‹ Cœurs russes;Chapitre 1 sur 53 · Coeurs russes; · texte numérisé non relu

Coeurs russes;

action que l'on pourrait dire inspiratrice. Pour lui, les contrées ont parlé ; elles lui ont révélé l'existence antérieure de civilisations usées et qui ont leurs ruines intellectuelles, comme les monuments et les cités antiques ont leurs ruines matérielles. Savoir lire dans les ruines est une conquête toute moderne, et les impressions de voyage de M. de Vogiié respirent à chaque page cette préoccupation constante."

His historical essays are the work not only of a scholar, but of a practical politician always anxious to draw from the past useful lessons for the future. A\'hether he writes on the French Révolution or the Empire, the affairs of Rome or the death of William I. of Germany, he is everywhere suggestive and makes us think. Even in his taies he knows how to instruct whilst amusing us, and the novelist is ever accompanied by the philosopher.

But it is perhaps as a critic that his labours hâve been most valuable ; for more than any one else he has contributed to spread in France the knowledge of Russian literature. Before him most of the great Russian novelists, like Tolstoï and Dostoïevski, were but names to the French public. His remarkable essays hâve revealed their genius to his countrymen, who, thanks to him, hâve also learnt to appreciate such true and original poets as the socialist Nékrasrolf and the idealist Tutcheif.

M. de Vogiié, however, has not been satisfied with mère literary famé. Religions and social questions hâve always had a great attraction for him, and he holds a prominent place among those who are endeavouring to reconcile catholicism with modem thousrht and

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democracy. It may well seem that the task is a hopeless one, and after the fanatical display of clericalism but lately witnessed, the true friends of toleration and liberty may indeed hâve their misgivings, but the leaders of the new movement should none the less be honoured, if they are sincère and single -hearted, without any political arrière-pensée.

The addition of Cœurs russes^ to our Séries is the first attempt made in England to introduce the writings of this distinguished author as school classics. In this volume students will find not only a model of style which it would be hard to surpass, but also many détails, presented in an attractive form, on the inanners and ways of thinking of a great nation much talked of, but still little known. E. P.

^ The last taie, Le Manteau de Joseph Olénine, is not included in the présent édition.

HISTOIRES D'HIVER

C'ÉTAIT à la Noël d'une des dernières années. J'avais été prié à une battue de loups dans un district de l'intérieur de la Russie. La matinée fut superbe : dix degrés de froid, un clair soleil au ciel bleu, pas un souffle d'air ; de vastes horizons de plaines, tout d'un 5 blanc cru, avec des reflets roses et des traits d'or; un monde mort et brillant comme une vieille porcelaine de Chine. Sur cette étendue plate, des parties repoussées en saillie ou découpées en creux, qui avaient dû être, durant la saison vivante, des bois, des collines, 10 des rivières, des étangs. Maintenant, ces accidents de la terre n'avaient ni formes ni couleurs ; on les devinait, vagues, perdus, sous le linceul uniforme. Ce monde glacé me rappelait le désert d'Egypte, il en avait le silence, la solitude, l'éclat et l'immobilité : de la neige 15 au lieu de sable, c'était la seule différence. Le désert d'Afrique, vieilli, refroidi et blanchi, aura peut-être cet aspect au déclin des siècles.

Nous entrâmes dans la forêt. La neige avait percé et comblé ses plus profondes retraites, les parties basses 20 étaient sourdes et pâles ; sur nos têtes, la lumière se jouait dans une voûte de cristal. Chaque sapin, chaque !S B

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bouleau semblait taillé dans un diamant géant et s'achevait là -haut en une flamme rose. On eût dit d'une salle de marbre aux colonnes innombrables, supportant des milliers de lustres étincelants de feux. Les rayons 5 couraient, ivres de plaisir, entre les fines broderies et les fleurs de verre qui se découpaient sur l'azur du ciel ; c'était comme un rire fou du soleil dans ce rêve luxueux du vieil hiver. Nous en jouissions d'autant plus que les effets de givre sont fort rares en Russie, vu la

lo constance et la sécheresse du froid.

Les paysans battaient le bois ; quelques loups vinrent montrer à la lisière leurs têtes inquiètes ; ils glissaient hors du fourré sans qu'une branche eût remué ni crié, légers et silencieux comme des soufiles d'enfants ; ceux

15 qui échappaient à nos coups de feu forçaient dans la plaine ; on les voyait fuir et se perdre au loin, de petits . points gris.

Vers deux heures, les sommets illuminés s'éteignirent brusquement, le ciel s'abaissa. Une ouate épaisse emplit

20 l'espace, voila les objets les plus proches. D'énormes flocons, rares et lents d'abord, puis pressés et tumultueux, nous frappèrent au visage. Ils venaient de tous côtés et remontaient de terre plutôt qu'ils ne tombaient d'en haut. Un vent s'était élevé qui semblait faible et ne

25 faisait pas de bruit ; pourtant il charriait les masses de neige à d'immenses portées. Le froid, insensible auparavant dans l'immobilité de l'air, nous prenait aux yeux et aux lèvres avec d'aigres morsures. Nous remontâmes précipitamment dans nos traîneaux de paysans ; les petits

30 chevaux du village flairaient avec anxiété dans la direction de la route disparue et s'orientaient des naseaux vers la

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maison. Tout indice s'était évanoui ; pas de lignes à l'horizon ; des ténèbres creuses qui reculaient devant nous. Dans cette nuit prématurée et déloyale, avec de fausses lueurs de jour, dans cette tourmente muette qui dissimulait sa force, on sentait une fureur contenue, le 5 désir et la puissance de nuire à l'homme par surprise, par un guet-apens sournois. Heureusement nous rencontrâmes le lit de la rivière ; il nous fournit une route certaine jusqu'à la maison. Avant la nuit close, nous étions réunis devant le poêle de faïence, autour du 10 samovar qui chantait la chanson monotone des veillées russes.

Ce fut une longue soirée, dure à tuer. Mais pour combattre les ennuis de leur hiver, la Providence a donné aux fils de Rurik deux armes fidèles, les cartes et 15 le thé ; entre le samovar et la table de jeu, les heures russes coulent inoffensives et inutiles, comme une monnaie dépréciée, si abondante que nul n'a jamais songé à l'économiser. Mes compagnons de chasse, des fonctionnaires du district, ne se firent pas prier ; cinq minutes 20 après avoir déposé leurs fusils, ils étaient assis devant le tapis vert, marbré de taches, où chacun disposait méthodiquement un verre d'eau bouillante, un bâton de craie pour marquer ses gains, un briquet, une boîte à tabac en cuivre jaune, avec une vue du couvent de Saint- 25 Serge niellée sur le couvercle. A trois heures du matin, chacun ayant bu huit verres de thé et fait quinze rubbers de whist, il fallut user de persuasion pour les décider à s'aller coucher ; ils s'y résolurent après force promesses de recommencer le lendemain, et s'éloignèrent avec des 30 félicitations mutuelles, de gros rires, en répétant jusque

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dans leur lit : " Slavnji daiiok ! La bonne petite journée ! "

Simple spectateur, je trouvais ce divertissement moins délicieux, et, vers le soir, la tourmente s'étant calmée, je 5 sortis pour faire un tour dans le village. Je m'arrêtai devant les vitres opaques du cabaret ; les paysans qui nous avaient servi de rabatteurs le matin étaient réunis là ; ils buvaient leurs gains de la journée, qui en eau-devie, qui en thé. On organisait un bal ; les filles et les

10 garçons dansaient, c'est-à-dire tournaient en rythmant le pas et en se tenant par la main. Le ménétrier était un petit homme à figure insignifiante, d'âge incertain, d'air souffreteux, cassé et ployé sur lui-même, comme les hommes de peine qui ont porté de bonne heure des

iS poids trop lourds ; on devinait un ancien soldat à la coupe de sa barbe et de ses cheveux, à la souquenille de drap gris qui l'enveloppait et avait dû être jadis une capote d'ordonnance. L'homme grattait trois cordes assez gauchement disposées sur un violon de bois blanc,

2o dégrossi à la hache ; cet instrument primitif était évidemment de la manufacture personnelle du musicien. Quand les danseuses, lasses de tourner, regagnèrent leurs bancs en esquivant les baisers sonores des cavaliers, le ménétrier continua de tourmenter son violon ; assis dans le

25 coin, sous les saintes images, le dos tourné au public, il semblait maintenant jouer pour lui-même : cependant tous l'écoutèrent religieusement, quand, après quelques arpèges irrésolus, il entonna d'une voix chevrotante, en s'accompagnant sur la troisième corde, une chanson

30 populaire du Volga : je la reconnus, l'ayant entendu chanter l'autre été par les bateliers du fieuvc.

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" O ma barbe, ma petite barbe, — ma barbe de castor! — tu as blanchi, ma petite barbe, — avant l'heure, avant le temps.

" — Autrefois, si je retroussais fièrement — ma jeune moustache noire, — les belles filles prenaient feu, — les 5 filles des boïars se consumaient d'ardeur.

" — Si je mordais mon poil, — le païen scélérat se jetait à bas de son cheval, — l'Allemand effaré se cachait dans son trou. — Où sont tes boucles frisées ?

" — Ce n'est pas la neige, ce n'est pas le givre, — qui 10 t'ont flétrie, ma bonne, — qui t'ont faite grise et désolée ; — ce n'est pas le vent, ce n'est pas le méchant ennemi.

" — Celui qui t'a flétrie, c'est l'hôte qu'on n'invite pas, — et cet hôte qu'on n'invite pas, c'est le chagrin, 15 ce serpent ! — O ma barbe, ma petite barbe, — ma barbe de castor ! "

Je revins à la maison, où l'on m'attendait pour souper. Après souper, mon amphitryon abandonna les joueurs à leurs joies silencieuses et nous commençâmes à causer 20 de choses et d'autres. Michail Dmitritch P... était un homme d'un commerce agréable, supérieur au milieu où le sort l'avait jeté. Sa famille faisait bonne figure à Pétersbourg ; il avait grandi dans la capitale, voyagé au dehors et acquis une instruction solide dans les uni- 25 versités d'Allemagne. Après quelques années de service dans l'armée, il s'était poussé à la cour, vivant du meilleur air et contractant des amitiés brillantes. Mais, au décours de la seconde jeunesse, au moment de capitaliser ses chances de parvenir, il avait été pris de cet engourdisse- 30 ment qui saisit très souvent l'homme russe vers le milieu

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de la vie. C'est une torpeur critique, faite pour moitié de paresse et pour moitié de nihilisme philosophique ; les plus intelligents sont les plus sujets à cette rupture de la volonté, qui laisse la pensée intacte ; celle-ci se dépense 5 dans le vide, le cerveau devient une machine qui chauflfe sur place et produit de la force perdue, l'appareil de transmission s'étant brisé.

Michaïl Dmitritch avait alors hérité de ce domaine éloigné et s'y était retiré. Il y faisait un peu d'agro-

lo nomie, sans grandes illusions sur les résultats de ce

passe-temps. Il s'adonnait à l'étude des questions

économiques, c'est-à-dire qu'il les mûrissait en fumant

sa pipe et en discutant des soirées entières avec le

■ maréchal de noblesse ou avec le juge de paix. Le

15 premier étant un réactionnaire féroce et le second un rouge avéré, Michaïl Dmitritch possédait sur chaque question une solution autoritaire et une solution libérale qui prévalaient à tour de rôle dans son esprit, suivant l'interlocuteur rencontré la veille. Quand il était trop

20 tourmenté par les antinomies des problèmes sociaux, M. P... relisait un chapitre de Kant, ou \ Ifitrodtutmi à la synthèse ?icgatwe du professeur Verblioudovitch ; son esprit trouvait dans ces lectures un secours digestif, si je puis dire ; le mélange d'apaisement et d'excitation légère

25 que procure le cigare après dîner. Son intelligence se

plaisait dans cette vapeur de pensée, comme son corps

dans la vapeur du bain russe, dans l'atmosphère tiède qui

n'est ni de l'eau ni de l'air, mais un brouillard doux.

Pour garder plus de liberté et d'ampleur à ces études

30 abstraites, mon ami les séparait sagement des réalités mesquines de l'existence. Ainsi, Michaïl Dmitritch

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travaillait plus spécialement la réforme de l'administration provinciale, l'amélioration du sort des paysans, l'extinction de l'ivrognerie et l'assimilation des israélites; cela ne l'empêchait pas de vivre en excellents termes avec les vieux abus, d'héberger volontiers les officiers de police 5 du district, concussionnaires notoires mais bons diables, et d'affermer très cher le cabaret communal à un juif qu'il maltraitait.

Si l'on croit après cela que M. P... était une nature médiocre, je me suis mal fait comprendre. Il était 10 incapable d'agir et de se décider, il en était incapable avec volupté, voilà tout ; mais son esprit avait de l'étendue, plutôt trop de richesses, trop de vues, et de trop longue portée. Ces vues n'étaient ni moins ingénieuses, ni moins plausibles, ni moins contradictoires que celles de 15 votre journal favori, où écrivent des gens de si grande valeur. Excellent voisin et bon maître, au demeurant, serviable, sensible, vibrant pour les intérêts et la grandeur de sa patrie, toujours prêt à en parler éloquemment ; la parole ayant été donnée à l'homme russe pour servir de 20 dérivatif à des rêves puissants, qui feraient éclater sa tête et son pays, si par malheur il était né muet.

— Eh bien ! dit mon hôte, vous avez été voir danser nos paysans. Étaient-ils très en train ?

— Comment vous dire ? Votre peuple est incompré- 25 hensible. Dans toutes les manifestations de son génie,

je remarque, d'une part, un grand fonds d'insouciance et de bonne humeur, d'autre part, un accent de tristesse navrante ; et je peux d'autant moins concilier ces deux traits de caractère, qu'ils se produisent au rebours de 30 ce qu'attend la logique : ce peuple s'acquitte avec

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enjouement des devoirs pénibles, sa mélancolie se trahit dans ses plaisirs et ses chansons.

— Ah ! vous vouliez concilier ! . . . Votre logique s'étonne ! . . . Que vous êtes bien un fils de Descartes et 5 de Rousseau, tout cuirassé de petits systèmes infaillibles, tout ébahi quand la vie les crève, quand l'univers les déborde ! . . . Vous arrivez avec votre mètre de Lilliput, qui doit tout mesurer; vous entrez dans un océan inconnu, des vagues déchaînées par tous les hasards d'orage

10 roulent sur vous des fonds du ciel, et vous voulez auner l'océan qui fuit, et vous êtes surpris qu'il emporte, comme des fétus, votre règle et votre raison ! — Tenez, mon cher monsieur, la différence entre vous et moi, c'est que vous vous étonnez quand vous ne comprenez pas quelque

15 chose dans l'univers: moi, je m'étonne et je me défie quand je crois y comprendre quelque chose; je tiens avec Shakespeare qu'il y a, entre la terre et le ciel, beaucoup plus de noir que la philosophie n'en peut éclaircir.

20 Vous voulez expliquer le génie de notre peuple. Vous êtes-vous demandé d'où il procède? Vos savants décident communément que le caractère d'un peuple est déterminé par les origines de la race, par la nature du pays habité, par les vicissitudes historiques subies.

25 M'est avis que ces messieurs négligent quelques milliers d'autres causes. Mais peu importe : je veux bien coucher mon géant sur ce lit de Procuste, et je l'examine avec votre lanterne.

La race? — -Les sources mystérieuses de l'Inde et de

30 la haute Asie, coulant durant des siècles dans les ténèbres, ont formé ce fleuve trouble ; un beau jour, qui est d'hier,

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il a surgi à la lumière ; nul ne sait d'où viennent ces eaux muettes. Tout ce que Dieu a remué d'inquiets depuis le temps de Babel, entre la Mer de glace et le Pacifique, entre le Caucase et l'Altaï, tout cela est venu se heurter, se fondre et se taire dans nos déserts ignorés. Regardez- 5 moi ces deux partenaires assis devant vous ; à en juger par les traits de leur visage, l'un descend tout droit du plateau de Pamir, l'autre du plateau de Mongolie. La race ! qui a jamais parlé de la nôtre ? La Bible dit : Gog et Magog. Hérodote connaît les Scythes, " la plus 10 récente de toutes les nations ; plus loin, les Hyperboréens : personne n'en peut rien dire avec certitude : des lieux au nord des régions habitées, invisibles et inabordables. . ." Voilà tout ce que l'ancien monde sait de nous. Le nouveau nous ignore pendant près de ij mille ans ; le jour où il s'avise de rechercher Gog et Magog, le Scythe et l'Hyperboréen, quatre-vingts millions d'inconnus se lèvent et répondent : " Je m'appelle Ivan Ivanovitch, je n'en sais pas plus long." Vous voilà bien avancé, n'est-ce pas? 20

Le pays ? — Allez à ma fenêtre : regardez ces mornes étendues ; puis parcourez les vingt degrés de latitude que nous détenons sur le globe, visitez cent autres maisons, regardez à toutes leurs fenêtres : toujours les mêmes tableaux, sans un trait particulier qui les différencie. Ce 25 n'est que solitude, silence, accablement. Du pays bas, plat et blanc. Six mois de mort. Des températures qui devraient tuer jusqu'aux germes de la vie. Soudain, un matin d'été, car nous n'avons pas de printemps, la vie éclate sans transition : et quelle vie ! Hier il n'y avait 30 pas de bourgeons, aujourd'hui il y a des feuilles ; la fleur

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se hâte, le fruit la suit, un soleil des tropiques brûle cette terre figée, les eaux débordées se précipitent au travers des forêts, c'est joyeux et magnifique, mais toujours immodéré, écrasant. Surtout n'essayez pas d'assujettir 5 notre nature à votre petit compas, bon pour vos terres soumises d'Occident. La terre russe a des rébellions et des ardeurs de vierge, elle se rit de vos efforts. Chez vous, l'homme commande ; ici, il obéit à la nature. L'an dernier, un de vos ingénieurs est venu pour endiguer

lo le fleuve, il a travaillé toute une saison ; cet été, le fleuve russe ennUyé a porté son lit à un kilomètre plus loin, et, de la vallée voisine, il nargue le pauvre homme. Il fallait voir l'embarras de votre savant avec le baromètre, l'anémomètre, qui ne donnaient plus ici que des indica-

15 tions menteuses; je crois bien! ses instruments de précision étaient affolés par nos vents, qui tournent d'une mer à l'autre sans rencontrer un mont. On a pu dire de la Russie du Nord, de ce sol mal séparé des eaux, que c'était un reste du chaos oublié par Dieu. — Et main-

20 tenant, devinez l'action d'un pays pareil sur l'homme jeté en proie à ses caprices !

Vous parlerai-je de l'histoire ? Je ne veux pas professer un cours : vous savez comme moi que nul peuple n'a été secoué par plus de mains et par des mains plus

25 dures, que nul n"a subi autant de servitudes domestiques et étrangères, autant d'invasions qui ont déteint sur lui ; vous savez qu'il erre depuis longtemps, comme une grande épave, entre l'Europe et l'Asie. — Tenez, j'aime mieux vous dire ma théorie scientifique : elle en vaut

30 bien une autre. A mon sens, le Russe est le produit de la soupe qu'il mange. Vous la connaissez, la soupe

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nationale, vous vous la rappelez avec horreur ; on y trouve de tout, du poisson, des légumes, des herbes, de la bière, de la crème aigre, de la glace, de la moutarde, que sais-je encore ? des choses excellentes et des choses exécrables ; on ne devine jamais ce qu'un coup de sonde va ramener 5 de là. Ainsi de l'âme russe ; c'est une chaudière où fermentent des ingrédients confus : tristesse, foHe, héroïsme, faiblesse, mysticisme et sens pratique ; vous en retirerez de tout au petit bonheur, et vous en retirerez toujours ce que vous attendiez le moins. Si vous saviez 10 jusqu'où cette âme peut descendre ! Si vous saviez jusqu'où elle peut monter ! et de quels bonds désordonnés !

Vous venez de voir les paysans de mon village, une centaine de familles engourdies depuis des siècles sur ce 15 lit de neige, sous ce rideau de sapins. Vous vous êtes dit avec pitié que ce pauvre tas d'hommes n'est guère qu'un prolongement vivant de la forêt, comme elle obscur, impénétrable, sourd aux grands bruits de pensée qui réjouissent et transforment le monde. Cela vous a 20 paru sans intérêt, ces êtres primitifs réduits au minimum d'idées, de besoins et d'activité dont puissent se contenter des créatures humaines. Eh bien ! essayez de remuer ces âmes endormies ; qu'un sentiment, une colère, un coup imprévu les réveille, vous verrez surgir 25 de ce néant des martyrs, des héros, des fous, de quoi remplir une épopée.

Vous me reprochez souvent de rester dans les généralités ; voulez-vous des exemples ? Je pourrais vous conter une histoire qui s'est passée ici, dans les pre- 30 mières années après l'émancipation. Mais vous préférez

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peut-être remplacer un de ces messieurs à la table de whist, ou lire le Journal de Moscou^ qu'on vient de me remettre ?

— Je protestai qu'aucune de ces deux offres ne me 5 séduisait et je priai mon ami de contenter ma curiosité. Il me fit alors le récit que je vais rapporter.

L'ONCLE FEDIA

Au temps de ma première jeunesse, il y avait dans le pays un vieux colporteur qu'on appelait l'oncle Fédia. Nul ne lui connaissait d'autre nom. D'où venait l'oncle Fédia? Avait-il jamais eu une famille, un seigneur, un métier plus chrétien ? C'est ce que personne n'aurait 5 pu dire. Il y en a tant, chez nous, de ces petites vies foraines isolées, errantes, qui ne tiennent à rien, ne servent à rien ; il semble que Dieu les ait semées sans y penser, puis perdues, comme les mouettes sur la mer, les oiseaux inutiles, seuls, qui ne se posent jamais. L'oncle 10 Fédia tournait dans les villages ; quatre ou cinq fois par an, on le voyait reparaître avec sa télègue, son petit cheval maigre et sa balle rebondie.

On ne l'aimait pas. D'abord il faisait un métier que les chrétiens abandonnent d'ordinaire aux bohémiens et 15 aux juifs ; avec sa casquette plate, sa longue pelisse de renard en lambeaux, sa mine craintive de chien battu, il ressemblait à un vaurien de grande route bien plus qu'à un honnête paysan russe, qui se présente convenablement, en bonnet, en touloupe de mouton, l'œil franc et 20 le rire aux lèvres. En outre, les villageois soupçonnaient le vieux colporteur de jeter des sorts ; on dit que tous

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ces gens ambulants sont coutumiers de la chose. Ce n'est pas pour rien qu'ils ont au fond de leur sac toute sorte de livres, de l'encre, des plumes, des lunettes avec lesquelles on voit un homme à trois verstes ; cela va 5 partout, inspectant chaque maison, cela vient coucher à la nuit et repart avant l'aube ; quoi d'étonnant s'ils regardent de travers les enfants et le bétail ?

Dans les habitations seigneuriales, on reprochait à l'oncle Fédia des méfaits plus sérieux : souvent, quand

lo on avait eu l'imprudence de lui donner l'hospitalité, des objets ne se retrouvaient plus après le départ du vagabond; il manquait un couvert d'argent, une hache, une pièce d'étoffe. Les gens de l'office et de la cour étaient d'accord pour accuser le porte-balle. Enfin il passait pour

15 un ivrogne fieffé; plus d'une fois, on l'avait ramassé sur la route, étendu entre les roues de sa charrette. Il arrive, c'est vrai, qu'un homme s'abat de fatigue et de froid par les nuits d'hiver : mais le plus souvent, on ne risque rien à supposer que cet homme est ivre d'eau-

20 de-vie. Pas une rixe de cabaret où l'oncle Fédia ne fût compromis ; après force explications entre la police municipale et les habitués du lieu, force coups et force cris, il se trouvait toujours que l'auteur du désordre était cet étranger, silencieux et sournois dans son coin,

25 accusé par son méchant passeport mal en règle. A la suite de ces vilaines histoires, les enfants poursuivaient le colporteur dans la rue avec des huées et des pierres ; il pressait le pas de son petit roùssin et s'esquivait tète basse, comme un homme (jui n'a pas la conscience en

30 repos. Bref, les braves gens ne pouvaient estimer ni aimer ce personnage équivoque.

L'Oncle Fcdia 15

Moi, pourtant, j'aimais l'oncle P'édia. Il faisait partie de toute mon enfance, il figurait dans ma mémoire à la place d'honneur où sont les impressions des joies vives. Du plus loin que je me souvinsse, le colporteur était inséparable des veilles de grandes fêtes. Quelle émotion, 5 quand on entendait la clochette de son cheval au portail! Il entrait dans le vestibule bien chaud, avec sa pelisse de renard, son odeur de froid, de neige et de misère ; il ouvrait sa balle d'osier à double compartiment : que de trésors logeaient là -dedans ! Toute la maisonnée 10 s'assemblait ; les filles de la cour, les yeux luisants de convoitise, s'étouffaient pour mieux voir, elles fourrageaient à pleines mains les rubans, les broderies, les mouchoirs d'indienne. Moi, je guettais avec impatience le casier du fond, que je connaissais bien, et où les 15 jouets étaient empaquetés. Quand ma poche était vide de monnaie, l'oncle Fédia semblait comprendre ma mine désespérée ; il me glissait en dessous des regards très bons, vraiment ; il me donnait à crédit des couteaux de Toula et de belles images peintes de Souzdal. Plus 20 tard, c'était lui qui m'apportait des livres, de la poudre de chasse, des amorces.

Cependant mon père fronçait le sourcil et faisait des signes d'intelligence à notre vieux majordome, qui prenait son air de bouledogue en défiance. Aussitôt 25 les emplettes terminées, le colporteur ne flânait pas ; il ficelait sa marchandise, on lui ouvrait la porte sans le perdre de vue dans la cour, et personne ne l'aidait à soulever sur sa charrette son pesant ballot. Souvent, il me prenait envie de défendre mon vieil ami ; mais la 30 hardiesse me manquait, et puis je savais déjà qu'on

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perd son temps à défendre ceux que tout le monde attaque.

La dernière fois que l'oncle Fédia vint chez nous, c'était un dimanche du carême, sur le tard, par une bien 5 mauvaise journée de bourrasques. Avant de repartir, il regarda le ciel et me demanda timidement si on ne le laisserait pas coucher à l'écurie avec son cheval. A cette idée, ma mère s'effraya et mon père refusa d'un ton péremptoire. Le vieux marchand s'éloigna sans lo insister. Je courus après lui, je lui dis à voix basse :

— Oncle Fédia, il y a la grange du moulin qui est ouverte, tu sais, au bas de l'écluse ; tu pourrais t'abriter là.

— Merci, bârine, me répondit-il, mais j'arriverai iS bien tout de même à la ville.

— Et si l'ouragan de neige te prend en chemin, qu'est-ce que tu deviendras ?

L'homme fit son humble grimace de lièvre effrayé :

— Ce n'est rien, bârine. Qui a souci de l'oncle 20 Fédia ? Il ne tient pas grand'place dans le monde de

Dieu ; s'il lui arrive malheur, cela ne gênera personne.

Jamais le colporteur n'en avait dit si long d'une haleine ; je m'en revins tout étonné, et je ne pouvais pas me persuader que ce fût un mauvais homme. 25 Le lendemain, j'eus un peu honte de ma naïveté quand mon père, entrant dans ma chambre, tout ému, m'apprit la nouvelle du jour :

— Dieu merci ! s'écriait-il, je ne t'ai pas écouté. Je te félicite sur le compte de ton protégé !

30 Et il me raconta comment on avait mis le feu, dans la nuit, à la maison d'un de nos voisins de campagne,

L'Oncle Fédia 17

un seigneur qui menait durement les paysans et vivait mal avec eux. Mon père ne doutait pas que ce ne fût là un tour du mécréant qu'il avait failli héberger. En effet, on l'arrêta le jour même, vaguant dans un bois de pins près de la maison incendiée. Une enquête fut 5 ouverte ; mais, malgré tous les efforts du procureur, on ne put relever aucune charge décisive contre lui 3 l'instruction démontrait la culpabilité d'une femme de notre village, une certaine Akoulina, employée dans la maison de notre malheureux voisin. Cette femme, 10 congédiée la veille même du crime, après une scène violente de menaces et de coups, n'avait reparu dans sa chaumière que le matin et ne pouvait justifier de l'emploi de sa nuit. La justice relâcha l'oncle Fédia, non sans lui signifier quelques avertissements salutaires et l'ordre 15 de quitter le pays.

Trois mois après, le procès criminel se jugeait au milieu d'une grande affluence de monde. Mon père fut cité comme témoin, Akoulina étant originaire de ses propriétés. Il partit pour la ville de district et consentit 20 à me prendre dans sa voiture ; il me laissa, avec les chevaux, à l'auberge, en me recommandant de l'attendre patiemment. Cela ne faisait pas le compte de ma curiosité ; je me glissai sur ses pas, je me faufilai dans la salle d'audience ; et là, blotti dans l'angle du poêle, 25 près de la porte d'entrée, je suivis les débats avec une émotion bien naturelle à mon âge. Chaque détail de cette matinée est présent à mon souvenir.

Vous connaissez nos prétoires de province : une salle nue, une double rangée de bancs à droite et à gauche ; 30 au fond, sur une estrade, une table pour les juges ;

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au-dessus d'eux, contre le mur blanchi à la chaux, une grosse horloge ronde et un Christ. Ce jour-là, la salle était comble ; sur les bancs de droite, tous les seigneurs, les propriétaires de la contrée, les fonctionnaires de la 5 ville ; sur les bancs de gauche, les paysans d'Ivanofka, le hameau incendié, et ceux de notre village, presque au complet. Au banc des accusés, la prévenue. Un peu derrière elle, une de ses parentes amusait deux petites fillettes et portait un nouveau-né; c'étaient les enfants

lo d'Akoulina.

Toute mon attention se fixa sur cette femme. Elle

était jeune encore, droite et forte, ni laide ni jolie ; une

vraie figure de fille russe, ronde, plate, haute en couleur,

• avec une expression bornée et obstinée. Elle paraissait

15 écouter à peine ce que le grefifier marmottait de sa voix endormie ; elle ne regardait ni le public, ni les juges ; ses )'eux demeuraient attachés sur le gros verre bombé de l'horloge, sur les aiguilles qui marchaient là-dessous ; par instants, ils se détournaient brusquement vers la

20 porte d'entrée, puis revenaient à la pendule, déçus et anxieux; elle semblait attendre quelqu'un ou (juclque chose que les heures devaient amener.

Le procureur lut son réquisitoire ; les imputations et leurs preuves étaient écrasantes pour AkouHna. Son

25 mari, un mauvais drôle, était mort dernièrement d'excès de boisson et d'inconduite ; elle-même, restée veuve avec trois enfants, avait toujours montré un caractère grossier, intraitable. Congédiée et frappée pour son insolence par la dame d'Ivanofka, elle avait quitté la cour en

30 proférant des menaces, devant tous les gens assemblés, quelques heures avant l'incendie ; elle répétait la phrase

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de nos paysans en pareil cas : " Je lancerai le coq rouge." Dans la soirée, la prévenue aurait dit la même chose chez le meunier, en lui achetant une charretée de paille ; puis elle avait disparu. Elle était revenue dans notre village le lendemain matin, toute lasse et souillée de boue, avec 5 sa charrette vide, faisant semblant d'ignorer qu'Ivanofka avait brûlé dans la nuit.

Akoulina alléguait qu'elle avait été conduire cette paille et coucher dans une grange isolée, appartenant à un sien cousin, Anton Pétrovitch. Cet Anton ayant 10 quitté le pays peu après pour aller chercher fortune à Odessa, où il s'était enrôlé dans l'équipage d'un bateau étranger, l'instruction n'avait pu le retrouver ; mais l'absence de cet unique témoin à décharge n'offrait qu'une médiocre importance; l'alibi invoqué par l'accusée était 15 évidemment une mauvaise défaite, alors que tout concordait à établir sa culpabihté. Le procureur conclut en réclamant la peine édictée par la loi contre le crime d'incendie : la déportation en Sibérie.

On interrogea un grand nombre de témoins. Le 20 seigneur d'Ivanofka déclara qu'aucun doute ne subsistait dans son esprit : seule Akoulina avait pu mettre le feu à la maison. D'autres personnes respectables fournirent des renseignements fâcheux sur l'accusée, nature brutale, aigrie par la misère. Les dépositions des villageois 25 furent sans intérêt. Aucun ne se départit de l'attitude invariable des paysans devant la justice : une circonspection craintive, des phrases vagues éludant les questions directement posées, un grand soin à ne charger personne, un plus grand encore à ne pas se compromettre. 30 Ils ne savaient pas comment le malheur était arrivé :

20 Cœurs russes

quelques-uns avaient entendu dire qu'on avait tenu des propos, mais qui et quels propos, impossible de le savoir au juste ; d'autres avaient vu rentrer Akoulina, le matin, mais d'où et par quelle route, ils ne se souvenaient pas. 5 Deux ou trois commères ne purent se tenir de raconter que l'accusée les avait battues ; l'une d'elles ajoutait, il est vrai, que cette femme se tuait de travail, que les trois petits enfants étaient des anges du bon Dieu, et que ce serait bien malheureux pour eux, ce qui allait arriver.

10 L'avocat, un petit blond imberbe, intimidé par les gros bonnets de l'auditoire, enfila quelques phrases pour appeler la pitié du tribunal sur cette veuve ; il plaça une harangue sur l'émancipation des serfs, qui devait ramener

■ la concorde entre les classes.

15 Akoulina n'avait prêté aucune attention à l'interrogatoire des témoins ni aux paroles de son défenseur. Son regard errait toujours de l'horloge à la porte. Par ses brèves réponses, on pouvait deviner ce qui se passait dans sa tète. De tous les éléments du procès, de toutes

20 les explications de l'avocat, un seul fait était compréhensible pour ce cerveau obtus et le possédait tout entier, avec la ténacité de l'idée fixe : un mot de son cousin Anton Pétrovitch pouvait la sauver, et elle ne pouvait être sauvée que si Anton entrait par cette porte, dans ce

25 moment, et disait ce mot. Ils afifirmaient tous qu'Anton était perdu sur des mers lointaines ; n'importe, puisque lui seul était le salut, il fallait qu'il comparût, la justice de Dieu devait faire cela pour elle. Quelques jours auparavant, l'avocat avait encore écrit à Odessa, on avait

30 répondu que des bateaux étaient signalés ; peut-être le sien, peut-être qu'il était en route pour venir, qu'il allait

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entrer. On sentait la pauvre femme toute cramponnée à cette espérance insensée ; elle l'attendait, comme le naufragé attend sur l'océan la voile improbable, comme elle eût attendu un miracle dans l'église si le prêtre l'avait annoncé. S

A mesure que l'aiguille tournait, dépêchant les heures, cette attente se trahissait plus fébrile dans les yeux de l'accusée. Le président du tribunal l'interrogea une dernière fois. A toutes les questions elle ne répondait que ces quelques mots répétés à satiété : 10

"Je suis innocente. Je ne sais rien du feu. Qu'on demande à Anton Pétrovitch, qu'il vienne ; il dira ce qu'il faut. Je ne sais rien de ce qui est arrivé. Je suis innocente."

Elle le disait avec un tel accent de sincérité que la 15 conviction de beaucoup était visiblement ébranlée, malgré les présomptions accumulées. Par ce qui se passait dans mon esprit, je saisissais très bien le revirement opéré depuis quelques instants dans l'esprit des juges et d'une grande partie de l'auditoire ; ce revirement se laissait voir 20 dans le ton et les gestes attristés du président. Nous sentions tous qu'on ne pouvait faire autrement que de condamner cette femme, et nous sentions aussi qu'on la condamnerait avec doute, avec angoisse ; nous aurions voulu qu'il survînt quelque chose d'imprévu, quelque 25 chose qui eût enlevé ce fardeau de nos poitrines ; pour un peu, nous eussions attendu l'entrée d'Anton Pétrovitch, si l'on avait pu croire à cette péripétie impossible comme y croyait la désespérée. Et puis c'était si navrant, ces enfants qui allaient être dans une heure des orphelins ! 30 La mère ne reviendrait pas de Sibérie ou en reviendrait

2 2 Cœurs russes

trop tard ; qui nourrirait ces pauvres êtres, seuls dans le monde, dans la misère? Ils jouaient si tranquillement avec leur gardienne, sans bruit, sérieux, intimidés par la foule et la nouveauté du spectacle ! Involontairement, 5 les juges avaient regardé plus d'une fois de leur côté.

En quelques mots le président résuma les débats. Il laissait tomber lentement, comme à regret, ces paroles qui, malgré lui, amoncelaient les preuves du crime et rendaient le châtiment inévitable. Les juges se retirèrent

10 et revinrent au bout d'un instant. Le président se leva, un papier à la main.

Alors, comprenant que c'était fini, Akoulina se raidit sur elle-même, secouée par un frisson de terreur; elle étendit les mains derrière elle, palpa convulsivement les

15 têtes de ses enfants, et soudain, tout d'une pièce, elle s'abattit sous le banc. Là, abîmée à terre, étranglée par les sanglots, les mains et les yeux levés vers le Christ, elle éclata d'une voix déchirante :

— Christ sauveur, sauve-moi ! Seigneur, aie pitié de

20 ta servante et de ses enfants ! aie pitié !

Entraînés par l'exemple et par les paroles consacrées, tous les paysans se levèrent d'un même mouvement, se prosternèrent sur le plancher et se signèrent pieusement. Je ne vous décrirai pas le moment de stupeur qui

25 suivit cette scène. Les juges et les seigneurs demeurèrent immobiles, interdits ; nul ne fit un geste, ne dit un mot ; le silence fut tel que j'entendais de ma place, je m'en souviens très bien, le balancier de la grosse horloge, battant sous le crucifix, comme la mesure de la justice

30 éternelle. Ce fut cette horloge qui rompit le silence ; elle frappa les douze coups de midi. On écouta jusqu'au

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bout le timbre rauque et grave ; tous ces hommes, saisis de la même pensée, attendirent pour agir qu'elle se fût tue, cette voix terrible de l'horloge qui avait sonné tant d'heures de peine, marqué des douleurs et des fins de vies.

Ce bruit rappela Akoulina à elle-même, à son idée 5 fixe. Elle se releva et jeta vers la porte un dernier regard chargé de détresse. Plus d'un suivit la direction de ce regard, même parmi les membres du tribunal ; à ce moment-là, nul ne se fût étonné, je crois, si Anton Pétrovitch eût paru sur le seuil. Obéissant à la pensée 10 de tous, je me retournai, je l'avoue.

La porte ne bougea pas ; mais, à ma grande surprise, j'aperçus au fond de la salle une pelisse de renard que je connaissais bien, avec ses maigres plis, son odeur de froid et de neige. L'oncle Fédia était entré depuis un 15 instant et se dissimulait dans l'encoignure. Ses petits yeux clignotants erraient avec crainte sur l'assistance, les juges, l'accusée ; surtout ils s'arrêtaient longuement sur les enfants, et il me sembla qu'ils avaient alors cette bonne lueur douce que je leur connaissais d'autrefois, 20 quand j'avais de la peine et que le vieux me donnait de belles images de Souzdal.

Tandis que le président, ayant fait rétablir l'ordre, commençait la lecture du jugement, l'oncle Fédia se grattait la tète et toussait d'un air préoccupé ; il regarda 25 encore les enfants là-bas, puis le Christ, et, tout à coup, avec de grandes précautions pour ne déranger personne, il avança de son pas timide et pressé dans l'allée vide, entre les deux rangées de bancs. Arrivé dans le prétoire, il s'agenouilla, fit le signe de la croix, et vint se planter 30 devant la table des juges en tortillant sa casquette.

24 Cœurs russes

— Que voulez-vous? lui dit le président, interrompant sa lecture.

L'oncle Fédia répondit de sa voix humble, à peine perceptible :

5 — Pardon ! messieurs les juges, mais cette femme n'est pas coupable. C'est moi, pécheur, qui ai mis le feu.

Les magistrats examinèrent le nouveau venu avec étonnement et incrédulité. Ils pensèrent d'abord avoir

10 affaire à un fou. On lui fit répéter sa déclaration, on lui demanda son nom. Ce nom excita un murmure dans l'assistance et réveilla des souvenirs dans la mémoire des juges. Ils causèrent entre eux à voix basse, se rassirent et posèrent diverses questions au

15 colporteur. Il y répondit avec soumission, gauchement, mais de manière à écarter tous les doutes. Pendant la nuit du sinistre, il était allé coucher à la grange du moulin ; il avait rencontré Akoulina se dirigeant avec sa charrette de paille vers la maison d'Anton Pétrovitch ;

20 après minuit, il avait quitté furtivement le moulin, gagné Ivanofka, pénétré dans l'enclos et mis le feu aux écuries ; depuis longtemps il méditait de se venger du seigneur qui l'avait fait battre cruellement l'année d'auparavant. — Ces mots "se venger" prenaient un accent singulier

25 dans la bouche de cet être chétif. — Comme on lui opposait ses dénégations, lors de la première enquête, le colporteur demanda aux juges si l'on n'aurait pas trouvé à Ivanofka un pot de goudron portant une certaine marque de fabrique ; ce pot faisait partie de son

30 assortiment de marchandises, il l'avait acheté à la ville l'avant-veille de l'événement, comme on pouvait s'en

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assurer. Le détail était exact; le pot qui avait dû servir à allumer l'incendie figurait parmi les pièces à conviction.

L'étonnement du premier instant faisait place à une persuasion nouvelle dans l'esprit des juges et des auditeurs. 5 Peut-être cette persuasion était-elle aidée par le désir secret que nous avions tous de voir le châtiment détourné de la tête d'Akoulina. Tout nous préparait à trouver le coupable dans ce vagabond, sur qui les soupçons de la première heure s'étaient si naturellement portés : l'in- 10 struction ne l'avait abandonné qu'à regret, faute de preuves suffisantes, et sans renoncer à l'espoir de faire la lumière sur ses mensonges. N'était-ce pas la justice divine qui éclatait, en le forçant à se déclarer au moment où il allait perdre une innocente? Depuis qu'il parlait, 15 il y avait une détente dans la salle, au lieu de l'angoisse qui nous oppressait auparavant, un sentiment confus que toutes choses étaient remises en leur place, pour le mieux.

L'interrogatoire, poursuivi sommairement, fut bientôt 20 terminé. Le président invita une dernière fois le déposant à affirmer sous serment ses révélations. L'oncle Fédia sembla hésiter une seconde ; il leva timidement les yeux sur le Christ, puis étendit la main vers lui. Le tribunal se retira pour rédiger une nouvelle sentence. Seul au 25 milieu de l'enceinte, sous le poids de tous ces regards lourds de haine, le colporteur baissait honteusement la tête, écrasé par la réprobation publique. Tout en m'avouant que mon vieil ami était criminel, je souffrais pour lui de cette horrible minute, de ce châtiment 30 par le mépris; ce fut presque un soulagement quand les

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magistrats reparurent avec la sentence. L'oncle Fédia était^condamné aux mines de Sibérie : la peine était réduite à dix ans, en considération de l'aveu volontaire. Les gendarmes l'entraînèrent ; comme il passait près de moi, 5 retardé par la foule qui se pressait à la porte, je fouillai dans ma poche et glissai les quelques roubles que j'y trouvai dans la main du condamné.

— Adieu, pauvre oncle Fédia !

Il murmura :

lo — Merci, bârine ! ce n'est rien, mon malheur ne

gênera personne.

Je me souvins alors qu'il m'avait déjà dit cette phrase,

du même ton singulier, la nuit où il partit de chez nous.

On l'emmena, je le perdis de vue.

15 Au dehors, les paysans entouraient Akoulina et

l'accablaient de félicitations. Elle ne savait que pleurer

en répétant :

— Loué soit Dieu ! . . . Ah ! le maudit bohémien, qui voulait faire périr une innocente !

20 On la ramena en triomphe au village ; le soir, on fit venir les musiciens pour la fêter et il y eut grande réjouissance au cabaret.

On continua à parler quelque temps de cette affaire, tandis qu'on rebâtissait la maison d'ivanofka. Bientôt,

25 le souvenir disparut avec les ruines qui l'entretenaient ; il en resta seulement l'habitude de faire bonne garde dans les habitations isolées, quand passaient des colporteurs. Des mois s'écoulèrent, et des années. Attendez : quatre ans jusqu'à mon entrée à l'école militaire

30 . . . ensuite mes deux ans d'école . . . c'est cela, il y avait six ans, quand je revins chez nous aux vacances d'été.

L'Oncle Fcdia 27

Un matin, comme nous prenions le thé dans le jardin, nous vîmes accourir le prêtre tout troublé.

— Justice divine ! si vous saviez ce qui vient d'arriver! s'écria-t-il du plus loin qu'il nous découvrit.

— Je sais, dit mon père, le meunier s'est tué en 5 tombant de son échelle. Eh bien ? quoi ? la perte n'est pas grande ; c'était une espèce de sauvage, mauvais coucheur et redouté des paysans.

— Oui, reprit le prêtre, mais vous ne savez pas le plus terrible ; cet homme m'a fait chercher au moment 10 de mourir et m'a confié son secret : — Père, m'a-t-il dit, je suis un grand pécheur ; c'est moi qui ai brûlé Ivanofka dans le temps, pour me venger du seigneur de là-bas, qui avait jadis fait partir mon fils comme recrue. — Que distu ? C'est le colporteur Fédia qui a commis et expié 15 ce crime. — Non, père, c'est moi. L'oncle Fédia avait couché dans ma grange, même qu'il m'a vendu le pot de goudron avec lequel j'ai mis le feu. Je crois bien qu'il s'est aperçu de quelque chose et qu'il me soupçonnait. Le matin du jugement, il passa au moulin et me dit d'un 20 air entendu : " Il y aura aujourd'hui un grand malheur, on va condamner Akoulina, qui est peut-être bien innocente. ..." Je menaçai le colporteur, et, comme il avait grand'peur de moi, il s'éloigna en tremblant. C'était une âme du bon Dieu : il aura pris pitié de la veuve et de 25 ses enfants ; il se sera livré pour les sauver. ... Et moi, misérable pécheur, je me suis tu. . . . Père, dites qu'on répare l'injustice, pour qu'elle ne pèse pas sur mon âme !

Y a-t-il un pardon pour moi ? — Je n'ai eu que le temps de l'absoudre : ce malheureux est mort dans l'épouvante 3° de son péché.

28 Cœurs russes

Immédiatement nous emmenâmes le prêtre chez le gouverneur de la province. On fit écrire en Sibérie, de tous côtés. Des mois se passèrent en correspondances inutiles. Faute d'indications suffisantes, on ne savait S là-bas quel déporté nos magistrats réclamaient. Enfin le gouverneur général de la Sibérie a clos la correspondance par une lettre assez sèchement tournée : " On se moquait de lui, vraiment ; croyait-on qu'il fût facile de trouver un Fédia dans nos possessions d'Asie et qu'il n'y

lo eût qu'un seul vagabond de ce nom ? Depuis un an, il était mort deux Fédia à l'hôpital de Tomsk et trois à l'hôpital de Tobolsk, sans parler des autres. Si les fonctionnaires de l'intérieur n'avaient pas des dossiers mieux en règle, il ne leur restait qu'à venir vérifier eux-mêmes

15 les registres d'écrou de toute la Sibérie, pour retrouver leur Fédia dans le tas des déportés, vivants ou morts."

Quand on apprit dans le village l'insuccès de nos démarches, Akoulina apporta un panier d'œufs au prêtre, en le priant de célébrer un service pour le repos de l'âme

20 du pauvre oncle Fédia. Nous allâmes tous à l'église. Jamais je n'ai prié d'aussi bon cœur ; pour la première fois, je compris bien le sens de ce verset, que l'officiant lisait dans l'évangile du jour : " Père, comme tu m'as envoyé dans ce monde, moi j'y ai envoyé les miens."

25 Je compris, en voyant repasser devant mes yeux l'humble figure de l'oncle Fédia, tremblant dans sa pelisse de renard, au milieu du prétoire, sous les mépris de la foule. De ceux qui l'injuriaient alors, beaucoup étaient là qui pleuraient maintenant, en pensant à ce frère méconnu,

30 mort dans l'hôpital des mines, à Tomsk ou à Tobolsk, on ne saura jamais.

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