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des Eaux(1) et au Saint Crucifix de saint Augustin (2), ce que je ne manquerais pas de faire, qu'il neigeât ou qu'il ventât. Ce pourquoi je suis venue, c'estqu'hier soir le Réné-
… gat(3) et Cent-pieds (4) ont apporté chez moi une corbeille à lessive, un peu plus grande que celle que voici, pleine de linge, blanc ; et par Dieu et sur mon âme, elle avait encore sa charrée (5) et tout, car les pauvres enfants ne durent pas avoir le temps de l'enlever, et ils suaient à si grosses gouttes, en arrivant, que c'était une pitié de les voir entrer, haletants et le visage ruisselant d’eau, si bien qu'on aurait dit de petits anges.
Ils me dirent qu’ils filaient un marchand de moutons qui avait pesé quelques bêtes à la boucherie, pour voir s'ils pouvaient donner un coup de sonde dans un très grand sac de peau de chat plein de réaux, dont il était porteur. Ils. n ont pas défait la corbeille, ni compté le linge, confiants dans l'intégrité de ma conscience ; et puisse Dieu combler mes désirs et nous délivrer tous du pouvoir de la justice, aussi vrai que je n'ai pas touché à la corbeille et qu’elle est aussi intacte que le jour de sa naissance.
: Nous vous en croyons complètement, madame ma mèêre, répondit Monopole ; laissons là cette corbeille : j'irai làbas à la sorgue (6), faire uninventaire et une revue sérieuse de tout ce qu’elle contient, et je donnerai à chacun ce qui lui reviendra, bienetfidèlement, comme j'en ai l'habitude.
Qu'il en soit comme vous l’ordonnez, mon fils, répondit la vieille; et comme il se fait tard pour moi, donnez-moi à boire une gorgée, si vous en avez, pour consoler ce pauvre estomac qui est toujours si faible.
(1) La statue de Notre-Dame des Eaux se trouvait dans l'église Saint-Sauveur, et était invoquée contre la sécheresse.
(2) Ce Crucifix, placé dans l’église Saint-Augustin, était promené procession-
. -nellement en temps de sécheresse.
(3) El Renegado.
(4) Centopiés.
(5) La charrée est la cendre qui reste sur le cuvier, après que la lessive est coulée,
(6) La nuit.
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Comment donc? Si vous allez boire! ma mère, dit à ce moment l’Escaladeuse (1); car c’est ainsi que s’appelait la compagne de la Gagneuse. »
Elle découvrit alors la corbeille, et l’on vit apparaître une gourde en cuir en forme d’outre, d'environ deux arrobes (2) de vin, et un vase de liège qui pouvait contenir, sans se gêner et sans effort, jusqu’à une azumbre (3). L'Escaladeuse le remplit, le plaça dans les mains de la très dévote vieille, qui, le prenant à deux mains, après avoir soufflé sur un peu d’écume, dit : « Tu m'en as beaucoup versé, Escaladeuse ma fille; mais Dieu me donnera des forces pour tout. »
Et, l’appliquant à ses lèvres, d’un trait et sans reprendre haleine, elle le transvasa de la coupe de liège dans son estomac et dit en finissant : |
« C’est du Guadalcanal (4), et même il a un tant soit peu de plâtre, le jolimonsieur. Dieu te console, ma fille, puisque tu m'as ainsi consolée; mais je crains qu'ilne me fasse mal, parce que je n'ai pas déjeuné.
Il ne vous fera pas mal, mère, répondit Monopole, car.
c'est du vin de deux ans (5).
C’est ce que j'espère bien, par l’intercession de cette Vierge bénie, répondit la vieille. » Et elle ajouta : « Regardez, petites, si vous avez par hasard quelque cuarto pour acheter les cierges de ma dévotion; dans la hâte et le désir que j'avais de venir apporter des nouvelles de la corbeille, j'ai oublié à la maison mon escarcelle.
J'en ai, dame Pipette(6) (c’étaitle nom de la bonne vieille),
répondit la Gagneuse; prenez : je vous donne deux cuartos ;
(1) La Escalanta. |
(2) L’arrobe est une mesure qui vaut 11 kilos 502 ; il y avait doncenviron vingt-trois litres de vin.
(3) Environ deux litres.
(4) Le vin de Guadalcanal était un crû d’Andalousie fameux au xvi° siècle:
(5) Trasañejo d'après l'Académie espagnole désigne le vin de trois ans et plus; J'ai adopté le sens de M. Rodriguez Morin qui dit qu'en Andalousie on distingue entre le vin {rasañeo, âgé de deux ans, et {resañeo, âgé de trois ans.
(6) La Pipota.
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. avec l’un, je vous prie d'acheter un cierge pour moi et de - le mettre au seigneur saint Michel; et si vous pouvez en acheter deux, mettezl’autre au seigneur saint Blaise ; car » ce sont mes patrons. Je voudrais que vous en missiez un - autre à madame sainte Lucie, car, pour les maux d’yeux jai pour elle aussi beaucoup de dévotion; mais, une autre fois, tous auront contentement.
Tu feras très bien, ma fille ; et fais attention à n’être pas chiche; car ilest de grande importance de porter les cierges devant soi, avant de mourir, et de ne pas attendre que seshéritiers, ou ses exécuteurs testamentaires les placent.
La mère Pipette parle bien », dit l’Escaladeuse; et, met-
tant la main à sa bourse, elle lui donna un autre cuarto | et la chargea de mettre deux autres cierges aux saints qui luiparaissaient les plus eflicaces etles plus reconnaissants. Sur ce, la Pipette s’en fut, en leur disant : « Donnez-vous du bon temps, mes enfants, maintenant que vous en avez le loisir; car la vieillesse viendra, et . vous pleurerez alors les moments perdus dans la jeunesse, comme je les pleure moi-même. Recommandez-moi à Dieu . dans vos prières; je vais en faire autant pour moi et pour 4 vous, afin qu’il nous délivre et nous conserve dans notre . occupation périlleuse, sans frayeur de la justice. » - En disant ces mots, elle s’en fut. Une fois la vieille par- Dé tie, tous s’assirent autour de la natte; la Gagneuse étendit le drap en guise de nappe, et la première chose qu'elle + tira de la corbeille fut une grosse botte de raves, environ 1 deux douzaines d'oranges et de citrons, puis un grand poélon plein de tranches de morue frite. Elle fit apparaitre ensuite la moitié d’un fromage de Flandre, une mar- … mite de fameuses olives, une assiette de crevettes, une - grande quantité d’écrevisses, avec leur assaisonnement de » câpres, étouffées au milieu de piments, et trois pains - ronds de Gandul, très blancs. Les convives pouvaient être 1 environ quatorze, et aucun d'eux ne laissa de tirer son “à - couteau à poignée jaune, à l'exception de Coignet qui tira
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sa moitié d'épée. Ce fut aux deux vieux en bayette et au guide qu’échut le soin de verser à boire avec la ruche de
liège (1). Mais à peine avaient-ils commencé à donner l'as-
saut aux oranges qu'ils furent très effrayés par des coups frappés à la porte. Monopole leur ordonna de rester tranquilles, entra dans la salle basse, détacha un bouclier, et, la main sur son épée, arriva à la porte où, d’une voix creuse et effroyable, il demanda: « Qui frappe? » On répondit du dehors : « C’estmoi, ce n’est personne, seigneur Monopole. Je suis Tagarète (2), une des sentinelles de ce matin, et je
viens vous dire que voici venir Julienne la Joufflue (3), toute
décoiffée et toute en larmes : il semble qu'il lui soit arrivé quelque désastre. »
Sur ces entrefaites, celle dont il parlait arriva en sanglotant. Monopole, l’entendant, ouvrit la porte et commanda à Tagarète de retourner à son poste et d’avertir dorénavant de ce qu'il voyait, avec moins de fracas et de bruit. Celuici promit qu'il le ferait.
La Joufllue entra : c'était une fille du même acabit que les
autres, et du même métier; elle était échevelée et avait la
face pleine de bosses. Dès qu’elle entra dans la cour, elle tomba par terre évanouie. La Gagneuse et l'Escaladeusese précipitèrent à son secours, et, en dégrafant son corsage, elles la trouvèrent toute noire et comme meurtrie. Elles
lui jetèrent de l’eau sur le visage et elle revint à elleen
criant : «Que la justice de Dieu et celle du Roi tombentsur ce voleur, écorcheur de visages, sur ce lâche filou, sur ce coquin pouilleux que j'ai soustrait plus de fois à la potence
qu'il n'a de poils au menton! Malheureuse que je suis!
Voyez pour qui j'ai perdu et gaspillé ma jeunesse et la fleur de mes ans, si ce n’est pour un vaurien sans âme, €riminel et incorrigible!
(1) Il désigne ainsi la coupe de liège dont les dimensions rappellent les ru-
ches faites en liège.
(2) Tagarete, nom d’un ruisseau qui servait de fossé à Séville depuis la Fon-
taine de Calderon jusqu’au fleuve, et qui passait sous la porte de Jérez. (3) La Cariharta.
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Calme-toi, Joufflue, dit à ce moment Monopole; car je suis là, moi; et je te ferai justice: Conte-nous ton offense ; tu seras plus longue à la conter que moi à t'en venger. Dismoisi tu as eu quelque chose avec ton porte-respect; car, s’il en est ainsi et si tu veux être vengée, tu n'as qu'à ouvrir la bouche.
Quel porte-respect? répondit Julienne. Puissé-je me voir respectée dans les enfers, si je le suis jamais de cet être,
lion avec les brebis et agneau avec les hommes! J’irais
manger avec lui du pain sur une nappe ou coucher avec lui ? Puissé-je auparavant voir dévorées par Les chacals ces chairs, qu'il m'a arrangées de la manière que vous allez voir! » |
Et retroussant à l'instant ses jupes jusqu’au genou, et même un peu plus haut, elle montra ses chairs pleines de bleus.
« C’est ainsi, poursuivit-elle que m'a arrangée cet ingrat de Bichonné (1), qui me doit plus cependant qu’à la mère qui l’a enfanté. Et pour quelle raison pensez-vous qu’il l'ait fait? Allons ! Je lui ai donné occasion pour cela? Non, à coup sûr : il ne l’a fait que parce qu'étant à jouer et à perdre, il m'envoya demander par Pléiades (2), son gou- Jat, trente réaux ; je ne lui en ai envoyé que vingt-quatre, et je prie le Ciel que le travail et la peine avec lesquels je les avais gagnés soient portés en décompte de mes péchés. Et pour payer cette attention et ce bienfait, lui, croyant que je lui diminuais quelque chose du compte qu'il avait fait, dans son imagination (3), de ce que je pouvais avoir,
(1) El Repulido. Dans sa Relation Chaves dit que lorsqu'un rufien est condamné à mort, sa maîtresse vient le voir, tout éplorée, et qu'il est arrivé à l’un d'eux de dire : « Léonie, je te recommande mon âme, puisque mon corps a été à ton service en toute occasion. Entends-toi avec le bourreau pour qu'il ne m'ôte pas ma chemise et mon haut-de-chausses ; et qu'une de ces dames, lorsque je serai pendu, me nettoie en toute hâte, afin que je ne reste pas hideux comme d'autres malheureux. » Alors la femme se met à crier: « Jusqu'à la mort mon trésor est propre et soigneux (pulido) ! »
(2) Cabrillas.
(3) En racontant l'histoire du rufien Jette-cailloux, ainsi nommé parce qu'il
= comptait le nombre des visites que recevait sa maîtresse en jetant chaque fois
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il m'entraina ce matin dans la campagne, derrière le Verger du Roi (1), et là, dans un bois d’oliviers, me déshabilla ; puis, avec son ceinturon, sans éviter ni retirer les fers (ah! puissé-je le voir dans les fers et les menottes les
plus cruelles!), il me donna tant de coups qu’il me laissa
pour morte ; et j'ai pour bons témoins de cette véridique histoire ces bleus que vous voyez. »
Alors elle recommença à pousser des cris, alors elle se
reprit à demander justice, et alors, de nouveau Monopole
lui promit justice, ainsi que tous les braves qui étaient là. La Gagneuse se mit à la consoler, en lui disant qu’elle donnerait de bien bon cœur une des meilleures hardes qu’elle possédât pour qu'il lui en fût arrivé autant avec son amant.
« Car je veux que tu saches, dit-elle, Joufflue, ma sœur, si tu ne le sais pas, que qui aime bien châtie bien ; et quand ces grands vauriens nous battent, nous fouettent et nous piétinent, c'est alors qu’ils nous adorent. Sinon, confesse-moi la vérité, sur ta vie : après que le Bichonné t'a eu châtiée et assommée, ne te fit-il pas quelque caresse ?
Comment « quelque »? répondit la pleureuse; c’est cent mille qu’il me fit ; et il aurait donné un doigt de sa main pour que je m'en allasse avec lui à son logis ; même il me semble que les larmes lui jaillirent des yeux, après m'avoir moulue.
Il n’y a pas à en douter, répliqua la Gagneuse ; et ilpleurait sans doute de chagrin de voir en quel état il t'avait mise; car des hommes de cette espèce, en pareille occasion, n'ont pas fini de commettre la faute que leur en vient le repentir ; et tu verras, ma sœur, s’il ne vient pas te chercher avant que nous partions d'ici, ette demander
pardon de tout ce qui s'est passé, en se montrant soumis à toi comme un agneau.
un caillou dans son capuchon, Chaves dit « qu'il fouettait et châtiait cette
femme les jours où elle ne lui donnait pas beaucoup d'argent pour jouer ». (1) Le Verger du Roi était une magnifique propriété de la famille de Ribera. V. mon étude,sur Fernando de Herrera, p. 28. |
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En vérité, répondit Monopole, il ne doit pas franchir cette porte, le lâche tanné à l'envers (1), si d’abord il ne faitune pénitence manifeste du délitqu'ila commis. Devaitil avoir l’audace de porter les mains sur le visage de la
Joufflue, ni sur ses chairs, alors que c’est une personne
qui peut rivaliser de propreté et de gain avec la Gagneuse
elle-même, ici présente; et je ne peux pas mieux dire.
Aïe! dit alors la Julienne, que Votre Grâce, seigneur Monopole, ne dise pas de mal de ce maudit; tout mauvais quil est, je l'aime plus que les fibres de mon cœur; les raisons que m'a dites la Gagneuse pour le défendre m'ont remis l’âme au corps, et en vérité je suis prête à l'aller chercher.
Cela tu ne le feras pas, si tu m’en crois, répliqua la Gagneuse, parce qu'ilse laissera aller, se mettra à son aise et s’exercera sur toi comme sur un mannequin (2). Calmetoi, ma sœur, car avant peu tu le verras venir, aussi repentant que j'ai dit; et, s'il ne vient pas, nous lui écrirons un papier en couplets qui le piquera.
Quant à cela, oui, dit la Joufllue ; car j'ai mille choses à écrire.
Je servirai de secrétaire en cas de besoin, dit Monopole, et bien que je ne sois nullement poète, si l’homme que je suis retrousse ses manches, il aura l’audace de faire deux milliers de couplets en moins que rien; et s’ils ne viennent pas comme il faut, jaiun barbier de mes amis, grand
poète, qui nous comblera les mesures à toute heure ; mais
pour l'heure d’à présent, achevons le déjeuner commencé et, après, tout le monde s’en ira. »
La Julienne voulut bien obéir à son supérieur; tous revinrent donc à leur gaudeamus, et en peu de temps ils virent le fond de la corbeille et la lie de l’outre; les vieux
. burent sine fine, les jeunes ad omnia, et les dames par
(1) Terme d’argot, pour dire qui a reçu le fouet. (2) Le mannequin sur lequel s’exerçcaient les escrimeurs.
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kyrielles (1). Les vieux demandèrent la permission de s’en aller : Monopole la leur donna aussitôt, en les chargeant de venir donner avis, avec la plus grande ponctualité, de tout ce qu'ils verraient d'utile et de convenable à la communauté, ainsi qu'à la sécurité et à la prospérité de la confrérie. Ils répondirent qu'ils en auraient bien soin et s’en furent. Coignet qui, de son naturel, était extrémement curieux, après en avoir demandé pardon et permission, s’enquit auprès de Monopole de l'emploi dans la confrérie de deux personnages si chenus, si graves et si solennels. Monopole lui répondit que ces gens, dans leur jargon et leur facon de parler, s’appelaient frélons et qu'ils servaient à aller, pendant le jour, par toute la cité pour exprimer dans quelles maisons l’on pouvait faire un coup la nuit, et à suivre ceux qui retiraïent de l’argent dela Chambre de Commerce ou de la Monnaie pour voir ouilsl’emportaient et même ouils le déposaient; et lorsqu'ils le savaient, ils sondaient l’épaisseur du mur de la maison et indiquaient la place la plus convenable pour bouliner, c’est-à-dire pour faire les trous qui permettraient d'entrer. Enfin il dit qu'il n’y avait pas de
gens plus utiles, ni même aussi utiles, dans leur confrérie
et que, de tout ce qui se dérobait grâce à leur industrie, ils recevaient le cinquième, comme fait Sa Majesté pour les trésors trouvés: avec tout cela, c’étaient des hommes très véridiques et très honorables, de bonne vie et renommée, craignant Dieu et leur conscience, et qui, chaque jour, entendaient la messe avec une extraordinaire dévotion; «et il en est de si délicats, en particulier les deux qui sortent d'ici maintenant, qu'ils se contentent de beaucoup moins que ce qui leur revient d’après nos tarifs. IL y en a deux autres qui sont portefaix, et comme parfois
ils déménagent les maisons, ils savent les entrées et les
(1) Tous ces termes gaudeamus, sine fine, ad omnia (déformé dans le texte
en adunia), kyrie (que j'ai traduit par kyrielles) sont empruntés au latin de la
messe. Les kyrie se répétant six fois, les dames burent copieusement.
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sorties de toutes celles de la cité et quelles sont celles qui peuvent-être utiles, quelles autres non.
Tout cela me paraît excellent, dit Coignet, et je voudrais être de quelque utilité à une si fameuse confrérie.
Le ciel vient toujours en aide aux bonnes intentions, dit Monopole. »
Pendant qu'ils devisaient ainsi, on frappa à la porte; Monopole alla voir qui c'était, et, comme il le demandait, on lui répondit :
« Que Vot Grâce ouvre, m'sieur Monopole, car c’est moi, le Bichonné. » |
La Joufflue entendit cette voix, et élevant la sienne jusqu'au ciel :
« Que Votre Grâce ne lui ouvre pas, dit-elle, seigneur Monopole! N’ouvrez pas à ce héron de Tarpéïes (1), à ce
tigre d’Ocagna! » (2)
Monopole ne laissa pas pour cela d’ouvrir à Bichonné. Mais la Joufllue, voyant qu’on lui ouvrait, se leva en courant, S’élança dans la salle aux boucliers, et, fermant der-
rière elle la porte, de l’intérieur elle criait de toutes ses
forces :
« Qu'on me l’ôte de devant moi, cette figure dédaigneuse (3), ce bourreau d’innocents, cet épouvantail de
colombes domestiques! »
Main-de-fer et le Scieur-de-long retenaient Bichonné qui voulait entrer à tout prix où était la Joufllue; mais comme ils ne le lâchaient pas, il criait du dehors:
« Assez! ma belle irritée! surta vie, calme-toi, et puisses-tu alors te voir mariée!
Moi mariée, gros malin? répondit la Joufllue. Voyez
(1) Allusion à une romance célèbre qui montrait Néron, contemplant de la Roche Tarpéïenne l'incendie de Rome : « Mira Nero de Tarpeya.… etc. » La Joufflue transforme les deux premiers mots, qui veulent dire Néron regarde, en »#arinero, qui. veut dire marin. Je n'ai pu rendre le calembour.
(2) Ocagna est une ville de la province de Guenca, où les tigres d'Hireania ou d'Hyrcanie sont naturellement inconnus.
(3) Ese gesto de por demäs. Je ne suis pas sûr du sens de cette expression.
CC Le RÉ 17 / ' 1e Lei à) F . . ” . ; # ca "ei d quelle corde il touche! Tu voudrais bien maintenant que je le fusse avec toi; et je le serais plutôt avec une sotomie (1) de cadavre qu'avec toi! CON :
Allons, sotte, répliqua Bichonné, finissons-en car il est tard; et faites attention à ne pas en prendre à votr. Ë aise, pour me voir parler si doux et venir si soumis ; car, parle Créateur, sila colère me monte au clocher, la rechu te sera pire que la chute. Humiliez-vous, et humiligns-nou Ti tous, et ne donnons pas à déjeuner au diable! #E
Et moi je lui donnerais bien à souper, dit la Joufflt € e. pour qu'il t'emportât où jamais plus mes yeux ne vissent ! | | 1 =
Ne vous le dis-je pas? reprit Bichonné. Par Dicuif . flaire, dame Lit-de-sangle (2), que je vais tout mettre ve même s'il ne doit jamais se vendre. » (3)
Alors Monopole s’écria :
« En ma présence il ne doit pas y avoir d’excès ;
ute mn Là a £
moi, et tout se passera bien; car ee querelles entre c: qui s'aiment bien sont cause d’un plus grand plaisir que ï la paix se fait. Hé Julienne! Hé petite ! Hé Joufflue de mon cœur! sors ici pour l’amour de moi; car je ferai | sorte que le Bichonné te demande caries à genoux. S’il le fait, dit l'Escaladeuse, nous serons tous pour lui, et prêts à demander à Julienne de sortir ici dehors. Si cela doit se faire par une voie de soumission qui sente le mépris de la personne, dit le Bichonné, je ne me FE Dour pas à une armée de He rene en bataille: ne |
je ne dis pas que je ne me mettrai à genoux, mais je : me
PF & mettraimême un clou (4) sur le front PSE son service. >. fe
ri
#1 (1) Au lieu d'anatomie : elle veut dire un squelette. ER me (2) Señora Trinquete : ce mot d’argot désigne un lit fait de cordes, allusion
grossière au métier de la Joufflue. À SR (3) Phrase proverbiale qui veut dire qu'on va commettre un acte |
sans s'inquiéter des conséquences : l’origine en est obscure. | (4) On imprimait un clou sur le front des esclaves.
Loos
Cela fit rire le Scieur-de-long et Main-de-fer, ce qui fâcha tellement le Bichonné, qui crut qu'on se moquait de lui, qu'il dit, en donnant les signes d’une infinie colère :
« Quiconque rira, ou pensera rire de ce que la Joufilue et moi nous avons dit ou dirons, elle contre moi, ou moi contre elle, je dis qu’il ment et mentira, toutes les fois quil rira, ou pensera rire, comme Jai déjà dit! »
Le Scieur-de-long et Main-de-fer se regardèrent d’un si mauvais air que Monopole comprit que cela finirait mal s'il n'y remédiait pas; se mettant donc aussitôt au milieu d'eux, il dit:
« Que les choses n’aillent pas plus loin, cavaliers ! Qu’ici s'arrêtent les paroles excessives et qu’elles se défassent à l'intérieur des dents; et puisque celles qui ont été dites n'arrivent pas à la ceinture, que personne ne ies prenne pour soi! |
Nous sommes bien sûrs, répondit le Scieur-de-long, que de pareilles admonitions n’ont pas été dites et ne se diront pas pour nous; car, si on eût imaginé qu'elles se disaient pour nous, le tambourin était entre des mains qui auraient bien su en jouer.
Ici aussi nous avons un tambourin, seigneur Scieur-delong, répliqua le Bichonné ; et même, s'il en est besoin, nous saurons agiter les grelots; et j’ai déjà dit que celui qui s'amuse ment; et que celui qui pense autrement me suive, car, avec trois pouces d’épée de moins, l’homme que je suis fera que ce qui est dit soit dit! »
Et, ce disant, il allait sortir par la porte au dehors. La Joufflue était à l'écouter, et quand elle comprit qu’il partait furieux, elle sortit en disant:
«Qu'on l’arrête! Qu'il ne s’en aille pas! car il vafaire des siennes ! Ne voyez-vous pas qu’il part furieux, et que c’est un Judas Macarel(1) en fait de vaillance ? Reviens, le plus brave du monde, brave de mon cœur! »
(1) Elle veut dire Macchabée (Macabeo — Macarelo).
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Et s’élançant vers lui, elle le saisit fortement par sa cape; et, Monopole accourant aussi, ils le retinrent. Le Scieur-delong et Main-de-fer ne savaient s’ils devaient se fâcher ow non, et restèrent tranquill es en attendant ce que ferait le Bichonné. Celui-ci, se voyant prier par la Joufflue et par Monopole, se retourna en disant :
« Jamaisles amis ne doivent fâcher les amis, ni se moquer des amis, et surtout quand ils voient se ficher Les amis.
Il n'y a pas ici d'ami, répondit Main-de-Fer, qui veuille
fâcher un autre ami ni s’en moquer ; et puisque nous sommes tous amis, qu'on se donne la main comme des amis!
Toutes Vos Grâces ont parlé comme de vrais amis, ajouta Monopole, et comme tels amis, qu'elles se donnent la main en amis! » (1).
Ils se la donnèrent aussitôt, et l'Escaladeuse, ôtant une de ses mules, commença à en jouer comme d’un tambourin. La Gagneuse prit un balai de palmier (2) neuf, qui se trouva là par hasard, et, en le frottant, produisit un son qui, bien que rauque et dur, s’harmonisait avec celui de la mule. Monopole brisa une assiette et en fit deux cliquettes qui, mises entre ses doigts, et choquées avec une grande légèreté, marquaient la mesure à la mule et au balai.
Coignet et Cdt s’étonnèrent de l'invention nouvelle
du balai, qu’ils n'avaient jusqu'alors jamais vue. Main-de-
fer s’en aperçut et leur dit :
« Vous vous étonnez du balai ? Et vous faites bien; car jamais musique plus prompte, causant moins d'embarraset coûtant moins cher n’a été inventée en ce monde, et, en vérité, j'ai oui dire l’autre jour à un étudiant que, ni le
(1) Voir dans la préface la lettre de Molina.
(2) Berganca, dans le Dialogue des chiens, dit que, chez les bergers, il vit
bien, qu'au lieu desflütes ou des cornemuses, qu'on leur attribue dans les pas-
torales, ils accompagnent leurs chants de deux houlettes heurtées l’une contre
l’autre ou de cliquettes. — Chaves, dans sa Relation, nous apprend que les prisonniers, hommes et femmes, séparés par une double grille, se faisaient la cour de loin et que, pour chanter leurs chansons d’argot, ils s'accompagnaient en frappant en cadence sur leurs fers ou sur les grilles avec un couteau. |
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négrophée (1) qui tira Araüz (2) de l'enfer, ni le Marion (3) qui monta sur le dauphin et sortit de la mer comme s'il était à cheval sur une mule de louage, ni l’autre grand musicien (4), qui fit une cité qui avait cent portes et autant de poternes, jamais n’inventèrent meilleure sorte d’instrument, si facile à apprendre, si commode à jouer, si dépourvu de touches, de clés et de cordes, et ayant si peu besoin d'accord; et même, par Dieu, on dit que l'inventeur
fut un galant de cette cité qui se pique d’être un Hector en musique.
Je le crois bien, répondit Coignet. Mais écoutons ce que veulent chanter nos musiciens, car il me semble que la Gagneuse a craché, signal qu’elle veut chanter. »
Et c'était vrai, car Monopole lui avait demandé de chanter quelques-unes de ces séguidilles alors à la mode. Mais celle qui commença la première fut l’'Escaladeuse, qui d’une voix délicate, en faisant des roulades, chanta ce qui suit :
C’est pour un Sévillan blond comme estun Wallon Que je me sens le cœur brûlé comme un charbon!
La Gagneuse continua en chantant :
Pour un joli petit brun à la couleur verte Quelle est la fougueuse qui ne court à sa perte ?
Et aussitôt Monopole, agitant en grande hâte ses cliquettes, dit :
Deux amants se disputent, la paix se conclut S1 la colère est grande, le plaisir l’est plus.
La Joufflue ne voulut point passer sous silence sa satisfaction car, prenant une autre mule, elle se mit à danser et à accompagner les autres en disant :
Arrête-toi gros fâché, plus ne me soufflette Car à bien y regarder c’est toi que tu fouettes.
(1) Orphée.
(2) Eurydice.
(3) Arion.
(4) Amphion qui bâtit Thèbes.
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« Qu'on chante à la bonne franquette, dit à ce mot men Bichonné, et qu'on ne touche pas aux Lestoires pass 5. car il n’y a pas de quoi : que le passé soit passé, = prenne une autre route, et suffit » (1). 70 Ils avaient l’air de n’être pas près d'achever la chansor commencée, s'ils n’eussent entendu frapper précipitamment à la porte; précipitamment aussi Monoposs alla voir qui c'était; et la sentinelle lui dit qu’au bout de la rue venait de se montrer l’alcade de la justice, et que, devant lui, s’avançaient le Gris-pommelé (2) et la Crécerelle ( cognes neutres. Ceux de l'intérieur l’entendirent ets se troublèrent de telle sorte que la Joufllue et l’'Escaladeuse se trompèrent de mules; la Gagneuse lâcha son balai, Monopole ses cliquettes, et tout l'orchestre garda wn silence inquiet. Le Scieur-de-long se tut, le Bichonné. meura interdit et Main-de-fer en suspens, et tous, « d’un côté, qui d’un autre, disparurent sur les terrasses les toits pour s'échapper, et passer ainsi dans une au rue. Jamais arquebusade inopinée, ni coup de tonner soudain, n "épouvantérent autant une bande de colombe qui ne songeaient à rien, que la nouvelle de res l’alcade de la justice troubla et effraya toute cette ré de braves gens. Les deux novices, Goignet et Coupi restèrent tranquilles, attendant de voir comment finir cette bourrasque soudaine : elle finit simplement par à retour de la sentinelle, qui vint dire que l'alcade a Ü
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passé au large, sans Ta signe ni marque d’au LC Ce soupçon. +0
arriva à la porte, vêtu, comme on dit, en tenue Er bourg (4). Monopole le fit entrer avec: Jui et donna lord d'appeler le Scieur-de-long, Main-de-fer et le Bichon
(1) Y basta! phrase par laquelle les braves aimaient à conclure. (2) El Tordillo.
(3) El Cernicalo.
(4) Nous disons aujourd'hui « en manteau couleur de muraille ». cé costume des galants en quête d'aventures amoureuses.
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