‹ Cœurs et homme de cœur [microforme]Chapitre 28 sur 62 · A COLETTE · texte numérisé non relu

A COLETTE

AIMABLE CHRONIQUEUSE,

Comme vous le dites, il y a généralement de

l'intérêt dans les récits d’expéditions lointaines.

Néanmoins, je me proposais de ne rien publier

au sujet de mon voyage en Europe. ‘Vous avez

été si gracieuse, en me demandant quelques notes

pour ‘‘ Le Journal”’, que... oui... : mais je serai

très bref.

Nous filons.

Je m'en garderai bien, mais j'aimerais vous dé-

crire les beautés qui s’étalent sur les rives du St-

Laurent : villes, campagnes, plaines, monts, etc :

puis le Golfe qui nous donne un avant-goût de

ANTONIO PELLETIER

la mer ; l'île Terre-Neuve : ses hardis pêcheurs, ses détestables brouillards épais, ses côtes sans fin ; le dernier regard que nous leur jetons de très loin, quand, déjà sur l'Océan. nous courons vers un autre monde et que le cap Race lisparaît peu à peu, nous mettant de la tristesse en l'âme—de celle qui écrase en disant que Îa patrie nous échappe, pour toujours peut-être, avec cette pointe de terre qui s'embrouille dans la vague et dans l'horizon.

J'aimerais à vous parler des tempêtes sur l'Atlantique, des amples mugissements des flots suragités—des flots entre-choquant l'énormité de leurs blanches et terribles volutes menaçantes : -—des courtes minutes de calme relatif, de l'infini du ciel et de l'eau, des Compagnons de route, de notre passage en Angleterre, de notre traversée de la Manche, d'Anvers vue de l'Escaut, d'Anvers visitée : la Cathédrale où l'on voit, entre autres, deux tableaux de Rubens, la ‘ Mise en Croix ‘’ et la ‘* Descente de la Croix,'’ le carillon de 150 cloches: le musée Plantin, le Stein, le Grand Musée, le jardin zoologique, la bibliothè-

ue Conscience, l’ Hôtel de ville, l'Université, Ja q

CŒURS ET HOMME DE CŒUR

Bourse, le marché aux Fleurs ou Place Verte ou Place Rubens (Rubens est l'idole des Belges), les rues, les quais construits par Napoléon...

Je me plairais à parler du trajet d'Anvers à Bruxelles, de Bruxelles à Paris, de notre séjour au paradis de la France: Notre-Dame, la Madeleine, Montmartre, le Louvre : après avoir parcouru ce musée pendant cinq heures je puis à peine assurer que je l'ai entrevu : c’est immense : la Tour Eiffel, l'Opéra : le plus beau théâtre de l'univers, le bois de Boulogne, le Palais Mazarin où nous avons assisté à une réunion des membres de l’ Académie des Sciences.

Mes amis les E. E. M., apprendront peut-être avec intérêt que j'ai vu, là, Bouchard, un des auteurs de notre traité d'anatomie, Troost, auteur de notre chimie.

Delorge a parlé de l'appendicite qu’il prétend avoir reconnue, par réactions chimiques, sur des momies. Les adversaires des chirurgiens d’'aujourd'hui en conviendront, j'espère, cette maladie ne date pas d’hier.

D'Arsonval nous a montré de l’air comprimé qui, dit-il, remplacera bientôt les plus puissants

explosifs connus.

ANTONIO PELLETIER

mme — SO ES

M. de Freycinet était présent ; Berthelot présidait,

Aimable chroniqueuse, j'aimerais À vous raconter notre retour, à vous décrire le premier regard, après deux mois d'absence, sur Québec et Montréal, le premier Pas Sur le sol natal, Je premier baiser maternel, le bon souvenir de l’aimée, le chaud accueil générai ;—je serais heureux de vous dire ce qui a passé devant moi, de vous rendre les moindres de mes impressions, de mes idées sur les ‘‘ types ”” et les choses ; mais le développement de ce canevas prolongerait votre

attention au delà de votre espérance.

À plus tard donc.

Le mot de la fin :

Vous êtes du Canada ‘* mocieu,’’ me dit un parisien—un des principaux marchands de vins de Bruxelles.

Il m'avait entendu parler de ‘‘ chez nous’ à un peintre, (ce peintre ‘‘d'enseignes'’ m'a fait, durant deux heures, la description de ses ‘‘tableaux ’’).

Oui, monsieur, de Montréal.

CŒURS ET HOMME DE CŒUR

La conversation prit vite la course.

Tout à coup, me fixant d’un air étonné :

‘* Mais vous en avez donc, vous aussi, ‘‘ mocieu ? ”’

Il avait remarqué de l'or sur l’une de mes dents !

Bien des fois, continua-t-il, j'ai vu de l'or sur les dents des femmes du Canada, des vieux ‘‘ mocieu”” de votre pars ; dites-moi, s’il-vous-plaît, Pourquoi cet or sur les dents? Est-ce une coutume des sauvages de votre contrée? Est-ce une

habitude d'ancêtres, comme celle de se mettre des

anneaux dans le nez ?

FT

J'avais toujours mis en doute mes qualités ; à présent, charmante Colette, je me crois le meilleur des hommes puisque je n’ai pas étranglé ce

Franco-Belge !

Septembre 1902,

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