‹ cœur-de-chien Mikhaïl BoulgakovChapitre 4 sur 4 · Epilogue · texte numérisé non relu

Epilogue

Exactement dix jours, d’une nuit à l’autre, après la bataille qui s’était déroulée dans la salle d'examen, à l’intérieur de l’appartement du professeur Préobrajenski passage Oboukhov, un coup de sonnette retentit à la porte d'entrée.

— Milice criminelle et juge d'instruction. Veuillez ouvrir.

On accourut, on frappa, on se mit à entrer et une masse de gens se retrouva à l’accueil brillant de toutes ses lampes et montrant les nouvelles vitres de ses bibliothèques. Il y en avait deux en uniforme de la milice, un dans un manteau noir avec une serviette, le blême président Schwonder et sa joie mauvaise, la jeune personne à l’allure de jeune homme, le portier Fiodor, Zina, Daria Piétrovna et Bormenthal à demidévêtu, cachant pudiquement sa gorge sans cravate.

La porte du cabinet livra passage à Philippe Philippovitch. Il en sortit dans sa robe de chambre bleu azur connue de tout le monde, et tous purent s'assurer aussitôt qu'il avait retrouvé toute sa forme au cours de la semaine écoulée. De nouveau énergique et plein d'autorité, Philippe Philippovitch se présenta fort dignement devant ses visiteurs nocturnes, en les priant de l’excuser d’être en robe de chambre.

— Ne soyez pas gêné, professeur, répondit avec beaucoup d’embarras l’homme en

Il dit ensuite avec hésitation :

— C'est très désagréable. Nous avons un mandat de perquisition concernant votre appartement et — l’homme loucha sur la moustache de Philippe Philippovitch et finit sa phrase - un mandat d’arrêt en fonction du résultat.

Philippe Philippovitch plissa les paupières et demanda :

— Arrêter qui et sur quel chef d'accusation, oserais-je vous demander ?

— L'homme se gratta la joue et se mit à lire un papier tiré de sa serviette :

— Préobrajenski, Bormenthal, Zinaïda Bounine et Daria lvanov, sous l’inculpation d’assassinat du directeur de la sous-section d'épuration au Département de gestion communale de la ville de Moscou, Polygraphe Polygraphovitch Boubouliov.

Les sanglots de Zina couvrirent la fin. Il y eut des mouvements divers.

— Je n’y comprends rien, répondit Philippe Philippovitch en haussant royalement les épaules.Quel Boubouliov ? Ah, pardon, vous parlez de mon chien, celui que j'ai opéré ?

— Excusez-moi, professeur, non pas d’un chien mais de l’homme qu'il était devenu. Là est l'affaire.

— C'est-à-dire qu’il parlait ? demanda Philippe Philippovitch. Cela ne fait pas encore un homme. D'ailleurs peu importe. Bouboule existe bien, il n’a été assassiné par personne, rigoureusement personne.

— Professeur, dit l’homme en noir en levant les sourcils et en se montrant très étonné, dans ce cas, montrez-le nous. Il y a huit jours qu’il a disparu et les informations dont nous disposons, excusez-moi, sont très alarmantes.

— Docteur Bormenthal, veuillez présenter Bouboule au juge d'instruction, ordonna Philippe Philippovitch en s’emparant du mandat.

Le docteur Bormenthal sortit avec un sourire en coin.

Lorsqu'il revint et siffla, un chien étrange franchit d’un bond la porte du cabinet à sa suite. Il était chauve par plaques, poilu aussi par plaques ; il sortit comme un chien de cirque, dressé à des tours, d’abord sur ses pattes de derrière puis retombant à quatre pattes et regardant à la ronde. Un silence de mort figea comme de la gelée à l’accueil.

Le chien cauchemardesque à la cicatrice écarlate au front se mit de nouveau sur ses pattes de derrière, fit un sourire et s’assit dans un fauteuil.

Le deuxième milicien se signa brusquement d’un ample signe de croix et recula en écrasant les pieds de Zina.

L'homme en noir articula, bouche bée :

— Mais comment ?.. Permettez.. Il travaillait à l’épuration…

— Je ne l’y avais pas affecté, répondit Philippe Philippovitch. Sauf erreur de ma part, monsieur Schwonder l’avait recommandé.

— Je n’y comprends rien, dit avec désarroi l’homme noir qui demanda en s’adressant au premier milicien :

— C'est bien lui ?

— C'est lui, répondit sourdement le milicien. Effectivement, c’est lui.

— Lui-même, fit la voix de Fiodor. Seulement le salaud a de nouveau des poils.

— Tout de même, il parlait... Hum... Hum...

— || parle encore, mais de moins en moins, profitez-en car il va bientôt cesser complètement.

— Pourquoi donc ? demanda doucement l’homme noir.

Philippe Philippovitch haussa les épaules.

— La science ne dispose pas encore de procédés pour changer les animaux en hommes. J’ai bien essayé, mais sans succès, comme vous le voyez. Il a parlé, et a commencé ensuite à retourner à son état primitif. L’atavisme.

— N'employez pas d'expressions d’indécentes ! vociféra brusquement le chien qui se leva du fauteuil.

L'homme noir blêmit, lacha sa serviette et se mit à tomber en biais. Un milicien l’attrapa de côté, Fiodor par derrière. Il eut une bousculade dans laquelle surnagèrent trois phrases :

Philippe Philippovitch :

— De la valériane ! C’est une syncope.

Docteur Bormenthal :

— Je jetterai moi-même Schwonder au bas de l’escalier s’il s’avise de se remontrer dans l’appartement du professeur Préobrajenski.

Et Schwonder :

— Je demande que ces paroles soient portées au procès-verbal.

Les tuyaux jouaient leurs harmonies grises. Les stores cachaient l’épaisseur de la nuit, rue Prétchistienka, avec son étoile solitaire. L’être supérieur, l’imposant bienfaiteur des chiens, trônait dans son fauteuil, et le chien Bouboule était étalé sur le tapis auprès du divan de cuir. Les brumes de mars donnaient au chien des maux de tête le matin, la cicatrice en anneau autour de sa tête le faisant alors souffrir. Mais le soir, avec la chaleur, les douleurs passaient. À présent, ça diminuait, ça diminuait, et les pensées filaient à l’intérieur de la tête du chien, tièdes et cohérentes.

« J'ai eu une sacrée chance, une sacrée chance, se disait-il en s’assoupissant, une chance tout bonnement indescriptible. Je me suis établi dans cet appartement. Je suis définitivement convaincu qu'il y a quelque chose de pas net dans mon origine. || y a du terre-neuve là-dessous. Ma grand-mère était une roulure, Dieu ait son âme, à la vieille. Il est vrai qu’on m'a entièrement tailladé la tête, allez savoir pourquoi, mais ça finira par cicatriser. Il n’y a pas de quoi s’en faire. »

On entendait au loin tinter des flacons. Le mordu faisait du rangement dans les placards de la salle d'examen.

Le magicien chenu trônait et chantonnait :

Vers les rivages sacrés du Nil...

Le chien voyait des choses effrayantes. L'homme imposant plongeaïit ses mains munies de gants glissants dans un récipient, en retirait une cervelle — c'était un homme obstiné, persévérant, toujours occupé à chercher quelque chose, à trancher, à examiner, à plisser les paupières et à chantonner :

Vers les rivages sacrés du Nil...

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