J. J. ROSS
à son cousin J. A. A. Pelletier, M. D.
Relativement jeune, le Canada nous trompe sur son âge, si nous examinons la longue théorie et la valeur des hommes publics qui l'ont montré sous un jour favorable, s' attirant à eux-mêmes l'admiration de leurs concitoyens et l'estime des nations plus vieilles mais non plus courageuses, non plus ardentes, non plus remplies de vigueur et d'envie de se tailler un large espace sous le ciel de la patrie.
La première partie du dernier siècle — pour ne mentionner que les politiciens — donne Papineau, Chénier, Baldwin, Lafontaine, etc. ; plus tard, Cartier, Sir John, Mercier, Chapleau, paraissent ; enfin, nos combattants actuels, que nous accla-
ANTONIO PELLETIER
nions comme nous regrettons leurs prédécesseurs.
Un autre vrai patriote mérite notre considération nationale.
Digne de mettre sa main dans celle des personnages dont je viens d'écrire les noms, l'Hon. Sén. J. J. Ross, qui mourait à Ste-Anne de la Pérade, il y a deux mois, a fourni l'œuvre d'un homme considérable.
En rappelant son passé, mon but n'est pas de suivre sa carrière en détail.
Né à Québec, de Marie-Louise Gouin, épouse de G. Mclntosh Ross, delà Compagnie des Indes, John, Jones, étudia au Séminaire de sa ville natale, s'y distingua par une certaine gravité de caractère qui, loin d'indiquer un enfant rêveur, décelait l'homme sérieux, de travail, de ferme volonté, que nous devions connaître.
Bientôt étudiant en médecine, il devenait, trois ans après, médecin, à vingt-deux ans.
A Ste-Anne de la Pérade eurent lieu ses premiers dévoûments professionnels, préludes d'une vie particulièrement sacrifiée au comté de Champlain.
Son ardeur, énorme, ne se démentit jamais.
CCEURS ET HOMME DE CCEUR.
Capacité reconnue. Ee diagnostic, si difficile souvent, lui était presqu'un jeu ; car sa belle et jeune intelligence, qui devait nous donner "un homme", percevait toujours juste.
D'un coup-d'œil, il voyait tout, jugeait tout d'un mouvement d'idée ; d'un mot, il disait et réglait tout. Le médecin de jugement et de réflexion annonçait l'homme public de réflexion et de jugement.
Le Dr. Ross n'aimait pas la littérature purement littéraire, ni les poètes.
Exceptons Lamartine :
Un soir, il me dit :
Tu connais " Ee lac", n'est-ce pas ?
Sans me laisser répondre :
" Ma vieille mère le chantait très bien."
Visiblement ému par cette réminiscence, il se leva. S' avançant près de moi, en face d'un antique portrait de sa mère, il récita :
' 'O temps suspends ton vol, et vous, heures propices, Suspendez votre cours."
Par contre, Bossuet, Montalembert, Guizot, Thiers, et surtout Gambetta, Veuillot et le comte de Mun — qu'il avait connus — étaient les siens.
ANTONIO PELLETIER
Il cherchait chez eux le raisonnement, dépouillait leurs idées des mots et des périodes, prenant le fond, rejetant la forme de leurs ouvrages.
Le Dr. Ross fut une de nos belles paroles canadiennes. Sa phrase, correcte, un peu sèche, est tout à fait lucide. On voit chez lui le médecin qui dissèque pour se bien rendre compte d'un cas, le philosophe qui se réfute avant de conclure, le mathématicien qui prouve un problême avant d'en exposer la solution. Son prestige est incontestablement de bon ordre à la Chambre et devant le peuple souvent malin. Avant de parler, il fixait l'attention par ce maintien noble, par cet air distingué, par cet extérieur imposant qui ne craignent pas.
Ceux qui ont vu Laurier et Chapleau me comprennent.
Tout, en lui, commandait le respect. Les foules tumultueuses et les plus rebelles, domptées en sa présence, écoutaient. Sous le charme de sa voix, l'auditoire passait de la surprise à l'approbation, de l'approbation aux applaudissements.
Ceci s'interprète si nous songeons à la justesse de ses aperçus, à ses conséquences logiques dé-
CXEURS ET HOMME DE CCEUR.
voilées en un langage sans parure, bref, sincère.
Persuadé, il persuadait. Conservateur, il aurait pareillement, libéral, défendu de bonne foi les principes de son parti.
Il était de ceux qui disent :
"Je suis de tel parti pour telles raisons."
Délicat et patient, il écoutait les opinions de tous pour en faire briller la valeur ou en ternir le clinquant.
Malheur à qui l'interrompait en public ; d'une phrase, il faisait rire aux dépens de la note discordante— il mettait l'adversaire dans l'impossibilité de rendre des points. Ses reparties, impeccables comme des ciselures longtemps élaborées — j aillissaient spontanément.
Ses improvisations faciles constituent une de ses armes. Elles ne sont pas' inférieures à ses plus beaux discours mûris dans son cabinet de travail : plusieurs figurent dans les annales de la Chambre, en compagnie des envolées de nos grands orateurs.
Je vous ai d'abord parlé de cette force persuasive, de cet esprit vigoureux, de cet air de sympathie, de cette gravité, de ce travail qui culbute
les plus tenaces obstacles, pour vous permettre de parcourir sans trop d'étonnement la longue énumération des brillantes phases de sa carrière.
La pratique de la médecine à la campagne prit donc les jours et les nuits du Dr. Ross. L'horizon de son ciel n'annonçait pas de changement lorsque la politique, qui entre au cœur à l'improviste pour glacer les faibles et soutenir les robustes, vint lui tendre la main. Il sourit en la lui baisant. Sa lèvre s'échauffa à ce contact, son cœur battit avec violence, il s'élança dans la mêlée — et fut élu.
Il représenta Champlain à la Législature des Canadas-Unis, de 1861 à 1867 ; et de 1867 à 1874, au Parlement Fédéral ; fut successivement président des Médecins et Chirurgiens de la Province, président honoraire de la Société d'Agriculture de Champlain ; membre du Conseil de l'Agriculture, à Québec, de 1862 à 1890 ; vice-président et promoteur de la Compagnie du Chemin de fer du Nord, 1875 ; membre du Conseil Exécutif ; Orateur du Conseil Législatif , 1873 a 1874; puis. 1876 à 1878 ; membre du Conseil Exécutif et Orateur à l'Assemblée Législative en 1879 ; com-
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missaire de l'Agriculture et des Travaux Publics, 1881 à 1882 ; puis se retira.
En 1884, il forma une administration, fut Premier Ministre de la Province, et, de nouveau, commissaire de l'Agriculture et des Travaux Publics— Résigna en 1887 — Sénateur trois mois plus tard, il présidait le Sénat de 1891 à 1896. En 1896, ministre sans portefeuille ; il se retira, la même année, définitivement.
Après avoir occupé tant de charges, le Dr. Ross a-t-il accompli quelque chose qui mérite une mention spéciale pour l'histoire ?
' ' Peu de choses " , si vous appelez ' ' digne de remarque " un ou plusieurs traits d'éclat.
" Il a beaucoup fait " si vous comprenez l'influence salutaire qu'un homme de sa trempe a sur des collègues.
Ses amis s'estimaient heureux de se servir de ses conseils.
Tous les journaux, à sa mort, ont reconnu en lui le bon combattant, une tête d'élite, une force, "quelqu'un."
La note suivante de la" Vérité ", de Québec, est juste :
ANTONIO PELLETIER
" Personne ne peut reprocher au Dr. Ross de s'être enrichi aux dépens du pays. Sous ce rapport, il fut un homme public exemplaire."
Ces deux mots valent un volume.
Depuis d'assez nombreuses années, l' ex-Premier Ministre prenait très petite part aux Débats Parlementaires. Une grave maladie le retenait à Ste-Anne de la Pérade — sur son île — corbeille de fleurs qui semble sortir de l'eau comme un sourire de la nature.
Du fond de cette calme retraite champêtre, entouré d'affections, il suivait encore avec intérêt la marche de la chose publique. De sa solitude, par correspondance, il discutait, avec ses collègues, les grandes questions d'actualité.
Là, aussi, son cœur battait et pour sa chère épouse et pour ses amis.
Chacun bénéficiait de son intelligence si vaste. Oh ! je le sais, moi, son protégé, qui ai vécu beaucoup de mes jours auprès de lui. Je me souviens de ses largesses, de ce regard qui semblait heureux quand la main donnait.
C'est lui qui me prit au berceau en disant : " Je n'ai pas de fils, il le sera."
" Et si je ne l'étais pas par le sang, ton fils, je le fus, certes, par l'affection que tu me donnais, et par celle que je m'efforçai, à tout moment, de te rendre.
Aujourd'hui, il me serait bien doux de te faire chérir par tous mes lecteurs, toi à qui je dois tout — même cet article — puisque tu me fis instruire. Ma reconnaissance te rappelle ce souvenir délicieux. Puisse-t-elle te frôler légèrement et tendrement comme une plume de passereau caresse la surface d'une onde qui serpente avec mélancolie sur le bord d'un sépulcre solitaire ! "
Ici-bas, on oublie tout, excepté la mère qui nous a donné la vie du corps, excepté l'ange qui nous a donné la vie du cœur, excepté le protecteur qui nous a donné la vie de l'intelligence en nous donnant l'instruction.
Ces trois êtres restent en notre mémoire tant qu'un souffle glisse sur la lèvre avec une prière.
Le cadre restreint d'une biographie de journal m'arrête ici. Je me propose de reparler du Dr. Ross — chez lui. J'aurai alors l'avantage de tracer la silhouette de ses intimes et de peindre ma jolie paroisse natale : Ste-Anne de la Pérade.
ANTONIO PELLETIER
Terminons ces lignes par un sage conseil :
"Mon cher enfant, m'a-t-il dit, il }T a trois mois, après les funérailles de sa douce compagne, mon cher enfant, sois homme de bien et de cœur ; défends avec courage ta religion, ton Canada et ceux que tu aimes. Sers Dieu et ne t'occupe pas du reste, ni de ce qu'on dira derrière toi. Adieu, je meilleurs, tu le sais ; pense à moi dans tes prières."
Ma réponse fut une larme et un serrement de main.
Je ne devais plus le revoir.
"O cher disparu, vois mes regrets et mon affection sincères. Pardonne à ma faible parole qui n'a rien pu rendre de toi ni de ce que je ressens.
Moi qui aurais tant voulu avoir l'envol de l'aigle pour te fixer dans l'azur ensoleillé de notre histoire, je souffre, oh ! je souffre beaucoup de n'être en ce jour qu'un enfant ! "
Mai 1901.