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OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

I» Que la presse, s'écriait aux États généraux un orateur belge, soit libre, si nécessairement, si incontestablement, si naturellement, que celui qui voudrait en prouver l'utilité dans notre libre Belgique, soit accueilli comme le fut, par ses concitoyens, cet improvisateur d'Athènes qui avait commis l'étrange inconvenance de disserter longuement, devant des Grecs, sur la force d'Hercule et sur la beauté d'Hélène, »

Aujourd'hui que ce vœu a été accompli dans notre pays, où la liberté de la presse s'est exercée depuis un demi-siècle dans toute sa plénitude, on peut en effet se borner à affirmer celle-ci, sans se livrer à des développements superflus.

Aussi se contenterait-on ici, pour toute préface, des paroles transcrites ci-dessus, si certaines objections, souvent répétées, n'imposaient le devoir de les réfuter et de présenter à l'appui de la réfutation quelques considérations générales.

L'homme n'est pas seulement un être intelligent et libre, il est en outre essentiellement sociable. Ce n'est pas assez qu'il pense pour lui, il a le droit, comme homme, dd communiquer ses idées à ses semblables, et, comme citoyen, le devoir de leur soumettre, par tous les moyens possibles de persuasion, celles de ces idées qu'il croit propres à contribuer au développement et au progrès de l'humanité.

Comment, en effet, une société', sous peine d'être seulement une agrégation d'individus non solidaires les uns des autres, se comprendrait-elle delà part d'êtres libres et intelligents, si des entraves matérielles quelconques pouvaient empêcher de s'établir entre eux une communion morale de tous les instants, si le droit de manifester des opinions était le monopole de quelques-uns, et si la lumière apportée par les autres devait être forcément tenue sous le boisseau?

La liberté de la presse, c'est-à-dire le droit de recourir à l'instrument le plus rapide et le plus fécond de diffusion des idées et des doctrines, a ainsi pour fondement philosophique la liberté de l'homme, sa nature d'être intelligent, ses instincts de sociabilité et ses obligations à l'égard du prochain.

Dans les sociétés où la liberté de la presse n'est pas reconnue, il y a donc attentat a un de ces droits que la révolution de 1789 appela des droits absolus et imprescriptibles.

» Tuer un homme, disait Milton (i), c'est détruire une créature humaine; mais étouffer un bon livre, c'est tuer la raison elle-même. »

Si la liberté de la presse avait encore des ennemis systématiques, on pourrait leur opposer le mot énergique de Camille Desmoulins (2) : il n'y a que les fripons qui aient peur des réverbères.

Mais la presse ne lutte plus contre une opposition

(1) Areopaffitica, ouvrage que Mirabeau, en 1789, a fait connaître en France, et paraphrasé dans son ouvrage i)e la libei^té de la 'presse; voj. aussi Chateaubriand, Essai sur la littérature anglaise, 3* partie, J. Simon, DelaliheiHé, partie IV, ch. II, § 6, cités B. J., 2« S. IX, 1337.

(2) Voy. pour quelques citations nouvelles de la 2* édit. du présent ouvrage,ODYSSE Barot, La tribune fantastique (dans un des n®» de la Presse d'Èm. DE G1RARDIN. du comm. de 1868).

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pareille ; elle ne rencontre plus devant elle que des prétextes.

Des esprits timorés, conservateurs à outrance, attachés au passé, au point d'ajouter du prix même au maintien des abus parce qu'ils existent, peuvent seuls, de nos jours, manifester encore des craintes au sujet de cette liberté précieuse dont on a pu dire avec tant de raison : comme la lance d'Achille, elle guérit elle-même les blessures qu'elle fait; et avec Casimir Périer : « les journaux dont la liberté cause tant d'alarmes, ne sont jamais dangereux quand ils sont libres. »

Benjamin Constant de son côté, répétant un mot de Camille Desmoulins, disait : il n'y a qu'un remède contre la licence, c'est la liberté. « La licence présuppose l'arbitraire ; la liberté s'appuie sur la loi (i). »

Les vaines craintes de quelques retardataires ne seraient pas ici mentionnées, si, en 1832, peu de temps après l'œuvre du Congrès, après cette Constitution, œuvre si vivante puisqu'elle compte en ce moment un demi-siècle d'existence, un document de haute importance à raison de sa source, l'encyclique du pape Grégoire XVI, n'était venu jeter le trouble dans les esprits d'une partie de nos concitoyens, en représentant la liberté de la presse comme un fléau, et non comme un bienfait, aune partie de ceux qui avaient contribué à la conquérir.

Voici comment le pape, s'adressant tout spécialement aux catholiques belges, s'exprimait :

« Les États qui ont brillé par leurs richesses, par leur puissance, par leur gloire, ont péri par ce seul mal : la

(1) Lettres aux électeurs de la Sarthe qui Tavaient nommé député, voy. Minerve française (recueil qui parut de 1818 à 1820, sous la direction de Benj. Constant, Aignan, Etienne, Jouy, Lacretelle), V, 453; ibid,, VII, 579.

liberté immodcrëe des opinions, la licence des discours et l'amour des nouveautés. Là se rapporte cette liberté funeste ^ et dont on ne peut avoir assez d7u>rreur^ la liberté de la presse pour publier quelque écrit que ce soit, liberté que quelquesuns osent solliciter et étendre avec- tant de bruit et d'ardeur (i). »

Liberté de publier quelque écrit que ce soit, est-ce donc'' nécessairement le triomphe du faux sur le vrai? La liberté de la presse n'est-elle, en d'autres termes, que la liberté de l'erreur, et celle-ci doit-elle infailliblement finir par être victorieuse?

« La pensée, disait un député des Certes, ne peut être enfermée dans un moule ; elle a besoin d'air et d'espace ; elle a besoin de prendre son vol vers les grandes hypothèses, les grandes tentatives, quelquefois même vers les grandes erreurs, et tout cela pour trouver ce qu'elle recherche avec énergie, la Vérité dans les sciences, la vérité dans la philosophie, la vérité dans la métaphysique (2).., »

« Ce serait faire injure à la vérité, disait encore Milton, que de croire qu'elle puisse être déracinée par le vent des doctrines contraires : qu'elles en viennent seulement aux mains, vous verrez de quel côté sera l'avantage. Est-ce que la vérité a jamais été vaincue, lorsqu'on l'a attaquée ouvertement, en lui laissant la liberté de se défendre. Réfuter librement l'erreur libre est le plus sûr moyen de la détruire. Quelle contradiction ne serait-ce pas si, tandis que l'homme sage nous exhorterait à fouiller partout pour découvrir le trésor enseveli de la vérité, le gouvernement venait arrêter nos recherches et soumettre nos connaissances à des lois prohibitives. »

(1) De Gerlache, Histoire du royaume des Pays-Bas, œuvres complètes, II. 520.

(2) Indépendance belge du 9 mai 1862.

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Malesherbes disait aussi : » si l'on défend de publier les erreurs, on arrêtera les progrès de la vérité, parce que les vérités nouvelles passent toujours quelque temps pour des erreurs. »

Il est malheureusement dans la nature de l'opinian d'être un pendule oscillant sans cesse entre la vérité et le mensonge; mais, de même que dans l'expérience de M. Foucault, le pendule, abandonné librement à son mouvement propre, tout en continuant ses oscillations, s'éloigne sensiblement de son point de départ et fait son évolution indépendante. Celui qui aurait la prétention d'en régler le mouvement, parviendrait, il est vrai, pendant quelque temps à le lancer dans un même sens; mais quelle main humaine serait assez sûre pour le saisir toujours à propos, et n'éprouverait pas, au bout de quelques efforts réussis, lassitude ou distraction? Pour peu que le balancier s'échappe, ne se mouvra-t-il pas en sens directement contraire par la seule force de l'ipipulsion même qui y a été donnée?

Telle l'opinion ; elle obéit à une loi supérieure, et tout en se balançant entre l'erreur et la vérité, elle est dirigée par une loi en dehors de l'humanité, et s'avance vers le but qui lui est assigné d'en haut; les efforts des hommes peuvent arrêter un instant la progression, mais, se riant de leur fatigue, elle finit par échapper à leurs débiles mains, et se mouvant avec sérénité et majesté, elle parvient d'une manière inéluctable, à accomplir son évolution.

Si le but final vers lequel l'idée se dirige, quand elle se meut librement, pouvait ne pas être la vérité,' ce serait assigner à l'homme une destination pour laquelle il n'a pas été créé ; ce serait nier qu'il est en ce monde pour se rapprocher de plus en plus de l'idéal beau, de l'idéal bon, de l'idéal vrai, de Dieu enfin.

Quand bien même toute la terre croupirait dans Terreur, il y aurait toujours quelque coin où la vérité se serait réfu-

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giëe, et d'où elle répandrait un tel ëclat, que, versant des flots de lumière sur ses blasphémateurs, elle les aveuglerait de sa splendeur, et réduirait au néant leurs inutiles tentatives de 1 éclipser.

Recourant à une autre comparaison, quelqu'un, s'adressant aux États généraux, disait : » J'ai lu quelque part qu'on avait inventé une nouvelle espèce d'arme à feu, au moyen de laquelle on pouvait tirer une quantité de coups à la minute. Rien ne saurait tenir contre elle. Telle est la liberté de la presse et surtout de la presse périodique, lorsqu'elle est sans frein et sans contre-poids, soit dans les lois, soit dans les institutions. Il n'y a forteresse morale, politique ou religieuse qui puisse résister à ses efforts répétés et multipliés à l'infini, n

A quel frein, à quel contre-poids, èst-il fait allusion dans ce passage? S'ag^it-il de moyens préventifs qui doivent empêcher l'erreur de se manifester? S'agit-il de renouveler cette loi de Zéleucus, rappelée par M. de Lasteyrie, par laquelle tout homme qui avait une innovation à proposer, devait lé faire la corde au cou ?. . .

Mais refuser à l'erreur le droit de se produire, ne sera-ce pas enlever aussi à la vérité le jour et la lumière? Quel pouvoir humain sera assez infaillible pour discerner le vrai du faux? Les gouvernements séculiers n'en profiteront-ils pas pour étoufier des systèmes nouveaux qui leur paraîtront dangereux, et pour comprimer toute réaction même légitime? Livrer la presse aux mains d'une autorité religieuse quelconque, n'est-ce pas, dans le domaine des cultes, provoquer le fanatisme et l'intolérance à recourir à la persécution, et, dans le domaine de la science, exposer notre pauvre terre à ne plus tourner, témoin le procès de Galilée?

Non ! l'humanité peut être un moment détournée de ses voies ; mais elle ne peut jamais être complètement égarée.

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Laissez donc à la manifestation des idées son libre cours ; ne canalisez pas la pensée, ce fleuve dont les méandres, quoique irréguliers, suivront les lois de sa pente et amèneront toujours ses eaux à la mer; renfermées dans un lit trop étroit, elles rompraient leurs digues.

L'humanité tout entière, le Herr Omnes : voilà le seul juge appelé à condamner l'erreur. Il ne suffit pas à la vérité d'être reconnue timidement, sans discussion ; il lui faut la lutte au grand jour pour être consacrée et pour s'imposer avec une autorité d'autant plus grande. C'est du choc des opinions que naît la lumière, dit un proverbe vulgaire; laissez donc sans crainte s'élever un débat contradictoire entre le mensonge et la vérité ; laissez à la presse le soin de combattre elle-même les erreurs qu'elle aura produites, et la raison finira immanquablement par triompher.

Descendant des hauts sommets de l'idéologie, sur le terrain plus ferme de la vie pratique, cessons d'envisager la presse comme un instrument de bonhefur moral pour l'humanité en général ; considérons-la comme un moyen de procurer à la nation dont on fait partie, la plus gralide somme de prospérité matérielle, et examinons cet organe de l'opinion publique dans ses rapports avec les gouvernements. A ce point de vue, la liberté de la presse est le fondement de toutes les libertés politiques (i). Par elle, on les acquiert, et par elle, quand on les a obtenues, on les garantit et on les conserve. « Ce n'est pas, disait. Chateaubriand, la Constitution qui nous donne cette liberté, c'est cette liberté qui nous donne la Constitution. Elle est le contrôle des mœurs, la surveillante des injustices. Rien n'est perdu tant qu'elle

(1) Voy., sur toute cette matière, un Mémoire sur la liberté de la presse, publié par Malesherbes en 1788 et réimprimé en 1848, avec une préface par Jour; voy. aussi notice sur Malesherbes, par Boissy d'Anglas, publiée en 1819.

reste intacte. Elle conserve tout pour l'avenir. Elle est le grand, l'inestimable bienfait de l'époque. »

Junius, le célèbre avocat de la liberté, disait : «f Donnezmoi la liberté de la presse ; avec celle-là, je conquiers toutes les autres (i). »

Cerbère de la loi constitutionnelle, mais cerbère à cent têtes qu'il est impossible d'endormir toutes, la presse, a pour mission d'aboyer aux abus, et de leur sauter à la gorge quand ils essayent de pénétrer dans la cité.

Dans ce siècle où l'on a pu dire à juste titre : les rois s'en vont (les rois de droit divin s'entend !), où, de toutes parts, l'écho retentit du craquement des trônes qui s'écroulent quand ils n'ont pas le sentiment populaire pour appui ; dans ce siècle enfin où l'on a proclamé presque partout, comme notre Constitution : « Tous les pouvoirs émanent de la nation, » il est indispensable que celle-ci intervienne directement dans la gestion de ses intérêts, et qu'elle ait, à cet effet, un organe spécial. Cet organe est la presse, pouvoir véritable, émanant directement de tous, et appelé à tenir l'attention publique éveillée sur les tendances auxquelles les autres pouvoirs pourraient se laisser entraîner.

La liberté de la presse, disait madame de Staël, est le seul droit dont tous les autres dépendent : les sentinelles sont la sécurité de l'armée.

Avoir peur des pamphlets quand il y a une tribune, c'est s'effrayer des fusées, tandi.s qu'on est assis sur un baril de poudre (2). La main qui reste libre, disait Benjamin Constant, dégage l'autre de ses fers.

Chateaubriand, à l'annonce des ordonnances de juillet qui renversèrent Charles X en France, s'écriait : " La presse est un élément jadis ignoré, une force autrefois inconnue; in-

(i; Moniteur belge, 1861, 3935.

(2) Minerve, II, 303.

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troduite maintenant dans le monde, c'est la parole à Tétat de foudre; c'est l'électricité sociale. Pouvez- vous faire qu'elle n'existe pas? Plus vous voudrez la comprimer, plus l'explosion sera violente.

« Il faut donc vous résoudre à vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut apprendre à vous en servir, en la dépouillant de son danger, soit qu'elle s'affaiblisse peu à peu par un usage commun et domestique, soit que vous assimiliez graduellement vos mœurs et vos lois aux principes qui régiront désormais Thumanité (i). »

Où la presse est supprimée ou comprimée, il y a despotisme, et encore, comme le disait Montesquieu, il faudrait au despotisme des déserts pour frontières, car la pensée franchira bientôt des limites au delà desquelles elle pourra se manifester librement, et elle s'exprimera avec une énergie d'autant plus à craindre qu'il s'agira de se soustraire à une contrainte plus rigoureuse ; c'est Thistoire des pamphlets hollandais sous Louis XIV, des libelles qui, sous Napoléon, amenèrent la rupture de la paix d'Amiens, etc., etc.

La presse est la conséquence du régime parlementaire :

« Point de gouvernement représentatif qui n'ait pour objet et pour fondement, disait Lally-ToUendal à la Chambre de pairs, la liberté publique et individuelle.

» Point de liberté publique et individuelle sans la liberté de la presse.

« Point de liberté de la presse sans la liberté des journaux. Ji

Dans un pays où il faut gouverner au grand jour, avec la liberté de la presse, il est possible de ne pas gouverner du tout; mais il est impossible de gouverner mal avec succès (2). Sous un gouvernement qui va bien, la liberté de la

(1) Belgique jiuUciaire^ 2* série, I, 1523.

(2) Minerve, VI, 499.

presse atténue les partis en n'exprimant que leurs vœux et leurs systèmes; sous un gouvernement qui va mal, elle redouble la virulence des partis, les convertit en factions en propageant leurs espérances. Ce n'est pas la liberté de la presse qu'il faut réformer. La meilleure manière de répondre aux attaques de Topposition, c'est de les réfuter par des faits positifs. Il ne s'agit pas de traiter de factieux et de pamphlétaire l'homme qui signale un abus; il faut lui prouver qu'il a tort (i).

« L'État, s'écriait Chateaubriand, peut être troublé par ce que disent les journaux; mais il peut périr par ce qu'ils ne disent pas. »

« Je prétends, soutenait de son côté le duc d'Aumale (2) qu'une presse réellement libre exprime toujours les opinions et les sentiments de la grande majorité du public, et neuf fois sur dix, la majorité est du côté du juste et du droit. La presse exerce sur le pouvoir exécutif une action à la fois stimulante et restrictive. Elle empêche bien des décisions fâcheuses et indique bien des bonnes choses à faire que l'on ne voit pas toujours, à moins qu'elles ne soient signalées par les cent voix de la presse. »

Tel n'est pas toujours l'avis des hommes qui sont au pinacle, et que l'exercice du pouvoir rend parfois peu endurants à l'égard des réclamations parties d'en bas. Voici comment l'un d'eux, le roi Guillaume, appréciait la presse, en faisant part de ses impatiences à un député catholique («) : « On parle de la toute-puissance de l'opinion ; on représente la presse comme un organe infaillible, comme devant servir de guide au gouvernement. Dites-moi, je vous

(1) Minei^e, T, 125.

(2) Banquet du 72« anniversaire de rAsFOciation pour renseignement de littérature, à Londres {Indépendance un 19 mai 1861).

(3) De Gerlache, II, 247.

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