LE FIFRE PÉTROUCHKA
Comme M. P... achevait son récit, un domestique entra, apportant le troisième samovar de la soirée. Je reconnus le ménétrier qui faisait danser au cabaret tout à l'heure ; je distinguai sur sa capote la petite croix de fer de Saint- George, celle qu'on donne aux soldats. 5
— Tiens ! dis-je à mon hôte, le musicien du village est à votre service ?
— Oui, répondit M. P. , . Vous savez qu'en vertu d'une loi vieille comme les patriarches, on a d'autant plus de serviteurs qu'on a moins de services à leur demander, 10 moins de besoins à satisfaire. Dans toute vraie maison russe, ils se mettent dix pour faire très mal la besogne qu'un seul fait très bien chez vous. C'est le principe de
la division du travail, appliqué à un travail absent. Ce bonhomme, qui répond au nom de Pétrouchka, est 15 spécialement chargé de l'entretien et de l'alimentation des samovars. C'est la seule fonction que son intelligence lui permette. Encore m'apporte- 1- il souvent de l'eau tiède, quand il ne disparaît pas tout à fait pour racler son violon dans quelque coin. Vingt fois j'ai voulu 20 casser aux gages ce vieil imbécile, qui n'aurait plus qu'à crever de faim dans sa hutte, paresseux comme il est ; seulement . . .
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— Seulement, vous êtes trop bon !
— Mais non ! c'est lui qui est bon ! c'est lui qui est un héros ! Quand j'ai envie de le battre, je me rappelle le siège de Baya2ed, et alors je suis tenté de l'embrasser.
5 Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler du siège de Bayazed. Eh bien ! si ce glorieux fait d'armes illustre notre histoire, c'est peut-être à Pétrouchka que nous le devons. —
Je regardai avec étonnement l'ancien soldat. Je con-
lo naissais cet épisode légendaire de la guerre de Turquie, la défense de Bayazed. Au mois de juin 1877, l'armée russe du Caucase, forcée de battre en retraite, avait jeté dans cette petite place quelques compagnies de réguliers et quelques pelotons de Cosaques, environ 1500 hommes,
15 commandés par un major. Coupée du gros des forces russes, qui rétrogradaient sur Erivan, entourée par 20,000 Turcs, cette garnison avait tenu bon pendant vingt-trois jours, sans pain, presque sans eau, continuellement sur la brèche ; quand les troupes du général Tergoukassof,
20 reprenant leur mouvement offensif, parvinrent à dégager Bayazed le 28 juin, ce qui restait de la garnison était tellement affaibli que les hommes pouvaient à peine porter leurs fusils.
— Oui, reprit mon hôte, Pétrouchka, fifre au régiment 25 d'Erivan, fut un des héros obscurs (jui nous aidèrent à.
défendre cette bicoque contre toute une armée ; non seulement il y a versé de son sang et ramassé des blessures dont il souffre encore : cela, beaucoup dautres l'ont fait ; mais il y eut une minute où ce bonhomme, bien à 30 son insu peut-être, décida du sort de la place. La chose vaut la peine d'être contée.
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Ah ! imprudent, vous ne saviez pas à quoi vous vous exposiez en venant relancer dans ses bois un ermite bavard, qui vit tourné vers le passé ! Vous êtes mon prisonnier, ma victime ; puisque j'ai trouvé une paire d'oreilles complaisantes, j'y vide sans pitié mon sac à 5 souvenirs.
En 1877, quand la guerre d'Orient, qu'on supposait devoir être une marche triomphale, se dessina comme une partie sérieuse, avec ses alternatives de succès et de revers, on appela les réserves, et beaucoup d'anciens 10 officiers reprirent du service. Je fus de ceux-là. J'obtins d'être replacé à l'armée du Caucase, dans ce régiment d'Erivan où j'avais passé quelques années de ma jeunesse; j'emmenai mon Pétrouchka, qui appartenait à une des classes rappelées. Je dois dire qu'il marquait peu 15 d'empressement à aller délivrer ses frères slaves et que je me défiais de ses qualités guerrières ; en revanche, je connaissais ses aptitudes musicales et je lui fis donner un emploi de fifre, vacant dans mon bataillon. Je vous fais grâce du récit de notre campagne jusqu'à Bayazed ; 20 il vous suffira de savoir que nous comptions dans une des compagnies abandonnées là par l'armée en retraite.
Représentez-vous une petite citadelle à demi ruinée, posée sur une étroite corniche, au flanc d'une paroi de rocher, en face du mont Ararat ; les crêtes des mon- 25 tagnes dominent la place de tous les côtés. Le 6 juin au matin, nous vîmes ces crêtes se couronner de tirailleurs, puis de cavaliers et de canons ; c'était l'armée turque qui prenait position sur ces hauteurs, d'où son feu plongeait dans nos retranchements. Le gros village de Kurdes 30 et d'Arméniens, d'où nous tirions nos subsistances, était
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tassé dans la vallée, sur les pentes du mamelon de Bayazed. A la nuit, une nappe de flammes couvrit ce village ; les Kurdes, excités par l'approche de leurs coreligionnaires, s'étaient jetés sur les chrétiens, égorgeant
5 les hommes et incendiant les maisons ; nous voyions distinctement le massacre des malheureux Arméniens, les femmes et les enfants précipités dans les brasiers. Les cavaliers turcs se joignirent aux Kurdes pour piller le quartier chrétien et emmener le bétail ; il ne resta
lo qu'un monceau de ruines et de cendres.
Nous nous étions barricadés à la hâte, en bouchant avec des pierres les portes et les brèches du mur ; notre approvisionnement consistait en une petite réserve d'orge et quelques caisses de biscuit. Ce qui nous inquiétait
15 le plus, c'était le manque d'eau: dès le premier jour, l'ennemi détourna la source qui alimentait la citadelle. Un autre ruisseau coulait dans la vallée, à trois cents pas du rempart ; mais l'approche nous en était interdite par le feu des positions turques. Quand il se vit investi,
20 le commandant ordonna de remplir tous les tonneaux, vases et marmites que nous possédions: pour 1500 hommes, c'était de quoi vivre quatre à cinq jours.
Le 8, nous repoussâmes un premier assaut qui nous coûta pas mal de monde. Les alertes se succédèrent
25 sans interruption les jours suivants ; notre faible effectif, obligé de fournir des postes nuit et jour, fut bientôt sur les dents ; mais nos pertes les plus sensibles étaient celles qu'on faisait chaque nuit, en allant à la maraude pour découvrir des vivres dans les décombres du village
30 et puiser de l'eau au ruisseau de la vallée. Tous les soirs, une colonne de volontaires partait pour ces périlleuses
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expéditions ; les Turcs, avertis de nos habitudes, balayaient les abords de la place ; la colonne laissait en chemin dix, quinze, parfois jusqu'à vmgt hommes, et, pour ce prix sanglant, elle rapportait quelques seaux d'eau empoisonnée ; car l'ennemi avait eu soin d'entasser dans 5 le ruisseau des cadavres d'hommes et de chevaux, qui communiquaient à cette eau une odeur fétide.
On rationna les soldats à une livre de biscuit et un bidon par jour ; encore était-ce là un idéal d'abondance dont il fallut bien rabattre par la suite. Dès la première 10 semaine du siège, on avait dû renoncer à laver les plaies des blessés et à faire de la soupe pour eux. Ce tourment de la soif nous était infligé pendant les ardeurs d'un été d'Asie, après des nuits de guet et de combat ; le matin, nos premiers regards se levaient anxieux vers le ciel, 15 brûlant comme une voûte de four, où pas un nuage ne venait promettre un soulagement à notre supplice. Mais il reste de ces journées un monument plus éloquent dans sa simplicité que tous les récits : ce sont les ordres quotidiens adressés à la garnison par son brave com- 20 mandant. Tenez, feuilletez ceci.
M. P... me montra, sur un rayon de bibliothèque, une plaquette de quelques pages qui portait ce titre : Les vingt-trois jours du siège de Bayazed^ Pétersbourg, 1878. Je parcourus cette brochure; je regrette de ne 25 pouvoir tout reproduire d'un document si curieux et si honorable :
Ordre n" 6. — 9 juin. — J'adresse mes remerciements sincères aux officiers et aux soldats pour la vaillance avec laquelle ils ont repoussé l'assaut d'hier. 30
Attendu que la provision d'eau s'épuise rapidement
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et que le siège peut durer longtemps, la ration est réduite
à un demi-bidon.
Aujourd'hui, on creusera une fosse dans le sous-sol
des casemates et on rendra à la terre le corps du lieu- 5 tenant-colonel Kovalevsky, tué dans l'affaire du 6 ; on
damera la terre sur le corps.
Ce soir, on désignera une équipe de travailleurs et
une escorte de Cosaques pour percer une tranchée dans
la direction du ruisseau ; les hommes qui s'engageront lo dans cette tranchée doivent porter avec eux de la vaisselle de bois et laisser les bidons, afin d'éviter le bruit. Ordre n" y. — lo juin. — Les hommes de corvée ont
fait trop de bruit hier soir, l'ennemi averti a arrêté la
sortie par son feu.
15 Attendu que la réserve d'eau de l'hôpital est épuisée,
les blessés et les malades participeront à la distribution
de la garnison; ils recevront un bidon le matin et un le soir. A partir de demain, la ration de biscuit sera réduite à
une demi-livre par homme.
20 Ordre n" 10. — 14 juin. — A partir de demain, la
ration de biscuit sera réduite à un cjuart de livre par
homme.
La sortie d'hier ayant réussi, on donnera de l'eau aux
blessés et aux malades de l'hôpital pour faire cuire la 25 soupe.
Ordre it" 12. — 17 juin. — Afin de ménager nos
réserves de biscuit, on portera de 25 à 50 le nombre des
hommes commandés cette nuit i)our la sortie à l'eau ;
une partie d'entre eux se répandra dans le village pour 30 chercher dans les décombres des maisons les objets
comestibles qui pourraient s'y trouver encore.
Le Fifre Pctrouchka 35
Ordre 71° ij. — 18 juin. — Aujourd'hui, on ensevelira dans la fosse du sous-sol des casemates le corps du lieutenant-colonel Patzévitch, mort de ses blessures le 16. On damera la terre sur le corps.
La sortie d'hier ayant réussi, la distribution de biscuit 5 est supprimée aujourd'hui. Les hommes se nourriront des aliments recueillis dans le village.
On renouvellera la sortie, la nuit prochaine, pour le même service.
Ordre jf 16. — 21 juin. — La sortie d'hier ayant été 10 arrêtée par l'ennemi dès le début, on délivrera aujourd'hui du biscuit à la garnison, à raison d'un huitième de livre par homme. On fera cuire les aliments qui restent pour les malades.
Ordre n" 18. — 23 juin. — La sortie à l'eau n'ayant pas 15 réussi hier, on donnera aux malades un bidon et aux combattants un quart de bidon.
Ordre n" iç. — 24 juin. — La sortie d'hier ayant encore échoué, on donnera aux malades un bidon et aux combattants une cuillerée d^eaii. 20
Comme il n'y a plus de pain à l'hôpital, faute d'eau pour le cuire, on réservera aux malades le peu de biscuit qui reste, à raison d'un quart de livre par tête ; pour nourrir la garnison, on abattra mon cheval et celui de l'adjudant de place. 25
Héros de Bayazed ! vous êtes dignes de ce nom, parce que, jusqu'à ce jour, vous avez supporté avec fermeté et sans murmures toutes les privations dont vous souffrez, enfermés dans cette forteresse. Courage ! mes amis, courage pour les épreuves futures ! de très grandes 30 nous sont encore réservées ; mais ne perdez pas l'espoir
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d'être délivTés ; soyez certains qu'on se hâte à notre secours et que des obstacles imprévus retardent seuls nos libérateurs. Quoi qu'il arrive, souvenez-vous que le serment, la loi, le devoir, l'honneur de notre patrie
5 exigent que nous mourions à ce poste ; nous le ferons, malgré toutes les ruses de notre adversaire, qui nous propose chaque jour de nous rendre à des conditions avantageuses. Souvenez-vous, mes amis, que Dieu nous voit, que nous faisons cette guerre pour la défense de
10 ceux qui croient en lui, et qu'il ne nous abandonnera pas.
— Songez, reprit M. P..., comme je lui rendais sa brochure, qu'après cette journée où nous fûmes rationnés à une cuillerée d'eau, il y en eut encore quatre avant la délivrance. — Mais ces souvenirs m'emportent, et je ne
15 voulais vous parler que de Pétrouchka. Vous vous demandez ce qu'il devenait dans tout cela. Ses talents n'avaient plus d'emploi à Bayazed ; l'heure n'était pas à la musique, sauf à celle du canon. On métamorphosa le fifre en canonnier. Il ne marqua pas dans cette
20 nouvelle partie, ce ne fut pas là qu'il trouva la gloire ; mais, durant ce siège mémorable, Pétrouchka eut trois idées, les seules probablement qu'il ait eues dans toute sa vie ; les deux premières étaient des idées tactiques, elles furent médiocres et tournèrent à mal ; la troisième
25 était une idée musicale ; celle-ci fut excellente, comme vous le verrez.
Il y avait, dans la citadelle, une ancienne chapelle abandonnée, adossée au mur du nord et prenant jour sur la campagne par deux meurtrières pratiquées dans ce
30 mur. Cette chapelle était bâtie sur un vaste caveau, qui
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avait dû servir de prison ou de dépôt de vivres au temps des Turcs ; une large ouverture, fermée par une dalle mobile, donnait accès dans ce caveau. C'était là qu'on ensevelissait les soldats tués ; et, malheureusement, il n'y avait pas de jour où il ne fallût déplacer la dalle pour 5 descendre de nouvelles victimes dans le souterrain.
Une après-midi, comme nous étions à jeun depuis l'aube, Pétrouchka, me voyant d'assez méchante humeur, vint à moi d'un air de mystère et me confia qu'il croyait tenir notre souper. Il avait observé qu'un couple de 10 pigeons sauvages revenait chaque soir se poser dans les embrasures du mur et en ressortait le matin. Apparemment ces oiseaux passaient la nuit dans l'intérieur de la chapelle, il serait facile de les y capturer. Après m'avoir révélé son projet, mon homme partit en grand secret 15 pour cette expédition ; il se glissa dans le bâtiment désert et se mit en embuscade sous les meurtrières.
Les pigeons entrèrent ; Pétrouchka se jeta à leur poursuite, armé d'une grande gaule. Mais la nuit était venue dans la chapelle, et il n'avait pas osé prendre de 20 lumière de peur d'éveiller l'attention, d'attirer des copartageants. Le malheur voulut que, ce jour-là, on eût déposé à l'orifice du caveau deux soldats tués la veille, en négligeant de replacer la dalle : Pétrouchka buta contre ces corps, s'embarrassa dans les cordes destinées 25 à les descendre et tomba, la tête la première, dans le trou béant. Le lendemain matin, comme je le cherchais partout, on entendit des cris pitoyables qui sortaient de chez les morts, sous la chapelle ; on retira le chasseur de pigeons tout contus, à demi asphyxié et fou d'épouvante, 30 après cette nuit passée dans le sépulcre. L'aventure
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a eu les honneurs de l'histoire : vous la trouverez à l'appendice de la relation du siège, égayant ces pages tragiques.
La seconde idée de Pétrouchka fut encore moins 5 heureuse, bien qu'inspirée par un brave sentiment. Le jour où le commandant prescrivit d'abattre les derniers chevaux d'officiers, j'ordonnai à mon serviteur de mener ma pauvre monture au sacrifice. Pétrouchka lut dans mes yeux le regret que j'éprouvais à me séparer ainsi de
10 mon cheval de bataille ; il me communiqua un plan dont la réussite devait nous procurer des vivres et retarder l'emploi des ressources suprêmes. Il croyait savoir qu'une bonne provision de blé existait encore dans une maison d'Arménien; seulement cette habita-
15 tion, séparée du village, s'élevait au milieu d'un champ découvert, il était impossible de l'atteindre sans être mitraillé par l'ennemi. Il fallait trouver un stratagème : Pétrouchka et quelques-uns de ses camarades l'avaient trouvé.
20 A la nuit, on les vit se partager une pile de madriers abandonnés dans les chantiers de la citadelle ; chacun des volontaires chargea une de ces planches sur ses épaules et s'engagea dans la tranchée, à l'heure de la sortie aux vivres. De la tranchée, ils gagnèrent le
25 champ découvert en rampant sous leurs carapaces. Pétrouchka ne se doutait guère qu'il plagiait la tactique d'assaut des Romains. Il allait, s'applaudissant du succès de son invention, riant aux balles turques qui mouraient sur sa cuirasse. Mais comme il touchait au
30 port, un obus s'abattit précisément sur les planches mouvantes, culbuta avec fracas trois ou quatre d'entre
Le Fifre Pétrouchka 39
elles, rompit l'ordonnance de la petite troupe : le bruit et la lumière trahirent les mouvements. Aussitôt, les avant-postes ennemis foudroyèrent ces malheureux de décharges répétées ; les volontaires se replièrent précipitamment. Continuant, hélas! leur plagiat inconscient, 5 ils rapportaient sur leurs boucliers improvisés, transformés en civières, une douzaine de morts et de blessés.
Parmi ces derniers se trouvait Pétrouchka, percé de deux balles. Ses blessures, dont la malignité se révéla par la suite, parurent alors assez bénignes ; il en fut 10 quitte pour une semaine de lit, et, durant les deux dernières journées du siège, il revint flâner avec les convalescents dans l'enceinte de la citadelle.
Ces dernières journées avaient consterné les plus fortes âmes. Le 21, comme vous pouvez le voir à cette 15 date dans les ordres du jour, le commandant avait communiqué à la garnison une bienheureuse nouvelle ; soit qu'il eût en réalité quelque avis, soit qu'il voulût relever le moral du soldat, notre chef annonçait l'arrivée d'une armée de secours pour le lendemain. Le 22, dès 20 l'aube et jusqu'au soir, tous les yeux fouillaient impatiemment l'horizon. Rien que l'éclair accoutumé des canons turcs. Le 23, le 24, on attendit encore d'heure en heure la réalisation de cette promesse.
Rien, toujours rien ! 25
Alors les espérances, un moment exaltées, retombèrent de toute leur hauteur dans un abattement pire que les incertitudes passées. Plus de pain, une cuillerée d'eau nauséabonde, une chaleur accablante, et cette odeur insupportable des cadavres, qui pourrissaient aux 30 abords de la citadelle, empestant l'air que nous respirions.
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Les hommes encore valides, brisés de fatigue, ne suffisaient plus aux services multipliés qu'on exigeait d'eux. Beaucoup s'asseyaient à terre, l'œil éteint, les lèvres serrées, sans murmure, mais avec le désir visible de la 5 mort.
Le 27, on mangea le dernier cheval; c'était l'agonie pour le lendemain, si le ciel ou les hommes n'avaient pas pitié.
Le soir de ce jour, aux premières ombres, on signala
10 un parlementaire ennemi sous le rempart. Le commandant et les officiers du conseil se portèrent à sa rencontre ; cet homme fut introduit et nous remit une missive du général turc. C'était la huitième depuis le début du siège ; on avait dédaigneusement renvoyé les
15 précédentes. Le commandant prit le papier, l'éleva à niveau de la lanterne qui éclairait le cercle dofficiers et nous en fit la lecture à haute voix. Schamyl-Pacha informait les assiégés que le général Loris-Mélikof, ayant tenté d'opérer sa jonction avec l'aile gauche de l'armée
20 russe, avait été battu et contraint d'évacuer Kars ; Tergoukassof, qui commandait cette aile gauche, avait perdu, de son côté, plus de sept mille hommes en diverses rencontres et repassait la frontière : nous restions seuls, abandonnés sur le territoire ottoman. Le pacha,
25 mû par un sentiment d'humanité, nous engageait à cesser une lutte sans espoir et nous offi"ait les conditions honorables que méritait notre bravoure.
Tandis que le major lisait, des groupes nombreux de soldats étaient venus se masser derrière nous ; j'épiais
30 sur leurs visages découragés l'impression produite par ces tristes nouvelles. Elles ne trouvaient que trop de
Le Fifre Pétrouclika 41
créance : puisque nos frères n'accouraient pas à notre aide, c'est qu'ils étaient malheureux partout, comme l'affirmait le général ennemi. Le commandant laissa tomber la lettre à ses pieds et garda le silence.
Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas l'angoisse 5 de cette minute. Sous la clarté hésitante du fanal, autour du parlementaire turc, l'état-major était rangé, débordé par le flot des soldats ; les figures inquiètes de ceux-ci interrogeaient les chefs, et les chefs se taisaient, la tête basse. Chacun examinait son cœur, craignant de 10 le deviner et de deviner du même coup celui de son voisin ; chacun luttait à part soi, mollement, contre les sophismes du désespoir, les lâchetés qui commençaient à ramper dans les âmes. La limite des forces humaines n'était-elle pas atteinte? Faire plus, n'était-ce pas folie? 15 Moment terrible, où nul ne parlait, parce que tous attendaient la voix d'un plus faible qui vînt entraîner et excuser la faiblesse grandissante de tous. Nous sentions que chaque seconde triomphait d'une volonté et mûrissait la défaillance commune, qui allait trouver un interprète ; 20 les regards se fuyaient pour ne pas se trahir en se rencontrant. Je détournai les miens ; ils se portèrent machinalement sur un homme qui approchait, le bras en écharpe et le front bandé. C'était mon vieux serviteur, accouru pour s'enquérir de la cause du rassemblement ; 25 il n'avait rien entendu, ignorait ce qui se passait et considérait curieusement le gros Turc, immobile dans sa dignité d'Oriental.
Alors Pétrouchka eut son idée, la bonne : une idée facétieuse, une joyeuseté de paysan russe, qui traversa 30 je ne sais comment sa cervelle. Il vint se planter tout
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droit devant le parlementaire, tira de sa poche son fifre, muet depuis si longtemps, le porta à ses lèvres, et, à la barbe du Turc étonné, il soufifîa dans Tinstrument.
5 Ce que Pétrouchka jouait, c'était la première phrase de notre hymne national et militaire : Dieti satire le tsar !
Xows, savez si elle est puissante et superbe, cette phrase ! Aux grands jours des fêtes d'armée, vous l'avez
lo entendue passer comme une tempête sur le front des bataillons, faisant battre les cœurs, sonner les sabres et claquer les drapeaux. Dès qu'elle éclate, un froid serre à la gorge le plus tranquille de nous, et le sang se jette aux yeux, comme demandant à se répandre. — Ce jour-là,
15 dans le fifre de Pétrouchka, elle n'avait pas son grondement de tonnerre ; prisonnière dans ce petit roseau, elle en sortait toute sourde, malheureuse et suppliante. Pourtant chacun la reconnut et tressaillit ; quelque chose d'oublié venait de se lever au milieu de nous ; ce
20 n'était pas ce paysan qui soufflait dans son méchant tuyau de bois, c'était la voix de la grande Russie qui nous promettait secours, la voix de la patrie gémissante qui conjurait de garder son honneur et commandait de mourir.
25 Ah ! la curieuse machine que nous sommes, mon cher ami ! Une vibration d'air nous avait changés en une seconde. A la dépression morale sous laquelle nous succombions, un sursaut de tous les cœurs succéda en un clin d'œil ; chacun se secoua comme tiré d'un mauvais
30 rêve, chassant un souvenir de honte ; les têtes se relevèrent, les regards qui se fuyaient se rencontrèrent avec
Le Fifre Pctrouchka 43
de nobles flammes. — Le commandant ramassa brusquement le papier, le jeta à l'émissaire et dit :
— Va te faire pendre !
Prit-on cette réponse pour un ordre mal donné? Etait-il vrai, comme on me l'affirma depuis, que cet 5 envoyé fût un transfuge de notre camp, passible des lois militaires? Peut-être. Dame! vous ne trouverez pas la fin de mon histoire très correcte ; mais ne demandez pas trop de sang-froid à des désespérés qui meurent de faim. Bref, je ne sais comment, je ne sais par qui, en 10 moins de trois minutes, le parlementaire était branché à la lanterne, et, sous le pauvre diable qui gigotait, Pétrouchka, goguenard, continuait de souffler dans son fifre.
Chacun alla reprendre son poste de nuit. Il n'eût 15 pas fait bon pour les Turcs nous attaquer à ce momentlà. Un pressentiment confus nous disait que nous touchions à la fin de nos peines.
A l'aurore, le 28, des mouvements inusités se produisirent sur les montagnes ; des feux d'artillerie se 20 croisaient qui n'étaient pas dirigés sur nous. Bientôt nous vîmes les lignes ennemies reculer en combattant ; une colonne débouchait sur les hauteurs ; du rempart, la vigie nous jeta un cri de joie : elle avait reconnu les uniformes et les enseignes russes. En un instant, tout 25 ce qui pouvait encore courir dans la garnison fut sur le mur ; nous suivions les péripéties de la lutte, nous distinguions les régiments qui avançaient. Vers midi, les Turcs évacuèrent en désordre la vallée ; un gros de cavaliers s'élança sur les pentes de la citadelle. Je vous 30 laisse à penser les cris, les gestes fous, les appels des
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gens qui m'entouraient. Cependant on affichait au quartier un ordre du commandant, le dernier.
Ordre «" 2j. — 28 juin. — A l'approche de nos libérateurs, on hissera, près du drapeau, les enseignes du 5 bataillon de Stavropol et les guidons des sotnias cosaques. Toutes les troupes se rangeront en ordre de parade sur le rempart ; autour du drapeau, on chantera l'hymne : Dieu sauve le tsar ! et on criera : Hourrah !
"Toutes les troupes," c'est-à-dire les quelques centaines
10 de spectres qui se traînaient encore dans les cours, se serrèrent autour de leur étendard. Ces voix faibles,
. étranglées par la soif, entonnèrent le chant avec un tremblement enfantin. Un peu en avant, Pétrouchka donnait le ton, jouant sur son fifre, comme la veille.
15 II faut croire que nous offrions un singulier tableau, lamentable et touchant ; nos yeux habitués ne s'en rendaient pas compte, mais nos camarades de l'armée de secours m'ont dit depuis qu'ils n'avaient jamais rêvé un aussi effroyable spectacle. "Vos hommes étaient
20 verts, je ne peux pas trouver d'autre mot," me disait l'un d'eux.
Oui, nous ne devions pas avoir la mine de tout le monde. Le général Tergoukassof, arrivant au galop en tête de son escorte, s'arrêta à notre vue; des larmes
25 montèrent aux yeux de ce vieux soldat. Il se précipita sous la poterne, serra contre son cœur notre commandant, puis il alla droit au fifre et lui cria :
— Continue, mon brave, je te donne la croix de Saint-George !
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Pétrouchka, toujours facétieux, répondit :
— Merci, Votre Excellence ; mais qu'il vous plaise d'abord de me faire donner un verre d'eau : il y a vingtquatre heures que je n'ai bu.
— Vous voyez bien, grommela M. P,.. en se levant, S que je ne peux pas congédier cet animal-là !
VARVARA AFANASIEVNA
Comme nous continuions à deviser sur la condition des paysans, je parlai à mon hôte de certains individus de cette classe que j'avais vus figurer dans les procès politiques : je lui dis combien ceux-là ressemblaient peu au 5 type idéal qu'il venait d'évoquer.
— Au point de vue du moraliste, vous avez mille fois raison, me répliqua Michaïl Dmitritch ; mais, au point de vue du pyschologue, la différence n'est qu'apparente ; ce sont les mêmes moteurs qui, bien ou mal dirigés,
lo produisent des actions si diverses. J'ai essayé de vous faire entrevoir une face de l'âme russe, celle qu'on pourrait appeler l'ancienne. C'est la mieux explicable, en somme, et nous n'avons pas le privilège de l'héroïsme inconscient : votre moyen âge a connu des races pareilles
15 a ce qu'est aujourd'hui la nôtre ; vous y retrouveriez
mille traits semblables à ceux que je viens de rappeler.
Tel croisé français ou allemand du xiii^ siècle ne devait
guère différer de mon Fédia et de mon Pétrouchka.
Ce qui vous déconcerte, c'est la face nouvelle, l'aspect
20 inattendu sous lequel se présente cette âme, quand un accident la précipite de son xiii* siècle dans le xix"^. — Vous avez vu ce matin, mon cher monsieur, et vous
Varvara Afanasiévna 47
avez bien voulu admirer, pour flatter ma vanité de propriétaire, l'unique arbre fruitier de ma serre, le merisier des steppes sur lequel j'ai greffé des prunes ; vous m'avez cru sur parole quand je vous ai dit que ce sauvageon, couvert d'épines et de baies amères, avait poussé l'an 5 dernier une branche miraculeuse, chargée de reinesclaude grosses comme des œufs. Cet arbre est l'image de mon pays ; je n'en connais pas de plus exacte. Sur le jeune tronc sauvage, nous avons greffé çà et là vos idées d'Occident ; longtemps encore l'arbre continue à 10 porter ses fruits naturels ; mais quelques rameaux, contraints de se soumettre à l'expérience, donnent le fruit nouveau ; nourri d'une sève trop violente, ce fruit apparaît transformé, monstrueux parfois. La plupart des gens qui le contemplent ne comprennent rien à cette 15 végétation hybride ; beaucoup, trop pressés pour faire le tour du phénomène, n'en voient qu'un côté, et ceux-là de disputer : " C'est un merisier, crient les uns. — C'est un prunier," répliquent les autres. Nous voici ramenés à cette fameuse question du nihilisme, sur laquelle on a 20 tant déraisonné.
Le nihilisme, c'est cela et ce n'est que cela : le produit des idées modernes greffées à la hâte sur le tronc russe. Un hasard d'éducation, de fortune, tire brusquement Fédia ou Pétrouchka de son milieu naturel, de son 25 indolence de pensée, lui infusant tout d'un trait la science nouvelle, l'orgueil de la raison avec son besoin de liberté ou de révolte : prenez le mot que vous voudrez, je ne préjuge pas. L'esprit de mon paysan est changé, mais non pas son âme et ses instincts, qui résistent plus 30 longtemps. Dans ce cerveau où vous avez logé vos
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spéculations hardies, le sang vigoureux du primitif continue de battre à flots pressés. Chez vous, l'évolution s'est opérée lentement sur tout l'être ; ces hardiesses de pensées ne sont plus servies, sauf rares exceptions, par 5 un tempérament redoutable, par une âme encore brûlante de foi ; chez mon homme, le tempérament est entier, la foi instinctive, si bien que, faute de mieux, il en arrivera à ce compromis risible, la foi au néant, et qu'il s'y précipitera tête baissée. Dans ce malheureux, il y a un
10 conflit de natures, et, si je puis dire, un conflit de siècles ; plus que personne, il a droit de s'appliquer la parole de Job : Poenae tnilitant in vie. Des peines luttent en moi.
Ce qui sortira de ce conflit, le diable seul le sait ;
15 mille folies, mille formes du désespoir. — Mais ne nous égarons pas dans la métaphysique. Voulez-vous voir une de ces greffes hâtives et le fruit qu'elles donnent ? Il s'agit d'une femme : dans notre peuple, la femme est plus apte que l'homme à ces transformations subites, et
20 c'est chez elle que le phénomène est le plus curieux.
Ma mère avait recueilli dans ce village une petite fille dont la vive intelligence promettait beaucoup. Cette enfant partagea les premières leçons qu'on donnait à ma jeune sœur, lut à tort et à travers tout notre vieux fonds
25 de bibliothèque. Plus tard, ma sœur fut envoyée dans un institut de Moscou : sa compagne déclara qu'elle voulait parfaire ses études et se préparer à une profession libérale. Grand embarras, comme toujours, en pareille occurrence. Quand le Créateur donna des ailes aux
30 oiseaux, il eut soin de faire l'espace pour qu'ils pussent voler ; nous, dans notre sollicitude imprudente, nous
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leur donnons des ailes et point d'espace. Ma mère consentit à emmener sa protégée à Moscou.
Varvara Afanasiévna — c'est ainsi qu'elle s'appelait — se mit en tête d'étudier la médecine. C'était le courant du moment ; des centaines de jeunes filles, en 5 Russie, voyant là une carrière possible pour elles, assiégeaient les facultés de médecine, réclamant avec instance leur admission aux leçons d'abord, puis aux diplômes et au libre exercice de cet art. Rien n'était organisé pour satisfaire leurs vœux; on en admit quelques-unes par 10 grâce à des cours spéciaux, ouverts dans un hôpital de Moscou. Varvara passait là ses journées depuis l'aube jusqu'à la nuit, penchée sur les tables d'anatomie, ne sentant ni le froid ni la faim, étudiant avec une passion toute féminine. 15
Au bout d'une année, l'état de nos affaires obligea ma mère à revenir à la campagne avec ses enfants ; elle voulut ramener au bercail sa petite villageoise, étant fort peu édifiée d'ailleurs par une occupation qu'elle ne comprenait guère et qui ne promettait aucun avenir à une 20 paysanne sans un sou vaillant. Cette fois, Varvara s'insurgea tout net et refusa de suivre sa protectrice. C'était en 1S72; le ministre de la guerre inaugurait à Pétersbourg, à titre d'essai, les fameux cours de médecine pour femmes à l'Académie chirurgico-médicale ; tous ces 25 mots-là s'étonnent un peu de se rencontrer, mais vous n'en êtes pas à vos débuts en Russie, et vous ne vous étonnez plus de rien, j'espère. Varvara, qui n'avait pas ses vingt ans, mit dans un mouchoir quelques hardes et quelques roubles, elle prit le train pour Pétersbourg et tomba 30 dans la capitale, plus seule que Robinson dans son île.
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Maintenant que vous voilà au fait, j'arrête mon récit et je laisse parler l'héroïne, ce sera tout profit pour vous. Ma mère ayant continué à lui faire passer quelques secours, Varvara se fit un devoir d'écrire de loin en loin 5 à sa bienfaitrice. Voici ses lettres : je les garde comme un document curieux pour l'histoire morale de notre temps.
M. P... alla prendre dans une armoire de son cabinet une liasse de papiers et m'en fit la lecture. Je 10 lui demandai la permission de transcrire quelques extraits de cette correspondance ; ils n'apprendront rien à personne en Russie, où pas un mois ne se passe sans que les journaux enregistrent des histoires semblables à celles-ci.
15 Varvara Afanasiévna à M'"' P...
Pétersbourg, \er noi'embre 1872.
Ma très honorée bienfaitrice,
Enfin ! l'Académie nous a ouvert aujourd'hui ses portes, les cours ont été inaugurés, et j'ai le bonheur
20 d'être au nombre des élues. Ce n'a pas été sans peine et sans inquiétudes. Par quelles transes moi et bien d'autres avons passé depuis trois mois ! Toute sorte de bruits contradictoires couraient dans notre petit monde. Tantôt on parlait du refus de l'autorisation suprême,
25 tantôt on nous menaçait de l'opposition de tel ou tel professeur. Personne ne savait au juste quel était le programme de l'examen d'entrée, mais on s'accordait à prédire que cet examen serait d'une sévérité extrême, pour décourager nos aspirations prématurées. Il y avait,
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assurait-on, plus de quatre cents demandes, et les admissions étaient limitées au chiffre de soixante-dix. Cependant nous nous préparions de notre mieux sur toutes les matières.
Vers le milieu du mois dernier, les examens ont 5 commencé : quelle déception pour nous ! On nous a posé quelques questions sommaires sur la physique, la chimie, les mathématiques, les langues latine et française ; des questions d'enfant, des plaisanteries ! L'examinateur m'a demandé les propriétés communes des corps ! il n'a 10 pas daigné m'interroger sur la géométrie, que j'avais tant travaillée. Nous avons parfaitement compris la raison secrète de cette indulgence : elle était pour nous humilier. On nous donnait à entendre qu'on s'cnquérait de notre développement plutôt que de nos connaissances acquises. 15 Nos ennemis espéraient ainsi déconsidérer l'œuvre que nous fondons, en refusant de la prendre au sérieux. Mais nous la ferons vivre en dépit de tout, cette œuvre sacrée !
Malgré la facilité ridicule de l'examen, quelques candi- 20 dates ont été évincées. Les malheureuses pleuraient à chaudes larmes et suppliaient les professeurs, en parlant de leur vie perdue. Devant ces désespoirs tragiques, on a consenti à dépasser le chiffre fixé de soixante-dix étudiantes ; on en a admis quatre-vingt-six, qui se sont 25 présentées ce matin à la leçon d'ouverture.
Vous n'imaginez pas quel public varié c'était, de toute classe, de tout âge, de toute provenance. Il y a des veuves, des femmes mariées, des jeunes filles ; l'une n'a que dix-sept ans. Quelques-unes de mes compagnes 30 sont venues des parties les plus lointaines de l'empire,
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du Caucase, de la Sibérie. Toutes les classes sont représentées, mais inégalement : les filles de petits employés de l'État ont donné le plus fort contingent ; puis les filles de petits marchands ; il y a seulement quatre 5 filles nobles, une fille de paysan comme moi, et une fille de soldat.
Quand la porte d'honneur de l'Académie de médecine — cette porte à laquelle nos sœurs frappaient vainement depuis dix ans — s'est ouverte pour la première fois
lo devant nous, nous l'avons franchie avec un sentiment d'orgueil triomphant. Nous nous sentions l'avant-garde de toutes les femmes russes, appelées enfin au libre emploi de leurs talents et de leur activité sociale. Pour ne pas compromettre l'institution, encore si précaire,
15 dont nous attendons tout, nous nous soumettons aux sacrifices et aux humiliations qu'on ne nous épargne pas. Ainsi, à notre entrée dans l'amphithéâtre, une inspectrice déléguée à notre surveillance nous a fait mettre en rangs comme des pensionnaires, comme si nous n'étions pas
20 des femmes émancipées par le savoir.
J'écris avec émotion la date de ce jour, qui marquera plus tard une ère dans l'histoire nationale, comme le jour de l'émancipation des serfs. Il a fait tomber les barrières dressées devant la femme. Le champ de
25 l'avenir nous est ouvert. Nous y venons chercher d'abord un moyen pratique de vivTe indépendantes et utiles aux autres ; ensuite et surtout le secret de la science, de la science que nous aimons d'une passion religieuse, qui peut seule fournir un remède à tous les
30 maux présents, une solution à tous les doutes, un idéal de vie.
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Vétershovng, février 1873.
Nous sommes sorties des hésitations et des incertitudes du début. Grâce à la protection du ministre de la guerre, grâce au legs généreux d'une donatrice et aux souscriptions du public, le cours de médecine pour femmes, qui 5 n'avait pas de budget, est assuré de vivre. Sa durée sera de quatre ans. Après ? . . .
Après, l'avenir est encore obscur : on ne sait toujours pas si nos diplômes nous conféreront des droits égaux à ceux des médecins hommes, et, sans ces droits, comment 10 lutter, comment trouver une situation qui nous fasse vivre ? Mais à chaque jour sufifit son mal. Maintenant il ne faut penser qu'à s'armer pour la lutte, à prouver notre aptitude aux droits que nous réclamons, à imposer notre supériorité. D'ailleurs nous sommes tout au 15 bonheur de pouvoir enfin travailler librement. Il faut entendre raconter à nos aînées leurs longs désespoirs, quand jadis on les admettait dans l'amphithéâtre à la dérobée, par des portes bâtardes et pour quelques minutes, comme des voleuses. Aujourd'hui, nous avons 20 un amphithéâtre à nous et la faculté d'y travailler du matin au soir ; nous avons nos heures réservées dans le cabinet anatomique ; enfin, nous pouvons apprendre l'anatomie sur de vrais cadavres ! Vous devinez si nous en profitons. Beaucoup de mes compagnes étudient 25 avec une telle fièvre qu'elles en tombent malades.
Au commencement, les leçons des professeurs étaient un peu superficielles ; ils s'obstinaient à nous traiter en enfants, à ne pas nous prendre au sérieux. Maintenant, la plupart nous rendent justice ; ils nous font les mêmes 3°
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leçons qu'aux étudiants, ils nous disent le dernier mot de la science. C'est le professeur d'histologie qui a su le mieux nous comprendre et conquérir nos sympathies ; il doit m'examiner dans quelques jours ; j'attends cet 5 examen avec angoisse, car je voudrais sur toute chose faire sentir à notre maître combien le sujet qu'il traite me passionne, quel amour il a su m 'inspirer pour l'histologie.
Nous vivons en assez bons termes avec l'inspectrice,
10 malgré l'irritation que nous cause toujours cette prétention de nous conduire comme des pensionnaires. A quel propos a-t-on grevé de cette sinécure le pauvre budget des cours ? Si l'on s'est imaginé qu'il s'établirait entre elle et nous des rapports maternels, on se trompe.
15 Le règlement nous oblige à l'informer de tout ce qui pourrait nous arriver dH extraordinaire. Qu'entend-on par là? Que nous lui racontions nos rêves quand nous avons la fièvre? Du reste, voici ce règlement, tel qu'il est imprimé sur nos permis de séjour.
20 " Les assistantes aux cours,— on ne veut pas nous appeler étudiantes, seule qualification que nous prenions en réalité, — sont strictement obligées d'informer l'inspectrice de tout ce qui leur arrivera d'extraordinaire. Elles doivent remplir leurs devoirs religieux et présenter
25 en conséquence des attestats de personnes ecclésiastiques. Elles doivent observer un ordre rigoureux durant les leçons et ne les troubler par des manifestations d'aucune nature. Elles ne pourront s'éloigner de la ville sans l'autorisation de l'inspectrice. Elles doivent porter
30 l'uniforme, et, en général, se conformer, dans leur toilette, aux règles de la plus sévère décence."
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Inutile d'ajouter que chacun de ces points reste à l'état de lettre morte.
Pour ce qui est de la toilette, c'est un sujet de querelles perpétuelles avec l'inspectrice. L'uniforme en question est une robe marron, avec une bavette et un 5 tablier noir. Personne ne veut de ce costume, nous nous mettons à notre guise, sans aucune recherche d'ailleurs ; une robe noire, un paletot, un bonnet d'astrakan et les cheveux courts. C'est plus viril. Un compromis est intervenu entre l'inspectrice et nous ; 10 dans les cérémonies solennelles, quand un haut personnage honore l'Académie de sa visite, nous nous présentons en uniforme et avec une résille, celles qui en possèdent : pour les autres, l'inspectrice a soin de tenir en réserve une provision de résilles, qui servent à dissimuler nos 15 cheveux courts dans ces cas exceptionnels. Le haut personnage parti, l'inspectrice renferme les résilles dans son coffre pour la prochaine occasion. Nous prenons en riant notre parti de cette mascarade. Notre duègne veut bien fermer les yeux sur une autre infraction aux 20 règlements et ne pas s'apercevoir que nous fumons des cigarettes dans les corridors pendant l'intervalle des leçons.
Je crois bien que cette brave dame a été surtout inventée pour surveiller nos rapports accidentels avec les 25 étudiants, quand ils se mêlent à nous à la sortie des cours. A quoi bon ? les étudiants sont très polis ; nous ne les recherchons ni ne les fuyons, nous n'avons à nous plaindre d'aucune incivilité de leur part.
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Pétersbourg, décembre 1873.
Vous voulez bien vous informer de mes moyens d'existence. Je ne vous avais pas entretenue de mes difficultés, qui ont été grandes, pour ne pas vous être à 5 charge ; maintenant ces difficultés sont moindres et je les trouve supportables, quand je pense aux embarras de mes compagnes encore moins favorisées.
Je ne sais vraiment comment nous avons fait pour vivre durant les premières semaines, avant que rien fût
10 organisé pour nous entr'aider les unes les autres. Un petit nombre d'étudiantes avaient quelques ressources personnelles, vingt-cinq ou trente roubles par mois ; la majorité était bien loin de cette fortune idéale, beaucoup n'avaient au monde que la tête, les pieds et les mains.
15 Retenues du matin au soir à l'Académie, sans relations dans cette ville, nous ne pouvions chercher le seul travail qui nous convienne, des leçons particulières. C'est à grand'peine et à des prix dérisoires que nous en avons trouvé quelques-unes. Partout la place est prise par les
20 étudiants ; ils sont des centaines, aussi pauvres que nous, à l'affût de chaque demande de leçons ; ils vont partout, se remuent, et nous n'avons pas les mêmes facilités. Souvent nous ne possédions pas les petites avances nécessaires pour faire insérer nos offres de service dans
25 les journaux. Enfin notre qualité d'étudiantes en médecine épouvantait les familles ; le préjugé est si fort contre nous que plusieurs de mes camarades se sont vu retirer les leçons qu'elles donnaient en ville, avant leur entrée à l'Académie.
30 Cette crainte que nous inspirons nous rend tout
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difficile. Dans beaucoup de maisons, on répugne à nous loger, quand nous exhibons le terrible permis de séjour, avec la mention : " Assistante aux cours de médecine," qui semble un avertissement officiel d'avoir à se méfier de nous. Nous sommes groupées dans 5 quelques misérables chambres du faubourg, autour de l'Académie. Au début, j'occupais une de ces chambres de moitié avec une camarade ; pour huit roubles par mois, nous avions six mètres carrés, un lit, une table, une chaise. Il y avait dans la coilr une cuisine commune, 10 qui nous fournissait des dîners à vingt-cinq kopeks ; tous les deux jours, nous prenions un de ces dîners pour nous deux ; les restes nous suffisaient le lendemain.
Comme c'était encore trop luxueux pour nos moyens, nous nous sommes adressées par la suite au fourneau de 15 charité, installé près de l'école pour les étudiants ; là, la soupe était tellement écœurante que nous n'avons pu la supporter, ma compagne est tombée malade. Nous avons fini par faire comme la plupart des autres, par nous contenter d'un verre de thé et d'un morceau de 20 fromage le soir ; on a bien quelques révoltes d'estomac quand il faut travailler à jeun dans l'amphithéâtre tout le jour ; mais bah 1 la jeunesse aidant, on s'en tire. Et quand la nature crie trop fort, on s'absorbe dans l'étude avec encore plus d'ardeur. Je vous assure que le cerveau 25 arrive à supprimer l'estomac; il supprime tant d'autres choses chez nous ! Nous penserons un jour avec plaisir à ces misères, quand nous aurons conquis la clef d'or de la science, qui donne la possession du monde.
Notre condition s'est un peu améliorée depuis que 30 nous nous sommes réunies par groupes de cinq ou six,
5 s Cœurs russes
pour diminuer nos dépenses de logement et de nourriture. Des souscriptions publiques, des concerts donnés au profit des étudiantes, ont fourni quelques ressources. Pourtant, la vie de plusieurs d'entre nous est encore un 5 miracle. De temps en temps, quand une étudiante ne paraît pas de quelques jours à l'école, on va à sa recherche; on la trouve sur son lit, à bout de forces, à jeun depuis l'avant-veille ; les plus riches se cotisent pour lui venir en aide, et la voilà repartie pour vivre !
lO Pétcrsboiirg, mai 1874.
Notre œuvre progresse et s'affermit ; nous, les aînées, nous approchons du but, et voici déjà derrière nous des recrues plus nombreuses dans le cours de première année. Elles sont arrivées avec la même foi, la même
15 abnégation ; il faut continuer à leur donner l'exemple du travail, sans défaillance. . . .
Ce qu'il y a de plus dur dans notre existence, c'est sa monotonie et son isolement. . . . Rien en dehors de nos études ; toute la journée se passe aux cours ; on
20 rentre, on cause de la leçon du professeur, on s'enfonce dans ses livres jusqu'à minuit ou une heure. Toujours des fibres et des cellules, ne connaître que cela dans le monde, en avoir le cerveau hanté, c'est peut-être trop ; par moments, à force de tension d'esprit sur le même
25 sujet, il me prend des peurs, il me semble que je vais devenir folle ! Nous n'avons pas les moyens de nous procurer un journal, pas le temps d'aller aux bibliothèques publiques ; parfois nous descendons dans la rue pour surprendre les conversations des promeneurs, pour savoir
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ainsi ce qui se passe dans cette brave Russie, dont nous ignorons tout.
VéiQxsboMïg, Janvier 1876.
Pardonnez-moi si je vous écris rarement : la suite uniforme de nos journées ne peut vous offrir rien 5 d'intéressant. Depuis trois ans, chacune de ces journées commence et finit, semblable à celles qui l'ont précédée. C'est hier, me paraît-il, que je suis entrée pour la première fois dans cette école. Et pourtant, durant ces trois années, que de connaissances acquises, que de points de 10 vue nouveaux dans mon esprit, quelle transformation morale ! D'une part, je vois reculer devant moi l'horizon indéfini de la science, je désespère d'en atteindre jamais les limites. Nos professeurs nous exposent des théories contradictoires; les résultats de leurs recherches sont 15 pleins d'obscurité : où est la vérité ? L'univers m'apparaît comme une énigme impénétrable : représente-t-il quelque chose de réel ? Peut-être n'est-il, pour chacun de nous, que le rêve d'un fou.
D'autre part, j'apprends à mieux connaître la société 20 et son injustice. Oh ! que cette société est mal faite ! Tout y est à changer ; mais combien peu nous sommes pour accomplir cette tâche gigantesque ! et avec quelles forces dérisoires ! Il ne vient jusqu'à nous que des nouvelles affligeantes : notre pays rétrograde au lieu 25 d'avancer ; les hommes de bonne volonté se découragent, ou, s'ils agissent, leurs efforts tournent contre eux, leurs contemporains aveugles les méconnaissent ; on n'entend parler que de choses sombres, de répressions, de prisons, de Sibérie. . . . Notre génération est sacrifiée ; peut-être 30
6o Cœurs russes
n'est-elle destinée à rien édifier, et son triste idéal doit-il se borner à détruire ce qui est . . .
Ce pauvre peuple, dont je suis et pour lequel je travaille, est assoupi dans son abrutissement ; il fait
S chorus avec nos persécuteurs et traduit grossièrement à sa manière la réprobation qui nous poursuit. L'autre jour, je passais avec plusieurs de mes compagnes sur la Perspective, dans le traîneau public ; des ouvriers nous ont reconnues, entourées et accompagnées de leurs huées :
10 " Eh ! les impératrices du faubourg de Viborg ! place aux impératrices ! Ha ! ha ! . . .
N'importe. Pas de découragement, surtout pas de pleurnicheries sentimentales, indignes d'une fille qui connaît chacun de ses nerfs par leur nom, indignes d'une
15 volonté russe. Il faut marcher en avant, contre ce monde stupide, comme marchaient les apôtres de l'ancienne foi.
Pétersbourg, mars 1877.
Le voilà venu, ce moment que nous avons appelé de
20 tous nos vœux ! La dernière année des cours est terminée, nous avons subi les examens de sortie, nous possédons nos diplômes. J'hésite à me réjouir de ce que j'ai tant désiré. Que ferons-nous de ces diplômes ? Ils ne nous confèrent pas les droits juridiques des
25 véritables médecins ; nous ne sommes qu'une sorte de pis-aller médical, mis d'avance en suspicion. Dans ces conditions, comment obtiendrons-nous des places de l'État et une clientèle, choses déjà si difficiles à trouver sans cela ?
30 Cependant nous avons payé assez cher les droits qu'on
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nous marchande. Entrées quatre-vingt-six à l'Académie, nous en sortons soixante-quatorze. Durant ces quatre années, douze d'entre nous ont succombé, dont sept à des maladies de poitrine. C'est une jolie proportion, n'est-ce pas ? elle témoigne assez haut de nos souffrances, 5 de nos privations, de nos excès de travail. Malgré les ressources de notre jeunesse, il y a eu douze malheureuses qui n'ont pas su résister aux chambres sans feu, à la nourriture abjecte des cuisines de charité, aux veilles laborieuses qui leur brûlaient le sang. Et les autres, 10 celles qui touchent au port, envient peut-être tout bas leurs compagnes tombées en chemin, mais délivrées et sûres du repos.
Que nous offre la société pour tant de labeur et de constance? Rien. Un vain titre, et pas d'espoir de 15 gagner le pain quotidien avec ce titre déprécié. Notre seule chance est dans un appel des zemstvos, des administrations provinciales, qui manquent partout de médecins. Nous nous adressons de tous côtés pour solliciter les places vacantes, fût-ce dans les districts les 20 plus reculés de l'empire, en Asie, chez les peuplades des frontières ! On ne nous répond pas, on nous préfère des officiers de santé, des vétérinaires. Une de nos camarades, luthérienne, a été engagée par les colonies allemandes des steppes. Nous nous extasions sur sa 25 bonne fortune, c'est-à-dire sur le droit qu'elle acquiert d'aller ensevelir à jamais dans un désert sa jeunesse, son activité et ses talents. C'est la loi farouche de la lutte pour l'existence qui s'appesantit sur nous. On m'a enseigné que cette loi gouverne l'univers : je m'en aperçois 30 bien.
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P.-S. — J'apprends une triste nouvelle. Vous savez qu'il y avait dans notre cours une fille de soldat, Sophie Moltakova ; c'était la plus méritante d'entre nous : partie de rien, elle avait vaincu tous les obstacles à force de 5 courage. Après les examens de sortie, on lui laissa entrevoir l'espérance d'un service d'hôpital en Finlande. Nous fîmes une collecte pour lui faciliter le voyage et nous la mîmes en chemin de fer. A l'arrivée à Helsingfors, on l'a trouvée étendue dans son wagon, empoisonnée
10 avec de l'acide prussique. La pauvre fille a-t-elle été prise de découragement, ou bien s'est-elle dit que le but à atteindre ne valait pas ce qu'il coûtait ? Le courage ne lui avait jamais failli ; il est probable qu'elle a raisonné froidement la sottise de vivre. Mais sait-on
15 jamais pourquoi une fille russe se tue? — Et de treize.
Pétersbourg, avH/ 1877.
La guerre libératrice est déclarée ! Enfin, voilà une solution à nos incertitudes, un champ d'activité digne de nous. On fait appel à tous les secours médicaux ;
20 on veut bien nous connaître, maintenant : nous partons en masse pour le Danube. Sophie s'est tuée trop tôt. Quel plus bel emploi de notre science ? Nous allons concourir à la délivrance de nos frères slaves, prendre notre large part de ce grand mouvement qui emporte la
25 Russie vers des destinées nouvelles, qui doit la purifier et la régénérer par contre-coup. Les haines et les déchirements du passé sombrent dans l'oubli ; tous les coeurs, toutes les intelligences s'unissent dans un même élan fraternel. Debout, tous les accablés et les opprimés !
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c'est l'aube qui se lève devant nous ! C'est la justice ! c'est l'amour !
J'écris en hâte, je pars.
Sistovo, y//z7/(?/ 1877.
J'appartiens à la grande ambulance de Sistovo, en 5 qualité d'aide-médecin. J'exerce mon art dans des conditions désespérantes ; nous manquons de bien des choses, et nos ressources réelles demeurent le plus souvent inutiles, par suite du désordre qui règne ici. Je renonce à vous dépeindre la tristesse et l'abattement qui 10 ont remplacé, dans mon esprit, la confiance des premières heures.
Oh ! l'horrible et stupide chose que la guerre ! De loin, elle m'apparaissait comme un holocauste magnifique; de près, je la vois ce qu'elle est en réalité, une boucherie 15 inepte. La guerre déchaîne la bête sauvage qui est en nous ; l'égoïsme et la férocité se donnent joyeusement carrière. Je m'étais figuré qu'ici, du moins, l'injustice sociale était atténuée par l'abnégation commune ; nulle part elle ne blesse davantage les yeux ; les petits sont 20 sacrifiés cyniquement à l'ambition des grands, à des rivalités vaniteuses, à des intrigues inavouées. Ces Bulgares que nous venons délivrer paraissent beaucoup plus heureux que notre peuple ; ils nous reçoivent froidement, nous regardent mourir avec indifférence. Nous 25 sommes bien revenus sur leur compte. Nos soldats sont admirables d'héroïsme, mais rien n'est plus révoltant pour la raison que cet héroïsme inutile.
J'éprouve la sensation d'horreur morale et physique qu'on ressentirait en voyant un fou égorger sans motifs, 3°
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à l'aveugle, les gens bien portants qui l'entourent. Personne n'arrive à comprendre la marche et le but des opérations ; leur seul résultat évident, c'est cette longue file de charrettes qui déverse chaque soir des blessés à 5 l'ambulance. Je vis au milieu des gémissements, des tortures et de la mort. Je ne vois que plaies brûlantes, visages convulsés par la fièvre, monceaux de corps mutilés et cœurs en détresse. . . Et pourquoi, tout cela .'' pourquoi ? . . .
lo Plevna, dt'cembt-e 1877.
Voilà des mois et des mois que ce cauchemar dure : rien n'annonce qu'il soit près de finir. Nos progrès sont insensibles : on avance, on recule, on change les chefs . . . l'œuvre entreprise est manquée. Cet effort prodigieux
15 a avorté, inutile pour notre patrie ; elle aura perdu le plus pur de son sang, les courages qui devaient travailler à sa rénovation, sans avoir réalisé ses rêves au dehors. Folle j'étais de croire que la raison et la science peuvent quelque bien pour le monde ! Plus que jamais, le monde
20 va être livré aux jeux brutaux de la force : les hasards tyranniques qui le gouvernent semblent n'avoir qu'un but, l'écrasement des plus humbles, des meilleurs. 11 m'arrive parfois de comparer mon esprit à ces champs de bataille, couverts de cadavres, (jue j'ai sous les yeux :
25 ainsi gisent en lui toutes mes espérances, mortes.
Nous attendons les événements dans ce charnier de Plevna. Tout est désolation autour de nous. L'hiver est venu ajouter ses cruautés à celles des hommes. Je n'aurais jamais imaginé que la nature pût être si ingéni-
30 euse à varier les souffrances. Elles m'enveloppent comme
Varvara Afanasiévna 65
un élément sensible, un air empoisonné. Les premiers temps, mes nerfs effroyablement tendus me soutenaient ; maintenant, ils sont las et blasés, je remplis ma tâche machinale avec des intervalles d'accablement, des nausées de dégoût moral. Les combattants, du moins, sont 5 stimulés par le sentiment du danger, par les nécessités de la lutte ; et puis on électrise ces pauvres gens avec un signe de croix, avec quelques paroles sonores. Le spectateur n'a pas le secours de l'action ; et celui qui pense ne peut mettre en balance des phrases creuses 10 avec la poignante réalité des douleurs physiques. Chaque matin, quand le cri d'un blessé me réveille en sursaut, je sens la vie remonter sur moi comme une roue de fer, je fais dans mon lit un geste instinctif pour l'écarter.
Si cela devait finir par la folie, mieux vaudrait prévenir 15 ce moment. D'ailleurs le spectacle auquel j'assiste depuis des mois m'a enseigné le peu de prix de l'existence. Dans le cours ordinaire des choses, quand on rencontre de loin en loin la mort, elle paraît un phénomène extraordinaire, repoussant ; mais quand on voit tout le jour la 20 vie des hommes s'écouler comme une eau vaine, on a parfois la tentation de se joindre au torrent, pauvre petite goutte insignifiante qu'on est !
Dernièrement, je causais avec un jeune médecin sur ce sujet. Nous étions d'accord pour reconnaître que, 25 passé un certain degré de désespérance et de révolte, l'homme sent naturellement le besoin de détruire, d'exterminer une part, si minime soit-elle, de cet univers qui accable son cœur et outrage sa raison. C'est le suprême recours de son impuissance, anéantir quelque chose. 30 Seulement, nous différions sur un point : je soutenais que
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le premier mouvement est de se détruire soi-même, que tout individu a été prêt à le faire dans un moment donné de sa vie. Lui prétendait que l'instinct de la conservation rend cet acte extrêmement difficile et qu'il est beaucoup 5 plus facile de tuer un autre ; il en donnait pour preuve le nombre des meurtres, bien supérieur à celui des suicides, et l'exemple de ces soldats qui tuent gaiement. — C'est possible ; il y a là, en tout cas, une différence de tempérament. Moi, je crois bien que si j'étais soldat et
10 placé dans cette alternative monstrueuse, je tournerais mon arme contre moi-même. . . .
Depuis, ce jeune médecin a été emporté par le typhus; c'était un cœur vaillant et résolu, le seul qui fût en communion d'idées avec moi, le seul ami que j'eusse trouvé
15 dans cette mêlée d'égoïsmes barbares. Je le regrette. . . . Niaiserie sentimentale, car il a tiré le bon lot, comme Sophie Moltakova. . . .
Décidément, Sophie avait raison, quand j'y pense, et j'y pense beaucoup. . . . Encore un blessé qui m'appelle !
2o la roue de fer qui remonte. . . . Ne plus voir souffrir, ne plus penser ... le bon néant. . . .
La supérieure des Sœurs de la Miséricorde à madame P. . .
Plevna, di'cemhre 1877. 25 Madame,
Sachant que vous portiez de l'intérêt à une des assistantes de mon ambulance, Varvara Afanasiévna, je viens vous instruire de la triste fin de cette malheureuse. Depuis quelque temps, nous avions remarqué chez elle
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des symptômes de mélancolie, quelque chose de sombre et d'absorbé. J'ai fait de vains efforts pour pénétrer cette nature sauvage, qui devait cacher une sensibilité irritable sous ses dehors de dureté : mes tentatives amicales se sont brisées à son orgueil, à son indifférence 5 silencieuse. Par suite des dernières affaires, nous avons eu ces jours-ci une recrudescence de blessés et de travail à l'ambulance. Varvara Afanasiévna s'est acquittée de son service comme d'habitude, avec un zèle ponctuel ; mais, dans la matinée d'avant-hier, comme on la cherchait 10 pour aider le chirurgien dans une opération, une de nos sœurs est venue tout en larmes m'appeler ; elle m'a conduite, sans pouvoir parler, à la chambre de l'assistante : je n'y ai trouvé qu'un corps inanimé. Varvara venait de se pendre, avec le drap de sa couchette, à une 15 poutre du toit.
Nous nous perdons en conjectures sur les mobiles de l'infortunée. Je pense qu'il faut les chercher dans les doctrines désolantes dont se nourrissent ces pauvres femmes. Celle-ci passait ses rares heures de loisir sur 20 un livre du philosophe Schopenhauer. J'ose croire que nos sœurs sont mieux inspirées quand, dans l'intervalle de leurs pénibles devoirs, elles se contentent de relire l'Évangile.
Comment cette âme troublée n'a-t-elle pas été récon- 25 fortée et soutenue par les admirables exemples d'héroïsme, de dévouement et de résignation au milieu desquels nous vivons ? Ces hautes manifestations de la nature humaine auraient dû la réconcilier avec la vie, si elle avait à s'en plaindre. Une femme qu'on disait si instruite et d'un 30 esprit si viril ! Je juge par mon pieux troupeau, qui
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nous donne tant d'édification dans ces jours d'épreuves, et je conclus que, pour savoir souffrir, il y a plus à compter sur les humbles que sur les sages.
J'unis, madame, mes prières aux vôtres, afin que le 5 Seigneur accueille cette égarée et lui fasse place dans son repos. Votre servante, N...
— Pauvre fille ! m'écriai-je en rendant les lettres à M. P..., quelque blessure secrète l'avait achevée, sans doute une première déception du cœur !
lo — Ah ! fit mon hôte, je vous attendais là ! Que vous êtes donc bien Français ! Il vous faut tout de suite un petit roman, n'est-ce pas? un amour malheureux avec son cortège de tragédie. Mon Dieu ! cela se trouve chez nous comme partout; mais, dix-neuf fois sur vingt,
15 c'est inutile pour expliquer l'épidémie de suicide qui sévit sur notre jeunesse. . . . On y est si habitué que l'annonce de ces deux suicides, à la fin du premier cours de médecine, passa inaperçue comme un fait normal, quand elle parut dans les journaux du moment.
20 Non, mon cher monsieur ; nos jeunes filles, en se heurtant à la vie, se suicident comme un obus éclate, tout simplement parce qu'il y a de la poudre dedans. La raison — la fameuse raison moderne — ■ est venue gonfler d'orgueil ces âmes sauvages ; jetées par la science
25 dans un monde nouveau, elles s'y font un idéal farouche de la vie, en dehors de toutes les anciennes formes de l'idéal. Mais l'idéal, quel qu'il soit, c'est comme l'anguille, cela vous glisse toujours entre les mains à un moment donné ; alors nos héroïnes, aimant mieux s'avouer vain-
30 eues que trompées, trop fières pour revenir essayer du
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vieil idéal des bonnes gens, sautent dans le néant. Et de même, bien que plus rarement, pour les hommes à organisation féminine, comme il s'en trouve tant chez nous. Quelques-uns, ainsi que l'écrivait Varvara, conçoivent autrement leur revanche : ceux-là tuent autour 5 d'eux. Heureusement, c'est le plus petit nombre ; la plupart ne font justice de leur déception que sur euxmêmes.
Appelez cela nihilisme, si vous voulez, mais à condition de voir dans ce curieux phénomène moral plus 10 qu'une conjuration politique. C'est un état d'âme ; dès que nous ne sommes plus des brutes ignorantes, nous en souffrons tous peu ou prou, avec des nuances à l'infini, depuis les frénétiques qui tuent ou se tuent, jusqu'aux rêveurs assoupis qui philosophent dans leur fauteuil, 15 comme moi.
Et le remède ? me direz-vous. Je n'en connais pas. Fermer nos écoles, supprimer nos contacts avec la civilisation, maintenir violemment dans les bas-fonds populaires chaque individu qui cherche à s'en échapper ? 20 — Vous savez bien que c'est impossible. Ah! il y a encore vos braves amis d'Occident, qui sont bien amusants. Ils arrivent, examinent le malade et décrètent d'un ton doctoral que, pour le guérir, il faut lui appliquer une bonne constitution selon la formule. Cela me rappelle 25 toujours les gens qui vendent des onguents sur les places, pour mettre fin à tous nos maux en vingt-quatre heures ; vous savez comment on les appelle.
Et tenez, c'est une chose curieuse que l'homme, qui parvient à percevoir certaines vérités touchant le régime 30 de son corps, se refuse à admettre ces mêmes vérités dans
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leur application à son âme. Tout individu sensé et instruit, à qui un médecin promettra de le guérir en vingt-quatre heures d'un vice du sang, par la seule vertu d'une ordonnance, traitera ce médecin de charlatan ; il 5 sait que la faculté ne donne pas brevet pour faire des miracles, il n'accorde sa confiance qu'au praticien assez sérieux pour lui dire : " Avec un long, très long traitement, j'espère apporter quelque amélioration dans votre état." Mais quand il s'agit de l'âme, et de l'âme d'un
10 peuple, pour qui les années comptent par siècles, les plus sages croient à la vertu du morceau de papier et ne veulent pas se rendre à cette dure vérité, que le temps est le seul guérisseur. C'est très dur, je le sais, d'attendre son soulagement du temps, la seule chose sur laquelle
15 l'homme n'ait aucun pouvoir; mais tout autre espoir est un leurre, surtout quand il s'agit, comme dans notre cas, de remédier précisément à une croissance trop rapide. Le mieux que nous eussions à faire serait peut-être de dormir pendant cent ans, comme la Belle du conte de
20 fées ; mais d'aucuns prétendent que la Russie s'acquitte déjà trop bien de ce précepte.
En attendant, faisons comme elle, mon cher hôte ; nos joueurs doivent être rassasiés de thé et de whist, et nous avons à prendre demain notre revanche contre les
25 loups. Bonne nuit !
Cette dernière journée de chasse réussit à souhait, et je quittai Michaïl Dmitritch avec force promesses de venir la recommencer. Diverses causes retardèrent l'exécution de cet engagement : quand je me rendis à
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l'appel de mon ami, l'automne suivant, une année s'était écoulée.
En approchant du village, en traversant à la nuit la rue aux fenêtres aveuglées, je fus frappé par un air de solitude et d'abandon. Personne sur les portes, pas 5 même un chien qui aboyât aux roues de ma voiture. Je trouvai mon hôte soucieux et mécontent ; il rappela à grand'peine sa bonne humeur pour me faire accueil. Je lui demandai ce qui le chagrinait.
— Eh quoi ! me dit-il, n'avez-vous pas vu le village? 10 Vide comme la bourse du seigneur, mort comme Pompéi ou Herculanum !
— Et vos paysans, où sont-ils donc ?
— Envolés ! mon ami, c'est le mot propre. Vous êtes chasseur, vous connaissez les mœurs des oiseaux; 15 vous savez qu'à certains jours, sans cause apparente, on les voit s'assembler, l'aile inquiète, et partir Dieu sait pour où. C'est l'instinct migrateur qui les travaille, nulle puissance ne les retiendrait alors dans le canton. Ainsi de nos paysans. Petits-fils de nomades, ils ont par instants 20 des retours d'atavisme, des besoins subits de migration ;
le village fermente comme une ruche qui essaime, et, un beau matin, le propriétaire se retrouve seul au milieu de ses champs en friche, sans bras pour les cultiver.
C'est ce qui m'est arrivé à la fin de l'été ; la chose 25 s'est passée ici comme elle se passe partout, à peu de variantes près.
L'an dernier, trois familles, mécontentes de leurs lots de terre, étaient parties pour aller chercher fortune dans les districts du Sud. Le bruit se répandit qu'elles 3° avaient trouvé des établissements magnifiques ; les mieux
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informés donnaient le chiffre des arpents de terrain concédés gratuitement aux émigrants, le total fabuleux de leurs gains ; on variait seulement sur le site de cet eldorado : les uns tenaient pour la Sibérie méridionale, 5 les autres pour la côte de la mer Noire. La vérité est qu'il n'y avait aucune nouvelle des familles disparues. La légende couva et grandit dans l'esprit de mes paysans; au printemps, ils choisirent un délégué, un soldat retraité du nom de Balmakof, coquin inventif et hâbleur. C'est
10 toujours un soldat retraité, ayant vu du pays et délié sa langue, qui est le promoteur des migrations. La commune se cotisa, munit Balmakof d'une somme ronde, et l'envoya en ambassade à trois cents lieues d'ici, dans le gouvernement d'Ékatérinoslaf, sur la mer d'Azof, avec
15 cette mission vague et textuelle: "Chercher un endroit où l'on fût mieux."
Le soldat partit, comme la colombe de l'arche. Il revint après la moisson et raconta aux paysans que les autorités du gouvernement d'Ékatérinoslaf lui avaient
20 promis de concéder de la terre, à raison de neuf arpents par âme, pour une redevance insignifiante. Balmakof montrait, à l'appui de ses dires, des papiers officiels couverts de cachets mystérieux et de signatures illisibles. J'essayai vainement de faire entendre la voix de la raison
25 à mes pauvres villageois : je leur dis ce que valaient les papiers officiels de Balmakof, je leur développai, en le mettant à leur portée, l'apologue du chien qui lâche la proie pour l'ombre. On ne réfuta pas mes arguments, on se contenta de hocher la tête en clignant des yeux
30 d'une façon qui voulait dire : Le seigneur entend nous garder pour son profit, pas si bêtes !
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Mon adversaire avait corK^uis les imaginations, mes raisonnements étaient battus d'avance. On vendit en hâte le grain déjà semé et le pauvre mobilier, on entassa les hardes, les ustensiles de ménage sur les petites charrettes ; à courts intervalles, par groupes de dix à quinze 5 familles, je vis en un mois mon village s'évanouir sur la route du Sud.
Depuis lors, plus de nouvelles : les premières semaines, quelques récits contradictoires d'allants et venants, qui avaient rencontré le lamentable convoi campé dans les 10 champs, arrêté par les rivières débordées et les routes défoncées ; ensuite, plus rien. Fondue, cette poignée d'hommes, perdue dans la vaste Russie, dans ces espaces redoutables que le chemin de fer met trois jours à franchir. Leur voyage a dû être quelque chose comme 15 l'exode des Hébreux dans le désert, avec la manne et les cailles en moins. Et dire que cette immense patrie des inquiets, cette terre d'errants, est sillonnée en tous sens par des bandes semblables, des vols de pauvres âmes en quête de l'endroit "où l'on est mieux" ! C'est 20 la contre-partie matérielle de l'autre recherche, celle des esprits échappés du village, eux aussi, pour découvrir, dans le monde des idées, une contrée nouvelle, un établissement meilleur que l'ancien.
Enfin, ces jours derniers, j'ai retrouvé la trace de mes 25 fugitifs dans un journal de Pétersbourg. Une correspondance de Mariopol, sur la mer d'Azof, relatait l'arrivée des émigrants ; le correspondant racontait les circonstances de leur départ avec les ornements de rigueur. Naturellement, je suis un propriétaire tyrannique et vin- 30 dicatif, les paysans ont dû fuir mon voisinage, cela va de
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soi. Puis venaient les détails de leur longue odyssée, et la conclusion inévitable. La voici.
M. P... me tendit le journal. La correspondance se terminait ainsi:
S " Séparées par les accidents de la route, toutes ces familles se cherchèrent mutuellement sans se retrouver, durant des mois, dans les gouvernements d'Ekatérinoslaf, de Cherson et de Tauride. De l'explorateur Balmakof, plus de traces ; il avait disparu. Partout où les paysans
10 s'adressaient pour se renseigner, on leur répondait qu'on ne savait rien des terres de colonisation. L'argent retiré de la vente de leur petit avoir était dissipé depuis longtemps ; c'est en demandant l'aumône que la plupart purent arriver jusqu'à Mariopol. Les misérables char-
15 rettes toutes rompues, les haridelles fourbues, les haillons, les figures amaigries des enfants à la mamelle et de leurs aînés, les gémissements des mères et des vieilles femmes, arrachées à leur foyer, — tout cela serrait le cœur. Le lendemain de l'arrivée de ces émigrants, on vola à l'un
20 d'eux son dernier cheval ; en me racontant son malheur, la victime du vol pleurait comme un enfant et essuyait ses larmes avec son sarrau en loques. On attend les autres familles ; l'administration locale fait des démarches pour éclaircir les causes qui ont poussé ces gens à s'expatrier ;
25 on s'efforce d'assurer leur sort, jusqu'au moment où la loi
sur l'émigration sera élaborée par la commission spéciale."
— " La loi . . . élaborée par la commission ..." Vous
êtes fixé, reprit M. P..,, c'est une variante de l'ancienne
formule sur les calendes grecques : la mendicité à vie
30 pour mes paysans, s'ils ne trouvent pas de quoi revenir au bercail. En attendant, je loue à grand'peine quelques
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ouvriers dans les villages voisins, et je me passerai de récolte l'an prochain. Qu'y faire ? " Nomades," disait Hérodote; "vagabonds moraux," dit notre dernier romancier ; le grand médecin qui nous garde sans doute comme un remède pour rajeunir le vieux monde applique à ce 5 remède la prescription sacramentelle : agiter avant de s'en servir.
La journée s'était achevée sans que j'eusse vu circuler le vieux Pétrouchka : je demandai à mon ami des nouvelles de son serviteur. 10
— Celui-là aussi se prépare à me quitter, répondit M. P... avec chagrin; seulement, lui, c'est pour la migration définitive, la vraie. Ses blessures se sont encore une fois rouvertes, ses forces l'abandonnent, je crois bien que son compte est réglé. 15
Nous allâmes voir l'ancien soldat dans sa chambrette des communs : il était couché, très affaibli ; le violon de bois blanc pendait à la muraille au-dessus de son lit. Un jeune gars s'était constitué le garde-malade de Pétrouchka et semblait s'acquitter de ce devoir avec beau- 20 coup de zèle ; c'était un petit paysan boiteux, affecté à la surveillance des abeilles dans le rucher, élève et adjoint du ménétrier. Tout en soignant son malade, le boiteux jetait de temps à autre des regards brillants de désir sur l'instrument accroché au mur. Quand nous sortîmes de 25 la chambre, ce bout de dialogue parvint jusqu'à nous :
— Petit père, donne-moi le violon, que j'essaye de leur jouer, ce soir, dans la cour.
— Mais non, laisse donc. Attends que je sois mort, ce ne sera pas long ; alors je te ferai cadeau de mon 30 violon, et tu joueras tant que tu voudras.
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— Bien vrai ?
— Je te le promets.
— Merci, petit père ! je serai bien content.
Le gardien des abeilles n'attendit pas longtemps. 5 Avant la fin de mon séjour, Pétrouchka était sur la table, sa toilette achevée pour la terre. L'église était abandonnée comme le reste du village, on alla quérir le clergé d'une paroisse voisine. Le prêtre vint : son sacristain menait un traîneau bas et long, sur patins de bois, de
10 ceux qui portent les marchandises dans les villes. Un poulain roux, le poil frisé comme un épagneul, trottait au brancard. Quand l'équipage s'arrêta devant le perron, les gens de la cour plaisantèrent ce cheval et l'estimèrent dix roubles. Le sacristain se fâcha, défendit sa bête ; la
15 discussion dura tout le temps que le prêtre donnait l'absoute. On chargea la boite de sapin sur le traîneau; le sacristain, blessé au vif, fouetta son poulain, et le pauvre Pétrouchka sortit de la cour, glissant sur la neige, rapide, sans bruit, sans secousse, comme doit partir une
20 âme.
Tandis que nous l'accompagnions jusqu'au portail, j'entendis derrière nous le gardien des abeilles qui s'était déjà emparé du violon et caressait les trois cordes d'une main inexpérimentée.
25 — Beau thème à philosophie! murmura M. P..., qui essayait de déguiser son émotion. Cet enfant a ramassé la gauche machine ; il la tourmente à son tour pour traduire l'air russe, qui ne sort pas. Combien de générations se fatigueront encore à le trouver, l'air que
30 cherche notre peuple !
— La musique de l'avenir, fis-je en souriant.
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— Ne plaisantez pas, repartit mon hôte. Le jour où quelqu'un dans ce peuple l'aura trouvé, je vous engage à vous bien tenir, mes bons amis d'Occident ! Ce jour-là, cette voix formidable couvrira les vôtres et l'on n'entendra plus qu'elle dans le monde. 5
— Heureusement pour nous, répliquai-je, il y a bien des chances pour qu'en cherchant leur air et avant de l'avoir trouvé, les musiciens cassent leur violon.
— Bah ! conclut Michaïl Dmitritch, les morceaux en seront bons. 10
Déjà loin, sur la route où la nuit tombait, le traîneau du mort fuyait avec les répons du psaume assourdis par la neige. Sur la blancheur confuse, on ne distinguait plus que la chape noire du prêtre et la haute croix d'or : elles s'évanouirent à l'horizon, les voix graves expirèrent. 15 La solitude russe retrouva son silence et son immobilité.
Alors le petit boiteux, enhardi, préluda sur son violon et reprit à mi-voix la chanson de Pétrouchka.
" O ma barbe, ma petite barbe ! . . . — Celui qui t'a flétrie, c'est l'hôte qu'on n'invite pas, — et cet hôte qu'on 20 n'invite pas, c'est le chagrin, ce serpent ! "
LE TEMPS DU SERVAGE
L'automne dernier, nous chassions dans le gouvernement de Riazan. Toute la matinée, nous avions poursuivi les canards sauvages sur un grand étang ; c'était visiblement un ancien lac artificiel, creusé là pour embellir quelque 5 parc seigneurial ; mais l'effort de la main de l'homme avait disparu depuis longtemps, sous le travail facile de la nature. Restée maitresse de ce lieu, elle en avait changé le dessin primitif à sa fantaisie, effaçant les lignes droites sous un fouillis de roseaux, de saules et de
lo trembles. A la queue du marais, une éclaircie entre ces arbres permettait d'apercevoir à quelque distance, dans un pli de terrain, un vaste corps d'habitation ; il était en partie masqué par les restes d'une enceinte crénelée. Cette apparition féodale m'intrigua vivement ; je n'avais
15 jamais vu rien de semblable dans les campagnes russes. Les constructions en pierre y sont presque inconnues, les maisons seigneuriales se contentent, pour toute clôture, d'une simple palissade, tout au plus d'un mur de brique à hauteur d'homme. Les hautes murailles, armées de
20 meurtrières et de créneaux, ne se retrouvent qu'autour de quelques vieux monastères, qui servirent jadis de forteresses avancées contre les invasions tartares. Quand
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le déjeuner rassembla les chasseurs, je demandai à mon voisin, un propriétaire du district, si c'était là un ancien couvent.
— Mais non, me dit-il, nous sommes sur la propriété
des B Ignorez-vous l'histoire de ce château et des
celui qui l'a bâti, le trop fameux Vassili Ivanovitch B... ? C'est un des plus sombres souvenirs du temps du servage.
Je connaissais vaguement les légendes attachées au nom de ce Vassili B..., qui fut l'un des plus riches et des plus cruels seigneurs de la Russie, sous le règne de 10 l'empereur Alexandre P^ Je me déiiais de ces légendes, sachant combien les dramaturges ont noirci à plaisir le temps du servage. Le pouvoir arbitraire était presque toujours tempéré par les mœurs patriarcales de la noblesse russe. J'exposai mes doutes à mon compagnon. 15
— Vous avez raison, reprit-il, nous étions moins noirs qu'on ne nous a peints. Le principe était détestable, l'application en fut plus douce que celle du code féodal dans maintes parties de l'Europe. Notre grand tort, à nous les civilisés d'hier, ce fut de montrer de pareilles 20 mœurs à l'Occident alors qu'il s'en était déshabitué, qu'il était devenu prude et prompt à se scandaliser. Sa conscience lui reprochait de vieux péchés : elle s'est soulagée sur notre dos. Mais ceci dit à notre décharge, il faut bien confesser quelques exceptions douloureuses, et 25 Vassili B... fut la plus criante de ces exceptions. Durant les premières années du siècle, il traita ce district en pays conquis. J'en aurais long à vous conter sur le terrible seigneur, si je vous redisais tous les récits qui ont épouvanté mon enfance ; je les tiens de mon père, 30 son contemporain et son voisin.
8o Cœurs russes
Vassili B , . . vivait derrière ce rempart de pierre, entouré d'une garde de lanciers, gens de sac et de corde qui exécutaient les hautes œuvres commandées par le maître. Un trait vous donnera la mesure de ses justices 5 sommaires. Les paysans d'un petit village qui touchait à ses domaines s'étaient révoltés contre leur propriétaire. Celui-ci se plaignait devant B . . . de ne pouvoir réduire la révolte. " Vends-moi ce village, je me charge de les mettre à la raison," dit Vassili Ivanovitch à son ami.
lo Le marché fut conclu séance tenante. Le lendemain, B . . . se transporta avec sa garde chez les mutins ; les lanciers cernèrent le village, ils avaient la consigne de ne laisser passer ni un homme, ni une femme, ni une tête de bétail. " Que pas une poule ne sorte," avait ordonné
15 Vassili. On apporta aux quatre coins de la paille et des fagots, on mit le feu. Tout flamba, jusqu'à la dernière hutte, et pas une poule ne sortit. B . . . avait tenu parole, la révolte était comprimée pour jamais.
Cet homme aimait les fleurs. Chez les pauvres
20 diables (jue nous sommes devenus, rien ne peut vous donner une idée du luxe royal des grands seigneurs d'autrefois, au moins de ceux qui, comme Vassili lî..., ne savaient pas le compte de leur fortune, 'l'out l'emplacement sur lequel nous chassons était alors un parc
25 soigneusement entretenu. Vous voyez là-bas ces grands peupliers blancs qui avancent dans le marais ; c'est le reste d'une presqu'île artificielle, aujourd'hui enlizée dans les boues et les ajoncs. Le peuple avait donné à ce coin du parc un surnom significatif: Le Jardiîi terrible.
30 C'était le lieu de justice du farouche seigneur ; un pilori, une potence, une roue y demeuraient en permanence ;
Le Temps du Servage 8i
ceux qu'on amenait là n'en revenaient plus guère, et les serfs y étaient conduits pour la moindre faute.
A maintes reprises, les autorités administratives tentèrent de mettre le holà à cette tyrannie, et toujours en vain. Vassili B... avait la main longue, la bourses bien garnie, des avocats puissants à Pétersbourg. Un conflit de juridictions le servait à souhait, en lui permettant toujours de gagner du temps. La maison que vous apercevez est bâtie sur la limite des gouvernements de Riazan et de Vladimir ; la ligne de démarcation qui lo sépare les deux provinces passe exactement dans l'axe du grand salon, où elle est figurée par une rainure du parquet. Quand le gouverneur de Riazan venait faire une enquête, B... le recevait poliment, passait de l'autre côté de la rainure, et déclinait la compétence de 15 ce fonctionnaire qui n'avait plus le droit de l'appréhender. Le gouverneur de Vladimir s'avisait-il à son tour de l'importuner, Vassili Ivanovitch rétrogradait dans le salon de Riazan et renvoyait le délégué du Tsar aux affaires de son ressort. Une fois, après le scandale du village 20 brûlé, les deux gouverneurs, résolus d'en finir, se donnèrent rendez-vous au château. A la dernière station de poste, celui de Riazan trouva un exprès, porteur d'un gros pli ; il tourna bride brusquement, sous prétexte d'affaires urgentes qui le rappelaient. Les méchantes 25 langues racontèrent plus tard que ce pli renfermait cent mille roubles.
De tous les récits que faisait mon père sur Vassili B,.., une scène est demeurée particulièrement gravée dans mon imagination enfantine. Il me semble y avoir 30 assisté, tant je l'ai souvent entendu conter par l'homme
82 Cœurs russes
véridique qui en fut le témoin oculaire. Vassili Ivanovitch était déjà vieux, quand une maladie le surprit et le terrassa en quelques jours ; un matin, le glas de l'église seigneuriale apprit aux serfs que leur maître était mort. 5 Vous pouvez croire que ce glas sonna pour eux comme le plus joyeux Te Deum. De tous les villages voisins, les paysans se précipitèrent sur les pas du prêtre, pour aller vérifier de leurs yeux l'heureuse nouvelle. Ils envahirent le château ; l'effrayant seigneur était couché
10 dans la grande salle, plus effrayant que jamais, avec le pouvoir de la mort sur le visage ; il gisait sur la table, tout seul entre les cierges. Ses proches, mandés de Pétersbourg, n'avaient pu encore arriver ; ses lanciers s'étaient dérobés dans quelque retraite, craignant les
15 représailles populaires. Le prêtre lui ferma les yeux, récita l'office et partit, laissant selon l'usage son bedeau pour psalmodier jusqu'au lendemain des prières sur le corps.
Mais les paysans ne sortirent pas avec leur pasteur ;
20 ils ne pouvaient se lasser de regarder leur ennemi mort. Restés maîtres du château, ils écoutèrent d'abord en silence les litanies du bedeau, qui murmurait, dans un angle de la salle, les paroles des vengeances divines; bientôt, ils s'enhardirent dans leur joie, les propos
25 bruyants couvrirent la voix du psalmiste. Un jeune vaurien s'offrit pour aller chercher de l'eau-de-vie ; on apporta les brocs, on commença de boire et de s'enivrer. Mon père et quelques autres voisins tentèrent vainement d'arrêter cette orgie sacrilège ; les paysans ne se possé-
30 daient plus ; ils dansaient en rond autour du cadavre, se tenant par la main, chantant, hurlant, accablant le défunt
Le Temps du Servage 83
d'injures et de défis. Les plus furieux le tiraient par les moustaches et lui arrachaient des poignées de cheveux. Le jeune gars qui avait été chercher la vodka vida le verre d'eau bénite, le rempHt de liqueur et l'introduisit de force entre les dents du mort, criant : " Bois à la 5 santé de tes pauvres petits esclaves, fils de chienne ! " Soudain, le verre tomba de ses mains et se brisa sur le sol ; l'homme bondit en arrière, pâle de terreur.
Les yeux que le prêtre venait de fermer s'étaient rouverts. Ils promenaient sur l'assistance un regard lo diabolique, plein des choses vues dans l'enfer. En une seconde, le silence et l'immobilité se firent dans la foule ; chacun demeura pétrifié à la place où le regard l'avait atteint ; la plupart tombèrent à genoux. On n'entendit plus que le nasillement du bedeau qui continuait son 15 ofifice, penché sur le psautier. Il lisait : " Je me lèverai, j'atteindrai ceux qui m'insultent, je les réduirai en poussière. . . ." Comme il achevait ce verset, le seigneur se redressa lentement sur son séant. Après les yeux, les lèvres se rouvrirent ; il sembla aux paysans anéantis 20 qu'elle venait aussi de l'enfer, la voix qui remontait sur ces lèvres. C'était pourtant la voix habituelle du maître. Elle commanda : " Eustap, toi qui m'as outragé, avance ici ; et toi, Pacôme, qui as touché ma tête ; et toi, Micha, qui as tiré mes moustaches. . . ." — il nomma chacun 25 de ceux qui avaient porté la main sur lui, rappelant exactement le méfait, — "demain, vous serez pendus. Les autres seront passés par les verges. Eh ! mes gens, des cordes, qu'on les lie ! "
Le vieux majordome alla rechercher les lanciers. 30 Jusqu'à leur arrivée, personne n'eut la pensée de bouger,
84 Cœurs russes
de résister ou de fuir. Quand ils entrèrent, le maitre était debout, dominant la foule agenouillée. Il indiqua ceux qu'on devait lier. Puis, prenant un rouble dans la poche du valet de chambre, il le jeta au bedeau, avec 5 cet avertissement : " Toi, va-t'en plus vite, imbécile ; et si tu reviens jamais faire ici ton métier avant que je ne te l'ordonne moi-même, tu seras fouetté comme les autres." Le lendemain, les coupables se balançaient aux potences, dans \& Jardin terrible.
lo B... raconta ensuite à mon père qu'il n'avait pas eu, durant cet accès de catalepsie, un seul instant de défaillance mentale ; il avait reconnu chaque voix, noté chaque incident, jusqu'au moment où la paralysie céda, soit par l'effet d'un violent mouvement de colère, soit
15 sous l'action de la liqueur brûlante qu'on lui versait dans la gorge. Mais quand le médecin du district voulut expliquer à quelques paysans comment leur seigneur était revenu de léthargie, il perdit sa peine, vous l'imaginez bien. Pour tout le peuple de Riazan, Vassili
20 Ivanovitch était ressorti de l'enfer, afin de faire pendre encore quelques serfs. De ce jour-là, les pauvres gens perdirent tout espoir de délivrance; il leur fut prouvé que leur maître se jouait de la puissance de Dieu, comme il s'était joué de celle du Tsar. Beaucoup
25 demeurèrent persuadés que ce maître n'était autre que Satan l'immortel.
B... vécut et sévit pendant de longues années encore ; on n'osa même plus murmurer dans ses villages. Quand il mourut pour tout de bon, personne n'y voulut
30 croire, et ses héritiers s'étonnèrent longtemps de la docilité exemplaire de leurs serfs. Ces âmes simples
Le Temps du Servage 85
attendaient toujours le retour de Vassili le réprouvé. Aujourd'hui encore, les vieux paysans se signent quand ils longent ce marais. Les jeunes, les esprits forts, admettent bien que Vassili Ivanovitch a fini par mourir ; mais ils ajoutent que son corps n'a pourri dans sa tombe 5 que depuis le 19 février, le jour de l'émancipation. Au fond, ils ont raison à leur manière ; c'est depuis ce jour que la race des Vassili B... est à jamais morte en Russie.
Et maintenant, le soleil baisse; allons relever ce 10 vol de halbrans, qui vient de s'abattre derrière X^Jarditi terrible.