AVERTISSEMENT
M. Joseph Olénine jouissait d'une réputation méritée da?is le monde savant de la Russie. Sa mort fut une vraie perte pour Varchéologie orientale. Autorisé à rechercher dans ses manuscrits les notes qui pouvaient m'étre utiles, fai été fort étonné d'y rencontrer les quelques pages quon va lire. L'aventure racontée dans ces pages repose-t-elle sur un fait réel? J'hésiterais à le croire, si le caractère
j80 LE MANTEAU DE JOSEPH OLÉNINE
bien connu de M. Olénine 7i éloignait jusqu'au soupçon d'une fiction romanesque. Il aimait en tout la vérité. D'ailleurs on me Va dépeint un peu bizarre; et puis, il arrive dans son pays bien des choses qui ne seraieiit pas naturelles dans un autre,,. Enfin, voici son récit.
Malgré les critiques allemands, je tiens pour fort estimable le commentaire de Salvolini sur le papyrus de Turin et les campagnes de Rhamsès le Grand. J'avais le dessein de m'en servir pour mon grand ouvrage sur le séjour des Hébreux en Eg'ypte, (juand <les affaires urgentes m'appelèrent, au commencement de l'automne dernier, dans ma terre de Biikova, en Petite Russie. Je partis, emportant mon précieux Salvolini; je me
CŒUnS KLSSKS. IG
flattais de trouver, dans la solitude de mes bois, les longues heures d'étude qui me permettraient d'achever mon travail.
Tous les propriétaires du district de Péréiaslaf savent qu'il y a trois relais de Kief à Bukova; ils savent également que cette route est cotée au plan du zemstvo, — depuis dix ans il est vrai, — comme l'une des pires de notre chère Ukraine, et qu'à l'automne dernier en particulier, la plus vulgaire prudence commandait au voyageur d'éviter les ponts fictifs dont elle est embellie. En dépit d'un mouvement combiné de roulis et de tangage qui faisait danser devant mes yeux les signes hiéroglyphiques, je m'acharnais à la lecture du commentaire, sans donner un regard au triste paysage de chaumes et de labours qui fuyait derrière moi. Au relai de ïachagne, — un de ces pauvres hameaux, perdus dans les ajoncs
d'un étang-, qu'on appelle Khotitres en Petite Russie, — je fus tiré de ma lecture par la voix de mon ami Stépane Ivanovitch, le maître de poste, qui m'engageait à prendre un verre de thé dans sa maison. Deux heures après, ma hritchka entrait dans Tallée de tilleuls de Bukova, et les ombres de la nuit qui tombaient de mes vieux arbres m'arrêtaient au début de l'expédition de Rhamsès en Nubie. Quelques instants plus tard, je la continuais dans un rêve tourmenté par les cahots fantastiques d'un char de guerre, roulant sur les sables libyques.
Le lendemain, dès l'aube, je fus rappelé aux réalités de cette terre par l'intendant, qui venait me prendre dans son drochki pour visiter une ferme éloignée. Nos automnes d'Ukraine ont de bonne heure des matinées plus froides que des midis d'hiver : sur les champs transis rampait lourdement une
brume grise, la vapeur de ces marais qui forment, comme on sait, la majeure partie et le plus pittoresque ornement de notre belle patrie. J'ordonnai à mon domestique d'apporter ma pelisse, un ample et chaud manteau de voyage fourré de renard, qui eût fait piteuse figure au vestiaire d'un bal élégant à Pétersbourg; c'était le rude compagnon de mes chasses et de mes courses en forêt, un de ces amis de campagne solides et modestes, qu'on étreint sur son cœur en revenant au logis provincial, et qu'on ne salue plus quand on les rencontre d'aventure au quai de la Cour. — Ivan parut les mains vides et se gratta le crâne d'un air embarrassé.
— Pardon, bârine : c'est que... le manteau ne se trouve pas; il aura ])ien sûr glissé de la britchka, Dieu sait... sur la route, pas loin...
— Comment, glissé sur la route! tu as laissé perdre mon manteau?
— Vous avez bien voulu le jeter sur vos pieds hier soir, puis vous avez bien voulu lire dans le gros livre; vous n'aurez pas remarqué, nous étions si secoués! Le malheur est arrivé peut-être à la rivière de Tachagne, quand nous passions sous le pont... Dieu mon Seigneur, j'ai cru que nous roulions dans un précipice! Ah! les routes sont bien néglig-ées, bârine; heureusement le cocher du maréchal de noblesse m'a dit hier que cette année le zemstvo...
J'arrêtai court la digression que mon fidèle serviteur se préparait à poursuivre, en lui ordonnant de faire monter à cheval un postillon qui ne devait pas se représenter à la maison avant d'avoir retrouvé le manteau. Ce gamin revint à la nuit close; il rapportait de Tachagne un gros paquet enveloppé dans (les numéros graisseux du Journal de Kief.
Je rentrais des champs gelé, maugréant
contre les cahots, le zemstvo et la bêtise d'Ivan, quand le postillon me remit triomphalement le manteau retrouvé, en baisant ma main qui lui coulait un rouble. Je déchirai le papier, mes doigts gourds de froid enfoncèrent doucement sous la caresse d'une chose moelleuse, délicate et tiède comme un souffle d'enfant. Je déroulai l'objet : jugez de ma surprise et de mon humeur en voyant se déployer, au lieu de mon vieux manteau, une de ces courtes pelisses que les dames appellent, je crois, des polonaises, en velours gros bleu fourré de zibelines qui me parurent d'un haut prix. Le vêtement était de forme ancienne, comme on les portait jadis en Pologne*
— Ah! çà, quelle diable de plaisanterie est-ce donc là? m'écriai-je en retenant le postillon.
— Je ne puis savoir, Osip Evguénitch;
c'est le maître de poste qui m'a remis luimême le paquet à Tachagne, en me disant que c'était la pelisse perdue par notre père, et en recommandant de porter à notre père ses souhaits de bonne santé.
— Mais, imbécile, ce n'est pas la mienne!
— Je ne puis savoir, Osip Evguénitch.
Je renvoyai le rustre, sachant qu'après ces
itlots sacramentels il n'y a plus rien à tirer d'un paysan russe; et jetant avec dépit le vêtement étranger sur le divan, au coin de mon bureau, je m'allai coucher en rêvant aux bizarres transmutations que subissaient les manteaux en Ukraine : il fallait croire que toutes les fourrures du district s'étaient donné rendez-vous la nuit passée sous le pont de ïachagne.
Le lendemain, je m'éveillai fort tard; un radieux soleil de septembre emplissait de son sourire d'or mon vieux cabinet au meu-
ble de perse fanée. Le premier objet qui frappa mes regards fut la polonaise, étalée sur le divan. De légères bouffées de brise, soufflant de la fenêtre ouverte, faisaient courir des frissons sur la mignonne fourrure. Dans l'éclatante lumière, les zibelines tremblaient avec des reflets châtain doré, comme ceux qui se jouent sur quelques têtes du Titien; sur le velours bleu, le capric? des rayons promenait des moires changeantes, tantôt ravivées d'azur, tantôt mourant dans l'ombre ; les deux tons se mariaient avec une harmonie à défier la palette du plus riche coloriste. Machinalement, je promenai la main sur ce duvet soyeux, tout brûlant aux feux de midi; de petites étincelles frémirent le long de mes doigts, comme lorsqu'on caresse le dos d'un jeune chat, endormi dans les cendres du foyer. De l'étoffe chiffonnée montait un parfum discret et capi-
teux; j'ai très vive la mémoire des parfums; pourtant je ne me rappelais aucune sensation analogue, si ce n'est peut-être l'odeur faible et énervante qui tombe de nos tilleuls d'Ukraine, quand ils fleurissent en juin tout autour de la maison. Enfin cette jolie petite machine respirait une grâce secrète, une malice provocante ; je m'attardais à jouer avec elle, à la draper dans la clarté pour lui donner tout son relief, quand j'aperçus le Salvolini grand ouvert sur mon bureau, m'attendant. J'eus honte de mon enfantillage, et je me plongeai dans ma chère lecture. Je dois dire qu'elle m'absorba moins que d'habitude. Le jardin qui s'étendait sous ma fenêtre, paré des dernières coquetteries de l'automne, attirait souvent mes regards; ils retombaient invariablement sur les zibelines qui souriaient près de moi.
Ivan entra, apportant mon déjeuner, et fit
le geste de prendre Tinconnue pour l'aller ranger. Les mains de mon valet de chambre portaient la trace d'une lutte consciencieuse contre la poussière accumulée par les mois d'été sur le mobilier de Bukova. En voyant cette grosse main noire prendre brutalement au collet le délicat velours bleu, j'éprouvai je ne sais quelle sensation d'agacement.
— Finis donc ton ouvrage, Ivan, et ne va pas salir cette chose qui ne nous appartient pas; c'est bon, tu la rangeras plus tard.
Le soir, Ivan revint à la rescousse. J'avais tracé le plan du premier chapitre de mon mémoire, et j'arpentais mon cabinet de ce pas irrégulier et distrait, si favorable au travail du cerveau. Chaque fois que je me rapprochais du bureau, mes yeux rencontraient la polonaise; elle était couchée sur le divan dans la pénombre de la lampe, avec ces attitudes fantastiques et vivantes qu'ont le soir
les vêtements longtemps portés. Parfois il me semblait qu'elle remuait, se redressait; elle avait des poses caressantes et le passage d'une lumière allumait les reflets châtain doré avec plus de mouvement et de vie que le matin, comme si les boucles folles d'une tête vénitienne eussent apparu dans les fonds obscurs de ma grande glace. — De nouveau, je renvoyai Ivan à tous les diables. Le pauvre homme me regarda d'un air étonné et s'éloigna avec une soumission respectueuse, dernier legs du servage chez nos braves serviteurs.
Le jour suivant, j'inventai quelques-uns de ces sophismes ingénieux que nos moindres caprices savent si vite trouver, pour persuader à Ivan qu'il fallait laisser l'étrangère à sa place, jusqu'au moment prochain où on viendrait nous la réclamer. En réalité, je n'aimais pas à me figurer ce moment. Il
me semblait que la polonaise avait toujours été là; elle était entrée de plain-pied dans mon atmosphère intime, dans ce milieu de choses familières et indispensables auxquelles le Aieux garçon — même s'il n'est pas très vieux — ne souffre aucun changement. Parmi mes meubles passés, dans ma sévère chambre de travail, c'était la seule note jeune et gaie, la seule touche lumineuse. Avec ses aspects semi-vivants du soir, elle m'était un peu moins qu'un chien et un peu plus qu'une fleur. L'obsession de cette bête de petite chose grandissait d'heure en heure.
Ceux-là seuls pourront me comprendre, qui ont connu la prodigieuse monotonie et le formidable ennui d'un séjour solitaire dans nos campagnes russes. Abandonnée dans ce silence écrasant des hommes et des choses, l'imagination s'accroche aux plus
futiles objets et leur prête des proportions démesurées. Après les intéressants pensionnaires de nos maisons de correction, c'est aux marins et aux propriétaires russes qu'il eût fallu dédier l'araignée de Sihio Pellico. La polonaise — qu'elle me pardonne la comparaison — devint mon araignée. Bientôt son influence balança sérieusement celle de Rhamsès. Je la reirardais vivre, de sa vie muette et cachée. C'était un corps sans âme, il est vrai, mais comme ces corps que Tâme vient de quitter et qui gardent après l'abandon une expression si intense. Je cherchais l'àme, naturellement, et mon imagination oisive, lâchée en liberté, passait ses meilleures heures à se perdre en hypothèses sur l'aventure qui avait amené chez moi l'égarée, sur l'éternel féminin qui s'était naguère incarné dans cette enveloppe. Je reconstruisis tous les types de femme que ma riche
mémoire pouvait me fournir, pour les adapter à ma pelisse. Enfin, fatigué d'errer en aveugle, je résolus de procéder avec la rigueur scientifique qui convenait à un lauréat de nos Académies. Si Cuvier, me disais-je, a pu ressusciter les monstres antédiluviens avec un petit os, fragment insignifiant de leur vaste organisme, comment n'arriverais-je pas à reconstituer une femme avec un vêtement, qui est la moitié de la femme, quand il n'est pas le tout? — Je suspendis l'étofTe en l'abandonnant à ses plis naturels; ils trahirent aussitôt leur grâce légère et vaporeuse ; mais cela ne me suffisait pas.
Un jour, je trouvai les ouvriers de la ferme en train de rouir le chanvre de la dernière récolte. J'en emportai furtivement quelques brassées; non sans rougir un peu <le mon amusement puéril, je me mis à
empailler ma polonaise, boutonnant le vêlement sur ce mannequin improvisé et respectant toutes les cassures marquées par l'usage sur le velours. Le résultat fut pleinement concluant : je vis se dessiner un col flexible et lonsr, des formes riches et fières, une taille mince, souple comme un tronc de jeune bouleau. De Tétroitesse des manches, je pouvais déduire la finesse des attaches et des extrémités. Quelques rapports familiers à tous ceux qui ont étudié le dessin me permirent de rétablir, avec la moitié ainsi conquise, l'autre moitié absente, la hauteur de la statue, la forme de la tête. Ses cheveux, cela n'avait jamais fait doute pour moi, étaient de la nuance châtain doré des zibelines ; c'étaient également un axiome acquis depuis longtemps que ses yeux avaient les reflets sombres du velours bleu. Un seul point me gênait, le nez manquait et
je n'avais aucunes données pour le reconstituer; jusqu'à plus ample informé, ma statue n'avait pas de nez. Mais quoi! N'ai-je pas follement aimé, jadis, cette tète antique d'Ephèse que la barbarie turque a privée du même ornement? Enfin n'ai-je pas aimé beaucoup de mes belles compatriotes dans le même cas?
Ainsi, l'âme de ma polonaise était ressaisie, sa forme désormais invariablement fixée dans mon imagination. Ce^fut un grand repos. De ce jour, ma chimérique compagne était créée, elle vivait. Je m'attachai d'autant plus à ce morceau d'étofTc, son signe visible. Je n'admettais même plus la pensée qu'on pût venir m'en dépouiller. Je n'avais pas la moindre curiosité de voir la légitime propriétaire de la pelisse; ce ne pouvait être qu'une désillusion, celle que j'avais inventée me suffisait. Une fois, j'eus
cette idée bien simple, et qui eût dû me venir plus tôt, qu'il pouvait rester dans les poches du vêtement quelque indice de son origine. L'idée fut très mal accueillie : je remis à plusieurs reprises l'ennui d'y donner suite. Enfin je plongeai dans les petites poches mes mains qui tremblaient un peu : ce fut avec un inexprimable soulagement que je les retirai vides. Mon intendant voulait me faire aller à Tachagne pour conclure une affaire d'importance; je trouvai des^ prétextes pour l'y envoyer à ma place, craignant sur toutes choses une explication avec le maître de poste qui pouvait m'obliger à une restitution. Chaque fois qu'on sonnait au portail, le cœur me battait, il me semblait qu'on venait me la reprendre. Quand l'attelage d'un voisin ou le cheval d'un messager entraient dans la cour, je me surprenais à jeter vivement une draperie sur la
pelisse; je ne me dissimulais pas ensuite Todieux de cette action, qui eût pu conduire un pauvre diable en police correctionnelle; mais quel collectionneur n'a pas sur la conscience de pareilles faiblesses, sans parler des amoureux?
Etais-je donc déjà dans la triste catégorie de ces derniers? Je n'eusse pas voulu m'avouer cette énormité, et pourtant je me disais que s'il est ridicule d'être amoureux d'un chiffon, la moitié des hommes en sont là, et qu'on a brouillé parfois les affaires du monde pour des chiffons qui cachaient moins d'âme que le mien. Sans creuser la nature de mon sentiment, je jouissais de cette délicieuse communauté de vie : ma solitude était remplie désormais . Nous avions de longues causeries, avec la polonaise, le soir, quand elle existait si étrangement : je savais déjà beaucoup de son
caractère, de ses secrets et de son passé. Comme toutes ses pareilles, elle avait ses jours et ses caprices : tantôt tendre et gaie, abandonnée avec des caresses d'attitude charmantes; tantôt gisante sur le divan, flasque, éteinte, morte, Tàme envolée. Suivant son humeur, je me couchais triste ou joyeux; et bien souvent, la nuit, dans mes rêves, je revoyais la bizarre créature errant à mon chevet, m'effleurant de son duvet d'or bruni, me disant jusqu'à Taube des chansons et des folies.
Le lo octobre, nous eûmes à Bukova la première gelée d'hiver. Je vis en m'éveillant le mélancolique horizon de nos champs tout blême sous son premier drap blanc. Je devais aller ce matin-là régler une coupe de bois à une assez grande distance. Ivan m'apporta triomphalement un grossier manteau de paysan, en jurant qu'il faisait grand
froid. Je m'en aperçus bien en ouvrant ma fenêtre à la bise glacée. Ma main se posa sur les douces zibelines; elles gardaient toujours je ne sais quelle tiédeur intrinsèque et mystérieuse. Brrr..., pensais-je, comme il ferait bon se pelotonner dans cette chaude fourrure avant d'affronter un pareil temps! Je repoussai avec honte cette sotte idée. Mais on sait que les sottes idées ont des façons particulières de faire leur chemin et des arguments particuliers à leur service. « A quoi bon, disait la tentatrice, prendre une fluxion de poitrine quand on peut s'en garer? Crois-tu qu'aucun affublement puisse étonner tes braves paysans? Ces gens simples ne remarquent rien , et quand bien même les filles du village souriraient un peu, le grand mal! »
— Je luttais : les amoureux savent comment finissent les luttes avec les sottes idées.
Après quelques minutes d'hésitation, je jetai brusquement la fine polonaise sur mes épaules et je sortis. Ce fut une sensation sans précédent, qui tenait du bain parfumé, de la tiédeur du lit, du souffle des brises d'avril, de la commotion d'une pile électrique. Une félicité toute nouvelle me pénétrait jusqu'au fond de mon être. L'intendant grelottait et je ne sentais pas le froid. Je m'attardai longtemps au bois; il me semblait que j'allais quitter le meilleur de moi-même en rentrant. Le pli était pris : les jours suivants, même quand le temps se remit au beau, je ne quittais plus la bienheureuse pelisse. Mes courses, auparavant hâtives et maussades, m'étaient devenues délicieuses. Dès que je revêtais le manteau enchanté, ma triste personnalité m'abandonnait, je sentais qu'une personnalité étrangère se substituait insensiblement à elle. C'était
Tatmosphère d'un autre être, faite d'une perpétuelle caresse, dans laquelle je m'habituais doucement à vivre. Je me rappelais alors avoir été très frappé jadis par un article de la Revue archéologique sur la tunique de Déjanire. Ah! comme je comprenais le pauvre Alcide, brûlant dans les étreintes de son ardente toison! J'eus un moment l'idée d'écrire un Mémoire sur ce point intéressant de la mythologie grecque, pour reprendre mes études abandonnées.
Car on devine bien que le malheureux Rhamsès était oublié : l'ébauche inachevée du premier chapitre gisait sur ma table, avec cet air morne qu'ont les livres et les écrits désertés. Je passais maintenant toutes mes journées dehors, courant la forêt dans mon vêtement magique : la volupté première ne s'usait pas, au contraire; il me semblait chaque jour que j'étais un peu
moins moi, que la métamorphose s'achevait; un monde de choses délicates, de jouissances nerveuses et fines m'était révélé; j'avais changé d'àme, comme de manteau, et dépouillé le vieil homme; il me semblait devenir la... Ah! non, pourtant! —r- A parler franc, il me semblait que je devenais fou.
A ce moment critique de mon existence morale, un soir, à la nuit tombante, — le 24 octobre, — on me remit un télégramme de mon ami X... Il m'informait de son passage à Kief le lendemain malin et me suppliait de l'y venir voir un instant, pour conférer d'une aflaire où je pouvais grandement l'aider. Je n'aimais rien tant désormais que ma solitude peuplée de ma passion, et je maudis cette amitié importune; mais il n'y avait pas à reculer, j'ordonnai de mettre les chevaux à la brilchka. Ivan s'approcha avec l'air goguenard qu'il afïec-
tait volontiers depuis quelque temps vis-àvis de moi.
— La nuit sera pluvieuse, qu'est-ce que Monsieur prendra pour se couvrir en route?
Je dus vaincre une de ces petites hontes qui me revenaient de loin en loin, mais j'en avais déjà tant vaincues!
— La pelisse, — répondis-je en tournant la tête, et, quelques minutes après, la troïka m'emportait, tout tremblant de plaisir dans mes chères zibelines, qui continuaient partout, sur mon être indifférent à toutes choses, leur atmosphère d'amour.
La nuit était fort avancée quand ma britchka entra dans la cour de poste de ïachagne. Une calèche de voyage dételée y attendait les chevaux de rechange.
— Je vais réveiller Stépane Ivanovitch, me dit Ivan.
— Occupe-toi de faire atteler plus vite
et laisse dormir ceux qui dorment, — lui
répondis-je avec humeur.
On le pense bien, je n'avais qu'une idée :
éviter le maître de poste. De peur de le joindre, je n'entrai même pas dans la salle de thé; je roulai une cigarette, et me mis à arpenter la galerie de bois à auvent qui régnait tout autour de la cour. La nuit était sombre et pluvieuse, comme Tavait prédit Ivan. Une mauvaise lampe à pétrole, sur le chambranle d'une porte, éclairait faiblement un des coudes de la galerie.
Je marchais depuis quelques instants, quand cette porte s'ouvrit et livra passage à un voyageur qui commença une promenade en sens inverse de la mienne. Sa silhouette me frappa tout d'abord; elle avait oeci de particulier qu'il était impossible de décider à quel sexe appartenait l'inconnu. Vous me direz que le cas n'est pas fort rare on Russie, où notre gracieux hiver, avec son accoutrement obligé, transforme la rue en un bal travesti de passants qui n'ont ni
forme, ni âge, ni sexe. Ce qui m'intrigua davantage, c'est qu'il me sembla bientôt retrouver dans la taille, la démarche et les façons de mon compagnon de promenade des souvenirs très familiers; mais ces souvenirs étaient d'autant moins faciles à préciser qu'ils se rapportaient dans ma mémoire à deux personnes évidemment fort différentes; sans pouvoir mettre des noms sur ces vagues analogies, j'élais sûr d'avoir connu à quelqu'un de mes intimes cette silhouette, à quelque autre ce port de taille et cette démarche. Très perplexe, je m'arrêtai sous la lampe pour y attendre le passage du promeneur. Dans l'espace éclairé, deux petits pieds de femme entrèrent, sortant d'un long manteau d'homme; mes yeux s'arrêtèrent sur ce manteau : c'était le mien, ma vieille pelisse de renard !
On devine le monde de pensées désor-
données qui éclatèrent clans mon cerveau. Je me remis en marche comme un homme ivre. Le hasard fît qu'aux tours suivants, nous nous rencontrions précisément sous la lampe. Mes premières impressions s'expliquaient, sans diminuer mon trouble. Quand je regardais le manteau, je croyais me voir dans une glace, et, sous cette personnalité d'emprunt, j'en devinais une autre que je connaissais comme si je l'avais quittée l'instant d'avant. Le visage de cette femme — c'était décidément une femme — était emmitouflé dans une écharpe noire; mais à la fixité du regard, je me sentais l'objet d'une attention égale à la mienne. La promenade continuait; un sentiment aigu de gène m'envahissait. Vous est-il jamais arrivé de croiser dans un salon une figure à vous bien connue? Vous comprenez qu'il faudrait lui parler, fraterniser avec elle, et
faute de pouvoir placer son nom sur cette figure, vous ne trouvez pas un mot sur vos lèvres; vous devinez qu'elle vous reconnaît, elle aussi; et chaque minute de retard augmente votre malaise.
C'était une gêne de cette sorte que j'éprouvais, mais cent fois plus pénible, et compliquée d'idées extravagantes. Tantôt il me semblait que je 7ne promenais moi-même à mes côtés, je veux dire l'ancien moi, celui d'autrefois; tantôt que ma polonaise courait devant moi^ emportant mon moi nouveau- Ainsi dédoublé, et chacune de mes moitiés évitant l'autre, je me sentais plus ridicule à chaque nouvelle rencontre; le regard voilé s'attachait sur moi, toujours plus inquiétant; des gouttes de sueur me perlaient aux tempes.
Soudain, après un dernier tour, la promeneuse s'arrêta net sous la lampe, écarta