XX X
25 décembre.
Nouvelle dégradation. Pouls imperceptible, refroidissement des extrémités, pupilles
non réactives. Adrénaline dans le cœur, camphre méthode Préobrajenski, sérum physiologique en intraveineuse.
26 décembre.
Une certaine amélioration. Pouls 180, respiration 92, température 41. Camphre, alimentation par clystères.
27 décembre.
Pouls 152, respiration 50, température 39,8, les pupilles réagissent. Camphre en souscutanée.
28 décembre.
Amélioration considérable. À midi, sueur en abondance, brusquement,
température 37,0. Plaies opératoires dans le même état. Nouveau pansement. Retour de l’appétit. Alimentation liquide.
29 décembre.
Découverte soudaine d’une dépilation sur le front et sur les côtés du tronc.
Sont appelés en consultation : le titulaire de la chaire de dermatologie Vassili Vassiliévitch Boundariov et le directeur de l’Institut vétérinaire modèle de Moscou. Le cas est reconnu comme sans précédent dans la littérature. Le diagnostic reste incertain. Température 37,0.
(Au crayon)
Premier aboiement le soir (8h15). Le brusque changement de timbre et l’abaissement du ton attirent l’attention. A la place de « ouahou », on entend les syllabes « a-0 », leur teinte faisant vaguement penser à un gémissement.
30 décembre. L’alopécie a pris l’allure d’une calvitie complète.
La pesée a fourni un résultat inattendu -— 30 kilos, par suite de la croissance (allongement) des os. Le chien reste couché comme auparavant.
kXXxX%X
31 décembre.
Appétit colossal.
(Tache d’encre dans le cahier. Ensuite, hâtivement écrit.)
À 12h12, le chien a distinctement aboyé « a-b-yr2 ». (interruption dans le cahier, suivie d’une erreur due à l'émotion)
1er décembre. (barré et corrigé) 1°" janvier 1925.
Photographié ce matin. Aboie gaiement « abyr », en répétant ce mot fortement et comme à plaisir. À 3 heures de l’après-midi (en majuscules), s’est mis à rire, ce qui a provoqué l’évanouissement de la femme de chambre Zina. Le soir, a prononcé huit fois de suite « abyr-valg », « abyr ».
(Au crayon, d’une écriture penchée)
Le professeur a déchiffré le mot « abyr-valg », cela veut dire « Glavryba ».. Quelque chose de monstr…
2 janvier.
Photographié au magnésium en train de sourire. A quitté le lit et s’est tenu debout avec assurance une demi-heure sur ses pattes de derrière. Presque de ma taille.
(Une feuille volante dans le cahier).
La science russe a failli subir une perte sévère.
Histoire de la maladie du professeur Préobrajenski.
À 1h13, profond évanouissement du professeur Préobrajenski. Lors de sa chute, s’est cogné la tête à un pied de chaise. T-ature.
En ma présence et devant Zina, le chien (si l’on peut, bien sûr, l’appeler ainsi) a traité le prof. Préobrajenski de tous les noms.
6 janvier.
(Tantôt au crayon, tantôt à l’encre violette)
Aujourd’hui, après que sa queue se fut détachée, il a prononcé fort distinctement le mot « brasserie ». Le phonographe fonctionne. Le diable sait de quoi il retourne.
kKXX
Je m'y perds.
Le professeur a interrompu ses consultations. À partir de cinq heures de l'après-midi, en provenance de la salle d'examen, pièce que cette créature arpente, se font entendre des jurons manifestement vulgaires, de même que les mots « encore deux petits coups ».
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7 janvier.
Il prononce une quantité de mots : « cocher », « pas la place », « journal du soir », « le meilleur cadeau pour les enfants », ainsi que tous les gros mots faisant partie du vocabulaire russe.
Son aspect est étrange. Il lui reste des poils seulement sur la tête, au menton et sur la poitrine. Ailleurs, il est chauve, avec une peau flasque. Au niveau des organes sexuels, il est en voie de devenir un individu de sexe masculin. Net accroissement du crâne. Le front est bas et part en biais.
Ma parole, je vais devenir fou.
Philippe Philippovitch se sent toujours mal. Je fais moi-même la plupart des observations (Phonographe, photographies).
Des rumeurs se sont répandues en ville.
Les conséquences sont incalculables. Cet après-midi, des sortes de fainéants et autres vieilles femmes ont rempli tout le passage. Il y a encore des badauds sous les fenêtres à l'heure actuelle.
Les journaux du matin ont fait paraître un entrefilet surprenant : « Les bruits au sujet d’un Martien passage Oboukhov sont sans fondement. Ils sont répandus par les marchands de la place Soukhariev et seront sévèrement punis. » Quel Martien, sapristi ? C'est un vrai cauchemar.
Encore mieux dans « Le Soir » — on y écrit qu’un enfant est né, qui joue du violon. || y a même une illustration : un violon avec ma photo ainsi légendée : « Le prof. Préobrajenski, qui a pratiqué une césarienne sur la mère ». C’est quelque chose d’indescriptible… Il prononce un nouveau mot : « agent de police »
Il s'avère que Daria Piétrovna était amoureuse de moi et qu’elle a chipé la photo dans l’album de Philippe Philippovitch. Après que j'ai eu chassé les reporters, l’un d’eux s’est introduit dans la cuisine, etc.
Ce qui se passe aux heures de réception des patients ! Nous avons eu 82 coups de sonnette aujourd’hui. Le téléphone est débranché. Perdant la raison, les dames sans enfant débarquent.
Le Comité d'immeuble est réuni au grand complet sous la direction de Schwonder. Pour quoi faire — ils n’en savent rien eux-mêmes.
8 janvier. Tard dans la soirée, le diagnostic a été prononcé. En vrai savant, Philippe Philippovitch a reconnu son erreur — le remplacement de l’hypophyse ne donne pas lieu à un rajeunissement, mais à une hominisation complète (triplement souligné). Ce qui ne diminue en rien sa découverte étonnante, stupéfiante.
L'autre a fait aujourd’hui un tour dans l’appartement. Il a ri dans le couloir en regardant la lampe électrique. Il est ensuite passé dans le cabinet, accompagné de Philippe Philippovitch et de moi. Il se tient solidement sur ses pattes de derrière (barré). sur ses jambes et donne l'impression d’un petit homme mal bâti.
Il a ri dans le cabinet. Son sourire est déplaisant, en quelque sorte artificiel. Puis il s’est gratté la nuque, a regardé autour de lui et j’ai noté le nouveau mot qu'il a distinctement prononcé : « les bourges ». Il a lancé des invectives. Il jure méthodiquement, à jet continu et, apparemment, de façon complètement absurde. Ses jurons ont un caractère un peu phonographique : on dirait que cette créature a entendu autrefois ces gros mots, les a inconsciemment enregistrés de façon automatique dans son cerveau et les éructe à présent en paquets. Cela dit, le diable m'emporte, je ne suis pas psychiatre !
Ces invectives font, je ne sais pourquoi, une impression extrêmement pénible à Philippe Philippovitch. Par moments, il sort de la froide réserve avec laquelle il observe les nouveaux phénomènes, on dirait qu’il perd patience. Ainsi, alors que l’autre jurait, il s’est écrié avec nervosité :
— Arrête !
Ce qui n’a eu aucun effet.
Après ce petit tour dans le cabinet, Bouboule a été ramené, grâce à nos efforts conjugués, à la salle d'examen.
Puis nous nous sommes entretenus, Philippe Philippovitch et moi. C’est la première fois je dois l’avouer, que j'ai vu désemparé cet homme plein d'assurance et d’une intelligence étonnante. Tout en fredonnant à son habitude, il a demandé : « Qu'est-ce que nous allons bien faire, maintenant ? » Et il a littéralement répondu ceci : « Moscou- Confections, oui... De Séville jusqu'à Grenade... Moscou-Confections, cher docteur. » Je n'ai rien compris. Il s’est expliqué :
— Je vous prie, Ivan Arnoldovitch, de lui acheter du linge, un pantalon et une veste.
9 janvier. Depuis ce matin, son lexique s'enrichit d’une nouvelle expression et de nouvelles phrases toutes les cinq minutes, en moyenne. C’est comme si elles avaient gelé dans sa conscience et que, dégelant, elles ressortaient à présent. Un mot ressort de façon définitive. Depuis hier soir, ont été notés au phonographe : « Pousse pas »,
« Salaud », « Descends du marchepied », « Attends un peu, tu vas voir », « Reconnaissance par l'Amérique », « Réchaud à pétrole ».
10 janvier. Habillement. N'a pas fait de difficulté pour enfiler le maillot de corps, riait même gaiement. A refusé le caleçon en protestant d’une voix enrouée : « Faites la queue, salopards, faites la queue ! » Habillé. Les chaussettes sont trop grandes pour lui.
(Dans le cahier, des sortes de schémas montrant selon toute vraisemblance la transformation d’un pied de chien en pied humain.)
Allongement de la moitié arrière du squelette du pied (PLANTA). Étirement des doigts. Griffes.
Apprentissage systématique et répété de l’utilisation des toilettes. Les domestiques sont complètement déprimés.
Mais il faut noter l'intelligence de la créature. L'affaire prend très bonne tournure.
11 janvier. À complètement accepté le pantalon. À prononcé joyeusement une longue phrase : « File-moi une cibiche, toi qui as des rayures sur les miches? ».
Sur la tête, le pelage est rare et soyeux. Il est facile de prendre ces poils pour des cheveux. Mais les taches rousses sur le sinciput sont restées. Les oreilles ont perdu leur dernier duvet aujourd’hui.
Appétit colossal. À une passion pour le hareng.
Un événement à cinq heures de l’après-midi : pour la première fois, les mots dits par la créature ne l’ont pas été sans rapport avec ce qui se passait autour d'elle, mais ont été prononcés en réaction aux phénomènes ambiants. Notamment : alors que le professeur lui ordonnait : « Ne jette pas par terre les reliefs du repas », l’autre lui a répondu : « Tiretoi, fumier ! »
Philippe Philippovitch a été estomaqué, puis il s’est repris et a dit :
— Situ te permets encore une fois d’être grossier avec moi ou avec le docteur, tu le sentiras passer.
J'étais alors en train de photographier Bouboule. Je garantis qu’il a compris les paroles du professeur. Son visage s’est fait morose. Il a regardé par en-dessous, l’air passablement irrité, mais n’a rien dit.
Hourra, il comprend !
12 janvier. Met les mains dans les poches de son pantalon. Nous lui faisons perdre l’habitude de jurer.
A sifflé Petite pommes. Peut soutenir une conversation.
Je ne peux pas m'empêcher de faire quelques hypothèses : pour le moment, laissons tomber le rajeunissement. Il y a quelque chose d’infiniment plus important : l’étonnante exprérience du professeur Préobrajenski a dévoilé l’un des secrets du cerveau humain. Désormais, l’énigmatique fonction de l’hypophyse -— cet appendice du cerveau -— est éclaircie. Elle détermine l’apparence humaine. On peut qualifier ses hormones comme les plus importantes de l’organisme - comme les hormones de l’apparence humaine. Un nouveau domaine de la science s'ouvre : un homoncule a été créé sans recourir à la moindre cornue d’un Faust. Le scalpel du chirurgien a appelé à la vie une nouvelle unité humaine. Prof. Préobrajenski, vous êtes un créateur. (Tache d'encre.)
Mais je me suis écarté du sujet. Ainsi, il peut soutenir une conversation. Voici, selon mon hypothèse, comment les choses se présentent : s'étant acclimatée, l’hypophyse a ouvert dans le cerveau du chien un centre du langage, et les mots ont jailli comme un torrent. D’après moi, nous avons là un cerveau qui s’est ranimé et s’est développé, et non un cerveau recréé. Ô, admirable confirmation de la théorie de l’évolution ! grandiose chaîne allant du chien au chimiste Mendeleïev ! Une autre de mes hypothèses : durant la période canine de sa vie, le cerveau de Bouboule a accumulé une masse de notions. Tous les vocables dont il a fait une première utilisation sont des mots de la rue, il les a entendus et mis à l’abri dans son cerveau. À présent, quand je marche dans la rue, je regarde avec effroi les chiens que je rencontre. Dieu sait ce que recèle leur cervelle.
Bouboule a lu. Il a lu (trois points d'exclamation). Ça, je l’ai deviné. Grâce à la Glavryba. Il a précisément lu ça en commençant par la fin. Et je sais même où est la solution de l’énigme : dans la coupure des nerfs optiques du chien.
XX x
Ce qui se passe à Moscou dépasse l’entendement. Sept marchands de la place Soukhariev ont déjà été emprisonnés pour avoir répandu des rumeurs de fin du monde causée par les bolcheviks. Daria Piétrovna a parlé à ce sujet, donnant même la date avec précision : le 28 novembre 1925, jour du vénérable martyr Stéphanes, la terre entrera en collision avec l’axe des cieux... Des filous font déjà des conférences. Nous avons flanqué une telle pagaille avec notre hypophyse qu'il y a de quoi fuir cet appartement. À sa demande, je me suis installé chez Préobrajenski et je passe la nuit à l’accueil avec Bouboule. La salle d'examen est devenue l'endroit où l’on reçoit les patients. Ce qui donne raison à Schwonder. Le Comité d'immeuble en éprouve une joie mauvaise. Les vitres des bibliothèques et des armoires sont toutes cassées à cause des bonds qu'il fait. On n'arrive pas à lui faire perdre cette habitude.
XX x
Il arrive quelque chose d’étrange à Philippe Philippovitch. Lorsque je lui ai parlé de mes hypothèses et de l’espoir que j'avais de faire de Bouboule un individu au psychisme très développé, il a fait « hum ! » et m’a répondu d’un ton sinistre : « Vous croyez ? » Se peut-il que je me sois trompé ? Le vieux médite quelque chose. Pendant que moi je m'affaire sur l’histoire de la maladie, lui étudie l’histoire de l’homme sur lequel nous avons prélevé l’'hypophyse.
(Une feuille volante dans le cahier)
Klim Grigoriévitch Tchougounkine, 25 ans, célibataire. Sans-parti, mais sympathisant. Est passé en jugement à trois reprises, trois fois libéré : acquitté la première fois pour insuffisance de preuves, sauvé la deuxième fois par son origine sociale, condamné la troisième fois à quinze ans de bagne avec sursis. Des vols. Profession : joue de la balalaïka dans les tavernes.
De petite taille, mal bâti. Foie dilaté (alcool). Cause de la mort : coup de couteau au cœur dans une brasserie (« Le signal stop ») du côté de la barrière Préobrajenski.
Le vieux étudie sans relâche la maladie de Klim. Je ne comprends pas de quoi il s’agit. Il a grommelé quelque chose au sujet du fait qu’il n’avait pas eu l'esprit d’aller examiner le cadavre entier de Tchougounkine chez les anatomo-pathologistes. Je ne comprends pas de quoi il retourne. À qui appartenait l’hypophyse, cela a-t-il la moindre importance ?
17 janvier.
Cela fait quelques jours que je n’ai rien noté : je souffrais d’influenza. Durant ce laps de temps, l’aspect a pris sa forme définitive. a) corps de constitution absolument
humaine ; b) poids d'environ trois pouds’ ; c) petite taille ; d) petite tête ; e) s’est mis à fumer ; f) s’alimente comme un homme ; g) s'habille tout seul ; h) parle avec facilité.
XX x
Voilà ce que peut faire l’hypophyse (tache d’encre).
XX x
Je termine ainsi l’histoire de la maladie. Nous avons devant nous un nouvel organisme ; il faut commencer par l’étudier.
En annexe : sténogrammes des paroles prononcées, enregistrements au phonographe, photographies.
Signé : docteur Bormenthal, assistant du professeur Ph. Ph. Préobrajenski.
(1) Voir le chapitre 2, avec la note 4 : le chien avait déchiffré à l'envers le mot ryba, qui signifie poisson. Le mot suivant sera, toujours inversé, glavryba, contraction de « Poissonnerie principale ».
(2) Astuce visant à rendre la rime trouvée -— et un peu modifiée — dans la traduction de V. Volkoff.
(3) Chanson des matelots pendant la guerre civile.
(4) Obsour. En fait (chapitre Il), Bouboule a lu Glavryba (Poissonnerie principale) en patant de la fin à cause du milicien qui le gênait sur la gauche...
(5) Pour nous : Saint Étienne.
(6) Ce nom, lié à la Transfiguration du Christ évoquée dans l'Évangile de Matthieu, n’est pas si rare. Le portait notamment un économiste bolchevik qui, ayant été politiquement proche de Boukharine, puis de Trotski, et s'étant opposé à Staline, disparut en 1937.
(7) Un peu moins de cinquante kilos. L’ancienne mesure était pourtant abolie depuis plusieurs années.
C'était une soirée d'hiver, fin janvier. Avant le dîner et avant la réception des patients. Sur une feuille de papier blanc apposée au chambranle de la porte de l’accueil, on lisait, de l’écriture de Philippe Philippovitch : « Je défends de manger des graines de tournesol dans l’appartement. Ph. Préobrajenski » Et au crayon bleu, de la main de Bormenthal, en lettres grosses comme des gâteaux : «Il est interdit, de cinq heures de l’après-midi à sept heures du matin, de jouer d’un instrument. » Suivait, de la main de Zina : « Lorsque vous rentrez, dites à Philippe Philippovitch que je ne sais pas où il est allé. Fiodor dit qu'il est sorti avec Schwonder.. » Puis venait, de la main de Préobrajenski : « Combien de temps
vais-je devoir attendre le vitrier ? » Et de la main de Daria Piétrovna (en caractères d'imprimerie) : « Zina est partie au magasin, elle a dit qu’elle allait le faire venir. »
Dans la salle à manger, l'atmosphère était pleinement vespérale, en raison de la lampe sous son abat-jour de soie. La lumière sortant du buffet se cassait en deux : une croix oblique de papier collant reliait un pan à l’autre du miroir. Penché au-dessus de la table, Philippe Philippovitch était plongé dans la lecture d’une immense page de journal étalée devant lui. || lisait l’entrefilet suivant :
« … SOn fils illégitime (comme on disait dans la société bourgeoise pourrie). Voilà les distractions de notre bourgeoisie de pseudo-savants. Tout un chacun peut occuper sept pièces jusqu’à ce que le glaive étincelant de la justice ne lève au-dessus de lui son rayon rouge. Schw… r »
Deux cloisons plus loin, quelqu'un s’obstinait à jouer de la balalaïka avec adresse et hardiesse, et les sons d’une variation compliquée de « La lune brillet > formaient, en se mêlant aux mots de l’entrefilet, une odieuse bouillie dans la tête de Philippe Philippovitch. Ayant terminé sa lecture, il fit mine de cracher par-dessus son épaule et se mit machinalement à fredonner à travers ses dents :
— La lune bri-ille... La lune bri-ille.. La lune bri-ille.… Pfff, elle m’enquiquine, cette fichue mélodie !
Il sonna. Zina montra sa tête entre les deux pans de la portière. — Dis-lui qu'il est cinq heures, qu'il arrête, et fais-le venir ici, s’il te plaît.
Philippe Philippovitch était assis dans son fauteuil, devant la table. Un bout de cigare marron dépassait des doigts de sa main gauche. Près de la portière, adossé au chambranle, se tenait debout, croisant les jambes, un homme de petite taille et peu sympathique d'apparence. Les cheveux sur sa tête poussaient de façon sauvage, comme des buissons sur un terrain essouché, et un duvet non rasé couvrait sa figure. Le peu de hauteur de son front était frappant. La brosse dure des cheveux commençait presque immédiatement au-dessus des pinceaux noirs et écartés des sourcils.
Déchiré sous l’aisselle gauche, le veston était couvert de paille, le court pantalon à rayures était déchiré au genou droit, tandis qu’au genou gauche il arborait une tache lilas. L'homme avait au cou une cravate d’un bleu ciel toxique ornée d’une épingle en faux rubis. Cette cravate était d’une couleur si voyante que, de temps en temps, en refermant ses yeux fatigués, Philippe Philippovitch voyait se dessiner dans le noir, tantôt au plafond, tantôt au mur, une torche enflammée couronnée d’un halo bleu clair. En les rouvrant, il se retrouvait aveuglé car, depuis le sol, des bottines vernies et munies de guêtres blanches projetaient des éventails de lumière.
« C'est comme s’il portait des caoutchoucs », se dit avec une sensation désagréable Philippe Philippovitch qui soupira, renifla et tourna son attention vers son cigare éteint. L'homme à la porte regardait le professeur de ses yeux troubles et fumait une cigarette en répandant de la cendre sur son plastron.
La pendule murale jouxtant la gélinotte en bois sonna cinq fois. Quelque chose gémissait encore à l’intérieur lorsque Philippe Philippovitch entama la conversation.
— ||me semble vous avoir demandé à deux reprises de ne pas dormir dans la soupente de la cuisine — à plus forte raison pendant la journée.
L'homme toussota, la gorge enrouée comme s’il s’était étranglé avec une arête, et répondit :
— L'air de la cuisine est plus agréable.
Sa voix n'avait rien d'ordinaire, elle était sourde, et en même temps sonore comme sortant de l’intérieur d’un petit tonneau.
Philippe Philippovitch hocha la tête et demanda :
— D'où sort cette chose ignoble ? Je parle de la cravate.
Suivant son doigt des yeux, l’homme loucha par-dessus sa lèvre avançant et contempla sa cravate avec amour.
— En quoi est-elle ignoble ? C’est une cravate d’un grand chic. C’est Daria Piétrovna qui m'en a fait cadeau.
— Daria Piétrovna vous a fait cadeau d’une chose abominable, dans le genre de ces bottines. Qu'est-ce que c’est que ces illuminations absurdes ? D'où sortent-elles ? J'avais demandé quoi ? D’acheter des chaussures con-ve-nables ; et ça, qu'est-ce ? Estil possible que le docteur Bormenthal en ait choisi de pareilles ?
— Je lui avais demandé de prendre des vernies. Est-ce que je ne vaux pas les autres ? Allez voir rue Kouznietski : tout le monde porte des vernies.
Philippe Philippovitch tourna la tête et dit d’un ton impérieux :
— Dormir dans la soupente, terminé. C’est compris ? En voilà une effronterie ! Tout de même, vous gênez. Il y a des femmes, là-bas.
— Le visage de l’homme s’assombrit et il gonfla ses lèvres.
— Des femmes, ouais. Oh là là, de vraies dames, hein. C’est de la valetaille ordinaire et ça fait de l’épate comme une femme de Commissaire2. C’est encore la Zinette qui a mouchardé.
Philippe Philippovitch le regarda sévèrement.
Je vous interdis d'appeler Zina la Zinette. C’est clair ?
Silence.
— Je vous demande si c’est clair ?
— C'est clair.
— Vous enlèverez cette saleté de votre cou. Vous... Regardez-vous un peu dans le miroir pour voir de quoi vous allez l’air. Une vraie bouffonnerie. On ne jette pas les mégots par terre, je vous le dis pour la centième fois. Que je n’entende plus la moindre grossièreté dans l’appartement ! Ne pas cracher ! Tenez, il y a un crachoir. Utilisez soigneusement l’urinoir. Cessez de parler à Zina. Elle se plaint, vous la guettez dans le noir. Prenez garde ! Qui a répondu à un patient : « Demandez aux chiens » ? Vous vous croyez dans un cabaret ?
— Dites, papa, qu’avez-vous à me persécuter comme ça ? pleurnicha brusquement l’homme.
Philippe Philippovitch rougit et ses lunettes étincelèrent.
— Qui appelez-vous papa, ici ? Qu'est-ce que c’est que cette familiarité ? Que je n’entende plus ce mot ! Appelez-moi par mon prénom et mon patronyme !
Une expression insolente s’alluma sur la figure de l’homme.
— Mais qu’avez-vous tout le temps à... Ne crache pas Ne fume pas. Ne va pas làbas. Ça rime à quoi, au juste ? On est dans le tramway, on dirait. Qu'est-ce que j'ai le droit de faire ? Et, pour ce qui est de « papa », c’est vous qui avez tort. Est-ce que j'avais demandé à être opéré ? aboyait l’homme, indigné. Joli travail ! On attrape un animal, on lui taillade la tête au couteau, et maintenant il vous dégoûte. Peut-être que je n’ai pas donné mon autorisation, pour cette opération. Pas plus (homme promena ses yeux au plafond comme s’il cherchait à se souvenir d’une formule), pas plus que ma famille ne l’a donnée. Peut-être que j'ai le droit d'entamer des poursuites.
Les yeux de Philippe Philippovitch s’arrondirent complètement, son cigare lui échappa des mains. « Ah le bougre ! » pensa-t-il fugitivement.
— Vous vous plaignez qu’on ait fait de vous un homme ? demanda-t-il en plissant les paupières. Peut-être préférez-vous retourner courir les décharges ? Geler au bas des portes cochères ? Eh bien, si j'avais su.
— Mais qu’avez-vous à me reprocher sans cesse ces décharges, ces fosses à ordures ? Je gagnais mon pain moi-même. Et si j'étais mort sous votre couteau ? Qu’avez-vous à répondre à cela, camarade ?
— Philippe Philippovitch ! s’écria avecirritation Philippe Philippovitch. Je ne suis pas votre camarade ! C’est monstrueux ! « C’est un cauchemar, un cauchemar » se dit-il.
— Mais bien sûr, voyons... dit l’homme avec ironie en écartant sa jambe d’un air victorieux ; nous comprenons, monsieur. Vous et moi, des camarades ? Impossible. Nous n'avons pas été à l’université, ni habité dans des appartements de quinze pièces avec salles de bains. Seulement, à présent, il serait temps d'abandonner tout ça. Chacun a des droits, à notre époque.
Philippe Philippovitch écoutait en blêmissant les considérations de l’homme. L'autre interrompit son discours et se dirigea ostensiblement vers le cendrier, une cigarette toute mâchée à la main. Sa démarche était chaloupée. Il écrasa longuement le mégot dans la conque, son expression signifiant clairement : « Voilà pour toi ! Tiens ! » Ayant éteint la cigarette, il se mit à marcher et soudain claqua des dents et fourra son nez sous son aisselle.
— On attrape les puces avec les doigts ! cria avec rage Philippe Philippovitch ; et je me demande d’où vous les sortez ?
— Vous croyez que je les élève, ou quoi ? s’offusqua l’homme. Visiblement, les puces ont de l'affection pour moi.
Là, il farfouilla dans la doublure de sa manche et jeta en l’air une touffe de légère ouate rousse.
Philippe Philippovitch tourna son regard vers les guirlandes au plafond et ses doigts tambourinèrent sur la table. Ayant exécuté la puce, l'homme s’écarta et s’assit sur une chaise. En laissant retomber ses poignets le long des revers de son veston. Ses yeux louchèrent sur le damier du parquet. Il éprouvait un grand plaisir à contempler ses bottines. Philippe Philippovitch regarda dans la direction des vives lueurs que lançaient leurs bouts carrés, cligna des yeux et dit :
— Quelle est cette autre affaire dont vous vouliez me faire part ?
— Ah oui, cette affaire ! Oh, une affaire toute simple. Il me faut des papiers, Philippe Philippovitch.
Philippe Philippovitch fut un peu saisi.
— Euh... Diable ! Des papiers ! En effet... Mmm... Ah, c’est peut-être faisable... Sa voix était chagrine et hésitante.
— Écoutez voir, répliqua l’homme avec assurance, comment voulez-vous faire sans papiers ? Pardon-pardon. Vous savez bien qu'il est rigoureusement interdit à quelqu’un d’exister sans papiers. Et d’une, le Comité d'immeuble.
— Que vient faire ici le Comité d'immeuble ?
— Comment ça, ce qu’il vient faire ? En me rencontrant, on me demande : « Alors, mon cher, quand vas-tu te faire enregistrer ? »
— Ah, Seigneur, s’exclama tristement Philippe Philippovitch. Des rencontres, des questions. J'imagine ce que vous leur dites. Je vous ai pourtant interdit de traîner dans l’escalier.
— Je suis quoi, un bagnard ? s’étonna l’homme, et la conscience de son bon droit s’alluma jusque dans son rubis. Qu'est-ce que ça veut dire, « traîner » ? Vos paroles sont un peu blessantes. Je marche, comme tout le monde.
Et il fit bouger ses pieds vernis sur le parquet.
Philippe Philippovitch se tut et détourna les yeux. « Il faut quand même se contenir », se dit-il. Il alla au buffet et but d’un trait un verre d’eau.
— Très bien, monsieur, dit-il d’un ton plus calme. Ce n'est pas une question de mots. Alors, que dit votre charmant Comité ?
— Que voulez-vous qu'il dise. Et vous avez tort de le traiter de charmant. Il défend les intérêts.
— Les intérêts de qui, permettez-moi de vous demander ?
— On le sait bien, de qui. De la partie travailleuse.
Philippe Philippovitch écarquilla les yeux.
— Parce que vous êtes un travailleur ?
— Cela va de soi : je ne suis pas un profiteur, un Nepman.
— Bon, d'accord. Alors, de quoi a-t-il besoin pour défendre votre intérêt révolutionnaire ?
— De m'enregistrer, c’est clair. Ils disent qu’on n’a jamais vu ça, que quelqu'un habite à Moscou sans être enregistré. Et d’une. Le plus important, c’est la fiche de recensement. Je n'ai pas envie d’être un déserteur. Et puis, le syndicat, la bourse.
— Puis-je vous demander à quel titre je dois vous enregistrer ? Comme relevant de cette nappe, ou de mon passeport ? Il faut tout de même tenir compte de la situation. N'oubliez pas que vous. Euh... Hum... Vous êtes, si l’on peut dire, un être apparu de façon inopinée, une créature de laboratoire.
Philippe Philippovitch perdait toujours plus d’assurance.
L'homme gardait le silence, l’air triomphant.
— Très bien, monsieur. Alors, de quoi a-t-on besoin, en fin de compte, pour vous enregistrer et, plus généralement, pour se conformer aux plans de votre Comité ? Voyez- VOUS, vous n’avez ni nom ni prénom.
— C'est injustifié. Je peux le plus tranquillement du monde choisir un nom. Je le fais paraître dans le journal et basta.
— Comment désirez-vous vous appeler ?
L'homme arrangea sa cravate et répondit :
— Polygraphe Polygraphovitch.
— Ne faites pas l’imbécile, répliqua sombrement Philippe Philippovitch. Je suis sérieux.
Un sourire sarcastique tordit la petite moustache de l’homme.
— Îl y a un truc que je ne pige pas, dit-il gaiement mais avec logique. Je ne dois pas jurer. Ni cracher. Et, venant de vous, j'entends seulement : « imbécile, imbécile ». Apparemment, seuls les professeurs ont le droit de sacrer en Éresseffessèrs.
Le sang monta au visage de Philippe Philippovitch. Il brisa le verre qu'il était en train de remplir.
Ayant bu un autre verre, il se dit : « Dans peu de temps, il me fera la leçon, et il aura raison. Je n'arrive pas à me maîtriser. »
Il se tourna sur sa chaise, inclina son buste avec une politesse exagérée et dit, d’une voix d’une dureté métallique :
— Excusez-moi. J'ai les nerfs détraqués. Votre nom m'’a paru étrange. Il m'intéresse de savoir où vous l’avez déniché.
— On me l’a conseillé au Comité. On a cherché dans le calendrier. Lequel veux-tu ? m'a-t-on dit. Et c’est ce que j’ai choisi.
— Îlne peut rien y avoir de semblable dans aucun calendrier.
— Assez étonnant, dit l'homme avec un sourire malicieux, vu qu’il y en a un d’accroché dans votre salle d'examen.
Sans se lever, Philippe Philippovitch se rejeta en arrière pour appuyer sur la sonnerie murale, et Zina se montra.
— La calendrier de la salle d’examen.
Un peu de temps s’écoula. Lorsque Zina fut revenue avec le calendrier, Philippe Philippovitch demanda :
— Où ?
— La fête est le 4 mars.
— Montrez-moi... Hum... Ça alors. Dans le poêle, Zina, tout de suite.
Les yeux écarquillés d’effroi, Zina partit avec le calendrier, tandis que l’homme hochaiït la tête avec reproche.
— Puis-je connaître votre nom de famille ?
— Je suis prêt à accepter mon nom héréditaire.
— Héréditaire, comment cela ? À savoir ?
— Boubouliov.
En veste de cuir, Schwonder, le président du Comité d'immeuble, se tenait dans le cabinet, devant le bureau. Le docteur Bormenthal était assis dans un fauteuil. Et le même désarroi se lisait sur les joues rougies par le gel du docteur, qui venait de rentrer, que sur le visage de Philippe Philippovitch, assis à côté de lui.
— Alors, que faut-il écrire ? demanda ce dernier avec impatience.
— Eh bien, quoi, dit Schwonder, ce n’est pas compliqué. Rédigez une attestation, citoyen professeur. Disant que le porteur est effectivement Boubouliov Polygraphe Polygraphovitch, euh. né, disons, dans votre appartement.
Perplexe, Bormenthal remua un peu dans son fauteuil. Un tic fit frémir la moustache de Philippe Philippovitch.
— Hum... Bon sang ! Comme idiotie, difficile de trouver mieux. Il n’est pas du tout né, mais tout simplement... Eh bien... bref.
— Ça, ça vous regarde, prononça tranquillement Schwonder avec une joie mauvaise : né, pas né. En gros, vous avez fait une expérience, professeur ! Et c’est bien vous qui avez créé le citoyen Boubouliov.
— Tout ce qu’il y a de plus simple, aboya Boubouliov qui, près de la bibliothèque, contemplait le reflet de sa cravate dans l’abîme du miroir.
— Je vous prie instamment de ne pas vous mêler de la conversation, grinça Philippe Philippovitch. Vous avez tort de dire que c’est tout simple. Ce n’est pas simple du tout.
— Comment voulez-vous que je ne m’en mêle pas ! bougonna Boubouliov, vexé.
Schwonder le soutint aussitôt.
— Pardon, professeur, le citoyen Boubouliov a entièrement raison. Il a le droit de participer à une délibération concernant son propre sort, spécialement dans la mesure où il est question de papiers d'identité. Papiers qui sont la chose la plus importante au monde.
À ce moment, une sonnerie assourdissante frappa les oreilles et interrompit la conversation. Philippe Philippovitch dit « oui... » dans le combiné, rougit et se mit à crier :
— Je vous prie de ne pas me déranger pour des bêtises. Qu'est-ce que ça peut vous faire ?
Et il raccrocha violemment.
Une joie azurée se répandit sur le visage de Schwonder.
Rougissant, Philippe Philippovitch lança :
— Bref, finissons-en.
Il arracha une feuille de son bloc-notes et y jeta quelques mots qu’il lut ensuite à haute voix avec irritation :
— « Je certifie par la présente ».. Le diable seul sait ce que c’est... euh... « Le porteur de la présente, homme résultant d’une expérience en laboratoire avec opération du cerveau, a besoin de papiers d'identité ».. Sapristi ! Moi qui suis en général contre l'obtention de ces stupides papiers d'identité. « Signé : professeur Préobrajenski ».
— |l est assez étrange, professeur, se fâcha Schwonder, de vous entendre qualifier de stupidité les papiers d'identité. Je ne peux pas accepter la présence dans cet immeuble
d’un locataire sans papiers, et non encore recensé par la milice. Et si nous étions demain en guerre contre les vautours impérialistes ?
— Je n'irai me battre nulle part ! glapit soudain Boubouliov, morose et parlant à la bibliothèque.
Schwonder se figea de stupeur, mais se reprit vite et fit courtoisement observer à Boubouliov :
— Citoyen Boubouliov, vos propos sont parfaitement inconsidérés. Le recensement militaire est une obligation.
— Je me ferai recenser, mais pour ce qui est de faire la guerre, des clous, répondit Boubouliov avec animosité en rajustant son nœud.
Ce fut le tour de Schwonder de perdre contenance. Préobrajenski échangea avec Bormenthal un regard chargé de tristesse et de méchanceté : « Belle moralité ! » Bormenthal hocha la tête d’un air significatif.
— J'ai été gravement blessé lors de l'opération, gronda avec dépit Boubouliov. Regardez ce qu’on m'a fait !
Et il montra sa tête. La cicatrice encore fraîche de l’opération lui traversait le front.
— Vous êtes un anarchiste-individualiste ? demanda Schwonder en haussant les sourcils.
— J’ai droit à un billet blanc“, lui répondit Boubouliov.
— Bien bien m'sieur, pour le moment, peu importe, répliqua Schwonder interloqué. Le fait est que nous allons envoyer l'attestation du professeur à la milice et qu’on nous donnera les papiers.
— Dites, euh. l’interrompit brusquement Philippe Philippovitch qu’une pensée tourmentait visiblement, vous n’auriez pas une chambre de libre, dans l’immeuble ? Je suis prêt à l’acheter.
Des étincelles jaunâtres apparurent dans les yeux marron de Schwonder.
— Non, professeur, à mon grand regret. Et il n’y en a pas de prévue.
Philippe Philippovitch serra les lèvres sans rien dire. La sonnerie assourdissante du téléphone retentit à nouveau. Sans rien demander, Philippe Philippovitch rejeta le combiné de son support, et l’appareil pendit au bout de son cordon bleu après avoir un peu tournoyé. Tout le monde tressaillit. « Le vieux est à bout de nerfs » se dit Bormenthal, et Schwonder, les yeux brillants, s’inclina et sortit.
Boubouliov le suivit en faisant crisser les trépointes de ses chaussures.
Le professeur resta seul avec Bormenthal. Après un petit silence, Philippe Philippovitch hocha légèrement la tête et dit :
— C'est un cauchemar, parole d'honneur. Vous voyez ça ? Je vous jure, cher docteur, que ces deux semaines m'ont davantage épuisé que les quatorze dernières années ! En voilà un énergumène, c’est moi qui vous le dis.
Au loin, il y eut un bruit sourd de verre brisé, puis, étouffé, un cri aigu de femme s’éleva pour cesser l’instant d’après. Une force infernale déferla sur les papiers peints du couloir en direction de la salle d'examen où le fracas se fit entendre avant de refluer aussitôt. Des portes claquèrent et, dans la cuisine, on entendit la voix plus grave de Daria Piétrovna faire écho au tumulte.
Puis Boubouliov se mit à hurler.
— Mon Dieu, voilà encore quelque chose ! s’écria Philippe Philippovitch en se précipitant vers la porte.
— Le chat, comprit Bormenthal en courant derrière lui.
IIS galopèrent dans le couloir, firent irruption dans le vestibule, tournèrent dans le couloir en direction des toilettes et de la salle de bains. Zina surgit d’un bond de la cuisine et heurta de front Philippe Philippovitch.
— Combien de fois ai-je dit - pas de chats ! cria Philippe Philippovitch, fou de rage. Où est-il ? Ivan Arnoldovitch, de grâce, allez rassurer les patients qui attendent !
— Îlest dans la salle de bains, le maudit diable, dans la salle de bains ! cria Zina toute essoufflée.
Philippe Philippovitch s’abattit sur la porte de la salle de bains qui refusa de céder.
— Ouvrez immédiatement !
Pour toute réponse, à l’intérieur de la salle de bains fermée à clé, quelque chose bondissant, des cuvettes s’effondrant, et Boubouliov vociférant sauvagement derrière la porte :
— Je vais te tuer icimême...
L'eau résonna dans les tuyaux et se mit à couler. Philippe Philippovitch pesa de tout son poids sur la porte qu’il commença à arracher. En nage, les traits tordus, Daria Piétrovna parut sur le seuil de la cuisine. Puis la vitre de la lucarne située sous le plafond de la salle de bains et donnant sur la cuisine fit entendre un craquement en se lézardant, et deux éclats en tombèrent, suivis par un énorme chat tigré portant au cou un ruban bleu, tel un agent de police. Il tomba tout droit sur la table, en plein dans un long plat qu'il brisa en deux, de là il sauta par terre, puis fit un virage sur trois pattes en brandissant la quatrième comme pour danser, et se glissa aussitôt par une fente donnant sur l’escalier de service. La fente s’élargit, et le chat fut remplacé par la figure d’une vieille femme en fichu. La jupe de la vieille, semée de pois blancs, se retrouva dans la cuisine. La vieillarde passa son index et son pouce sur sa bouche enfoncée, promena sur la cuisine le regard acéré de ses yeux un peu bouffis et dit avec curiosité :
— Oh, Seigneur Jésus !
Blême, Philippe Philippovitch traversa la cuisine et demanda d’un air menaçant à la vieille :
— Vous désirez ?
— Je serais curieuse de voir le toutou parlant, répondit la vieille d’une voix obséquieuse, et elle se signa.
Philippe Philippovitch pâlit encore davantage, marcha sur la vieille et lui chuchota d’une voix étranglée :
— Fichez-moi le camp immédiatement !
La vieille recula vers la porte et dit d’un ton blessé :
— Vous êtes drôlement impoli, monsieur le professeur.
— Dehors, je vous dis ! répéta Philippe Philippovitch, ses yeux s’arrondissant comme ceux d’une chouette.
ll claqua de ses propres mains la porte de l’escalier de service derrière la vieille.
— Daria Piétrovna, je vous avais pourtant demandé...
— Philippe Philippovitch, répondit avec désespoir Daria Piétrovan en faisant des poings de ses mains nues serrées, que voulez-vous que j'y fasse ? Les gens font tout ce qu'ils peuvent pour entrer, il faudrait que je ne m'occupe que de ça.
Dans la salle de bains, l’eau grondait sourdement, menaçante, mais on n’y entendait plus de voix.
Le docteur Bormenthal entra.
— van Arnoldovitch, je vous prie instamment... Hum... Il y a combien de patients ?
— Onze, répondit Bormenthal.
— Renvoyez-les, je ne prendrai personne aujourd’hui.
D'un doigt replié, Philippe Philippovitch frappa à la porte en criant :
— Veuillez sortir immédiatement ! Pourquoi vous êtes-vous enfermé ?
— Hou-hou ! fit faiblement et plaintivement la voix de Boubouliov.
— Mille diables !.. Je n’entends rien, fermez le robinet.
— Ouah ! Ouah !
— Mais fermez le robinet ! Je ne comprends pas ce qu'il a fabriqué ! s’écria frénétiquement Philippe Philippovitch.
Ayant ouvert leur porte, Zina et Daria Piétrovna regardaient depuis la cuisine. Philippe Philippovitch frappa de nouveau bruyamment du poing la porte de la salle de bains.
— Le voilà ! cria Daria Piétrovna depuis la cuisine.
Philippe Philippovitch s’y rua. Sous le plafond, par la fenêtre cassée, apparut la bobine de Polygraphe Polygraphovitch, penchée vers la cuisine. Elle était toute tordue, ses yeux pleuraient et une égratignure s’étirait le long de son nez, flamboyant d’un sang frais.
— Vous êtes devenu fou ? demanda Philippe Philippovitch; Pourquoi ne sortez-vous pas ?
Boubouliov regarda derrière lui, triste et inquiet lui-même, et dit :
— Je me suis enfermé.
— Faites jouer le loquet. Vous n’avez jamais vu de serrure, ou quoi ?
— Cette saleté ne s’ouvre pas ! répondu Polygraphe avec effarement.
— Seigneur ! Il a mis la sécurité ! s’écria Zina en levant les bras au ciel.
— Il y a un petit bouton, cria Philippe Philippovitch en s’efforçant de dominer le bruit de l’eau. Pressez-le vers le bas ! Vers le bas !
Boubouliov disparut et reparut quelques instants plus tard à la fenêtre.
— On n’y voit pas un chien ! aboya-t-il au comble de l’effroi.
— Mais allumez donc la lampe ! Il est devenu enragé !
— Ce fichu chat a cassé la lampe, répondit Boubouliov. En cherchant à lui attraper les pattes, à ce salaud, j'ai tourné le robinet et maintenant je ne le retrouve plus.
Tous les trois levèrent les bras au ciel et restèrent pétrifiés dans cette pose.
Cinq minutes plus tard, Zina et Daria Piétrovna étaient assises l’une à côté de l’autre sur un tapis trempé, roulé et placé au bas de la porte de la salle de bains, leurs derrières le pressant contre le jour sous la porte, tandis que le portier Fiodor, ayant à la main le cierge nuptial de Daria Piétrovna, grimpait à la lucarne sur une échelle en bois. Son postérieur à gros carreaux gris passa fugitivement en l’air et disparut dans l’ouverture.
— Dou... Hou-hou ! criait Boubouliov à travers le rugissement de l’eau.
On entendit la voix de Fiodor :
— Philippe Philippovitch, de toute façon, il faut ouvrir, nous pomperons l’eau depuis la cuisine.
— Ouvrez ! cria avec colère Philippe Philippovitch.
Le trio se leva du tapis, une pression fut exercée de l’intérieur sur la porte de la salle de bains et l’eau jaillit aussitôt dans le petit corridor. Elle s’y divisa en trois torrents : l’un allant tout droit en face, dans les toilettes, un deuxième à gauche, dans la cuisine, et le troisième à droite, dans le vestibule. Bondissant et clapotant, Zina en claqua la porte. Fiodor sortit, de l’eau jusqu’à la cheville, souriant sans qu’on sût pourquoi. Il était trempé, comme habillé d’une toile cirée.
— J'ai eu du mal à fermer, la pression est forte, dit-il.
— Et où est-il, l’autre ? demanda Philippe Philippovitch, levant un pied en prononçant des imprécations.
— Il a peur de sortir, expliqua Fiodor en souriant bêtement.
— Vous allez me taper dessus, papa ? pleurnicha la voix de Boubouliov dans la salle de bains.
— Andouille ! répliqua brièvement Philippe Philippovitch.
Zina et Daria Piétrovna, les pieds nus et leurs jupes retroussées jusqu'aux genoux, ainsi que Boubouliov et le portier, également nu-pieds et ayant roulé le bas de leurs pantalons, jetaient des serpillères mouillées sur le sol de la cuisine et les essoraient dans des seaux sales et dans l’évier.
Délaissé, le four bourdonnait. Franchissant la porte, l’eau passait directement dans l'escalier de service, dévalant bruyamment les marches jusqu’à tomber au sous-sol.
Bormenthal se tenait sur la pointe des pieds au milieu d’une mare profonde sur le parquet du vestibule et négociait à travers la porte d'entrée entrebâillée et retenue par la chaîne.
— || n’y aura pas de consultations aujourd’hui, le professeur est souffrant. Ayez l’amabilité de vous écarter de la porte, nous avons un tuyau qui s’est rompu.
— Et quand y a-t-il moyen. sollicitait une voix derrière la porte. Je n’en aurais que pour une minute.
— C'est impossible - Bormenthal se remit sur les talons -, le professeur est couché et nous avons un tuyau crevé. Demain, je vous prie. Ma petite Zina ! Venez éponger ici, autrement ça va inonder le grand escalier.
— Les serpillères n’absorbent plus.
— Nous allons tout de suite écoper avec des chopes, lui fit écho Fiodor. Une seconde.
Les coups de sonnette se succédaient et Bormenthal, en faction, avait ses semelles dans l’eau.
— Quand aura lieu l’opération ? insistait la voix, et l’on essayait de s’infiltrer dans le passage.
— Un tuyau a sauté...
— Je serais passé en caoutchoucs….
Des silhouettes bleuâtres parurent derrière la porte.
— C'est impossible, demain, s’il vous plaît.
— Mais j'ai rendez-vous.
— Demain. Catastrophe avec une canalisation.
Fiodor s’agitait dans le lac aux pieds du docteur, raclant avec une chope, tandis que l’égratigné Boubouliov inventait un nouveau procédé. Il roula une énorme serpillère dont il fit un tuyau, se mit à plat ventre dans l’eau et commença à chasser l’eau du vestibule en direction des toilettes.
— Qu’as-tu à faire courir l’eau dans tout l’appartement, démon ? se fâchait Daria Piétrovna. Verse-la dans l’évier.
— Oh, l’évier… - répondait Boubouliov en attrapant l’eau trouble dans ses mains -, elle va tomber dans le grand escalier.
Un petit banc sortit en grinçant du corridor, Philippe Philippovitch en chaussettes bleues à rayures se tenant dessus avec des mouvements pour rester en équilibre.
— lvan Arnoldovitch, cessez de répondre. Allez dans votre chambre, je vous donnerai des pantoufles.
— Cela ne fait rien, Philippe Philippovitch, aucune importance.
— Mettez-vous en caoutchoucs.
— Oh, ce n’est rien. De toute façon, j’ai déjà les pieds mouillés.
— Ah, mon Dieu ! s’affligea Philippe Philippovitch.
— Saleté de bête ! dit soudain Boubouliov, se déplaçant à croupetons, une soupière à la main.
Bormenthal claqua la porte et ne put s'empêcher de se mettre à rire. Les narines de Philippe Philippovitch se gonflèrent et ses lunettes jetèrent des éclairs.
— On peut savoir de qui vous parlez ? demanda-t-il à Boubouliov de toute sa hauteur.
— Je parle du chat, en voilà un salaud ! répondit Boubouliov, le regard fuyant.
— Vous savez, Boubouliov, répliqua Philippe Philippovitch en reprenant son souffle, je n’ai jamais, ce qui s’appelle jamais, vu de créature plus impudente que vous.
Bormenthal gloussa.
— Vous n'êtes qu’un effronté, reprit Philippe Philippovitch. Comment osez-vous parler ainsi ? Vous êtes la cause de tout cela, et vous vous permettez en plus... Vraiment, c’est incroyable !
— Dites-moi, je vous prie, Boubouliov, commença Bormenthal, vous allez courir encore longtemps après les chats ? Vous devriez avoir honte ! C’est répugnant, tout de même ! Espèce de sauvage !
— Moi, un sauvage ? répliqua Boubouliov d’un air sombre. Je ne suis nullement un sauvage. || est impossible de le tolérer dans l’appartement. Il ne pense qu’à trouver quelque chose à voler. || a bouffé la farce de Daria. Je voulais lui donner une leçon.
— C'est vous qui mériteriez une leçon ! répondit Philippe Philippovitch. Regardez-vous dans la glace.
— la failli m'éborgner dit Boubouliov d’un ton sinistre en touchant son œil d’une main mouillée et sale.
Lorsque le parquet noir d'humidité eut un peu séché, tous les miroirs étaient couverts de buée et les coups de sonnette avaient cessé. En pantoufles de maroquin rouge, Philippe Philippovitch se tenait dans le vestibule.
— Voici pour vous, Fiodor.
— Merci infiniment.
— Changez-vous tout de suite. Et puis, tenez : allez boire un verre de vodka chez Daria Piétrovana.
— Merci infiniment.
Fiodor hésita, puis déclara :
— |l y a autre chose, Philippe Philippovitch. Je m'excuse, j'ai honte de vous dire ça. C'est au sujet du carreau dans l’appartement n°7... Le citoyen Boubouliov a lancé des cailloux...
— Au chat ? demanda Philippe Philippovitch en se renfrognant comme une nuée.
— Au maître des lieux, en fait. Qui menace de porter plainte.
— Bon sang!
— Boubouliov embrassait la cuisinière, là-bas, alors l’autre a commencé à le chasser. Bref, ils se sont querellés.
— Pour l’amour du Ciel, informez-moi tout de suite, dans ces cas-là ! Combien fautil ?
— Un rouble et demi.
Philippe Philippovitch sortit trois brillantes pièces de cinquante kopecks et les remit à Fiodor.
— Payer un rouble et demi pour un pareil salopard, entendit-on sur le seuil. Lui-même,
Philippe Philippovitch se retourna, se mordit la lèvre et, sans rien dire, rabattit Boubouliov à l’accueil où il l’enferma à clef. À l’intérieur, Boubouliov se mit aussitôt à donner bruyamment du poing sur la porte;
— Je vous défends de faire ça ! s’écria Philippe Philippovitch d’une voix exprimant manifestement de la souffrance.
— Ça, pour sûr, de ma vie je n’ai jamais vu un effronté pareil, observa Fiodor d’un air significatif.
Bormenthal surgit comme sortant de terre.
— Pas d’agitation, Philippe Philippovitch, je vous en prie.
L’énergique Esculape ouvrit la porte de la salle et on l’entendit qui disait :
— Vous vous croyez où ? Au cabaret ?
— Voilà, comme ça... fit résolument Fiodor. Comme ça. Une baffe ou deux...
— Allons, qu'est-ce qui vous prend, Fiodor ? marmonna tristement Philippe Philippovitch.
— Voyons, c’est qu’on a de la peine pour vous, Philippe Philippovitch.
(1) https://youtu.be/H7N2Mm7IMSg
(2) Du peuple.
(3) RSFSR : République socialiste fédérative soviétique de Russie. (4) De réserviste.
— Non, non et non ! dit Bormenthal avec insistance. Veuillez la mettre.
— C'est quelque chose, ma parole, bougonna Boubouliov, mécontent.
— Je vous remercie, docteur, dit amicalement Philippe Philippovitch. Moi, j'en ai plus qu’assez de lui faire des remarques.
— De toute manière, je ne vous laisserai pas manger tant que vous ne l’aurez pas mise. Zina, reprenez la mayonnaise à Boubouliov.
— Comment ça, « reprenez » ? dit avec désarroi Boubouliov. Je vais tout de suite la mettre.
De la main gauche, il écarta de Zina le plat, tandis que sa main droite enfonçait sa serviette dans son col, il eut l’air d’un client dans un salon de coiffure.
— Et je vous prie d'utiliser la fourchette, ajouta Bormenthal.
Boubouliov poussa un long soupir et se mit à pêcher des morceaux d’esturgeon nageant dans une sauce épaisse.
— Je reprendrais bien un petit verre de vodka ? interrogea-t-il.
— Vous n’en avez pas assez bu ? s’enquit Bormenthal. Vous y allez un peu fort sur la vodka, ces derniers temps.
— Ça vous fait mal au cœur ? demanda Boubouliov en regardant par en-dessous.
— Vous dites des âneries…. intervint sévèrement Philippe Philippovitch, mais Bormenthal l’interrompit.
— Ne vous inquiétez pas, Philippe Philippovitch, je m'en occupe. Boubouliov, vous dites des sornettes, et le plus révoltant, c’est votre ton péremptoire et l’assurance avec laquelle vous les dites. Cela ne me fait pas mal au cœur, bien entendu, d’autant plus que ce n’est pas ma vodka, mais celle de Philippe Philippovitch. Simplement, c’est mauvais pour la santé. Primo. Et secundo, même sans vodka, vous vous tenez mal.
Bormenthal montra le buffet recollé.
— Zinoucha, donnez-moi encore du poisson, s’il vous plaît, articula le professeur.
Cependant, Boubouliov tendait la main vers la carafe et se versait un petit verre en louchant vers Bormenthal.
— il faut aussi en proposer aux autres, dit Bormenthal. De la façon suivante : d’abord à Philippe Philippovitch, ensuite à moi et on finit par soi-même.
Un imperceptible sourire railleur joua sur les lèvres de Boubouliov, qui remplit les verres de vodka.
— Chez vous, tout est comme à la parade, dit-il. La serviette là, la cravate ici, et puis « excusez-moi », « s’il vous plaît - merci », mais ça n’a rien à voir avec la réalité d'aujourd'hui. Vous vous faites vous-mêmes du mal comme sous le régime des tsars.
— Et qu'est-ce que c’est, « la réalité d'aujourd'hui » ? J'aimerais savoir.
Sans rien répondre à Philippe Philippovitch, Boubouliov leva son verre et prononça :
— Eh bien, je souhaite que tout le monde...
— De même pour vous, répliqua avec quelque ironie Bormenthal.
Boubouliov déversa dans son gosier le contenu de son petit verre, fit la grimace, se mit un bout de pain sous le nez, le renifla, puis l’avala, ses yeux se remplissant de larmes.
— Ses antécédents, lâcha soudain Philippe Philippovitch, comme en pleine torpeur.
Surpris, Bormenthal lui jeta un regard de côté.
— Excusez-moi...
— Ses antécédents ! répéta Philippe Philippovitch en hochant la tête avec amertume. On n'y peut plus rien. Klim.
Suprêmement intéressé, Bormenthal plongea son regard dans celui de Philippe Philippovitch.
— Vous croyez, Philippe Philippovitch ?
— Je ne crois pas, j'en suis sûr.
— Se peut-il... commença Bormenthal qui s’interrompit en regardant de côté Boubouliov.
Celui-ci, soupçonneux, se renfrogna.
— Später!… dit à mi-voix Philippe Philippovitch.
— Gut, répondit l'assistant.
Zina apporta la dinde. Bormenthal versa du vin rouge à Philippe Philippovitch et en proposa à Boubouliov.
— Je n’en veux pas. Je boirais plutôt un peu de vodka.
Sa figure se mit à briller, son front s’emperla de sueur, il devint plus joyeux. Ayant bu du vin, Philippe Philippovitch se radoucit un peu lui aussi. Les yeux plus calmes, il regardait avec davantage de bienveillance Boubouliov, dont la tête noire brillait dans sa serviette comme une mouche dans de la crème.
Bormenthal, quant à lui, ayant repris des forces, manifesta son tempérament actif.
— Eh bien monsieur, demanda-t-il à Boubouliov, à quoi allons-nous occuper cette soirée ?
L’autre cligna des yeux et répondit :
— Allons au cirque, il n’y a pas mieux.
— Tous les jours au cirque, fit observer sans acrimonie Philippe Philippovitch, c’est passablement ennuyeux, à mon avis. À votre place, j'irais au théâtre, ne serait-ce qu’une fois.
— Je n'irai pas au théâtre, répliqua Boubouliov d’un ton hostile, et il fit une grimace.
— À table, avoir le hoquet coupe l'appétit aux autres, l’informa machinalement Bormenthal. Excusez-moi.. Pourquoi, au juste, n’aimez-vous pas le théâtre ?
Boubouliov regarda à travers son petit verre vide comme dans des jumelles, réfléchit et avança les lèvres.
— On y fait l’idiot, c’est tout. Des parlottes et des parlottes.. Juste de la contrerévolution.
Philippe Philippovitch se rejeta contre le dossier gothique de sa chaise et il éclata de rire, si bien qu’une palissade dorée scintilla dans sa bouche. Bormenthal se contenta de tourner et de retourner sa tête.
— Vous devriez lire quelque chose, proposa-t-il. Sinon, vous savez...
— C'est que je lis déjà tant et plus, répondit Boubouliov qui se versa soudain, d’un geste vif de carnassier, un demi-verre de vodka.
— Zina, cria Philippe Philippovitch, alarmé, enlevez la Vodka, mon enfant, on n’a plus besoin de vodka. Que lisez-vous donc ?
Une image lui traversa brusquement la tête : celle d’une île déserte, avec des palmiers et un homme vêtu d’une peau de bête et coiffé de même. « Quelque Robinson? »…
— Cette... comment dit-on. correspondance d’Engels avec ce... son nom, déjà, à ce diable... Kautsky.
Bormenthal arrêta à mi-chemin la fourchette qui tenait un morceau de blanc, tandis que Philippe Philippovitch répandait du vin. Pendant ce temps, Boubouliov trouva moyen de s’enfiler sa vodka.
Philippe Philippovitch posa les coudes sur la table, regarda attentivement Boubouliov et lui demanda :
— Vous voudrez bien nous apprendre ce que vous pouvez dire au sujet de ce que vous avez lu.
Boubouliov haussa les épaules.
— Mais je ne suis pas d'accord.
— Avec lequel ? Avec Engels, ou avec Kautsky ?
— Avec les deux, répondit Boubouliov.
— Voilà qui est remarquable, Dieu m'est témoin.
Tous ceux qui diront qu'une autres.
Et vous, de votre côté, que proposeriez-vous ?
— Mais il n’y a rien à proposer. Et ça écrit, ça écrit... Le congrès, je ne sais quels Allemands... De quoi avoir la tête enflée. Il n’y a qu’à tout prendre et à partager...
— C'est bien ce que je pensais ! s’écria Philippe Philippovitch en frappant la nappe du plat de la main. C’est exactement ce que je supposais.
— Et vous connaissez un moyen ? demanda avec intérêt Bormenthal.
— Il n’y a pas à s’embêter avec le moyen, expliqua Boubouliov que la vodka rendait loquace, l’affaire n’a rien de compliqué. Tout de même : l’un occupe sept pièces et a quarante pantalons, tandis que l’autre bat le pavé en cherchant sa pitance dans les poubelles.
— Les sept pièces, vous faites allusion à moi, bien sûr ? demanda Philippe Philippovitch en clignant des yeux d’un air hautain.
Boubouliov se recroquevilla et se tut.
— Bon, très bien, je n’ai rien contre le partage. Docteur, on a refusé combien de gens, hier ?
— Trente-neuf personnes, répondit aussitôt Bormenthal.
— Hmm... Trois cent quatre-vingt-dix roubles. Bon, il y a trois hommes en cause. Nous n’allons pas compter les dames, Zina et Daria Piétrovna. Votre écot est de cent trente roubles, Boubouliov. Veuillez me les verser.
— Vous parlez d’une histoire ! s’affola Boubouliov. Et pourquoi donc ?
— Pour le robinet et pour le chat ! vociféra soudain Philippe Philippovitch, abandonnant son ironie sereine.
— Philippe Philippovitch ! s’exclama Bormenthal avec inquiétude.
— Une minute. C’est pour le désordre que vous avez causé et qui nous a fait interrompre les consultations. C’est tout de même intolérable. Un homme sautant comme un primitif dans tout l’appartement et arrachant les robinets. Qui a tué la chatte de madame Polasoukher ? Qui...
— Vous avez mordu avant-hier une dame dans l’escalier, Boubouliov, s’empressa d'ajouter Bormenthal.
— Vous vous tenez... rugissait Philippe Philippovitch.
— Mais elle m'avait flanqué une beigne en plein sur le museau, glapit Boubouliov. Mon museau n’est pas un bien public !
— Parce que vous lui aviez pincé les seins ! cria Bormenthal en renversant son verre. Vous vous tenez...
— Vous vous tenez sur le dernier barreau de l'échelle de l’évolution ! cria encore plus fort Philippe Philippovitch. Vous n’êtes encore qu'une créature en formation, faible sur le plan intellectuel, vos actes sont purement bestiaux et, en présence de deux personnes
dotées d’une instruction supérieure, vous vous permettez, avec une insupportable désinvolture, d'émettre des avis d’une envergure cosmique, et d’une stupidité tout aussi cosmique, sur le partage général... Au moment même où vous avez avalé plein de poudre dentifrice.
— Avant-hier, confirma Bormenthal.
— Voilà, monsieur, tonnait Philippe Philippovitch, mettez-vous bien dans la tête — au fait, pourquoi avez-vous enlevé la pommade au zinc sous votre nez4 ? - que vous devez vous taire et écouter ce qu’on vous dit. Apprendre et tâcher de devenir un membre disons acceptable de la société socialiste. À propos, quel est le vaurien qui vous a procuré ce petit livre ?
— Vous ne voyez partout que des vauriens, répondit avec frayeur Boubouliov, abruti par l’attaque venue des deux côtés.
— Je le devine ! s’exclama Philippe Philippovitch en rougissant de colère.
— Eh bien quoi ? Bon, c'est Schwonder. Ce n’est pas un vaurien.. C’est pour que je me cultive.
— Je vois comme vous trouvez en Kautsky de quoi vous cultiver ! glapit Philippe Philippovitch, devenu jaune. Il appuya furieusement sur la sonnette murale. Ce qui s’est passé aujourd’hui le montre on ne peut mieux. Zina !
— Zina ! criait Bormenthal.
— Zina ! hurlait Boubouliov, affolé.
Zina arriva en courant, toute pâle.
— Zina, à l'accueil. Îl est à l’accueil ?
— Oui, répondit Boubouliov avec soumission. Il est vert comme du sulfate de fer.
— Un petit livre vert.
— Tout de même, le brûler à l'instant, s’écria Boubouliov avec désespoir, c’est un livre de la bibliothèque publique !
— La correspondance - c’est son titre, de qui déjà, Engels, avec ce démon. dans le poêle !
Zina détala.
— Ce Schwonder, ma parole, je le pendrais à la première branche venue ! s’écria Philippe Philippovitch en attaquant avec fureur une aile de dinde. Cette incroyable canaille est installée ici comme un abcès. Non content d'écrire d’invraisemblables libelles dans les journaux.
Boubouliov lança un regard oblique plein d’une ironie haineuse au professeur. À son tour, Philippe Philippovitch lui décocha un regard en biais et se tut.
« Aie ! Il ne va rien arriver de bon dans notre appartement, j’ai l'impression. » prophétisa pour lui-même Bormenthal.
Zina apporta sur un plat rond un baba roux d’un côté et vermeil de l’autre, avec la cafetière.
— Je ne prendrai pas de baba, déclara aussitôt Boubouliov d’un ton hostile et menaçant.
— Personne ne vous y invite. Tenez-vous correctement, Docteur, je vous prie.
Le dîner s’acheva en silence.
Boubouliov retira de sa poche une cigarette froissée et se mit à fumer. Ayant bu son café, Philippe Philippovitch regarda sa montre, fit jouer son mécanisme à répétition et entendit la petite musique de huit heures et quart. À son habitude, il se rejeta contre le dossier gothique de sa chaise et tendit la main vers le journal posé sur un guéridon.
— Docteur, s’il vous plaît, emmenez-le au cirque. Seulement, de grâce, regardez le programme pour vous assurer qu’il n’y ait pas de chats.
— Comment pourrait-on admettre au cirque des saligauds pareils ? fit observer sombrement Boubouliov en hochant la tête.
— Eh bien, on peut y admettre toutes sortes de gens, répliqua de façon ambiguë Philippe Philippovitch. Alors, qu’y montre-t-on ?
— Chez Solomonski, se mit à lire Bormenthal, il y a les quatre. loussems et « L'homme au point mort ».
— Qu'est-ce que ces loussems ? s’enquit Philippe Philippovitch, soupçonneux.
— Aucune idée. C’est la première fois que je vois ce nom.
— Alors, regardez plutôt chez les Nikitine. Il est indispensable que les choses soient claires.
— Chez les Nikitine.. Chez les Nikitine.. Hum... Des éléphants et « L’adresse humaine à son comble ».
— Bien monsieur. Que pensez-vous des éléphants, mon cher Boubouliov ? demanda Philippe Philippovitch, méfiant.
L'autre se vexa.
— Vous pensez que je ne comprends rien ? Rien à voir avec un chat. Les éléphants sont des animaux utiles.
— Eh bien monsieur, c’est parfait. Du moment qu'ils sont utiles, allez les voir. Il faut obéir à Ivan Arnoldovitch. Et ne pas commencer à bavarder au buffet ! Ivan Arnoldovitch, je vous en supplie, pas de bière pour Boubouliov.
Dix minutes plus tard, lvan Arnoldovitch et Boubouliov, ce dernier portant une casquette à bec de canard et vêtu d’un manteau de drap au col relevé, partirent au cirque. L’appartement devint silencieux. Philippe Philippovitch se retrouva dans son cabinet. Il alluma la lampe sous son lourd abat-jour vert, ce qui établit une grande paix dans l'immense cabinet qu’il se mit à arpenter. Le bout de son cigare brilla un long moment d’une lueur vert pâle. Le professeur avait les mains dans les poches de son pantalon, et une pénible pensée tenaillait son front savant dégarni aux tempes. Il faisait clapper ses lèvres, fredonnait à travers ses dents « Vers les rivages sacrés du Nil... » et marmonnait quelque chose. Il posa enfin le cigare dans le cendrier, s’approcha d’une armoire entièrement vitrée et éclaira tout le cabinet grâce à trois forts plafonniers. De la troisième étagère de l’armoire, Philippe Philippovitch retira un bocal étroit qu’il se mit, fronçant les sourcils, à examiner à la lueur des plafonniers. Dans un liquide transparent et pesant flottait, sans tomber au fond, la petite boule blanche retirée des profondeurs de la cervelle de Bouboule.
Haussant les épaules, tordant les lèvres et faisant « hum hum », Philippe Philippovitch la dévorait des yeux, comme s’il voulait discerner dans cette petite boule blanche insubmersible la cause des événements surprenants ayant complètement chamboulé la vie dans l’appartement de la rue Prétchistienka.
Il est très possible que cet homme de grand savoir y soit arrivé. En tout cas, ayant observé tout son content l’hypophyse, il serra le bocal dans l’armoire qu'il referma à clef, mit ladite clef dans la poche de son gilet et s’effondra lui-même sur le divan de cuir, la tête rentrée dans les épaules et les mains profondément enfoncées dans les poches de sa veste. Il fit longuement rougeoyer un deuxième cigare en mâchonnant complètement son autre bout et finalement, tout seul et nimbé de vert, tel un Faust chenu, il s’écria :
— Ma parole, je crois bien que je vais m'y résoudre !
Nul ne lui répondit. Il n’y avait aucun bruit dans l’appartement. Il est notoire qu’à onze heures du soir, la circulation cesse dans le passage Oboukhov. Les pas éloignés d’un passant attardé se faisaient entendre de façon très espacée, un bruit de semelles qui s’estompait, au-delà des stores. Dans le cabinet, sous les doigts de Philippe Philippovitch, le mécanisme de la montre sonnait doucement au fond du gousset.. Le professeur attendait avec impatience que le docteur Bormenthal et Boubouliov reviennent du cirque.
Plus tard (allemand).
L'image de Robinson Crusoé se rencontre déjà dans les Récits d’un jeune médecin.
Il se remet à fredonner un passage de la Sérénade de Don Juan, voir la note 6 du chapitre II. Difficile à rendre : l’expression russe pour « se mettre dans la tête », « se tenir pour dit » est : se faire une entaille dans le nez...
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On ignore à quoi Philippe Philippovitch s'était résolu. Il n’entreprit rien de particulier pendant la semaine suivante et, peut-être en raison de son inactivité, la vie dans l'appartement fut riche en événements.
Environ six jours après l’histoire du chat et de l’inondation, le jeune homme qui s'était révélé être une femme vint voir Boubouliov de la part du Comité d'immeuble pour lui remettre les papiers d'identité que Boubouliov mit immédiatement dans sa poche avant d'appeler le docteur Bormenthal :
— Bormenthal !
— Non, appelez-moi par mon prénom et mon patronyme, je vous prie. ! répliqua Bormenthal en changeant d'expression.
Il faut mentionner que durant ces six jours, le chirurgien avait trouvé moyen de se disputer huit fois avec son pupille. Et l'atmosphère, passage Oboukhov, était très lourde.
— Alors, appelez-moi aussi par mon prénom et mon patronyme ! répondit de façon très justifiée Boubouliov.
— Non ! tonna Philippe Philippovitch, dans mon appartement, on ne vous appellera pas par votre prénom et votre patronyme, je l’interdis. Si vous désirez que l’on cesse de vous appeler familièrement « Boubouliov », le docteur Bormenthal et moi vous appellerons « monsieur Boubouliov ».
— Je ne suis pas un monsieur, les messieurs sont tous à Paris ! aboya Boubouliov.
— Voilà l’œuvre de Schwonder ! cria Philippe Philippovitch. Très bien, soit, je règlerai mes comptes avec ce vaurien. || n’y aura que des messieurs dans cet appartement tant que j'y serai ! Dans le cas contraire, l’un de nous deux, vous et moi, s’en ira d’ici, et ce sera plutôt vous. Je vais mettre aujourd’hui une annonce dans les journaux et, croyezmoi, je vais vous trouver une chambre.
— Bien sûr, vous me croyez assez idiot pour partir d'ici, répondit très clairement Boubouliov.
— Comment ? demanda Philippe Philippovitch, changeant tellement de visage que Bormenthal se précipita et le prit par la manche avec une tendre inquiétude.
— Ne vous permettez pas d’insolences, monsieur Boubouliov ! dit Bormenthal à très haute voix.
Boubouliov recula, tira de sa poche trois papiers : un vert, un jaune et un blanc ; y enfonçant les doigts, il déclara :
— Voilà. Membre de la communauté d'habitation, auquel revient précisément une superficie de seize archines carrées? dans l’appartement numéro cinq, chez le locataire responsable Préobrajenski…
Boubouliov réfléchit et ajouta ce que Bormenthal nota machinalement dans sa tête comme une expression nouvellement employée :
— Ayez l’obligeance d’en prendre connaissance.
Philippe Philippovitch se mordit la lèvre et, à travers elle, dit imprudemment :
— Ma parole, je finirai par abattre ce Schwonder.
On vit aux yeux de Boubouliov qu'il accueillait ces paroles avec la plus grande attention et avec une extrême acuité.
— Philippe Philippovitch, vorsichtig5... commença Bormenthal pour le mettre en garde.
— Non, voyez-vous. Une telle vilenie ! criait déjà Philippe Philippovitch en russe. Songez, Boubouliov... monsieur, que si vous vous permettez encore une seule insolence, je vous priverai de dîner et plus généralement de toute pitance chez moi. Seize archines, très bien, mais ce papier couleur de grenouille ne m’oblige pas à vous nourrir !
Boubouliov, effrayé, en resta la bouche ouverte.
— Je ne peux pas rester sans nourriture, bredouilla-t-il. Où est-ce que je vais bouffer ?
— Alors comportez-vous décemment ! déclarèrent d’une seule voix les deux esculapes.
Boubouliov se tut de façon expressive et, de toute la journée, ne fit de tort à personne, en dehors de lui-même : profitant d’une courte absence de Bormenthal, il s'empara de son rasoir et s’ouvrit si bien les pommettes que Philippe Philippovitch et le docteur lui posèrent des points de suture, et Boubouliov, couvert de larmes, hurla un long moment.
La nuit suivante, dans la pénombre verdâtre du cabinet du professeur, deux personnes étaient assises — Philippe Philippovitch et son dévoué, son fidèle Bormenthal. Tout le monde dormait dans la maison. Philippe Philippovitch portait sa robe de chambre azur et ses pantoufles rouges, Bormenthal était en chemise, avec des bretelles bleues. Sur la table ronde entre les médecins, une bouteille de cognac, une soucoupe avec du citron et une boîte à cigares jouxtaient un volumineux album de photos. Ayant rempli la pièce de fumée, les savants discutaient avec fièvre les derniers événements : le soir même, Boubouliov avait, dans le cabinet de Philippe Philippovitch, fait main basse sur deux billets de dix roubles placés sous le presse-papier ; il avait disparu de l’appartement et était rentré tard, complètement ivre. Ce n’était pas tout. Deux inconnus avaient fait leur apparition avec lui, qui avaient fait du boucan dans le grand escalier en exprimant le désir de passer la nuit chez Boubouliov en tant qu’hôtes. Lesdits inconnus s'étaient retirés seulement après que Fiodor, qui avait assisté à la scène vêtu de son manteau de demisaison jeté par-dessus son linge de corps, eut appelé par téléphone le poste 45 de la milice. À peine Fiodor eut-il raccroché que ces individus s’éclipsèrent. On ne sut plus, après le départ des individus, où étaient passés le cendrier de malachite de la console du vestibule, la toque de castor de Philippe Philippovitch ainsi que sa canne, sur laquelle se lisait en arabesque d’or l'inscription : « À notre cher et respecté Philippe Philippovitch, ses internes reconnaissants, en ce jour. » suivie du chiffre romain X.
— Qu'est-ce que c’est que ces gens ? demandait Philippe Philippovitch, marchant sur Boubouliov les poings serrés.
Celui-ci, chancelant et se raccrochant aux pelisses, bredouillait qu’il ne les connaissait pas, que ce n'étaient pas des fils de pute, mais des gens bien.
— Le plus frappant, c'est qu'ils étaient ivres tous les deux... Comment ont-ils donc fait ? s’étonnait Philippe Philippovitch en regardant le rangement où se trouvait naguère le souvenir de son jubilé.
— Des spécialistes, expliqua Fiodor en allant se coucher avec un rouble en poche.
Boubouliov nia catégoriquement avoir pris les deux billets de banque, en ajoutant confusément qu’il n’était pas, après tout, le seul dans cet appartement.
— Aha, c’est peut-être le docteur Bormenthal qui a barboté les billets ? s’enquit Philippe Philippovitch sans élever la voix, mais avec une intonation effrayante.
Boubouliov chancela, ouvrit des yeux parfaitement vitreux et émit une hypothèse :
— C'est peut-être la Zinette qui les a pris.
— Comment ? s’écria Zina, apparue sur le seuil comme un fantôme et refermant de sa main la chemise ouverte sur sa poitrine, comment ose-t-il.….
Le cou de Philippe Philippovitch s’empourpra.
— Du calme, ma petite Zina, dit-il en tendant la main vers elle. Ne t'inquiète pas, nous allons mettre de l’ordre dans tout cela.
Zina se mit aussitôt à mugjir, la bouche grande ouverte et en tapotant sa clavicule de la pame de sa main.
— Zina, vous n’avez pas honte ? Tout de même, qui pourrait supposer ? Fi, une vraie honte ! dit Bormenthal, désemparé.
— Allons, Zina, que le Seigneur me pardonne, tu es une idiote, commença Philippe
Philippovitch.
Mais Zina s’arrêta d'elle-même de pleurer à cet instant, et tous se turent. Boubouliov se sentit mal. Sa tête ayant cogné contre le mur, il émit un son qui n’était ni « i » ni «jé »,
mais quelque chose comme « ééé » ! Son visage blêmit et sa mâchoire remua convulsivement.
— Qu'on donne le seau de la salle d'examen à ce vaurien !
Et tous de courir, aux petits soins pour Boubouliov souffrant. Tandis qu’on l’emmenait se coucher, il dévidait avec difficulté, mais avec une tendresse mélodieuse, un chapelet de gros mots, tout en titubant entre les bras de Bormenthal.
Toute cette histoire remontait environ à une heure du matin, et il était trois heures à présent, mais les deux dans le cabinet veillaient toujours, stimulés par le cognac et le citron. Ils avaient tellement fumé que la fumée se déplaçait lentement en plateaux épais, sans même osciller.
Pâle, les yeux très résolus, le docteur Bormenthal leva son petit verre à la taille de libellule.
— Philippe Philippovitch, s’écria-t-il avec émotion, je n’oublierai jamais le jour où, étudiant famélique, je me suis présenté à vous et où votre chaire m’a donné l'asile. Soyez assuré, Philippe Philippovitch, que vous êtes pour moi bien davantage qu’un professeur, qu’un maître. Mon respect infini pour vous. Laissez-moi vous embrasser, cher Philippe Philippovitch.
— Oui, mon ami, mon... mugjit avec désarroi Philippe Philippovitch qui se leva pour aller à la rencontre de Bormenthal. Celui-ci l’étreignit et embrassa sa moustache duveteuse et fortement imprégnée de tabac.
— Ma parole, Philippe Philippo…
— Vous m'avez tellement touché, tellement touché... Je vous remercie, dit encore Philippe Philippovitch. Mon ami, il m'arrive de vous crier dessus au cours des opérations. Pardonnez à un vieillard irascible. Je suis tellement seul, en fait…
De Séville jusqu'à Grenade...
— N’avez-vous pas honte, Philippe Philippovitch ? s’écria Bormenthal, ardent et sincère. Ne me parlez plus ainsi, si vous ne voulez pas me vexer… — Eh bien, merci.
Vers les rivages sacrés du Nil...
— Merci. Et j'apprécie aussi en vous le médecin talentueux.
— Je vous le dis, Philippe Philippovitch !.. s’écria Bormenthal avec fièvre ; il s’arracha de sa place, ferma plus étroitement la porte donnant dur le couloir et revint en chuchotant :
— C'est clairement la seule issue. Je n’aurai bien sûr pas le front de vous donner des conseils, mais regardez-vous, Philippe Philippovitch, vous êtes complètement épuisé, il est certain qu'il est exclu de continuer à travailler comme ça !
— C'est absolument impossible, confirma Philippe Philippovitch avec un soupir.
— Enfin, c'est tout de même incroyable, chuchotait Bormenthal. La dernière fois, vous disiez que vous aviez peur pour moi, ça m’a touché à un point, si vous saviez, cher professeur ! Mais enfin, je ne suis pas un petit garçon et je mesure moi-même à quel point il peut en résulter une très mauvaise blague. Mais j’en suis profondément convaincu, il n’y a pas d’autre issue.
Philippe Philippovitch se leva, agjita les bras dans sa direction et s’exclama :
— Ne me tentez pas, ne m’en parlez même pas !
Le professeur se mit à marcher de long en large dans la pièce, faisant onduler les vagues de fumée.
— Je n’écouterai même pas. Vous comprenez ce qui se passera si nous nous faisons prendre. Nous ne pourrons pas nous en tirer, vous et moi, « au vu de l’origine sociale des prévenus », même si nous n’avons pas de casier judiciaire. Vous ne devez pas avoir une origine sociale adéquate, hein, mon cher ?
— Diable non ! Mon père était juge d’instruction à Vilno, répondit d’un air chagrin Bormenthal en finissant son cognac.
— Voilà, monsieur. Vous êtes servi. C’est en effet une fâcheuse hérédité. On ne peut rien imaginer de plus abominable. Du reste, pardon, moi c’est encore pire. Mon père était archiprêtre d’une cathédrale. Merci4.
De Séville jusqu'à Grenade, Dans la nuit noire et apaisées.…
Voilà, au diable cette hérédité.
— Philippe Philippovitch, vous êtes une sommité mondiale et, à cause de je ne sais quel - pardonnez l’expression -— fils de pute... Mais ils ne peuvent pas s’en prendre à VOUS, VOUS n’y pensez pas !
— Je m'y livrerai d'autant moins, répliqua d’un air pensif Philippe Philippovitch en s’arrêtant devant l’armoire vitrée qu'il se mit à contempler.
— Mais pourquoi ?
— Parce que vous, vous n'êtes pas une sommité mondiale.
— Certes non...
— Eh bien voilà, mon cher. Et laisser tomber un collègue en cas de catastrophe et m'échapper en tant que sommité mondiale, excusez-moi…. Je suis un étudiant de l’université de Moscou, pas un Boubouliov.
Philippe Philippovitch leva fièrement les épaules, prenant l’allure d’un vieux roi de France.
— Ah, Philippe Philippovitch, s’écria tristement Bormenthal, que faire, alors ? Vous allez maintenant attendre jusqu’à ce que vous ayez réussi à faire un homme de ce voyou ?
Philippe Philippovitch l’arrêta d’un geste de la main, se versa du cognac, le sirota, suça un bout de citron et déclara :
— lvan Arnoldovitch, pensez-vous que je m'y connaisse un peu en matière d’anatomie et de physiologie de l’appareil cérébral de l’homme, disons ?
— Quelle question, Philippe Philippovitch ! répondit avec une grande émotion Bormenthal, écartant les bras.
— Très bien. Sans fausse modestie. Je pense également ne pas être le dernier en la matière à Moscou.
— Oh, je pense que vous êtes le premier, aussi bien à Moscou qu’à Londres et à Oxford ! l’interrompit Bormenthal avec véhémence.
— Très bien, admettons. Eh bien voilà, monsieur le futur professeur Bormenthal : personne n'y arrivera. C’est évident. Inutile de poser la question. Allez-y, citez-moi, dites
que c’est l'opinion de Préobrajenski. FinitaS, Klim ! s’exclama tout à coup solennellement Philippe Philippovitch, et l’armoire lui fit écho. Klim, répéta-t-il. Vous voyez, Bormenthal, vous êtes le meilleur élève de mon école, vous êtes en outre mon ami, comme j'ai pu m'en convaincre aujourd’hui. Alors voici ce que je vais dire à cet ami, sous le sceau du secret, sachant bien que vous n’allez pas ruiner ma réputation : ce vieil âne de Préobrajenski s’est cassé le nez, dans cette opération, tout comme un étudiant de troisième année. Il est vrai qu’une découverte a été faite, vous savez bien laquelle — à ce moment, Philippe Philippovitch montra tristement des deux mains le store de la fenêtre, faisant évidemment allusion à Moscou -, mais tenez juste compte, lvan Arnoldovitch, de ce que le seul résultat de cette découverte sera que ce Boubouliov, nous allons en avoir jusque là — et Préobrajenski tapota son cou raide et enclin à la paralysie -, vous pouvez être tranquille ! Si quelqu'un, continua avec volupté Philippe Philippovitch, m’allongeait ici pour me fustiger, ma parole, je lui donnerais cinquante roubles !
De Séville jusqu'à Grenade...
Que le diable m’emporte.. Je suis tout de même resté cinq ans à retirer des hypophyses de leurs cerveaux... Vous savez quel travail j'ai abattu - quelque chose d’inconcevable. Et à présent, la question qui se pose est : pour quoi faire ? Pour transformer un beau jour le chien le plus gentil en une ordure propre à vous faire dresser les cheveux sur la tête.
— Quelque chose d’extraordinaire.
— Entièrement d'accord avec vous. Voilà ce qui arrive, docteur, lorsque le chercheur, au lieu de suivre à tâtons une route parallèle à celle de la nature, passe en force et soulève le rideau : tiens, voilà ton Boubouliov, tu peux t’en mettre jusque-là !
— Philippe Philippovitch, et si c'était le cerveau de Spinoza ?
— Oui ! vociféra Philippe Philippovitch. Oui ! Pourvu seulement que le malheureux chien n’aille pas mourir sous mon bistouri, et vous avez vu de quelle sorte d'opération il s’agit. Bref, moi, Philippe Philippovitch, je n’ai rien accompli de plus difficile durant toute ma vie. On peut greffer l'hypophyse de Spinoza ou ou celle de tout autre esprit du même genre et fabriquer à partir d’un chien un être d’une valeur extraordinaire. Mais pourquoi diable ? Telle est la question. Expliquez-moi, je vous prie, pourquoi on aurait besoin de fabriquer de façon artificielle un Spinoza, alors que n'importe quelle femme peut en mettre un au monde à n'importe quel moment. C’est tout de même à Kholmogory que madame Lomonossov a accouché de sonillustre fils. Docteur, l'humanité se charge ellemême de cela et, par voie évolutive, s’obstine à créer chaque année, les faisant émerger d’une masse d’ordures en tout genre, des dizaines de génies éminents, ornements de la planète. Vous comprenez maintenant, docteur, pourquoi j'ai méprisé vos conclusions à propos de l’histoire de la maladie de Boubouliov. Ma découverte -— que les démons l’avalent -, cette découverte dont vous faites grand cas ne vaut pas un clou... Non, ne discutez pas, lvan Arnoldovitch, j'ai fait le tour de la question. Je ne parle jamais en l’air, vous le savez parfaitement. Sur le plan théorique, c’est intéressant. Soit ! Les physiologistes seront enthousiasmés. Moscou est déchaînée... Mais en pratique, on obtient quoi ? Qui avez-vous maintenant en face de vous ?
Préobrajenski montra du doigt la direction de la salle d'examen où Boubouliov passait la nuit.
— Un coquin de premier ordre. Mais qui est-ce ? Klim, Klim ! cria le professeur -— Klim Tchougounkov£ (Bormenthal ouvrit la bouche) -—, voyez un peu, monsieur : deux condamnations, alcoolisme, « tout partager », une toque et deux billets de dix roubles envolés (ici, Philippe Philippovitch repensa à la canne offerte pour son jubilé et s’empourpra), un mufle, un cochon... Oh, cette canne, je la retrouverai. Bref, l’hypophyse est une chambre close qui conditionne une personnalité humaine donnée. Donnée !
De Séville jusqu'à Grenade...
criait Philippe Philippovitch en roulant des yeux de sauvage. Donnée, pas humaine simplement. C’est le cerveau lui-même en miniature. Et je n’en ai absolument rien à faire, je le laisse aux cochons. J'étais occupé par autre chose : l’eugénisme, l’amélioration de la race humaine. et voilà que je me casse le nez sur le rajeunissement. Vous ne croyez tout de même pas que je fais tout ça pour de l’argent ? Je suis quand même un savant.
— Un grand savant, oui ! dit Bormenthal en avalant du cognac.
Ses yeux étaient injectés de sang.
— Je voulais faire une petite expérience, deux ans après avoir retiré pour la première fois un peu d’hormone sexuelle de l’hypophyse. Et, à la place, à quoi suis-je arrivé ? Ah mon Dieu ! Ces hormones de l’hypophyse, ô Seigneur... Docteur, je suis hébété de désespoir, je vous jure que je suis complètement perdu.
Bormenthal retroussa soudain ses manches et proféra en louchant sur son nez:
— Eh bien tenez, maître bien-aimé, si vous ne voulez pas le faire, je prendrai moimême le risque de lui donner de l’arsenic. Au diable mon papa juge d'instruction ! En définitive, il ne s’agit que d’un produit d'expérience, d’une créature qui vous appartient.
Philippe Philippovitch, éteint et flanchant, se jeta dans son fauteuil et dit :
— Non, cher garçon, je ne vous en donnerai pas l’autorisation. J’ai soixante ans, je peux vous donner des conseils. Ne recourez jamais au crime, contre qui que ce soit. Atteignez un âge avancé les mains propres.
— Vous n’y pensez pas, Philippe Philippovitch, si en plus Schwonder continue à le gagner à sa cause, comment finira-t-il ? Mon Dieu, je commence seulement à comprendre ce qu’il peut devenir, ce Boubouliov !
— Aha ! Vous avez compris, maintenant ? Moi j'ai compris dix jours après l'opération. De toute façon, c’est Schwonder le plus stupide. Il ne s'aperçoit pas que Boubouliov est bien plus dangereux pour lui que pour moi. Pour le moment, il fait tout ce qu’il peut pour le monter contre moi, sans se rendre compte que si quelqu'un excite Boubouliov cette fois contre lui, Schwonder, il ne restera pas grand chose dudit Schwonder.
— Je crois bien ! Les chats en savent quelque chose ! Un homme avec un cœur de chien.
— Oh non, non... répondit Philippe Philippovitch d’une voix traînante. Vous faites une énorme erreur, docteur, ne calomniez pas le chien. L'histoire des chats, c’est temporaire. C’est une question de discipline, et de deux ou trois semaines. Je vous assure. Encore un mois et il cessera de se jeter sur eux.
— Et pourquoi pas dès à présent ?
— C'est élémentaire, Ivan Arnoldovitch... Tout de même, qu’avez-vous à poser une telle question, son hypophyse ne flotte pas en l’air, hein. Elle est quand même greffée sur un cerveau de chien, laissez-lui le temps de s’y faire. Boubouliov manifeste à présent juste des débris de personnalité canine et, comprenez-le, les chats c’est ce qu'il fait de mieux. Réfléchissez à ceci que la véritable horreur réside dans ce qu'il n’a plus un cœur de chien, mais un cœur d'homme. Et le crapuleux de tous ceux existant dans la nature !
Surexcité, Bormenthal crispa ses mains maigres et fortes, serra les poings, haussa les épaules et dit fermement :
— Tout est dit. Je vais le tuer !
— Je vous l’interdis ! répondit Philippe Philippovitch d’un ton catégorique.
— Enfin, permett..
Philippe Philippovitch, alarmé tout à coup, leva un doigt.
— Attendez... J’ai entendu des pas.
Tous deux tendirent l'oreille, mais le couloir restait silencieux.
— || m'avait semblé, dit Philippe Philippovitch qui se mit à parler fiévreusement en allemand, les mots « affaire criminelle » revenant à plusieurs reprises en russe dans ses propos.
— Une minute, fit Bormenthal, brusuement sur ses gardes. Il se dirigea vers la porte . Des pas s’approchant du cabinet se faisaient nettement entendre. Ainsi qu’une voix qui grommelait. Bormenthal ouvrit toute grande la porte et, de saisissement, fit un bond en arrière. Complètement abasourdi, Philippe Philippovitch resta figé dans son fauteuil.
Dans le rectangle de lumière du couloir apparut Daria Piétrovna, au visage enflammé de guerrière. Le médecin comme le professeur furent éblouis par ce corps vigoureux, plantureux et, comme la frayeur le leur fit voir à tous deux, entièrement nu. De ses mains puissantes, Daria Piétrovna traînait quelque chose qui résistait, s’asseyait le derrière par terre et dont les courtes jambes couvertes d’un duvet noir zigzaguaient sur le parquet. La chose s’avéra bien sûr être Boubouliov, l’air complètement perdu, encore mal dégrisé, hirsute et en chemise.
Nue et grandiose, Daria Piétrovna secoua Boubouliov comme un sac de pommes de terre et tint le discours suivant :
— Admirez, monsieur le professeur, notre visiteur Télégraphe Télégraphovitch. J'ai été mariée, moi, mais Zina est une jeune fille innocente. Heureusement, je me suis réveillée.
Ayant achevé, Daria Piétrovna éprouva de la honte, poussa un cri, se couvrit la poitrine de ses mains et s'enfuit.
— Pardonnez-moi, Daria Piétrovna, lui cria Philippe Philippovitch, rouge et revenu à lui.
Bormenthal remonta encore un peu ses manches et marcha sur Boubouliov.
Philippe Philippovitch fut épouvanté en voyant ses yeux.
— Prenez garde, docteur ! J’interdis…
Bormenthal attrapa de la main droite Boubouliov par le colback et le secoua si bien que le tissu de sa chemise se déchira par devant.
Philippe Philippovitch courut s’interposer et se mit à arracher le malingre Boubouliov aux mains tenaces du chirurgien.
— Vous n’avez pas le droit de cogner ! cria Boubouliov à moitié étranglé, s’asseyant par terre et commençant à dessoûler.
— Docteur ! hurlait Philippe Philippovitch.
Bormenthal reprit un peu ses esprits et lâcha Boubouliov qui se mit aussitôt à pleurnicher.
— D'accord, siffla Bormenthal, attendons le matin. Je lui réserve une mauvaise surprise pour quand il aura dessoûlé.
Il attrapa alors Boubouliov sous les aisselles et le traîna à l’accueil pour qu'il y dorme.
Boubouliov essaya bien de regimber, mais ses jambes ne lui obéissaient pas.
Philippe Philippovitch écarta les jambes, ce qui fit se diviser les pans azurés de sa robe de chambre, il leva les yeux et les bras vers le plafonnier du couloir et dit :
— Eh bien.
Règle ordinaire de politesse entre gens qui se connaissent. Soit environ huit mètres carrés.
Soyez prudent (allemand).
Transcrit du français.
Tel quel dans le texte.
GEGSE
(6) Probable erreur de l’auteur : à la fin du chapitre V, le donneur s'appelait Tchougounkine. (7) L'expression est une sorte de boulgakovisme. V. Volkoff la rend par : « qu'il aille à tous les diables. »
Le docteur Bormenthal ne put faire le lendemain matin à Boubouliov la surprise qu’il lui avait promise, pour la bonne raison que Polygraphe Polygraphovitch avait disparu. Bormenthal tomba dans un furieux désespoir, se traitant d’âne pour n'avoir pas caché la clef de la porte d’entrée, criant que c'était impardonnable et finissant par souhaiter à Boubouliov de passer sous un autobus. Assis dans son cabinet, les doigts passés dans ses cheveux, Philippe Philippovitch disait :
— J'imagine ce qui va se passer dans la rue... J’imagi-ine…
De Séville jusqu'à Grenade...
Mon Dieu !
— Il est peut-être encore au comité d'immeuble ! s’agitait Bormenthal, courant quelque part.
Au comité d'immeuble, il s'engueula avec le président Schwonder au point que celuici s’assit pour rédiger une requête adressée au tribunal populaire du quartier Khamovniki, en criant qu'il n’était pas le gardien du pupille du professeur Préobrajenski, d'autant plus que ledit pupille Polygraphe s'était avéré un coquin pas plus tard que la veille, en prenant sept roubles au comité, censément pour acheter des livres à la coopérative.
Recevant trois roubles pour la peine, Fiodor fouilla tout le bâtiment de haut en bas. Pas trace de Boubouliov.
Il s’avéra seulement que Polygraphe était parti à l’aube en casquette, cache-col et pardessus, emportant avec lui une bouteille de liqueur de sorbe prise dans le buffet, tous ses papiers d'identité et des gants appartenant au docteur Bormenthal. Daria Piétrovna et Zina exprimèrent ouvertement une joie débordante, ainsi que leur espoir de ne pas voir Boubouliov revenir. Il avait emprunté la veille trois roubles et demi à Daria Piétrovna.
— Vous n’avez que ce que vous méritez ! rugissait Philippe Philippovitch en brandissant les poings.
Le téléphone sonna toute la journée, ainsi que le lendemain. Les médecins reçurent une extraordinaire quantité de patients. Le troisième jour, on étudia de près au cabinet la nécessité d'informer la milice!, laquelle aurait à dénicher Boubouliov dans le tourbillon moscovite.
Et à peine ce mot de « milice » avait-il été prononcé que le silence religieux du passage Oboukhov fut déchiré par un aboiement de camion qui fit trembler les fenêtres dans la maison.
Puis retentit un coup de sonnette plein d’aplomb et Polygraphe Polygraphovitch fit une entrée empreinte d’une singulière dignité ; sans dire un mot, il ôta sa casquette, accrocha son pardessus aux cornes du porte-manteau et se montra sous un nouveau jour. Il portait une veste de cuir qui ne lui allait pas, un pantalon élimé, également en cuir, et de grandes bottes anglaises lacées jusqu’au genou. Une incroyable odeur de chat se
répandit en un instant dans le vestibule. Bras croisés comme au commandement, Préobrajenski et Bormenthal se tenaient près du chambranle, attendant les premières déclarations de Polygraphe Polygraphovitch. Celui-ci lissa ses cheveux raides, toussota et jeta un coup d’œil à la ronde révélateur : Polygraphe voulait, par son air désinvolte, cacher son embarras.
— J’ai décroché une place, moi, Philippe Philippovitch, commença-t-il enfin.
Un son sec et indéfinissable sortit du gosier des deux médecins qui remuèrent un peu. Préobrajenski se reprit le premier, il tendit la main en disant :
— Donnez-moi le papier.
Il y était dactylographié : « Le porteur de la présente, le camarade Polygraphe Polygraphovitch Boubouliov, exerce bien les fonctions de directeur de la sous-section d'épuration de la ville de Moscou des animaux errants (chats et autres) au Département de gestion communale de Moscou. »
— C'est donc ça, articula pesamment Philippe Philippovitch. Qui donc vous a trouvé ça ? Ah, d’ailleurs je le devine.
— Bon, oui, c’est Schwonder, répondit Boubouliov.
— Permettez-moi une question : pourquoi dégagez-vous cette odeur si répugnante ?
Boubouliov renifla sa veste avec inquiétude.
— Ben oui, ça sent. C’est classique : à cause de la partie. Hier, des chats, on en a étranglé, étranglé.…
Philippe Philippovitch tressaillit et regarda Bormenthal. Les yeux de ce dernier faisaient penser aux gueules noires de deux canons braqués à bout portant sur Boubouliov. Sans le moindre préambule, il avança sur Boubouliov et lui attrapa la gorge avec une assurance tranquille.
— Au secours ! piailla Boubouliov, blêmissant.
— Docteur!
— Je ne me livrerai à rien de mal, soyez sans crainte, Philippe Philippovitch, répliqua la voix d’acier de Bormenthal qui hurla :
— Zina et Daria Piétrovna !
Celles-ci apparurent dans le vestibule.
— Allons, répétez après moi, dit Bormenthal en pressant un peu la gorge de Boubouliov contre une pelisse : excusez-moi.…..
— Bon, bon, je répète, répondit d’une voix rauque Boubouliov qui, complètement défait, aspira soudain un peu d’air, eut un mouvement brusque et tenta de crier au secours, mais le cri ne sortit pas et sa tête s’enfouit complètement dans la pelisse.
— Docteur, je vous en supplie !
Boubouliov hocha la tête en signe de reddition, faisant comprendre qu'il était prêt à répéter.
— … Excusez-moi, très respectées Daria Piétrovna et Zinaïda.… ?
— Prokofievna, chuchota craintivement Zina.
— Ouf, Prokofievna.. disait la voix enrouée de Boubouliov à court de souffle, excusez-moi de m'être permis.
— De me comporter de façon ignoble la nuit, en état d’ébriété.
— D'ébriété…
— Je ne le ferai plus jamais.
— Plus ja.
— Lâchez-le, lâchez-le, Ivan Arnoldovitch, vous allez l’étrangler, implorèrent en même temps les deux femmes.
Bormenthal relâcha Boubouliov et dit :
— Le camion vous attend ?
— Non, répondit poliment Polygraphe, il m'a juste amené.
— Zina, renvoyez-le. À présent, ayez ceci en vue : vous êtes revenu à l’appartement de Philippe Philippovitch ?
— Où irais-je, autrement ? répondit timidement Boubouliov, le regard fuyant.
— Très bien, monsieur. Alors pas un mot plus haut que l’autre, faites-vous tout petit. Autrement, pour chaque vilaine incartade vous aurez affaire à moi. Compris ?
— Compris, répondit Boubouliov.
Philippe Philippovitch avait gardé le silence pendant toute cette contrainte exercée sur Boubouliov. Il s'était piteusement recroquevillé contre le chambranle en se rongeant les ongles, les yeux rivés au parquet. Puis il les leva soudain sur Boubouliov et demanda machinalement, d’une voix sourde :
— Que faites-vous donc de ces... Des chats que vous tuez ?
— Ça donnera des manteaux, répondit Boubouliov. Ça fera des écureuils sur le compte de la classe ouvrière.
Là-dessus, le silence se fit dans l’appartement, il se prolongea pendant quarante-huit heures. Polygraphe Polygraphovitch partait Le matin en camion et réapparaissait le soir pour dîner paisiblement en compagnie de Philippe Philippovitch et de Bormenthal.
Bien que Bormenthal et Boubouliov dormissent tous les deux à l’accueil, ils ne se parlaient pas, si bien que Bormenthal fut le premier à s’ennuyer.
Quelque deux jours plus tard se montra dans l’appartement une demoiselle maigrichonne aux yeux faits et aux bas crème, à qui le faste de l’appartement fit perdre contenance. Suivant Boubouliov dans son petit manteau râpé, elle se heurta au professeur dans le vestibule.
Celui-ci, stupéfait, s’arrêta, plissa les paupières et demanda :
— Puis-je savoir ?
— Elle et moi, nous faisons enregistrer notre union. C’est notre dactylo, elle va vivre avec moi. || faudra que Bormenthal évacue la salle d'attente, il a son propre appartement, expliqua Boubouliov, très renfrogné et au plus haut point désagréable.
Philippe Philippovitch cligna des yeux, réfléchit en regardant la demoiselle devenue toute rouge, et la pria très poliment :
— Je vous prie de venir un instant dans mon cabinet.
— Je viens aussi, s’empressa de dire Boubouliov, soupçonneux.
C’est là que surgit en un éclair Bormenthal, comme sortant de terre.
— Pardon, dit-il, le professeur va s’entretenir avec madame, et nous, nous resterons
— Je ne veux pas, répliqua hargneusement Boubouliov qui s’élança à la suite de la demoiselle mourant de honte et de Philippe Philippovitch.
— Non, désolé.
Bormenthal avait attrapé Boubouliov par le poignet et ils allèrent ensemble à la salle d'examen.
Pendant cinq minutes on n’entendlit rien en provenance du cabinet, puis vinrent soudain, assourdis, les sanglots de la demoiselle.
Philippe Philippovitch se tenait à côté du bureau, et la demoiselle pleurait dans un mouchoir de dentelle crasseux.
— || m'a dit, ce vaurien, qu'il était blessé de guerre, sanglotait-elle.
— || ment, répondit l’inexorable Philippe Philippovitch.
Hochant la tête, il poursuivit :
— J'éprouve pour vous une pitié sincère, mais vraiment, on ne doit pas ainsi, avec le premier venu, juste parce que c’est un collègue... C’est moche, mon enfant. Bon, voici.
Il ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit trois billets de trente roubles.
— Je vais m'empoisonner, pleurait la demoiselle. À la cantine, on a des salaisons tous les jours. Et il me menace... Il se dit commandant rouge... Avec moi, il me dit, tu vivras
dans un appartement luxueux... Un acompte tous les jours. Je suis quelqu'un de bon, il dit, je déteste seulement les chats. Il a pris chez moi une bague en souvenir. — Tiens donc, quelqu'un de bon...
De Séville jusqu'à Grenade...
marmonnait Philippe Philippovitch. Il faut tenir le coup. Vous êtes encore si jeune.
— En bas de cette porte cochère, vraiment ?
— Allons, prenez cet argent, puisqu'on vous le prête ! brailla Philippe Philippovitch.
Puis la porte s’ouvrit solennellement et, sur l'invitation de Philippe Philippovitch, Bormenthal fit entrer Boubouliov. Lequel avait le regard fuyant et le poil sur la tête hérissé comme une brosse.
— Salaud ! fit la demoiselle dont les yeux brillaient, ses pleurs ayant étalé leur maquillage, et dont le nez zébré de poudre luisait.
— D'où vient votre cicatrice sur le front ? Ayez l’amabilité de l’expliquer à madame, demanda Philippe Philippovitch d’un air patelin.
Boubouliov joua son va-tout :
— J’ai été blessé sur le front Koltchak?, aboya-t-il.
La demoiselle se leva et sortit en pleurant bruyamment.
— Cessez ! lui cria Philippe Philippovitch. Attendez. La petite bague, si vous permettez, dit-il en s'adressant à Boubouliov.
L’autre enleva docilement de son doigt un anneau serti d’une émeraude.
— Bon, d'accord, dit-il avec méchanceté, je te revaudrai ça. Demain, j’organiserai une réduction du personnel, rien que pour toi.
— N'ayez pas peur de lui, cria Bormenthal à la demoiselle, je ne laisserai rien faire du tout.
Il se retourna et jeta un tel regard à Boubouliov que celui-ci recula, et sa nuque vint heurter l’armoire.
— Comment s’appelle-t-elle ? lui demanda Bormenthal. Son nom ! rugit-il, devenu d’un coup sauvage et effrayant.
— Vassnietsov, répondit Boubouliov, cherchant des yeux comment filer.
— Chaque jour, dit-il en empoignant Boubouliov par le revers de son veston, chaque jour je m'’informerai personnellement à l’épuration pour savoir si l’on n’a pas licencié la citoyenne Vassnietsov. Et si seulement vous. Si j'apprends que c’est le cas, je vous... Je vous abattrai de mes propres mains. Prenez garde, Boubouliov, je me fais comprendre !
Boubouliov ne quittait pas des yeux le nez de Bormenthal.
— Les autres aussi, ont des revolvers... marmonna Boubouliov, mais très mollement, et il trouva soudain le moyen de franchir le seuil en vitesse.
— Attention à vous ! entendit-il encore Bormenthal lui crier.
Suspendu comme la nuée avant l’orage, le calme régna durant la nuit et la moitié du jour suivant.
Tous se taisaient. Mais le lendemain, lorsque Polygraphe Polygraphovitch, morose, frappé d’un mauvais pressentiment dès le matin, fut parti au travail en camion, le professeur Préobrajenski reçut à une heure tout à fait insolite l’un de ses anciens patients, homme grand et fort vêtu d’un uniforme militaire qui avait insisté pour le voir et avait obtenu un rendez-vous. Dans le cabinet, il claqua poliment des talons devant le professeur.
— Vous avez de nouveau des douleurs, mon ami ? demanda Philippe Philippovitch, dont les traits étaient tirés. Je vous en prie, asseyez-vous.
— Merci. Non, professeur, répondit le visiteur en posant son casque sur le coin du bureau, je vous suis très reconnaissant... Heu... Je suis venu vous voir pour une autre affaire, Philippe Philippovitch. Éprouvant baucoup de respect pour vous. Heu. Venu
vous prévenir. Une bêtise, à coup sûr. C’est juste un coquin — le patient fouilla dans sa serviette et en sortit un papier -, heureusement, j’ai été directement informé...
Philippe Philippovitch ajusta un pince-nez par-dessus ses lunettes et se mit à lire. Il marmonna un long moment pour lui-même, changeant de visage à chaque instant.
« .… Menaçant aussi d’abattre le camarade Schwonder, président du Comité d'immeuble, ce qui montre qu’il détient des armes à feu. Et il tient des propos contre-révolutionnaires, il a même ordonné à sa travailleuse à domicile Zinaïda Prokofievna Bounine de jeter Engels dans le poêle en tant que fieffé menchevik, cela en compagnie de son assistant Bormenthal lvan Arnoldovitch, lequel vit clandestinement dans son appartement sans y être enregistré. Signature du directeur de la sous-section d'épuration P. P. Boubouliov, attestée par le président du Comité d'immeuble Schwonder et le Secrétaire Piestroukhine. »
— Me permettez-vous de conserver cela ? demanda Philippe Philippovitch, le visage tout marbré. Ou peut-être, pardon, que vous en avez besoin pour donner à l’affaire une suite légale ?
— Excusez-moi, professeur, répondit le patient froissé, dilatant les narines. Vous nous traitez vraiment avec le plus grand mépris. Je. Et il gonfla de colère comme un dindon.
— Toutes mes excuses, mon ami ! bredouilla Philippe Philippovitch. Pardonnez-moi, vraiment, je ne voulais pas vous blesser. Ne vous fâchez pas, mon ami, je suis tellement épuisé à cause de lui.
— Je le crois, fit le patient en reprenant tout à fait son calme. Tout de même, quelle canaille ! Je serais curieux de le voir. Des légendes circulent à Moscou à votre sujet.
Philippe Philippovitch se contenta d’agiter la main d’un air désespéré. Le patient s’aperçut à ce moment que le professeur s’était voûté et que ses cheveux semblaient avoir blanchi ces derniers temps.
Le crime mûrit et tomba comme une pierre, à son habitude. Le cœur empoisonné et taraudé, Polygraphe Polygraphovitch revint dans son camion. La voix de Philippe Philippovitch l’invita à venir dans la salle d'examen. Surpris, Boubouliov y alla et, avec un vague effroi, jeta un coup d’œæil au visage de Bormenthal braqué sur lui comme un canon, puis à Philippe Philippovitch. Un nuage flottait autour de l’assistant, et sa main gauche tenant une cigarette tremblait imperceptiblement sur l’accoudoir brillant du fauteuil d’obstétrique.
Philippe Philippovitch dit avec un calme de fort mauvais augure :
— Prenez immédiatement vos affaires : pantalon, manteau, tout ce dont vous avez besoin, et fichez le camp de cet appartement !
— Comment ça ? s’étonna sincèrement Boubouliov.
— Videz les lieux aujourd’hui même, répéta sans varier la voix Philippe Philippovitch, regardant ses ongles en plissant les paupières.
Une sorte de souffle diabolique gagna Polygraphe Polygraphovitch ; manifestement, sa perte avait déjà l'œil sur lui et son heure le suivait de près. Il se jeta de lui-même dans l’étreinte de l’inéluctable et aboya haineusement et de façon saccadée :
— Mais qu'est-ce que ça veut dire ! Je ne saurai pas vous mettre à la raison, peutêtre ? J’ai mes seize archines carrées, ici, et je m'y tiendrai.
— Décampez de l’appartement, chuchota Philippe Philippovitch d’une voix étranglée.
Boubouliov fit lui-même venir sa mort. Il leva sa main gauche toute mordillée et répandant une insupportable odeur de chat pour faire un geste obscène4 à Philippe Philippovitch. Puis, de la main droite, tira de sa poche un revolver adressé, lui, au dangereux Bormenthal. La cigarette de celui-ci tomba comme une étoile filante et, quelques instants plus tard, sautillant sur du verre brisé, Philippe Philippovitch,
épouvanté, courait de l’armoire à la couchette sur laquelle gisait, inerte et râlant, le directeur de la sous-section d'épuration, le chirurgien Bormenthal ayant pris place sur sa poitrine et l’étouffant avec un petit oreiller blanc.
Au bout de quelques minutes, le docteur Bormenthal, n'ayant pas son visage habituel, se rendit à la grande entrée et colla à côté du bouton de la sonnette un billet où se lisait :
« Pas de consultations aujourd’hui, le professeur est souffrant. Prière de ne pas sonner. »
Il coupa avec son canif étincelant le fil de la sonnette, regarda dans la glace sa figure égratignée jusqu’au sang et ses mains déchirées qu’agitait un petit tremblement. Puis il se montra sur le seuil de la cuisine et dit d’une voix tendue à Zina et à Daria Piétrovna :
— Le professeur vous prie de ne pas quitter l’appartement.
— Bien, répondirent timidement Zina et Daria Piétrovna.
— Permettez-moi de fermer à clé l’entrée de service et de garder la clef, dit Bormenthal en s’abritant derrière la porte pratiquée dans le mur et en cachant son visage de la main. C’est temporaire, et ce n’est pas une marque de défiance à votre égard. Mais quelqu'un pourrait venir et vous ne pourriez pas vous empêcher de lui ouvrir, or nous ne devons pas être dérangés. Nous sommes occupés.
— Bien, firent les femmes en devenant aussitôt très pâles.
Bormenthal ferma à clef l’entrée de service, la grande porte ainsi que celle du couloir donnant dans le vestibule, et ses pas se perdirent du côté de la salle d'examen.
Le silence recouvrit tout l’appartement, se glissant dans tous les recoins. Un crépuscule plein d’une mauvaise appréhension s’infiltra, ce furent les ténèbres. Il est vrai que les voisins déclarèrent par la suite que, chez Préobrajenski, les fenêtres de la salle d'examen, qui donnaient sur la cour, étaient restées très éclairées ce soir-là, on aurait même aperçu la coiffe blanche du professeur... La chose est difficile à vérifier. Il est vrai que Zina également, quand tout fut terminé, bavarda, racontant qu'après que Bormenthal et le professeur furent sortis de la salle d'examen, lvan Arnoldovitch lui avait causé une grande frayeur dans le cabinet, à côté de la cheminée : elle l’aurait vu accroupi en train de brûler de ses propres mains un cahier à couverture bleue retiré de la pile de documents où était consignée l’histoire des maladies des patients du professeur ! Le docteur aurait eu le visage complètement vert et égratigné entièrement, sur toute la largeur. Et ce soir-là, Philippe Philippovitch était lui aussi méconnaissable. Et il y avait encore... Du reste, il se peut aussi que l’innocente jeune fille de l’appartement de la Prétchistienka raconte des bobards.…
On peut garantir une seule chose : il régna ce soir-là dans l'appartement le silence le plus total et le plus effrayant.
(1) Équivalent de la police, s'occupe des faits divers, de tout ce qui n’est pas politique.
(2) https://fr wikipedia.org/wiki/Alexandre Koltchak
(3) Simplement transcrit du français.
(4) Une figue, terme désuet en français, alors que le terme russe (sans rapport avec le fruit) s'emploie toujours. https://www.france-pittoresque.com/spip.php?article7420