COCHINCHINE FRANÇAISE
Annamites, Mois et Cambodgiens
L'emfMre d'Ânnam comprend trois grandes divisions naturelles, situées €ntre le 9* et le 22" degrés de latitude nord ; ce sont : le Cambodge annamite, aujouixi'hui Cochinchine française ; la Cochinchine proprement dite, et le Tonkin.
La Cotchinchine française comprend toute U partie méridionale de l'empire. Elle se divisait en six provinces, qui étaient :
La province de Gia-Dinh, ch.-lieu Saigon ;
— de Dinh-Tuong, — Mitho ;
— de Bien-Hoa, — r Bien*Hoa;
— de Long-Ho, — Vinli-Long; — r de Àng-Giangi — Ckaùdoc ;
— de Ha-Tien, t-* Hatien.
Notre CQi^uète n'a rien changé à cette di- .
vision.
D'abord réduite aux trois provinces de l'Est, notre occupation s'^st étejfidue raeeomient sur ' les trois autres, et nous posfi(édons aujourd'hui une région d'une exploit$#(m iaeile, grâce au EMi^fîibre eii^trapytdiQ^e d^|^^rSfd'^aau,<(jl'AI^oyos
et de grands fleuves, véritables grandes routes, ouvertes et parcourues dans tous les sens par des milliers de barques.
Toutes ces provinces sont soumises à un régime administratif, qui, loin d'être particulier à chacune d'elles, émane tout entier de Saigon. La province de Yinh-Long est la seule à la(}uelle on ait conservé un commandant supéneur. Cette exception a été jugée nécessaire à cause de l'agitation survenue fatalement à la suite de son annexion.
Six cercles militaires sont répartis autour de Bien-Hoa , Baria, Taî-Ninh, Mitho, Chaudoc et Hatien. Des officiers, portant le titre d'inspecteur de$ affaires indigènes, sous les ordres du Directeur de l'intérieur, sont chargés de l'administration civile. L'étendue du territoire sur lequel ils exercent leurs attributions, est désigné sous le nom dUnspection ou d'arrondissement.
Province de Saigon.
La province de Gia-Dinh ou de Saigon, cheflieu Saigon, se subdivise en sept arrondissements. Sa population peut se dénombrer de ]a manière suivante :
Indigènes 220,000
Chinois 18,000
Indiens 700
Européens. . . . . . 600
La garnison et la flotte ne sont point comprises dans cet effectif.
Vingt postes militaires sont disséminés sur
le territoire des sept arrondissements, dans lesquels on compte soixante-et-un marchés. Chacune des résidences occupées par les inspecteurs possède un bureau télégraphique, qui les met en communication rapide avec l'administration centrale du chef-lieu.
Arrondissement de Saigon, -^ Saigon, capitale de notre colonie, est située à 55 milles du cap Saint- Jacques , sur le Donaï ; le plateau sur lequel est bâtie la ville européenne est une couche de calcaire rouge et iriable, chargé d'oxyde de fer. Les eaux du Donaï sont profondes et navigables jusqu'à 45 milles au-dessus de la ville ; constamment fangeuses, jaunâtres et refoulées par les marées, elles sont impropres à la consommation. Les terres qu elles arrosent sont basses et marécageuses.
Nos gros navires remontent sans difficulté jusqu'à Saigon, où des quais actuellement en voie de construction offriront avant peu d'utiles cales aux débarquements.
La Compagnie des Messageries impériales s'est établie sur un vaste terrain, sur les rives de Tarroyo Chinois ; son hôtel et ses entrepôts sont les premières maisons européennes qui frappent l'œil du voyageur entrant à Saigon.
Les rues de la cité nouvelle, aussi largement percées que des boulevards, sont régulières et proprement tenues. De jeunes plantations de manguiers, de tamariniers, d'haricotiers , les transformeront bientôt en agréables promenades. Ces rues partent parallèlement des quais pour aboutir au plateau central sur lequel s'élèvent les divers établissements de l'Etat:
citadelle y Gouyernement . casernes^ bdpUali gendarmerie, direction de l'intérieur, Trésor, etb.
Un grand canal, creusé dans le but d'assë-»
chéries marais dont les eaux stagnantes étaient à la fois une cause d'insalubrité et un obstade aux constructions, parcourt la ville dans toute sa longueur. De jolis ponts tournants, en fer, attendus de la métropole pour remplacer les ponts en bois, provisoirement posés sur le canal, permettront bientôt la libre circulation des voitture$ sans interrompre celle des barques»
La ville est circonscrite dansTespace compris entre le fleuve, Tarroyo de TÀvalanche, la route straté^que de Cbo-Lon, et Tarrovo Chinois»
La citadelle est un grand parallélogramme à la Yauban, entouré de fossés, situé sur le point culminant du plateau, à 12 mètres au-dessus dti niveau des plus basses mers observées k Saigon. À côté d^elle, se voient les magasins généraux, leurs dépendances, et le Jardin zoologique et botanique, création presque aussi ancienne que la colonie, qui occupe une surface limitée par la rue Thabert, les constructions navales^ la Sainte-Enfance, et Tarroyo de TA* val anche.
Le Grouvemement.actuel, insuffisant pour re-
Srésenter majestueusement la première autorité u pays, est destiné à être abandonné. Un emplacement a été choisi entre la route de Ton- Kéou et la rue de rimpératrice, sur lequel sera bâti, soùspeu, le nouveau palais du gouverneur. Derrière la ville s'étend une immense plaine, dite des l'ombeaux, qui aboutit aux forts de
Kih-faoa» ûélèhres dans les annales mttltaires de la colonie, et au eanal de ceinture.
Quatre grandes artères partent de Saigon; ce fiioat 3 les routes de Cho-«Lon, de Ton^Kéou, de GorrViap et de Bien-Hoa.
Le roulement continuel d'un* grand nombre de voitures publiques et particulières égayé les rues de la ville et leur donne déjà la physionomie des voies de nos grandes cités européennes. La rade, couverte de gros navires de ^erre, de bâtiments de commerce, de grandes jonques, sillonnée par une multitude de barques de passage, à la disposition des promeneurs et des affairés, est encore le théâtre d'un autre genre de mouvement.
Les quais présentent, à certaines heures, un spectacle qui rappelle aux pionniers, momentanément exilés, la patrie absente I La musique du gouverneur, celle du régiment d'infanterie de la marine exécutent, à tour de rôle, devant le Café des officiers, des morceaux variés, tirés de nos meilleurs opéras, pendant que défilent les équipages des riches bourgeois et les chevaux de selle montés par des cavaliers qui rivalisent de grâces et de talents équestres.
Diverses industries nationales se sont depuis Igngtemps créées dans la place: les magasins de nouveautés attirent l'œil par leurs étalages, les bazars exposent leur nombreux et étincelant arsenal, les cafés regorgent de consommateurs. Les uniformes, le pittoresque costume des Indiens, dds Chinois, des Annamites, donnent à l'aspect de la foule, qui se croise, un cachet d'originalité attrayant pour l'observateur.
De toutes les institutions françaises dont nous avons doté notre colonie, citons encore parmi celles qui ont pour siège ou résidence la ville do Saigon : les tribunaux de justice criminelle, civil et militaire, le tribunal de commerce, les directions du génie, de Partillerie, des ports de guerre et du commerce, du service télégraphique, des églises, des couvents, des écoles, une imprimerie, un comité agricole, un haras, etc.
L'industrie a, de son côté, élevé une minoterie, et plusieurs ateliers où fonctionnent des machines à vapeur, qui peuvent donner aux indigènes une idée de la puissance de nos moyens.
La campagne des environs de Saigon mérite aussi d'être visitée par les étrangers de passage dans la colonie.
Sur les routes de Cho-Lon, de Go-Viap et de Ton-Kéou, s'étendent à droite et à gauche de vastes jardins, cultivés par des Chinois ou des Annamites, qui fournissent le marché de Saigon de salades et de légumes de France : horticulteurs qui livrent leurs produits à des prix modérés, et rendent aux Européens d'immenses services.
Les ponts de l'Avalanche, au nombre de trois, servent de limites aux sorties quotidiennes des habitants de la ville. Les petits villages qui sont à cheval sur les routes, sont comme les faubourgs de la cité. Ils sont le refuge d'une population qui s?y retire le soir, après avoir animé la ville de sa présence et de ses travaux pendant le jour.
Les bords de l-arroyo Chinois, liabîtés sur une longueur de près de 5 kilomètres jusqu'à Cho-Lon, offrent un spécimen piquant de la vie des Annamites : c'est le quartier des indigènes.
La route de Cho-Lon, entretenue avec un soin remarquable, est le rendez-vous des équipages, qui, las de se croiser sur les quais, vont jouir du grand air et parcourir l'espace. Cinq kilomètres de Sa^on à Cho-Lon ! en passant par le haras, les Mares , Cho-Quan , et les Clochetons. Course agréable, route plane, bien tenue, au bout de laquelle le bazar chinois vous présente ses quais, son marché, ses ponts, sa pagode, magnifique édifice dans le style chinois, qu'il ne faut pas oublier de voir , sa préfecture, sa caserne, son théâtre, et, comme Douquet final, la curieuse redoute de Càï-May.
L'arrondissement de Saigon comprend dix cantons et cent cinquante villages.
L'arrondissement de Cho-Loh , chef-lieu Cho-lon, à 5 kilomètres de Saigon, surl'arroyo Chinois, véritable centre des affaires commerciales, qui monopolise les ressourses indigènes. Cette ville uniquement habitée, avant notre arrivée, par les négociants chinois, fixés là depuis longtemps, offre dès aujourd'hui de jolies maisons de campagne et de belles habitations, aux Européens ; — rues larges, population industrieuse. — Résidence de l'inspecteur. — Poste militaire.
Puits de l'évêque d'Adran. — Pont en fer.
Bureau télégraphique. — Postes militaires de Caï-May, de Ba-Hom, de Go-Den.
Cinq cantons et quatre-vingts villages.
VarvQn4i8Bmn0»it de Tan-An a {lour ol^fli^H Binh^Lap, ik 43 kilomètres de Saigon^ petit bourg, bâti sur l'arroyo de la Poste^ destiné à prendra de raccroiasement. On y remanme une msignifiq^e Inspection, bâtie d'après les plans de rinspecieur, M, Gally*Pas8ebo6c.
Bureau télégraphique. — Poste militaire.
Neuf cantons et cent villages.
Varrondisêement de Quang*Hoa a pour chef-'lieu Tram-Qan^, â60 kilomètres de Saigon.
Biireau télégraphique. — Poste, militaire. — > Résidence de Tin^eoteur.
Sept cantons et trente-cinq villages.
Varrondissement de Phuoc-Loc, chef-Keu Gan-Gioc, à 37 kilomètres de Saigon.
Télégraphe* — Inspecteur. — Poste militaire.
Six cantons et cent sept villages.
V arrondissement de Taï-Nlnh , chef-lieu Taï-^inh, à 120 kilomètres de Saigon. Le fort de Taï-Ninh occupe une bonne position militaire. Le village est une longue suite de cases mal construites, en partie inachevées. Les troubles qui ont éclaté dans cet arrondissement n'ont pas permis aux habitants de faire encore de? installations définitives.
Un édifice destiné à servir de résidence à l'inspecteur y était en voie d'exécution. A quelques kilomètres de la citadelle se voit la montagne de Tai-Ninh, dont le voisinage assainit le pays, et qui semble ne se rattacher à aucune ehaîne.
Bureau télégraphique.
Quatre cantons et trente-un villages.
U^irrondissement de Tan-Hoa, ekef-lieu Go-Cong, à 57 kilomètres de Saigon, célèbre par la résistance de Quan-Dinh, pendant l'insurrection de 1863, (Blocus-Epidémie de choléra.)
Bureau télégraphique. — Poste militaire.
— Inspecteur.
Quatre cantons et trente-neuf villages.
Trois grands fleuves, qui commiiniquent entre eux au moyen d'une infinité de bras, arroseqt la province de Saigon ; ce sont : le Donçp, le Dan-Trang, et le Soa-Rab.
Province de Mitlio.
La plus riche et }a plus fertile des trois provinces de l'Est. Elle contient quatre arrondissements :
U arrondissement de Mitho, chef-Jieu Mitho, à 70 kilomètres de Saigon. Cette yiUe, située sur le Cambodge, au bout de l'arroyo de la Poste, est divisée en deux parties distinctes : la ville européenne et le vieux Mitho. Toutes les relations commerciales des populations riveraines du Cambodge avec les négociants de Saigon et de Cho-Lon, se font par Mitho, qui est appelée à jouer un rôle importait dans l'avenir. Malheureusement pour cette place, les bancs dangereux qui obstruent l'embouchure du fleuve interdisent aux navires de fort tonnage l'accès du Cambodge. Mais cet inconvénient n'est pas une entrave insurmontable pour le commerce, qui peut utiliser les bâtiments aya^t moins de quatre mètres de tirant d'eau.
L'arroyo de la Poste est la route que suivent journellement les jonques et les convois qui circulent sans cesse entre Cho-Lon et Mitno.
Les travaux de curage opérés^ et l'installation permanente de dragues, assurent désormais cette voie de communication.
Mitho possède une immense citaddle, dans l'intérieur de laquelle sont contenus les logements réservés à la garnison. Le terrain humide sur lequel elle est construite , fréquemment noyé par les grandes marées, dégage des miasmes infectieux qui altèrent la santé des troupes, et font de ce poste un des endroits les plus malsains de la Cochinchine,
L'habitation du commandant du cercle est remarquable par son élégance et son confortable.
L'hôpital, les casernes, les cases affectées aux officiers, laissent beaucoup à désirer.
Depuis trois ans^ on a bâti, sur les bords de l'arroyo, un marché assez propret. On remarque aussi à Mitho une église, une inspection élégante, et le couvent des Sœurs de la Sainte- Enfance.
Le sol de la province de Mitho est tout d'alluvions, bas, et cultivé en rizières. Les inondations amenées par les crues du Cambodge, s'y font sentir périodiquement. C'est certainenement une des causes de la fertilité, mais aussi de l'insalubrité de cette province.
On dit que le Meï-Kon ou Cambodge prend sa source dans les environs de l'origine du Yangtse-Kiang ; il arroserait ainsi une partie de la Chine, le Laos, et le grand royaume du Cambodge. Son embouchure se divise en plusieurs branches. Les nombreux bancs formés par le
sable et le limon que chnrrient ses eaux, s'étendent à 15 ou 20 milles au large. C'est sur Tun de ces îlots sous-marins que vint se perdre le Weser^ en 1861.
L'exploration de ce fleuve, faite, il y a qi^elques mois à peine, par une commission chargée de chercher la route qui devait relier notre colonie à la Chine, par l'intérieur, nous a appris que ce fleuve était navigable dans la plus grande partie de son parcours, et nous donne des notions sur les populations qui habitent ses rives. Cette commission est remontée jusqu'à Shang- Haï. Voilà donc une nouvelle route ouverte désormais aux savants, aux missionnaires et aux marchands.
Le recensement de la population de la province de Mitho, comprend :
Indigènes 140,000
Chinois 600
Indiens 6
Européens. ...... 10
Fleuves : les deux Vaïcos, et le Cambodge.
Dix postes militaires ; trente-trois marchés.
h' arrondissement de Kien-Hoa, chef-lieu Cho-Gao, à 80 kilomètres de Saigon. — Résidence de l'inspecteur. — Poste militaire.
Cinq cantons et soixante-treize villages.
h' arrondissemeiixt de Kien-Phong, chef- lieu Can-Lo, à 240 kilomètres de Saigon.
Inspecteur. — Poste militaire à Caï-Bé.
Quatre cantons et trente-six villages.
Varrondiss&ment de Kieii-Dang , chef-lieu Caï-Lay, à 123 kilomètres de Saigon.
Inspecteur. — Poste militaire.
Quatre cantons et quarante- quatre villages.
Province de Bien-Hoa.
La plus pittoresque des provinces du Cambodge ^^namite. Elle s'étend du Gap Saintr Jacques, qui domine la mer, jusqu'à l'extrémité de l'ancien Huyen de Phuoc-Chanh, sur une longueur de plus de 120 kilomètres, Une grande chaîne de montagnes, couvertes de forêts admirables, longe ce parcours en envqyant des con* trefprts dans l'intérieur.
Le Gap Saint«-Jacques, qui en est la termi-o naison, terme une presqu'île élevée de 4 à 500 mètres, se rattachant au continent par une langue de terre sablonneuse et basse. La montagne est composée d'énormes masses granitiques, recouvertes d'une faible quantité de terre qui alimente quelques rares végétaux. Sur le sommet d'un des niamelons les plus avancés, a été construit, en 1862, un phare élégant, dont la lumière est assez puissante pour être vue à une distance de 35 milles au large, Au pied de la montagne, se trouvent un petit avant-poste français et une baie, dite des Cocotiers, qui sert de port de refuge aux pécheurs et aux petites jonques. Les lames viennent s'y briser sur une plage en demi-lune, parsemée d'un sable doux et fin, qui la ferait envier par nos villes de bains de mer. Les rochers que baigne le flot salé servent d'attaches à d'innombrables huitx^es, dont la saveur est appréciée des gourmets. Les ruines d'un fort circulaire détruit par les navires qui vinrent s'emparer de Saigon, se voient encore dans le fond d^ la baie.
Le Cap S^int-Jacqiies lest le poiiil le plus sain de la CochinchiQe ; la fièyre intermittente y est tellement rare, que le^ divers médecins qui ont séjourné à tour 4e rôle dans le petit poste s'accordent tous à dipe qu'ils y en ont à peine observé quelques cas. Cette immu];iitè s'explique par l'exposition de la baie, toujours soumise à Paction des moussons. Il est à désirer que le Gouvernement y établisse une maison ce convalescence affectée aux Européens débilités par le dimat et les maladies. La seule chose qui manque au Cap Saint-Jacques est l'eau potable. On remédiei;ait à cet inconvénient au moya:i de bateaux chargés de l'approvisionnement.
La pêche et la culture des cocotiers occupent spécialement les habitants du CapSaint4acques ; le village de Bin-Dinh est le pomt de communi* catijon entre la presqu'île et le continent.
Un bureau télégraphique relie le Cap à Saigon et fait connaître, avec rapidité, au gouverneur, l'arrivée des navires qui entrent en rivière.
L'exploitation des forêts est la principale et la plus importante branche du commerce qui se fait dans la province de Bien-Hoa. Les bois de construction , de charronnage , abondent de toutes parts : certains marchés en écoulent de fortes quantités. Les jonques, les diverses em^ barcations usitées dans le pays, les petites pirogues, sont fabriquée^ dans les villages situés sur la lisière des forêts, et reliés aux grands fleuves par de petits cours d'eau.
Les marais salants occupent une superficie de plus de 500 hectares, et produisent un i«evenu considérable aux propriétaires de lia province.
La population se compose de :
Indigènes 140,000
Chinois 600
Indiens 10
Européens 9
D'après le dernier recensement.
La province contient cinq arrondissements, treize postes militaires et vingt-six marchés.
V arrondissement de Bien-Hoa , chef-lieu Bien-Hoa. — Résidence du commandant du cercle de Tinspecleur. — Télégraphe. — Citadelle.
Située sur la rive gauche du bras oriental du Donaï , vulgairement appelé Bras de Bien- Hoa, la ville jouissait autrefois d'une importance qu'elle a perdue de nos jours. C'était par elle que se faisaient les communications omcielles de l'empire annamite. La citadelle est un large ovale, fermé de murailles, bâti sur une éminence à l'abri des inondations. C'est un lieu sain. Les casernes toutefois réclament des améliorations. Les habitations qui entourent la citadelle sont en petit nombre, toute la population s'étant portée dans le village de Ben-Cà, à 4 kilomètres aans l'intérieur. Une immense pagode, environnée par une plantation de pins maritimes, se voit à une distance de quelques minutes de Bien-Hoa. Ces arbres sont les seuls de cette espèce que nous ayons vus dans la colonie: leur existence a donc lieu de nous surprendre.
Une belle route rattache Bien-Hoa à Saigon, au moven du passage d'un bac qu'on trouve au point A. La distance entre ces deux villes est de 30 kilomètres.
Le marché de Bien-Hoa est presque nul.
C'est à Ben-Cà que se font les grosses affaires.
L'arrondissement de Bien-Hoa est divisé en six cantons et cent villages.
L'arrondissement de Baria, chef-lieu Baria, à 120 kil. de Saigon. ^ — Cercle militaire. — Télégraphe. — Inspecteur. — Citadelle.
Le poste de Baria est la clef de nos possessions du côté de la Gochinchine proprement dite.
C'est par Baria que passaient toutes les dépêches adressées à Hué par les mandarins. Le Bin- Thuan n'est séparé de l'arrondissement de Baria que par les montagnes habitées par les Mois, peuplades sauvages. Le petit village de Loc-Am est le point extrême de nos possessions.
Le nom de Baria, que nous avons consacré pour désigner notre poste militaire, appartient à un village situé à quelque distance de la citadelle.
Peu éloignés de la mer, nous sommes là dans des conditions de salubrité relative ; mais certaines localités du cercle sont remarquables par leur situation appropriée au climat : les villages des bords de la mer, par exemple.
Quatre postes militaires sont répartis dans l'arrondissement: Bao-Thanh, Bien-Thanh, Long- Nhunh et Cau-ti-Vay.
Bao-Thanh, à 9 kilomètres de Baria, est un joli petit village, dans lequel on voit une pagode célèbre.
Bien-Thanh, plus rapproché de la mer, jouit d'un climat réparateur.
Cau-ti-Vay, à 30 kilomètres de Baria, sur la
ro«ite de Bien-Hoa, est loin d'offirir le même avantage. Isdé, privé des communiêations qui font la joie des troupes en campagne, c'est nn lieu de garnison peu recherché.
Tous ces postes sont du reste construits dans un hut provisoire (qui dure depuis dix ans) et sont, par conséquent, dépourvus de tout le con* fortahle qui serait nécessaire aux soldats qu'on y loge.
A 200 mètres de la citadelle de Baria, coule un ruisseau d'eau douce, dont le voisinage est d'un avantage précieux pour la garnison. Son lit accidenté par des inégalités de niveau, qui produisent de vraies chutes, n'est envahi que partiellement par la mer haute ; on peut donc en tout temps s'y procurer de l'eau potable.
Les montagnes de Baria, de même composition que celles du Gap Saint*Jacques, sont cou-» ronnées par une végétation splendide. De 400 à 600 mètres de hauteur, elles se dressent presque à pc, et sont pénibles à gra^nr. Il existe sur le 0anc de l'une d'elles, un chemin étroit, naturel, praticable seulement aux piétons aventureux. Ue sentier conduit aux bonzeries, sortes de lieux consa^és, habités par des bonzes des deux sexes, et situés sur le sommet de la montagne. Quelques cases de bûcherons se sont dressées dans leur voisinage. Autour d'elles, trois fontaines d'eau vive et fraîche, qui semblent devoir leur existence, à im coup de baguette magique , sourdent du rocher et surprennent autant que ravissent le touriste essoufflé par son ascension. Auprès de ces sources délicieuses ont poussé des bananiers, des cocotiers, qui par
leur ombrage et leurs fruits délicieux, font de ce lieu élevé une véritable oasis.
Les industries exercées par les habitants de l'arrondissement sont : l'exploitation des salines pour le village de Cho-Ben ; les tabacs pour celui de Lpng-Nhunh ; les rizières pour Long- Mi , Long-Lap ; la pêche pour Phuoc-Aï , Long-Aï, Bien-Thani) ; la coupe des bois, pour Cau-ti-Vay.
L'arrondissement se divise en sept cantons et cinquante -sept villages.
U arrondissement de Binh-An , chef-lieu Thu-dau-Mot, à 48 kilomètres de Saigon. — Poste militaire. — Inspecteur. — Télégraphe.
Endroit sain.
Sept cantons et soixante-et-onze villages.
V arrondissement de Long-Thanh, chef-lieu Long-Thanh, à 60 kilomètres de Saigon, et pour pointextrême Bao-Chanh, près des frontières des Mois. — Télégra{)he à Long-Thanh. — Inspecteur. — Poste militaire.
Dix cantons et cent-cinq villages.
L'arrondissement de Ngai-An , chef-lieu Thu-Duc, à 12 kilomètres de Saigon. — Inspecteur. — Poste militaire.
Quatre cantons et trente-cinq villages.
Province de Long-Ho.
La province de Long-Ho s'étend sur une longueur de 20 lieues et 12 lieues environ de largeur, entre le Han-Giang et le Song-Balai. Les
canaux qui relient entr'eux les bras du Meï- Kon, forment de nombreux îlots admirablement cultivés. Cinquante mille hectares de rizières, et trente mille hectares de cultures diverses font de cette province le jardin de la Cochinchine. La population s'y élève au chiffre de 350,000 habitants, tous Annamites, à l'exception de quelques villages cambodgiens.
La province de L6rig-Ho comprend trois arrondissements.
U arrondissement de Vinh-Long, chef- lieu Vinh-Long, à 180 kilomètres de Saigon. — Résidence du commandant supérieur, de l'inspecteur. — Télégraphe. — Poste militaire.
Vinh-Long est située dans une île formée par les embouchures du Meï- Kon, à 40 kilomètres de Mitho. Quelques pagodes et un grand nombre de paillottes constituent la ville, dans laquelle grouillent environ 3 ou 4,000 habitants annamites. Les cases se développent tout autour de la citadelle sur une branche du Co- Quien, d'une part , sur l'arroyo de Long-Ho, d'autre part.
La citadelle est un quadrilatère irrégulier, de 400 mètres de côté ; ses remparts sont en terre séchée, et assez élevés ; elle s'ouvre au dehors par quatre portes en pierre, surmontées de pagodes à usage de corps de garde. Autour des remparts est un fossé plein d'eau, de 20 mètres de largeur, iongé par un chemin de ceinture.
Les soldats sont logés dans un grand bâtiment qui servait de magasin à riz aux Annamites ; il a environ 175 mètres de long sur 14 de large,
et 25 de hauteur ; constniit tout entier en madriers et en planches, soutenu par des piliers solides, bien agencés, il est couvert en tuiles. De plus, il est bâti sur de nombreux pilotis enfoncés dans un sol battu. Le toit, débordant deprèsde 3 mètres, forme une sorte de véranda. On y est à Tabri des émanations telluriques, des grands vents et de la pluie.
Certaines appropriations ont encore rendu ce logement commode. Des fenêtres larges et à une hauteur suffisante permettent une aération facile et continuelle. Les mauvaises odeurs, les insectes ne peuvent y séjourner. L'on peut dire, en somme, que nos soldats sont à Vinh-Long, sous le rapport du logement, dans les meilleures conditions de salubrité et de commodité.
Le commandant habite la pagode royale, qu*il serait facile de transformer en élégante et magnifique demeure pour le représentant de l'autorité.
La direction du port, le bureau des affaires indigènes ont été établis hors de l'enceinte du fort.
Cet arrondissement renferme 47 cantons et 464 villages.
V arrondissement de Lac-Hoa, chef-lieu Tra- Vinh , à 200 kil. de Saigon. — Inspecteur.
40 cantons, 200 villages, 40 marchés principaux. — Une partie de la population de cet arrondissement est cambodgienne.
Varrondissetnent de Hoang-Tri, chef-lieu Ben-Tre, à 400 kilomètres de Saigon. — Inspecteur. — Marché. — Poste militaire.
26 cantons, 492 villages et 42 nxarchés.
Parmi les divisions du Meï-kon, celles qui arrosent nos provinces de Long-Ho et d'Ai^g- Giang, sont de grands fleuves communiquant entr'eux par un lacis indescriptible d'arroyos secondaires, entre lesquels nos provinces sont disposées comme une agglomération d'îles.
Ces cours d'eau (arroyos) sont encore remarquables par la rapidité de leurs courants qui devient effrayante au mois de juillet, et par les charrois qu'ils transportent, consistant en blocs de terre détachés à des hauteurs variables en remontant vers la source. Dans la saison des pluies, lorsque les courants ont le plus de force, ces transports sont si nombreux que la surface du fleuve en est presque couverte. Parmi eux, il y en a d'énormes, et tous sont ,chargés de végétation. Nous en avons vu qui portaient des arbres parvenus à leur presque entier développement. La rapidité de leur navigation n'arrête point la végétation, qui continue très active, et aussi puissante que sur un sol fixe. Des plantes appartenant à d'autres latitudes viennent de la sorte s'ajouter à celles qu'enfante le terrain des provinces annamites.
Pinceurs de ces charrois se réunissent souvent, et se soudent solidement entr'eux, grâce aux racines de leurs végétaux, de manière à ne plus faire qu'un seul bloc qui s'arrête au milieu du fleuve dès que se produisent certaines conditions favorables,^ et y devient la première pierre d'une île.
La rapidité des courants n'est pas la même dans tous ces arroyos. On en trouve quelquesuns, ramifications éloignées des grandes artères.
OÙ le courant est à peu près nul. Les eaux y sont stagnantes plu3 ou moins. C'est là, de préférence, que les charrois sont rejetés par la force (les courants voisins, et ces arroyos qui en reçoivent des quantités de plus en plus considérables, finissent par se combler. A côté de là, une terre où déjà des cases annamites s'étaient élevées, mais située entre deux arroyos à forts courants, est enlevée pièce par pièce. Ses lambeaux vont, les uns, d'un côté, diminuer la largeur d'un arroyo, les autres, ailleurs, former une île. Les populations qui s'y étaient établies, coutumières du phénomène, évacuent la place, et cette malheureuse terre a bientôt complètement disparu.
Province d'An-Giang.
La superficie de cette province est estimée à plus de 50 lieues de longueur, sur une largeur moyenne de 15 lieues. Elle s'étend depuis la mer jusqu'à la frontière du royaume du Cambodge.
Très peuplée et très commerçante dans certaines localités, elle estpresque inhabitée dans d'autres, à cause des grandes plaines marécageuses qui occupent des espaces immenses.
Elle compte 300,000 habitants.
Des marchés abondamment pourvus, celui de Sadec, par exemple, donnent au commerce de cette partie de nos possessions, des débouchés assurés. *
La richesse de la province consiste en rizières, qui sont cultivées sur une surface de plus de
40,000 hectares, sans parler des cultures diverses qui occupent une superficie aussi étendue. Les plaines incultes marécageuses sont coupées par des ruisseaux qui produisent une grande quantité de poissons La pèche est une des industries qui suhviennent à la consommation des habitants.
Certains cantons sont pourvus de chemins en bon état, munis de ponts larges et solides.
C'est de Chaudoc , que part le canal qui aboutit à Ha-Tien, gigantesque travail dû à la main de l'homme, au génie industriel et commercial des Annamites.
La province d'An-Giang se subdivise en trois arrondissements : Chaudoc, Sadecet Ba-Xuyen.
U arrondissement de Chaudoc , chef-lieu Chaudoc, à 400 kilomètres de Saigon.
Cercle militaire. — Inspecteur.
Chaudoc se trouve sur la branche occidentale du Meï-Kon, à l'extrémité du canal de Can-Cao. Un des bras du fleuve part de Chaudoc et remonte directement à Pnom -Penh. La distance entre ces deux villes est de 70 à 80 kilomètres. La population de Chaudoc est, comme celle de Vinh-Long, composée d'Annamites et d'un fort petit nombre de Chinois. Elle peut atteindre le chiflre de 4 ou 5,000 habitants. La citadelle, plus petite que celle de Vinh-Long, occupe une position avantageuse. Les casernements sont loin d'y être aussi satisfaisants et les crues du fleuve se font sentir jusque dans l'intérieur du fort.
L'arrondisisementdeChaudoc comprend treize cantons et cent-trois villages.
\J arrondissement de Sadec, chef- lieu Sadec, à 250 kilomètres de Saigon. — Poste militaire. — Inspecteur.
Neuf cantons et cent villages.
Marché des plus importants.
Les femmes de Sadec passent pour les plus belles de la Cochinchine. On dit qu'elles sont Tobjet d'un commerce analogue à celui de la Turquie et de certaines places de TOrient.
U arrondissement de Ba-Xuyen , chef -lieu Soc-Trang, à 350 kilomètres de Saigon.
Inspecteur.
Onze cantons et cent-quarante villages.
Province d'Ha-Tien
Cette province a dû occuper le premier rang, à l'époque où son port, accessible aux grandes jonques, lui donnait une importance commerciale qu'elle a perdue peu à peu. Aujourd'hui, presque dépeuplée, elle reprendra peut-être sous notre influence la place qui lui revient.
Les côtes d'Ha-Tien, malheureusement dangeureuses, sont flanquées d'îles généralement inhabitées, mais fréquentées par de nombreux pirates. Celle de Phu-Quoc forme un canton de maigi'e importance.
Des montagens granitiques bordent la province du côté de la mer, d'où elle s'étend en un long ruban jusqu'aux frontières du royaume du
Cambodge. Elle atteint une longueur de 50 lieues environ. La race cambodgienne y contribue, par sa présence , à donner à cette partie de la Cochinchine une physionomie à part.
Le fameux canal de Vinh-Té , qui la relie au grand fleuve, fut créé de toutes pièces par les vaincus au bénéfice des vainqueurs. Plus de 4,000 Cambodgiens trouvèrent la mort dans répidémie de fièvres pernicieuses qui s'abattit sur les travailleurs.
La province d'Ha-Tien compte près de 55,000 habitants, et l'on ne saurait y rencontrer plus de 2,000 hectares de terrains cultivés.
Elle comprend deux arrondissements : celui d'Ha-Tien et celui du Rach-Gia.
V arrondissement d'Ha-Tien , chef-lieu Ha- Tien, à 620 kilomètres de Saigon. *
Commandant militaire. — Inspecteur.
Ha-Tien est un petit port divisé en deux parties, par une rade circulaire, sur les rives de laquelle sont situés les deux côtés de la ville ; cette rade est coupée transversalement par un grand banc qui découvre à mer basse; son chenal est étroit, obstrué par des hauts fonds ou bancs de sable et de nombreuses pêcheries. Sa profondeur ne dépasse pas 6 mètres à mer haute.
Elle est entourée d'un cercle formé par des montagnes de 300 à 400 mètres d'élévation, qui l'abritent des vents régnants, et en font un excellent mouillage, un port sûr où les navires n'auraient à craindre aucun accident.
La citadelle occupe sur la rive droite un terrain plat, marécageux, dominé par une éminence, de 50 à 60 mètres de hauteur, qui la dé-
fend contre un coup de main de Tintérieur.
Elle est vaste et munie d'un réduit. Le casernement, en torchis, est bas, obscur , humide, froid, malsain. De vrais marais peuplés de nénuphars et d'une végétation sous-marine, des trous à caïmans, des fossés bourbeux existent au milieu de l'enceinte. Par contre, à l'extrémité du chenal, se dresse un mamelon, sur lequel les Annamites ont construit un fort elliptique qui commande le large, le chenal, la rade et la citadelle. La mer vient se briser sur les rochers qui servent d'assises à ce monticule. On respire là à pleins poumons. Ce point nous parait admirablement propre à l'installation d'une caserne pour nos soldats, qui y seraient à l'abri de la fièvre qui les décime dans la citadelle.
L'eau des puits de la rive droite est mauvaise, chargée de glairine. Il faut s'approvisionner de l'autre côté de la rade ; encore l'eau qu'on y puise est-elle légèrement crayeuse.
Le port d'Ha-Tien (port chinois) est habité par une population presque complètement croisée, que les Annamites désignent sous le nom de CactioUy provenant des premiers Chinois qui s'y étaient établis autrefois, et qui laissèrent une descendance nombreuse dont le type a persisté.
Cinq cantons et vingt-deux villages.
L'arrondissement du Rach-Gia , chef Ueu Rach-Gia, à 450 kilomètres de Saigon.
Inspecteur. -• Marché important. - — Poste militaire.
Six cantons et cent-deux villages. Centre de commerce des plus actifs.
Poulo-Gondor.
Il faut ajouter à nos possessions sur le continent, rîle de Poulo-Gondor, point avancé, d'une importance maritime incontestable en cas de guerre.
Nous en avions fait primitivement un lieu de déportation pour les rebelles et les malfaiteurs.
Petit port. — Poste militaire.
CLIMAT. — Deux saisons : la saison sèche et la saison humide. Du 15 novembre au 45 avril et réciproquement.
Les vents qui régnent pendant ces deux époques sont ceux de la mousson N.-E. pendant la saison sèche, del'E. à TO. par S. ; et ceux de la mousson S.-O. pendant les pluies.
Les différences de température pendant les deux saisons, presque nulles pendant le jour, deviennent plus sensibles la nuit.
Le thermomètre varie ordinairement de 33 à 36® à Tojnbre, de 8 heures du matin à 5 heures du soir.
A 4 heures du matin, sa moyenne annuelle est de 24 à 25*» ; et de 44» à 1 heure de l'aprèsmidi.
Le baromètre varie de 754 à 756 comme moyenne. Il est monté à 759 et descendu à 753, en
Le degré d'humidité de l'air a oscillé entre 55 et 89, pendant la même année.
Pendant la mousson de S.-O., le ciel est toujours chargé de nuages qui interceptent les rayons
solaires ; les pluies quotidiennes, parfois très abondantes, empêchent la terre de se réchauffer autant que dans les autres régions tropicales du continent ; le refroidissement nocturne est presque insensible.
La mousson de N.-E. amène la fraîcheur des nuits, sans tempérer pour cela lia chaleur du jour. Le rayonnement nocturne est alors considérable, le thermomètre accuse souvent + 47® + igo ^ 490^ pendant les nu^ts de décembre, janvier et février. Aussi les maladies intestinales revêtent toujours à cette époque une forme plus grave, la dyssenterie principalement. C'est encore le moment où le choléra se montre dans toute sa vigueur, et où les fièvres intermittentes appauvrissent le plus Téconomie.
ANNAJ\\ITES
jvl:
Les habitants de la Cochinchine française offrent le type particulier à la race jaune : teint cuivré, pommettes saillantes, yeux obliques et bridés, nez épaté, lèvres épaisses.
Les deux sexes ont des différences peu remarquables dans leur costume. Ils portent les cheveux longs, relevés en chignon derrière la tète; une abondante et longue chevelure est chez eux, comme chez nous, une beauté qui en- ^ traîne l'emploi des faux cheveux, des fausses queues. L'insouciance, qui est le fond de leur caractère, se trahit sur leur extérieur tout comme aussi la vanité qui les distingue. Ordinairement vêtus d'habits malpropres, sous lesquels ils cachent leurs téguments huileux et sales, ils étalent follement par dessus leurs loques quelque morceau d'étoffe brillante.
L'habitude de' mâcher le bétel donne à leur bouche un aspect hideux ; leurs dents noircies,
leur salive de couleur sanguinolente constituent pour FEuropéen non prévenu, un ensemble repoussant. Il ne serait cependant pas impossible que cette coutume, très répandue dans l'extrême Orient, n'ait eu, dans le principe, un sentiment de coquetterie pour mobile, et tout le monde a pu remarquer que chez les jeunes gens qui débutent, la salive chargée de matières colorantes, vient donner aux lèvres une teinte carmin du plus bel éclat. Mais l'abus du bétel, qui revêt les dents de cette couche noire dont l'effet rend la physionomie si étrange, est encore la source de plusieurs maladies de la bouche : fistules salivaires, cancers de la langue, de la parotide, etc.... Le bétel et la noix d'arec mâchés seuls ensemble, procurent une sensation de fradcheur agréable. Leur usage exclusif ne nous paraît point susceptible d'être suivi de grands inconvénients, sauf l'excitation naturelle des glandes salivaires. C'est à la chaux qu'on fait intervenir dans la préparation de la chique, que nous devons attribuer les mauvais résultats que nous constatons.
En général, de petite stature, les Annamites sont maigres, peu propres aux travaux de force. La taille des femmes est encore moins élevée que celle des hommes.
Les deux sexes sont, pendant leur jeunesse, d'une constitution délicate. On rencontre tous les jours des jeunes gens âgés de 20 ans auxquels on ne saurait en donner plus de 15 à 16.
Qaelques mois suffisent d*ordinaii*c pour leur faire acquérir leur développement définitif. Cette particularité n'aurait-elie pas son explication dans ce fait bien avéré que les enfants vivent dans une oisiveté presque absolue ? Point de jeux, qui activent la croissance en exerçant le système musculaire ; la danse, la gymnastique leur sont inconnues. Leurs amusements sotit calmes, quand ils ne consistent pas uniquement dans le maniement des cartes et autres jeux d'argent.
Intelligents, paresseux et moqueurs, ils ont en eux les germes d'un grand nombre de vices.
La population de la CochinChine est d'humeur douce, obéissant, en général, facilement ati maître qu'elle craint. Son indifférence eti mlatière de religion, expli(jue un peu sbh indifférence apparente en politique. Mais il faut se défier de cette somnolence qui cache souvent des passions qui éclatent tout-à-coup, d'autant plus terribles dans leurs manifestations, qu'on ne les avait pas soupçonnées.
Les Annamites sont essentiellement cultivateurs. L'exploitation de leurs richesses agricoles était faite par les Chinois, bien avant que nous ne fussions venus nous mêler de leurs affaires. La pèche est une de leurs principales industries : ses produits rapportent des bénéfices immédiats. Presque tous les villages riverains se livrent à cette occupation, qui a encore pour conséquenctv do créef des mariniers qui
pourraient être un jour de précieux auxiliaires pour nos bâtiments.
Quelques auteurs qui ont écrit sur la Cochinchine ont cru pouvoir faire remarquer que les vieillards y étaient rares, que Tâge de 50 ans y était considéré comme une période avancée.
Ce fait est loin d'être exact, et nous pouvons tous citer aujourd'hui des exemples de vieillesse beaucoup plus grande. Les femmes cependant vivent moins longtemps que les hommes : cela tient à ce qu'elles sont usées de bonne heure par les fatigues de nombreuses maternités et par les rudes travaux auxquels on les soumet»^ Dans les campagnes, ce sont elles qui ont la charge de certaines cultures, en dehors de leur ménage ; elles partagent ailleurs avec les hommes la pénible existence que comporte le batelage, le séjour permanent des sam-pans, le maniement des avirons et des engins de pêche.
Mais, dans les villes, il n'est point rare de rencontrer de vieilles hatendah.
Les habitations sont partout en rapport avec la richesse des indigènes. Dans les marchés importants, les maisons construites en bois de belle qualité, recouvertes en tuiles, fermées de murs en torchis blanchis à la chaux, sont rangées en ordre passable autour de la halle et de la Pagode. Dans les petits villages , on se -contente de
paillottes, fabriquées, sans frais, avec la paille de riz, les feuilles de bananiers et de cocotiers. Le palétuvier, Taréquier, le bambou sont employés concurremment dans la confection de ces cases, dont la durée n'excède pas deux ou trois ans.
Le régime alimentaire des Annamites est loin d'être suffisant, sous un climat aussi énervant. C'est peut-être une des premières causes de la mollesse de cette race chétive.
Le riz, le poisson salé ou frais et la viande de porc, sont les bases de leur alimentation.
Il leur est défendu, par une loi, de tuer les buffles qui doivent être- conservés rigoureusement pour les besoins de l'agriculture.
Ils n'ont d'autres boissons que l'eau, les infusions de thé et le reou (alcool extrait du riz).
Le laitage et les œufs leur inspirent du dégoCit. Il est à présumer que le som avec lequel nous rechercnons ces aliments leur donnera peu à peu l'idée d'en user eux-mêmes.
Nos nationaux, qui ont eu des Annamites à leur service, ont tous pu vérifier que notre pain était d'abord avidement mangé par ces indigènes, mais que bientôt ils revenaient avec empressement à leur plat de riz favori. Notons cependant leur goût prononcé pour le biscuit de ration.
Le nuoc^mam est l'assaisonnement indispensable de toute leur cuisine. Ils le préparent en
mettant pendant dix jours du riz à fermenter avec du pois^son dans de Teau salée. Ce liquide ressemble assez de loin à de la saumure d'anchois. Il relève le goût des mets cuits à l'eau simple, mais il faut être Gochinchinois pour en user.
La farine de riz est utilisée de diverses manières dans le répertoire des vatels annamites. Elle sert à couler de petites granules spbéroï dales qui les feraient prendre pour du tapioca par un œil peu exercé , ou encore une pâte, dite vermicelle chinois, qui peut se manger en potages ; des gâteaux en forme de crêpes, qui se débitent au coin des rues et se confectionnent devant l'acheteur, etc. . .
Les espèces du règne végétal consommées dans l'alimentation indigène, sont nombreuses : les tomates , les navets , plusieurs sortes de pois, les haricots qui sont délicieux, surtout ceux de Baria, les ignames, les ciboules, Téchalotte, l'ail, une espèce de chou, la moutarde, la blède, le maïs, le piment, l'aubergine, etc.
Ils affectionnent une salade composée de germes de haricots mélangés avec des chevrettes, et parfumée avec la feuille d'une plante aromatique, dont nous regrettons d'ignorer le nom français.
Nous avons importé avec succès en Gochinchine de nombreuses espèces européennes qui
ont enrichi le soi de nos possessions, et dont nous apprécions la valeur: radis, choux d'Europe, asperges, pois, laitue, scarole, chicorée, céleri, cerfeuil, persil, betterave, etc.
La pomme de terre et les oignons ont résisté aux tentatives d'acclimatation. Mais la Chine fournit ces pixxluits en quantité sufQsante à la consommation.
Comme les enfants ou les personnes dont le système osseux est faible ou malade, les Annamites consomment beaucoup de sucre. L'industrie sucrière est néanmoins peu avancée chez eux. La canne , mal cultivée probablement , pousse en tiges frêles et pauvres en eau.
Il appartient aux hommes spéciaux d'étudier les causes de cette imperfection et d'y porter remède. Trois qualités de cassonnade se vendent dans le pays ; aucune d'elles ne souffre la comparaison avec les produits de la Chine ou de Bourbon.
Si, maintenant^ nous passions en revue les variétés du genre animal que l'on rencontre en Cochinchine, et qui font les délices des tables européennes, on aurait à bon droit lieu de s'étonner du peu de progrès des Annamites en cuisine. Le cnevreuil, le lièvre, le paon, la perdrix, la caille, la tourterelle, le pigeon, la poule-d'eau, la sarcelle, la bécassine, l'alouette, te pluvier, le vanneau, etc., sont des pièces com-
munes dont quelques mandarins savent seuls estimer le haut goût.
Les volailles, poulets, sont, de la part des Annamites, l'objet d'une crainte bizarre, basée sur un préjugé national , qui veut que celui qui mange du poulet voie sa peau devenir semblable à celle de Tanimal. Conà)ien de gens parmi nous qui auraient la chair de poule I
On a beaucoup parlé du goût des Chinois et des Annamites pour la viande de chien. Le fait est vrai. Nous avons assisté à des repas de cette nature, et nous pouvons dire que si nous étions impressionné désagréablement, c'était moins par la vue de la chair du quadrupède fidèle, que par la simplicité de sa préparation. En effet, après l'avoir raclée préalablement comme un porc, ils embrochent la bête sans autre formalité, et l'exposent sur le feu qui doit la rôtir, sans la vider î Gomment participer à un pareil festin ? Cependant les commensaux se pourléchent absolument comme pourraient le faure de rabelaisiens convives devant un gigot cuit à point !
La chair du caïman est une friandise que se réservent les mandarins ! Ils ont des viviers dans lesquels ils entretiennent plusieurs de ces sauriens à la fois, afin de n'être pris au dépourvu.
dans les cas fortuits. Ils font subir au monstre, avant de le manger, un jeûne préalable de deux ou trois mois.
La graisse de porc est employée exclusivement dans la cuisson des aliments indigènes.
L*huile de ricin, malgré les hyperboliques récits de quelques voyageurs, n*entre que dans la préparation de certaines pâtisseries, comme on le fait de la rhubarbe chez les Moscovites. '
Le temps viendra certainement où Thygiène alimentaire des indigènes s'améliorera sous l'influence de notre exemple et des besoins que nous leur aurons créés, et ce ne sera pas un des moindres bienfaits de notre civilisation.
Si les Annamites se nourrissent mal, ils n'apportent également aucun souci dans leur mode de couchage habituel. Dans la classe pauvre, on dort n'importe où, à l'abri ou au grand air, avec une natte pour couverture et un morceau de bois pour oreiller. Dans la classe aisée, le grand luxe consiste dans le moustiquaire et le matelas en portefeuille du Cambodge, d'une épaisseur de quelques centimètres. Cette manière ausbi primitive de se coucher, entraîne forcément l'obligation de rester vêtu. Aussi nos Cochinchinois conservent-ils leurs vêtements nuit et jour collés à leur corps , jusqu'à ce qu'ils tombent à peu près d'eux-mêmes. La malpropreté qui les caractérise est indescriptible ! Elle engendre la vermine et des maladies cutanées dont fort peu de vieillards sont exempts.
L'usage du tabac est très répandu en Cochinchine. On le mâche, on le fume. L'habitude de la cigarette est aussi commune chez les femmes et chez les enfants que chez les hommes faits. Le tabac que consomment certains mandarins, contient du datura stramonium (1 feuille p. 30.)
LMvresse y est, comme partout, un penchant auquel on s'abandonne facilement. L'opium et
Talcool sont les moyens employés d'ordinaire à cet effet ; les fumeurs d'opium sont loin d'être rares parmi les Annamites qui tiennent cette coutume des Chinois qui la leur ont propagée. Ils faisaient, avant notre occupation, un usage exclusif de leur alcool de riz. On en voit aujourd'hui qui ne dédaignent pas le vin 3t recherchent l'ahsinthe, résultat premier et fatal de la civilisation.
Les Annamites ont adopté les mesures de temps des Chinois.
Ils divisent Tannée en douze ou treize mois lunaires, et le mois en trois périodes de dix jours. Le jour est de douze heures, dont la première correspond à nos onze heures du soir ; il se subdivise en trois parties de quatre heures appelées khac. La nuit comprend cinq divisions appelées canh. Une période de soixante ans constitue le grand cycle qui se subdivise en cinq périodes de douze ans ; le soixante-seizième cycle de rèrè chinoise est commencé depuis 1864, et se trouve dans sa cinquième année.
Les maîtres d'école qui enseignaient la lecture et récriture aux jeunes enfants , avant notre établissement, faisaient tracer sur le sable les caractères chinois usités dans la reproduction du langage. Nous avons fondé, dès le principe, des Ecoles chrétiennes, dirigées par des Frères, où Ton n'enseigne que les caractères latins.
Il est permis de penser que la vulgarisation de cette méthode est destinée à nous rendre incessamment de grands services, tant dans l'étude de la langue que dans celle de l'histoire d'un peuple digne de notre intérêt, auquel nous attachent des liens si nouveaux.
La religion suivie en Cochinchine est une sorte de bouddhisme, mélangé aux doctrines philosophiques de Confucius. Les indigènes ne célèbrent pas de grandes fêtes religieuses comme les peuples qui aiment les manifestations extérieures du culte. Leurs pagodes sont ornées dans le genre des pagodes chinoises, et entretenues par les soins du Conseil municipal de chaque commune. Le respect des morts, des ancêtres, est la vraie, ou pour mieux dire , la seule religion qu'ils pratiquent. Chaque famille a, dans sa maison, un autel à cet usage. Les morts sont enterrés dans le voisinage des habitations; aussi rencoritre-t-on des tombeaux un peu partout dans la campagne, là où il y a des villages et des cases isolées. Les fosses, peu profondes, sont recouvertes de monuments funèbres, ou d'une simple éminence en terre, selon la position de fortune du défunt. Les beaux tombeaux sont enduits d'une matière qui durcit à Tair et résiste victorieusement aux pluies torrentielles de ces latitudes. On l'obtient par le mélange à la chaux d'un suc retiré par rébullilion de certaines plantes (laurinées) . Le produit résultant de ce mélange est une espèce de stuc^ sur lequel ils appliquent leurs peintures, légendes, sentences, etc.
Les médecins annamites sont les élèves de la médecine chinoise , qu'ils apprennent dans les livres venus de Canton. Us jouissent d'une
considération qui est loin d'être nulle ; ils comp-^ tent au rang des notables, et nous avons eu plus d'une fois l'occasion de constater leur influence. Ils préparent eux-mêmes les remèdes qu'ils vendent. Leur matière médicale se compose de plantes en général : certains minéraux cependant et quelques métaux font partie de leur bagage scientifique.
La musique instrumentale est peu cultivée en Gochinchine, malgré le chantonnement du langage. Les Annamites aiment néanmoins le théâtre où presque tous les rôles sont chantés.
Mais le tam-tam est l'accompagnateur exclusif des acteurs, et sa monotonie bruyante n'est pas faite pour flatter des oreilles délicates.
Le violon chinois à deux cordes et la flûte sont leurs seuls instruments. En somme, ils ont peu d'aptitude pour un art qui a été en honneur chez les peuples les plus reculés. Un instant, nous avions pu croire que cette absence de goût tenait à l'imperfection de leurs moyens matériels, et nous avions espéré que l'audition de nos musiciens français viendrait tout à coup leur révéler leur faiblesse, et exalter leurs sens. Vainement. Nos artistes font retentir les échos de Saigon, depuis bientôt dix ans, et c'est à
freine si quelques gamins sifllent médiocrement 'air de la Retraite.
Les pièces qu'on joue dans leurs théâtres, sont presque toutes tirées du répertoire chi-^
nois (1). La plupart du temps, ce qu'on y débite est lettre close pour les acteurs et pour les auditeurs. Néanmoins, parmi le nombre, il en est quelques-unes composées en annamite vulgaire, qui sont fort goûtées par le public. Celles-là sont en général comiques et assaisonnées de plaisanteries qui provoquent de bons gros rires. Nous en avons entendu une entr'autres qui était une charge dans le genre de la Mère Gigogne ; et, déUdl qui donnera une idée juste de l'esprit de ce peuple, nous faisons souvent les frais de cette gaîté franche. Habiles à saisir nos travers sous leur côté grotesque, leurs comiques nous chargent sans façons, tout aussi bien que les nôtres en usent à l'égard de nos voisins les Anglais ; et l'efifet produit sur les spectateurs est absolument le même.
Nous ne terminerons pas ces notes, sans doute incomplètes, sans mentionner les peines infligées aux coupables et autorisées par le code anna-
(t) Le théâtre n'est pas en Gochinchine, ce que l'on pourrait s'imasiner, d'après ce qu'il est en France. Le public y est admis gratuitement. Ce sont les mandarins
3ui paient les artistes qu'ils louent, que ceux-ci soient omicUiés dans leurs arrondissements ou qu'ils soient troupes de passage. — Il n'y a pas de local siffecté spécialement à ces représentations, qui se donnent en plein marché ordinairement ou dans une baraque dressée à cet effet.
mite : la prison, les verges, la cangue, la pendaison, la décapitation et la mort lente avec toutes ses horreurs.
Nous ne voulons point nous appesantir sur la description de ces divers supplices, mais nous ne saurions passer sous silence une croyance singulière, qui serait peut- être une explication raisonnable de la tranquillité et du sang-froid avec lesquels les Annamites condamnés à être pendus se laissent passer la corde au cou. Nous en avons tous fait la remarque. Les Annamites sont convaincus que lorsque la tète n*a pas été séparée du tronc, ils doivent revivre dans l'Eternité; et cependant, contraste bizarre, ils placent, de même que les Chinois, le siège de l'intelligence dans la cavité abdominale : {Boum nieuhe^ ventre penser.)
La décapitation est considérée par eux comme une peine très grave, et comme une mort qui les plonge h jamais dans le néant. Le gibet n'ayant point ces conséquences, ils peuvent l'affronter sans terreur. Cette croyance est tellement enracinée dans leur esprit, qu'on a vu des gens poussés par des haines personnelles, trancher eux-mêmes la tête à des pendus, pour n'être pas exposés à les retrouver plus tard dans la vie éternelle.
L'industrie des indigènes n*est pas beaucoup plus avancée que leur art culinaire, mais certaines professions sont arrivées néanmoins à un degré de développement tel, qu'il leur reste peu de progrès à faire pour se mettre au niveau de leurs pareilles/ chez les autres peuples.
La chaux est l'objet d'une fabrication spéciale, pour laquelle les Annamites emploient les coquilles terrestres, marines ou fluviales dont ils se nourrissent préalablement (huîtres, escargots, moules, palourdes, les coraux, etc.) Un grand four, chauffé à une température élevée^ est le seul appareil nécessaire à cette opération.
Les nattes et les salaccos sont confectionnés par les habitants de certains villages pauvres, et dirigés ensuite sur les marchés pour y être vendus. Dans la province de Mitho, dans celle d'Ha-Tien, surtout, les nattes sont recherchées pour leur finesse et leur beauté.
La province de Mitho fournit encore les meubles en rotin, fauteuils, canapés, chaises, tabou-
rets, cages, etc., objets d'un prix modique, d'une durée assez longue, et d'un usage commode.
Les bois d'ébénisterie sont travaillés par les ouvriers de "Vinh-Long avec une supériorité relative. Des buffets sculptés en relief, des boîtes à bétel, dont les angles sont ornés de coins métalliques, sont leurs ouvrages les plus ordinaires. Certains tourneurs en bois se font aussi remarquer par leurs travaux, quelquefois pourvus d'une élégance incontestable.
Les charpentes des pagodes et des habitations des riches mandanns, sont généralement construites avec un art particulier , cette branche de l'industrie indigène ayant acquis une très grande perfection.
Les incrustations de nacre sont exécutées souvent par de fort habiles ouvriers. On cite ceux de Cho-Quan pour leurs chapelets, crucifix, boîtes à bétel, etc...
Les orfèvres de l'empire d'Annam sont presque aussi avancés dans leur art que ceux de la Chine. Ils fabriquent les bijoux, les orne-
ments dont aiment à se parer les individus des deux sexes : bracelets, colliers, épingles à cheveux, peignes, boucles d'oreilles, bagues, etc. Cette industrie, dans Tenfance, à côté de ses rivales en Europe, livre cependant des produits qui ne manquent ni d'originalité, ni de grâce. La plupart des orfèvres sont doués d'une faculté d'imitation qui leur permet de reproduire très exactement les modèles les plus divers.
Nous les avons vus imiter à s'y méprendre certains objets de luxe sortis de nos ateliers de France. Ils ignorent l'horlogerie, mais ils ne peuvent dorénavant tarder à l'apprendre, et ils y feront sans doute des progrès rapides.
L'ambre jaune, très recherché et très cher, sort de leurs mains en colliers, en bracelets, en boutons que les femmes sont jalouses de posséder.
Les terres argileuses et grasses sont employées par les tuiliers, les briquetiers, les potiers. Le.s innombrables constructions qui s'élèvent tous les jours, pour faire face aux besoins de l'Etat et des particuliers, donnent un débouché aux produits de ces travailleurs modestes, qui comptent Un nombreux personnel.
Les instruments d'agriculture, de charpentage, sont fabriqués par les forgerons du pays. Ouvriers primitifs ! œuvres à peine dégrossies !
Les teinturiers, profession représentée dans tous les villages populeux, tirent les couleurs qu'ils appliquent du règne végétal (rocou, cochenille, safran, indigo et autres plantes.)
Cultures. — L'influence des saisons agit particulièrement sur k végétation.
Au début de la saison des pluies, la température augmente, les orages sont très fréquents; mais la nature se réveille, la terre dénudée commence à se parer : cotonniers , orangers , citronniers, cannelliers entrent en fleurs ; c'est l'époque favorable aux semences de riz, maïs, ortil de Chine, etc., aux plantations. On cueille les ananas, les mangues, les mangoustans, dès les premières pluies. Le mois de juillet est redouté des agriculteurs, parce que la chaleur de ce mois est très forte et brûle fréquemment les riz. En septembre, les campagnes sont inondées, le riz est magnifique. Les forêts sont dans toute leur beauté et toute leur force.
Vers le 15 novembre environ , les pluies cessent et Ton entre dans la saison sèche, La récolte du riz commence et dure jusqu'à la fin de janvier L'indigo, le tabac et autres solanées sont semés dès le mois de décembre. Le repiquage du tabac se fait peu de jours après ; sa maturité est complète en février. La canne, mûre dès la fin de novembre, est coupée en décembre, pour la fabrication du sucre.
Il est évident que la nature du sol, la chaleur, l'humidité, influent plus ou moins sur la flo-
raison des plantes et la maturité des fruits. Les terrains ferrugineux ou argileux sont moins propices, par exemple, aux plantations qu'un sol sablonneux.
Les plantes d'Europe souffrent de la quantité d'eau qui lés noie, pendant la saison des pluies; elles préfèrent la saison sèche, mais demandent à être alors couvertes, et arrosées régulièrement.
L'huile de coco se fabrique pendant toute Tannée. 11 y aurait un livre à faire sur les ressources inouïes que les indigènes de toutes les régions tropicales trouvent dans la présence de leurs cocotiers. Tout est utilisé dans cet arbre précieux : racines, écorces , tronc , branches, feuilles, fruits, liqueur. A lui seul il donne nourriture, boisson , vêtements , habitations, cordes, ustensiles, éclairage ; et il pousse partout sans soins ni surveillance.
On peut résumer en quelques mots les diverses phases de la culture du riz : labourer et semer ; trois mois après, arracher et repiquer ; quatre mois plus tard, couper et battre.
Un hectare de semis donne jusqu'à 15 hectares de repiquage. C'est l'arrondissement de Phuoc-Loc qui passe pour fournir la plus belle qualité de riz. On évalue à environ 230,000 hectares la superficie des terrains cultivés en rizières, en Gochinchine ; et à 80,000, l'espace occupé par les autres cultures : coton, maïs, bétel, mûrier, tabac, canne, etc.
Les animaux domestiques sont représentés en Cochinchine par les buffles, les bœufs^ les chevaux, les porcs, les volailles, etc.
Les buffles, employés au labour, sont aussi attelés à des chars grossiers, ne pouvant porter que de légers fardeaux. Les roues de ces chars méritent cependant une mention particulière.
Inhabiles dans le charronnage, les Annamites taillent leurs roues d'une seule pièce, dans le tronc d'un arbre scié perpendiculairement à son axe. Ils choisissent à cet effet les troncs les plus gros de leurs forêts. Nous avons vu très souvent des roues dont le diamètre atteignait 1 mètre 50 ; mais ces larges surfaces ne présentent aucune résistance et se brisent au moindre choc.
Les bœufs sont très rares dans l'est, ils commencent à se montrer vers les frontières du Cambodge, à Taï-Ninh, Tràm-Bang, et deviennent très communs dans le royaume du Cambodge. Généralement réservés pour l'attelage de carrioles, plus légères et aussi peu solides que les chars à buffles, ce sont de jolis animaux, de petite taille, qui fournissent une bonne viande.
Les chevaux de la Cochinchine sont également courts et bas, à tête un peu forte, carrée ;
malgré cela, ils ne sont pas dépourvus d'une certaine élégance. La poste les emploie pour le service des tràms. Les équipages des bourgeois de Saigon sont montés avec ces petits coursiers, qui, bien harnachés, produisent un effet assez gracieux.
Nous avons tenté d'y importer T âne d'Egypte. Cet animal semble, jusqu'à présent, supporter admirablement le climat ; vulgarisé, il sera un jour la bête de somme par excellence.
L'espèce ovine manque aussi complètement ; les brebis, moutons, apportés d'Aden, ne vivent pas en Cochinchine. Mais il est dans cette espèce, des individus qui s'acclimatent on Amérique , dans des latitudes où les conditions de température et d'humidité de l'air sont à peu près celles de notre colonie. Il ne faut donc pas déspspérer de voir avant peu cette intéressante espèce prospérer en Cochinchine.
Le poisson frais, séché, salé, entre non seulement pour beaucoup dans l'alimentation des Annamites, mais il est encore Tobjet d'un grand commerce.
Les espèces comestibles que l'on apporte sur les marchés sont très variées. Beaucoup de poissons de mer remontent les fleuves dans lesquels la marée se fait sentir et viennent s'ajouter au nombre, déjà considérable, de la population fluviale Les arroyos contiennent des espèces particulières, très communes, de qualité mférieure, que l'on consomme sur place.
C'est dans la grande famille des dupées, qu'il faut ranp;er la plupart des poissons de mer, que les pêcheurs salent pour l'exportation. 1/aZose, le ca-woëy le ca-/em, le ca-wégfa blanc d'argent ou jaune d'or, le ca-bay, V anchois.
On sèche et on sale aussi en grande quantité : le thon, le ca-ho, le ca-chiioë, leca*swoc, le ca-thimy tous très répandus dans les mers de rindo-Ghine.
Le ca-hop, le ca-tré, le ca-tien (siluroïdes^, le ca-ro, le ca lac, le ca-hong, le ca-lop, le
ca-chiai (pharyngiens) peuplent les arroyos et sont apportés dans des viviers sur les marchés.
L'anguille (luong) abonde dans les fleuves, les arroyos, les ruisseaux et la vase des palétuviers.
La langouste, les crabes, les chevrettes sont très communs, et de consommation quotidienne.
Le ca-lap est, de tous les poissons d'arroyos, celui qui est le plus abondant : on le prend jusque dans les rizières ; il s'enfonce dans les palétuviers au milieu des vases, et arrive en rampant au pied de ces arbres. Pourvu d'un liquide visqueux qu'il sécrète abondamment, il a la faculté de s'appliquer verticalement au tronc des arbres ; sa tête est aplatie de haut en bas, renflée sur les côtés, et couverte de grandes plaques écailleuses. Son corps allongé, arrondi, marbré de noir sur le dos, est presque cylindrique (ophicéphale )
Le requin^marteau est très répandu dans les environs des embouchures des fleuves ; de petite taille, il n'est pas redouté des indigènes, qui le pèchent et le vendent sur les marchés.
Nous ne quitterons point ce sujet sans parler d'une variété de petits poissons, qui offrent ceci de remarquable, que, mis en présence les
uns des autres, ils se colorent subitement de riches nuances et se battent avec acharnement. Les Annamites les nomment ca-thia, les Cambodgiens trel'Crahom, Gomme nos poissons rouges, on les conserve dans des vases en verre, pour jouir plus facilement du coup d'œil de leurs ébats.
Une espèce dangereuse pour les baigneurs circule dans les arroyos et remonte les fleuves à de grandes distances: c'est le ca-ngoi, armé d'une mâchoire à bords tranchants, doué de la propriété de se gonfler d'air, quand il est touché. Il s'attaque aux appendices flottants des nageurs imprudents, aux doigts des pieds, etc., et tranche net la partie saisie qu'il avale gloutonnement.
L'étendue des forêts exploitables en Cochinchine, dépasse peut-être deux millions d'hectares. Malheureusement de grandes difficultés provenant principalement du manque de routes, embarrasseront longtemps nos négociants. En outre, les arroyos ne sont pas partout praticables aux trains de bois. L'aspect des forêts, pour qui s'y est avancé, présente des différences remarquables : taillis, steppes, haute futaie, broussailles, massifs, clairières s'offrent tour à tour à l'observation.
La plus grande partie des bois que le commerce pourra utiliser n'a pas encore de noms dans notre langue. Gela tient à ce que l'étude de l'histoire naturelle de notre colonie est encore à faire, car nous ne pouvons douter de la présence dans les autres régions tropicales des espèces que fournit la Gochinchine»
Le bois de mille ans, ainsi nommé par les Annamites et les Cambodgiens, à cause de sa dureté ; le sandal ; les cam-xe, employés en menuiserie ; l'ébène ; une multitude de bois de charronnage et de charpentage ; un bois odorant rouge foncé ; un bois qui devient noir à l'air et qui durcit considérablement une fois travaillé ; une grande abondance de bois précieux pour les constructions, et que les Annamites emploient comme piliers ; tous ces bois ont multiplié
dans nos forêts et ont une valeur qui est destinée à s'accroître.
Les constructions navales utilisent déjà certaines espèces à tronc très droit, à grand diamètre, que les Chinois recherchent pour leurs jonques, et paient fort cher.
On ne compte pas moins de quarante espèces résineuses ou essences diverses dans nos provinces forestières. Les Annamites savent en exploiter quelques-unes ; ils récoltent Thuile des grands caï-yao, au moyen d'incisions faites aux troncs à l'époque de la sève, sans altérer la santé de l'arbre incisé qui pousse comme les autres. La résine abonde littéralement dans les régions les plus touffues.
Le rendement en huiles et en résines assure à la colonie un revenu considérable, mais il faut des décrets intelligents qui réglementent l'exploitation, le défrichement, la coupe de ses forêts. Il faut aussi des chemins pour y aborder facilement, et tout cela est encore à faire.
Nous n'avons pas la prétention de signaler toutes les ressources forestières de la Cochinchine , mais nous croyons pouvoir avancer qu'elles sont loin d'être épuisables en peu de temps, et que rien ne presse dans les mesures préservatrices dont il est cependant important de se préoccuper.
Parmi les menus produits des forêts citons
les corneSy les ivoires, les pelleteries — objets d'un commerce avec la Chine, — le bois de chauffage, le rotin, la cire, le miel, etc..., qui, pour être moins précieux, sont cependant dignes de de fixer Tattention.
Sur les marchés de Bien - Hoa , Thu - Dau-Mot, etc., le daù, le vën, le huinh, le vap valent 3 piastres, les pièces rondes de 10 mètres de longueur sur 0,40 de largeur.
Les mêmes pièces équarries doublent de valeur. Le gô est un des bois les plus chers ; pareille longueur de gô, à celle énoncée déjà , aurait une valeur de près de 25 piastres.
M. Roche, ministre de France au Japon, fît, il y a quatre ans à peine, un envoi d'un millier de plants au Jardin botanique de Saigon, dans le but d'enrichir la colonie des espèces qui lui manquent; l'aptitude du sol, sa puissance et sa fécondité faisaient espérer le succès de cette expérience. Parmi les bois envoyés, il faut citer ; le camplirier, le mûrier blanc, plusieurs espèces fruitières du Japon, et surtout une grande variété de bois d'œuvre pour l'ébénisterie et la menuiserie. Quelques-uns de ces jeunes plants ont réussi, mais c'est le plus petit nombre. De nouvelles tentatives seront certainement faites dans cette voie, et seront plus heureuses.
On a analysé le poison dans lequel les Mois trempent leurs flèches^ et Von a cru reconnaître
à cette substance les propriétés de la strychnine. Il j aurait donc, dans les forêts des Mois, de la noix vomique, et Tarbre qui la produit.
Les abeilles vivent à Tëtat sauvage dans les forêts où elles nichent sur les arbres. Leur miel recueilli par les bûcherons est vendu aux médecins annamites qui l'emploient dans le but de masquer la saveur de leurs drogues. Il n'entre pas autrement dans la consommation des indigènes ; mais la cire est d'un usage plus fréquent.
Là où les forêts sont en voie d'exploitation, les bûcherons se construisent de petites paillottes rapprochées les unes des autres, dans lesquelles ils vont prendre leurs repas et faire la sieste, au moment de la plus forte chaleur. Les animaux sauvages, qui circulent la nuit à travers les bois, les ont obligés à chercher le moyen de se mettre à l'abri de leurs atteintes, A cet effet, ils choisissent trois ou quatre arbres peu éloignés et suffisamment élevés, entre lesquels ils établissent, à une hauteur convenable, un plancher au-dessus duquel ils improvisent une toiture en feuillages. C'est là qu'ils se rétirent dès avant le coucher du soleil, et d'où ils assistent, impassibles, au concert effrayant que font entendre les fauves. Les bûche rons cultivent souvent de petits jardins et des champs de riz, d'une espèce particulière, qu'on
nomme riz des bois, qui pousse et arrive à maturité sans le secours de Teau, indispensable aux rizières de la plaine.
Mentionnons ici, comme hôte des forêts, une plante inculte, vivace, grimpante, qui, comme fâchée d'être méconnue, choisit de préférence pour se montrer à l'homme, les haies qui bordent les chemins, les troncs des gros arbres à la lisière des bois, qu'elle étreint de sa tige élancée, qu'elle décore de ses fruits énormes, la vigne l
La présence de la vigne dans l'Indo-Chine, n'a rien qui doive nous surprendre : la légende de Noé nou» prouve qu'elle est originaire de l'Asie. Mais comment se fait-il que les indigènes n'aient pas cherché à utiliser les monstrueuses grappes qu'elle porte? Nous avons souvent mangé de ces fruits qui ont un goût âpre et sauvage, que la culture corrigerait bien vite. Nous avons* même fabriqué du vin ; et cette expérience, aussi imparfaite qu'elle fut, nous autorise à engager les colons à tirer la vigne de l'oubli qui s'est fait autour d'elle ! Notre vin, grossièrement travaillé, avec des fruits pris au hasard, à différents degrés de maturité, fut trouvé mauvais. Et il l'était ! amour-propre d'auteur à part. Dédaigneusement relégué dans un coin, on n'y songea plus. Cette indifférence causa sa gloire. Deux ans et quelques mois plus tard, il nous prit envie de savoir ce qu'il était devenu, et quelle fut notre
surprise, il était potable, limpide, il avait du feu. Un arrière-goût de bête fauve prenait un peu la gorge après avoir bu, mais, deux ou trois jours après, les dix ou douze bouteilles qui avaient attendu ce grand jour, avaient vécu !
La culture de la vigne, répétons le à nos colons, serait une action méritoire.
Honneur et profit à qui l'entreprendra !
Un très grand nombre de reptiles rampent sm* le sol de la Cochinchine, et malgré la réputation vénéneuse de la plupart d'entre eux, nous n'avons jamais eu d accidents graves à déplorer par leur fait. Le serpent vert passe pour un des plus dangereux. Il est très répandu dans les forêts, mais on le voit également dans les environs des cases et des plantations de bananiers. Nous en avons rencontré très souvent dans le camp des Lettrés ou dans les jardins qui entourent les logements de la rue Gatinat. Le serpent boa , le piton affectionnent les séjours humides; ce sont des espèces inofifensives pour l'homme; les rats, les grenouilles sont leurs victimes habituelles. Ils ne dédaignent pas le poulet de temps à autre ; mais leur voracité pour les gros et les petits rats qui dévastent les maga^ns à riz et pour les petits quadrupèdes forestiers, en ferait un auxiliaire utile plutôt que nidsible à l'homme.
Les couleuvres se sont multipliées d'une façon prodigieuse : on en rencontre à chaque pas, dans les montagnes couvertes de forêts, dans les taillis, les fourrés et jusque dans les rizières desséchées pendant la mousson deN.-E. Certains oiseaux de proie leur font une guerre sans merci, comme sans résultats pour leur destruction. Dans les fleuves, on voit nager le
serpent d'eau, qui pousse souvent Taudace jusqu'à s'introduire à bord des bâtiments au mouillage, où il expie sa témérité.
Les scorpions, les cent-pieds pullulent. On est exposé à les rencontrer partout autour de soi : leurs piqûres amènent rarement des suites sérieuses ; des lotions d'eau ammoniacale dissipent ordinairement les . accidents en quelques heures.
La chasse est la distraction naturelle des Français en Gochinchine. Les postes militaires établis de distance en distance, sur les différents points du territoire conquis, servent de relais et de but aux chasseurs isolés. Le caractère paisible des habitants des campagnes, leurs mœurs douces quoique incultes, font de ces excursions de véritables parties de plaisir, le plus souvent exemptes de dangers. L'emploi des armes à feu n'est point familier aux Annamites qui les réservaient à l'armement de leurs forts et de leurs places de guerre. A part l'usage des arbalètes, qui sont encore entre les mains de quelques individus des armes de précision, ils se bornent à tendre des filets et des lacs, dans le but de prendre le gibier destiné à figurer sur la table du mandarin ; aussi, dès les premiers jours de notre occupation, cailles, perdrix, pigeons, paons, foisonnaient et se laissaient approcher à moins de quinze pas. Or les fusillait à regret. Mais il fallut bientôt entrer en campagne, le gibier ayant fui loin des habitations ; c'est de ce moment que commença la chasse.
La vraie chasse, celle-là ! pas de gardes ni de terrains défendus, pas de jaunes baudriers intempestifs ! l'espace libre, le bois, la plaine et la montagne ! — Des marais un peu partout, des arroyos à traverser, — autant de bains à
prendre avec plaisir sous une brûlante température, •— et le canard et la poule-d'eau sont au bout du canon destructeur.
La sarcelle est répandue par milliers sur la surface de la Cochinchine. Nous avons \u des vols de ces aquatiques obscurcir le ciel, lorsque le passage d'une canonnière à vapeur venait, par le bruit de sa marche et de son sifïlet, trou bler la sécurité dont ils jouissaient. Ces oiseaux perchent quelquefoirt par centaines sur les arbres qui bordent les rivières et les arroyos.
Les râles, les poules d'eau, les poules sultanes fréquentent les marais d'eau douce.
La bécassine, l'alouette, le pluvier, le vanneau sont autant de pièces qu'un chasseur aime à trouver sur sa route.
Les environs des ruisseaux, ombragés d'épais fourrés et de buissons épineux, enlacés par des lianes sans fin et diverses plantes grimpantes, abritent lo coq et la poule sauvages, les faisans.
Le paon, ce royal gibier, hante les lisières des ibrêts et se plaît au sommet des arbres les plus élevés : on l'approche difficilement ; aussi faut-il une carabine et l'adresse d'un bon tireur pour s'emparer de ce précieux trophée.
La perdrix de Cochinchine vit isolément par couples ; elle pond, vers le mois de mai, trois
ou quatre œufs, qu'elle cache dans les roseaux qui s'élèvent au-dessus des terrains sablonneux qui avoisinent les marais peu profonds. Elle perche très souvent.
La tourterelle et le pigeon vert sont les hôtes des grands banians, sur lesquels ils trouvent une abondante nourriture. Un banian peut être souvent chargé de pigeons, sans que l'œil le plus vif, puisse en discerner un seul, tant leur couleur se confond admirablement avec celle des feuilles vertes, tant ils savent garder la plus complète immobilité.
La caille abonde dans les plaines.
Les espèces qui vivent uniquement sur les bords de la mer et des marais salants, et dont quelques-unes sont des mets recherchés, sont aussi en nombre considérable.
Quand on est tant soit peu admirateur des beautés de la nature ; quand on aime la promenade et la recherche de Tinconnu, rien de plus facile que de remplacer le bâton blanc du voyageur par un fusil à deux coups ; et n'eût-on jamais sacrifié à Saint-Hubert, on devient, en peu de temps, un de ses ardents disciples. Il faut cependant être doué d'une force physique suffisante, d'une constitution capable de résister au climat, avoir assez de présence d'esprit pour se tirer à l'occasion d'un moment difficile ; un peu de confiance en soi, pour se risquer au loin ; se tenir sur la défensive sans affectation et surtout ne jamais maltraiter les inoffensifs, pour n'avoir pas à craindre de représailles. Ces conditions satisfaites, on glisse dans ses poches un bon petit Lefaucheux, et on se met en route.
Les troupeaux de buffles, qui paissent en liberté, doivent être évités avec soin par les chasseurs prudents, car il n'est pas rare de voir ces animaux fondre tout-à-coup sur les Européens, qu'ils menacent de leurs cornes redoutables.
Il est encore une autre bête plus féroce dont il importe de connaître les mœurs, de
voir les traces et de deviner la présence ou le voisinage : le tigre de Cochinchine est en effet de tous les animaux, celui dont on doit le plus redouter la rencontre.
Après quelques études, on arrive bientôt à ne plus confondre ses ti^aces avec celles d'aucune autre bête, et souvent à lire facilement dans l'empreinte qu*il laisse sur le sol certains renseignements importants, tels que son âge, ses actes, et, je dirais presque, sa pensée ! L'empreinte, en effet, est petiteou grande, large, profonde ou légère, effleurant le sol ; la distance d'un pas à l'autre indique son allure : il marchait, il trottait, il bondissait, il guettait une proie ou bien il en rapportait une d^ns son antre. Il nous est arrivé de voir sur le sol, tout le récit de la lutte engagée entre le bourreau et sa victime.
Le rhinocéros et Téléphant, moins communs que le tigre, existent dans certaines provinces giboyeuses, celle de Bien-Hoa, par exemple; le rhinocéros est un animal redouté des Annamites.
Il est à remarquer que rhinocéros, éléphant et tigre ne se i émisent jamais ensemble dans les mêmes parages. Ils semblent s'éviter tous trois, et là où vous verrez une trace de tigre, vous observerez rarement les empreintes des deux autres.
Le tigre royal, que les Annamites nomment ong kop (monsieur le ligre^, est le plus cruel des quadrupèdes des Indes-Orientales.
D'une taille plus élevée que celle du lion d'Afrique, à tête ronde, couvert d'une robe d'un jaune vif en-dessus, blanche en-dessous, rayée de bandes noires transversales, doué d'une force prodigieuse, il est la terreur de laCochinchine. Sa longueur atteint souvent 2 mètres 60, du museau au bout de la queue.
L'effroi qu'il inspire à la population indigène, va jusqu'à la superstition la plus absurde. Incapables de prendre des mesures assez énergiques pour détruire ou éloigner cet hôte redoutable, les Annanîites lui élèvent des autels, lui adressent des prières, lui immolent des victimes, à l'égal d'un dieu. Les restes mêmes de son cadavre sont l'objet de leur culte insensé. Le poil des moustaches, les griffes, la poudre obtenue par le limage des dents canines, passent pour des alexipharmaques et sont recueillis précieusement. ,
De petits autels sont dressés aux abords des villages devant lesquels les Annamites, sur
le point d'entreprendre un voyage à travers la forêt, font brûler des mèches résineuses et vont déposer des offrandes.
Ils tentent cependant quelques efforts pour capturer cet animal.
Des pièges à tigre sont dressés par ordre ties maires, et chaque habitant fournit à son tour le porc ou le chien destiné à servir d'amorce. Ces pièges sont composés de pieux très solidement fixés en terre formant, par leur disposition, une souricière de grande dimension dans l'intérieur de laquelle l'appât vivant est attaché de manière à faire jouer une porte à bascule qui se referme sur le tigre au moment où il a saisi sa proie. Ainsi pris, il pousse des miaulements de fureur, des rugissements qui avertissent de sa capture. La population ac<îourt au point du jour, entoure le piège, et, sûre de rimpuissance du dieu , l'accable d'outrages jusqu'à ce que le maire ordonne sa mise à mort.
Une opinion populaire, qui semble confirmée par Texpérience, fait considérer comme désormais inutile, un piège dans lequel un tigre aurait été pris une fois.
Il est une autre manière de tuer le tigre, mais à laquelle on a rarement recours à cause du danger qu'elle présente. C'est la chasse aux rabatteurs, pour laquelle les indigènes se réunissent en grand nombre, se disposent en demicercle, et marchent en convergeant vers le centre, point où se trouve un gigantesque filet destiné à envelopper plusieurs animaux à la fois. Il arrive que, furieux de se sentir entouré de tous cotés, le tigre bondit sur ses agresseurs. L'anecdote suivante, quoique ayant un dénoulinent moins tragique, donnera une idée de ce genre de chasse :
« Le phîi-ca vint prévenir le quan-an, qu'un » tigre de la plus forte taille et qui exerçait ^ ses ravages depuis plusieurs jours dans les » environs de Gô-viâp, venait d'être remisé » non loin de ce village. La veille, il avait un > peu rudement carressé le flanc d'un Anna- » mite; mais la griffe, heureusement, avait » glissé sur les côtes de l'indigène, qui en fut 1 ainsi quitte pour une plus ou moins profonde » déchirure.
1 Le auan-bô, le quaii-àn partirent aussitôt. > Un millier d'Ajmwûte$ se trouvaient déj&
]» sur les lieux, les uns armés de lances ou de > bambous pointus, les autres de claies égale- » ment en bambous, d'autres enfin munis de » tams-tams et d'autres instruments devant ser- » vir à exciter le courage annamite et effrayer » la bête.
» On se mit en mesure de cerner Tanimal • dans une enceinte, qu'on ne devait lui laisser » franchir que sous peine d'avoir sa fourrure » gâtée, soit par un coup de lance, soit par une » balle de nos chasseurs. Le cercle vivant ne » rejoignait pas encore ses deux extrémités, » que, soudain , une clameur, jointe au bruit » étourdissant du tam-tam, réveille le tigre, î Son instinct lui révèle le danger : il veut le » fuir, et profite du vide laissé par les Anna-
> mites. « La partie est perdue ; il est plus fin » que vous, ông kop ! » s'écrie une femme an- » namite qui, pour jouir du coup d'oeil, s'était » prudemment perchée sur un arbre. La partie D semblait perdue, en effet, quand soudain
> cette bonne femme pousse un cri et , à » la hâte, descend de son arbre. Le tigre » venait de se blottir dans sa maison, après
> avoir égorgé son cochon au passage.
» Effrayé par les cris des indigènes, l'animal » semble paralysé et ne cherche plus à fuir.
» Une nouvelle enceinte est bientôt formée :
» on entoure la maison d'une barricade de 1» claie de bambous , derrière laquelle trois » rangs d'Annamites, armés de lances^ se met-
» tenten garde, tandis que d'autres, montés > sur le toit, cherchent à débusquer l'animal.
» Forcé dans ses derniers retranchements, :» il se montre enfin pour lutter face à face ; » ses terribles hurlements domment les cris » que jettent un millier d'Annamites ; il s'é- » lance, mais les claies de bambous l'arrêtent y> dans son bond ; c'est en vain qu'il renouvelle » l'effort, il vient encore se briser contre les » fatales claies et contre les lances que les in- » digènes, placés en dehors, lui présentent.
» Dans ce moment de rage, il grave ses dents » puissantes sur le fer de plusieurs de ces lan- » ces, mais, vaincu déjà, le cercle se ressene » et l'étreint. Placés au premier rang, nos » chasseurs ne peuvent le tirer dans la crainte » de tuer des Annamites ; le coup de grâce lui » vient enfin d'un arbre où plusieurs matas, D armés de carabines, étaient montés.
» Quoique tué sur le coup, la terreur qu'il ^ inspire encore aux Annamites est telle qu'ils » n'approchent de lui qu'avec effroi et ne le tou- » chent que lorsqu'ils ont eu le temps de se y> convaincre que le tigre est bien mort. »
L'éléphant, poussé par les inondations du Cambodge, vient souvent chercher un refuge jusque dans la province de Bien-Hoa, ou celle de Saigon, dont le terrain moins humide, en certains lieux (Bien-Hoa, Baria, Taï-Ninh), lui fournit une abondante nourriture et des abris assurés. Cet animal voyage toujours en troupes de plusieurs familles.
Les agriculteurs sont atteints dans leurs récoltes par le passage des . proboscidiens, qui foulent et mangent les riz, les jeunes pousses, déracinent les arbres, etc., et ne sont pas toujours inoffensifs, comme le prouve le récit suivant, que nous empruntons, ainsi que la précédente anecdote, au Courrier de Saigon :
« On nous adresse de Baria les détails sui- » vants sur une agression dont un détachement » d'infanterie a été récemment l'objet de la » part d'une troupe d'éléphants.
> Je faisais dernièrement partie d'une recon- :» naissance composée de soixante-dix hommes, ]» y compris quelques Annamites. Nous venions
> de nous engager dans un sentier difficile et
> étroit, dans lequel nous ne pouvions marcher
> qu'homme par homme. A notre gauche était » un lac bourbeux, d'une longueur de 150 » mètres, et à notre droite se trouvaient des » brousses impénétrables.
» Il était quatre heures du matin et l'obscu- 9 rite de la nuit augmentait beaucoup les diffi- :ù cultes de ce passage.
9 La lueur incertaine d'une torche guidait seule notre marche dans cette solitude.
]» Pourtant nous marchions vigoureusement, » car il s'agissait de surprendre une bande de > rebelles qui nous était signalée.
» Tout-à-coup, nous entendons à notre droite » des éléphants s'avançant vers nous en pous- > sant de grands cris ; nous avions vu tant de :» fois passer à nos côtés ces herbivores inof- :» fensifs, sans nous faire le moindre mal, que, y» sans nulle hésitation, nous continuons notre » marche. Mais le bruit devient de plus en plus » terrible et rapproché. Les éléphants sont fu- :» rieux de ce que, par notre position, nous les
» empêchons d'aller boire dans le lac. Ils ne > sont plus bientôt qu'à trente mètres de nous, et » il est impossible, par cette nuit sombre, dans » ce sentier étroit et marécageux, d'éviter leur » attaque.
> L'ordre alors est donné de faire feu et de
> tirer en l'air, afin d'effrayer seulement nos » ennemis sans les blesser pour ne pas les ren- ]» dre plus furieux. Mais ils s avancent toujours ;
> et les Annamites saisis d'une terreur folle » poussent des cris lamentables. Il faut à tout » prix mettre en fuite ces redoutables adver- » saires ou nous sommes tous perdus.
» Déjà l'avant-garde a les éléphants sur elle, » et l'arrière-garde, à cent mètres derrière, s'é- }» crie qu'elle est attaquée. Le capitaine qui » commande le détachement donne alors l'ordre » de faire feu sur eux. Mais à peine ce dernier, ]» qui marche à côté de son cheval à cause de 9 la dificulté du sol, a-t-il donné cet ordre, 9 qu'il est renversé par terre ainsi que <leux » hommes qui se trouvent près de lui, par la » chute d'une énorme branche que vient de > casser un éléphant.
> En cet endroit, le seul point qui soit un peu éclairé par la lueur de la torche, présente
» un spectacle efifrayant. Une tète énorme d'éy^ léphant s'avance dépassant toutes les autres : » déjà cet animal a saisi avec sa trompe le che- » val du capitaine, et le chef de détachement » ainsi que plusieurs hommes sont renversés à » moitié dans le marais, à deux pas devant le ]» monstre, près d'être écrasés.
3 Mais la fusillade bien nourrie et dirigée » sur Tennemi qui nous serre le plus près le j^ blesse grièvement, et le force à lâcher tout- 3> à coup sa victime et à s'enfuir en poussant 2^ des ciis affreux. Cette fuite est le signal d'une :» débâcle générale. Tous les éléphants, dont » plusieurs sont blessés , font demi-tour en i> poussant des mugissements terribles ; dans » leur course précipitée la terre gémit et trem- » ble, les arbres craquent et tombent : on aurait » dit qu'ils déracinaient, dans leur rage, la » forêt toute entière ; jamais, je crois, je n'ai » entendu pareil vacarme.
» Cette fuite nous sauvait : quelques pas de » plus et nous étions tous écrasés, car nos en- » nemis devaient être au nombre de soixante.
j> Nous en étions quittes pour quelques lé- » gères contusions ; seul, le cheval du capitaine
» avait été tué par une balle au moment où il > était enlevé par l'éléphant. »
Mais les forêts ne sont pas exclusivement habitées par des hôtes aussi dangereux que ceux que nous venons d*énumérer. Les bœufs sauvages, les sangliers, les con-naï (biches, chevreuils, cerfs), se remisent dans les grandes clairières, au milieu des herbes hautes et touffues. Les Annamites excellent d'adresse pour s'emparer de ces divers animaux. Leurs peaux, leurs bois, leurs cornes, sont, dès aujourd'hui, recherchés pour la vente et s'exportent en Chine et en Europe.
Les lièvres, enfin, se plaisent sur les terrains parsemés de petits taillis et dans les steppes qui bordent les cours d'eaux douces.