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LES MOIS

Les Mois occupent les plateaux élevés qui séparent la Cochinchine française du Binh- Thuan. Campés sur le territoire même d'Annam, entourés de tous côtés par les Annamites, ils sont tributaires de la cour d'Hué, qui prélève sur eux certains impôts et les oblige à concourir aux nombreuses corvées en nature dont les Annamites eux-mêmes ne sont pas exempts.

Sous aucun rapport, le Moi ne ressemble au peuple au milieu duquel il s'est implanté. Ce que nous avons entendu dire des Laotiens ne peut s'appliquer à lui. C'est une race à part, transportée là on ne sait comment, on ne sait

d'où, on ne sait à quelle époque. Le type qui se rapproche le plus du Moi, est peut-être celui du Malabar. Le Moï a la chevelure du nègre, tout lé reste appartient au Mongol . Sans être d*une forte stature, il est plus grand, plus beau, plus robuste que TAnnamite. De même taille à peu près que le Cambodgien , il n'en a point la laideur, la nonchalance et Tinsouciance. Nous n'avons jamais rencontré de Moï ayant de l'embonpoint. Comme l'Annamite, il est dégagé et gracieux dans ses mouvements. L'âge de soixantedix ans passe pour l'extrême vieillesse cbez lui.

Les Mois sont groupés par tribus ; plusieurstribus forment un canton, sous l'administration d'un Thong annamite. Ici, très rapprochées ; là, très éloignées les unes des autres, ces tribus sont d'ailleurs flottantes et se déplacent en général tous les trois ans.

L'habitation du Moï se compose d'une seule case, abritant de cent à cent cinquante indivividus. Cette maison commune est perchée, à trois mètres au-dessus du sol, sur des pieux géométriquement disposés, dans le but de se mettre à l'abri des bêtes fauves, autant que pour des raisons sanitaires. On y arrive par quatre échelles dressées sur les quatre faces. Cette immense demeure n'a que trois compartiments séparés par des nattes, et formant : 1® une ca-

bine pour le chef de la tribu ; 2® une chambre pour les vieillards ; 3<* une vaste pièce pour les nombreux membres de l'association. Dans cette espèce de phalanstère on a le plus grand respect pour la vieillesse ; la meilleure discipline y règne ; on n'y trouve pas de mauvais sujets; et si par impossible quelqu'un s'avisait de l'être, les chefs sans doute ne sauraient pas être sévères. L'éducation des enfants y est faite par tous et dès le plus bas âge. La femme n'est point traitée là comme chez les Annamites : on n'a point cherché non plus à l'entourer, comme ailleurs, d'une auréole de poésie. Elle y est tout-à-fait l'égale de l'homme. Cependant elle ne peut pas être le chef de la tribu. Quand elle est enceinte, toutes les prérogatives lui sont accordées : elle dispose de tous et on lui construit avec des nattes un appartement spécial dans l'endroit le plus convenable de la maison commune.

Au milieu même de la case existent des tas de pierres disposés en fourneaux, où se prépare la cuisine comme en plein air ; la fumée s'échappe par de nombreuses ouvertures qui donnent passage à la lumière pendant le jour, à la fraîcheur pendant la nuit, et qu'on obture à volonté avec des nattes.

Du reste, aucun meuble, ni lits, ni tables, ni sièges ; chacun a sa natte dont il use en toute propriété pour dormir ou s'asseoir. Tout l'es-

pace est réservé à d'autres objets, véritable musée d'arbalètes et de mâchoires d'animaux tués à la chasse. Toutes ces arbalètes appartiennent à la communauté : il y en a autant que d'hommes dans le phalanstère ; elles leur sont distribuées comme les carabines à nos soldats. Tel chasseur, selon ses mérites, obtient un arc de première, de seconde ou de troisième classe. Ces engins servent d'ornements à la maison ; ils sont accrochés à la muraille par rangs de grades, et chaque chasseur couche au-dessous de son arc, occupant ainsi la place d'honneur quand il est le plus adroit.

Des cordes étendues d'une extrémité à l'autre de la case dans le sens de sa longueur sont destinées à supporter les mâchoires conquises à la chasse. Il y en avait deux rangées dans une maison de 25 mètres de long à peu près, logeant 71 chasseurs : c'étaient des têtes de panthères, de tigres, d'éléphants, de rhinocéros, de conaïs, de biches, de sangliers, etc.. Chaque citoyen est propriétaire absolu de celles que son arbalète a abattues Ce sont ses insignes, et quand il meurt on les enterre avec lui, afin que si son cadavre vient un jour à être mis à découvert, les passants rendent hommage à son antique valeur.

Cette phalange de Nemrods a une manière particulière de s'installer dans l'endroit choisi à cet effet. C'est généralement au milieu d'une

clairière, sur le bord d'un ruisseau à eaux potables, préalablement déboisée et défrichée par leurs soins, qu'ils élèvent leur maison commune. La combustion des bois qu'ils ont coupés ajoute à la fécondité de la terre déjà si fertile qui leur produit avec abondance et à peu de frais , du riz, du maïs, du tabac, des haricots, des arachides, du coton même; ils cultivent sans peine les vers à soie, élèvent des volailles, des cochons, etc. Leur tabac est très estimé, étant vraiment de qualité supérieure.

A part cela, les Mois n'ont pas la moindre industrie. Tout leur savoir de ce côté se borne à la construction de la case, dont la charpente témoigne cependant d'un certain génie. Ici, évidemment, ils cherchent avant tout la durée et la solidité, mais ils sacriûent aussi à l'élégance. Dans cette construction tout ce qui pourrait nuire à l'équilibre est supprimé. La part du coup d'œil est une considération secondaire.

L'art disparaît deyant les lois de la mécanique, et celles-ci sont pleinement observées. Mais, comme cette charpente est vue tout entière de l'intérieur de la case, ils l'ornementent le plus possible. C'est leur unique luxe ; nos charpentiers sont moins artistes ; les Annamites euxmêmes, qui sont très avancés sous ce rapport dans le charpentage de leurs pagodes, produisent des œuvres inférieures.

Cet édifice, qui se démontera pour être em-

porté (|uand la tribu émigrera, est composé de pièces jointes par des chevilles de bois. On n'y trouverait pas la moindre parcelle d'uu métal quelconque. Le Moï, du reste, ne connaît qu'un métal : le fer , et il ne l'emploie qu'à la confection* de ses instruments aratoires et de ses flèches meurtrières.

Les Mois n'ont de relations commerciales qu'avec les Annamites. Le Chinois, 'à plusieurs reprises et de mille façons , a bien essayé de traiter directement avec eux, mais les rigueurs auxquelles les Annamites soumettaient le Moï dans ce cas, n'ont pas permis que ces relations s'établissent. C'est qu'il y avait là pour l'Annamite une source de richesses qu'il voulait exploiter seul. Notre établissement de Saigon changera cet état de choses, et déjà, aux marchés de Bengo et d'Ocmoun (province de Bien-Hoa) on voit le Moï, sans crainte de poursuites, s'anoucher avec les Chinois. Les échanges se font sans l'intermédiaire d'aucune monnaie.

Au cœur même du pays desMoïs, là où l'on a pu se dispenser d'avoir des rapports avec les Annamites, le sapèque (1) n'a jamais paru. Produit

(1) Monnaie courante du Clùnois, de TAnnamite et du Cambodgien.

pour produit : une mesure de haricots pour une chique de bétel ou une natte; une dent d'éléphant pour un peu de fer, voilà comment trafique le Moï.

Ailleurs, les peuplades sauvages se couvrent ou se parent des fourrures que procure la chasse ; chez le Moi, on les abandonne à la putréfaction. Les plus belles peaux, celles des tigres et des panthères, ne sont utilisées à rien ! Depuis notre arrivée en Gochin chine cependant, T Annamite trouve quelque avantage à les rechercher pour la vente, et certainement elles ne tarderont pas à devenir une riche matière exportée des Mois. Malheureusement ils ahattent les fauves avec des flèches empoisonnées, ce qui constitue un obstacle à la préparation des peaux.

On peut se demander comment le Chinois n'est pas intervenu pour recueillir cette richesse perdue , mais nous savons comment l'Annamite chassait le Chinois de ce pays ; et nous avons pu voir que l'Annamite lui-môme ignorait la valeur des fourrures et leur usage.

La douceur du climat des hauts plateaux , dispenserait le Moï de tout vêtement, mais la pudeur lui impose des devoirs qu*il sait remplir.

A cet efiFet, il emploie les tissus confectionnés par TAnnamite, mais la plus grande économie d'étoffe préside à cette dépense qu'il s'impose. On serait injuste envers ce peuple si on mesurait sa pudeur à l'étendue des surfaces qu'il couvre ! Le Moï est chaste, comme on peut l'être seulement avec des mœurs aussi patriarcales. L'adultère lui est inconnu !

Dans toul ce qnî pivcèiie, nou;? avons ouxI^-^kO une tribu moî, abi^traction l\«t^ \lo son voisines ; mais toutes les tribus se ivsseiublent^ ol leurs rapports entre elles sont enipiviuts ^ruuo grande sociabilité : d'une tribu t\ Tiuilns ou partage ordinairement les joies et les» doulonrM» on s'invite à Toccasion d*une nnissunoo» d*uu mariage, d'un événement heureux, A jmrlloipt^r à la gaîté commune, tout comme ati^Hi on umnifeste son chagrin le jour d'un eutorrtnnt^uti ou de l'émigration d'une tribu.

La clairière est abandonnéo iipW^N trnU mmn environ de séjour. La t<»rre H'oNtun p<Mi i'<pnU«''M pendant ce temps, et déHommin mwv Ux DtlrM rapporter abondamment, il faudruii pluN do labeur et de peine ; le Moî aimo la travail i'nrll», et ses moyens d'exploitation fut nmnUuii \mH suffisants. Aussi, la tribu émi^n^-t t'Wti, HVtw^ ses bulfleSy sa mmmu td nu (Umtihti lifif^tlU*, Elle arrive au milieu d'un^f forAt, duftn un ttudroit choisi pour la U;aut/Mi M mU* td rmn\i\\^' sant d'ailleurs les eoriditiorm fété\n\intm H y fonm un nooTel éiatAmeme$tt

CA2V\BODGIENS

CAM.BODGIENS

UVl

Sur la rive droite du bras du Meï-Kon, qui remonte vers le lac de Biea-Ho, est située la capitale actuelle du royaume, Pnom-Penh, à peu de distance d'Oudong.

C'est une longue double ûle de cases en paille ou en torcbis, séparées par une large rue, sale et irrégulière, coupée de loin en loin par des fossés profonds par dessus lesquels on a jeté quelques ponts en bois qui tombent de vétusté. Çà et là quelques maisons sans étage, en briques simplement cuites au soleil. Des pagodes, miteux bâties, témoignent par leur antiquité d'une ère de prospérité lointaine et oubliée. Vers le milieu de la ville, et sur un plan postérieur à la rue, le grand Obélisque , monu-

ment dont personne ne peut expliquer Torigine, mais qui ne remonte pas à plus de deux cent cinquante ans. Cet obélisque est construit comme les pagodes en briques et en terre maçonnée. Les deux sphinx qui sont au bas du piédestal font penser à l'Egypte des Memnon !

' Singulière destinée que celle des choses humaines ! Pas un Cambodgien ne peut satisfaire la légitime curiosité du voyageur en face de cette construction. Est-ce un tombeau élevé à la mémoire d'un ou de plusieurs rois ? est-ce un édifice purement religieux ? est-ce un trophée militaire ?

Cette ignorance générale ne peut se comprendre de prime abord, mais l'explication en est facile lorsqu'on sait que le pays est en proie à des guerres civiles constantes, dans lesquelles le vainqueur ne connaît pas de pitié pour le vaincu. C'est l'application du vœ victis dans toute sa rigueur. Le vainqueur égorge tout, femmes, enfants, vieillards ; quelquefois il épargne les filles vierges et nubiles. Après le fer, le feu î le feu, qui dévore toute une ville, fond les métaux et engloutit jusqu'aux moindres vestiges dans ses flammes convulsives. Que peut-il rester ensuite? Des monuments éloignés du foyer, dispersés, oubliés dans la destruction, qui attesteront sans doute plus tard, qu'une génération

a vécu près d'eux, mais qui ne transmettront pas toujours la pensée qui aura pr<^sidé à lenr élévation.

Tel est l'état du Cambodge.

Les habitants de la ville sont : Cambodgiens, Chinois, Annamites, Malais, Siamois, Laotiens.

Chacun de ces éléments hétérogènes vit dans un quartier qu'il s'est approprié. Annamites et Chinois se mélangent volontiers, mais les autres vivent à part, chacun chez soi.

Dans la partie en amont du fleuve s'est établie lagent catholiqjue autour de la mission. Tous ces chrétiens là sont Annamites. En allant vers l'aval, on trouve les Annamites bouddhistes, les Chinois et les Cambodgiens ; les Siamois, en petit nombre, ont choisi les environs du palais ; les Laotiens vivent dans leurs barques à l'époque où ils descendent le fleuve avec leur provision de poisson salé.

Il serait difficile d'évaluer avec exactitude le chiffre de la population à cause du mouvement

commercial ; nous Testimons cependant à 12,000.

Le commerce qui se fait à Pnom-Penh consiste en cotons , tabacs, indigos, soieries, ivoires, huiles , essences diverses , poivre , etc. ; sans oublier le riz qui est de toutes les denrées la plus abondante et la plus lucrative. Il est à remarquer que là, comme partout où il y a des Chinois, tout le commerce est dans leurs mains.

La ville continue à s'étendre le long du bras de Ghaudoc. Cette dernière partie est habitée uniquement par des Cambodgiens : on voit sur le rivage quelques fours à briques et, à travers les grands cocotiers, de jolies petites cases en bois, appartenant à de riches mandarins et pouvant passer de loin pour maisons de plaisance.

Chaque quartier a sa physionomie propre, mais à cause de la ressemblance et de l'uniformité des casesy un étranger, peu initié aux mœurs de ces contrées, ne verrait certainement qu'un type commun. Cependant, quelle différence entre les Chinois et les Annamites, entre les Chinois et les Cambodgiens ?

Dans le quartier Annamite, on grouille ; dans le quartier Chinois, on vend, on achète : c'est le marché, c'est l'argent avec sa vie et son mouvement ; chez les Cambodgiens, on joue et on dort. La porte du Chinois est ouverte à tous venants ; celle du Cambodgien est close, et, pour la franchir, il faut vaincre la répugnance qu'il a pour l'étranger (Scaé, chien).

La grande rue de Pnom-Penh présente, dès six heures du matin, une animation extraordinaire. A droite et à gauche, dans toute la longueur du quartier chinois , s'établissent des bazars étalant leurs marchandises variées, provisions de bouche, ustensiles de ménage, bibelots de toutes sortes, soieries ; c'est le grand marché auquel se rendent tous les paysans des environs pour écouler leurs fruits, leurs légu-

mes, leurs denrées. C'est là que notre œil d'Eurdi)éen s'étonne de trouver des comestibles dont l'odeur et Tapparence soulèvent le cœur, et qui sont, néanmoins, gloutonnement dévorés par les indigènes. Le marché au poisson et celui de la volaille sont dans une rue collatérale.

A deux heures de l'après-midi, les étalages commencent à disparaître. Vers cinq heures, la foule se tasse par petits groupes compacts de nationalités diverses. Ce sont les joueurs qui se cherchent, se choisissent et conviennent de leurs enjeux, car une partie va se faire, partie formidable qui durera jusqu'à minuit et souvent au-delà.

Au coucher du soleil le jeu s'organise : d'un bout à l'autre de la rue, de grandes torches résineuses éclairent de leurs lueurs incertaines, ces visages cuivrés, dont les yeux suivent avec passion les dés qui roulent sur leurs tablettes. Tous les soirs, de douze à quinze cents joueurs, accroupis sur leurs talons, le menton dans les mains, sur une longueur de près d'un kilomètre, tentent la fortune, essuyant tour-à-tour les bonnes et les mauvaises chances, jusqu'à ce qu'ils aient perdu complètement tout ce qu'ils avaient.

Le jeu etît la passion dominante lies peuplades orientales. Il faut voir jouer le Malais^ le Chinois, l'Indien, pour se faire une idée de Tai^ deur quilles aiguillonne. Le joueur mallKMW reux ne sait pas s'arrêter dans sa ruine ; il espère se rattraper. Lorsque Targent lui fait défaut, il joue ses vêtements; après quoi» il se joue lui-même ! On voit tous les joui*s de ces misérables qui expient par cinq ou six niois d'esclavage, sinon des années, au service d'un autre, un de ces moments de frénésie.

Vers dix heures du soir, Texaltatiou esta son comble ; des nuages de fumée de tabac s\Mt»vent au-dessus des groupes ; les sapè(|Uos t»t les ligatures se convertissent en piastres ou tMi petits lingots, et quelques femmes, rhumatiilé est la même partout ! circulent ù travers les joueurs, dans Tespérance de participer h la bonne fortune des heureux.

Enfui, la nuit s'avance, les groupes ho dispersent, il ne reste plus que les vaincus acharnés à leur perte, décidés à soutenir la lutte jusqu'au bout.

Curieux spectacle que celui de ces joueurn en plein vent. Mais il en est un autre qui n'ent pas moins intéressant. Voyez cette cane k TaK-

pect sombre, dont la porte s'entrouvre mystérieusement de temps à autre, pour donner accès à l'intérieur à quelque longue figure maigre et jaune. On y fume l'opium. Sur une façon de Ut de camp, couchés sur des nattes et accouplés deux à deux sous une moustiquaire verte et huileuse, les fumeurs se livrent là à toute leur passion pour le narcotique. Passion coûteuse s'il en fut ! Un fumeur invétéré consomme pour dix ou douze francs d'opium par jour. Tout est calme dans cet antre, on y parle à voix basse, on y fume silencieusement. Les sybarites seuls s'y permettent la jouissance d'entendre les accords d'une harpe qui rend des sons métalliques graves et sourds. Nous comptons cinq ou six cases à opium dans le quartier chinois, pas une seule dans la cité cambodgienne. Les Chinois et les Annamites ont le monopole de ce genre de consommation. En revanche^les Cambodgiens s'enivrent très bien avec Varak teuc, eau-de-vie, eau du diable.

Pnom-Penh est défendue du côté de l'intérieur par une double fortification. Cette double enceinte fut l'ouvrage des Annamites, lors de leur dernière invasion (1834). Obligés d'abandonner leur conquête devant les Siamois, ils se retirèrent après avoir détruit en partie leurs ouvrages. Ce qui subsistait encore il y a trois ans, servit de retranchements à la garnison indigène et aux troupes françaises accourues au secours de Norodon. Nous campâmes entre les deux

lignes, Fur un parcours de trois kilomètres, depuis l'obélisque jusqu'au bout des remparts. Quelques jours après, on nous fit des baraques en paille, recouvertes de feuillages à travers les interstices desquels le soleil dardait sur nous, comme si ses rayons eussent traversé des verres lenticulaires. Très éloignés de 1h rivière au milieu de cette plaine sèche, nous nous fîmes quotidiennement approvisionner d'eau par une corvée de Cambodgiens. Du !«' janvier au 15 mai, nos soldats restèrent dans ces conditions pénibles , ne quittant cet affreux campement que pour courir de temps à autre à la recherche de l'insaisissable Pou-Gombo.

Les fortifications de Pnom-Penh sont coupées par deux routes qui partent parallèlement du C€'ntre de la ville, et qui se rendent l'une à Ou-Dong, l'autre à Com-Pot. Ces deux routes sont une preuve éclatante de la grandeur passée de ce pays mort : ce sont deux chaussées d'un à trois mètres d'élévation au-dessus de la plaine qu'elles traversent ; leur largeur est de douze mètres au moins. Chaque chaussée encaissée dans des murailles de pierre, présente des conditions remarquables de solidité ; aussi, malgré la négligence et l'incurie de la génération actuelle, ces routes, à part certaines dégradations du temps, sont encore en assez bon état.

En face du fleuve, à dnquante mètres du rivage, se trouve le palais de S. M. Norodon et

ses dépendances . Dans la description de l'habitation royale, nous suivrons Tordre dans lequel les objets se présenteront. D'abord une grille d'enceinte à l'Européenne, inachevée, conception d'un cerveau français , dont l'esprit courtisanesque voulut un jour donner à la demeure de l'auguste personne, un air comme il faut

En dedans de celte giille manquée, deux cases à droite pour loger les soldats de la garde ; à gauche, le gîte de l'interprète Boniface.

A quelques mètres de la grille, le pavillon du trône, la salle de réception, où nous entrerons tout à l'heure, la salle des délibérations, le salon à manger, la chambre à coucher. Tout cela en planches , recouvert de paille de riz. Selon la mode cambodgienne, toutes ces constructions, aussi légères (fue primitives, sont élevées de trois pieds au moins au-dessus du sol.

Derrière ce premier plan, les appartements de trois cents femmes, distractions ordinaires du souverain !

Enfin, plus loin, les écuries, les niches à esclaves, et tout au fond du tableau les bonzeries du palais.

Mais à tout seigneur, tout honneur ! Une visite à Sa Majesté Norodon, tout en nous étant rigoureusement imposée ])ar les convenances, nous fera jouir de l'insigne honneur de contempler une des plus importantes tê'es couronnées de l'extrême Orient.

Le monarque est assis sur un fauteuil français de la dernière mode, d'il y a quinze ans.

Il se lève à notre vue et nous tend sa main royale, en essayant un sourire gracieux.

Puis il nous invite à nous asseoir sur des chaises aussi françaises que le fauteuil, écloppées il est vrai, et disposées sur un plan inférieur au gradin qui supporte le siège de Sa Majesté.

11 est de petite taille, tout rond, vêtu moitié à la française, moitié à la cambodgienne.

Sur sa tête un képy de général de brigade, 8ur ses épaules une veste du même grade, or-»

née de broderies et d*épaulettes à grains d'épinards.

Son épée, enrichie de brillants, est suspendue à un ceinturon en or massif. La valeur approximative de ces deux objets est de trente mille francs.

La partie inférieure de sa personne n'ayant pu s'accommoder du régime européen, qui oblige au pantalon collant, notre sire se contente de la pièce de soie qui couvre le derrière des mortels, ses compatriotes, et qu'il enroule du reste assez élégamment autour de ses cuisses courtes et rondelettes.

Il se risque volontiers à chausser quelquefois des souliers, ordinairement il est pieds nus dans de petites pantouffles en paille qui lui vont à ravir.

Sur sa poitrine brille la croix de commandeur de la Légion d'honneur.

Bientôt il nous offire, de sa main chargée de bagues splendides, un porte-cigares en émail, et nous engage à fumer, nous indiquant en même temps du geste un plateau couvert de verres et de bouteilles, qu'un esclave nous pré-

sente à genoux : vermouth et absinthe de Noilly- Prat, cognac vieux, à en croire l'étiquette, tels sont les rafraîchissements que le roi Norodon croit devoir faire servir à ses visiteurs ; et dans sa candide ignorance de nos usages de bon ton, il tend son verre pour le choquer à ceux des étrangers, révélant par cet acte si simple, le naturel inculte de ses premiers professeurs.

Aux pieds du puissant personnage se tiennent ses interprètes ordinaires (1) et son interprète européen (2). Sur les degrés de l'échelle qui conduit dans la salle, sont groupés les mandarins appelés près du roi par les exigences de leur service, et ceux qui attendent une audience de Sa Majesté.

(1) Apo, Ahin, Kol, trois jeunes élèves des RR. PP. de la mission.

(2) Le matelot espagnol Bonifacio, frère de la Côte. Jeté dans le Cambodge par les hasards de sa vie aventureuse, il finit par parler passablement la langue cambodgienne, lie roi, q^ui n'avait pas un choix meilleur à Étire, le nomma son mterprète européen, avec une allocation mensuelle de 60 piastres. Indépendamment de cette solde élevée, notre homme se faisait de nombreux pots de vin, qui augmentaient ses bénéfices. Les mandarins qui détestent du reste tout ce qui est étranger, l'avaient en médiocre estime. Bonifacio servit de trucheman à nos officiers supérieurs, dans les diverses opérations qui résultèrent de notre intervention

Leur attitude est plus qu'humble : aplatis sur les genoux, presque ventre à terre, ils semblent à chaque instant redouter Téclat des rayons que doit répandre la majesté royale^ et trembler d'affronter son regard.

Ces marques extérieures d'un respect exagéré, dénotent la servilité et la bassesse de ce pcnple, en même temps que le point extrême d'abrutissement dans lequel il est tombé,

Une distance notable sépare TAnnamite du Cambodgien. Quoique voisines, les deux races ne possèdent que peu de traits communs.

Des différences de type physique, de mœurs, de religion, de mode de gouvernement, distinguent les .deux peuples.

Le Cambodgien porte les cheveux courts ou en partie rasés, la tête nue. Son vêtement consiste en une petite veste de soie ou coton, en un grand carré de la même étoffe qui enveloppe Tabdomen jusqu'aux genoux, et une ceinture à longs bouts flottants. Les femmes ajoutent à cela des ornements d'or ou d'argent qu'elles se mettent aux oreilles, aux bras et au cou.

Le Cambodgien est plus grand et plus fort que l'Annamite, il est doux et patient jusqu'à la bêtise, mais il devient d'une férocité de brute lorsque sa patience est lassée. Habitué à l'esclavage, il se complaît dans l'obéissance à ses maitres; ignorant du reste le travail de l'esprit, il préfère que d'autres pensent pour lui.

Un mandarin cambodgien ne sort jamais seul, il est toujours suivi de cinq ou six esclaves prêts à exécuter ses moindres ordres: Tun porte le parasol, Tautre le thé, boisson favorite des peuplades de Tlndo-Chine, un troisième, chargé de la boîte à tabac, prépare les cigarettes ou bourre la pipe ; celui dont les fonctions sont le plus infimes, tient sur sa tête le petit coussin sur lequel s'assied le mandarin dans ses diverses haltes.

Aussi fiers et orçueiUeux cpi'ils sont ignares, les Cambodgiens observent les distances sociales beaucoup plus que leurs voisins Annamites.

Ils ont une manière de parler et une étiquette spéciales, selon la valeur hiérarchique de chacun.

Il y a des mots qu'on ne prononce qu'en parlant au roi. Il y a des tournures de phrases à employer avec les mandarins. Il y a des locutions qui ne s'appliquent qu'aux esclaves.

C'est commettre une faute grave que de s'oublier sous ce rapport ; le Cambodgien se souvient d'une insulte volontaire et pardonne rare-

ment celles qui proyiennent même d*un simple manque d'usage.

Un exemple va faire comprendre cette morgue originale :

Chez nous, tout le monde mange. Nous voulons dire que le verbe manger se dit à tous et de tous. Au Cambodge, le roi pissa bat ; le mandarin si bal ; l'esclave et les animaux si.

Employer le mot si, en s'adressant à un mandarin, est une offense.

Le verbe demander a deux manières de se rendre : som, parlant au supérieur ; oï som, pour l'inférieur (oï som veut dire : je demande que tu donnes).

Le pronom je ou moi se dit : aign et kniom.

Le supérieur a seul le droit d'employer la première expression ; kniom est synonyme d'esclave.

Une autre coutume qui renverse nos idées sur la politesse, c'est que l'inférieur ne doit pas

rester debout devant son supérieur ; il s'assied, comme on s'assied dans ces pays -là, sur ses talons ou sur un siège moins élevé que celui du chef, si ce dernier est assis lui-même.

Notons, en passant, que l'Annamite se croit bien supérieur au Cambodgien, et l'est réellement par son intelligence. Aucune sympathie ne rapproche les deux races, et notre présence a eu pour effet d'arrêter l'envahissement du Cambodge, commencé depuis un siècle et demi par les Annamites, et, pour conséquence, d'empêcher peut-être la disparition d'un peuple in ■ téressant.

La manière de construire les habitations est à peu de chose près la même qu'en Cochinchine. Seulement le pays tout entier étant sujet à des inondations périodiques, les cases sont élevées au moyen de pieux, de trois ou quatre pieds audessus du sol. Les édifices en pierre ou en briques sont eux-mêmes, dans le but de résister aux torrents , bâtis sur des terre- pleins de grandes dimensions.

En général recouvertes de paille de riz ou de feuilles fabriquées avec des éeorces d'arbres, les cases ont des séparations intérieures ou cloisons destinées à ménager un certain nombre

d'appartements. Ces cloisons sont en rotin ou en natles plus ou moins fines ; le fond de la case est un grillage à travers lequel on fait passer les immondices. La cuisine se fait sur un plateau en terre, sur lequel on allume le feu pour la cuisson des aliments. La fumée se répand dans toute la case, mais )e désagrément est avantageusement compensé par l'expulsion des mous* tiques.

Passionnés pour la musique, les Cambodgiens sont pourvus d'instruments assez nombreux. Un grand harmonica fait avec de fines tablettes de bambou (roniet) donne toutes- les notes de la gamme naturelle en deux octaves.

Un autre harmonica (conk), sans avoir plus d'étendue, diffère du premier en ce qu'il est composé de petits godets métalliques (alliage d'argent, d'or et de cuivre), qui forment une batterie dont les notes sont moins perçantes.

Leur flûte (sralaï) a neuf trous, dont deux sont inusités.

Leurs instruments à cordes sont très nombreux. Le violon à deux ou trois cordes {tchiopeï) se trouve dans toutes les cases ; les cordes sont ordinairement en soie ou en laiton. Une sorte de guitare à seize cordes disposées parallèlement sur un demi cylindre creux, donne de jolis sons lorsqu'elle est bien touchée.

Les bergers soufflent dans une espèce de hautbois , qui résonne agréablement dans les plaines.

Nous avons vu une musette dont la poche à air était constituée par une citrouille évidée et desséchée, traversée par cinq tuhes en roseaux de bambou creux, percés d'ouvertures longitudinales munies d'anches; la sortie de l'air contenu dans la poche, élait empêchée par de la cire exactement appliquée sur le faisceau de tuyaux ; en dehors de la citrouille, les tubes avaient chacun un trou sur lequel on appliquait le doigt.

Cet instrument, aussi ingénieux que primitif, donnait des sons dans le genre de ceux de l'orgue et servait à l'accompagnement de la flûte.

Le sedihou se compose d'une demi-citrouille sur laquelle est ajusté un long bâton en bois dur, porteur d'une corde en fil de laiton, montée sur chevalet et tendue à volonté par une cheville autour de laquelle elle s'enroule : — instrument des bonzes qui tirent de lui des sons graves, en psalmodiant leurs chants religieux.

Des tams-tams, des tambours, des caisses de toutes sortes et dont chacune a son genre d'emploi, abondent dans le pays. Dans les pagodes on trouve des échantillons de tous les modèles.

Le jeu du volant est l'amusement préféré des Cambodgiens. Ils se rassemblent en grand nombre, se disposent en cercle, et le jeu commence : c'est avec la partie interne du pied droit qu'il faut lancer la pelotle emplumée. La plupart sont d'une adresse remarquable.

L'équitation est un des exercices favoris des mandarins. Les petits chevaux du pays fournissent très bien une course de (][uelques heures, quoique peu susceptibles de résister à de grandes fatigues. Bridés et sellés d'une façon convenable, on en tirerait parti entre des jambes françaises. Mais le harnachement indigène est aussi dénué de sens, au point de vue de l'action du cavalier sur le cheval, que burlesque dans son aspect : un bridon brisé sans gourmette, sans cravate et sans têtière, sert d'attache à deux rênes ordinairement enrichies d'or ou d'argent ; un bât, recouvert d'étoffe rouge ou de couleur voyante, se maintient sur le dos du cheval par un miracle d'équilibre, car on ne peut guère supposer qu'il soit retenu par une sous-ventrière en corde qui ne s'applique que fort inexactement sur la circonférence du ventre ; enfin, des étriers mobiles : voilà l'équipement. Le cavalier, accroupi sur cette selle, les jambes pendantes, trop éloignées du cheval pour lui commander

Î)ar la pression des genoux, ou pour se consoider, dégringole dès que l'allure devient rapide ; mais, ne tombant pas de haut, sa chute est peu dangereuse.

La religion suivie dans le Cambodge est celle de Bouddha (pra pout) dans toute sa pureté primitive.

De grandes pagodes (wat) consacrées au culte sont entretenues par le peuple au moyen de quêtes faites par les prêtres ou bonzes. Les peintures (comnou) et les statuettes (nactah) qui les décorent, sont absolument semblables à celles que nous trouvons dans Tile de Geylan.

Les bonzes (louc^san) ont la tête et la figure rasées. Une pièce d'étoffe jaune, dans laquelle ils se drapent à Tantique, leur sert de costume distinctif. Ils sont soumis entré eux à une hiérarchie marquée. L'étoffe de leur robe est en soie ou en coton selon leur rang. Ils ne vivent que d'aumônes ; mais personne ne peut se dispenser de l'obligation de leur en faire. Aussi, ont-ils l'air de percevoir un tribut plutôt que de recevoir la charité. Ils font vœu de chasteté pendant tout le temps qu'ils sont bonzes, car est bonze qui veut, pendant le temps qu'il veut.

Ils habitent de petites cases à toiture pyramidale {coflouc San) établies autour des pagodes. Ce sont les bonzeries.

Les bonzes instruisent les enfants du sexe masculin, les femmes ne recevant pas d'instruction. L'instruction consiste dans la lecture, l'écriture et la numération. Les Cambodgiens n'ont pas de livres comme les Chinois. Ils emploient au lieu de papier, des feuilles végétales préparées , sur lesquelles ils gravent avec un poinçon leurs caractères qui ont une grande analogie avec ceux des Arabes. Ces manuscrits ne contiennent que des traditions religieuses.

Huit pagodes s'élèvent au milieu de Pnom- Penh ; trois sont en ruines Les cinq autres, plus récentes, étaient néanmoins négligées, mal tenues. Voici les noms de quatre d'entr'elles : Coiissenton , Préton-Maket , Pressan-Kriet , Pressou - Conn ; dénominations équivalentes peut' être à nos Saint-Louis j Saint-Charles, etc.

Les cérémonies mortuaires, les mariages sont toujours célébrés avec l'assistance des bonzes. Les Cambodgiens enterrent rarement leurs morts. C'est l'incinération qui est à la mode chez eux. Un ou plusieurs bonzes président à l'opération, selon la position du défunt.

Le mariage est très curieux chez les riches.

On aurait de la peine à croire en Europe au luxe déployé par les mandarins, à la dignité surtout des assistants, à la pompe qui caractérise ces races, filles du Soleil. Les parents et

les personnes de distinction sont invités à une fête qui dure plusieurs jours, et à Toccasion de laquelle on déploie tous les raffinements de Tart culinaire.

Les mandarins peuvent avoir plusieurs femmes légitimes, et un nombre indéterminé d'esclaves ou de concubines.

Les Chinois et les Annamites ont des médecins, sortes d'empiriques ignorants qui débitent uniquement des drogues, des poudres végétales, des racines, etc. Les Cambodgiens ont des sorciers, qui font intervenir le diable (ara/f) dans toutes les maladies. Quelqu'un tombe-t-il malade ? C'est le diable qui s'est introduit dans son corps ! Vite on appelle les sorciers. Ceux-ci sont organisés en confrérie. Ils accourent au nombre de trois ou quatre, et se livrent autour du malade à des scènes d'exorcismes, en faisant force grimaces , contorsions , momeries, toujours ridicules, mais fort pénibles parfois, car souvent les sueurs leur coulent du front. Pendant leurs efforts ils sont accompagnés par une musique enragée, bien faite pourchasser le diable s'il a des oreilles. Ils ne se retirent jamais sans réclamer en argent le prix de leurs peines, et recommandent des prescriptions d'une exécution impossible. Si le malade guérit, tout va bien ; sinon, t^'est qu'on n'a pas fait ce qu'ils ont dit. Les sorciers compromettent rarement leur crédit.

Le gouvernement du Cambodge est la monarchie dont l'histoire de France nous offre le type, avant Louis XL C'est l'autorité royale au milieu de l'hydre de la féodalité.

Le sceptre est l'apanage d'une seule famille et se transmet héréditairement de père à fils, de frère à frère dans le cas d'absence d'héritier direct. — La puissance de ces rois çst très limitée par le fait, quoique absolue en droit. Ils jouissent d'une fortune personnelle, dite les biens de la couronne, et perçoivent, en outre, des tributs sur leur peuple par l'intermédiaire de leurs mandarins. Cette dîme royale est exorbitante en ce sens qu'il n'existe aucun contrôle de la gestion des mandarins, dont l'autorité, armée du droit de haute et basse justice, se fait sentir sans ménagement sur la population qu'ils pressurent de toutes les manières, s'attribuant, sans pudeur, l'excédant de l'impôt.

Prenons pour exemple de leurs exactions, l'impôt des douanes.

Une ordonnance royale a désigné les villages situés sur la frontière, sur le fleuve ou ses em-

branchements, dans lesquels devaient être établis les postes de tiam-coi (douaniers), dont le service consiste à prélever un droit d'entrée et de sortie sur les marchandises de passage. Il semble tout naturel que, ce droit une fois acquitté, les produits du commerce aient la faculté de circuler et d'arriver à destination sans embarras nouveau. Ce n'est pourtant pas ce qui arrive : les mandarins d'une part, les gouverneurs de l'autre, multiplient les bureaux de douanes, et, dans chaque bureau, avant de passer outre, il faut toujours payer le même droit. Cette perception, illégale et répétée, a enrayé au bout de peu de temps le mouvement commercial du Cambodge, qui est aujourd'hui presque nul.

Les dignitaires de la couronne sont au nombre de cinq : Loue Praham, gouverneur de la ville et du palais ; Loue Som Daee-tiao-fee , grand mandarin militaire ; Loue Cahorriy sorte de ministre du commerce et de la marine ; Loue Posa Sirovon ; Lotie Ensao Kreet^ deux charges correspondant également à celles de ministres. Tous ces mandarins résident à Pnom- Peph, près du palais.

Les provinces du royaume sont administrées et imposées par des gouverneurs, dont la toutepuissance n a pas de bornes. Aussi arrive-t-il

toujours qu'ils narguent l'autorité royale, dont la faiblesse leur est connue. De là ces guerres intestines qui dépeuplent et ruinent ce pays magnifique. Le gouverneur insoumis lève ses paysans, les arme contre le roi, qui se trouve souvent en lutte avec plusieurs de ses vassaux à la fois. Son impuissance devient alors manifeste ; il est obligé d'en arriver à des concessions qui annihilent peu à peu son autorité et son prestige. Le roi Norodon est le type personnifié de ces roitelets sans énergie : en butte à l'opposition des mandarins qui gouvernent ses provinces, à la haine de ses plus proches parents, au mépris de son peuple, à Timminence d'une invasion annamite ou siamoise, il s'est vu dans l'alternative d'abdiquer ou de recourir à notre protectorat.

L'année cambodgienne se compose de douze mois lunaires ; le mois se décompose en semaines et en jours, dont le nombre varie nécessairement suivant la révolution lunaire. Il y a des années de treize mois ; les semaines sont de sept jours (1), tandis qu'en Chine, le mois est divisé en trois périodes de dix jours chacune. Pour marquer la date d'un événement, il n'y a que le nombre correspondant à l'année du règne du souverain. Par exemple ils diront : la révolte de Pou-fiombo eut lieu la cinquième année du règne de Norodon. On voit de suite le peu de portée de ce genre de tradition, lis indiquent leur âge de la môme manière. Quand un roi meurt, l'année compte pour lui comme pour son successeur, c'est dire qu'elle compte deux fois. Les mêmes causes d'erreurs historiques se retrouvent également en Cochinchine et en Chine ; mais les Chinois entretiennent des textes et des relations écrites nombreuses qui peuvent éclairer les recherches des savants.

Ce fut vers notre 20 janvier que se présentèrent, en 4867, les fêtes du premier de TAn cambodgien : elles durèrent plusieurs jours.

(1) Atutf dimanche; fctan , lundi; ankea , mardi; pout , mercredi ; praha , jeudi ; soc, vendredi ; sahou , samedi.

La population chinoise de Pnom-Penh s'y distingua comme partout ailleurs par ses bruyantes manifestations nationales, dans lesq[uelles la poudre joue le rôle principal. Des millions de pétards éclatent au nez des passants, en lançant des millions de fois la même note retentissante. Rien de plus fatigant que ce concert inévitablé qui semble si fort réjouir les Chinois. Ce plaisir est toutefois très dispendieux ; mais il n'y a pas un Chinois qui se respecte, qui ne consomme jusqu'à vingt, trente ou quarante boîtes fulminantes, à chaque fête publique ou privée ; c'est une question d'amour-propre entre fils du Céleste-Empire ; celui qui en brûle le plus est censé avoir le mieux réussi dans son commerce. Du reste, c'est à peu près leur seule manière de se servir de la poudre et il n'y aurait pas à les critiquer si certains petits boutiquiers ne voyaient de la sorte tout le bénéfice de leur année s'en aller en fumée.

Les Annamites, qui ont tous les vices des Chinois, sont aussi fanatiques du pétard ; mais leur bourse, moins bien garnie, les oblige à mettre de la modération dans cette jouissance. Il est vrai que leurs théâtres, montés depuis le commencement de la fête, jouent nuit et jour sans interruption.

Les Cambodgiens, moins amateurs de poudre, témoignent leur joie d'une façon plus éco-

nomique, mais aussi bruyante. Leurs harmonicas, harcelés par des mains nerveuses, font vibrer l'air de leurs accents métalliques, pendant que gongs, tam-tams et autres tapageurs, rivalisent d'un zèle intrépide. C'est à se demander lequel est le plus désagréable du bruit des instruments ou du bruit des pétards I

Au palais se passe l'épisode le plus intéressant de la ffite : une exposition des beaux-arts !

Disons d'abord que le roi, après avoir convo^ que .ses mandarins à une réunion solennelle, leur distribue de riches bijoux travaillés par les orfèvres du palais, et leur donne une séance musicale , dans laquelle il fait entendre les meilleurs artistes de sa cour ; puis, les portes du palais sont ouvertes au peuple, qui se presse pour voir Texposition. Autour du pavillon du trône, sous les vérandas qui servent de galeries^ sont disposées des tables sur lesquelles sont rangés les objets divers, appartenant au roi et aux mandarins, et offerts à l'admiration publique : porcelaines, Mences, métaux, bijoux, tissus de soie, de coton, figurines chinoises, etc... Peu importe la provenance, les mandarins ne se montrent ni exclusifs, ni scrupuleux ; nous avons pu voir des bibelots sortis oe nos bazars à treize sous, donnés sans doute comme œuvres précieuses à la cupide ignorance de quelque féal

cambodgien , par un de nos négociants anglais ou français. Glaces communes, gravures allemandes, coucous de la Forêt-Noire, se mêlent agréablement aux produits de la Chine, et ne rougissent point de leur origine. Ce qui nous surprit, et il y avait lieu, ce Yui la découverte inopinée de deux lanternes de fiacre nuynérotées, qui ressortaient orgueilleusement de l'étalage du Pasa Sirovon. Le mandarin ignorait la destination de ces phares, dont il admirait les verres jaunes et rouges ; don gracieux d'un fils d'Albion, qui avait voulu laisser bw Pasa Sirovon un souvenir original et distinctif.

La fête du roi Norodon, correspondante à notre 15 août, se célèbre vers la fin de février.

A Toccasion de cette cérémonie, mélange piquant de grandiose et de grotesque. Sa Majesté avait revêtu son costume complet de général, sans oublier le pantalon collant, illustré de la bande d'or. Sa main droite tenait son bâton de commandement, mandrin en or massif de 0,70 centimètres de long sur 0,06 centimètres de circonférence.

La salle de réception, ornée de guirlandes de verdure enroulées autour des poteaux, était littéralement envahie par les mandarins et les

nombieiix iimlès, tous désireux depiiire i leur monarque éL d'assister à une reprêsentalioa théâtrale, d*iisage en cette circonstance. La eu* riosité qui attirait une telle affluence de monde était fondée sur le plaisir que se promettaient les spectateurs à la vue des femmes du roi, qui devaient remplir les divers rôles de la pièce.

En Chine, les fenmies ne paraissent pas sur le théâtre. Leurs rôles sont joués par de jeunes garçons, dont quelques-uns ont un mérite palpable. Au Cambodge , c'est le contraire. (1) Les seuls honmies admis sur la scène sont des paillasses chargés d'amuser le public pendant les entr'actes, au moyen de grosses farces. (Il nous sembla que S. M. Norodon n'était point indifférente à cette partie du spectacle.)

Les costumes des femmes sont magnifiques, d'une coupe uniforme et très décente. Toutes,

(i) Les Annamites et les Cambodgiens désignent le lieu de leurs représentations scéniques. par le mot qui exprime la chose que Ton y fait par excellence. Ainsi, en Cochinchine, les rôles étant presque tous chantés, on dit ! di coai ac, aller voir chanter ; au Cambodge, tou cogn rom, aller voir danser, parce qu'en effet tous les rôles sont plus ou moins dansés.

rasées à la Siamoise, n'ont qu'une touffe de cheveux sur le sommet de la tète, et une mèche qui descend de chaque t^mpe jusqu'au menton.

Leur peau est teinte en jaune safran, couleur royale ! Leurs sourcils, bien peints , écrasent un peu leur nez camard, mais leur grande bouche laisse voir des dents si bien noircies par le bétel I

Un corsage en étoffe de brocart, soie et or, dessine leur poitrine et leurs reins cambrés. De nombreux bracelets aux reflets chatoyants couvrent leurs bras et leurs poignets. Leurs doigts resplendissent de bagues à facettes brillantes et se terminent par des ongles en or de plusieurs centimètres de long. De superbes colliers en perles fines entremêlées de grains d'or ou d'argent ornent leur cou, dont les ondulations se communiquent à des boucles d'oreilles en diamant du plus vif éclat.

Quelques-unes étaient ceintes d'écharpes de soie aux franges d'or. D'autres portaient des ceinturons en fils d'or, enrichis de perles.

Au-dessous des hanches, même étoffe de brocart, relevée en manière de pantalon, au niveau

des genoux, laissant paraître une jambe grasse quoique jaune, entourée, au-dessus des chevilles, d'anneaux en métal précieux, or, argent ou jade. Les doigts des pieds, comme ceux des mains, étaient armés de longues griffes d'or.

Les favorites, et il y en avait plusieurs, portaient sur leurs têtes privilégiées des casques en feuilles d'or, dont la forme malheureuse rappelait celle d'un moule à plumpudding !

Toutes s'inclinent devant le roi, en traver- * sant la scène.

Leur démarche est langoureuse et leur pose provocante. Elles exécutent un pas de danse, dans le genre de celui qui caractérise la danse la plus amoureuse du monde, la Bita algévienne ! Leurs pieds quittent à peine le sol ; c'est le torse qui se balance sur les hanches avec des oscillations irrégulières, improvisées, pendant que les bras décrivent des courbes moelleuses et arrondies. Lent au début , le mouvement se précipite peu à peu, pour arriver tout à coup à une rapidité vertigineuse. On suit la passion qui monte dans les yeux de la danseuse enivrée. La musique, qui l'entraîne, s'arrête soudain au milieu de ce pas délirant, et la sirène tombe haletante aux pieds du roi, auquel elle décoche ses regards mourants !.••

Les salves d'artillene, les diveriissenoents populaires, le feu d'artifice, complétaient le programme de cette fête royale.

Dans nos excursions, ou pour mieux dire dans nos chasses au Pou-Gombo, nous pûmes juger des qualités productives du sol, tsûit sur les bords du Cambodge, que dans les parties situées loin de la branche principale du fleuve. Nous fîmes une fois trente ou trente- cinq lieues à travers la province de Gompou-Soaï ; partis de Pnom-Penh, nous allâmes aboutir à Pakri, après avoir coupé diagonalement la pointe de l'angle que forme Compon-Soàî avecBap-Num.

Ce lut l'affaire de cinq jours de marche.

Nous parcourûmes un pays magnifique, riche en productions de toute nature, élevé de plusieurs mètres au dessus du lit du fleuve pendant la sécheresse, varié d'aspect, quoique composé en grande partie de plaines étendues.

Cinq grands villages se trouvèrent sur notre route, très populeux, à en croire le nombre des cases seulement, car les habitants, épouvantés à notre approche, s'étaient tous enMs dans les bois. Ces villages, situés presque tous sur de petites élévations sablonneuses, très propices aux plantations d'aréquiers et de cocotiers, sont

entourés de jardiiis Inen cohÎTés, de champs de - cotonniers, de maïs, de cannes, et antres cultures. Les plaines, recouTcrtes par Tinondation pendant deux mois de Tannée, sont d'une fertilité incroyable.

De nombreux ruisseaux, avec leurs affluents, peuplés de poissons, coulent çà et là, bordés de manguiers et de haies de bananiers, longés par des chemins qui se rejoignent au moyen de ponts légers et généralement peu solides.

Quelques cases se montrent de distance en distance au milieu de ces routes dont le cachet est loin d'être dépourvu de charme.

Sur les tertres que l'eau laisse à découvert pendant ses crues périodiques, viennent se réfugier les animaux sauvages venus des forêts, qui trouvent là d'excellents pâturages.

Les endroits bas, cultivés en rizières, sont parsemés de pirogues abandonnées en pleine terre, en attendant l'époque des grandes eaux.

Les parties très éloignées du fleuve sont presque inhabitées, couvertes de forêts , de marécages et de plaines incultes. L'abandon de

ces terrains s'explique par le défaut d'habitants, ceux des villages ne pouvant guère travailler que les champs rapprochés de leurs demeures.

Chaque village possède une habitation pour le mandarin, une pagode, des bonzeries, et un marché. '

Souvent, à quelque^ pas des habitations, notre petite colonne mettait en fuite des troupeaux de trois ou quatre cents bœufs effarouchés à notre vue ; mais la marmite de campagne contenait chaque soir un bouillon sur lequel les œils ne faisaient pas défaut. Des quantités inouïes de volailles, oies, cochons, etc.., étaient parquées sous les cases, veuves de leurs hôtes habituels.

C'est du Cambodge que le gouvernement de notre colonie de Saigon, tire les bœufs affectés à la consommation des rationnaires européens, et. d'après ce que nous avons pu voir, il se passera longtemps avant que cette viande soit rare sur la place. Ces animaux toutefois sont de petite taille et d'une valeur modique.

Le dernier village dans lequel nous campâmes, est situé sur le flanc d'une montagne,

au bas de laquelle serpente un des bras secondaires du fleuve, encadré par une bordure de palétuviers. Bâti en amphithéâtre sur la colline, et servi par un chemin pierreux à pente rapide, ce hameau était habité par des gens dont la grande occupation paraissait être la fabrication des poteries en terre glaise. Des milliers de cruches encombraient leurs hangars.

A un kilomètre à peine de ce bourg industrieux se trouve la plus belle pagode que nous ayons vue dans le Cambodge.

Elle est construite sur un petit mamelon adossé à la montagne de Pakri. Un escalier naturel, à gradins larges, irréguliers, mais accessibles à un cavalier, conduit au sommet qui apparaît aplati horizontalement, surmonté de sa pagode et des bonzeries qui la desservent.

Deux mares, approvisionnées par les pluies et les torrents qui descendent de la plus haute montagne, sont creusées sur le côté gauche de l'édifice religieux. Leurs eaux sont retenues par des murs en pierre, bâtis à chaux et à sable.

L'extérieur du monument était remarquable par la propreté de ses parois et les ornementations de sa toiture.

Une grande statue de Bouddha formait le maltre-antel , sur lequel étaient rangés une foule de nactah en marbre noir ou blanc, ornés de cascfuesd'or ou d'argent. Des sculptures, en bois doré, brillaient autour des poteaux.

Des peintures fraîches, originales, décoraient les murs. Du plafond pendaient de colossales lanternes en papier peint, et un énorme tamtam.

Une simple énumération de^ ressources coinmerciales qui frappent la vue sans qu'il soU në« cessaire d'être un savant, fera mieux connaît i^^ qu'une description méthodique la mine intnr* rissable qui attend encore ses explorateurs.

Les forêts produisent une foule d'essences de bois, diverses, toutes utilisables: résines, huiles, caoutchouc, gommes, etc.. ; — des bois do grande portée — des sapins — mêmes ospt'^ocs qu'en Gochinchine, d*aussi belle qualilê ; le tamarin, le banian, y croissent et s*y multiplient.

Les grandes chaînes de montagncn dn Pursat passent pour immenses. On les dit. ftVondeH en minerais. Ce auHl y a de ponltif, oVit qu'elles possèdent des carrières d alhAtre dont on tire la matière employée Amn Ici labrirnilon de certains objets de luxe. Le culvrn ni In fnr, d'après le récit des voy»gnur«lrmtndlN,«nn»lntit facilement reconnaiHsnbleH dariM r|iinl(|iinM i^clHiritillons de pierres.

Le cardamome y e«t exploité mv r^rdrn du gouvernement cambodgien^ rpil miuv^ \h unn source de richesse et de revenui» eouNldérMblnfti

Enfin, on soupçonne dans ces montagnes Texistence de mines d'antimoine.

Gontentons-nous d'indiquer sommairement les productions agricoles, et celles que le sol prodigue enfante spontanément : le coton, lé tabac, le riz, le maïs, la canne à sucre, Tindigo, les tomates, le ricin, le mûrier, la vigne ellemême qui, fière de sa virginité, s'élance gracieusement de terre, enlaçant de ses rameaux vivaces les troncs voisins qui semblent ainsi porter eux-mêmes des grappes d'une grosseur prodigieuse ! Et ces gens-là ignorent le vin ! Les mangostans, mangues , bananes , cocos, ananas, citrons, oranges, grenades, etc., font plier sous leur poids les arbres à fruits, sans réclamer le soin de l'homme.

Nommons également les hôtes des forêts : le tigre, le rhinocéros, l'éléphant, les panthères, les buffles sauvages, animaux dangereux, mais qui fournissent de belles peaux, de l'ivoire, des cornes ! L'éléphant privé est au Cambodgien, ce que 1^ chameau est à l'Arabe.

Bœufs, chevaux, porcs, volailles de toutes es-

Ï)èces, sans omettre chiens, chats et autres de a catégorie domestique, remplissent les parcs et les basses-cours.

La pèche du grand lac est une des branches les plus importantes du négoce. Le poisson salé trouve son débouché sur toutes les places de rindo-Chine, et la quantité de barques employées à son transport dépasse de beaucoup l'idée qu'on pourrait se faire de cette industrie.

Les Cambodgiens, peu inventifs, sont arriérés sous le rapport des arts. Leurs ouvriers sont primitifs.

Quelques orfèvres travaillent des bijoux pour le roi et les mandarins; — des fondeurs en métaux, coulent les statues de Bouddha ; — des forgerons, charrons et menuisiers, façonnent grossièrement les ouvrages relatifs à ces professions. La confection de certains matelas en coton, qui se replient à la manière d'un portefeuille, occupe les femmes des villages voisins du fleuve ; le tissage de la soie et des étoffes d'habillement revient aussi au sexe féminin.

Presque tous les teinturiers que nous avons vus dans le Cambodge étaient Chinois ou Annamites.

Les éventails en plumes d'oiseaux de passage, les nattes sont fabriqués sur le bord de la mer, par les peuplades de pêcheurs.

Les trois provinces de Pursat, Compon-Soaï, Pâpnum, fournissent chacune leurs spécialités :

A Bapnum , les rizières ; à Compon-Soaï, les cotons, la canne, le maïs, etc. ; à Pursat, les montagnes minérales.

La province d'Angkor résume à elle seule toutes les richesses du royaume.

Baigné par le fleuve qui le couvre tous les ans de son limon générateur, et dont les eaux peuvent porter les plus gios navire?, il ne manque à ce pays que des hommes I Qu'un gouvernement fort rétablisse la paix, et la population, au lieu de diminuer pour disparaître un jour, s'accroîtra bientôt rapidement. A peine restet-il aujourd'hui quelques millions de Cambodgiens. Mais que faudrait-il de temps pour décupler ce noyau sur le point de s'éteindre?

Que notre influencé s'exerce sur cette race maintenant malheureuse, que notre protection la défende contre les envahissements qui tendent à l'engloutir, et ces mi^rables se relèveront de leur avilissement, des bords du néant, conformément à la loi de l'humanité qui est le progrès I

D'aventureux et courageux Français se sont déjà risqués dans ces contrées, dans l'espérance d'en exploiter fructueusement les richesses ; mais, pourquoi ne l'avouerions-nous pas ? trop rares sont les pionniers énergiques et honnêtes, en général : au contraire, peu scrupuleux et avides, ils se condamnent d'eux mêmes à des représailles le plus souvent sanglantes.

Disons bien vite que les embarras qui hérissent les débuts d'un colon probe et sérieux qui se transporte dans le Cambodge, sont réellement décourageants. Les pouvoirs dont jouit notre représentant sont encore trop minimes et dépourvus d'initiative.

En dehors des tracasseries des grands et des petits mandarins, heureux de faire sentir par quelques vexations leur autorité à un étranger qu'ils haïssent, il est impossible au colon de trouver des serviteurs à ses gages dans le pays. Il n'a d'autres ressources que dans les Annamites qu'il a amenés avec lui, ou dans ces vagabonds qui ont fui de leur village pour se soustraire au châtiment de quelque méfait :

Gens indignes de confiance, qui n'acceptent un emploi que dans l'espoir du vol et de l'assassinat. Le Chinois du Cambodge offre aussi peu de garantie que son cousin l'Annamite. Le Chinois, du reste, aime le trafic pour son propre compte, et refuserait de servir d'intermédiaire entre l'Européen et le Cambodgien toutes les fois qu'il s'agirait de transactions commerciales.

En face de ces difficultés, nos négociants se retirent. Ainsi, les sacrifices faits pour le voyage et les premières démarches sont perdus.

Les firais d'installation sont toujours très coûteux. Un Européen ne peut vivre comme un misérable indigène, qui se nourrit de poisâon sec, de riz, ne boit que de Teau, et couche impunément à la belle étoile. Il lui faut un confort en rapport avec le climat contre lequel il soutient chacune jour la lutte. Son épiderme réclame impérieusement d'être protégé contre le soleil et les animaux malfaisants qui pullulent autour de lui. Une habitation modeste et simplement convenable revient à un prix relativement élevé. Il est rare de pouvoir faire face aux dépenses de nourriture à moins de 5 à 6 francs par jour. Le vin est indispensable. Un domestique ne suffît pas, dans ces latitudes, où la paresse et la nonchalance sont si communes et si naturelles, que Dieu a doté la terre d'une fécondité telle que l'homme peut se dispenser de l'entretenir ! Mais les domestiques se paient comme le reste. En résumé, là ou un indigène dépense 50 ligatures , il faut six fois cette somme à l'homme de la civilisation !

Il résulte de toutes ces considérations à vol d'oiseau J que quiconque voudra coloniser ou entreprendre un commerce devra se munir d'une première mise de fonds à titre d'avances, suffisante pour attendre sans peine le moment de la réalisation des premiers bénéfices. Malgré cela, combien échoueront avant d'avoir pu arriver à bon porti

Chose vraiment digne de remarque : en Gochinchine comme au Cambodge, il n'y a qu'une sorte d'opération qui réussisse presque infailliblement à ceux qui la pratiquent : le commerce de l'argent. Le taux du cent est très élevé. D'Européen à Chinois ou Annamite il monte à 30 par mois I Entre Européens il se maintient de 12 à 25. La confiance ne se commande pas !

ROCHBFORT, IHPRIMEKIE 60. THtZB ET O.

iv^

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