‹ Coignet et CoupilléChapitre 8 sur 22 · CE · texte numérisé non relu

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bien, disant que c'était un très grand affront, et un déshonneur pour un gaillard aussi grand que lui, d’avoir été trompé par deux gamins. Ses compagnons le retinrent et lui conseillèrent de n’y point aller, tout au moins pour ne pas publier sa maladresse et sa naïveté. Enfin ils lui tinrent des raisonnements tels que, s’ils ne le consolèrent pas, ils l’obligèrent à rester tranquille.

Cependant Coupé et Coin s’arrangèrent si bien pour servir les voyageurs que, pendant la majeure partie du chemin, ceux-ci les portaient en croupe; et, bien qu'il s'offrit à eux quelques occasions de tâter les valises de leurs demi-maîtres (1)ils ne les acceptèrent pas, pour ne pas perdre cette excellente occasion d’aller à Séville où ils avaient grand désir de se voir. Malgré tout, en entrant dans la ville, à l'heure de l’Angélus et par la Porte de la Douane à cause de la visite et des droits d'entrée que l’on paie, Coupé ne put s'empêcher de couper la valise ou le sac, que portait en croupe un Français de la compagnie. Avec son coutelas il lui fit donc une si longue et si profonde blessure qu’on voyait paraitre les entrailles, et, subtilement, il en tira deux bonnes chemises, un cadran so-

laire et un carnet de comptes, choses qui, lorsqu'ils les

virent, ne leur causèrent pas grand plaisir. Et, persuadés que, si le Français portait ce sac en croupe, il ne devait pas l’avoir rempli seulement de choses d’aussi peu de valeur que ces joyaux, ils auraient voulu recommencer à le sonder; mais ils ne le firent pas, imaginant qu'on aurait déjà constaté l’absence de ces objets et mis à l'abri ce qui en restait. Ils avaient pris congé, avant de faire le coup, de ceux qui avaient assuré jusque là leur existence, et, le lendemain, ils vendirent les chemises au marché

de la brocante, qui se tient en dehors de la porte de la

Grève (2) et en tirèrent vingt réaux.

(1) Les voyageurs n'étaient pas en effet les véritables maîtres des deux fripons.

(2) Entre les murs de la ville et le Guadalquivir s'’étendait une grève (crapeus

inondée par le fleuve lors des grandes crues,

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Ceci fait, ils allèrent visiter la ville et furent étonnés de la grandeur et de la somptuosité de la cathédrale, du grand concours de gens sur le fleuve, car c'était le temps où l’on chargeait la flotte. IL s’y trouvait également six galères dont la vue les fit soupirer et leur fit même craindre le jour où leurs fautes les amèneraient à y demeurer pour la vie. Ils remarquèrent les nombreux commissionnaires quise promenaient par là et s’informèrent del’un d'eux de ce qu'était son métier, si l’on y travaillait beaucoup et de ce que l’on y gagnait. Le jeune Asturien qu'ils questionnaient ainsi répondit que c'était un métier de tout repos et pour lequel on ne payait pas de droits; que, certains jours, il se retirait avec cinq ou six réaux de gain, avec quoi il mangeait, buvait et se trouvait aussi heureux qu’un roi, délivré du souci de chercher un maitre à qui il faudrait donner des garanties (1), et sûr de manger à l'heure qu’il voulait, puisqu'à toute heure il le pouvait faire dans le plus mince cabaret de toute la ville, Où 1l y en avait tant et de si bons.

Les renseignements de l’Asturien ne parurent pas mauvais aux deux amis; et le métier ne leur déplut pas, car il leur sembla qu’il leur allait comme un gant pour pouvoir user du leur à couvert et avec sécurité, grâce à la commodité qu'il offrait d'entrer dans toutes les maisons, en portant les commissions et les choses qu’on leur confierait. Aussitôt ils résolurent d'acheter les instruments nécessaires pour l'exercer, puisqu'ils pouvaient l’exercer sans examen. Ils demandèrent à l’Asturien ce qu'ils avaient à acheter : il leur répondit que c'était, pour chacun d’eux, un petit sac de toile propre ou neuf, et trois cabas de palmier, deux grands et un petit, dans lesquels se répartissaient la viande, le poisson et les fruits, tandis que, dans le sac, on mettait le pain. Il les conduisit où on les

(1) Le chien Scipion dans le Dialogue des chiens constate, qu'avant d'engager un domestique les maîtres épluchent sa famille, examinent son habileté, étudient sa tournure et veulent même savoirles habits qu’il possède.

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