‹ Cœurs Russes (volume 2)Chapitre 6 sur 6 · IS · texte numérisé non relu

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brusquement son voile, et un éclat cle rire longtemps contenu partit comme une fusée ; la voix jeune et fraîche qu'annonçait ce rire s'éleva et me dit en français :

— Monsieur, si vous me rendiez mon manteau?...

Je demeurai immobile, abasourdi, cherchant quelques paroles à balbutier :

— Mon Dieu..., Madame..., j'allais vous faire la même demande..., mais daignerezvous m'expliquer comment?...

— Ah! pour cela, j'en suis bien incapable. Je sais seulement que vous avez là ma pelisse, et il me semble même que vous l'avez adoptée sans trop de façons.

— 11 est vrai. Madame; mais, aousmême, ne me donnez-vous pas l'exemple?

— Ce manteau est à vous? Et c'est moi qui vous dois des explications? Allons, je veux bien, c'est fort simple, d'ailleurs. II y

a un mois, en passant ici pour me rendre dans une terre voisine, j'ai égaré ma fourrure. Quand je Tai envoyé chercher, on m'a rapporté ceci à la place. Mon absence s'est prolongée plus que je ne pensais, les froids m'ont prise au dépourvu loin de toute ressource, et, ma foi, j'ai utilisé ce que la Providence avait daigné me laisser en échange de mes zibelines. Cette nécessité vous semblera assez justifiée, j'espère. Ce qui l'est moins, c'est le besoin pour un homme de s'afîubler d'une mante de femme en guise de petit collet; sans compter qu'elle me semble s'être passablement déformée sur vos épaules, ma pauvre mante !

— Oh! pour cela non, Madame, je vous jure. C'est au contraire moi qui me suis...

Je m'arrêtai à temps pour ne pas laisser échapper une sottise intelligible à moi seul.

— Enfin, Monsieur, puisqu'il vous plaît que nos torts soient réciproques, passons l'éponge. Le hasard a bien réparé les siens. Nous allons rentrer tous les deux dans notre bien et dans les attributs de notre sexe. Mais comme deux personnes qui ont porté pendant un mois leurs manteaux respectifs me paraissent suffisamment présentées l'une à l'autre, je vous engage à prendre une tasse de thé avec moi, tandis que nous opérerons l'échange.

Et l'étrangère ouvrit la porte cle la salle en me montrant le chemin.

Je la suivis à contre-cœur. La réflexion m'était revenue. Je ne voyais qu'une chose, la séparation prochaine et inévitable d'avec ma bien-aimée compagne. Je ne savais aucun gré à sa maîtresse de s'être révélée. Je me souciais fort peu de celle-ci, c'est à sa pelisse que je tenais. Cependant, tandis que

mon héroïne se dépouillait de mon manteau, je me livrai à cet examen sommaire qui est la première politesse due par un homme à une femme avec laquelle il entre en relations. Il n'y avait pas à dire, c'était hien ma statue qui m'apparaissait, une statue telle que je l'avais devinée à son enveloppe, avec un nez en plus, seulement. Etait-ce ce nez qui me dérangeait? Je ne sais, toujours est-il que l'apparition ne me fit aucun plaisir et resta fort distincte pour moi de la vraie, celle qui habitait la pelisse. Les cheveux châtain doré y étaient pourtant, et les yeux gros-bleu. Elle demanda du thé à la servante ; à l'accent des premiers mots russes qu'elle prononça, je reconnus une polonaise. Tout, d'ailleurs, trahissait chez elle cette famille particulièrement redoutable dans l'espèce féminine : le regard électrique, le parfum vénéneux, la

2i4 LE MANTEAU DE JOSEPH OLÉNINE

souplesse de serpent, la provocation inconsciente de chaque brimborion, depuis le talon jusqu'à la dernière boucle de cheveux.

Tandis qu'elle versait le thé, Stépane Ivanovitch entra, nous salua et sourit.

— Je suppose, dit-il, que Terreur est maintenant expliquée à madame la comtesse. Le jour même où elle passa chez moi et y oublia sa pelisse, M. Joseph Olénine perdit son manteau près d'ici. Le lendemain, quand le messager de Bukova vint réclamer ce dernier, mon garçon d'écurie remit le vêtement qu'il avait ramassé. Quelques heures après, un passant apportait le manteau de M. Olénine et trouvait sur la porte le courrier qui demandait la pelisse de la comtesse ***ska; le courrier n'a pas vérifié l'objet, et je n'ai plus entendu parler de rien.

Le maître de poste avait fait la lumière

dans mon roman. Le nom de la comtesse *** ska m'était bien connu. Elle menait de quitter Varsovie à l'époque où mon régiment y prit garnison. On ne parlait alors que de sa beauté, de sa vertu farouche, de son second mariage avec le vieux comte *** sky, un des plus riches seigneurs de Pologne, jadis fort en faveur à la Cour, et qui avait même été un moment généralgouverneur sous le précédent règne. Depuis quelque temps , le comte et sa femme vivaient retirés dans leur belle terre de Rogonostzova, sur les confins de la Podolie, à cent verstes de chez moi. Je savais qu'ils passaient de rare en rare dans notre district, en allant visiter un autre bien situé plus près de Kief.

La comtesse congédia Stépane Ivanovitch en le priant de presser son attelage, et la conversation s'établit entre nous, avec

l'aisance que donne aux relations nouvelles la certitude d'appartenir au même monde, alors même qu'on n'a pas échangé ses manteaux.

— Eh bien! monsieur Olénine, voici la présentation achevée, et toujours de façon aussi romanesque. Mes amis de Varsovie m'avaient beaucoup parlé de vos exploits de tout genre, quand vous étiez aux hussards, mais je ne savais pas que vous poussiez le dédain de la morale vulgaire jusqu'à vous approprier les zibelines égarées sur la grande route.

— Vous pouvez même ajouter, comtesse, jusqu'à ne pas les rendre!...

— Comment cela?

— Je déclare qu'on ne m'arrachera cette pelisse qu'avec la vie.

— Par exemple! et pourquoi?

— Parce que... parce que je l'aime.

— C'est ce que pourraient dire tous les héros de la police correctionnelle.

— Non, vous ne me comprenez pas, vous ne pouvez pas me comprendre. C'est trop subtil à expliquer, ce qui existe entre ce vêtement et moi. Pourtant, vous êtes slave, vous aussi, partant plus ou moins spirite, croyante à la métempsycose et à un tas de choses semblables. Tenez, depuis un mois que ce morceau d'étoffe est entré dans ma vie, il m'a peu à peu chassé de ma propre personne pour y introduire une autre âme, un être chimérique émané de lui; ou peutêtre est-ce moi qui suis passé en lui, qui ai pris la forme et l'être qu'il renfermait en puissance, comme disent les philosophes. Je ne sais. Toujours est-il que lui et tout ce que mon imagination a mis en lui, je l'aime, entendez-vous, je l'aime d'amour.

La comtesse prit le petit air sévère de

rigueur en pareil cas. On a remarqué, d'ailleurs, que cet air sévère ne réussissait jamais à être un air étonné, ce qui ferait croire que les femmes attendent toujours l'arrivée de ce mot comme une suite naturelle de la conversation avec elles.

— Oh! ne vous méprenez pas sur ma pensée, repris-je. Loin de moi l'intention de vous ofTenser. Votre personne n'est pour rien dans tout ceci, elle est absente, il n'existe, il ne peut exister sous cette pelisse que la forme idéale née de ses plis à mon évocation.

— Ceci n'est pas flatteur pour la forme matérielle qui a bien contribué quelque peu à ces plis. Enfin, je veux bien m'amuser de votre originalité, mais je ne suis pas moins obligée de vous redemander formellement ma palatine.

— Jamais, plutôt ma vie ! Pourquoi vous

ai-je rencontrée? Allez, partez, m'écriai-je avec désespoir, mais ne me demandez pas mon âme!

— Je ne vous demande que ma fourrure.

Ahî çà, mais vous êtes le Tartufe des pelisses, mon cher monsieur :

C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître...

Avec tout mon désir de vous obliger, je vous répète que je vais reparaître dans quelques heures devant mon légitime seigneur, qui marquerait un juste étonnement s'il me voyait surgir en manteau d'homme. J'entends rentrer chez moi sous ma forme et mes espèces naturelles. D'autant plus que ces fourrures sont un héritage de famille auquel nous avons mille raisons de tenir.

— Mais c'est moi-même que vous demandez! Comment voulez-vous que je me rende à vous?

— Voyons, j'entre clans vos folles idées. Ne vous laissé-je pas une consolation? Ce manteau, le vôtre, que je porte depuis un mois, — et auquel ma femme de chambre a dû donner quelques directions nouvelles pour qu'il me fût supportable, — ce manteau se sera un peu métamorphosé, à votre compte. Vous allez vous y retrouver, d'après vos théories sur l'adaptation des manteaux, un peu vous-même, un peu... une autre!

— Hum ! le manteau du Musée de Naples ! Belle consolation, fîs-je piteusement.

— Ces archéologues se croient toujours le droit d'être légers à leur manière. Mais l'heure me presse, j'entends mes chevaux à la porte, cessons ce marivaudage. Monsieur Olénine, veuillez me donner ma palatine î

Je me IcNai avec un mouvement désespéré qui fît glisser de mes épaules l'objet

du litige. D'un geste mutin, la comtesse avança la main sur la fourrure qui tombait. Machinalement, je la retirai à moi.

— Ah çà ! fît-elle en repartant cle son franc rire, savez-vous bien que si quelqu'un entrait, on croirait que nous rejouons la scène de Madame Putiphar avec votre homonyme!

— Madame, il y avait des sentiments moins cruels chez la femme du général de Pharaon.

— Pas d'analogie, monsieur, mon mari n'est plus en fonctions, répliqua la comtesse en riant de plus belle.

Et d'un air d'autorité superbe, qui, je

dois le dire, lui seyait à merveille, elle prit

de mes mains ma chère pelisse, la jeta

sur son bras, gagna la porte. Là, elle se

retourna, sans doute pour rire un peu de

ma mine. Mais j'avais, il faut croire, l'air

si vraiment navré, qu'elle me cria, avec

une nuance de sympathie dans la voix :

— Là, je compatis à votre folie. Vous aimez cette polonaise ! Eh bien , venez la revoir à Rogonostzova, Je vous promets qu'elle sera toujours pendue au premier portemanteau de mon vestibule . Venez donc, et considérez-vous comme toujours invité sous notre toit, monsieur Olénine. Vous pourrez dire en modifiant le proverbe : (( Pour une polonaise de perdue, deux de retrouvées. »

Elle disparut, emportant mon palladium.

Il me sembla que la nuit s'était faite dans la salle. Je revêtis avec colère mon pauvre vieux manteau, je me précipitai sur la route de Kief, dévorant mon chagrin, grelottant de corps et de cœur.

Quand je revins à Bukova, la terre russe avait pris sa figure d'hiver, sa figure livide. La première neige était tombée sur les interminables plateaux des Tenues noires \ fondue sur les crêtes des labours, préservée dans les creux des sillons, elle marbrait de flaques blanches ces grands champs couleur de suie qui font notre richesse; on eût dit que toutes les pompes funèbres des deux mondes avaient cousu bout à bout toutes les serges de leur

matériel, pour tendre ainsi, durant des centaines de verstes, un drap de deuil aux larmes d'argent. Des nuages bas rampaient sur les hêtres chauves, et des fumées de pauvres sur les toits de chaume d'où suintaient les eaux glacées. Ma maison, perdue dans les bois, n'est jamais gaie en cette saison; je la retrouvai cette fois plus désolée et plus maussade que de coutume. Elle me semblait vide comme la chambre d'un avare à qui on aurait volé son trésor; mon cabinet était si assombri qu'aucune lampe ne suffisait à l'éclairer. Ivan avait beau emplir la cheminée de souches de pin, je ne parvenais pas à réchauffer mes membres transis. Avezvous jamais rêvé que vous étiez amputé? J'éprouvais, tout éveillé, la sensation de ce cauchemar; si mon corps était au complet, mon âme tout au moins avait quitté le logis ; quoique un peu porté vers les doctrines

matérialistes, j'ai fini par croire à Texistence de l'àme, en constatant le vide qu'elle laisse dans les moments où elle nous fausse compagnie. Je me raisonnais sans relâche, pour chasser ma folie de mon cerveau; l'expérience m'a démontré que cette méthode est détestable; se raisonner sur une passion, c'est vouloir arracher un clou en frappant dessus à petits coups de marteau : le marteau enfonce le clou dans le bois et le raisonnement la passion dans le cœur.

J'abrèg-e les péripéties d'une lutte intestine dont on a déjà deviné l'issue . Le premier bruit qui mit de la joie dans la maison fut celui des grelots de mes trotteurs, le jour qu'ils amenèrent au perron le traîneau attelé pour me conduire à Rogonostzova. La route me parut longue et les abords du lieu rébarbatifs ; de grands étangs gelés, des forêts de sapins, un vieux châ-

teau du temps d'Elisabeth, aux profils de prison; une de ces geôles d'ennui où le plus médiocre compagnon doit être accueilli par les captifs comme un prince Charmant dans le château de la Belle au Bois dormant.

Aujourd'hui, revenu à un état d'esprit plus sain, j'ose à peine me rappeler la ridicule émotion avec laquelle je mis le pied dans le vestibule du manoir des ***sky. Ma polonaise — celle de fourrures bien entendu — brillait au premier portemanteau, rayonnante comme la Toison d'Or, plus caressante et plus vivante que jamais. Je courus au cher objet et le couvris de baisers furtifs. La comtesse, qui m'épiait, apparut sur le pas d'une porte en riant à plein cœur.

— Allons, dit-elle, je vois que le cas est invétéré et qu'il faudra le traiter énergiquemcnt, au besoin par les douches froides.

Elle me fit gracieusement les honneurs de

la maison et me présenta à son mari, un glorieux invalide des guerres du Caucase, cloué par la sciatique dans une bergère, devant une table où sa jeune femme et son intendant battaient les cartes à tour de rôle pour son éternelle partie de préférence; un beau portrait d'ancêtre, au demeurant, où, sur les tempes blanchies, les rides entrecroisaient leurs balafres avec celles des yatagans turcs; le nez émerillonné et la belle humeur témoignaient des consolations qu'apporte à la vieillesse d'un soldat une cave bien fournie de vin de Hongrie. Mes hôtes me firent grand accueil; mais, durant tout ce séjour, je ne leur donnai que ce que la stricte politesse ne me permettait pas de leur refuser. Dès que j'en trouvais l'occasion, je m'échappais pour rejoindre ma bien-aimée et me perdre dans sa contemplation. Il me parut bientôt que M"'® ***ska suivait avec

quelque impatience ce manège qui l'avait d'abord égayée. Sa bonne grâce à mon égard se refroidit visiblement. Les dernières fois qu'elle me surprit en colloque intime avec sa palatine, elle passa en haussant les épaules et je l'entendis murmurer entre ses dents : — C'est un fou!

Rappelé à Bukova pour une semaine, je ne fis pas attendre ma seconde visite. Mon désappointement fut grand en ne trouvant plus la pelisse à sa place habituelle. Je me précipitai au salon et reprochai amèrement à la comtesse cette infraction à la parole donnée. Elle me répondit, avec un pli d'humeur sur la lèvre, que mes divagations n'avaient plus le mérite de la nouveauté ; puis, sonnant d'un geste nerveux, elle ordonna à sa camériste de rapporter « sa vieille loque ».

Durant ce second séjour, les manières de

^jme ***gi^a témoignèrent d'une véritable hostilité vis-à-vis de moi. Elle ne m'adressait presque plus la parole, et il fallait tout mon aveuglement pour ne pas souffrir d'une attitude que je devais attribuer au dédain inspiré par mon dérangement d'esprit. Seul, le vieux comte, étranger à mes folies, m'accueillait avec la cordialité traditionnelle dans nos provinces, et me pressait de revenir abréger dans sa société les longs loisirs de l'hiver.

Je revins, en effet, bien que sentant ma présence odieuse, je revins pour les fêtes de Noël, bourrelé par ma passion. Cette fois encore, la polonaise était absente; mais je ne fus pas peu surpris de trouver la comtesse frileusement pelotonnée dans notre pelisse. Toute sa bonne humeur semblait revenue, et elle me reçut le sourire aux lèvres.

23a LE MANTEAU DE JOSEPH OLÉNINE

— Ma foi, mon cher voisin, j'en suis bien fâchée pour vos habitudes ; mais mon médecin ne me trouve pas bien, et, par le froid qu'il fait, il m'ordonne de porter quelques fourrures dans les salles glacées de notre vieille masure. Vous ne voulez pas ma mort, sans doute; car, je vous en préviens, je ne vous léguerai pas mon manteau. Résignez-vous donc à le contempler sur moi. Je regrette que ma grossière personne dérange les plis drapés sur mon sosie idéal. Tâchez de vous y accoutumer.

— Hélas! Madame, vous me privez de bien douces et bien innocentes caresses.

— Oh! je sais que sur moi le manteau magique perd toute sa vertu ! Tant mieux, vous guérirez; sinon... sinon, à vous de trouver un compromis.

Manteau magique, en effet. Depuis que mon hôtesse l'avait revêtu, il me semblait

qu'elle me devenait chaque jour un peu moins étrangère, qu'elle était un peu moins elle, un peu plus lui. A^ec l'étrange puissance d'absorption que j'avais si souvent constatée, la pelisse métamorphosait sa maîtresse et la ramenait aux proportions de ma chimère. La comtesse ***ska avait disparu; il ne restait que ma polonaise, avec le monde unique de séductions qu'elle m'offrait depuis trois mois. Insensiblement, naturellement, j'arrivai à ne plus les séparer l'une de l'autre. Ce m'était d'autant plus facile que la frileuse jeune femme ne quittait plus ce ce qu'elle avait un jour si dédaigneusement appelé c( sa vieille loque » : et moi, qui ne pouvais me détacher de ce cher ol)jet, j'étais rivé aux pas de celle qui le portait; je la suivais partout comme une ombre animée.

La comtesse n'aurait pu inventer un meilleur stratagème, si elle eût voulu m'en-

chaîner à sa personne; loin de moi l'idée qu'il y eût là un calcul ; cette âme régulière en était bien incapable. J'étais désormais de toutes les promenades de la châtelaine; je l'accompagnais dans son parc, recueillant d'une main empressée les perles de givre qui se prenaient aux zibelines, lorsqu'elles frôlaient les basses branches des bouleaux; je la suivais sur les étangs où elle se divertissait à patiner; quand elle trébuchait dans sa course rapide, j'étais derrière elle, tremblant de peur que mon trésor ne fût déchiré dans quelque chute, prêt à le recevoir dans mes bras pour le préserver. Si elle montait en traîneau pour une excursion plus longue, je m'asseyais à ses côtés; je bénissais les cahots de la piste, quand, en secouant l'étroit véhicule, ils ramenaient contre mon épaule et sur ma main le doux velours bleu, sa chaleur et son parfum.

, Durant ces journées de vie commune, nous causions; je prenais un vif intérêt à cette nature singulière qui se dévoilait devant moi. Nature double, et comme faite de deux moitiés d'âmes mal rejointes ; je m'expliquais sans trop de peine cette dualité; je savais par expérience que la merveilleuse pelisse possédait une influence si pénétrante, si irrésistible, qu'elle modifiait jusqu'à la })ersonne morale de ceux qu'elle enveloppait.

Dans une àme tranquille, un peu lasse, engourdie par la solitude, la fée allumait des étincelles de malice et des éclairs de poésie. Par moments, les paroles de ma nouvelle amie semblaient lui être soufflées par un esprit de passage, un de ces vagabonds du monde occulte qui viennent parfois prendre gite dans les plus honnêtes demeures et bouleverser toute la maison. Je la voyais alors

inquiète, capricieuse, fantasque à froid, tantôt retirée dans les replis d'une pensée secrète, tantôt livrée par de brusques saillies; le rire menaçant qui sonnait sur ses petites dents ne venait pas d'elle; il me faisait l'effet d'une chanson à boire jouée par un impie sur l'orgue d'une église.

Les longues et vides soirées de décembre nous réunissaient tous trois dans la salle basse, devant l'âtre flambant. La comtesse gardait alors un silence obstiné : pelotonnée dans sa palatine, malgré la chaleur du brasier, accoudée et le regard perdu entre les grands landiers de fer, elle semblait attentive aux folies des petits démons jaunes et rouges qui logent sous les grosses bûches, jasent dans la flamme et content des histoires aux châtelaines ennuyées dans les vieux châteaux. Je ne parlais pas davantage ; absorbé dans la contemplation des zibelines,

je prenais un plaisir toujours nouveau à suivre le jeu des lumières sur leurs plis; au moindre mouvement de celle qui les portait, elles se dérobaient dans l'ombre épaisse tombant des solives, ou s'illuminaient, allongées et continuées par des boucles de cheveux aux mêmes teintes dorées. Le comte animait seul nos veillées par son intarissable bonne humeur, enchanté de trouver un auditeur complaisant à ses souvenirs de guerre et à ses légendes ukrainiennes.

Un soir, le vent des steppes, qui va se briser aux Carpathes, hurlait en passant dans les cours; les gémissements des moulins du village venaient mourir aux vitres noires. Ces bruits d'éléments mettent un effroi vague dans nos campagnes, si muettes d'habitude. Nous nous taisions ; le vieux majordome entra, apportant le thé; un volet battit, un aboi de chien, ou de loup, expira

sur la route. En se retirant, le majordome dit sentencieusement :

— Madame la comtesse fera bien de fermer ses pierreries, ce soir; c'est par des nuits pareilles que la Dame revient.

— Quelle Dame? demandai-je à mon hôte.

— Comment, vous ne savez pas quelle visite vous menace? N'allez pas sourire, monsieur le sceptique, et écoutez une histoire à laquelle tous mes serviteurs croient aussi fermement qu'aux miracles de Notre- Dame de Gzentoschau. Il y a bien longtemps, sous le roi Stanislas, cette maison fut le théâtre d'une tragédie domestique; un de mes ancêtres, trahi par sa jeune femme, se fit justice lui-même, à la rude manière des aïeux, et précipita la coupable dans le grand étang. Depuis lors, l'âme damnée erre avec les roussalki, les fées des eaux, sous les nénuphars et les joncs; de loin en loin, elle

revient dans sa demeure et visite précisément la tour d'angle que vous habitez; on entend ses légers soupirs, on la suit dans les corridors à la trace des gouttelettes d'eau, des brins de mousse et d'iris; d'aucuns l'ont vue marcher : un grand roseau, vêtu de gaze verte, coiffé d'algues. Elle est apparue deux fois du vivant de mon grand-père , une fois du vivant de mon père : après chacune de ses visites, un objet de haut prix manque dans le château; elle emporte toujours ce que le maître de céans possède de plus précieux. Ce fut elle, la coquine, qui emmena mon vieux cheval de bataille, le soir où. il s'échappa en remontant du pâturage. Maintenant, je ne vois pas trop ce qu'elle pourrait encore me dérober...

La recommandation du comte était superflue; élevé par ma nourrice petite-russienne dans la foi aux traditions populaires, je

n'avais nulle envie de railler sur ces matières. Je fus même scandalisé par l'éclat de rire qui partit du fauteuil de la comtesse aux dernières paroles de son mari ; c'était ce rire indéfinissable, inquiétant, ce rire d'inconnu qui semblait entrer en elle plutôt que sortir.

Je pris congé et remontai dans mon logement de la tour, un peu nerveux, la pensée arrêtée sur l'histoire que je venais d'entendre. Je me couchai, les yeux fixés, comme toujours, sur la pelisse accrochée à l'espagnolette de la fenêtre. Car il faut que je confesse un dernier enfantillage , après tant d'autres. Je me sentais si navré, chaque soir, au moment de quitter ma polonaise, que je m'étais enhardi une fois à dire à la comtesse :

— Madame, vous m'avez permis de chercher un compromis; puisque vous accaparez durant tout le jour ma bien-aimée, souffrez

(lu moins que je la reprenne la nuit pour l'avoir plus près de moi et la contempler à mon réveil.

Sans attendre Tassentiment de M™^ ***ska, je m'élais emparé de sa mante, comme elle la jetait sur un meuble en se retirant. Depuis lors, je l'emportais amoureusement dans ma retraite; par les nuits de lune, le pâle velours et les zibelines se détachaient sur ma vilre, dans un nimbe de rayons; je ne sais pas de mots assez doux pour dire leur grâce, la symphonie divine qui retardait mon sommeil.

Ce soir-là, la pleine lune de décembre s'éteignait à chaque instant sous les nuages noirs affolés par lo vent; l'ouragan faisait rage et pénétrait dans ma chambre par les vieilles croisées mal jointées. Une idée me vint, qui me fit froid : si la Dame, la roussalka, allait me visiter et me ravir mon

trésor, l'objet le plus précieux à coup sûr qui fût dans le château? Ne serait-ce pas son bien d'ailleurs? Ces fourrures qu'on m'a dit être un héritage de famille, ce manteau de forme ancienne, n'appartenaient-ils pas à la malheureuse aïeule? Et cette âme mystérieuse, qui réside évidemment dans la pelisse hantée, n'est-ce pas son âme?

Vous qui avez jamais tremblé pour un être aimé, devinez quelle terreur envahit mon cerveau, grandissante, poignant mon cœur et battant mes tempes. Les yeux démesurément ouverts sur la polonaise, je la voyais remuer, avec des mouvements humains, au souffle du vent sans doute, se cacher et reparaître, avec les caprices de la lune et des nuages assurément. Il se fit une éclipse plus longue ; la clarté remplit de nouveau le champ de la fenêtre ; la polonaise n'y était plus. J'entendis de légers soupirs

et un frôlement soyeux sur les tentures, comme des roseaux que fend une barque.

Eperdu, je m'élançai vers la porte, je tombai à genoux, j'étendis les bras, m'écriant : — Laisse, laisse-moi mon âme, ne t'enfuis

pas — Quand mes bras se refermèrent,

ils étreignaient les zibelines; elles se mouvaient, une forme indécise palpitait sous leurs plis, une haleine humide effleura mon front. Un coup de folie m'enleva la conscience des réalités; je poussai un grand cri, je perdis le sentiment... et le souvenir aussi, car je ne saurais dire ce qui s'est passé ensuite; il ne m'en est resté que la sensation confuse et troublante du lendemain des fortes ivresses.

En retrouvant mes hôtes, au matin, je voulais d'abord leur annoncer que l'aïeule m'était apparue ; une fausse honte me retint,

et je ne sais quelle crainte de déplaire à

l'être mystérieux que j'aurais voulu revoir encore. La Dame reviendrait-elle?

Elle est revenue. C'est elle qui me ramène et m'enchaîne à Rogonostzova. Ma.

vie et celle de mes amis s'y écoule, toujours aussi égale, aussi paisible. Le comte ^^'^sky, fort incommodé par sa sciatique durant tout cet hiver , ne souffre plus que son unique partenaire aux cartes et aux échecs, s'éloigne. Chacun sait que le gouvernement russe, dans sa sollicitude paternelle,, prévient les moindres désirs de ses sujets,, et que le vœu le plus secret formulé par un administré est aussitôt réalisé par l'administration. J'en ai eu récemment une nouvelle preuve. La ligne de Podolie, quL dessert nos deux résidences, a été ouverte en janvier; je ne suis plus qu'à deux heures de mes voisins. En vain mes connaissances de Pétersbourg et mes confrères de l'Aca-

démie m'écrivent lettres sur lettres, remplies de points d'interrogation. Impatienté, je leur ai répondu une fois pour toutes que je m'occupe de fourrures. Je n'ai pu encore trouver le temps d'aller les revoir, et j'ai même manqué le dernier congrès des Orientalistes . Comment m'y présenterais -je , d'ailleurs? Mon grand travail n'a pas avancé d'une ligne. L'excellent comte me plaisante parfois à ce sujet, me demandant pourquoi mes études sur les Hébreux se sont arrêtées au chapitre de Joseph. Pour sauver mon amour-propre, j'ai dû dire que je déchiffrais dans un papyrus des textes fort difficiles, mais destinés à révolutionner l'histoire, et d'où il me semble ressortir que l'Israélite aurait retrouvé son manteau.

— Ah bah! m'a répondu le comte, avec ce large rire dont les gens du vieux temps ont gardé le secret, — j'espère, cher égypto-

logue, qu'il n'en est rien advenu de fâcheux pour mon antique et illustre collègue, le gouverneur général de Pharaon?

— Mon ami, interrompit la comtesse, avec son rire à elle, le rire de Vautre^ — mon ami, il ne faut jamais se moquer de ses collègues, — ni de ses confrères.

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