ne pas affaiblir sa puissance, l'arislocralie prend soin de ne les pas diviser et de les transmettre intégralement, de mâle en mAle , dans Tordre de primogéniture , de nombreuses familles de cadets se forment et multiplient à leur tour. Elles ne peuvent se soutenir par le travail , puisque dans les idées nobiliaires, le travail est réputé ini&me. Il n'y a donc qu'un moyen de les pourvoir^ ce moyen , c'est l'exploitation des classes laborieuses- La spoliation au ddiors s'appelle guerre, conquêtes, colonies. La spoliation au dedans se nomme impôts ^ places , monopoles. Les aristocraties civilisées se li<f ▼rent généralement à ces deux genres de spoliation ; les aristocraties barbares sont obligées de s'interdire le second par une raison bien simple , c'est qu'il n'y a pas autour d'elles une classe industrieuse à dépouiller. Mais quand les ressources de la spoliation extérieure viennent aussi à leur manquer, que deviennent donc , chez les barbares, les générations aristoerstîques des branches cadettes? ce qu'elles de^ inennentî On les étouffe , car il est dans la nature des aristocraties de préférer au travail la mort mème^ t Dans les archipels du grand Océan , les cadets de famille n'ont aucune part dansia succession de leurs pères. Ils ne peuvent donc vivre que des aliments que leur donnent leurs aînés s'ils restent en famille, ou de ce que pojat leur donner la population asservie s'ils entrait (daff%. l'association militaire desorreoys. Mais quel que soit celui des deux partis qu'ils prennent , ils ne peuvent espérer de perpétuer leur race. L'im-

pttissanee de transmettre à leurs enfanlfi aucune propviélé et d& les maintenir dans le rang où ils naissent » eat sanadouteoequilenr a fiaiit one loidelesétoaSer('). »

L'arîstoeratie anglaise, quoique aousTiafloânee des mêmes instincts qui înr pireat l'aristiicratiemalaia (car les^ dtoonstances irarient , mais la nature humaine est partent la mdme ), s'est titwtée, si je pua m'eiprimer ainsi , dans un milieu plus favorable. Elle a eu en fiiee d'etl<e et au-dessous d'elle la population la plus h^oi^ieuse, h plus active, la plus perséinéranie, la plus énergique et en même temps la plus décile du gtebe; elle Ta métbodiquement exfdtMtée.

Rien de plus fortement eonçu, de plus émrgîv^ qtiement exécuté que cette exploitation. La possessian du sol met aux mams de roUgarchie anglaise la pnia* sance législative; par la législaitou, elle ravit aystéman tiquemem la riebesseà l'industrie. Celte richesse, elle Pesnpioie à poursuivre au dehors ce système d'emp^^ tements qui a soumis quafaute^^ciiiq coleniss à la Grsmie-Bretagtte, et les colonies lui servent à leur tout de prétexte pour lever, aux frais de rioAistrie et au 'profk des branches cadettes, de lourds impAls, de grandes armées, une puissante marine militaire.

Il faut rendre justice à rdigarchte anglaise* WÀle a déplojré, dans sa double politique de spoliation inté^ rieure et extérieure, une habileté mervertteMe. Duitil mots, qur impliquent deux préjtigés, lui ont sutt peue j ârésocter les classes mêmes qui en supperteut tout le

^fc'^.^- ^m *>»^^^^

'(*) Audersmi , 5«^ toif«§è de Cbêks

INTaODJpCTlON. XV

facdeau : elle a donné au monopole le nom de ProUêùmi, el aux colonies celui de JMHmchis.

Aiinai Texistence de l'oligarchie britannique, ou du meias sa prépondérance législative » n'est pas seule- . SMAt une plaie pour l'Angleterre , c'est encore un dMger permanent pour l'Europe.

St s'il en est ainsi, comment est-il possible que la France ne prête aucune attention à cette lutte giganlesque que se livrent sous ses jeux l'esprit de la civilisatii>D et l'esprit de la féodalité? Comment est-il pos^ aiUe qu'elle ne sache pas même les noms de ces hommea dignes de toutes les bénédictions de l'humaailé, (ss Cobdeo, les Brigfat, les Afoore, les YiUiers, Im ThMspson, les Fox , les Wilson et mille autres qui est osé eogager le combat, qui le soutiennent avec un talent, ua courage, un dévouement, une énergie admirablea? C'est une pure question de liberté comimeveiale, dit^on; et ne voit«on pas que la liberté du commerce doit raidr à Folig^rcbie et les ressources de la spoliation; intérieure, les monopoles, et les res- 8«iafQas de la spoliation extérieure, les colonies, puisipie monopoles et colonies sont tellement incompatibles avec la liberté des échanges , qu'ils ne sont autre chose quQ la liiaite' arbitraire de cette liberté!

Maïs que dis-jiii? Si la France a quelque vague connajsstuice de ce combat à mort qui va décider pour longttuopfvi^u ;Wt de la liberté humaine, oe n'esit pfs à son tjrtcpphe qu'elle semble accorder sa sjmpath^^ D^uift quelques années,, on lui a fait tant de peur des loois Uberlé, concurrence, sur-production ^ on lui a

XVI inthoduction.

tant dit que ces mois impliquent misère» paupérisme, dégradation des classes ouvrières; on lui a tant répété qu'il y avait une économie politique anglaise qui se faisait de la liberté un instrument de machiavélisme et d'oppression , et une économie politique française qui, sous les noms de philanthropie, socialisme, organisation du travail, allait ramener l'égalité des conditions sur la terre , qu'elle a pris en horreur la doctrine qui ne se fonde après tout que sur la justice et le sens commun, et qui se résume dans cet axiome t « que les hommes soient libres d'échanger entre eux, quand cela leur convient, les fruits de leurs travaux.» Si cette croisade contre la liberté n'était soutenue que par les hommes d'imagination qui veulent formuler la science sans s'être préparés par l'étude, le mal ne Serait pas grand. Mais n'est-il pas douloureux de voir de vrais économistes , poussés sans doute par la passion d'une popularité éphémère, céder à ces déclamations affectées et se donner l'air de croire ce qu'assurément ils ne croient pas, à savoir : que le paupérisme, le prolétariat, les souffrances des dernières classes sociales doivent être attribués à ce qu'on nomme concurrence exagérée, sur-production.

Ne serait-ce pas, au premier coup d'œil, une chose bien surprenante que la misère, le dénuement, la privation des produits eussent pour cause.... quoi? précisément la surabondance des produits. N'est-il pas singulier qu'on vienne nous dire que si les hommes n'ont pas suffisamment de quoi se nourrir, c'est qu'il y à trop d'aliments dans le monde? que s'ils n'ont pas

I^ITRODUCTION. XVIl

de quoi se véiir, c'est que les machines jettent trop de vêtements sur le marché ? Assurément le paupérisme en Angleterre est un fait incontestable ; Tinégalitédes richesses y est frappante. iMIais pourquoi aller chercher à ces phénomènes une cause si bizarre quand ils s'expliquent par une cause si naturelle : la spoliation systématique des travailleurs par les oisifs?

C'est ici le Heu de décrire le régime économique de la Grande-Bretagne» tel qu'il était dans les dernières années qui ont précédé les réformes partielles, et à certains égards trompeuses, dont , depuis 1842, le Parlement est saisi par le cabinet actuel.

La première chose qui frappe dans la législation financière de* nos voisins, et qui est faite pour étonner les propriétaires du continent, c'est l'absence presque totale àUmpùifimcier dans un pays grevé d'une si lourde d^te et d'une si vaste administration.

En 1706 (époque de l'Union, sous la. reine Anne), l'impôt foncier entrait dans le revenu public

pour liv. st. i,997,379

L'accise, pour « . . . < 1,792,763

La douane, pour .... 1,549,351

En 1841, sous la reine Victoria :

Part contributive de l'impôt foncier (land-

tax) liv. st. 2,037,627

Part contributive de raccise . 12,858,014

Part contributive de la douane. 19, 485,217

Ainsi l'impôt direct est res^é le même pendant que les impôts de consommation ont décuplé.

XVHI INTBODCCTION.

Et il faut eoQsIdérer qae, dans ce lapt de teoipB, la reDte des terres ou le revenu du propriétaire a augneaté dans la proportion de i 4 7 , en sorte que le même domaine qui, sous la reine Anne^ acquittait 20 pour iOO de contributions sur le revenu, ne paye pas aujourd'hui 3 pour 100.

On remarquera aussi que l'impôt foncier n'entre que pour un vingt-cinquième dans le revenu public (2 millions sur 50 dont se composent le6 recettes générales). En France, et dans toute l'Europe continentale, il en constitue ta portion la plus considérable, si Ton ajoute à la taxe annuelle les droits perçus à Toccasion des mutations et transmissions, droits dont, de l'autre côté de la Manche, la propriété immobilière est affranchi, quoique la propriété personnelle et in-* dûstrielle y soit rigoureusement assujétie.

La même partialité se montre dans les taxes indirectes» Comme elles tont uniformes au lieu d'être

graduées selon les qualités des objets qu^elles frappent, il s'ensuit qu'elles pèsent incomparablement plus tïur les classes pauvres que sur les classes opulentes.

Ainsi le thé Pekoe vaut 4 shelKngs et le Bohea 9 deniers; le droit étant de 2 shellings, le premier est taxé à raison* de SO, et Je second & rafeon de'àOO pour 100.

Ainsi te sucre raffiné valant 71 shellings, et le sucre brut 25 shellings, le droit fixe de 24 shellings est de 84pou# lOOipolfrr l'un, et de 90 pour 100 pour l'autre.

De même le. tabac de Virginie commun, le tabae do

INThADUCTlON. XIX

pauvre» paye 4200 pour 100, et le Havane i05 pou? 100,

Le vin du riche en edi quitte pour S8 pour 100. Le via du pauvre acquitte 354 pour 100.

Et ainsi du reste.

Vient ensuite la loi sur les céréales et les cotnesti blés (eom and pra^iim$ lau>) , dont il est nécessaire de se rendre compte.

La loi-céréale, en excluant le blé étranger ou en le frappant d^énormes droits d'entrée, a pour fini d'élever le prix du blé indigène , jMmr préieœie de protéger l'a**' gricttiture, et pawr effet de grossir les rentes des pro* priélaires du sol.

Que la lolHséréale ait pour but d'élever le prix du blé indigène, c'est ce qui est avoué par tous les partis. Par la loi de 1815, le Pariement prétendait très ostensiblement maintenir le froment à 80 shellings le quarter; par celle de 1828, il voulait assurer au producteur 70 shellings; la loi de 1842 (postérieure aux réformes de M. Peel , et dont par conséquent nous o'avons pas à nous occuper ici), a été calculée pour empêcher que le prix ne descendît au-dessous de 56 abellings qui est, dil-on, strictement rémunérateur. Il est v?ai'<|ue ces lois ont souvent failli dans l'objet qu'elles avaient en vue; et en ce moment mèore lés fermiers, t]ui avaient compté èur ce prix législatif de 56 shellings et fait leurs baux en conséquence, sont fiMPeéftde vendre 4 45«belKngs. C'e^t qu'il y a dans les lois naturelles qui tendent à ramener tods les pto^

XX INTRODUCTION

fils à un commun niveau, une force que le despotisme ne parvient pas facilement à vaincre.^

D'un autre côté, que la prétendue protection à Tagriculture soit un pur prétexte, c'est ce qui n*ert pas moins évident* Le nombre des fermes à louer est limité ; le nombre des fermiers ou des personnes qui peuvent le devenir ne Test pas. La concurrence qu'ils se font entre eux les force donc à se contenter des profits les plus bornés auxquels ils peuvent se réduire. Si par suite de la cherté des grains et des bestiaux, le métier de fermier devenait très lucratif, le seigneur ne inanquerait pas de hausser le prix du bail, et il le ferait d'autant mieux que, dans cette hypothèse, les entrepreneurs viendraient s'offrir en nombre considérable.

Enfin, que le maître du sol, le lanMard, réaliae en définitive tout le profit de ce monopole , cela ne peut être douteux pour personne. L'excédant du prix extorqué au consommateur doit bien aller à quelqu'un, et puisqu'il ne peut s'arrêter au fermier , il faut bien qu'il arrive au propriétaire.

Mais quelle est au juste la charge que le monopole des blés impose au peuple anglais?

Pour le savoir, il suffit de comparer le prit du blé étranger, à Vmurepùtj s^vec le prix du blé indigène. La différence multipliée par le nombre de quariers consommés annuellement en Angleterre donnera la meaiure exacte de la spoliation légalement exercée, sous cette forme, par l'oligarchie .britannique.

Les statisticiens ne sont paç.d'açcQrd. Il est probable qu'ils se laissent aller àquelqueexagération en plus ou

INTRODUCTION. XX

en moins, selon qu'ils appartiennent au parti des spo liateurs ou des spoliés. L'autorité qui doit inspirer le plus de confiance est sans doute celle des officiers du bureau du commerce (ffoartfo^iriKfo) y appelés adonner solennellement leur avis devant la Cbamf>re des communes réunie en comité d'enquête.

Sir Robert Peel , en présentant, en 4842, la pre^ miére partie de son plan financier, disait : « le crois que toute confiance est due au gouvernement de S. M. el aux propositions gil'il vous soumet, d'autant que l'attention du Parlement a été sérieusement appelée sur ces matières dans l'enquête solennelle de i839. »

Dans le même discours, le premier ministre disait encore : « M. Deacon Hume, cet homme dont je suis sur qu'il n'est aucun de nous qui ne déplore la perte, établit que la consommation du pays est d'un quarter de blé par habitant. »

Rien ne manque donc à l'autorité sur laquelle je vais m'appuyer, ni la compétence de celui qui donnait son avis» ni la solennité des circonstances dans les- ({uelles il a été appelé à l'exprimer , ni même la sanc* lion du premier ministre d'Angleterre.

Toid sur la question qui nous occupe , l'extrait de cet interrogatoire remarquable (^).

Le Président : Pendant combien d'années avez-vous

occupé des fonctions à la douane et au bureau du con>

merce?

M. Deacon Uume^ : l'ai servi trente-huit tfns

*) F. la tradiietion de ce document, page é^i

XXIt INTRODUCTION.

dans la doqane et ensuite on^ ans au bureau du oom*

meice,

' D^ Vott$ penses que les dtoita protecieura agissent

comme une taxe directe suj^ la communauté en élevant

le priidea objets de consommation?

R. Très décidément. Je ne puis décomposer le prixquemecoûteun objet que de la manière sai vante : fine portion est le prix naturel; l'autre portion est le droit ou la taxe, encore que ce droit passe de ma poche dans celle d'un particulier au lieu d'entrer dans le trésor public., ••

n. A ves-vou9 jamais calculé quel est le montant de la taxe que paye la communauté par suite de Télévatton de prix que le monopole fait éprouver an froment et à la viande de boucherie?

R» Je crois qu'on peut connaître très-approximatit vement le montant de cette charge additionn^le. Qn estime que cJiaque personne consomme annuellement un quarter de blé. On peut porter à 40 sheliings ce que la protection ajoute au prix naturel- Vous ne poMvea porter à moins du double ce qu'elle ajoute., en masse, au prix de la viande , oi^e , avoine, foin , beurre et fh>mage. Cela monte à 36 millions sterling par an ( 900 millions de francs ) , et au fait le peuple py^ a^tte somme de $a poche tout aussi infailliblement «i^siflle allait au trésor sous la forme de taxes.

D. Par conséquent, il a plus de peine à payer les çoji^tipbution^ qu'exige le neveua public ?

R. Sans doute ; ayant payé des taxes personnelles , il est moins en état de payer des taxes nationales^

INTRODUCTION. Xlflf

D. N'en résulte4-il pas aussi ia soufflrance , la resicicUoa de l' industrie de notre pays ?

R. Je ciois même que vous signalei là l'eflbt le plus pernicieux. 11 est moins accessible au calcul , mais si la nation jouissait du commerce que lui procurerait, aelon moi, Tabolition de toutes ces protections, je crois qu'elle pourrait * supporter aisément un accrois-* sèment d'impôts de 30 sheilings par habitant.

D. Ainsi , d'après vous , le poids du système pro-> lecieor excède celui des contributions ?

R. Je le crois , en tenant compte de ses effets directs et de ses conséquences indirectes plus difficiles à apprécier.

Un autre officier du Board of trade^ M. Mac-Grégor, répondait :

< Je considère que les taxes prélevées dans ce pays sur la production de la richesse due au travail et au génie des habitants, par les droits restrictifs et prohibitife , dépassent de beaucoup , et probablement de plus du double, le montant des taxes payées au trésor. »

M. Porter, autre membre distingué du Board of irmi0^ et bien connu en France par ses travaux statistiques, déposa dans le même sens.

flous pouvons donc tenir pour certain que TarisiQcralie anglaise ravit au peuple, par Topéraiion de cette seule loi {tom and provisions b<o), une part du produit de son travail, ou, ce qui revient au même, des satisftictions légitimement acquises qu'il pourrait s'açGorder, part qui s'élève à 1 milliard par an, et peut-

XXIV INTRODUCTION

être à 3 miUiardi, si Ton tient compte des effets indirects de cette loi. C'est là, à proprement parler, ie lot que les aristocrates-législateurs , les^ aiM$ de famille se sont fait à eux-mêmes.

Restait à pourvoir les eadet$; car, ainsi que nous l'avons vu, les races aristocratiques ne sont pas plus que les autres privées de la faculté de multiplier, et , sous peine d'effroyables dissentions intestines , il faut bien qu'elles assurent, aux branches cadettes un sort ctmoenMe^ c'est-à-dire, en dehors du travail, en d*autres termes, par la spoliation, puisqu'il n'y a et ne peut y avoir que deux manières d'acquérir : Produire ou ravir.

Deux sources fécondes de revenus ont été ouvertes aux cadets : le trésor public et le système colonial. A vrai dire, ces deux conceptions n'en font qu'une. On lève des armées, une marine, en un mot des taxes pour conquérir des colonies, et l'on conserve les colonies pour rendre permanentes la marine, les armées ou les taxes.

Tant qu'on a pu croire que les échanges qui s'opèrent,^ en vertu d'un contrat de monopole réciproque, entre la métropole et ses colonies, étaient d*une nature différente et plus avantageuse que ceux qui s'accomplissent entre pays libres , le système colonial a pu être soutenu par le préjugé national. Mais lorsque la science et l'expérience ( et la science n'est que Veocpériençe méthodique)^ ont révélé et mis hors de doute cette simple vérité : les produits s'échangent 4:ontre despradtdts.

INTRODIiOTlOM. \\V

il est devenu évident que le sucre, le café, le coton qu'on tire de l'étranger, n'offrent pas moins de débouchés à l'industrie des regnicoles que ces mêmes objets venus des colonies. Dès lors ce régime, accompagné d'ailleurs de tant de violences et de dangers, n'a plus pour point d'appui aucun motif raisonnable ou même spécieux. Il n'est que le prétexte et l'occasion d'une immense injustice. Essayons d'en calculer la portée.

Quant au peuple anglais, je veux dire la classe pro« ductive , il ne gagne rien à la vaste extension de ses possessions coloniales. En effet, si ce peuple est assez riche pour acheter du sucre, du coton, du bois de construction, que lui importe de demander ces choses à la Jamaïque , à l'Inde et au Canada , ou bien au Brésil, aux Etats-Unis, à la Baltique? Il faut bien que le travail manufacturier anglais paye le travail agricole des Antilles comme il payerait le travail agricole des nations du Nord. C'est donc une folie que de faire entrer dans le calcul les prétendus débouchés ouverts à l'Angleterre par ses colonies. Ces débouchés elle les aurait alors même que les colonies seraient affranchies,

et par cela seul qu'elle y exécuterait des achats. Elle aurait de plus les débouchés étrangers dont elle se prive en restreignant ses approvisionnements à ses possessions, en leur en conférant le monopole.

Lorsque les États-Unis proclamèrent leur indépendance , les préjugés coloniaux étaient dans toute leur force, et tout le monde sait que l'Angleterre crut son commerce ruiné. Elle le crut si bien, qu'elle se ruinait

%%M INTRODUCTION

d'avance en frais de guerre pour retenir ce vaste continent sous sa domination. Mais qu'est-il arrivé? En 1776y au commencement de la guerre de Findépendance, les exportations anglaises à TAmérique du nord étaient de 1,300,000 liv. sterK, elles s'élevèrent à 3,600,000 liv. steri. en 1784, après que Tindépendanee eût été reconnue ; et elles montent au jour* d'hui à ia,400,00&liv. sterl., somme qui égalepresque celles de toutes les exportations que fait TAngleterre à ses quarant-cinq colonies, puisque celles-ci n'ont pas dépassé en 1842 13,200,000 liv. sterU — Et en effet on ne voit pas pourquoi des échanges de fer contre do coton , ou d'étoffes contre des farines ne s'accompliraient plus entre les deux peuples. Serait-ce parce que les citoyens des Etats-Unis sont gouvernés par un président de leur choix au lieu de l'être par un lord-lieutenant payé au frais de l'Echiquier ? Mais quel rapport y a-t-il entre cette circonstance et le commerce ? Et si jamais nous nommions nos maires et nos préfet^ cela empècheraitil les vins de Bordeaux d'aller à Eibœuf, et les draps d'Elbœuf de venir à Bordeaux ?

On dira peut-être que, depuis l'acte d'indépendance, i'Ai^leterre et les Etats-Unis repoussent réciproque* ment leurs produits , ce qui ne serait pas arrivé si te lien colonial n'eût pas été rompu. Mais ceux qui font l'objection entendent sans doute présenter un argu* ment en faveur de ma thèse ; ils entendent insinuer que les deux pays auraient gagné à échanger librement entre eux les produits de leur soi et de leur in-

INTRODUCTION. XXVIi

diislrie. Je deniaode comment un irae de blé ooQire du fer , ou de tabac contre de la toile , peut être nuisible selon que les deux nations qui l'accomplissent sont ou DO sont pas politiquement indépendantes l'une de Tautre? — Si les deux grandes familles aoglosaxones agissent sagement conformément à leurs vrais intérêts, en restreignant leurs échanges réciproques, c'est sans doute parce que ces échanges sont funestes, et en ce cas elles auraient également bien fait de les restreindre alors même qu'un gouverneur anglais résiderait encore au Capitole. — Si au contraire elles put mal fait, c'est qu'elles se sont trompé, c'est qu'elles ont mal compris leurs intérêts, et l'on ne voit pas comment le lien colonial les eût rendues plus clairvoyantes.

Remarquez en outre que les exports^tions de 1776 s'élevant à i,300,000 liv. sterl., ne pcjuvent pas être supposées avoir donné à l'Angleterre plus de vingt pour cent^ ou 260,000 liv. sterl. de bénéfice, et penset-on que l'administration* d'un aussi vaste continent n'absorbait pas dix fois cette somme?

On s'exagère d'ailleurs le commerce que l'Angleterre fait avec ses colonies et surtout les progrés de ce commerce. Malgré que le gouvernement anglais contraigne les citoyens à se pourvoir aux colonies et les colons à la métropole; malgré que les barrières de douane qui séparent l'Angleterre des autres nations se soient, dans ces dernières années, prodigieusement multipliées et renforcées, on voit le commerce étranger de l'Angleterre se développer plus rapidement qi^

Page 1