CHAPITRE XXVII
Rienzo avait assisté au siège de Yiterbe et aux opéralions qui le précédèrent. Bien que le rôle de tribun lui convint inGniment mieux que celui de soldat, il combattit plus d'une fois vaillamment à côté du belliqueux cardinal» et les Romains qui étaient venus prendre part à la guerre purent contempler de nouveau leur ancien chef, revêtu du brillant costume des chevaliers.
Son tribunat apparaissait alors à ses concitoyens comme un âge d'or, comme une trêve trop courte, au milieu des agitations qui troublaient leur patrie. Les périls qu'il avait affrontés, le mystère qui planait sur son long exil, ses rapports avec de puissants monarques, son retour miraculeux, toutes ses aventures, que la légende avait déjà transfigurées, leur faisaient oublier les griefs trop fondés qu'ils avaient eus contre lui. On racontait que le voyage de Rienzo avait été une marche triomphale, pendant laquelle les populations des villes et des campagnes se précipitaient à sa rencontre, avides de voir passer un homme tel que lui, et anxieuses de le soustraire *à la colère du pape ; on affirmait qu'il était allé volontairement, malgré les prières de l'empereur, à la cour de Clément VI, pour lui révéler le véri-
table état de Rome, et qu'il avait converti le pape à ses idées. Il courait même un récit plus bizarre encore: Rienzo, disait-on, s'était présenté devant l'empereur d'Allemagne, sans se faire connaître, et lui avait tenu ce singulier langage : ce Un moine qui habite le mont Majella a envoyé un ambassadeur au pape et un autre à l'empereur. Je suis son envoyé. » Et comme Charles IV lui demandait ce qu'il avait à lui dire : « Sachez, fut la réponse de Rienzo, que le moment est venu où le Saint- Esprit doit régner sur la terre. » L'empereur l'entendant parler ainsi, s'écria : « N'es-tu pas le tribun de Rome? » Et l'inconnu lui révéla alors son nom. Charles IV fit venir les évéques et les ambassadeurs qui se trouvaient à sa cour, et le tribun répéta devant eux ses paroles, et ajouta que l'ambassadeur envoyé à Avignon serait brûlé et ressusciterait le troisième jour, que Clément VI périrait dans une émeute et aurait pour successeur un pape italien.
L'enthousiasme fut immense à Rome quand on sut que Rienzo était pour ainsi dire aux portes de la ville ; chacun tenait à le voir et à l'entendre ; une foule de citoyens vinrent le visiter au camp et, lorsque les auxiliaires romains furent licenciés, ils se rendirent pour la plupart à Montefîascone afin de l'assurer de leur dévouement. Àlbornoz, qui ne le croyait pas si populaire, ne laissa pas que d'être fort étonné de cet empressement. Les principaux citoyens se pressaient autour de lui et ne cessaient de lui dire : « Reviens dans ta ville, guéris-la des maux dont elle souffre, prends de nouveau le pouvoir, nous t'en fournirons les moyens, n'hésite pas, jamais tu n'as été aussi regretté. » Mais, si les Romains étaient prodigues de promesses, ils ne se
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montraient qw peu disposés à aider Rienzo d'une maûete efficace et :>e bornaient à faire des vœux platoniques pour son retour. Malgré ses efforts, il ne put les Aêc:*ler à prendre l'initiative et la responsabilité d'une iiswrertion contre les barons.
Yevant donc qu'il n'obtiendrait rien ni d'Àlbornoz, ni des Péwusins, ni même de ses propres concitoyens, il jeta les yeux sur deux jeunes Provençaux, frères du célèbre condottiere Montréal; l'un, messire Àrimbaud, était docteur en droit, l'autre, messire Breton de Nar-
toone, portait le titre de chevalier. Us habitaient tous àesxNrouse*
Ri-eoio se rendit donc dans cette ville et alla se loger à la même auberge qu* Arimbaud et Breton ; le soir w«u, U s'assit a table avec eux et lia conversation, piiis* quand le repas fut terminé, le tribun, qui n'ignorait pas qu* Arimbaud se piquait de connaître et d'apprécier les anciens écrivains de Rome, se mit à parler des héros qui l'avaient illustrée, de sa puissance, de sa #T*ndeur. de son asservissement actuel. Citant tour à te ur Tite-Uve^ César, Cicéron, des passages de la Bible, il dèyîoja toute son éloquence et tout son savoir. Ses auditeurs émerveillés s'étaient levés et l'écoutaient en siVûce; Arimbaud, le menton appuyé sur la main, savourait ses paroles. Cet homme qui discourait si savamment sur l'antiquité, qui avait su, étant au pouvoir* si bien appliquer toutes les maximes jadis en honneur à Rome, qui s'était montré aussi grand dans la tanne que dans la mauvaise fortune, exerçait sur l'imagination ardente et prompte à l'enthousiasme du Provençal une irrésistible séduction. A mesure qu'il parlait, Arimbaud sentait croître son admiration et sa pitié pour
cette cite déchue et pour celui qui voulait la relever de ses ruines. Le rêveur plut au rêveur, comme dit le biographe, et, le vin échauffant les esprits, Àrimbaud ne fui bientôt plus maître de son exaltation; lorsqu'il se retira, Rienzo était désormais certain d'avoir trouvé dans le frère de Montréal un ami et, ce qui valait mieux pour lui, un auxiliaire dévoué.
Les jours suivants, le tribun vit souvent Àrimbaud, qui d'ailleurs recherchait sa compagnie, et qui ne tarda pas à s'attacher complètement à lui. Ils ne se quittaient plus, prenaient leurs repas ensemble, couchaient dans un même lit; leurs entretiens roulaient toujours sur Rome, et Rienzo s'efforçait de lui montrer combien il serait noble et en même temps facile d'en chasser les tyrans qui l'opprimaient, et d'y établir, comme il l'avait jadis fait lui-même, un gouvernement digne de son passé* « Les Romains, disait Rienzo, ne font-ils pas ouvertement des vœux en ma faveur? Trop faibles pour tenter seuls une nouvelle révolution, après tant d'autres qui ont échoué, ils prendront tous les armes à mon approche, quand bien même je ne serais escorté que d'une poignée de soldats. » Àrimbaud se laissait peu à peu gagner ; il rêvait de jouer un rôle à côté du tribun dans la délivrance de Rome, et de voir son nom inscrit auprès des grands hommes dont il se plaisait à lire l'histoire. Rienzo flattait discrètement et adroitement son amourpropre, lui promettant de le faire nommer citoyen romain, chef des milices, et de le combler d'honneurs et de dignités.
Enfin Àrimbaud consentit à lui fournir l'argent qui lui était nécessaire ; mais, comme il ne pouvait toucher aux sommes déposées par son frère chez les banquiers
de Pérouse sans son assentiment» il lui écrivit : « J'ai fait plus en un jour que vous pendant toute votre vie : niessir* Cola di Rienzo, chevalier et tribun, que les citoyens romains viennent visiter en foule et que le peuple appelle de tous ses vœux, m'a promis, sur mes prient la seigneurie de Rome ; j'ai tout lieu de penser que mes espérances ne seront point déçues. Mais il me faut votre appui pour ne pas perdre une si belle occasion ; quelque argent m'est indispensable ; quand il plaira à Votre Seigneurie, je prendrai quatre mille florins sur les dépôts que vous avez faits, et je marcherai sur Rome à la tète d'une puissante armée. » Outre ces quatre mille florins, Arimbaud avait promis à Rienzo de lui fournir, après leur entrée à Rome, une somme de trois mille florins.
Montréal, moins confiant que son frère, lui répondit: « J'ai longtemps réfléchi à ce que tu te proposes de faire, c'est un lourd fardeau que tu assumes. Ma raison, mon expérience, me font douter du succès de ton entreprise; fais cependant ce que bon te semblera et que la fortune vous favorise, ton frère et toi. Tâchez seulement de ne point dépenser en vain les quatre mille florins. S'il survient quelque obstacle imprévu, écrivez-moi, j'arriverai avec mille ou deux mille soldats, selon les circonstances, et je vous promets de faire sans hésiter ce qu'il faudra pour vous venir en aide. Aimez-vous tous deux et vivez en bonne intelligence. »
Arimbaud, après avoir reçu cette lettre, remit à Rienzo la somme qu'il lui avait promise, et ils s'occupèrent tous deux activement des préparatifs de leur prochaine expédition. Le premier soin du tribun fut de s'entourer d'un appareil digne du rôle qu'il allait jouer:
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il se fit faire un long manteau de couleur écarlate, frangé d'or fin et tout garni de fourrures et d'ornements en or, ainsi qu'un capuchon également écarlate, acheta une épée d'un riche travail, des éperons d'or, un cheval couvert d'un magnifique harnachement, augmenta le nombre de ses serviteurs, auxquels il donna des vêtements neufs, et, dans cet équipage, il s'en alla trouver à Montefiascone le représentant du pape. Messire Àrimbaud et messire Breton l'accompagnaient avec leurs gens.
Ivre d'espérance et de joie, Rienzo se montra à l'égard d'Àlbornoz plein de présomption el de suffisance, quelque peu ridicule même, s'il faut en croire son historien : «lise haussait, dit-il, sur la pointe des pieds, remuait la tête, regardait à droite et à gauche, semblant dire à tous : « Voyez, c'est moi, c'est bien moi! » Son visage était arrogant, sa démarche altière; il demanda au légat de le créer sénateur et de lui fournir quelques secours, lui promettant en retour de l'aider à faire respecter l'autorité du pape à Rome. Àlbornoz, qui avait fort à se plaindre de la noblesse romaine et surtout de Stefano Colonna, l'écouta avec bienveillance, le nomma sénateur pour quelques mois, et lui promit de se rendre à Rome *. Quant aux subsides, le tribun éprouva le même refus formel qu'auparavant.
Il y avait précisément alors à Pérouse seize compagnies de mercenaires allemands sans emploi que Malatesta s'était vu obligé de congédier, faute d'argent, après l'expédition de Montréal. Ils passaient pour cou* rageux, ils étaient bien armés; le nouveau sénateur