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PRELIMINAIRES

prie, par qui est exercée cette puissance haute et sacrëe? Est-ce par des sages ou par des hommes d'État? Non, c'est par quelques jeunes légistes qui ont fait leur cours de droit public avec les huit ou dix Constitutions que la France a enfantées depuis 1789, et qui, sans expérience, sans conviction d'aucune sorte, ne citent l'histoire que pour la plier à leurs vaines utopies ! C'est par quelques hommes dont la plupart exploitent le journalisme comme une branche d'industrie.

« Voilà les censeurs des gouvernements; voilà les arbitres des nations avec lesquels il faudra un jour traiter de puissance à puissance. Y a-t-il rien d'inviolable pour cette presse qui vous inspire maintenant un si tendre intérêt, et qu'en votre qualité de catholique, vous redoutiez naguère si vivement? Quel homme,quelle réputation, quels principes a-t-elle respectés? Ne redoutez- vous point cette espèce de contregouvernement occulte et irresponsable, faisant incessamment appel aux mauvaises passions des masses ignorantes et crédules?... Trop de liberté tue la liberté. »

Paul-Louis Courrier, comme s'il avait eu à répondre à ces paroles, disait : « Lorsqu'en dépit des persécutions, des amendes, des emprisonnements, les meilleurs esprits s'obstinent à comprendre la loi dans un sens opposé au pouvoir qui les accuse, il est évident que ce pouvoir entend mal la loi et se fait illusion par un faux système. Cette erreur consiste à considérer comme coupable, non ce qui est qualifié délit par la loi, mais ce qui déplaît aux organes de l'accusation, sans réfléchir .que la liberté de la presse rC est pas la liberté de dire ce qui plaît au pouvoir^ mais ce qui peut lui dé" plaire. »

« Les libertés publiques, disait en effet Royer-CoUard, ne sont que des résistances. »

L'initiative de la presse, tout le monde le sait, n'est pas toujours précisément ce qu'on est convenu d'appeler gou-

vernementale, dans le sens absolu du mot : bien des écrivains, transportés tout à coup d'un bureau de journal dans un fauteuil de ministre, seraient quelque peu embarrassés, dans leur nouvelle position, de traduire leurs idées en lois; souvent ces idées ne sont pas suffisamment pratiques. Des fleurs de l'arbre, beaucoup tomberont qui ne se convertiront jamais en fruits : mais avant que les fruits soient arrivés à maturité, il n'en faut pas moins que l'arbre fleurisse.

Qui peut décider d'avance quelles fleurs sont susceptibles de se former et d'acquérir du développement? En arracher une partie et conserver l'autre, n'est-ce pas s'exposer à compromettre la récolte?

liCS discussions de la presse précèdent celles du pouvoir, législatif; c'est là seulement que l'on peut séparer les bons fruits des mauvais ; jusque-là, le vent de la discussion aura déjà jonché le sol d'une bonne partie de ces derniers : le législateur achèvera le triage.

« Je sais, disait un écrivain anglais cité par Benj. Constant (i), que toutes les pièces que renferment les papiers publics ne sont pas des modèles de logique; mais d'un autre côté, il n'arrive jamais qu'un objet intéressant véritablement les lois et en général le bien de l'État, manque de réveiller quelque plume habile, qui, sous une forme ou une autre, présente ses observations. De là vient que, par la vivacité avec laquelle tout se communique, la nation forme, pour ainsi dire, un tout animé et plein de vie, dont aucune partie ne peut être touchée, sans exciter une sensibilité universelle, et où la cause de chacun est réellement la cause de tous, n

Acceptons même comme aussi établi qu'il l'est peu, le reproche du roi Guillaume. Ce n'est pas un mal que le tra-

(1) Lettre citée, MtneiTe, V, p. 453.

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vail d'initiative soit laisse à une jeunesse pleine de sève et d'activité; elle, au moins, si elle se laisse égarer bien souvent par des utopies irréalisables, n'a pas le cœur bronzé par l'expérience qui parfois rend défiant et sceptique : d'ailleurs, parmi les idées généreuses qu'elle exprimera, il s'en trouvera bien quelqu'une, susceptible d'être acceptée tôt ou tard, et celle-là vaudra grâce pour toutes les autres. A l'égard de celles-ci, qu'on se souvienne du mot de Figaro : les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours.

« Peu importe à l'État, disait Portails, que quelques citoyens raisonnent bien ou mal; mais il importe au maintien de la société que tous raisonnent. De là sort la voix publique, qui condamne ou approuve les procédés des gouvernements, qui fixe sans cesse l'attention des citoyens sur le véritable intérêt de la cité, et qui entretient dans la nation, ce caractère observateur et fier sans lequel l'indépendance et la souveraineté du peuple ne seraient bientôt plus que de vains noms. »

Quel est le résultat de toutes les atteintes portées à la liberté delà presse, sedemandait Benj.Constant(i)? « C'est, répond-il, d'exaspérer les écrivains qui ont le sentiment de l'indépendance, de les forcer à recourir à des allusions qui deviennent amères, parce qu'elles sont indirectes; de nécessiter la circulation de productions clandestines, et d'autant plus dangereuses; d'alimenter l'avidité du public pour les anecdotes, les personnalités, les principes séditieux, de donner à la calomnie l'air toujours intéressant du courage, enfin d'attacher une importance excessive aux ouvrages qui sont défendus. On confond toujours les libelles avec la

(1) Collection complète des ouvrages publiés sur le gouvernement représentatif, I, 150.

liberté de la presse, et c'est l'esclavage de la presse qui produit les libelles, et qui assure leur succès. »

Dans une brochure du même publiciste : 2'ableau politique du gouverneinemt des Pays-Bas (i), Benj. Constant répétait la même idée : « les libelles sont la punition infaillible de l'esclavage de la presse. »

Les journaux sont circonspects quand ils sont libres; mais s'ils sont encore esclaves, il faut se résigner à leurs indiscrétions (2) ; les pamphlets réduits à l'anonyme, sont toujours audacieux, par cela même que leurs auteurs se croient à l'abri de toute répression (3).

« Faites vos lois, s'écriait Fiévée, pour que les esprits osent être imprudents ; si vous les forcez à être astucieux, vous êtes perdus. »

La liberté de la presse, c'est la soupape de sûreté qui empêche la machine d'éclater, ou comme le disait Bignon, c'est l'issue donnée à la lave du volcan.

Nous ne sommes qu'à l'enfance de la liberté inaugurée par l'article 18 de notre Constitution; un jour viendra où la presse et le journalisme, qui en est l'expression la plus vivante, seront considérés comme un sacerdoce exigeant des conditions de haute moralité et des capacités hors ligne. La presse sera l'apprentissage où se formeront les futurs législateurs ; dès l'époque où le roi Guillaume proférait les étranges paroles rapportées plus haut, les « jeunes utopistes » dont il se plaignait, n'étaient-ils pas cefe Rogier, ces Lebeau, ces Van de Weyer, ces Nothomb, ces Devaux, etc., à qui la Belgique dut sa rénovation politique? Eux que le roi Guillaume traitait avec une superbe si dédaigneuse, n'est-ce pas au baptême de feu des luttes de la

(1) Brochure peu connue, publiée en 1817, B. J., 2« S., IX, 1236.

(2) Minerve, V, 326.

(3) Thonissen, Constitution expliquée, p. 73.

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presse qu'ils ont été éprouves, et plusieurs, arrives euxmêmes au pouvoir depuis, n'y ont-ils pas fait briller toutes les qualités d'hommes d'État de premier ordre?

Aux deuxpoints de vue oùl'on vientdese placer, laliberté de la presse, n'est point susceptible de critique ; il en reste un troisième où, malheureusement, l'apologie de cette liberté est plus difficile, parce qu'à côté du bien, il y a une place pour un mal incontestable.

Autant l'humanité tout entière, autant chaque nation en particulier a droit à la liberté de la presse, autant les particuliers doivent en jouir, pour être à même d'appeler l'attention publique sur les abus dont ils seraient victimes; il faut que la presse soit accessible à tous, parce que tous peuvent avoir à se plaindre, et parce que la plainte produite au plein soleil de la publicité, est le meilleur moyen d'obtenir une prompte réparation.

C'est un droit, mais à côté de ce droit nécessaire, il y a un mal, un mal immense; la liberté dégénère bien vite en licence, lorsqu'elle ne respecte pas la limite où commencent les droits d'autrui : or ces limites, ce mur de la vie privée qui, d'après l'expression de Royer-CoUard, devrait être infranchissable, on passe aisément par-dessus quand on discute les actes des fonctionnaires ou des citoyens; en outre, . la malveitlance, le chantage, tant d'autres mobiles inavouables, ont la partie belle, à l'aide du pouvoir de diffamer que recèle, dans ses flancs, la liberté de la presse.

Ce mal est le dernier retranchement, mais bien difficile à emporter d'assaut, des adversaires de la liberté de la presse, qui prennent prétexte d'un abus spécial pour attaquer cette liberté dans son ensemble.

Malheureusement l'abus existe, et de la manière la plus incontestable. Aussi, on peut le dire, les calomniateurs sont les plus dangereux ennemis de la liberté : grâce à eux, on ne se fait pas faute aujourd'hui de critiquer parfois les prin-

cipes de la Constitution, la liberté de la presse, le jury luimême qu'on dépeint comme trop disposé à l'indulgence quand il s'agit déjuger des imprimés. Quelqu'un n'a-t-il pas dit un jour en plein parlement, qu'un journal l'accuserait d'avoir tué père et mère, et qu'il ne confierait pas sa cause au jury (O?---

Répétons, à ce sujet, ce que disait Benj. Constant : « J'ai toujours combattu pour la liberté de la presse ; mais j'ai toujours détesté la diffamation ; je crois que le jury sera aussi sévère que moi, j'ai vu dans toutes les parties éclairées de la société, et je puis dire que c'est presque toute la France, la haine de la diffamation.

« S'il y a quelques préventions contre la liberté de la presse, c'est la haine de la diflamation qui les a suscitées... Certes je hais la diffamation autant qu'un autre, et si j'avais à m'exprimer sur les publications qui franchissent aujourd'hui les bornes de la vérité et de la justice, je serais plutôt obligé de modérer la sévérité de mon jugement que je n'aurais besoin de me garantir d'un excès d'indulgence. Plus on aime la liberté de la presse, plus on méprise les libellistes, de même que c'est par amour pour la liberté en général qu'on déteste ceux qui la souillent et la déshonorent. Mais ce n'est pas par des mesures vexatoires, préventives, inconstitutionnelles, que vous mettrez un terme à la licence. L'abus que font de la liberté de la presse des écrivains sans mesure, sans conscience, sans pudeur, ne parvient pas à nous inspirer des terreurs exagérées, à nous détacher d'un droit précieux.

« Tous les citoyens sont assez éclairés pour sentir que la violation du droit d'un seul citoyen, quelles que soient les opinions qu'il professe, est l'anéantissement des droits et de Ja sécurité de tous. »

(1) Nypels, Législation criminelle de la Belgique, IV, 258.

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