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Code des irrigations, suivi des rapports de mm. Dalloz et Passy et de la législation étrangère

Personne n'ignore que les engrais sont la base de la richesse agricole : le législateur et l'administration devaient donc réunir leurs efforts pour donner aux cultivateurs les moyens d'obtenir les productions destinées à être converties en engrais. L'un de ces moyens, le plus certain , le plus utile par ses résultats , c'est incontestablement l'irrigation, qui augmenterait la production agricole dans des proportions incalculables.

Nous croyons devoir citer à ce sujet le passage suivant du Manuel de Uvriyatevr , de MM. Félix Villeroy et Adam Muller :

« La Providence, dans sa bonté, en donnant l'eau

vi CODE DES IRRIGATIONS,

au cultivateur , a mis à sa disposition le moyen d'augmenter à l'infini ses récoltes. Toutes les plantes ont besoin d'eau pour leur développement. Les gaz qui forment l'eau, l'oxygène et l'hydrogène, sont aussi la base des matières dont sont formées les plantes. Les plantes vertes contiennent jusqu'à 75 pour 100 de leur poids en eau. L'eau est une richesse inappréciable pour le cultivateur, non-seulement parce qu'elle entre chimiquement par sa composition dans le système organique , mais parce qu'elle contient toujours en dissolution des matières étrangères qui servent d'engrais aux plantes. L'eau dépose ces matières , ou bien elle les rend assimilables aux plantes.

« Presque toutes les eaux de source contiennent de l'acide carbonique et fournissent par là aux plantes une partie du carbone dont elles ont besoin.

« Outre l'acide carbonique, l'eau contient souvent du souffre, de la chaux et divers sels. Une grande partie de ces sels, sinon tous, sont décomposés et absorbés par les plantes, dont ils hâtent l'accroissement.

« Les ruisseaux, les rivières, les fleuves, et aussi la plupart des sources, entraînent des parcelles de terre Irès-fines qu'elles déposent ensuite sous la forme d'un limon fertile.

PRÉFACE. vh

« L'eau des pluies lave les rues, les chemins, les champs , et elle se charge d'une quantité de principes fertilisants qu'elle entraîne dans les ruisseaux , de ceuxci aux rivières et aux fleuves , et enfin à la mer , si la main habile du cultivateur ne sait pas arrêter ces engrais et s'en emparer pour leur faire produire de l'herbe et des grains. Les terres ainsi entraînées à la mer forment une masse que l'imagination a peine à se représenter. »

Pour mieux faire apprécier les résultats de l'irrigation, il suffit de signaler ceux qui ont été obtenus. On lit à ce sujet, dans le rapport fait en 1844, au Congrès central d'agriculture. « Dans le Midi, on trouve des terres qui, dans leur état naturel, ne valaient pas 100 fr. l'hectare, et qui prennent tout à coup une valeur de 8 à 10,000 fr., aussitôt qu'on les a fait jouir du bénéfice de l'irrigation. »

En 1845 , le rapport fait au même Congrès , relativement aux irrigations , contient le passage suivant :

« En Lombardie, dans cette plaine du Pô, si pauvre par la nature du sol, et si riche par le génie de ses habitants, l'irrigation, habilement employée depuis des siècles , est arrivée à faire produire à l'hectare de prairie un revenu brut annuel de 1,098 fr. Là , un domaine de 148 hectares, prairies et terres arables, donne au

vin CODE DES IRRIGATIONS,

propriétaire qui n'exploite pas un revenu net de toute charge , de 31,450 fr. (ou par hectare , de 212 fr. 50 c), et donne au fermier 7 pour 100 d'intérêt du capital d'exploitation.

« Mais pourquoi chercher à l'étranger nos exemples et nos motifs ? Que se passe-t-il en France , au nord comme au midi, à l'est comme à l'ouest? En Provence, sur le Crau , dans un désert pavé de galets , l'hectare arrosé se vend 4,000 fr.; dans les Vosges, les graviers sans végétation de la Moselle , et par conséquent sans valeur, ont, par les soins et les travaux de M. Dutac, acquis une valeur d'au moins 4,000 fr. par hectare; à Autun, des terres valant à peine, il y a cinq ans, 900 fr., se vendraient, aujourd'hui qu'elles reçoivent les bienfaits de l'irrigation, au moins 5,000 fr.; en Bretagne, enfin, grâce à la haute science agricole de M. Rieffel, l'hectare des landes, qu'on aurait payé trop cher à 300 fr., il y a quelques années, trouverait facilement, maintenant qu'il est en prés irrigués, des acheteurs à 2,500 fr. »

Dans le but de faciliter aux agriculteurs les moyens de propager l'irrigation, de nombreuses réclamations se sont élevées, on a beaucoup parlé et écrit à ce sujet, mais les résultats de tant d'efforts ont été à peu près nuls.

Dans le sein du Congrès central d'agriculture de 1849,

PRÉFACE. ix

M. d'Esterno a rendu compte en ces termes des causes qui s'opposaient au développement de l'irrigation en France :

« Il y a cinq ans que le Congrès central s'occupe d'irrigations , et malgré ses efforts incessants , nous ne nous apercevons pas que la question ait fait aucun progrès sensible.

« Si nous nous étions proposé un but théorique et non pratique ; si nous avions désiré surtout multiplier les écrits et les discours , nous aurions réussi au delà de nos espérances. Les Chambres législatives de la monarchie constitutionnelle ont été saisies de deux projets de loi relatifs à l'irrigation, et ont deux fois fait preuve de bonne volonté pour elle.

« Les ministres de l'agriculture et des travaux publics ont à l'envi publié des documents qui montrent leur vif désir de paraître favorables à la cause de l'irrigation. La presse s'est universellement montrée bienveillante pour elle, les Sociétés d'agriculture ont semblé presque unanimes à recommander et à propager cet art nouveau pour nous , mais éprouvé par une longue expérience dans les pays étrangers et dans quelques-uns de nos départements.

« Cet accord paraissait devoir amener un développe-

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ment immense et immédiat de l'irrigation ; mais tout s'est passé en paroles , et c'est à peine si nous avons aujourd'hui quelques milliers d'hectares assolis de plus qu'en 1844.

« Nous avons dû rechercher les causes de ce résultat en apparence inexplicable ; nous les avons trouvées dans la position tout exceptionnelle faite à l'irrigation par les lois françaises et par les hommes qui sont chargés de les appliquer.

« Quand je dis par les lois , je me trompe, j'ai voulu dire par l'absence de toute loi. L'irrigation n'est régie en France par aucune règle fixe ; tout est flottant, arbitraire, indéterminé. La législation n'existant pas, nous n'avons pas même la jurisprudence, et la jurisprudence n'étant pas fixée , les règlements et arrêtés administratifs ne le sont pas davantage.

« Si l'on veut s'en référer aux antécédents , on n'en est pas plus avancé ; d'abord il y a très-peu d'antécédents, ensuite ils sont contradictoires. On accorde dans un département ce que l'on refuse dans le département voisin , et souvent l'avis des ingénieurs varie d'un arrondissement à l'autre.

« Les premières conditions de prospérité pour une industrie sont : la liberté, la sécurité et l'indépendance.

PRÉFACE. xi

«L'irrigation en est complètement privée; elle est

sans droits acquis , et c'est par une faveur toute spéciale

qu'on veut bien, de temps en temps, lui permettre

d'exister.

<( Les formalités à remplir sont complètement indéfinies, quant à leur durée et quant à la masse d'écritures qu'elles occasionnent. Il dépend des ingénieurs des ponts et chaussées de prolonger de dix ans l'instruction d'une affaire; quelques-uns ont dépassé ce terme. Quand ces dix ans ne seraient que des années d'attente et d'inaction, c'en serait assez pour rebuter les irrigateurs les plus déterminés ; mais ce sont des années de dépense , de chicane et de paperasserie , des discussions sans limites sont soulevées, d'interminables correspondances se croisent, des projets, contre-projets et mémoires sans nombre viennent grossir le dossier.

« Il faut d'abord devenir avocat, publiciste, mathématicien , si l'on veut avoir quelque chance d'être admis plus tard à se faire irrigateur. C'est peu encourageant pour les hommes modestes qui composent la masse des irrigateurs. »

Le tableau que M. d'Esterno a tracé de la situation faite aux irrigateurs par la loi et par l'administration , est malheureusement fidèle. Les faits qu'il signale font

xii CODE DES IRRIGATIONS.

suffisamment comprendre pourquoi l'irrigation, qui apporte la fertilité sur les sols les plus ingrats, qui couvre de riches productions les terres les plus rebelles à la culture, est restée stationnaire en France.

En l'absence de règles certaines et uniformes, les irrigateurs et l'administration elle-même ignorent l'étendue et les limites de leurs droits en matière d'irrigation. De là les tâtonnements , les incertitudes , les lenteurs et les contradictions qui ont pour résultat , comme le dit M. d'Esterno, de décourager les irrigateurs les plus intrépides.

En présence d'un pareil état de choses , ne serait-il pas temps de réaliser , par des actes , les vœux que l'on ne cesse de former en faveur de l'agriculture , dont on parle beaucoup , mais pour laquelle on fait peu?

Il est urgent en effet, si l'on veut que la France soit dotée des bienfaits de l'irrigation , que la loi détermine d'une manière précise les droits de l'irrigateur , les formalités qu'il aura à remplir, les délais à la suite desquels sa demande devra être accueillie ou rejetée ; il faut que la loi confie à des agents spéciaux et initiés à la science de l'irrigation le soin d'examiner et d'apprécier les demandes qui sont formées ; il faut notamment que les syndicats d'irrigateurs qui peuvent combiner et conci-

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