SERRE
en défendant que personne autre descendit. Comme Coignet et Coupillé étaient restés dans la cour, ils purent entendre la conversation qu’eut Monopole avec le nouveau venu. Celui-ci demanda à Monopole pourquoi on avait si mal exécuté ce qu'il avait commandé. Monopole répondit qu'ilne savait pas encore ce qui avait été fait, mais que l’ouvrier chargé de son affaire était là et lui donnerait satisfaction. En cet instant le Scieur-de-long descendit, et Monopole lui demanda s'il s’était acquitté de la tâche qu’on lui avait donnée, d’une estafilade de quatorze points de suture (1).
« Laquelle? répondit le Scieur-de-long. Est-ce celle de ce marchand du carrefour ?
C’est elle, dit le cavalier.
Eh bien! ce qu'il en est, c'est que je l’ai attendu hier soir à la porte de sa maison et qu’il arriva avant l’Angélus; je m approchai de lui, de l’œil je lui mesurai le visage, et je vis qu'il l'avait si petit qu'il était impossible, de toute impossibilité, qu'il y tint une estafilade de quatorze points.
Me trouvant ainsi dans l'impossibilité de pouvoir exécuter ce qui était promis et de faire ce que portait ma destruc-
tion.
Instruction, veutdire sans doute Votre Grâce, interrompit le cavalier, et non destruction.
C'est ce que j'ai voulu dire, répondit le Scieur-de-long. Je dis donc que, voyant que dans l’étroitesse et la faible étendue de ce visage, ne pouvaienttenir les points proposés, afin de n'être pas venu pour rien, j'ai donné l’estafilade à un sien laquais; et soyez bien sûr qu'on peut la compter
comme dépassant la mesure.
J'aurais préféré, dit le cavalier, qu'on en eût donné une de sept points au maître au lieu d’une de quatorze au valet. En fait, on n’a pas agi avec moi comme il était juste ; mais n'importe! c’est une faible brèche que feront à ma
(1) Plaisante manière de donner la dimension d’une plaie, par le nombre des points de suture qu'y avait à faire le chirurgien.
bourse les trente écus sat. ‘ai laissés en CUS Je ba Dai les mains de Vos Grâces. » 1 En disant ces mots, il mA son chapeau et tourna dos pour s’en aller : mais Monopole le saisit par la de drap gris qu Pportaus en lui disant : +$ « Que Vot’ Grâce s'arrête et tienne sa parole, pas squ nous avons tenu la nôtre avec beaucoup d'honneur e largesse. Il manque vingt ducats, et Vot Grâce. ne & üra pas d’ici sans les donner, ou deë gages qui les 4 Quoi? c’est là ce que Votre Grâce appelle tenir paro répondit le cavalier; donner l’estafilade au valet, que fallait la donner au RAT Que ce seigneur comprend donc bien! dit le Scieur- elong; on voit bien que vous ne vous souvenez pas di ] proverbe qui dit: « Qui aime Bertrand aime son chien. Fe Eh bien! que vient faire ici ce PRE répliqu a le Por en ‘LRO
de- x de dire : « Eu n'aime pas, Bora n aime ] son chien ? » Ainsi Bertrand est le marchand, Vot Gr: | ne l’aime pas, son valet est son chien, et, en frappant le chien, on frappe Bertrand; et la dette est liquide et porte une exécution semblable : aussi n’y a-t-il qu’ à| tout de suite, sans notification de saisie. $ C’est ce que je jure bien, ajouta Monopole, et tu retiré de la bouche, Scieur-de-long mon ami, tout « tu viens de dire. Ainsi, que Vot’ Grâce, galant seigneur ne chicane pee ra EC serviteurs et amis, mais sus Lea
dimension que pourra comporter son visage, to L ren qu'on est Ra en train de la lui panser.
car le Scieur-de-long la lui donnera dans les règles, de sorte qu'il semblera qu’elle lui soit née là.
Eh bien! sur cette assurance et cette promesse, répondit le cavalier, recevez cette chaine en garantie des vingt ducats arriérés et de quarante autres que j'offre pour
l’estafilade future : elle pèse mille réaux, et il pourrait se
faire qu'elle y passât tout entière ; car j'ai idée que j'aurai besoin de quatorze autres points avant peu. »
Il Ôta alors de son cou une chaine à petites mailles et la donna à Monopole, qui, à la couleur et au poids, vit bien
qu'elle n’était pas en faiton. Monopole la reçut avec beau-
coup de satisfaction et de politesse, car il était extrêmement bien élevé; l'exécution resta à la charge du Scieurde-long qui prit seulement le délai de cette nuit-là. Le
cavalier s’en alla fort satisfait; ensuite Monopole rappela
tous les fuyards effarés.
Tous descendirent, et Monopole, se mettant au milieu
d'eux, tira un livre de comptes, qu'il portait dans le
capuchon de sa cape, et le donna à Coignet pour en faire
lecture, car il ne savait pas lire. Celui-ci, à la première
page, vit qu'il était écrit:
« MÉMOIRE DES ESTAFILADES QUI SE DOIVENT DONNER CETTE SEMAINE. — La première au marchand du carrefour : valeur,
cinquante écus; trente d’acompte. Sécuteur (1), le Scieur-
de-long. »
« Jene crois pas qu'il y en ait d’autres, mon fils, dit Monopole. Passez plus loin, et voyez où il est dit : « Mémoire des coups de bâton. »
Coignet tourna la page et vit que, sur une autre, il était écrit : MÉMOIRE DES COUPS DE BATON. Et plus bas, on lisait : « Au cabaretier de la rue de la Luzerne (2) douze coups de bâton de la meilleure qualité, à un écu chacun; huit écus d’acompte; délai six jours. Sécuteur, Main-de-fer. »
(4) Déformation du mot exécuteur. En espagnol secutor au lieu de ejecutor déformation du mot.
(2) Alfalfa.
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« On aurait bien pu effacer cet article, dit Ma le-fe) car cette nuit J en apporterai quittance. 1114 4
Y ena-t-il encore, mon fils? dit Monopole. 74
Oui, un autre, répondit Coignet, ainsi libellé : « 2 tailleur bossu qui, bien à tort, s'appelle le sar den ll A six coups de bâton de la meilleure qualité, à la den an de la dame qui a laissé le collier. Sécuteur, l'Emondé, » (
Je suis étonné, dit Monopole, que cet article ne intact; sans aucun doute l'Emondé doit être indisposé, car voilà trois jours que le délai est passé, et il x n'a encore piqué un point de son ouvrage. s
Je l'ai rencontré hier, dit Main-de- fer, et il m'a dit.é À le bossu étant resté chez lui pour cause dé maladie, il ne s'était pas acquitté de ce qu 1l devait. RE:
pour un si bon ouvrier, que, n’eût été un empêche aussi juste, il aurait déjà mené à bien de plus gr entreprises. Ÿ a-t-il autre chose, mon petit?
Non, seigneur, répondit Coignet. |
Eh bien! passez plus loin, dit Monopole, et voyez. est dit : « Mémoire d’outrages ordinaires. » st à
Coignet passa plus loin, .et, sur une autre page trouv écrit : « MÉMOIRE D'OUTRAGES ORDINAIRES, A SAVOIR : de fioles (3), onctions d'huile de genièvre (4), dome de sambénitos (5) et de cornes, claquettes (6), peurs, trou S et feintes estafilades, publication de nibelles. » D.
(1) Chardonneret; en espagnol silgüero déformation andalouse de js ie
(2) El Den OO TONTE £ NN (3) C'étaient des fioles mal odorantes que l’on brisait sur les murs ou su portes. Le À
(4) L'huile de genièvre avait le double avantage de répasarol une e odeur à in et de faire des taches ineffaçables. . ‘2 (5) Le sambenito était une affiche placée dans les églises et portant 1% x de ceux qui avaient été punis par l'autorité ecclésiastique, la raison et la natu de leur peine. à + ee
(6) La matraca, que j'ai traduite par claquettes, est. un instrument qui place les clochettes pendant les offices du vendredi saint; mais ee mot si aussi une poésie piquante ou grossière par laquelle on invedtiras ses en la chantant sous leurs fenêtres : c'est en ce sens qu'il faut l entendre re ici
(7) Nibelles pour libelles. .
Ne En
& Qu’y a-t-1l plus bas? dit Monopole.
Ilya, dit Coignet : « Onction d’huile de genièvre dans la maison... »
Ne lisez pas la maison, car je sais où c’est, interrompit Monopole, et je suis le fuautem et le sécuteur de cet enfantillage; on a donné en acompte quatre écus, et le principal est de huit.
C’est vrai dit Coignet; tout cela gt écrit ici; et plus bas on lit : « Clouage de cornes. »
Ne lisez pas non plus, dit Monopole, la maison ni l’endroit; car 1l suffit qu'on leur fasse cet outrage sans le dire en public, ce qui serait charger grandement sa conscience. Tout au moins aimerais-je mieux clouer cent cornes et autant de sambénitos, si on me payait mon travail, que
de le dire une seule fois, füt-ce à la mère qui m'a
enfanté.
L’exécuteur de cela, dit Coignet, est le Grand-Nez (1).
C'est déjà fait et payé, dit Monopole; voyez s'il y a autre chose, car si je me souviens bien, il doit y avoir ici une peur de vingt écus; la moitié est payée, l’exécuteur est la communauté tout entière, et le délai, tout le mois dans lequel nous sommes ; et cela s’accomplira au pied de la lettre, sans qu’il y manque un point, et ee sera une des meilleures choses qui soient arrivées dans cette ville
depuis bien longtemps. Donnez-moile livre,jeune homme, Car je sais qu'il n’y a rien de plus; et je sais aussi que le
métier va bien mal; mais, à ces temps, d’autres succéderont, et nous aurons à faire plus que nous ne voudrons; car la feuille ne se remue pas sans la volonté de Dieu, et nous n'avons pas à faire que personne se venge malgré d'autant plus que chacun, dans sa propre cause, est ordinairement vaillant et ne veut pas payer l'exécution d'un travail qu’il peut faire de ses propres mains. Il est vrai, dit à cela Bichonné. Mais que Votre Grâce
| (1) El Narigueta.
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voie, seigneur Monopole, ce qu ’elle nous ordonne el e mande : car il se fait tard et la chaleur arrive plu s qu'au pas.
Ce qu'il faut faire, répondit Monopole, c’est que t aillent à leurs postes et que personne n'en déménag avant dimanche, jour où nous nous réunirons ici mê me el où tout ce qui nous sera échu sera réparti sans fai toi à personne. À Coignet le Preux et à Coupillé, on donne pour district, jusqu'à dimanche, depuis la Tour de OS en dehors de la cité jusqu'à la poterne de l’Alcazar, 0 ù il 1 peuvent travailler à leur aise avec leurs fleurs; car j’e vu d’autres moins habiles se retirer chaque jour avec pl de vingt réaux de menue monnaie, en plus de l’arge avec un seul jeu, auquel il manquait même quatre ca Ce district, la Gagneuse vous l’indiquera, et même, si vous étendez jusau ‘à Saint-Sébastien et San-Telmo ei importe, car c'est une juridiction mixte; bien que sonne ne doive entrer dans les RAR d'autrui. ». Tous deux lui baisèrent la main pour la grâce qu il 1 faisait et s’engagèrent à exercer leur emploi bien et fi lement, avec toute diligence et avec retenue. hé En ce moment Monopole tira du capuchon de sa un papier plié où était la liste des confrères, et dit à Coig d’ Hrue son nom et celui de Coupillé; mais, comme n’y avait pas d’encrier, il lui donna le papier afin qu il € portât, et que chez le premier apothicaire venu il les crivit en mettant: « Coignetet Coupillé confrères; nc néant; Coignet, fleurs (2); Coupillé fourlineur » (3). que Le jour, le mois et l’année, en taisant leurs paren! leur patrie. Û Sur ces entrefaites entra un des vieux frélons qui di « Je viens dire à Vos Grâces A à Pa tj ai renconts ré
(1) C'étaient deux ermitages.
(2) Voir, p. 23, note 2.
(3) Fourlineur, en argot, voleur à la tire.
(4) El Lobillo.
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revient tellement perfectionné dans son art qu'avec de
. simples (1) cartes il enlèveraitson argent à Satan lui-même; et, comme il arrive mal en point, il ne vient pas tout de suite s’immatriculer et faire l’acte d’obédience ordinaire ; mais dimanche il sera ici sans faute.
J'ai toujours cru fermement, dit Monopole, que ce Louveteau serait unique en son art, parce qu'il ales meilleures mains, et les mieux taillées pour cela que l’on puisse désirer; car pour être bon ouvrier dans un métier, on a autant besoin des outils avec lesquels on le pratique que du génie avec lequel on l’apprend.
J'ai rencontré aussi, dit le vieux, dans une maison garnie de la rue des Teinturiers, le Juif, en habit de prêtre ; il a été se loger là, parce qu’il est avisé que deux richards Péruviens vivent dans la même maison, et il voudrait voir s’il ne pourrait pas engager avec eux une partie, même de peu d'importance, car elle pourrait ensuite arriver à en prendre beaucoup. Il dit également que, dimanche, il ne manquera pas à laréunion et rendra raison de sa conduite.
Ce Juif également; dit Monopole, est un grand sacre (2) et a de profondes connaissances. Il y a longtemps que je ne l'ai vu, et il a tort, car, sur ma foi, s’il ne s’amende pas,
je lui déferai sa tonsure : le coquin n’a pas plus recu les ordres que le Grand Turc, et ne sait pas plus le latin que ma mère. Ÿ a-t-il autre chose de neuf?
Non, dit le vieux, au moins autant que je sache.
Eh bien ! à la bonne heure! dit Monopole. Que VosGrâces prennent cette misère (et il répartit entre tout le monde environ quarante réaux), et dimanche, que personne ne manque, car il ne manquera rien des salaires échus. »
Tous le remercièrent. Le Bichonné et la Joufllue recommencèrent à s embrasser, ainsi que l’Escaladeuse et Mainde-fer, la Gagneuse et le Scieur-de-long, en convenant
(1) C'est-à-dire non maquillées.
(2) Le sacre est un oiseau de proie.