INTRODUCTION
Le nom de Cervantès est familier en France; sa gloire, comme celle de plus d’un grand écrivain, y est si bien établie qu'on n’éprouve guère le besoin de la contrôler. En effet, si Don Quichotte et Sancho Pança ont fait généralement la joie de notre enfance, qui les a connus dans de puérils abrégés, combien de nous ont lu dans son entier l’im- mortel roman? À plus forte raison, qui donc connaît les
autres productions deCervantès, sa Galathée, son Persiles et Sigismunda,son théâtre, auquel il attachait tant de prix? Ces œuvres, il faut l'avouer, du vivant même de l’auteur, n eurent en Espagne qu’un médiocre succès et ne sauraient guère intéresser aujourd’hui que les érudits ou les curieux. Mais, à côté de ces écrits délaissés, il en est un qui, à lui seul, aurait suffi à placer Cervantès au premier rang des nouvellistes espagnols; je veux parler durecueil de douze nouvelles que, sous le nom de Contes Moraux (1), il publia en 1613, huit ans après l'apparition triomphale de la première partie du Don Quichotte, trois ans seulement avant sa mort.
La verve et la couleur de ces petits récits leur assurent une place éminente dans l’œuvre de Cervantès, qui les composa, sans doute, assez longtemps avant son Don Quichotte ; dans la première partie de ce dernier roman, au chapitre soixante-quatorze, il est déjà question de Coignet et de Coupillé, dont le curé se promet de lire les aventures lorsqu'il en aura le loisir.
(1) Littéralement : Nouvelles Exemplaires. Une treizième nouvelle, la Fausse Tante, sur l'authenticité de laquelle on n’est pas d'accord, fut publiée en 1814. Celle de Coignet et Coupillé est la troisième de l'édition princeps.
La!
I faut se garder de croire que la morale y Joue le rôle prépondérant que semblerait annoncer le titre: l’auteur déclare sans doute dans sa Préface que, « s’il pouvait croire que la lecture de ces nouvelles pût induire à quelque mauvais désir ou quelque mauvaise pensée, il se couperait la main qui les a écrites plutôt que de les publier »: il serait cependant superflu d’y chercher d’autre encouragement à la vertu que celui qu’une âme bien née peut tirer du spectacle du vice. Les héros de ces nouvelles ont, en général, à se reprocher bien des peccadilles qu’il serait
plus juste d'appeler des crimes, et parmi lesquelles Cervantès laisse prudemment dans l'ombre celles qui nous
inspireraient une répulsion insurmontable. Leur immoralité ne leur vaut ni la sympathie, bien entendu, ni lindignation de l’auteur qui, toutefois, les considère avec un
vif intérêt : Le puissant optimiste qui sut, pendant une vie.
d'épreuves et de misères, garder jusqu’au bout sa gaité, et qui, dans l’admirable portrait qu’il tracait de lui-même à l’âge de soixante-six ans, au début de ce recueil, notait comme un trait caractéristique la joyeuse vivacité de son regard, accepte la réalité telle qu’elle est, mais essaie d’en urer ce qu’elle a de bon. Ame forte et sereine, il ne se
hâte pas de rire des choses, comme le sceptique Figaro,
de peur d’être obligé d’en pleurer : il n’a pas cette arrière pensée amère; 1l rit sans grimace, franchement, et simplement; il s’épanouit et se réconforte au spectacle de la vie qui lui semble belle, et bonne, et souhaitable en soi, même lorsqu'il en est fait un mauvais emploi, et d'autant plus souhaitable qu'elle est plus intense.
Or la vie n’éclate nulle part avec plus de puissance que
dans cette nouvelle de Coignet et Coupillé, que je tente
aujourd’hui de faire passer dans notre langue. Cervantès
nous y introduit dans une association de malfaiteurs, soumise à un chef respecté, ayant sesstatuts,ses ordonnances, son culte, traitant les délits comme des actes commerclaux, se piquant de scrupuleuse probité dans l’exécu-
AU
tion des commandes malhonnètes qu’elle recoit de clients. suspects. Cette donnée bouffonne et surprenante une fois acceptée, les personnages défilent devant nous, frap- pants de vérité, de naturel et d’aisance, dans le cadre radieux de Séville. Qui donc, après avoir lu ces quelques pages pourrait oublier la maison de Monopole, au delà du Guadalquivir, dans le faubourg de Triana, cachant derrière une facade sordidesonétroit patio, ou cour intérieure, aux murs éblouissants de blancheur, au pavé de briques rouges reluisantes de propreté, aux pots de fleurs remplis de plantes aromatiques? Et que dire des habitués de ce logis, tantôt occupés à faire ripaille, tantôt s’ébattant
au son des séguidilles et d’un orchestre burlesque, tantôt
se querellant pour un rien, s’enfuyant au seul nom de la justice, ou préludant gravement à de malhonnêtes opérations ? La diversité de ces types est vraiment surprenante : voici d’abord l’étonnant Monopole tout plein d’une majesté barbare, emphatique, solennel et brutal, homme de tête et de décision ; puis ses agents, le Scieur-de-long, Main-defer, le Bichonné, querelleurs, pleins de morgue et de . ridicule vanité; et les deux héros de l’histoire, Coignet et Coupillé, inconsciemment vicieux, mais pleins d’esprit et de ressources, rappelant, à s’y méprendre, les jeunes œueux de Murillo. Voici encore ces bons vieillards tout confits qui servent béatement d'indicateurs; la vieille Pipette, honnête recéleuse, grande amie de la bouteille, si scrupuleuse dans ses dévotions, qu’elle espère bien d’ailleurs faire payer par les autres ; la Joufflue, la Gaœneuse et l’Escaladeuse, si naïvement dévergondées ; enfin, pour justifier l'existence de tous ces coquins, le gentilhomme douteux qui vient leur confier le soin de ses basses vengeances. Les personnages de second plan eux-mêmes, ce policier, complice de ceux qu’il a mission de poursuivre, cet aigrefin désireux de se soustraire à la tutelle de Monopole, ce sacristain grotesque, ou ce soldat fanfaron, sont dessinés d’un trait sobre, mais ineffa-
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çable. Tous vivent d'une vie merveilleuse. Triste monde en vérité pour le moraliste rigide, mais dont le grand artiste a sipittoresquementsaisi le langage, les attitudes, les contradictions morales, que le rire jaillit de lui-même et que les plus moroses se dérident comme le faisait sans doute l'archevêque de Séville, Niño de Guevara, lorsque le licencié Porras de la Camara lui relisait ces contes qu'il avait copiés pour le distraire.
L'atmosphère de douce gaité, qui baigne tout le Don.
Quichotte, se retrouve ici peut-être plus lumineuse, plus vibrante, plus originale, soit parce que l’auteur était plus jeune lorsqu'il nous racontaitles hauts faits de Monopole, soit en raison de la scène même où se déroulent les événements, Séville, la perle de l’époque, le rendez-vous de ce qu’il y avait alors de meilleur et de pire, cette partie de l'Espagne plus espagnole encore que le reste, Séville dont on ne perd pas un instant de vue la gigantesque cathédrale surmontée de sa Giralda!
Au reste, quelque singulier que cela puisse paraître, la nouvelle de Coignet et Coupillé, loin d’être une pure inven-
tion, repose sur un fondement très réel. Nous savons qu'en.
France, à la même époque, au xvi* siècle, les malfaiteurs formaient une vaste corporâtion : leur hiérarchie et leur langue secrète nous ont été partiellement conservées par l’auteur anonyme du Jargon de l’Argot réformé, dont la première édition connue remonte sans doute à 1628. «Premièrement, dit-il, ordonnerent et etablirent un Chef ou General qu'ils nommerent Grand Coesre; quelques-uns le nommerent Roy de Thunes... Et apres ordonnerent en chacune Province un Lieutenant qu’ils nommerent Cagou, les Archisupposts de l’Argot, et les Narquois, les Orphelins, les Mil-
lards, les Marcandiers, les Rifodez,les Malingreux, les
Capons, les Piettres, les Polissons, les Francs-Mitoux, les Callos, les Sabouleux, les Hubins, les Coquillars, les Courtauds de boutanche, etles Convertis, tous subjects du Grand
Coesre, excepté les Narquois qui ont secoué le joug de
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l’obeyssance. » (1) L'existence des Coquillards, nommés
dans ce passage, est même prouvée, dès le xv° siècle,
par le procès qui leur fut fait à Dijon en 1455. Moins avancés qu’en France, les Espagnols ne semblent
pas avoir possédé une organisation aussi puissante répartie
sur tout le territoire. Mais l’existence d’une association de malfaiteurs à Séville, à l’époque ou Cervantès écrivait Coignet et Coupillé, nous est attestée par un précieux document. « On dit, écrivait Don Louis Zapata vers 1592, qu'il existe à Séville une confrérie de voleurs, avec leur prieur et leurs consuls, comme les marchands. Ils ont un recéleur, dans la maison de qui se recueillent les vols, et un
coffre-fort à triple clé où l’on met ce qui se vole et ce qui
se vend; ils y puisent pour leur dépense et pour acheter ceux qu'ils peuvent, afin d’être secourus quand ils se voient en danger. Ils ont grand soin de ne recevoir que des hommes hardis, lestes et vieux chrétiens (2); ils n’accueillent que les domestiques de personnages puissants et influents dans la cité, ou des officiers de justice; etla première chose qu'ils jurent est que, même si on les coupe en quartiers, ils supporteront la douleur sans découvrir leurs compagnons. Aussi, lorsque chez les honnêtes gens disparaît quelque objet que le diable a emporté, comme on dit ordinairement, c'est à tort qu'on accuse le diable ; car ce n’est pas lui qui l’a emporté, mais bien quelqu'un de ces fripons. L'existence de cette confrérie est certaine, et elle durera beaucoup plus que la Seigneurie de Venise; car, bien que la justice prenne quelques-uns de ces malheureux, elle n’est jamais arrivée au bout du fil. » (3)
Or 1l semble justement que l'action de Coignet et Coupillé peut être fixée avec précision à l’année 1589. En effet, dans une autre charmante nouvelle de Cervantès, le Dialogue des chiens, nous voyons reparaître Monopole et ses
Cité par M. Sainéan, L’Argot Ancien. Paris, 1907, p. 6. C'est-à-dire ne descendant pas de Juifs ou de Morisques convertis. Memorial historico español, tome XI, p. 49.
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acolytes. Le chien Bergança raconte que lorsqu'il avait pour maître un alguazil, ce dernier s'était entendu avec des comparses pour simuler dans la rue une rixe d’où il devait sortir vainqueur. Une fois la comédie jouée, il se montre fièrement dans la ville, le reste du jour; mais, à la tombée de la nuit, il se rend à Triana, dans une rue près du moulin à poudre, et, après avoir observé si personne ne le suivait, il pénètre dans une maison où il retrouve tous les acteurs de la farce réunis dans la cour. « L’un d’eux, qui
devait être l'hôte, tenait d’une main une grande cruche de
vin et de l’autre une grande coupe à boire. Enfin, je compris, dit l’honnête quadrupède, que le maître de la maïson, qu'ils appelaient Monopole, était recéleur de larrons et protecteur de rufiens. » Mais, d’après Cervantès luimême, cette aventure se passait du temps où l’Assistant({} de Séville était le licencié Juan Sarmiento de Valladares, qui n'occupa cette charge que pendant l’année 1589; et, cette même année, l’alguazil des vagabonds, dont Monopole disait que c'était un ami qui lui faisait mille plaisirs chaque année (2) s'appelait Juan d'Embarrada, et présentait à la municipalité une requête afin d'obtenir un salaire, qu’on lui refusa d’ailleurs, sous prétexte qu'il tirait de l'argent de ceux qu’il arrétait (3) : Tout concourt donc à établir la réalité des faits rapportés dans Coignet et Coupillé.
Mais que faut-il penser des mœurs et du langage que l’auteur prête à ses personnages? N'y a-t-il là qu'une plaisante invention? Ici encore, nous avons tout lieu de croire que ces mœurs anormales, que ce vocabulaire étrange dont Cervantès use avec tant d’aisance, sont bien l'expression de la réalité. Il en devait la connaissance, hélas! à une expérience personnelle, ayant été lui-même, en 1597, enfermé dans la prison de Séville : il eut donc l’occasion
(1) Magistrat municipal.
(2) Voir p. 26.
(3) Cité par -M. Rodriguez Marin dans son édition de Rinconete y Cortadillo. Séville, 1905, p.187, note 37.
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d'y étudier de près la pittoresque et nombreuse (1) population qui l’habitait et d’y apprendre son langage. Peutêtre même y fit-il connaissance de Cristobal de Chaves, auteur d’une précieuse Relation sur la prison de Séville (2), écrite entre 1596 et 1599, qui fut, à n’en pas douter, connue de Cervantès.
Ce Chaves, pauvre hère dont la vie, jusqu'ici plongée dans la plus profonde obscurité, nous est un peu mieux connue grâce à M. Rodriguez Marin, exerçait les fonctions d’avoué : à ce titre il venait souvent à la prison, et ses rapports constants avec les malfaiteurs le mirent à même d'étudier à fond leur langage et d'arriver à le parler avec une maîtrise parfaite : c’est lui en effet qui est l’auteur des six romances en argot publiées frauduleusement, en 1609, à Barcelone, sous le nom de Juan Hidalgo, alors que Chaves, qui était mort, en 1602, procureur du Chapitre de Séville, ne pouvait plus faire valoir ses droits. Ces romances et le dictionnaire d’argot qui l'accompagne sont un des documents les plus utiles pour l'intelligence du texte de Cervantès; mais c'est surtout la Relation quijette une vive lumière sur la mentalité des compagnons de Monopole. En plus de son expérience personnelle Cervantès put y trouver les ressources dontil avait besoin. J’en donnerai seulement un exemple curieux : c’est une lettre, dont Chaves affirme l'authenticité, et qui fut envoyée par un forçat, nommé Juan de Molina, à son amie Anna, lorsqu'il était embarqué sur les galères du roi.
« Anna, par le Brèchedent qui fut à Séville, je tai envoyé quelques lignes pour que tu t'en ailles, à cause de je ne sais quels bouts d'hommes qui ont essayé de t’ennuyer, sachant que tu étais à moi; et ils savent que si je foulais la terre, je la leur donnerais jusqu’à l’âme. Mais l’homme que je suis sortira dec es chaînes, et nous nous
(1) La prison abrita jusqu’à dix-huit cents détenus. (2) Publiée dans l’'Ensayo de Gallardo, I, col. 1341 et suivantes.
entendrons tous, par la vie du Ciel de Dieu! et... je n’en dis pas plus!
Et pour ce que tu dis de la Damienne de Cosme, ül en a menti celui qui te l’a dit. Il est vrai qu’étant ici sur ma galère de l’Aigle où je suis forçat, au Port de Sainte- Marie, cette femme y entra et s’assit sur la coupée avec moi, et me fit des mines; et je lui donnai six torgnoles, et je la jetai en bas de l'échelle; je lui enlevai un agnusder (1) d'argent et un ruban, et tu les détruiras si je vis. C’est là ce qui s’est passé, et pas autre chose. Et personne n'avait à se mettre en éntrémédiaires entre moi et toi; car il est nuit et il y a des figuiers (2), et que Dieu aide chacun de nous! Mais l’homme que je suis sortira de ces chaînes et nous nous entendrons tous ; et je n’en dis pas plus.
Mais il est vrai aussi, qu’étant en liberté, j'ai rencontré cette femme dans la maison du tenancier d’Estepa, déchirée et en haillons ; etelle me dit qu’elle était chose qui touchait à Sourcilleux; et comme je suis aussi ami des amis que tu le sais, je l’ai secourue là-bas avec quatre réaux, et même je jure sur le Christ que Martin, celui de la Paysanne (3), me les prêta pour les lui donner. Et celui qui a été te trouver avec des médisances... l’homme que je suis sortira de
ces chaînes, car nous nous entendrons tous; et je n’en dis.
pas plus!
J'ai su que, pendant que j’accomplis mon temps de galère, tu t'es mise avec le Pékin, un homme flétri, que non seulement les autres ne respectent pas, mais à qui ils enlèvent même ce que tu lui donnes. Au reçu de cette lettre, tu lui diras bonsoir, en prenant le chemin de Jerez de la Frontera; peut-être là te plaira-t-il de réunir deux douzaines de réaux; car, par la vie de ma liberté, j ai engagé jusqu’à la chemise du roi; et je n’en dis pas plus!
Les nouvelles des galères sont, que, de trente-deuxonces.
(1) Objet de dévotion.
(2) J'avoue ne pas comprendre le sens de ce proverbe. (3) Nom d’une galère.