‹ Cœurs et homme de cœurChapitre 16 sur 53 · ADIEU · texte numérisé non relu

ADIEU

au Dr. Archambault.

li Chérubins, déployez, larges et roses, vos ailes, dans l'infini bleu ; par delà les sphères, murmurez le nom d'une fiancée au Christ : nom plus doux qu'un soupir d'enfant.

Le soir, à midi, le matin, quand des bruits confus enveloppent Montréal, l'âme rêveuse, éprise de solitude et de silence, l'âme calme, cherche la paix. Se dirige-t-elle vers le Mont- Royal ? A droite, sa vue s' arrête sur un sombre et long édifice très bas, flanqué de murs très hauts : c'est le monastère des filles de Ste-Thérèse, le couvent des Carmélites.

Mai : mois de la candeur, de l'innocence ; mai : le mois de la Vierge.

ANTONIO PELLETIER

C'est après l'aurore. Le soleil brille.

Le monastère semble avoir, aujourd'hui, un air plus pieux, plus seul, plus recueilli.

A l'intérieur, pourtant, la vie est un peu plus mouvementée qu'à l'ordinaire. Les vieilles nonnes et les nonnettes ne cessent de prier. Elles se rappellent leur entrée au cloître, leur vie pour Dieu. Des larmes de reconnaissance et d'amour roulent, chaudes, sur leurs joues. Leur coeur bat, oh ! bien fort, en ce jour ! car bientôt, dans la maturité de son printemps, une jeune fille du siècle, une autre vierge, va s'unir à elles.

Dans un lieu retiré du cloître, on pleure, on se regarde — comme savent regarder ceux qui s'aiment— on se comprend sans paroles.

Au milieu des sanglots, soudain, une petite voix dit doucement :

"Ne pleurez pas, chers parents, non ! ne pleurez pas, je suis fiancée au Christ ; réjouissezvous plutôt, et je vous aimerai bien, va, toujours, toujours...."

Cette voix connue est celle d'une chère enfant qui, tout à l'heure, dira au monde : u adieu", aux siens : "au ciel, nous nous reverrons", au Christ : "Je suis à Toi."

" O Dieu, délie ma langue, je voudrais dire la séparation de ces âmes sœurs."

Dans un corridor aux très blanches murailles garnies d'inscriptions terribles au monde, agréables et familières aux saints, une foule se presse, attend.

La voix vibrante et si cordiale du Pasteur n'éveille plus les échos religieux et doux de la petite chapelle. La cérémonie, là, s'achève.

Tout à coup, des femmes chuchottent :

"Elle vient."

En effet, c'est elle, la choisie. Démarche grave. Elle donne le bras à quelqu'un pour s'empêcher de défaillir.

Celui qui l'aide est son père

Il faut de la foi pour se mutiler de la sorte

l'âme !

"Christ-Dieu, il me semble que tu donneras

ton ciel à tous ceux qui prirent part à cet holocauste, comme tu le donneras, ton ciel, à ceux qui pensent à ton sacrifice, à Toi, sur le Calvaire.

Son père l'aide

Une grande porte en bois s'ouvre et, sur ses gonds, grince...

ANTONIO PELLETIER

Minute sanglante !.... C'est l'Adieu, l'adieu désespéré d'âmes qui s'arrachent les unes aux autres et ne vivront plus de la même vie : âmes qui ne faisaient qu'une âme !

Les baisers .se noient dans les pleurs, les larmes sont aussi abondantes et fortes que les battements des cœurs, les bras enlacent les corps, les affections se confondent une dernière fois en étreintes de désespoir ! !

Je saisis encore les efforts du père, de la mère et du frère, pour ne pas trahir leur émotion, pour ne pas laisser voir, à la tendre chère petite, toute leur douleur intime ; j'assiste encore au spectacle touchant de la sœur pressant à la briser sa sœur dans ses bras pleins de caresses, longtemps, longtemps , et j'entends ces paroles

d'amour et de résignation :

11 Ma sœur, ma chère soeur " ;

Et l'autre :

1 ' Ma sœur, ma bonne petite sœur, nous nous retrouverons, plus tard, au ciel

" Philosophes incrédules ! ici s'effritent vos argumentations les plus serrées. Une jeune fille

CCEURS ET HOMME DE CCËUR.

vous terrasse — solide comme l'amour, invincible comme la fidélité.

A genoux ! à genoux ! que 1a vue de cette femme vous ouvre le ciel ! Philosophes incrédules, à genoux !"

Ces scènes se balbutient, mais ne se disent pas. La plume peut-elle les rendre ? L'imagination les conçoit à peine. Il faut les voir pour en juger ; néanmoins, nous en doutons tant c'est grand et au-dessus de l'ordinaire ! Ça fait jaillir les larmes. La foule a pleuré. Qui n'aurait pas pleuré?.... Les murs eux-mêmes, sombres, ce semble, pleuraient. Et les grincements de la grande porte de bois, oh ! dites, n'étaient-ils pas

des pleurs ?....

Bons parents, vous aviez deux anges pour soutenir vos pas dans le vieil âge et couronner d'affection si tendre et puissante vos cheveux blancs, qui ont besoin d'être aimés davantage à mesure qu'ils blanchissent. Dieu, jaloux, les a pris presqu'en même temps. Remercions-le de cette faveur.

"Anges dans l'infini du bleu, volez ; déployez,

ANTONIO PELLETIER

larges et roses, vos ailes. Et loin, loin, par delà les sphères, à l'Eternel, redites les noms de ses fiancées, noms plus doux que des refrains de mandoline, beaux comme une prière, imposants comme la majesté du silence claustral !

Mai 1900.

SILHOUETTE

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