LA TRAVAILLEUSE
Je vois, chaque matin, une jeune fille glisser comme Une ombre sous ma fenêtre. La lèvre souriante, le regard franc. plein de douceur. gracieuse dans sa toilette—sa toilette d'ouvrière qu'elle-même a façonnée, le soir, à la lampe, au milieu des siens, après une longue journée de labeur, elle suit d’un PAS Court et rapide la rue demi-obscure et encore déserte, la rue conduisant chez ceux qui font peiner les autres pour un Salaire bien minime.
Où vas-tu, toi qui glisses sous ma fenêtre avant le jour ?
Dans une boutique, peut-être, où maintes ouvrières travaillent à l’étroit, des mois, des années... et, ensuite, épuisées, languissent longtemps à la maison—heureuses si la phtisie ne les enlève pas à leurs parents désolés !
Où vas-tu ?
À l'usine peut-être. …
L'usine !
CŒURS ET HOMME DE CŒUR
Qui comptera les santés qu'elle a détruites, les constitutions qu’elle a ruinées, les victimes qu'elle a faites ?
C'est dans ce vaste édifice, au milieu d’un bruit infernal, dans une atmosphère viciée, que vit la travailleuse, remplissant une tâche la plupart du temps au-dessus de ses forces,
Et pourquoi cet être si faible est-il à l'œuvre sans relâche ?
Bien souvent pour satisfaire la vanité des gens du monde qui—ingratitude—jettent instinctivement un oeil de mépris sur l'extérieur modeste et peu éclatant de celle qui s’évertue à les parer pour les fêtes étourdissantes : pour satisfaire la cupidité de patrons parfois durs, insensibles et sans pitié.
Va, courageuse jeune fille, puisque Dieu le veut ainsi de toi. Il te donnera la paix de l’âme conséquence naturelle du devoir accompli. Console-toi si le manque de certaines douceurs t’afflige. C'est difficile, je l’avone : mais ne l’oublie pas, l’amertume est plus grande dans la satiété et le dégoût que dans la plus rigoureuse priva-
tion. La satiété, le dégoût, sont les naturels et
RÉ
ANTONIO PELLETIER
les éternels ennemis de celui qui a tout avec trop de facilité. Celui-là—tu souriras sans doute d'incrédulité—celui-là souffre de voir tout arriver au moindre appel. Il ya du plaisir dans l'effort : il ne l’éprouve pas ; ily a du bonheur dans le travail récompensé : il ne le goûte pas.
Ouvrière, le bonheur est dans la volonté : tu l'as en toi-même, En travaillant, revois par le Coeur ta vieille mère—ta mère qui pense à toi durant ton absence.
Il lui tarde de te voir revenir, le soir, pour te donner son baiser si réconfortant, repos des plus grandes fatigues, et ranimer ainsi tes forces pour le lendemain.
Travailleuse, que le ciel te couvre de son égide, toi qui glisses sous ma fenêtre, le matin,
avant le jour !
Avril 1899.
UNE visire.
Mon devoir d'étudiant en médecine m'amène, à chaque seconde, en face de la misère qui surgit de partout, sous mille formes, chez des individus différents. |
Je connais les soupirs de douleur, les gémissements, les cris, les sanglots incontrôlables que le Praticien s'efforce d'amoindrir—comme je n’ignore pas le bon rayonnement d'espoir qui brille, parfois, dans la figure d’un malade.
Chacun est soumis aux peines physiques ; c’est sans doute pourquoi, les connaissant mieux, nous Sympathisons avec ceux qui les endurent ; d’ailleurs, calmer la souffrance est une belle œuvre.
Il en e:t une, d’un autre genre, sur laquelle je
voudrais attacher votre attention.
ANTONIO PELLETI ER.
Je nomme la pauvreté.
Un pauvre, qu'est-ce que c'est bien ?
Une personne qui n'a pas toutes ses aises !
Et rien de plus ?
I y a pauvre et pauvre,
Exemple :
J'ai l'habitude, assez souvent, de baîller aux corneilles dans les rues. Je me ballade, le nez et les cheveux à la brise. Cela permet de saisir, au Passage, la poésie des choses qui nous frôlent, les leçons qu'elles dictent.
J'allais donc, lorsque je rencontrai un ami,
Après une courte Conversation, je sus qu'il se rendait chez des pauvres.
[1 m'introduisit bientôt dans une masure.
À peine étions-nous entrés que deux petites filles, pieds nus, mal couvertes, s'élancent vers mon compagnon, lui serrent à pleins bras les jambes, lui pressent les mains de leurs délicates mains pâles, caressent ses doigts de leurs joues maigres, de leurs chevelures tombantes ; puis, le quittant tout à SOUP, courent dans la maison,
Comme de pauvres folles.
CŒURS ET HOMME DE CŒUR
Maman, maman, c'est le monsieur ; Maman, c'est le monsieur !
Elles reviennent, recommencent leurs caresses, courent encore, sautent, crient, et finalement, se blottissent, confiantes, auprès de mon camarade.
On dit que la joie active la joie. Eh bien, cette joie-là attire les larmes, je vous l'assure,
moi.
Le père de ces enfants a fui sa 'amille, au mois dernier : une femme, cinq petiots.
Aucune nouvelle,
La femme, malade, reste avec sa misère, sans feu, ni pain, dénuée de tout, excepté de courage —dû à la bonté de mon ami charitable et à cette
énergie naturelle à la femme dans l'épreuve.
Quel contraste quand je vis, en retournant chez moi, ces belles dames dont les parures tournent
la tête des passants, ces équipages magnifiques qui font rêver des bonheurs infinis, ces somp-
tueux étalages aux magasins : satisfaction de bien des envies et qui arrachent des pleurs aux prunelles miséreuses.
Je l'avoue sincèrement, ce matin-là, je ne tournai pas l'oeil pour admirer les étalages, ni vos toilettes, mesdames.
ANTONIO PELLETIER
J'avais du pauvre dans l'âme, j'avais du pauvre dans le coeur ; j'aurais voulu le crier partout.
En présence de tels dénuements, l'on se trouve riche et l'on ne se trouve pas assez riche, On ouvre les deux mains comme pour donner de l'or Il ne tombe, hélas, que des sous !
Ces scènes, tristes, sont très nombreuses,
J'espère n'avoir pas écrit ces lignes pour rien.
Vieux garçons, voulez-vous, aujourd'hui, vous fumerez un cigare de moins ; jeunes filles--braves coeurs—sacrifiez un bout de ruban, une fleuret.e. un bonbon, vous serez certainement aussi adorables ; mères dont les enfants sont dans l’abondance ; tous, vous qui me lisez, n'oubliez pas, je
vous prie, les oubliés.
Janvier 1901.